‹ Moustache (volume 3)Chapitre 10 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

UiVE HISTOIRE DE JEUNE FILLE.

« Je suis née dans la rue aux Ours , c'est vous » dire que je suis de Paris , car je ne suppose pas » qu'il y ait deux rues aux Ours en Europe... ça » peut être cependant. Je ne dirai pas non plus , « comme une tragédie que j'ai vu jouer rue Chan- » tereine :

" A lous les cœurs bien nés que la patrie est chère. »

» Moi, je trouve ma patrie... c'est-à-dire la rue aux » Ours, infmiment trop crottée, j'aurais préféré « naître rue de ]a Paix... que voulez-vous? il n'est » pas défendu d'avoir de l'ambition.

r> Mes parens étaient , je crois , bimbelotiers... Je » dis , je crois , parce que , n'étant presque jamais » dans la boutique , je ne sais pas trop ce qu'on y » vendait. Ma mère , qui n'avait que moi d'enfant ,

n aurait préféré un garçon ù une fille. Pendant tout « le temps de sa grossesse, elle s'était flattée de » mettre au monde un beau petit amour. Ses voi- » sines , les commères du quartier, et toutes ses pra- » tiques étaient sans cesse consultées par elle. Les » unes lui disaient : Vous aimez les pommes crues et » les cornichons depuis que vous êtes enceinte. . . vous » aurez un garçon. Les autres : Vous avez les joues » pâles et le bout du nez rouge... vous pouvez être » certaine que vous mettrez au monde un fils. Celles- « ci lui disaient d'un ton doctoral : Quand l'oreille » vous démange, vous y portez souvent votre main » gauche, n'est-ce pas, madame Michat?... c'est » ([ue vous allez avoir un garçon. Celles-là: Vous « vous endormez sur le dos et vous vous réveillez » sur le ventre , c'est un héritier que vous aurez , il » n'y a pas le moindre doute. Non contente de tous » ces pronostics , qui , suivant les commères , n'a- » valent jamais menti, ma mère se fit tirer les cartes » [)ar un des plus célèbres devins de l'époque. Les » cartes lui annoncèrent un garçon. Enfin , un mon- )> sieur, qui n'en faisait pas son état , car c'était » je crois, un acteur d'un théâtre des boulevards » au moyen d'un ruban, avec lequel il mesurait » votre col et votre bras , vous disait aussi de quel » sexe était l'enfant que vous portiez dans votre » sein ; et le monsieur, après avoir mesuré ma mère, » lui avait annoncé la naissance d'un fils... J'ai su » tous ces détails par ma tante , car vous concevez fi que de l'endroit où j'étais alors je n'aurais pas pu » me les rappeler.

» Bref, malgré les cartes, les rubans, et tous les signes » immanquables, ma mère mit au monde une fille... » Grand désappointement dans le quartier!... Les ); commères prétendirent que probablement ma mère » ne leur avait pas dit bien juste ce qu'elle ressentait. » Ma mère eut de l'humeur de se voir trompée dans » ses espérances ; mon père n'osa pas me caresser , » parce qu'il craignait que cela ne déplût à sa femi> me , fet je fus reçue comme les gens qui viennent » dîner dans une maison où Ton est déjà au dessert; » comme ces personnes qui, avec des boutons sur » le visage, ont la fureur de vouloir vous embrasser ; » ou, enfin, comme un seizième voyageur dans un » omnibus.

