‹ Moustache (volume 3)Chapitre 1 sur 25 · Moustache · texte numérisé non relu

Moustache

Il y a dans Paris une rue assez longue , assez étroite, fort sale et souvent boueuse , que l'on nomme rue de la Calandre ^ elle est située dans le quartier de la Cité. Vous devez la connaître si vous avez eu quelquefois affaire au Palais-de- Justice... ce dont Dieu vous garde , lecteur !

Cette rue est nommée de la Calandre , d'après une enseigne qui représentait une espèce de grive ou alouette , disent les uns ; un insecte qui ronge le froment, disent les autres, et enfin une Calandre ou machine à polir les draps, à ce que prétend 5aMy«/ le chroniqueur. Peu vous importe sans doute et à moi aussi; cependant, une fois en passant, on n'est pas fâché de savoir à qui Ton a affaire.

Dans une vieille maison de cette rue (où je crois du

reste qu'elles le sont presque toutes), traversez une

allée toujours crottée et glissante , montez un escalier

dont les marclies n'ont certainement pas été nettoyées depuis notre première révolution... ne mettez pas vos mains sur la rampe de bois , parce qu'elle est toujours humide et que vous vous saliriez, mais grimpez bravement jusqu'au quatrième; arrêtezvous devant une porte sur laquelle on a fait une infinité de figures et de dessins , tant à la craie qu'au charbon , tirez une vieille patte de lapin qui est attachée au bout d'une ficelle et qui fait lever un loquet , vous vous trouverez alors dans une chambre habitée par trois jeunes gens.

Trois personnes pour une seule chambre ! allezvous dire... Ah! vraiment, est-ce que cela vous étonne? à Paris , cela n'a rien de surprenant. Il vaut encore mieux posséder le tiers d'une chambre que de n'en point avoir du tout , ce qui arrive quelquefois à des jeunes gens de famille bien élevés , bien instruits , mais fort peu raisonnables , à de pauvres artistes ruinés , à des ouvriers sans ouvrage, à des filles de la campagne venues dans la capitale pour se placer. Je ne vous parle pas des vagabonds : pour ceuxlà , coucher dans la rue , c'est leur état.

La chambre occupée par trois personnes était grande et sombre ; les locataires n'ayant point de rideaux à mettre à leur fenêtre , avaient jugé convenable de noircir les carreaux avec du bouchon brûlé , ce qui diminuait beaucoup la clarté du jour. Les murailles avaient eu du papier, mais il n'en restait plus que quelques lambeaux que l'on déchirait quand on avait besoin d'envelopper quelque chose. U y avait dans un coin de la chambre une

AFOUSTACHE. 3

vieille couchette vermoulue , sur laquelle était une énorme j)aillasse , puis un petit matelas si mince , qu'on aurait pu croire que ce n'était qu'une enveloppe de toile ; enfin une couverture de laine percée de toute parts était jetée sur ce lit , et recouvrait de grosses liasses de papiers qui servaient de traversin.

Un peu plus loin était un lit de sangle portant un coucher du même genre que celui qui parait la couchette. Le reste de la chambre était meublé à l'avenant, ou pour mieux dire n'était pas meublé du tout; il y avait pourtant une petite table de bois, deux chaises , dont l'une n'avait que trois pieds , puis dans un coin une malle et un grand coffre vide et sans couvercle.

Sur la cheminée , qui semblait vierge de feu , on voyait un morceau de miroir, quelques allumettes, une bouteille à ciragequi servait aussi de chandelier, un petit flacon avec de l'eau de miel, un couteau et trois fourchettes de fer , une cuvette , un peigne, du savon à la rose, et un petit buste en plâtre représentant Napoléon.

Enfin , à quelques pas de la cheminée , un tuyau de fonte sortait du plancher et allait se perdre dans le plafond , sans que pour cela il y eût vestige de poêle dans la chambre.

D'après ce tableau misérable , vous croyez peutêtre que cette chambre était l'asile de la tristesse , des soucis, des larmes... détrompez-vous; jamais palais somptueux n'entendit retentir autant d'éclats de rire et de propos joyeux!,.. Dans cette ctiambre

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on chantait du matin au soir , souvent on plaisantait encore depuis le soir jusqu'au matin : c'était le séjour, sinon de la bombance et des plaisirs, du moins delà gaieté et de l'insouciance ; enfin cette chambre était habitée par trois étudians.

En ce moment ils sont tous trois dans leur demeure : l'un est assis devant la table et écrit ; c'est un grand jeune homme brun et pâle, figure ovale, front haut et cheveux bien plantés ; les lignes de son visage sont correctes , ses traits ont de la beauté et du caractère , mais les muscles de sa physionomie sont trop souvent en jeu par suite de l'exaltation qui règne dans cette jeune tête : c'est George Rembrun; il a vingt-trois ans; il est né en Bourgogne de parens peu fortunés , et on l'a envoyé à Paris pour y faire son droit; au lieu de cela , il fait des drames et des vaudevilles.

Le second locataire de cette chambre est encore couché sur la grande couchette ; il tient un livre et semble étudier. C'est un assez joli garçon, quoique le blond de ses cheveux tire un peu sur le roux... ses yeux bleu-clair, ses joues rosées et sa petite bouche riante ont quelque chose d'enfantin qui plaît au premier coup-d'œil; mais telle vous avez vu une fois cette figure, et telle vousla reverrez toujours; c'est une physionomie inaltérable , qui ne varie jamais , ou plutôt c'est un visage qui n'a pas de physionomie.

Ce jeune homme s'appelle Timothée Glindorée; il n'a que dix-huit ans , il est Champenois ; ses parens ont quelque fortune; mais le père de Timothée est un ancien cultivateur qui n'entend pas que son

fils fasse des folies à Paris. Avec douze cents francs par an , il pense que le jeune homme doit pouvoir vivre et étudier. Il lui fait passer exactement tous les trois mois le trimestre de sa pension ; lorsque le jeune Timothée demande une avance ou un supplément , le papa Glindoré laisse sans réponse les lettres de son fils.

Le jeune homme qui écrivait était vêtu fort légèrement , quoiqu'on fût seulement au mois de mars; il avait un pantalon noir et une blouse de toile en assez mauvais état; celui qui était couché avait aussi une blouse qui lui tenait lieu de chemise.

Enfin , le troisième locataire se promenait dans la chambre , et s'arrêtait souvent pour se regarder devant le morceau de miroir ; c'était un homme de vingt-cinq ans , sa taille était médiocre et un peu earrée; mais sa figure avait une expression de gaieté, d'insouciance , et il y avait dans toutes ses manières cet air de satisfaction de soi-même qui , pour beaucoup de gens , est une preuve de mérite.

Ce n'était point un joli garçon , ce n'était pas non plus un homme laid ; d'ailleurs l'expression plaisante de sa figure prévenait en sa faveur. Il était brun , très-coloré , ses petits yeux gris étaient pleins de vivacité , son nez un peu trop prolongé , sa bouche fort grande , et ses petites dents de mouton auraient enlaidi im joli visage; mais tout cela réuni n'avait rien de désagréable chez Constant - Fidèle Bouchenot , qui se promenait alors dans la chambre , vêtu d'une veste qui ressemblait à une cami- 8ole de femme , d'un vieux pantalon de nankin à la

cosaque , et d'un gilet de satin noir fait dans le dernier goût.

