‹ Moustache (volume 3)Chapitre 2 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'emploi d'utœ pièce de cent sous.

Bouchenot s'est hâté de sortir du quartier de laCité; il marche la tête haute, le nez au vent, le jarret tendu. Ses pieds effleurent à peine le pavé ; ses regards expriment une satisfaction dans laquelle il y a presque de l'impudence ; il lui faut le milieu des trottoirs ; il lui semble que chacun doit se déranger pour lui faire place; et tout cela parce qu'il a un habit propre, et qu'il possède dans la poche de son pantalon une pièce de cent sous , sur laquelle il porte à chaque instant la main.

Beaucoup de jeunes gens , dont la toilette est plus élégante et qui ont constamment de l'argent plein leurs poches, sont en ce moment moins heureux que Bouchenot. L'adversité a donc aussi son bon côté , et la privation d'une chose en centuple la valeur à X|,QS yeux. La pièce de cinq francs que l'étudiant fai-

sait sauter dans son gousset , était pour lui un billet de cinq cents francs.

Bouchenot se dirige vers le quartier du Palais- Royal en se disant :

« Le plus souvent que je déjeûnerai avec une flûte » au beurre !.. . ce serait curieux !. . . Un joli garçon » comme moi ferait un aussi maigre repas ! . . . Non. . . » non... grâce au ciel , nous avons encore des con- » naissances... et puis , à la rigueur, j'ai cent sous » dans ma poche... la pièce ronde... Il est vrai que B j'ai promis de ne point la changer... à moins que » ce ne soit pour leur porter un pâté. Oh ! je ne la » changerai pas... j'irai chez la bonne Dubillon! .. . j> O respectable Dubillon... conquête de ma jeunesse, :» quoique je vous aie joué bien des tours et cruelle- » ment négligée, même au temps où j'avais l'air de » vous adorer, vous ne m'avez jamais refusé la cô- ■» telette de l'amitié et le chocolat de l'amour. . . J'i- » rai déjeûner chez elle. .. Il y a au moins quatre mois » qu'elle ne m'a vu... Ma visite lui fera plaisir... Je y> lui dirai qu'elle est toujours jolie. A quarante-cinq » ans on aime à s'entendre dire cela. . . et tout en ayant » l'air de ne pas le croire, on en est facilement per- » suadé. Je l'embrasserai... je la serrerai dans mes » bras... je la presserai avec violence contre ma poi- » trine... Ses yeux se rempliront de larmes... et elle » me donnera de son vieux bordeaux. Voilà qui est » arrangé; mais il est encore de bonne heure , ma- » dame Dubillon se lève et s'habille tard. Si je me » présentais chez elle avant qu'elle eût mis sa fausse o natte, son rouge au vinaigre et sa tournure, elle se-

» raitde fort mauvaise humeur; j'ai le temps de flâj» ner. Ah ! voilà un magasin de comestibles... j'aime » beaucoup ces boutiques-là... »

Bouchenot s'arrête ; il admire les volailles , les poissons ; mais comme il est alors sur un trottoir un peu étroit et qu'il barre le passage , un garçon épicier , porteur d'une grande manne chargée de marchandises , accroche en passant le chapeau de Bouchenot, et le fait rouler du trottoir sur le pavé.

« — Vous ne voyez donc pas clair , imbécile , » crie le jeune homme en courant après son chapeau.

« — Pourquoi barrez-vous tout le trottoir?... Il » est là en admiration devant les volailles!... et il lui » faut toute la place î

» — Hum î... rustre!... j'ai bien envie d'aller ap- » pliquer ma botte dans ton pantalon ; si je ne le fais » pas , c'est par égard pour ma tenue décente , par » égard surtout pour l'habit que je porte, et dont je n réponds devant mes deux amis!... » murmure Bouchenot en essuyant son chapeau avec un foulard qu'il a soin de ne pas déployer entièrement , puis il continue son chemin en se disant :

« Manant!... Mais qu'est-ce que vous voulez de- » mandera ces gens-là !... Oui, certainement, jegar- » derai le trottoir... je ne le céderai à personne... » D'abord il y a de la boue dans les rues... il dégèle j» un peu. . . les ruisseaux sont gros. . . je n'ai pas envie » de me crotter. »

En ce moment une dame venait devant Bouchenot ; deux personnes causent et s'arrêtent ; il n'y a plus de passage que pour une. Bouchenot tient ferme.

