UNE BOURSE
« — En voilà un ami ! » s'écrie Timotliée lorsque Henry est parti. « Qu'on dise donc que Tamitié est » une chimère!
» — Non, sans doute, ce n'est pas une chimère, » dit George, « mais il n'en est pas moins vrai que les » amis comme Henry sont rares.
» — C'est un garçon de l'âge d'or ! . . . Il mérite- » rait une statue , » s écrie Bouchenot en allant se mirer. « Mais ce n'est plus le moment de faire des » réflexions ; il faut nous mettre en état d'aller le » retrouver.
» — Oui, il nous faut tout de suite un tailleur, » des habits , des gilets.
» — Et des bottes même , » ajoute Timotliée , « puisque hier on a vendu les miennes.
« — La voisine nous trouvera tout cela... n faut
» la prier de nous rendre encore ce service. Je vais » aller frapper chez elle.
» — Tiens, je crois que je l'entends. »
C'était, en effet, mademoiselle Cœlina qui venait chercher sa cafetière et sa poêle. La jeune fille, avec sa camisole blanche, son petit jupon court, et son madras noué coquettement sur sa tête, avait un air mutin et piquant qui frappa sur-le-champ les trois amis.
« — Salut à notre bonne et jolie voisine , » dit George.
Timothée voulut faire un compliment , mais il ne put que pousser un gros soupir. Bouchenot , qui avait déjà repris son air avantageux, lança à la jeune fille un regard très-expressif.
« — Je viens vous débarrasser de mes ustensiles » de cuisine et savoir des nouvelles du malade , » dit Cœlina en entrant.
« — Le malade se porte très-bien , grâce à vous!,.. » et il n'éprouve plus que le besoin de vous exprimer » sa reconnaissance.
En disant ces mots, Bouchenot avait pris une main petite et potelée , qu'il voulait porter à ses lèvres ; mais mademoiselle Cœlina la retira vivement en disant : <( Si ce n'est plus que cela qui vous tient , » ça ne presse pas. . . Je vais aller faire mon déjeûner ; « puis je me remettrai à enluminer Adam et Eve; » j'en ai deux douzaines à faire et on les attend.
» — Yous avez de la besogne pressée ? » dit George.
« — Oui , pourquoi ?
» ■ — C'est que nous voulions encore réclamer un » service de vous.
/> — Parlez toujours , me voilà. Jdœn et Eve ont » le temps d'attendre , d'autant plus qu'ils se pro- » mènent dans le Paradis. De quoi s'agit-il ?
» — Un grand bonheur vient de nous arriver...
» — Oh ! tant mieux .
» — Lu ami que nous n'attendions pas sitôt, j» vient de venir ce matin ; il s'est aperçu que nous x manquions de beaucoup de choses.
« — Vraiment I il ne faut pas être malin pour r voir cela...
» — Avec lui nous avons été francs... et main- » tenant , mademoiselle , nous ne rougissons pas de » vous dire qu'hier... en nous offrant votre sou-
> per... vous nous avez presque sauvé la vie...
» — Pauvres jeunes gens ! . . . Et ne pas être R venus me trouver plutôt !... c'est là votre sort! » — Oh ! mais maintenant nous sommes riches !
> tenez... »
Et George montre à Cœlina le billet de cinq cents francs.
« — Qu'est-ce que c'est que cela ? » demande la jeune fille.
« — C'est un billet de banque. . . cela vaut cinq » cents francs.
» — Ce chiffon de papier tout vieux... tout » jaune... cela vaudrait tant d'argent!... Ah! je j) n'aurais jamais cru qu'une si grosse somme pût ■h tenir si peu de place.
« — Maintenant voici ce "que nous attendons de
» VOUS : nous n'avons pas d'habits , plus de chaus- » sures pour sortir ; il nous faudrait sur-le-champ » des vêtemens tout faits , tout confectionnés. » — Et des cravates...
» — Et des mouchoirs...
» — Et des cols...
» — Et des bas...
» — Et des chemises...
» — Ah ! vous n'avez besoin que de cela ! » dit Cœlina en riant.
« — Le fait est que nous étions dans une grande » débine! » s'écrie Timothée.