» Afin de remédier autant que possible au mal- » heur de mon sexe , il fut décidé que l'on m'habil- » lerait en garçon , et que je garderais ce costume » le plus long-temps qu'il se pourrait. Moi , vous » concevez bien qu'il m'était fort indifférent de » porter une culotte ou un jupon. Je crois même que » j'aurais donné la préférence aux vêtemens mascu- » lins. En revenant de nourrice , où l'on m'avait )) laissée jusqu'à près de trois ans, je pris le costume » d'un garçon; de plus on me laissa jouer, courir, » gambader comme un vrai polisson. Je ne restais » presque jamais à côté de ma mère; j'étais dans la » cour, dans la rue, à jouer avec des petits garçons r> de mon âge. J'avais tous les goûts , toutes les ha- » bitudes de mes petits camarades. Je connaissais » tous leurs jeux; j'étais forte au bouchon , au palet, « à la toupie; je me battais même lorsque Toccasion

» s'en présentait. Mais si l'on me parlait de coudre , » de broder, si l'on me présentait une poupée , je » haussais les épaules , je faisais la grimace, je tirais » la langue aux petites filles; je ne voulais point » jouer avec elles; et lorsqu'on me disait que j'étais » une fille aussi, oli ! alors, j'entrais en fureur et je » soutenais très-hardiment que cela n'était pas vrai, » ce qui faisait beaucoup rire tous les petits gar- » çons.

» Les personnes qui venaient à la maison disaient • à ma mère : Vous avez un joli petit garçon , qui a » l'air bien éveillé! Ma mère soupirait enleurrépon- » dant : Cet enfant n'est point un garçon , il n'en a » que la mise ; puis elle me renvoyait brusquement » d'auprès d'elle, en médisant, suivant son habitude: » Allez jouer dehors, vous n'avez que faire ici.

» Quelquefois on me ramenait à la maison blessée, » meurtrie , le visage tout en sang ; je voulais faire » tous les tours d'agilité , tous les exercices que je » voyais faire à mes compagnons de jeu , et la nature » ne m'avait pas donné des forces masculines. Chez » nous, c'est à peine si on me soignait ; mon père me » regardait quelquefois comme s'il eût eu bien envie » de m'embrasser; mais il n'osait pas sans doute céder » à ce désir, car jamais je ne fus pressée dans ses » bras. Enfin, au lieu de Cœhna, on m'appelait » Cœlio, et je ne me doutais pas que j'avais un autre i> nom.

» Témoin de la manière singulière dont j'étais éle- » vée, et de la rigueur avec laquelle on me traitait, » ma tante seule s'intéressait à moi , et me témoi-

» gnait de l'amitié ; souvent elle avait des querelles » avec ma mère , et c'était toujours à mon sujet. » Mais au lieu de changer les dispositions que l'on » avait pour moi, cela ne faisait qu'augmenter l'hu- » meur de ma mère , et elle finit par se brouiller » tout-à-fait avec sa sœur, qui cessa de venir à la » maison ; alors, ne voyant plus ma tante , qui seule " me traitait encore comme une jeune fille, j'oubliai » bien vite ses sages conseils, et je continuai de vivre » en gamin de Paris.

« Le temps s'écoula. J'avais atteint ma treizième » année sans que ma mère eût encore songé à me » faire changer de manière de vivre. Notre commerce » n'allait })a8 bien , à ce qu'il parait ; des pertes suc- » cessives ruinèrent à peu près mes parens. Mon père » tomba malade de chagrin, bientôt il fut très-mal, » moi je ne] le savais pas... je ne pouvais pas m'en » douter ; on me renvoyait presque toujours de la » maison. Cependant un jour , pendant que je jouais » à la toupie, dans la cour d'une maison voisine de » la nôtre, un de mes camarades me dit :

» Mais, Cœlio, ce n'est pas beau à toi de jouer » comme cela, quand ton père est près de mourir.

» — Moa père? » repris-je, « Comment... vous » croyez qu'il est bien malade ?... Dame, je n'en » savais rien, moi, on ne me l'a pas dit... quandj'ai « déjeûné ou diné, on me renvoie tout de suite de » chez nous... je ne peux pas savoir si mon père est » malade , on ne me laisse jamais entrer dans sa j> chambre.

» Cependant je laissai là ma toupie , poussée par

» un sentiment dont je ne pouvais pas bien mcren- » dre compte. Je quittai lejeu etmescamaraJespour » revenir à la maison.