Constant - Fidèle Bouchenot était né à Paris; son père , honnête confiseur de la rue des Lombards , avait voulu mettre son fils dans les dragées ; mais s'apercevant bientôt que le petit Fidèle ne s'occupait qu'à manger le fond de la boutique , le confiseur changea de dessein , il se décida à faire de son fils un avocat; il avait remarqué que le petit Fidèle était aussi bavard que gourmand , et cette précoce loquacité lui avait paru de bon augure ; il voyait dans cet enfant un oracle digne de s'illustrer dans le barreau , il résolut de lui faire faire son droit.

Si le petit Bouclienot aimait à babiller , en revanche il détestait l'étude et le travail. Après avoir mal fait ses classes , il faisait ai;ssi mal son droit. Le temps s'écoula , et le vieux confiseur mourut. Son épouse était depuis long-temps descendue au tombeau ; Fidèle se trouva orphelin , à la tête de quelques milliers d'écus et de quelques centaines de boîtes de dragées. En fort peu de temps il mangea la succession, ensuite il vendit la mobilier que lui avaient laissé ses parens , et lorsqu'il n'eut plus rien , il pensa de nouveau à faire son droit. Mais chez Bouchenot un projet raisonnable était rarement mis à exécution ; d'ailleurs il aurait fallu travailler, et il n'en avait jamais la volonté. Les femmes , la table , le jeu , étaient ses idoles ; le ciel l'avait doué de ce caractère heureux que rien n'attriste, n'eflraie , qui ne s'inquiète ni de l'avenir, ni même du lendemain.

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Du reste , je vous ferai observer qu'avec un caractère Iieureux il n'est pas rare de finir à riiôpital. Pour achever ce portrait , je dois vous dire que Bouchenot était fort présomptueux , souvent même impertinent, et que pourtant la bravoure était son côté faible, quoiqu'il parlât à ciiaque instant des duels qu'il prétendait avoir eus ; mais ceux qui le connaissaient savaient que penser de ses fanfaronnades; et une des causes qui lui avaient fait négliger son droit , c'est que souvent les étudians avaient voulu mettre son courage à l'épreuve.

Yous connaissez maintenant les trois locataires de la chambre si pauvrement meublée ; voyons à présent comment ils emploient leur temps par une belle matinée du mois de mars , dans cette pièce où il n'y avait point de feu , quoique le thermomètre marquât deux degrés au-dessous de zéro.

« — Bouchenot, auras-tu bientôt fini d'aller et » de venir comme cela dans la chambre ? » dit le jeune homme qui écrivait, en faisant un geste d'impatience.

« — Tiens ! . . . tu es charmant , George ; parce » que tu fais ton drame... ton mimodrame... ton » vaudeville... je ne sais quoi enfin, est-ce qu'on » n'osera plus remuer dans la chambre?... mais » il faut que je me donne du mouvement , ça me » fait du bien... ca m'échauffe d'ailleurs... et nous r> ne sommes pas dans une serre, ici... il s'en r> faut... et ce vieil imbécile d'au-dessous n'allume » donc plus son poêle... dont le tuyau passe dans

» notre appartement... c'est fort ridicule., je me » plaindrai à la propriétaire.

» — Nous ne pouvons pas forcer le voisin à faire » du feu , » dit Timothée en attirant jusque sur son nez la vieille couverture de laine , et en tâchant de se border dans son lit.

» — Nous ne pouvons pas!... c'est une ques- » tion!... car enfin, quand nous avons loué cette » chambre , on n'a pas manqué de nous faire remar- » quer ce tuyau de poêle du voisin d'au-dessous , » qui traverse verticalement notre appartement ; » d'abord j'avais trouvé cela fort laid ; et, en effet, » cela donne à cette pièce l'air d'une loge de por- » tier ; mais quand on me dit : Ce tuyau de poêle » vous procurera de la chaleur comme si le poêle » était chez vous , vous n aurez pas besoin, en hi- » ver, de brûler beaucoup de bois ; alors le tuyau » me sembla moins désagréable ; je me dis : c'est » une économie de temps et d'argent... et les éco- » nomies , vous savez que c'est mon fort. »

George se contente de hausser les épaules, tout en continuant d'écrire, et le grand Timothée pousse un gros soupir en s'enveloppant un peu plus dans la couverture. Bouchenot va encore se regarder devant le petit morceau de miroir, puis après s'être souri d'un air fort satisfait de sa personne , il reprend : « Bref ! c'est donc ce tuyau qui m'a décidé » à louer cette chambre pour vous et moi ; car j) vous m'aviez laissé plein pouvoir, mes chers amis, » et nous étions dès - lors décidés à mettre nos for- » tunes en commun...

MOUSTACHE. ïl

» — IS'os fortunes!... il est joli , celui-là! » dit Timothée en faisant la grimace. « C'est-à-dire que » j'ai mis la pension que me fait mon père , et qu'il » me paie fort exactement , avec vos espérances , » qui se réduisent à rien du tout!...

» — Chut ! silence , Timothée , tu nas pas la » parole ; tu sais bien qu'on n'interrompt point un » avocat quand il narre. Je poursuis : J'ai donc » loué cette chambre à cause du tuvau que doit « chauffer le voisin , sans quoi certainement je • n'aurais pas donné c^nt vingt francs d'une seule » pièce au quatrième , dans la rue de la Calandre... » il est vrai que nous avons aussi une cave. ..

» -— Ça nous sert beaucoup la cave! » dit Timothée en se fourrant encore sous la couverture. « Nous n'y avons mis que deux bouteilles étoi- » lées ! . . .

» — Patience!... Elle pourra nous servir plus » tard!... il peut nous arriver du vin... Il devrait » même nous en arriver ... si vos parens n'étaient » pas des cancres, des ladres!... Dire que je loge » avec un Bourguignon et un Champenois , et que » nous buvons dp Feau ici !.. . C'est à ne pas le » croire! Des parens comme cela... j'aime bien » mieux n'en pas avoir. »

George se gratte le front et se met à fredonner :

« Cueillez et le myrte et la rose ,

» Sans craindre d'appauvrir le champ... le champ...

» — Pour en revenir à notre affaire , » dit Bouchenot qui est allé ouvrir la malle et retourner deux ou trois caleçons de bains et quelques méchans gilets dépourvus de boutons , " je soutiens que faute par » le voisin de faire du feu et de nous entretenir » dans une douce chaleur, nous avons le droit de » demander une diminution de loyer... et peut-être » même de ne point payer du tout...

» — Il me semble que c'est un droit dont nous » usons largement... » dit George en souriant; puis il se remet à chanter : « Sans craindre d'appau- « vrir le champ... cueillez et le myrte et la rose...