« — Mais pour le moment , le plus pressé , c'est » pour chacun un habit... ou une redingote et des » bottes... Si vous aviez la bonté de nous cher- » cher des marchands... car nous ne pouvons pas » sortir.
w — Bien volontiers ! Oh ! je vous trouverai sur- » le-champ ce qu'il vous faut !
« — Yoici notre billet de banque ; ayez aussi la » complaisance de le changer pour que nous puis- » sions payer ce que nous achèterons.
» — Donnez. . . je vais me dépêcher. . . Dites donc. . . » si je ne revenais plus avec votre argent?...
» — Ah! mademoiselle! nous voudrions avoir une « fortune à vous confier!
» — Mais cinq cents francs c'est déjà bien joli ; » je n'aurai jamais eu tant d'argent à la fois... Je » vais courir. . . ne vous impatientez pas. . . Mon Dieu ! » pourvu que je ne perde pas le petit chiffon qui
M vaut cinq cents francs... Oh! je vais le regarder » tout le long du chemin. »
Cœlina est partie; les jeunes gens font leur toilette avec ce qu'ils possèdent encore ; puis , tout en se préparant afin de n'avoir plus à passer qu'une redingote, il font chacun des projets et des plans pour l'avenir.
« — Nous n'allons pas tout dépenser envétemens, w dit George; « il faudra un peu nous remeubler » ici...
» — Ah ! oui , en fait de meubles , » dit Timothée, « il nous faudra d'abord des draps et des » oreillers.
» — Oui, et des chaises et un chandelier.
» — Messieurs , » dit Bouchenot , « vous ne parlez » que d'acheter ; mais il me semble qu'il ne faut n pas dépenser tout notre argent ; il faut bien en gar- » der pour vivre.
« — Tu oublies donc, Bouchenot, que tu vas » avoir une place et des appointemens?
» — C'est très-bien... mais toi, George?
• — Ma pièce sera jouée ; elle réussira! Timothée » pourra garder pour lui seul la pension qu'il re- » çoit de son père... Oh! maintenant l'avenir me » semble riant et rose... je ne vois pour nous que » bonheur et plaisirs... nous les devrons à nos ta- » lens, à notre travail... à l'amitié. Dites-moi, mes- » sieurs , est-ce que tout cela n'est pas char- » mant?
» — Oui, ' dit Timothée, « cela peut devenir
» bien gentil... surtout si la petite voisine voulait... » Je crois que j'en tiens pour la voisine.
» — Un instant ! » s'écrie Bouchenot , « elle me » plaît beaucoup aussi à moi ; et je me flatte qu'elle » me voit d'un bon œil... d'autant plus qu'elle a été » à même de m'apprécier.
» — Voyez- vous cette fatuité? il croit déjà avoir » fait la conquête de la petite Cœlina. . . Je gage qu'elle » ne t'écoutera pas...
» — C'est ce qu'il faudra voir.
» — Je te dis que c'est moi qui serai son » amant...
» — Ah! oui... avec ça que tu t'entends à séduire » une femme.
« — Allons, messieurs, ne vous disputez pas d'a- » vance, « dit George. « Eh! mon Dieu, elle ne » voudra peut-être ni de l'un ni de l'autre; au reste » je la crois assez franche pour ne point vous leurrer » par de vaines espérances.
» — Il est certain qu'une jeune fdle qui enlumine T> Adam et Èvel...
» — Je voudrais bien savoir si c'est avant le pé- » ché ! . . . '
» — Chut! taisez-vous, la voici. »
Cœlina ramenait un bottier et un marchand de nouveautés qui vendait des vêtemens tout confectionnés.
Des habits , des redingotes , des gilets , des pantalons sont étalés devant les jeunes gens. Pendant que Timothée essaie des bottes, George passe une redingote et Bouchenot un habit. La petite voisine est
rentrée chez elle un moment, parce qu'elle a pensé qu'on pourrait essayer les pantalons; mais elle a d'abord remis à George les cinq cents francs en écus.