♦It MOUSTACHE.

La dame , qui n'est ni jeune ni jolie , est obligée de descendre du trottoir pour passer, ce qu'elle fait en murmurant :

« Il y a des hommes bien mal élevés!... je le » reconnaîtrai ce monsieur-là ! . . .

» — Ah bien! c'est charmant!... elle me recon- » naîtra!... » se dit Bouchenot en continuant son chemin; « parbleu, je le crois bien... j'ai de ces » physiques qu'on ne voit pas tous les jours... Mal « élevé!... je ne veux pas me faire éclabousser, moi... » Pourtant $i la dame avait été jeune et jolie, j'a- » voue que je lui aurais cédé le passage... Hum ! poi> lissons que nous sommes!... il y a toujours une » arrière-pensée dans nos actions!... Cette dame qui » s'en va de si mauvaise humeur ne se doute pas que » mon déjeûner dépend de ma toilette : si je me préf> sentais crotté chez madame Dubillon , on ne me » traiterait pas aussi bien ; ma femme sensible a la » faiblesse de tenir à une tenue soignée... c'est ce qui » m'a souvent ^npêché de me présenter chez elle, » Aujourd hui je suis très-bien... Le pantalon de » Timotbée me gêne un peu sous les jambes... il me » «erre beaucoup la taille ; mais cela me rend plus » svelte, plus mince... il m'est un peu long, mais a c'est la mode de marcher dessus... Quant au gilet, » il est irréprochable ; c'est la seule pièce de mon « costume qui ait été faite pour moi; tra la la... « tradéri... tra... t>

Bouchenot qui suivait le trottoir en fredonnant un air d'opéra , cesse tout-à-coup de chanter et s'ar* réte en se disant :

« Ail! fichtre! que vois-je?...iin créancier... im » acharné... oh! par exemple, je lui cède le trotj> toir à celui-là... je n'ai pas envie de me rencontrer » nez à nez avec lui. »

En effet, Bouchenot a fait volte-face, puis, bousculant quelques personnes qui étaient devant lui , il se hâte de descendre du trottoir et veut s'élancer légèrement sur la pointe de ses pieds pour gagner l'au' tre côté de la rue ; mais une citadine venait à gauche, un cabriolet bourgeois venait à droite ; étourdi par le bruit, croyant avoir son créancier sur le dos , et craignant de se faire écraser , le pauvre garçon se précipite vivement à travers les deux voitures ; n'ayant pas eu le loisir de choisir ses pavés, il a justement mis le pied dans un trou , et il s'envoie de la crotte jusque sur son gilet.

« Ah ! sacrebleu! cela est fait pour moi, » se dit Bouchenot en promenant sur lui des regards désespérés; « j'en ai depuis le haut jusqu'en bas! et une » botte entièrement couverte de boue. . . Allons, il n'y » a plus à balancer... il faut changer la pièce!... » Heureusement je ne suis pas loin d'une boutique » de décrotteur !... »

Et au bout d'un moment Bouchenot ' était déjà assis devant un artiste en cirage ; il tendait son pied à la brosse réjtaratrice , et goûtait un certain plaisir à s'entendre appeler mon maître et mon bourgeois : quand on n'a jamais eu de domestique, ces mots flattent agréablement Foreille.

Le bourgeois se fait bien cirer et bien brosser du haut en bas, puis il jette négligemment sa pièce de

cent sous sur le comptoir , et donne largement pour boire à son domestique d'un moment. Les gens les moins riches sont souvent les plus généreux. Quelquefois c'est pour cacher leur pauvreté.

