‹ Moustache (volume 3)Chapitre 11 sur 25 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

BOUCBENOT SE REVEILLE.

Les jeunes gens avaient écouté avec attention Thistoire de la petite voisine ; et le récit de Cœlina les avait à la fois fait rire et pleurer. Lorsque la jeune fille a fini de parler, George lui présente la main , et serrant la sienne comme celle d'un ami , lui dit :

« Mademoiselle , quand on a vos qualités , on ne » doit pas craindre d'être blâmée pour quelques fai- » blesses; les unes rachètent les autres, et, après )> tout , si une femme est coupable pour avoir été » sensible , il me semble que ce n'est pas aux hom- » mes à la blâmer.

» — Non certainement, » dit Timothée en cherchant dans sa tête à tourner un compliment. « iSon , mademoiselle... ce n'est pas nous qui nous » permettrons de... d'ailleurs, comme vous disiez,

» VOUS êtes libre , vous êtes votre maîtresse .. . et... )) moi aussi, je sais jouer au bouchon , j'y étais » même assez fort dans mon pays. »

Cœlina sourit et court prendre la bouillotte qui 5) était au feu, en disant : « Yoilà l'eau qui bout... « occupons-nous de faire le punch... c'est très-bon » pour la digestion...

» — 11 est vrai que j'ai soupe comme cela ne m'é- » tait pas arrivé depuis long-temps ! » dit Timothée. « Ah î on a bien raison de dire qu'il ne faut jamais » désesj)érer delà Providence... Mais sans vous... »

Timothée est arrêté par un coup de pied de George. Cœlina prend un pot à l'eau qui lui sert de théière; elle y verse de l'eau-de-vie , de l'eau bouillante , y jette du sucre avec profusion, y presse la moitié d'un citron qu'elle a pris chez elle , et bientôt la boisson bienfaisante remplit les verres , et son fumet répand dans la chambre une odeur que les jeunes gens trouvent bien préférable à celle des pastilles du sérail.

u — A la santé de notre bonne voisine ! » disent les jeunes gens en élevant leurs verres.

« — A celle de votre ami malade , d'abord, » dit Cœlina en approchant son verre de celui de ses convives.

« — Ah ! oui , vous avez raison : au rétablisse- » ment de Bouchenot! »

Au moment même où l'on trinquait à la santé du malade, celui-ci s'éveillait ; il entend rire et boire , il sent une odeur de punch qui caresse agréablement son odorat ; il ouvre les yeux, se met sur son séant, en s'écriant :

« J'ai soif, messieurs, ne buvez pas tout sans » moi , je vous en prie...

» — Eh ! te voilà donc éveillé , mon pauvre » Bouchenot ! » dit George en courant près du lit. M Parbleu ! tu as dormi long-temps, et cela doit t'a- » voir fait du bien...

» — Oui. . . cela m'a fait du bien. . . mais à présent » il me semble que je prendrais bien quelque chose. . . i> — Attendez... attendez... je vais vous donner V de la tisane , » dit Gœlina en cherchant une tasse de tous côtés; à défaut de tasse, elle trouve un pot à confiture qu'elle remplit de tisane et présente à Bouchenot. Mais après avoir goûté Tinfusion de mauve, celui-ci fait la grimace en disant :

« Est-ce que c'est de cela que vous buviez tout-à- )) l'heure tous les trois , en trinquant à ma santé ?

„ — ISous , nous buvions du punch , » répond la voisine. « C'était pour égayer et terminer gaîment » noire souper. Mais nous ne sonnnes pas malades, » nous , tandis que cela ne vous vaudrait rien...

» — Vous buviez du punch... pour terminer vo- » tre souper ! . . . » murmure Bouchenot en regardant dans la chambre d'un air étonné. « C'est bien » singulier... ici un souper... et du punch... est-ce .) que je dors toujours?. . .

» j\on, tu ne dors pas, « dit Timothée... « mais apprend que c'est à notre aimable voisine » que nous devons ce festin... Ah ! c'est bien le cas » de dire : Dem nobis hœc olia fecitl...

j> — Quand vous voudrez me faire des compli- « mens , faites-les-moi en français , » dit Cœlina , <( j'aime mieux cela, parce que je n'entends pas le » latin.