« Nous payons comptant , messieurs , « crie 13ouchenot , tout en se pavanant dans un habit neuf ; « nous payons en espèces , cela mérite considération )> et doit vous rendre accommodans . »
En effet , la vue du sac d'argent rend les marchands plus disposés à céder de leurs prétentions : bientôt le marché est conclu moyennant la somme de deux cent cinquante francs. Les jeunes gens ont acheté une redingote , deux habits , trois pantalons et deux gilets , dont ils peuvent se parer sur-lechamp , et le bottier leur a trouvé à chacun des bottes qui ; suivant son expression , les chaussent comme des gants.
Pendant que George paie les fournisseurs , Timothée dit à Bouchenot :
« Tu devrais profiter de l'occasion pour te défaire » de l'habit que tu as rapporté hier. . ... il n'est » plus mettable , il vaut autant le vendre tout de » suite.
» — Tu as raison , >• dit Bouchenot ; « et en faveur » du marché considérable que nous venons de faire, » je pense que monsieur nous en donnera un prix )^ raisonnable.
» — Je vous en donnerai ce qu'il vaut , » dit le le tailleur , « quoique je n'aie pas l'habitude d'ache- » ter des habits...
« — N'importe , vovez-le. »
Bouchenot , en se déshabillant la veille , avait jeté
l'habit dans un coin , où on l'avait laissé. Il va le prendre ; il l'examine , le retourne , en s'écriant :
« Les gredins...'.. comme ils m'ont déchiré
« Je me souviendrai de madame Matatorchi... C'est » un drap superbe... Il m'allait comme un ange..i » Voyez , monsieur le marchand.
» — Oh! je vois déjà qu'il est en lambeaux... » Sans l'examiner davantage je vous en offre doiize » francs... Ce sera seulement pour avoir des mor- » ceaux de drap.
» — Allons , donne-le ! » dit Timothée.
« — Douze francs ! c'est bien peu , » dit Bouchenot qui tient toujours l'habit. « Mais enfin... puis- » que vous dites qu'on n'en peut tirer que desmor- » ceaux... et... que... »
En parlant , Bouchenot venait de fourrer sa main dans la poche de la seule basque de l'habit qui restait. Tout-à-coup il s'arrête, ses traits s'altèrent, et il va reposer doucement dans un coin de la chambre le vêtement qu'il tenait.
« — Alors c'est douze francs de moins que je » vais compter à monsieur , » dit George.
« — Non non, » s'écrie Bouchenot, « j'ai
» changé d'avis... Décidément je ne veux plus ven- » dre cet habit , je le garde.
» — Eh pourquoi donc cela ? » dit Timothée ; « douze francs valent mieux pour nous que des » morceaux de drap... Qu'est-ce que tu veux donc » faire de cet liabit à présent?
» — Je le ferai raccommoder... Il pourra encore
» me servir... Ça me fera une veste Ja matin... » Enfin je ne veux plus le vendre.
» — Oh ! tout comme il vous plaira , » dit le marchand ; « quant à moi , je préfère vous le lais- » ser. Adieu , messieurs , je me recommande à vous » quand il vous faudra autre chose. »
Les marchands sont partis. Les jeunes gens achèvent leur toilette. George et Timothée se hâtent ; mais Bouchenot , tout en ayant Tair de s'habillçr , trouve moyen de ne pas être prêt.
f — Je ne comprends rien à ce caprice de Bou- » chenot ; » reprend Timothée , « n'avoir pas voulu » vendre cet habit pour douze francs... Parce que » nous avons un peu d'argent , le voilà qui refait » déjà de l'embarras.
» — Il n'est point question de faire de l'embar- » ras , )> répond Bouchenot , qui pour la troisième fois vient de déboutonner son pantalon neuf en ayant l'air d'être gêné dedans. « C'est par économie que » j'ai gardé cet habit... Il me semble que j'en suis » le maître...
» — Allons, messieurs, point de querelles, « dit George. « Voyons , nous venons de dépenser en » tout deux cent quatre-vingt-quinze francs. Je » propose de remettre quatre-vingt-cinq francs à la » voisine pour qu'elle nous achète ce dont nous » avons le plus urgent besoin en linge. Il nous res- » tera cent vingt francs , c'est quarante francs pour )) chacun... Avec cela et de l'économie je pense que » nous pourrons attendre les événemcns.
« — Je crois bien ! » dit Timothée , « quarante
» francs en poche et habillés à neuf , c'est superbe!. . . » — Donne-moi tout de suite ce qui me revient, » dit Bouchenot.