» — J'ai beau passer en revue toute notre garde- » robe... » dit Bouchenot en continuant de regarder dans la malle... «je n'y trouve que des caleçons » de bains... Nous en avons même trop de caleçons * de bains , c'est du luxe... ça prend une place inu- » tile... Il faudra nous défaire de cela... Le diable » m'emporte, j'ai l'onglée... moi... »

Et Bouchenot court au tuyau de poêle, le tâteen plusieurs endroits en s'écriant :

« — Certainement , voilà deux jours qu'il n'a » pas été allumé!... Décidément, ce vieux Jacquil- » lot se moque de nous... Je veux aller lui faire une » scène. »

Et déjà le jeune homme a entr'ouvert la porte , mais au moment de sortir , il s'arrête en murmurant :

« — Ali! sacrebleu ! je crois que j'entends des » femmes dans l'escalier... Je ne me soucie pas d'ê- )) tre va avec cette camisole... Ces messieurs ne se » gênent point , ils mettent les blouses , et puis ,

» moi , il faut que je me contente de ce qui reste... » Je crois que c'est la petite femme qui demeure en » face de nous depuis peu ; savez-vous qu'elle n'est » pas piquée des vers , cette jeune voisine ?

» — Oui , certes , elle est fort gentille , » dit George, « une petite figure éveillée... piquante... )> Cueillz et le mijrte et la rose... et la rose...

» — C'est-à-dire qu'elle est ravissante !... ma- » gnifique... oh! Dieu... c'est un petit diamant... » dit Timothée en se retournant sur le lit ! . . . « Je ne » l'ai pas encore vue bien à mon aise ; un jour, j'ai « aperçu seulement le bout de son nez conmie elle » rentrait cliez elle . . . mais cela m'a suffi. . . j'ai » deviné le reste.

» — Âh î tu devines la beauté d'une personne par » le bout du nez !... Si toutes les femmes pensaient » comme toi, je ne suffirais pas à mes conquêtes... » et j'en fais déjà assez.

» — Mais je ne sais pas ce qu'elle a la petite voi- » sine d'en face, » reprend Timothée; « plusieurs » fois , j'ai essayé de la revoir, de la rencontrer sur le n carré... Pour cela, j'écoute à la porte , et quand je » l'entends ouvr-ir la sienne , j'ouvre aussitôt la nôtre » afin de la saluer et faire connaissance , mais impos- » sible!... Je n'ai pas plutôt mis le pied dehors , que , » crac ! . . . elle rentre et referme sa porte. . . Je trouve » cela d'autant plus singulier que cette jeune fille... » car, je suppose que c'est une jeune fille , n'a pas » du tout la figure sauvage...

» — Ah! ah! ah! ce pauvre Timothée I... Ah! » ah !.. . c'est très-drôle ! . . .

» — Qu'est-ce qui te fait rire comme cela , BoU" » chenot?

» — Oui... qu'est-ce qui te fait rire ? » dit George, en se grattant encore le front, « cueillez et le » myrte et la rose. . . Dis - nous donc pourquoi tu » ris...

» — C'est que je devine pour quel motif la pe- » tite voisine referme brusquement sa porte quand » elle entend ouvrir ici. Ah ! ah ! ah !... sacrebleu!... » fait-il froid ce matin !. . . voilà un polisson de prin- ») temps qui ne fera pas pousser les petits pois!...

» — Voyons , Bouchenot , pourquoi la voisine » referme-t-elle si vite sa porte?...

»> — Yoici l'histoire. H y a huit jours , j'étais » seul ici , un matin , vous étiez sortis tous les deux. . . » alors nous pouvions encore sortir deux à la fois... » c'était le bon temps... sic transît gloria..M

» — Mais achève-donc , maudit bavard.

» — J'étais donc seul ici... Comme la blanchis- » seuse n'était pas encore venue , et que j'attendais » son arrivée pour mettre une chemise blanche... » j'avais pris pour me lever une de nos couvertures » de laine ; je m'étais entortillé dedans , après l'a- » voir attachée avec un mouchoir que j'avais noué j» en ceinture autour de mes reins... J'étais très à » mon aise comme cela ; je devais avoir l'air un peu » Bédouin, mais enfin je me promenais dans notre » appartement en me disant : On est bien libre' chez » soi de se mettre en Bédouin si cela fait plaisir. Il » faut vous dire aussi que ce jour-là le voisin Jac- » quillot avait parfaitement allumé son poêle... on

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» jouissait ici d'une tempt-raturc africaine , c'était • charmant. Bref, pendant que je m'occupais avec » un bouchon brûlé à renouveler nos rideaux de « croisées... parce que je ne veux pas que les chats p puissent voir ce qui ce passe chez nous , on frappe « à notre porte ; je ne souffle pas mot , décidé à ne « point répondre , présumant que ce pouvait être, „ ou le bottier... ou le tailleur... ou un traiteur... « ou un rôtisseur... tous gens que j'adore quand ils » apportent quelque chose , mais que j'ai en hor- » reur à présent qu'Us ne se présentent plus ici que » pour nous demander del'argent. Je me tenais donc . bien tranquille dans ma couverture , lorsqu'on « frappe de nouveau , et j'entends une voix fémi- » nine me dire : « Mon voisin, auriez-vous un peu de . feu à me prêter?... vous m'obhgeriez beaucoup. » » Nous demander du feu! cela pouvait passer pour „ une épigramme; mais comme c'était une femme, . je ne pris pas la chose du mauvais côté , et je me » hâtai d'aller ouvrir la porte...

„ C'était la délicieuse voisine? » dit Timo-

tliée.

, —Oui, positivement... une johe petite temme...

„ mise décente, mais fort modeste... certainement . ce n'est pas une vicomtesse; elle avait sur la tête . un petit foulard rouge, mis avec infiniment de „ coquetterie. Elle parut d'abord un peu surprise . de mon costume, mais ensuite elle prit sans doute » la couverture pour unerobede chambre : « Donnez- . vous donc la peine d'entrer , » lui dis -je; elle > entra , tenant sa pelle à la main...

» — Elle avait une pelle!... O amour de femme!» dit Timothée en gigotant sur le lit.

« — Certainement qu'elle avait une pelle, puis- > qu'elle venait me demander du feu. En entrant r> elle jeta un coup d'œil dans la cliaînbre. Je ne » sais pas si la noble simplicité de notre mobilier » lui ^t de l'effet , mais je la vis se pincer les lèvres » et se tortiller la bouche ; ensuite regardant dans » notre cheminée , elle s'écria : « Il me semble » que vous n'avez pas de feu!... — C'est vrai , » « lui dis-je , « il vient de s'éteindre , mais on peut » toujours s'en procurer... je vais vous allumer » une chandelle , pourvu que vous me donniez seu- « lement le briquet et les allumettes. — Si j'avais » eu un briquet chez moi je ne serais pas venue » vous importuner , » me dit- elle ; « mais je viens » d'emménager et je n'ai pas encore fait apporter tous » mes meubles... « J'avais envie de lui répondre : « Est-ce qu'il vous faut une voiture de déménagen pour transférer ici votre briquet ?... Mais c'eût été )> trop méchant ', la petite est gentille , je ne songeai » qu'à lui être agréable... « Attendez, » lui dis-je , » nous allons avoir du feu. . .j'en fais mon affaire. . . » » Aussitôt je cours à noire tuyau qui était brù- » lant , et avec le bout d'un couteau je fais un trou » dans une partie faible et j'y introduis du pa- » pier.