Bouchenot se pavane de nouveau sur les trottoirs en se disant : « Maintenant je ferai attention »^ où je poserai mes pieds. D'ailleurs , on n'est pas » toujours obligé de courir... On ne rencontre pas > à chaque instant un créancier... Je sais bien que » j'en ai beaucoup... mais ils ne se seront pas donné » le mot pour sortir ce matin... Je commence à » avoir très - faim ... Me voici sur la place de la » Bourse... Voyons l'heure... Bientôt onze heu- » res. . . Je puis me diriger vers la rue des Martyrs , » où demeure la respectable Dubillon... Eh ! eh !... » j'ai de l'argent plein mes poches... Pour cinq » francs on a beaucoup de monnaie. . . Avec cela » qu'on m'a rendu trente sous en cuivre... c'est » égal, ça sonne... c'est gentil... Ah! Dieu! qu'est- » ce que je sens par ici... cela embaume... on se » croirait dans un sérail... Ah ! c'est un marchand » de pastilles parfumées. . . Si je portais une odeur » comme cela chez madame Dubillon... elle qui a » un faible pour les parfums... Je suis sûr qu'elle » me donnerait une dinde aux truffes pour déjeû- » ner... »

Bouchenot s'est rapproché d'un homme velu en redingote bleue et coiffé d'un turban , qui a devant lui une petite table sur laquelle sont étalées de petites crottes noires de diverses formes , qu'il assure venir directement de l'Arabie. M. Fidèle Bouchenot

était essentiellement flâneur ; il connaissait trop bien son Paris pour ajouter foi à l'origine des parfums ; mais cette odeur ambrée lui montait à la tête ; il se voyait assis sur un divan , déjeûnant à la turque , entouré d'esclaves et savourant les sorbets et le moka. Tout en regardant les sachets et les pastilles , il faisait sauter dans sa poche les gros sous qu'on lui avait rendu. Le résultat de cette contemplation fut l'achat d'une petite boîte de parfums que le monsieur coiffé en Turc et baragouinant très -bien l'italien, lui assura valoir vingt-cinq francs à Constantinople , mais qu'il lui céda pour vingt-cinq sous , parce qu'il faisait la contrebande.

« Ma foi ! » se dit Bouchenot en s'éloignant avec sa boîte de parfums dans son gilet, « pour une fois on » peut bien se donner une petite jouissance à la tur-

6 que!... D'abord, moi, j'adore les odeurs! je

» trouve que rien ne vous donne un air comme il » faut, comme les odeurs... Ayez un vieil habit... » portez un vieux chapeau sur votre tête, mais ayez » du musc; et quand on passera près de vous, on se B dira : C'est un marquis ou un sultan, qui se pro- » mène en bourgeois... Vingt-cinq sous de parfums, » sept sous de décrottage et brossage. . . ça fait trente- » deux... je possède encore trois francs huit sous; » oh! par exemple, je n'y toucherai pas !... c'est sa-

» cré D'ailleurs, je vais déjeûner et dîner gra-

» tis. »

Bouchenot avait gagné les [boulevards , reniflant avec délice l'odeur qui sortait de son gilet , et à laquelle la chaleur de sa personne donnait à chaque

instant plus d'intensité. Un petit bonliomme de quatorze à quinze ans , dont la figure a le cachet israélite , accoste notre flâneur en lui présentant des cannes.

« Monsieur, achetez-moi nne jolie canne... Voyez,

» monsieur, pas cher Jolie canne à la mode

» Choisissez là-dedans. »

Bouchenot s'arrête , jette un coup-d'œil sur les cannes tout en répondant :

« Oh! non, je n'en veux pas... quoique j'aime asw sez les cannes... c'est un maintien très-amusant... » mais je n'en veux pas...

Et Bouchenot continue son chemin ; le petit marchand le suit en lui mettant ses cannes sous le nez, en lui criant :

« Voyez, monsieur, jolie canne, tout ce qu'il y a de » plus nouveau... Je vous arrangerai, monsieur...

» — Non, puisque je te dis que je n'en veux pas... » et si j'en achetais une, je ne voudrais pas decellesT » ci, elles sont trop communes...

» — J'en ai d'autres , monsieur , j'en ai de plus » belles... tenez... »

Le petit marchand lui en met un autre paquet sous le nez ; Bouchenot s'arrête enc-ore.

Le petit bonhomme reprend avec une étonnante volubilité :

« C'est cela qui est joli, monsie^ur, de véritables » joncs... cannes bien distinguées. Vovez comme ça » ploie, je vous défie de casser ça !.,.

» -^ Oh I véritables joncs î je n'e,n suis pas per-

» suadé... mais décidément je n'en veux pas... laisse- » moi tranquille...