« — Tenez, messieurs... ceci est pour remettre » à la voisine... Je vais rappeler... Mademoiselle « Cœlina... pardon de vous déranger, encore un » mot , s'il vous plaît, »
La jeune fille accourt en sautillant...
« — Me voilà ; que voulez-vous. .. Ah ! à la bonne » heure, vous êtes bien mis... vous pourrez vous » présenter partout maintenant.
» — Pensez-vous que nous puissions faire des con- « quêtes ainsi ? » dit Timotliée en prenant la taille à la voisine.
« — Pourquoi pas?... il y en a de plus laids que » vous qui en font ! »
Ce compliment ne semble pas faire grand plaisir à Timotliée , qui lâche la taille de la voisine, et retourne arranger sa cravate.
a — Mademoiselle , » dit George , « vous êtes si » bonne pour nous, que nous en abusons. Voici un » peu d'argent avec lequel nous voudrions bien avoir » du linge , enfin... ce qui nous manque ici... Se- » riez vous encore assez complaisante... vous savez » que des garçons n'entendent i^ien à ces sortes d'a- » chats.
» — Oh! très - volontiers!... je ferai de mon » mieux... Laissez-moi la clé de votre chambre, et » ce soir en rentrant , j'espère que... Ah! bien, je » m'en vas, parce que voilà M. Bouchenot qui dé-
f> fait encore son pantalon... Yous m'apporterez votre » clé.
» — Ah çà ! Bouchenot , est-ce que tu te fiches du » monde ? » dit George , lorsque la voisine est ref»artie ; « tu ne faisqu'ôter et remettre ce pantalon... » tu n'es pas encore habillé, et nous sommes prêts... » et Henry doit nous attendre.
» — J'ensuis bien fâché... mais ce pantalon me » gêne... c'est-à-dire je crois que ce sont mes bot- )' tes. . . j'ai envie de les ôter ! . . .
» — Que le diable t'emporte!... tu n'en finiras » donc pas? — Allons-nous-en toujours ; il viendra » nous retrouver quand il aura achevé sa toilette.
» — Eh bien ! c'est ça, » dit Bouchenot ; « allez » devant , messieurs ; moi , je vous suis !... Oh ! je » vous aurai bientôt rejoints !. . . '
» — Tu sais où c'est?
» — Certainement ! sur la place du Châtelet.
» — Tu donneras notre clé à la voisine.
» — C'est convenu!
» — INe sois pas deux heures surtout, ou nous dé- » jeiinerons sans toi.
» — Allez, allez... je marche sur vos talons... »
George et Timothée sont partis. Lorsqu'il est hien certain qu'ils sont descendus et que la porte est fermée, Bouchenot, qui s'est vivement rhabillé , court prendre Ihabit déchiré qu'il avait déposé dans un coin , et , fourrant sa main dans la poche, il en sort un rouleau , petit , mais lourd et soigneusement fermé. Il se hâte de déchirer le papier qui sert d'enveloppe, et trouve dedans des pièces de vingt francs.
« De l'or! » s'écrie Boucbenot qui est resté saisi, et qui semble plutôt éprouver de l'effroi que du plaisir à la vue de ce trésor. « De l'or... des napo- » léons... Cinq... dix... quinze... ça fait trois cents » francs... trois cents francs qu'ils m'avaient glissés » dans la poche... les misérables qui... Ah! mon » Dieu... et je ne m'en étais pas aperçu... Ah! cela « se conçoit dans le trouble où j'étais... Trois cents » francs... Ils m'auront pris pour un malheureux » ouvrier... un pauvre diable; au fait, mon costume » ne pouvait pas donner de moi une idée bien avan- » tageuse. Ils m'ont mis cela dans la poche pour » payer mon silence... Diable!... je n'ai garde de » parler... après les menaces qu'ils m'ont faites... » De l'or... puisque je l'ai... je n'irai certes pas le » reporter... Mais j'y songe... si c'étaient des pièces » fausses!... Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que » ce soient des pièces fausses... elles sonnent bien » pourtant... Ah! si je priais la voisine d'aller en » faire voir une... la première venue... Peste! un » instant! c'est que je ne veux pas mettre de mau-
» vaises pièces en circulation Ces scélérats vou-
» draient peut-être me forcer par là à devenir leur » complice... Ah! mon Dieu!... je ne sais plus que » faire, moi... j'ai comme une sueur froide... J'ai » envie d'aller jeter ces napoléons dans la rivière...