» — Joli expédient!... c'est cela que depuis ce » temps il a toujours fumé ici ! . . .

» — Tu ne sais ce que tu dis, Timothée, car » j'ai rebouché le trou avec un fragment d'assiette.

» Enfin le papier fumait et ne flambait pas; je me 9 démenais en vain autour du tuyau , lorsque toutj) à-coup, je ne sais pas comment cela s'est fait !... » le mouchoir qui retenait ma couverture se dénoue » et tombe, ma couverture en fait autant, et je me » trouve devant la voisine comme notre père Adam » avant son péché.

), __ Quelle horreur! » s'écria Timothée.

« Yeux-tu te taire? imbécile! ce n'était pas une » horreur du tout. La jeime voisine poussa un cri, ou » je crois plutôt que c'était un éclat de rire, en s'é- » criant : * Ah! c'est trop fort !" Puis elle se sauva chez » elle sans vouloir m'écouter. . . Et pourtant dans mon )) trouble je m'étais hâté d'aller passer une camisole » et de prendre mes bretelles. .. je ne savais plus ce » que je faisais. Voilà mon histoire avec la petite j» voisine ; et comme elle croit peut-être que chez » nous nous sommes toujours costumés comme les « statues des Tuileries , c'est ce qui fait sans doute » qu'elle ferme sa porte dès qu'elle nous entend ou- » vrir la nôtre.

„ C'est cela!... etlesbons sujets pâtissent pour » les mauvais! )v dit Timothée.

« — Monsieur Timothée Glindoré , je vous prie n de ménager vos épithètes !... Ah! ah ! ah ! conso- ). le-toi , va , mon pauvre Timothée , la jeune fille » d'en face ne méfait point l'effet d'une Lucrèce, et, » rentrée chez elle , je gage qu'elle aura ri comme » une folle de mon accident... Ah ! je crois quej'en- > tends le voisin Jacquillot qui tousse dans l'esca- » lier. •

Bouchenot ouvre la porte, court sur son carré, et se penche sur la rampe, en criant :

<i — Monsieur Jacquillot , pourquoi donc ne faites- » vous pas de feu dans votre poêle depuis plusieurs » jours? »

Un vieux bonhomme dont le chef était orné d'un respectable bonnet de coton , et qui se disposait à descendre dans la rue pour aller acheter son petit pain et sa demi-once de café , relève la tête et regarde Bouchenot d'un air surpris.

tt — C'est à vous-même que je m'adresse , respec- » table Jacquillot , » reprend l'étudiant d'un air gracieux. « Pourquoi donc ne faites- vous pas de feu » dans votre poêle ?

„ — Monsieur , c'est que mon poêle fumait depuis » quelques jours , et cela m'incommodait.

» — Il fumait... c'est contrariant! mais il vaut » encore mieux avoir de la fumée que d'être expo- » se à l'humidité... Prenez garde, monsieur Jac- » quillot, le froid vous est contraire... vous toussez « beaucoup plus depuis que vous ne faites pas de » feu... nous en avons fait la remarque, mes amis » et moi.

„ — Vous êtes bien bon , monsieur , mais je ne » me passe pas de feu pour cela ; j'en fais dans ma » petite pièce à côté où je me tiens maintenant.

» — Ah! bien, voilà qui est très -agréable pour nous! » s'écrie Bouchenot en changeant de ton. « Ah ! » vous faites du feu dans une autre pièce... c'est » dans votre poêle qu'il faut en faire, monsieur, » entendez - vous. . . dans votre poêle , et pas ailleurs !

» — Qu'est-ce à dire? » répond le vieux voisin en levant le nez d'un air irrité. « Est-ce que je ne suis » pas le maître chez moi, à présent?

» — ÎSon , mon brave homme , vous n'êtes pas » le maître pour le feu. Vous devez en faire dans » votre poêle afin de nous chauffer ; c'est convenu » avec la propriétaire ; et si vous en faites ailleurs , » je vous préviens que nous ferons sur votre tête » un train à vous empêcher de fermer l'œil de la » nuit; déplus, nous salirons votre paillasson, et » nous mettrons des objets peu flatteurs dans votre » serrure.

» — Monsieur! je me plaindrai au commissaire!

n — Le commissaire ne pourra pas vous faire n dormir quand nous ferons du bruit... Faites du B feu dans le poêle.

» — Je me plaindrai à la propriétaire !

j» — Faites du feu dans le poêle.

» — Je me plaindrai à la mairie, à tout le quartier!

« — Ça nous est bien égal ! . . . faites du feu dans * le poêle !

» — Vous êtes des révolutionnaires, messieurs ! . . .

» — Faites du feu...

» — Des Jacobins... des clubistes!...

« — Ah! ah! ah!... Chauffez donc votre poêle... r papa Jacquillot.

» — Mais on aura l'œil sur vous, messieurs... et » à la première émeute...

» — Ah! ah! ah! Faites donc du feu dans votre » poêle... »

Le vieux voisin s'en va tout tremblant de co-

ïère , et Bouchenot remonte près de ses deux amis en riant de la fureur du père Jacquillot.

« — Je ne crois pas que tu aies pris le bon moyen » pour que nous ayons chaud ici , » dit George en feuilletant son manuscrit.

« — Il fait des scènes à tout le monde , » dit Timothée; « il est cause que la fruitière d'en bas ne » veut plus nous faire crédit.

» — Ah ! c'est que je ne souffre pas , moi , qu'on » me manque de respect. Corbleu ! si quelqu'un a n le malheur de me regarder de travers... une, » deux!... c'est bientôt fait avec moi!...

» — Allons, Bouchenot, laisse-nous donc tran- » quille avec tes : une! deux!... ce n'est pas à nous » qu'il faut parler de ta bravoure!...

» — C'est bien, suffit, qu'on ne s'y frotte pas. » Enfin je répète qu'il faut tenir son rang, messieurs.

» — Il est étonnant!... son rang... et il nous « fait déjeûner avec une betterave sans pain , » dit Timothée.

« — Est-ce que c'est ma faute à moi , si nous » n'avons pas le sou ?

» — Oui , c'est ta faute. Dès que nous avons un » peu d'argent, tu le dépenses... Enfin, avant-hier, » nous possédions encore cent sous... tu sors et tu » reviens avec un flacon d'eau de miel !... comme si * un morceau de fromage ne nous aurait pas mieux » convenu.

» — Timothée, vous divaguez, cher ami; est- » ce qu'il ne faut pas songer un peu à sa toilette... » à sa parure?...

MUUSTAtHE. 19

» — Elle e«t brillanto notre parure... à présent » que nous n'avons plus qu'un habit pour nous » trois!... ODieu!.., si mon père savait ça!...

» — Cela ne fait rien , celui qui sort est encore » très-bien mis... on ne poile pas plus d'un habit à » la fois , et quand on rencontre un de nous dans la » rue, on ne sait pas que les deux autres gardent » la çhambrf! faute d'habillement.