» — Vous n'êtes pas persuadé que ce soit un jonc î . . . » je vous le garantis, moi, monsieur.

Et le petit marchand met une canne dans la main de Bouchenot, en s'écriant :

« Faites-la voir!... faites-la plier n'ayez au-

» cune crainte!... ah ! comme elle est bien à votre » taille. »

Bouchenot s'appuie sur la canne, la fait plier, et le soi-disant jonc se casse en deux.

« — Là ! j'en étais sûr! » dit Bouchenot , « c'était un » jonc du bois de Boulogne.

» — Ah! dam! je ne vous avais pas dit d'appuyer tout » votre corps dessus... on sait bien que ce n'est pas » du fer... Donnez-moi trois francs, monsieur?

» — Que je te donne trois francs ! . . . pourquoi » cela?...

» ■ — Vous avez cassé ma canne , il faut bien que » vous me la payiez. mvoV

» — Messieurs, » dit Bouchenot en s'adressant a quelques personnes qui se sont déjà arrêtées pour voir la suite de cet événement. «Messieurs, ce petit » drôle m'a mis sa canne dans la main malgré moi. . . » Je ne cessais de lui dire que je n'en voulais » pas.

Le petit Israélite, qui voit le monde s'amasser, se met à crier de toutes ses forces :

« Vous m'avez dit : Je veux une belle canne, qui » ne soit pas commune. . . Je vous ai présenté celle-ci . . . » c'est une canne de cent 80US... vous l'avez prise, et

» Yous avez commencé à vous appuyer dessus, comme

» si vous aviez voulu faire un trou dans le boule-

» vard...

» — On n'a pas d'idée de l'effronterie de ce petit

» coquin ! ... je lui disais toujours : « Je ne veux pas

• de canne... » il mêla fourrait dans les mains. Il me » criait aux oreilles : «C'est un jonc! « Appuyez, mon- » sieur ! faites-la plier. .. je vous défie de la casser!. . . » » Moi, j'ai voulu la faire plier un peu, par complai- » sance, elle s'est cassée tout de suite... preuve que » ce n'était point un jonc.

» — Il m'a cassé ma canne , et il ne veut pas me n la payer ! •> reprend le petit marchand en essayant de pleurer. « Ce serait commode... une canne de six » francs!... moi, qui n'ai pas six sous de bénéfice » par jour, pour gagner ma pauvre vie... et pour » soutenir mon pauvre père qui est infirme, et mes

• trois frères, dont l'aîné n'a que dix-huit mois... « hi!...hi!...hi!...

» — Voyez-vous comme il ment... D'abord c'était » une canne de trois francs... ensuite de cinq, à w présent de six... pour peu qu'on l'écoute, tout-à- » l'heure ce sera un jonc de douze francs... !

n — Certainement que c'était un jonc de douze » francs... mais puisque je ne vous en demande que

• trois... vous voyez bien que je suis raisonnable... I. hi! hi!hi!...

j) — Allons, allons, payez la canne à cet enfant ! « s'écrient plusieurs personnes en se mettant devant Bouchenot, qui cherchait à s'en aller. « Vous la lui > avez cassée, c'est bien juste de la payer...

» — Qui casse les verres les paie ! » dit un garçon limonadier.

« — Ces beaux mirliflors! » dit une vieille femme, « ça se frotte avec des odeurs. . . c'est plein de musse ! » et ça ne verserait pas seulement une larme d'ojfflec- » tion sur l'infortune du malheur !.. .

» — Oui! oui!... c'est juste! » crie un ouvrier en calotte grecque, qui ne sait pas ce dont il est question, et pousse tout le monde pour s'approcher, a De » quoi qu'il y a ?.. . Vive le peuple ! vive la liberté !. . . » qui est-ce qui faut rosser?... »

Bouchenot s'aperçoit qu'on ne le laissera pas s'éloigner sans qu'il ait satisfait le petit pleureur. Déjà les mots de corps-de-garde se font entendre. Lejeune homme, qui meurt de faim, ne se soucie pas d'aller passer la journée chez un commissaire , un juge de paix ; il prend son parti, et fouillant à sa poche, il en tire trois francs, qu'il donne au marchand de cannes, en lui disant:

« Tiens, petit pleurnicheur... tu sais ton affai- » re, toi!... tu feras ton chemin... j'aime encore » mieux te paver et que cela finisse!... »

Le jeune Israélite a pris l'argent , Bouchenot repousse la foule et se hâte de gagner la rue des Martyrs, tenant dans une de ses mains les deux morceaux de la canne qu'il vient de payer si cher , et murmurant entre ses dents :

« Sacré mille joncs!... je voudrais que la grêle » détruisît tous les petits marchands de cannes... » Enfin , c'est une tuile qui m'est tombée sur la » tête... Après tout, il n'y a pas de ma faute... et

fiSO MOUSTACHE.

» quand je me chagrinerais... non, pas si bête... il » ne faut pas que cette aventure m'empêche de bien » déjeûner. »

Bouchenot double le pas et arrive bientôt nie dès Martyrs. . . devant la demeure de madame Dubillon. . . il entre dans la maison 5 plusieurs brancards chargés de meubles sont sous la porte cochère , on fait un déménagement, notre étudiant éprouve un sentiment de crainte , il court au concierge.

« — Je vais chez madame Dubillon.. Ce n'est pas » elle qui déménage?

» — De quoi ?

» — Ce n'est pas madame Dubillon qui démé- » nage?

» — Qu'est-ce que vous demandez?

>• — Il est donc sourd, ce concierge? » se dit Bouchenot ; et il passe une partie de son corps dans la loge en criant : « Je vous demande si c'est madame » Dubillon qui déménage, madame Dubillon du » troisième?

» — Ah, non! c'est l'employé du quatrième.

« — Ah ! c'est bien heureux qu'il ait comj)ri8 en-

» fin! » se dit Bouchenot en gagnant l'escalier

« Il al'airstupide ce portier... mais il mangeait sa » soupe, je crois, et il était absorbé par cette occu- » pation-, le fait est que, dans ce moment, je voudrais » en faire autant... mon appétit devient dévorant... » Montons. »

Arrivé au second étage, Bouchenot se trouve arrêté par deux commissionnaires qui descendent une commode -, l'escalier étant fort étroit , il n'y a pas moyen

MOUSTACBE. Si

de passer. Le pauvre Bouclienot est obligé de redescendre, ce quil fait en murmurant.

* Voilà un meuble qui tient toute la place... n mais aussi pourquoi fait-on des escaliers si étroits?... » on voit bien que c'est une vieille maison... ou nos » pères avaient de bien petits meubles, ou ils enimé- » nageaient par la fenêtre probablement. »

Il s'arrête sur le palier du premier étage, espérant pouvoir y rester; mais le palier est petit , un commissionnaire lui crie :

« Rangez - vous donc de là , monsieur ; vous j» voyez bien que nous ne pourrions pas tourner... » — Ah! oui, c'est vrai... il vaut mieux que je » descende... Ces hommes sont déjà embarrassés... » et puis on peut recevoir un coup... c'est pourtant ») ennuyeux de redescendre... Allons, passez, mes » braves gens... vous devez avoir chaud! Ce meu- » ble-là n'est pas mince...

>i — Ah ! si monsieur veut payer un demi-selier, » nous accepterons volontiers ! »

Bouclienot fait semblant de ne pas entendre , et remonte l'escalier , qui est libre enfin. Il enjambe les marches par quatre à la fois , et il est au milieu du troisième étage lorsqu'on crie au-dessus de lui : Gare!...

Bouclienot lève les yeux : cette fois c'est un énorme buffet que deux autres commissionnaires sont en train de déménager.

u — Ah! mon Dieu! encore un meuble énorme, • murmure Bouchenot en reculant d'une marche à mesure que l'on vient sur lui... « Mai» qu'est-ce que

» ça signifie d'avoir des buffets de cette taille?..; » c'est ridicule... je n'ai jamais vu de buffet- » monstre comme cela... Ma foi, tant pis, je ne re- » descends pas plus bas... je me blottis dans cette » encognure.

» — Prenez garde à vous, monsieur !

» — Prenez garde vous-même, je ne peux pas faire » que monter et descendre... je n'arriverais ja- » mais. »

Le buffet descend, mais il fait tomber en passant le chapeau de Bouchenot, et l'aplatit contre le mur de manière à ce qu'il ressemble à un claque.