» Ma mère était sortie , sans doute pour chercher » quelques médicamens ordonnés au malade. iSous y> n'avions plus de bonne ; j'entrai chez nous , et au » lieu de gagner comme d'ordinaire un petit cabinet » où je couchais, et qui était à un étage au-dessus du » logement de mes parens , je traversai une petite » salle à manger, et pour la première fois, depuis » bien des années, je pénétrai dans la chambre de a mon père.

» Je m'en souviens encore : cette chambre était » sombre, il y avait un lit dans une alcôve et de i> grands rideaux tirés à demi. Je m'avançai bien » doucement , j'étais tremblante, je craignais d'être

> bien grondée pour mon audace ; je craignais qu'on » me chassât lorsqu'on m'apercevrait. Pourtant je » m'approchai du lit en marchant sur la pointe de » mes pieds, et retenant ma respiration ; alors j'aper- » çus mon père ; il avait les yeux fermés , mais sa » poitrine semblait oppressée; tout en dormant il » paraissait souffrir; je me sentis émue, affligée, » car pour la première fois je remarquai quels chan- » gemens effravans s'étaient depuis peu opérés sur » toute sa personne. Il était si pâle , si maigre , la » maladie avait fait des progrès si rapides, que ce » n'était déjà plus que Tombre de lui-même.

» Attendrie, inquiète, je restai long-temps immo-

> bile à le considérer, puis j'allai m'asseoir à quel- » que distance du lit , ne bougeant pas , n'osant

» remuer de crainte d'éveiller mon père, et tout » étonnée moi-même des nouvelles sensations que » j'éprouvais.

» Il y avait déjà quelque temps que j'étais là , et » ma seule crainte était que l'on ne vînt, et que l'on » ne me renvoyât de cette chambre dans laquelle » j'étais entrée furtivement, mais où il me sem- » hlait pourtant naturel de rester.

« Tout-à-coup j'entendis du bruit dans l'alcôve : » mon père s'était éveillé, il venait de faire un mou- » vement comme pour se soulever, puis il était re- » tombé sur son oreiller. J'allais me risquer à m'ap- » procher de lui pour m'informer de ce dont il pou- » vait avoir besoin, lorsque j'entendis prononcer ces w paroles d'une voix éteinte qui pénétra jusqu'au » fond de mon ame...

i< Ma fille Cœlina... où est-elle?... ah! faites- )i la donc venir. . . je voudrais bien l'embrasser avant » de mourir...

« Je restai un moment surprise, indécise ; mais , f> ne me doutant pas que c'était de moi que mon » père parlait , je sortis brusquement de la chambre

V et de l'appartement en m'écriant : Attendez

» attendez... je la trouverai peut-être.

» Dans l'escalier, je rencontrai ma mère, j'étais » pâle , égarée. « — Où courez-vous ? » me dit-elle » brusquement.

» — Mon père est bien malade, » lui dis-je en y> pleurant, « etavantde mourir il demande à voir sa )) fille Cœlina... je ne sais pas où elle est... mais j'ai-

» lais la chercher partout. . . car je voudrais bien une » fois au moins faire plaisir à mon père.

« A ces paroles ma mère changea de couleur ; elle « sembla anéantie , elle cacha quelques instans sa » tête dans ses mains , puis , d'une voix déchirante , » elle s'écria :

« Malheureuse!... mais c'est toi qui esCœhna... « c'est toi qui es sa fille.

« Je ne savais si je devais en croire ma mère , » mais elle me prit par la main , m'entraîna vive- » ment avec elle , nous retournâmes dans la cliam- « bre du malade. Je courus près du lit... hélas! » mon père était mort , et il ne m'avait pas embras- » sée.

» Depuis cet instant , ma mère changea entière- » ment à mon égard. Elle devint pour moi aussi » bonne , aussi tendre qu'elle avait été dure ou in- » souciante. Mais je ne jouis pas long-temps de ses p caresses... à peine six mois s^étaient écoulés depuis j» la mort de mon père, lorsque ma mère le rejoi- » gnit au tombeau.