» Cueillez et le myrle et la rose... et la rose...

» — Ah! par grâce, George, achève donc de » cueillir ton mvrte et ta rose ; voilà une heure que » tu es sur le même couplet. . . ça devient fastidieux. . . » Il paraît que tu n'es pas en verve ce matin.

)' — Ah! je le tiens!... Je tiens mon trait! » s'écrie George d\m air joveux , « écoutez : c'est un » troubadour qui s'adresse à de nouveaux époux.

«Cueillez et le myrle et la rose "Sans craindre d'appauvrir le champ, »Le bonheur est la seule chose >Qui se double en se partageant-

1» Hein? que dites- vous de cette chute?... j» N'est-ce pas que mon couplet vous semble bien ?

» — J'aimerais mieux un pâté ! )> dit Timothéeen soupirant.

* — Oui , c'est gracieux , c'est frais , » dit Bouchenot.

« — C'est-à-dire que c'est ravisjant... le bonheur est la seule chose qui se double en se partageant! Sen-

» tez - vous toute la profondeur de cette pensée ?

» — Mais il me semble que j'ai déjà entendu cela » dans cinq ou six vaudevilles , et autant d'opéras- » comiques.

» — Allons, tu rêves ! . . . l'idée est de moi! . . . elle est » charmante.

>». — Je le veux bien! Si tu pouvais seulement la » vendre dix écus,' ça nous permettrait de faire un » bon repas...

» — Acheter pour quarante-cinq sous d'eau de » miel , quand on est dans la position où nous nous » trouvons ! » reprend Timothée au bout d'un moment.

« — Timothée, tu m'affliges !. . . tu oublies trop vite » les conseils de ton ami Bouchenot. Que t'ai-je dit » cent fois ? Dans la vie il faut toujours tâcher de » plaire ; c'est par les femmes que l'on arrive à » tout... Que diable ! mon cher, je ne pouvais pas » me parfumer avec un morceau de fromage. J'ai » acheté de l'eau de miel en attendant mieux ; aus- » sitôt que nous aurons des fonds , j'achèterai du » patchouli... c'est cher! mais c'est bien plusfashio- » nable maintenant.

» — Bon ! du patchouli ! . . . voilà où passe la pen- » sion de papa... Je touche mon trimestre, et au » bout de quinze jours nous n'avons plus le sou!... » et nous sommes obligés de vendre nos meubles , » nos effets... George fait des pièces qu'on ne joue » pas..., toi, tu dois toujours faire des affaires et » des conquêtes superbes, mais, en attendant tout » cela, nous voilà dans une belle position!... plus

» de meubles ici... uu coucher.,, ah! quel cou-

» cher !. .

» — Ton lit n'est pas assez haut peut-être?

» Oh! je crois bien qu'il est haut... tous les

» soirs, quand tu rentres, tu rapportes un peu de paille » que tu ramasses chez le grainetier en face, et tu » fourres cela dans la paillasse... ça ne rend pas le » lit meilleur... le matelas est mince et sec... ce » n'est pas étonnant, tu en as fait deux avec un !

» Il ni'en fallait bien un pour mon lit de san-

w pie , à moi!... puisque j'avais vendu mon matelas » pour vous nourrir ! . . .

p Dis donc pour tamuser!... Aie!... on est » rompu sur cette couchette.

» __ Mon cher Timothée, un lit douillet est nuisi-

» ble à la santé.

, __ Et les draps sont donc nuisibles aussi?

» __ Quand on couche sur le lit de camp, au corps-

> de-garde, est-ce qu'on a des draps, nigaud?

„ ISous n'avons plus que deux chaises, dont l'une

» est bancale.

» Celle-là est très-commode pour se dandiner;

» ensuite les lits sont là pour servir de divan.

„ Plus de secrétaire , plus de commode!

» — Cette malle et ce coffre y suppléent; c'est plus

> que suffisant , puisque nous n'avons plus rien à » mettre dedans.

„ Plus de table de nuit !

, Les Lacédémoniens ne connaissaient pas cela.

„ - Plus de lavabo!

^ Fi donc! c'est un meuble indécent.

^ MÔtJStAGtiË.

» — Enfin bientôt plus de vêt^niens pour nous » couvrir!

» — Une noble simplicité sied bien à la vertu.

» — La vertu , qui sort en garçon boulanger, ris- » que fort d'aller coucher à la préfecture ! L'autre » fois c'est ma redingote que tu as été mettre en ji gage pour que nous dînions.

» — Une redingote est une amie donnée par la » nature.

» — Ensuite c'est l'habit de George qui y a » passé!

» — Tu avais si faim, ce jour-là ! tu aurais bien » mangé toute une garde-robe.

» — Enfin nous n'avons plus que ton habit, que * nous mettons à tour de rôle... encore me va-t-il » fort mai, moi qui ai deux pouces et demi de plus » que toi.

„ — Je t'assure que tu es très-bien dedans ; on » les porte courts m.aintenant.

» —C'est égal, je répète rru** notre situation est » pitovable ! . . . Faites donc votre droit sans habit ! . . . » allez donc aux écoles!... Ah! si papa me voyait » ainsi ! . . .

» — Timothée, vos jérémiades me fatiguent à la J» fin , » dit Bouchenot en prenant un air pénétré ; « si la situation précaire de vos deux amis endurcit » votre cœur, quittez-nous... vous en êtes le maître; T) emportez votre part de ce qui est ici; nous vous » laisserons même choisir... mais ne nous affligez >) plus par vos lamentations continuelles.

)) — C'est ca... on me renverra! on me mettra

» dehors... et il ne me reste plus un sou du trimestre » de ma pension que j'ai touché il y a quinze jours... « — Alors tais-toi donc, maudit bougonneur !.., » Eh ! d'ailleurs, est-ce que nous pourrions nous sé- ■ parer... vivre Tun sans les autres!... jamais! nou$ » sommes Oreste et Pijlade , Castor et Volhix , les fiU t> Aymon!.., restons toujours unis... Que nous man- » que-t-il après tout pour être heureux?... rappellej» toi donc la chanson de Béranger :

» Dans un grpnipr qu'on est bien à vingt ans !

» — Ah ! je gage que Déranger n'était pas dans un » grenier quand il a fait cette chanson-là ! Du reste, » ce n'est pas encore tant du logement que je me » plains!... si nous avions de quoi nous restaurer, » je ne dirais rien... mais souper avec une betterave!... » déjeûner avec une betterave, c'est par trop frugal.

» — Je t'assure, Timothée, que ce n'est pas mau- » vais pour la poitrine; les vaches ne mangent pas M autre chose quand on veut qu'elles aient d'excel- » lent lait.

» — Je ne suis point une vache... je veux avoir à » déjeûner... Puisque tu es si ingénieux , Bouchenot, » trouve-nous à déjeuner... car pour George, quand » il est occupé à faire une pièce, il paraît qu'il n'a plus » faim...