« Décidément mon chapeau a du malheur au- » jourd'hui , » se dit Bouchenot en le ramassant , « et j'avais emporté lemeilleur... celuide George... » Enfin, si je vais au bal, ce sera une coiffure plus » fashionable. Ah ! me voici devant la porte de ma » femme sensible... ce n'est pas malheureux... Exa- » minons-nous un peu avant de sonner. »

Il rajuste son col de crinoline, redescend son gilet , remonte son pantalon , met son chapeau sous son bras et sonne; une vieille bonne vient ouvrir.

« — Bonjour , Madeleine. On déménage dans » votre maison , c'est fort incommode pour les per- » sonnes qui viennent vous voir... Annoncez-moi à » votre maitresse... je vous prie...

« — Monsieur, ça me serait difficile ; madame est » partie depuis trois jours pour Pontoise , où elle » va passer quelques semaines près d'une nièce qui » est malade»

» — Pour Pontoise!... Elle est à Pontoise!... » s'écrie Bouchenot d'un air consterné. « Ah ! mon » Dieu! c'est fait pour moi... Mais quelle idée d'aller » en hiver à Pontoise!

» — Puisque je vous dis que c'est pour voir une » de ses nièces qui est malade...

« — Oui , j'entends bien... mais sa nièce aurait » beaucoup mieux fait de venir à Paris se faire soi- » gner... A Pontoise... Il y a sept lieues de Paris à » Pontoise...

» — Mais madame sera revenue le mois prochain, » très-sûr.

» — C'est bien... c'est fort bien... ça me fait » beaucoup de plaisir.

» — Si monsieur veut écrire à madame, je lui » ferai passer la lettre...

» — Oh ! ce n'est pas la peine , j'étais venu pour » lavoir... et lui demander à déjeûner. . . sans fa- * çon...

» — Madame sera de retour le mois prochain. » "Votre servante, monsieur. »

La domestique referme sa porte , et Bouchenot descend tristement l'escalier en se disant :

« Hum! la vieille mégère ! elle ne m'offrirait pas » seulement un verre d'eau... 11 est vrai que je ne » lui ai jamais donné ses étrennes.. . ni autre chose. » Avec tout cela mon appétit redouble... et cet im- » bécile de concierge qui me laisse monter encore! . . . > Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que madame y> Dubillon était à Pontoise? » crie Bouchenot d'un

air courroucé en passant sa tète dans le carreau du concierge.

» — De quoi ?

» — Yous êtes donc sourd?... Pourquoi me lais- « sez-vous monter au troisième, et ne me dites-vous » pas que madame Dubillon est àPontoise?

» — Yous m'avez demandé si c'était madame Du- 7> billon qui déménageait ; je vous ai répondu que » non... Yous ne m'avez pas demandé autre chose... „ — Hum ! grosse brute! » murmure Bouclienot en s'éloignant. « J'aimerais mieux placer un chien à ma » porte qu'un être comme celui-là!... A Paris , on « n'est pas assez difficile pour les portiers : quand on a » mis dans une loge un tailleur ou un savetier, on se fi- » gure qu'on a un bon concierge. Il faut pourtant que » je déjeune, moi. . . ça ne peut pas se passer en prome- » nades. . . Je sais bien que j'ai encore huit sous dans - » ma poche... mais je n'aurai jamais un bifteck avec » huit sous... Maudite canne!... qui m'a coûté si » cher... et dont je n'ai qre les morceaux... Si c*é- » tait une canne à sucre encore... je pourrais les su- » cer, ça me soutiendrait... Oh! ... un souvenir!... » la charmante El vina... une figurante de TOpéra... » J'ai été très-bien avec elle... je lui ai payé assez » souvent de délicieux déjeuners... quand je man- » geais le fond de dragées de mon père... Elle m'a » fait des infidélités atroces ; mais c'est fini , c'est » fini, c'est oublié depuis long-temps... Allons chez » elle ; elle m'a plusieurs fois prié d'aller prendre du » café avec elle... Parbleu, voilà le moment de pro- » fiter de son invitation. Elle demeure dans le haut