» Alors ma tante Bernard me prit avec elle , et je » n'ai pas besoin de vous dire que son premier soin » fut de me faire porter les habits de mon sexe. » Mes parens ne m'avaient laissé aucune fortune » et ne. m'avaient fait apprendre aucun état. Je » savais très-bien abattre un bouchon, lancer un * palet , grimper sur un arbre et faire la roue ; » mais ma tante jugea qu'une jeune fille devait sa- » voir autre chose. On me mit une aiguille dans les » mains et il me fallut apprendre à coudre. Cela ne

ï) m'amusait pas autant que la toupie , et comme je » me piquais souvent , souvent aussi je jetais l'ai- » guille et le fil pour sauter dans la chambre. Je vou- K lais encore faire la roue , mais cela est beaucoup » moins commode avec un jupon qu'avec des habits )) dliomme; d'ailleurs matante me fit comprendre » ce que ce genre d'exercice avait de dangereux » pour une demoiselle.

» Pauvre tante ! quelle patience il lui fallut avoir » pour supporter mes folies , mes boutades , mes » gaucheries ! Je ne pouvais prendre les habitudes » d'une demoiselle ; c'était un supplice pour moi de » rester tranquillement assise sur une chaise. Je » détestais les ouvrages de mon sexe ; je ne pouvais » pas parvenir à broder, je pleurais quand on me » parlait de faire une reprise , et je cassais tout dans » ma chambre quand on voulait me forcer à ravau- » der des bas.

» Cependant j'atteignais ma seizième année. On » me disait souvent que j'étais gentille , et cela » commençait à me faire plaisir. Ma tante désirait » que je devinsse un peu coquette , parce qu'elle di- « sait que cela me donnerait tout-à-fait les manières » de mon sexe. Ce qui m'amusait le plus depuis que » je ne jouais plus au bouchon , c'était le spectacle. » J'avais un goût très-prononcé pour la comédie , » et j'aurais bien aimé à entrer au théâtre. Le ha- » sard... ou ma destinée amena dans notre maison )) un jeune homme, fort joli garçon... Je ne vous » dirai pas son nom , parce que vous n'avez pas be- » soin de le savoir. Il logeait en face de chez nous ,

»> il se trouvait sans cesse sur mes pas ; il me disait » que j'étais jolie , qu'il m'adorait , et je commen- » rais à prendre goût à de tels discours. Il me de- » manda un rendez-vous dans ma chambre , parce i> qu'il avait , disait-il , quelque chose de secret a » m'apprendre. Moi , je ne vis aucun inconvénient à » recevoir ce jeune homme. Je crus qu'il voulait en » cachette me proposer une partie de bouchon , et » comme ma tante me défendait toujours ce genre » d'amusement, je me promettais un grand plaisir » à m'y livrer en secret avec ce jeune homme.

» Ma chambre était à côté de celle de ma tante. n Lorsqu'elle fut couchée , et que je pensais qu'elle » devait être endormie, j'ouvris au joli garçon qui » avait déjà plusieurs fois gratté à ma porte. Mais au » lieu de me parler de ce que je cro vais, il sejetaàmes » genoux et me dit encore qu'il m'adorait , et ne » pouvait pas vivre sans moi ; puis il se permit de » m'embrasser et de me presser dans ses bras. Je » commençais alors à m'apercevoir qu'il est dan- » gereux d'accorder des rendez -vous... mais j'étais » bien embarrassée pour me défendre ; ce jeune » homme était si audacieux... et moi j'étais si gauche » avec mes habits de femme! Enfin, il paraît que » nous faisions du bruit , car ma tante s'éveilla et » me demanda ce qui m'arrivait ; je lui répondis » que je jouais au bouchon.

» Le lendemain le jeune homme revint encore , » puis la nuit suivante ; mais ma tante prit de Fhu- » meur, et me cria à travers la cloison que si je ne » cessais pas de jouer au bouchon au lieu de dor-

» mir , elle me ferait coucher dans sa chambre. » Cette menace me fit peur , et comme j'avais pris » goût à la conversation de mon amoureux , le len- » demain matin je quittai la boutique de ma tante >i Bernard , et je partis avec le joli garçon , qui me « conduisit à Saint-Germain-en-Laye.