» — Pourquoi n'en fais-tu pas une aussi , Timo i> thée?... Appollon n'est point ingrat, il nourrit ses » eûfans !..,,. Mais tu veux déjeûner et dans le

» fait , moi aussi je ne serais pas fâché de prendre » quelque chose... Voyons... je vais regarder dans » le buffet. »

Le buffet était le vieux coffre ; Bouchenot va s'agenouiller devant , et au bout d'un moment il s'écrie :

« Qu'est-ce que tu as donc à crier famine, » dit Timothée? « nous avons encore des vivres ici... » — Bah ! vraiment?

» — Je trouve au fond de ce coffre une douzaine » de pommes de terre...

» — Cuites ?

» — Ah! non... elles sont crues... je crois même » qu'il y a long-temps qu'elles sont là , car elles se » permettent de germer. C'est égal , c'est une res- » source dans l'adversité ; si le poêle du voisin était » allumé, nous pourrions faire cuire nos pommes de » terre en les tenant contre le tuyau... Scélérat de » Jacquillot ! il nous coupe aussi les vivres!...

» — Des pommes de terre crues! » murmure Timothée ; « nous finirons par devenir sauvages ici. . . )) et pour traversin des rouleaux de papier... comme » c'est doux sous Foreille ! Ah ! si Henri Jumières » était à Paris... il nous donnerait à déjeûner, lui!... » c'est un si bon garçon'... si obligeant!...

» — Oui , certes!... il est obligeant... il nous l'a » prouvé... il nous a déjà prêté deux fois de l'ar- » gent.

» — Que nous ne lui avons jamais rendu même.

» — Ah! parbleu! si nous lui rendions, où serait

« le mérite de nous prêter ? Mais il n'est pas à Paris

» dans ce moment... c'est très- fâcheux... Quelle » idée de voyager dans ce temps-ci... quand on est » si bien chez soi!...

» — Tu ne sais donc pas que HenriVest mis dans » les affaires... il voyage en ce moment pour une » maison de commerce...

» — Il a donc renoncé à la carrière des lettres... » aux beaux-arts ? » dit George.

« — Oui, entièrement.

» — Oh I c'est singulier... et quel motif?...

» — L'amour, à ce qu'il paraît... Henri est » amoureux, très-amoureux d'une jeune personne » dont les parens sont riches ; ce sont d'anciens com- » merçans... ils ne prendraient jamais pour gendre » un poète pauvre...

» — Et peut-être un pauvre poète ! . . .

» — Ah ! George , c'est bien méchant ce que tu )> dis là!...

» — C'est que je crois que Henri n'aurait point ») renoncé aux muses , s'il s'était senti comme moi » une véritable vocation ! . . .

» — Il n'est pas question de muses ! je veux dé- « jeûner ! » s'écrie Timothée en faisant un grand bond sur son lit.

« — Chut ! . . . silence , messieurs ! . . . voilà notre » affaire ! >> dit Bouchenot en approchant son oreille de la fenêtre.

« — Quoi donc? un boulanger... un pâtissier?

» — Eh non !... un marchand d'habits qui passe » dans la rue... Lui seul peut ce matin nous fournir « de quoi déjeûner.

» — Mais que diable veux-tu vendre?'... nous n'a- » vons plus rien ici.

» — Laissez donc ! on a toujours des choses inuj» tiles... fiez-vous à moi. »

Et Bouchenot ouvrant la fenêtre , appelle le marchand d'habits, puis se hâtant de couvrir les deux traversins de papiers avec les couvertures, engage Timothée à se tenir tranquille dans le lit, afin qu'on n'entende pas craquer la paillasse.

Le marchand monte l'escalier. Bouchenot ouvre la porte, puis revient dans la chambre où il se met à chanter :

" Quand on sait aimer et plaire , » A-t-on besoin d'autres biens?

» Tfa lala... tra la la... la la...

» — C'est ici qu'on m'a appelé ? » dit le marchand en avançant sa tête dans la chambre.

« — Oui, brave industriel... Entrez... Ahîaupa- » ravant, essuyez vos pieds à la porte, s'il vous plaît. . . « car la rue est crottée, et puis on salit l'appartement.

» — Mais g'nia pas de paillasson à vot' porte , • dit le marchand. « Où voulez-vous donc qu'on se » frotte les pieds?

» — Il n'y a point de paillasson!... » s'écrie Bouchenot, en courant regarder à la porte et se donnant un air étonné, v C'est parbleu vrai... il n'y est plus... » On nous l'a volé ! , . . on vole tout dans cette mai- « son ! . . . c'est abominable ! . . . et vous voulez acheter

» des meubles neufs, messieurs?... eh bien , moi , je » ne le veux pas... on nous les volerait aussi. INous » n'achèterons rien du tout tant que nous logerons » ici !.. . »

Cependant le marchand est entre ; il regarde autour de lui sans lâcher le paquet de vieux habits qu'il porte sur son bras.

n Où sont les objets dont vous voulez vous dé- » faire ? » dit-il à Bouchenot.

< — Attendez, mon brave... je vais vous faire ft voir cela... »

Et Bouchenot court se mettre à genoux devant la malle, en ayant soin de se placer de manière à ce que le marchand ne puisse pas voir dedans. Après avoir eu l'air de fouiller long-temps et avoir constamment remué et retourné la même chose, il en tire cinq caleçons de bain et les présente d'un air satisfait au fripier.

« — Tenez, mon brave, regardez-moi cela !... »

Le marchand d'habits prend les caleçons , les regarde à peine et les laisse retomber à terre en disant : « Je pense que ce n'est pas que pour ça que vous » m'avez fait grimper ici?

» — Que pour cela ! . . . que pour cela !. . . D'abord, » mon brave^ je suis étonné de vous voir cet air de » mépris pour les caleçons... c'est un vêtement d'une » utilité reconnue..' Allez donc un peu à l'Ecole de » natation, et vous verrez quelle consommation on » en fait ! . . .

)i — Mais, monsieur, on n'ira peut-être pas nager

» avant quatre mois d'ici ! . . . jusque-là, qu'est-ce que ») vous voulez que je fasse de vos caleçons?...

» — Qu'importe! c'est en toile, ça ne craint pas » les vers !...

» — Ah ! si vous n'avez que ça à me montrer. . .

» — Attendez, attendez... oh! nous ne sommes » pas. au bout. »

Bouchenot court dans la chambre, regarde dans tous les coins, et en passant près du grand lit, dit à Timothée :

« Ah! paresseux! tu te dorlotes ce matin!

» tu te trouves bien sur ton lit de plumes!... Oh! » Sybarite, va!... »

Timothée ne répond pas ; il a tourné sa tête du côté de la ruelle et a soin de ne point remuer pour ne pas faire craquer son traversin. Après avoir fait cinq ou six fois le tour de la chambre , où il n'a trouvé que de vieilles savattes, Bouchenot va les présenter au marchand, qui, à la première inspection, s'écrie :

« Ça ne vaut pas deux sous ! . . .

» — Peste! vous êtes un peu dur, mon brave... » Ah ! si vous voulez acheter un bahut. . . vous savez » qu'ils sont redevenus à la mode maintenant ?

» — Qu'est-ce que c'est qu'un bahut... une vieille » culotte?