» — C'est juste, mademoiselle... je vous les ferai » en français... je voudrais vous les faire comme vos » yeux. . . car alors. . . oli ! . . . Bois donc ta tisane , Bou- » chenot , ca te fera du bien.

» — Non... je vous assure que j'aime mieux un j> peu depuncli... avec un morceau sur le pouce...

» — Mais tu as de îa fièvre.

» — C'était de fatigue. . . je n'en ai plus à présent. . .

n — Allons , tiens , mange, puisque tu le veux , » voilà un restant d'omelette , du fromage et du « punch. Après tout , c'est peut-être excellent contre » la fièvre.

» — A propos , messieurs , » dit Cœlina pendant que Bouclienot soupe sur son lit , « vous avez donc » vu mon amie Prudence? la grosse Prudence, com- » me nous l'appelons toutes...

T) — Oui, mademoiselle, elle vous a attendue quel- » que temps... elle a bien voulu se reposer ici et y> causer avec nous.

T, — Causer... ah! Dieu? elle a dû vous dire bien » des bêtises alors , car ce n'est pas pour en dire du T> mal , mais elle n'a pas inventé la poudre , cette » pauvre fille!... Figurez - vous , messieurs, que » Tautre jour, nous allons la voir chez elle, moi et » une de mes amies; nous la trouvons dans sa » chambre, occupée à raccommoder son corset... » devinez avec quoi... avec des clous.

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» — Avec des clous?...

n — Oui, messieurs, elle tenait un marteau, et » mettait des clous dépingle , assez forts même , » pour fixer les baleines.

» — Mais savez-vous, mademoiselle, que cela peut » donner une idée bien avantageuse des appas de » mademoiselle Prudence, » dit George en souriant.

« — Oh! monsieur, il n'v a point d'appas, tels

» fermes qu'ils soient, qui puissent endurer le frottc-

» ment d'un clou; enfin ce n'est pas sans peine que nous

y avons fait comprendre à Prudence que, pour atta-

)i cher des baleines à un corset , on prenait une ai-

» guille et non pas un marteau. Ah ! encore un autre

» trait de son esprit. Il y a quelques jours la lingère,

» en regardant sa pendule , s'aperçoit qu'elle est

)) arrêtée : « C'est qu'elle a besoin d être reraon-

« tée , » dit une des ouvrières ; « mais cela regarde

r madame , moi j'aurais peur d'y casser quelque

« chose : — Oh 1 bien , moi je n'ai pas peur , » dit

» Prudence , «, et s'il ne s'agit que de la remonter ,

» je m'en charge. »^ Au bout de quelques instans

» on s'aperçoit que la pendule n'était plus sur la che-

« minée. La lingère s'inquiète : « Soyez tranquille ,

)' madame , » lui dit Prudence , « on a dit que pour

» la faire aller il fallait la monter , et je l'ai mon-

» tée au cinquième , dans ma petite chambre ; elle

» doit aller très-bien à présent. » Yoilà quelques

» traits de cette grosse Prudence ; mais cela n'em-

» pêche pas que ce ne soit une fort bonne enfant , et

» probablement que le séjour de Paris la formera.

» — Elle nous a dit qu'elle était de Poissy , et » que son père vendait des dindons.

" — C'est avec la marchandise de son père que » Prudence aura pris de mauvaises habitudes.

» — Mais il lui est arrivé un malheur , à votre » amie.

» — Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce donc ? est-ce qu'on » lui aurait pris son cœur?

» — ISon , c'est son chien qu'elle a perdu.

» — Son chien ?... Moustache?. .. Ah ! je le con- » nais , il est très-voleur ce chien-là ; un jour que » j'étais avec sa maîtresse, il s'était sauvé avec mon » cabas...

»i — Eh bien , Bouchenot , qu'est-ce que tu fais

» donc? tu jettes ton assiette à terre? )i dit

George ; ^ prends garde , tu sais que nous avons » fort peu de vaisselle.

» — C'est qu'elle m'est échappée !.,. y> répond Bouchenot , qui semble inquiet , et depuis un moment regarde la petite voisine d'un air soupçonneux.

« — Ah ! je vois ce que c'est ! » s'écrie Timothée , « Bouchenot a peur que nous ne disions que D c'est lui qui est cause que mademoiselle Prudence » a perdu son chien.