» de la rue Saint-George c'est justement près

» d'ici. Il faut espérer qu'elle ne sera pas à Pontoise » celle-là... Fi donc I une figurante de l'Opéra ne » va pas à Pontoise... en Russie, à la bonne heure. » Mais mademoiselle Elvina n'a pas assez de talent )i pour quon nous Fenlève. »

Bouclienot traverse la rue de ISavarin pour gagner la Chaussée-d'Antin. Quoiqu'il ait un grand appétit, il ne peut s'empêcher de s'arrêter devant quelques nouvelles constructions de ce quartier ; il admire plusieurs maisons bâties dans le goût de la Renaissance, et s'écrie:

« O charmante! délicieuse habitation!... j'aime j) ces arceaux... ces fenêtres en ogives... ces entable- » mens élégants... il me semble que je vais entrer » chez François F'"... Je me ferai faire une maison » dans ce goùt-là... quand je serai retiré des af- » faires... en attendant, tâchons de trouver à dén jeûner. »

Bouchenot arrive rue Saint-George , à la demeure de sa figurante ; il passe rapidement devant la portière en disant :

« Mademoiselle Elvina ! »

La portière court après lui en lui criant : « Vous » ne pouvez pas monter , monsieur , mademoiselle t> n'y est pas.

» — Elle est sortie... et il n'est pas midi... Allons t> donc, vous plaisantez!... Elvina ne se lève jamais » de bonne heure...

» — Je vous dis , monsieiu* , que vous ne pouvez » pas monter.

» — Je vous dis, moi, qu'on me recevra fort bien; » vous me prenez peut-être pour un créancier!... » Je sais ce que c'est, pour les créanciers on n'est « jamais visible ; mais soyez tranquille... je suis un » intime, un ami du cœur. . .

» — Il n'y a pas d'ami du cœur qui tienne... j'ai « ma consigne, moi... Ah! tenez, voila justement la

> femme de chambre de mademoiselle.

» — Mamselle Paulouska, v'ià zun monsieur qui

> veut à toute force monter chez votre maîtresse.

» — C'est moi, espiègle Paulouska, » dit Bouchenot en s'approchant de la femme de chambre. « Ah ! » c'est vous , monsieur Fidèle ! » s'écrie la jeune fille.

Dans le cours de ses aventures galantes, le fils du confiseur ne se fesait jamais appeler Bouchenot ; il trouvait le nom de son père trop bourgeois ; c'était donc sous celui de Fidèle qu'il était connu de mademoiselle Elvina.

« — Ma chère amie, n'est-il pas vrai que la consigne » ne me regarde pas?

» — Mais, au contraire... vous plus que tout au- » tre, » répond la femme de chambre; puis elle se penche contre l'oreille du jeune homme , et lui dit en souriant d'un air malin :

« Ma maîtresse est avec son protecteur... et » vous entendez bien que s'il rencontrait des jeunes 1» gens chez elle... son protecteur ne la protégerait » plus.

» — Ah! je comprends... en effet... oui... cela » tombe mal.

» — Mon Dieu ! comme vous sentez bon , mon- » sieur Fidèle? est-ce que vous apportiez un sachet à » ma maîtresse?... si vous voulez me le laisser, je le » lui remettrai.

» — Non, ce n'est pas un sachet... d'ailleurs... > je la verrai une autre fois.

* — Adieu, monsieur Fidèle... oh! ma maîtresse » sera bien contrariée de ne pas avoir pu vous re- » ce voir.

» — Pardieu ! elle ne le sera pas plus que moi , » je t'en réponds. »

Et M. Fidèle s'éloigne en se disant : « Que le diable » emporte les protecteurs... et les protégées!... cela » commence à devenir très-désagréable... il faut » absolument que je mange... Allons , je vais m'a- * cheter un petit pain... un gros petit pain même... » je sais bien que je suis libre d'aller le manger au » Palais-Royal, comme je disais ce matin à ces mes- » sieurs.., alors je croyais plaisanter... exécutons- » nous... c'est vrai que j'embaume... mais en ce » moment j'aimerais mieux sentir les truffes que » l'encens. »

Bouchenot est allé jusqu'à la rue Feydeau , où il y a un boulanger fashionable, car nous avons maintenant des boulangers qui vendent des pâtisseries fines, delà crème, qui ont des vins fins, des sirops, des liqueurs ; incessamment on trouvera de tout chez eux, excepté du pain.