» Mon amant m'avait dit qu'il était acteur , il )) m'avait promis de m'apprendre à jouer la comé- )) die et de me faire débuter ; mais quand nous fû- » mes à Saint-Germain , nous passâmes notre temps )i à courir , à nous promener dans la campagne , et j» à nous parler de notre amour. Trois mois s'écou- » lèrent ; je demandais quelquefois à mon amoureux » quand il comptait me faire entrer au théâtre , et î) il se contentait de rire et de m'embrasser. Cepen- » dant un malin , en m'éveillant , je cherchai inu- » tilement celui qui m'avait enlevée , je ne trouvai » qu'une lettre dans laquelle il me faisait ses adieux, » en me disant qu'il partait pour le Brésil , où il ï) ne voulait pas m'emmener , parce qu'il craignait )) qu'il n'y fit trop chaud pour moi ; de plus , il p me laissait vingt-quatre sous pour payer un cout cou et revenir à Paris. Je trouvai ce procédé in- » digne , et pour la première fois de ma vie je me » félicitai de ne point faire partie d'un sexe qui se » faisait un jeu de tromper le nôtre. Cependant je » pris les vingt-quatre sous , et je revins chez ma » tante , qui me fit une verte mercuriale , et , pour » me punir de mon escapade , me donna des bas à » ravauder : ce n'était pas le moyen de me faire » repentir de l'avoir quittée...

« J'étais depuis quelques mois de retour chez ma » tante , où je m'ennuyais beaucoup , parce que * je ne trouve aucun amusement à vendre du cliien- » dent et à peser de la n^glisse , lorsque je remar- » quai un grand jeune homme qui avait de fort » jolies moustaches noires et une petite mouche » sous la lèvre inférieure. Ce monsieur me faisait » des mines que je commençais à comprendre de- » puis que ma tante avait voulu que je devinsse » coquette ; il me guettait quand je sortais , et me » disait aussi que j'étais cliarmante , et qu'il m'a- » dorait. Mon premier amoureux m'en avait dit » autant ; je présumai alors que les hommes disent » tous la même chose quand ils veulent séduire une » femme ; mais comme ça me fit encore plaisir de j> m'entendre dire cela , je jugeai qu'ils avaient » raison de nous tenir la même conversation.

» Ce monsieur me supplia de lui accorder un ren- » dez-vous dans ma chambre ; je refusai , car je me » rappelai combien cela était dangereux... et puis » ma tante nous aurait encore entendus, et elle m'a- » vait positivement défendu de causer avec des jeu- » nés gens ; mais mon nouvel amoureux m'offrit » de nous trouver chez un traiteur : j'acceptai , car » chez un traiteur je ne croyais pas courir lemoin- » dre danger : je me trompais encore... il paraît ï) que j'étais destinée à me tromper souvent. On » m'attendait dans un petit cabinet , où était pré- » paré un job déjeûner. J'acceptai d'abord le dé- » jeûner ; mais on m'y fit boire d'un vin qui mousn sait , qui pétillait , qui faisait sauter les bouchons ;

» je trouvai cela bien gentil. Je n'avais jamais bu »i de vin de Champagne , et je ne me doutais pas » que cela pouvait faire tourner la tête et le cœur ; » c'est malheureusement ce qui m'arriva. Bientôt » je devins d'une gaîté folle , je voulus danser , je » voulus faire la roue ; cela parut faire grand plai- » sir à ce monsieur qui était avec moi ; il m'eny> courageait , il me défiait même , et quand je re- » vins à la raison j'avais fait tant de choses , que » je n'osai pas retourner chez ma tante , et que je » suivis mon second amoureux , qui m'emmena à » Rouen.