» — Non, c'est un coffre antique... Tenez... » voyez là bas... en voilà un superbe et que nous * vous céderions à bon compte, parce qu'il tient » trop de place ici... et que c'est gênant.

1» — Messieurs , je n'achète pas de coffres , moi ! . . .

,) ça n'est bon qu'à brûler ça... si vous n'avez pas » autre chose...

,) — Attendez diable ! comme vous êtes

» pressé ! . . . »

Bouchenot se remet à courir dans la chambre; tout à-coup, après avoir jeté un coup d'œil sur la grande couchette , il s'en rapproche tout doucement et prend une paire de bottes sous le lit. Elles étaient encore presque neuves et appartenaient à Timothée. Bouchenot se dit : « Ma foi, j'en suis fâché! » mais comme il n'y a que lui qui puisse les mettre. . .

» tant pis! nous déjeûnerons avec d'ailleurs,

» quand il voudra sortir , je lui prêterai les mien-

» nés. w

Et Bouchenot, retournant au marchand d'habits , lui présente la paire de bottes sans prononcer un

mot.

« — Ah! au moins , voilà quelque chose de pré- > senlable , » dit le marchand ; « ça peut encore

» servir...

» — Je le crois bien : on ne les a pas mises douze » fois, » répond Bouchenot à demi-voix.

« __ C'est dommage que le pied soit un peu petit.

„ - Vous plaisantez... un pied superbe... Mais » ne parlez pas si haut... elles sont à mon ami qui » dort... Il ne voudrait pas les vendre; mais comme » le médecin lui a ordonné de ne porter que des » souUers , je prends cela sur moi ; c'est pour son

» bien.

» — Yoyons... que. demandez- vous de cela? » — Tous les articles ensemble?...

M — Tous les articles ! il me semble que ça ne fait >' que deux... cinq caleçons et des bottes...

» — Chut! pas si haut... et les souliers dont vous » ne parlez pas.

» — Ces mauvaises savattesl ce n'est bon à rien...

» — Ah ! tenez, voilà encore un gilet que je puis n ajouter, » dit Bouchenot en courant à la malle... « c'est en vrai cachemire... il n'a plus de boutons , » mais on en met de fantaisie.

» — Oh ! c'est une loque que votre gilet. . . . » voyons, combien voulez-vous?

» — Mais... mon brave, en vous demandant » quinze francs , je crois être très-modeste.

)) — Quinze francs ! » s'écrie le marchand en rejetant à terre les caleçons qu'il avait repris , « vous » plaisantez sans doute!... en vous donnant cent » sous je crois que c'est bien payé.

» — Cent sous! ah!... quelle mesquinerie!... » Tenez, mon brave... car je suis sûr que vous êtes » un brave... vous avez servi, n'est-ce pas?

» — Oui, monsieur.

» — Oh ! je l'aurais gagé. . . ça se voit tout de suite » dans la démarche. . .

» — J'ai servi dans un hôtel.... j'ai été six ans « cocher.

» — Ah !... ce n'est pas comme cela que je l'en- » tendais; mais, n'importe, je ne veux pas vous tenir » là une heure , donnez-moi dix francs, et que cela » finisse...

» — Ça ne les vaut pas.,, vos caleçons ont l'air » bien usés...

* — Pas du tout! c'est la finesse de la toile... » examinez-les bien.

» — Youlez-vous nie permettre de m'asseoir...

» -^ Oui, vraiment, mettez-vous à votre aise. »

Le marchand d'habits, après avoir repris les caleçons , s'approche de la seule chaise qu'il aperçoit , et se laisse aller dessus ; mais c'était celle qui n'avait plus que trois pieds, et lorsqu'on n'avait pas l'habitude de s'en servir , on devait nécessairement se laisser choir; c'est ce qui arrive au brocanteur, qui s'étale dans la chambre avec tous ses vieux habits.

« Ah! mon Dieu!... ah! juste ciel! » s'écrie Bouchenot en courant aider le marchand à se relever , <r c'est justement la chaise du tapissier, qu'il nous a » donnée en attendant la douzaine qu'il nous fait !. . . » il paraîtrait qu'il y a un pied de faible...

» — C'est-à-dire qu'il y a un pied de moins... » mais ce n'est rien, je ne me suis pas fait de mal...

» — Youlez-vous prendre quelque chose pour » vous remettre?

» — Merci, monsieur.

» — Sans façon , un verre de vin ou d'eau-de- » vie...

» — Est-ce que nous en avons ici ? » s'écrie Timothée en relevant un peu la tête sur son traversin ; mais Bouchenot lui lance des regards furibonds , et dit tout bas au marchand : « Ne faites pas attention . . . » mon ami est somnambule... Voyons, terminons... » dix francs, c'est convenu...

» — Six francs... vousdis-je...

» — Allons, vous mettrez bien vingt sous de plus : » ce sera pour notre femme de ménage...

» — Ça ne les vaut vraiment pas. . .

* — Si... si... c'est fini... prenez... et dépêchons- » nous... nous avons affaire tous les trois ce matin » aux élections. »

Le marchand d'habits prend les caleçons, les bottes , il prend même le gilet et les vieux souliers qu'il avait dit être bons à jeter; puis sortant de sa poche une grosse bourse en cuir , il en tire bien lentement sept francs qu'il donne à Bouchenot. Celui-ci a senti sa poitrine se dilater en recevant l'argent ; dès qu'il le tient , il se hâte de refermer la porte sur le marchand.

)) — Ah! victoire!... plus de soucis!... plus d'a- » larmes!... nous sommes en fonds!... » crie Bouchenot en faisant des gambades et des pirouettes dans la chambre.

George, qui avait continué de travailler à sa pièce, sans lever les yeux une seule fois pendant que le marché se faisait, dépose alors sa plume en disant :

« Quoi , vraiment ? Bouchenot , tu as vendu » quelque chose ?

» — Combien as-tu ? » dit Timothée en s'asseyant sur son séant.

« — Une somme assez gentille pour notre situa- » tion ; sept francs, messieurs, les voici!...

» — Sept francs! » répètent les deux jeunes étudians d'un air satisfait.

« — Que lui as-tu donc vendu pour avoir cela? » demande George.

« — Eh! mon Dieu! nos caleçons de bains.... M quelques mauvaises pantoufles , et un gilet à moi. . . » mon vieux cachemire... dont bien des femmes, je » gage, voudraient posséder un morceau.

» — Ma foi, c'est très-bien vendu, » dit Timothée; « puisque nous allons déjeûner, je vais me » lever.

» — Reste donc encore au lit ! » s'écrie Bouchenot, qui craint que son camarade s'aperçoive qu'il n'a plus de bottes. « Il fait froid... tu y déjeûneras ; je r vais vous envoyer ce qu'il vous faut. . . ne bouge » pas, Timothée. »

Tout en disant ces mots, Bouchenot s'est hâté d'ôter son pantalon de nankin ; il en prend un en drap noir qui est suspendu sur une corde, et fait lestement sa toilette.

« — Tu me prends mon pantalon noir , n dit Timothée.