» — Comment , c'est monsieur qui le lui a pris ? » dit Cœlina en riant.

<r — Non, mademoiselle, non... je n'ai rien » pris... « répond Bouchenot en cherchant à cacher

MOUSTAClli:.

son agitation, « ce chien a voulu me suivre... ce n'est )> pas ma faute , j'ai fait tout mon possible pour l'en 0 empêcher.

>> — Eh! Lien, s'il vous a suivi, vous pourrez » le rendre à sa maîtresse , puisque je la connais.

„ Je le voudrais , mademoiselle , mais cela » n'est pas possible, car... j'ai perdu le chien à mon » tour.

». — Ah! c'est fâcheux. Je sais que Prudence te- » nait beaucoup à ce pauvre Moustache, parce que )) c'est son parrain qui le lui avait donné.

« — Son parrain... » répète Bouchenot en regardant fixement Cœlina... «Et le connaissez-vous... » le parrain de votre amie?

« Moi? mon Dieu , non. D'abord il n'y a que » fort peu de temps que je connais Prudence Flamn bard. Je me suis trouvée avec elle chez uae de » mes amies qui est depuis long-temps chez sa lin- » gère. Prudence arrivait à Paris, elle n'y connais- » sait personne-, nous ne lui avons fait que des » amitiés ! Entre jeunes filles , il faut bien s'aider ; » et puis , parce qu'elle n'a pas d'esprit , ce n'est 1) point une raison pour la mépriser, cette pauvre » fille. Je sais seulement qu'elle nous a dit que son j» parrain était jardinier - fleuriste , et qu'avant de » retourner à jMeaux , son pays , il lui avait fait pré- » sent de Moustache. »

Le ton de franchise de la jeune fille ne permet pas de douter de la sincérité de ce qu'elle vient de dire. Bouchenot semble plus satisfait. Son front s'éclaircit , il tâche de reprendre son air aimable , et sai-

sissant la main de mademoiselle Cœlina , qui se trouve alors près de son lit , il la serre tendrement dans la sienne , en lui disant :

« Mademoiselle... votre omelette, votre punch » et votre fromage sont gravés dans mon cœur. » Mais , je vous en prie , veuillez reprendre ces oreil- » 1ers que vous avez mis sous ma tête... je ne con- » sentirai pas à vous en priver une nuit.

» — ^ Et moi , je vous dis que je ne les reprendrai » que demain... et si vous êtes bien portant tout-à- » fait. Mais je crois que maintenant il serait bien » temps de songer à nous coucher. Nous avons » soupe , vous n'avez plus besoin de rien. Bonsoir, B messieurs, bonne nuit... demain je reprendrai » ma bouillotte, mes vases... ma poêle... mainte- » nant je vais me coucher.

» — Mademoiselle , nous aurons l'honneur de » vous reporter tout cela demain, » dit Timothée.

« — Oh ! ce n'est pas la peine... je viendrai le » chercher... Est - ce que des hommes savent por- » ter une poêle?... Bonsoir, dormez bien.

» — Recevez tous nos remercîmens...

» — C'est bon , c'est bon ! . . . »

La petite voisine a pris sa lumière , et elle est déjà rentrée chez elle sans écouter les remercîmens des trois amis.

« — Au fait , elle est fort gentille ! « dit Bouchenot lorsque Cœlina est partie.

« — Ah! ça te reprend maintenant ! » dit Timothée, « et tantôt tu nous disais : Il ne faut pas vous

> lier avec elle... Quant à moi, si elle veut que je » sois son troisième amant...

» — Elle en a donc déjà eu deux ?

» — Du moins elle nous en a avoué deux. » Elle nous a conté son histoire , demain nous te la n dirons... maintenant il faut dormir... Ce j3unch

» est une boisson délicieuse Ah! si la voisine

n avait voulu...

» — Taisez-vous, Timothée , vous êtes un li- » bertin.

» — C'est égal , « murmure Bouchenot en fourrant sa tête dans son oreiller , u je suis fâché que » la petite voisine connaisse cette Prudence Flam-

>' bard... II est vrai que celle-ci peut être Le

» parrain était jardinier- fleuriste... et il est reparti » pour Meaux... à ce qu'on dit ! »

Au bout de quelques instans les trois jeunes gens étaient profondément endormis.

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