» Ce monsieur qui portait de si belles moustaches, « et que j'avais pris pour un militaire, était pein- » tre ; il faisait des tableaux avec de grandes per- » sonnes dedans. Dans les premiers temps de notre » connaissance, il voulait toujours faire mon por- » trait \ il me peignait en Diane , en sultane , en Vé- » nus , en religieuse , en Espagnole, en Anglaise , en » bacchante \ enfin , il me fit de toutes les façons , et j» moi je trouvais cela bien agréable de retrouver ma » figure sous tous les costumes ; mais au bout de )> quelque temps ce monsieur me fit poser pour de » grands tableaux qu'il faisait; alors cela ne m'a- » musa plus autant. Quelquefois il me fallait rester » des heures entières sans remuer, tout en ayant une * jambe tendue et un bras en l'air, et souvent avec » un costume très-léger. Quand je témoignais de v l'ennui , mon amoureux] me disait : « Tu ea » faite comme un ange , jamais je ne trouverai ail- » leurs une si jolie taille , une jambe aussi fine. »

» Moi je répondais : « Tout cela est très-galant , » sans doute ; mais si vous croyez que je puis vivre » à rester des journées entières sans remuer , vous )i vous trompez beaucoup. Le mouvement est mon » élément , ma santé ; si je ne remue pas , je tom- » berai malade... »> et tout en disant cela je sautais, i> je cabriolais dans Fatelier ; alors mon amoureux » se mettait en colère , et moi je lui disais : «f La '> première fois que nous avons déjeûné ensemble , » vous sembliez si heureux pendant que je faisais » des gambades^ pourquoi donc cela ne vous amuse- » t-il plus à présent ? »

» Enfin , un certain jour que mon amant m'a- » vait fait poser , pendant cinq heures à peu près , » pour un nouveau tableau que je présumai devoir » être fort long à terminer , je ne jugeai pas né- » cessaire de rester plus long-temps à Rouen; je » crois que j'aurais encore mieux aimé ravauder des » bas que de poser. J'avais de quoi payer ma place 1» dans la diligence ; je partis pour Paris , et je re- » vins chez ma tante qui me grondait toujours... » mais qui ne m'aurait jamais refusé sa porte.

» Cependant j'avais gagné quelque chose dans » cette dernière aventure : à force de voir peindre » et barbouiller de la toile avec des couleurs , j'aj> vais pris du goût pour la peinture. Ne sachant pas » dessiner, je ne pouvais rien composer moi-même ; » mais je me fis enlumineuse, et au bout de quelque » temps j'eus enfin un état.

» Alors je dis à ma tante : « Tenez, j'ai envie de vi- » vre chez moi , d'être ma maîtresse. Ne croyez pas

* que pour cela j'en ferai plus de sottises! j'en ferai » peut-être moins , au contraire , car la liberté de » pouvoir faire toutes ses volontés est, je crois, la » meilleure garantie contre l'envie de mal faire. » » Ma tante m'embrassa et me dit : « Fais comme tu » voudras. Je te meublerai une chambre, tu y tra- » vailleras , tu viendras me voir souvent, etmoi j'i- » rai chez toi boire un peu de punch, quand j'aurai » le temps. »

» Ce qui fut dit fut fait : ma tante me loua d'a- » bord une chambre dans la rue Dauphine, c'était » plus gentil que rue de la Calandre ; mais comme » j'étais un peu loin de chez ma tante, qui habite » sur le quai aux Fleurs, elle m'a loué dernière- » ment un logement dans cette maison , voilà pour- »' quoi je suis votre voisine.

» Yous savez mon histoire, messieurs, je ne vous » ai pas caché mes folies , je n'ai aucune raison pour » vous mentir, et je trouve qu'on ne doit jamais se » faire meilleur que l'on n'est. Mes fautes sont peut- » être la suite des habitudes masculines que l'on r> m'avait laissé contracter. Mais, après tout, si j'ai » péché, je n'ai fait du tort qu'à moi-même... et il » y a bien des gens dans ce monde qui n'en pour- « raient pas dire autant. »

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