€ — Oui, maisje te laisse le mien... d'ailleurs c'est » mon tour de sortir... vite le col noir... Oh! esti- » mable crinoline... tu es la Providence des jeunes » gens... le gilet , boutonné jusqu'en haut... c'est » cela... il ne faut pas qu'on voie de linge... c'est » encore une excellente mode, et que nous soutien- » drons long-temps... Voyons mes cheveux... jamais » de pommade ici, c'est indigne... il faudra que j'en » achète un pot...

* — Ne t'avise pas décela » dit Timothée; « ou » je te le fais manger.

» — C'est égal , je vais me mettre de l'eau de

» miel... Ah! maintenant l'habit...

» — Comment? Thabit!... qu'est-ce que tu veux » faire de l'habit ? » s'écrie George en quittant son ouvrage.

« — Parbleu! je veux le mettre, puisque je » sors...

» — Ah ! Bouchenot , ça ne se peut pas , mon » ami, il faut que j'aille au théâtre parler au direc^ » teur... lui dire que j'ai fait à ma pièce les correct tions qu'il m'a demandées... c'est très- important » cela!...

» — J'en suis bien fâché, mon cher George, mais » moi il faut que je sorte, j'ai pour aujourd'hui » trois rendez- vous d'affaires , et cinq d'amour ; il » m'est impossible de les manquer. Tu iras demain » chez ton directeur de spectacle.

» • — iNon , non , demain c'est à mon tour de » prendre l'habit , » crie Timothée. « George est » sorti hier, moi je veux aller demain à l'E- » cole.

» — Mon petit Bouchenot, laisse-moi sortir au- » jourd'hui, » dit le jeune auteur en courant après son ami, qui vient d'aller prendre au fond de la malle un habit noir qui est encore assez propre. « Tu iras » demain à tes rendez- vous... tes conquêtes peuvent » attendre... tu n'as point d'affaires, c'est une plai- » santerie. Mais ma pièce, songe donc que c'est très-

» pressé c'est notre avenir, notre ancre de sa-

» lut... Elle réussira, et nous nagerons dans les » plaisirs !

» — - Tout cela est possible, mais je ne veux pas » avoir fait une toilette pour fient... On m'attend...

MOÙl^tAéHÉ. 35

» D'ailleurs, j'ai besoin de prendi^ l'air... je jaunis » ici...jem'étiolc, moi!...jeneveuK pas perdre ma »fr aîclieur... Laisse-moi passer Thabit...

», ^ rVon... je veux le mettre, moi... je veux » sortir...

» — C'est moi qui le mettrai. . .

» — Bouchenot, lâche cet habit.

» — Làche-le toi-même...

» — Allons ! voilà qu'ils vont le déchirer main- » tenant ! et puis nous n'en aurons plus du » tout! » crie Timothée en sautant à bas de son lit; et il s'empresse d'aller s'interposer entre ses deux compagnons qui tiraient l'habit chacun de leur côté.

George cède enfin , en disant : « Bouchenot, c'est « bien mal ce que tu fais là... mais je vais retra- 1) vailler une scène alors.

» —Travaille ta scène... Cent fois sur le métier » remettez votre ouvrage , tu sais que c'est le précepte « du maître... Timothée, va donc te recoucher, » mon petit , tu t'enrhumeras. . . moi , je vole » papillonner...

„ — Ah ! un instant , Bouchenot , pas de bê- » tises!... Avant de t'en aller, et l'argent...

„ — Oh! c'est juste... je n'y pensais plus; le » voilà... Tenez , messieurs , je vous laisse deux » francs, etje garde les cent sous, parce que je n'ai » pas d'autre monnaie.

» — Pourquoi ne nous laisses-tu pas plutôt les » cent sous ? . . . je n'aime pas cet arrangement-

n là . . .

36 MOLSTACHE.

» — Soyez donc tranquilles , mes enfans , je ^ vous rapporterai la pièce intacte ; je vous en ré- » ponds sur ma tête : avec de la monnaie , je se- T> rais capable de dépenser quelque chose ; mais » quand on a une grosse pièce on ne veut pas chan- » ger, et on ne cède à aucune tentation... Si j'avais » un napoléon dans ma poche , je mourrais dessus » plutôt que d'y toucher!...

»> — C'est très - bien. . . mais sois sage; ne te

y> laisse pas séduire par des pommades songe qu'il

» faut que nous vivions... que nous comptons sur » toi.

1^ — Soyez tranquilles , mes enfans... j'ai dans n l'idée qu'on m'invitera à dîner quelque part au- » jourd'hui. Quant au déjeûner, j'ai une connais- » sance que j'irai voir. . . si je ne la trouve pas , j'a- » chèterai chez le boulanger un joli petit pain au f> beurre et j'irai le manger au Palais-Royal... dans K le jardin... il y a long-temps que j'ai envie de déjt jeûner au Palais-Royal... Yous autres, qu'est-ce » que je vais commander pour votre repas? une w poularde aux truffes?

* — Allons, pas de mauvaise plaisanterie, en- » voie-nous du pain , du vin et des côtelettes de * porc frais aux cornichons...

« — Peste ! mes gaillards , comme vous vous » traitez ce matin!...

> — Il ne tient qu'à toi d'en prendre ta » part...

») — Non , j'aime mieux aller chez ma connais- > $ance , et sortir tout de suite. Adieu , mes en-

» fans... amusez - vous bien... Voyons , que je » me regarde encore dans la glace... je suis très- » soigné... le costume est fort propre... Je crois » que je ferai des passions aujourd'hui. Ah! la paire » de ganls est-elle dans la poche?... oui , la voici , » le gant gauche est encore fort gentil... quanta » celui de la main droite, on ne le met jamais, » c'est meilleur genre. Au revoir.

j» — Adieu. »

Bouchenot ouvre la porte, il va sortir, mais il revient sur ses pas en s'écriant : « A propos , j'ai » rencontré , il y a quelques jours , le gros Eugène. . . » il m'a offert de me donner un chien de chasse » superbe... énorme... Faut-il le prendre, mes- » sieurs?...

» — Ne t'en avise pas! « crie Timothée , « il fau- » drait encore le nourrir... Belle idée d'avoir un » chien de chasse!... nous ïà'aurions pas même des » os à lui donner.

» — Allons, comme vous voudrez... cependant » c'est dommage... un chien, c'est une société... je » lui aurais appris à rapporter... Mais je me sauve, » je veux bien employer mon temps... on m'a fait » de superbes promesses... je ne serais pas étonné » de vous rapporter un sac d'écus.... Malgré cela, » croyez- moi , écrivez encore à vos parens... à ces

» barbares que rien n'émeut peut -être seront-

» ils sensibles aux ports de lettre. A ce soir, mes

» amis — comptez sur moi je vous rapporterai

» pour souper un pâté de chez Lesage... Un pâté, » c'est nourrissant , et ça fait du profit... Ce soir

» vous verre? revenir l'amitié et votre habit

» — Ne l'abîme pas surtout!

» — Soyez sans crainte. » Et cette fois Boucbenot tire la porte après lui, et descend l'escalier d'un air aussi joyeux que s'il avait fait fortune.

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