Bouchenot entre dans la boutique qui est déjà encombrée de monde ; car le temps avait marché , la scène avec le petit marchand de cannes avait été Ion-

giie, et il était alors une heure passée. C'est le moment où les élégans et les petites-maitresses vont manger des pâtisseries chez le boulanger en vogue. Ce qui semblerait ridicule à des gens de province ne Test plus à Paris dès que la mode Ta consacré.

Bouchenot a retapé son chapeau le mieux possible, ce qui n'cmpéche pas que la forme n'en soit bosselée en plusieurs endroits ; il l'a enfoncé sur sa tète de manière à cacher ses oreilles, ce qui lui donne un faux air anglais. A l'aspect de plusieurs femmes élégantes qui mangent des gâteaux , M. Fidèle ne veut pas avoir l'air d'un affamé. Il va regarder, les unes après les autres, toutes les pâtisseries de la boutique, murmurant assez haut pour être entendu :

« C'est trop lourd ceci... Oh! je n'aime pas cela... n voilà de ceux dont j'ai mangé hier... ceci est trop » sucré... »

Enfin, Bouchenot met la main sur un pain de gruau , le plus gros qu'il aperçoive, en disant : « Par- )) bleu!... je n'ai jamais mangé de ce gâteau, il a » fort bonne mine.

» — C'est un pain pour le café , » dit la femme placée dans le comptoir. Bouchenot ne fait pas semblant d'entendre , demande le prix , donne quatre sous , puis sort brusquement en emportant son pain de gruau qu'il a cassé en deux, afin de le faire entrer plus facilement dans sa poche.

« Irai-je déjeûner au Palais-Royal ou aux Champs- » Elysées? » ^edit le jeune homme en se retrouvant de nouveau sur la place de la Bourse.

• Ah I ma foi, déjeûnons tout de suite..,, en nous

r> promenant autour de ce superbe monument... élevé » au commerce, et où tant de gens vont se ruiner et y> ruinent les autres... J'ai de très-belles pensées au- )i jourd'hui. .. C'est que mon déjeuner ne me porte pas « à la tète. . . On va me prendre pour un spéculateur. . . » un agioteur... Si j'achetaisde la rente à terme?... )) qu'est-ce que je risque ?. . . mais probablement on ne » m'en vendrait pas... jNon, non, je ne jouerai jamais » à la Bourse!... fi donc! c'est immoral... déjeûnons » tranquillement... et cherchons dans ma tête où je t> pourrai trouver à dîner gratis... «

Bouchenot a déjà mangé la moitié de son pain , lorsqu'il aperçoit à quelques pas de lui une boutique de charcutier.

« Parbleu, »> se dit-il , " je suis bien bon enfant de » manger mon pain sec, lorsque j'ai encore quatre * sous dans ma poche. .. Ce n'est plus la peine d'éco- » nomiser, pour ce qui reste de la pièce de cent sous, » je puis aussi bien le dépenser. »

Il entre dans la boutique du charcutier, et s'écrie: « Donnez-moi pour quatre sous de jambon... du » meilleur! »

Pendant qu'on sert le jeune homme, il s'adresse à une autre fille de la boutique :

« Mademoiselle, pourriez- vous, s'il vous plaît , me

» prêter un verre d'eau je viens de prendre de

» l'absinthe, et cela m'a brûlé l'estomac. . .

« — Très- volontiers, monsieur. »

On apporte un verre d'eau à Bouchenot, il le boit en se délectant comine s'il avalait du Champagne ; puis, prenant son jambon, que l'on a enveloppé dans

du papier , il donne ses derniers quatre sous , et se dispose à achever son déjeûner dans la boutique du charcutier, lorsqu'il voit passer dans la rue une jeune fille dont la figure ronde, fraîche, rose, la tournure dégagée et les formes rebondies , flattent singulièrement sa vue.

Aussitôt fourrant son jambon dans une poche de son habit, et le reste de son pain dans l'autre , Bouchenot sort de la boutique , et s'élance sur les pas de la jeune fille, dont il se sent déjà amoureux.

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