» j'ai des vertiges! O maudite nuit! infâme
» chien ! . . . Quel parti prendre ? »
Boucbenot reste quelques instans à réfléchir ; enfin, après avoir mis les pièces d'or dans ses poches , il se décide à aller trouver mademoiselle Cœlina.
La jeune fille enluminait, lorsque Bouchenot, qui, cette fois, est habillé complètement , se présente devant elle.
« Bonjour, ma voisine.
* — Ali ! vous êtes donc habillé enfin ! » dit Cœlina en souriant. « Dieu merci ! vous êtes plus long » à votre toilette qu'une femme.
» — C'est qu'aujourd'hui... je ne sais pas... je ne » sais plus mettre mes boutons.
» — Il faudrait peut-être aller vous habiller comme » un enfant... Trouvez- vous que ce soit gentil ce » que je fais là?...
» —Ce que vous faites... Oh! pardon... je ne » voyais pas... c'est le petit Poucet?...
» — • Eh non ! c'est Adam et Eve. . . Vous n'y voyez » guère, à ce qu'il parait... Comme vous êtes pâle! » est-ce que vous vous sentez encore malade?
» — Non, ma voisine, mais... c'est que... Ah! « dites donc, ma voisine, pendant que je vais re- » mettre ma cravate... auriez-vous la complaisance » d'aller me changer... c'est-à-dire d'aller faire voir « cette pièce de vingt francs chez un bijoutier... j'ai » peur qu'elle ne soit pas bonne...
» — Tiens, vous avez de l'or à présent !... Diable! » des billets de banque , de l'or. . . vous devenez des » millionnaires...
» — Ah! c'est une pièce... que... j'ai retrouvée... » que je croyais avoir perdue .
» — Il me semble que vous pourriez bien aller » vous-même montrer votre pièce au bijoutier.
« — yous croyez?... c'est que ma cravate me
» gêne... elle m'étrangle... et puis je ne suis pas
» encore à mon aise dans ce pantalon neuf il
» faudra qu'on m'y fasse une pince.
9 — Ah! ah! quel drôle de corps vous faites!... » Allons, donnez-moi votre napoléon ; j'ai justement » besoin d'aller chercher de l'amidon , et pendant » que je descends, tâchez de finir de vous arranger, » car sans cela vos amis pourront bien déjeûner sans » vous. »
Cœlina a pris la pièce et elle est partie. Pendant tout le temps qu'elle est absente, Bouchenot respire à peine , son anxiété redouble à chaque minute ; enfin la jeune fille remonte l'escalier en chantant.
« — Eh bien ! » s'écrie Bouchenot en courant audevant de Cœlina.
« — Eh bien ! elle est délicieuse, votre pièce ! c'est » de l'or première qualité; le bijoutier m'a dit » qu'il m'en souhaitait un lingot comme ça.
^> — En vérité! » répond Bouchenot, dont la figure redevient rayonnante. « Ah ! au fait , je ne » sais pas pourquoi je me figurais... on a quelque- » fois des idées bizarres... Allons, au revoir, voi- » sine, voici notre clé; mes amis m'attendent... je » vais déjeûner.
„ — Yous n'êtes donc plus gêné dans votre cra- » vate et votre pantalon?
)> — Oh! je vous assure, voisine, que depuis long- » temps je ne m'étais pas trouvé si à mon aise.
„ — Vraiment... voilà l'air malin qui vous re- » vient aussi.
» Près de vous^ charmante voisine... si les
j> yeux disaient tout ce qu'on sent , tout ce que...; » Mais je vais déjeûner, car je meurs de faim.
, — Allez , vous me direz le reste une autre » fois. »
Boucbenot prend un baiser sur le joli visage de la jeune fille , et sort en sautant , en chantant et en faisant sonneries pièces d'or qu'il a dans sa poche.
CHAPITRK XIV.
IIN DEJEUIMER ET SES SLITES,
Henri, Georges et Timothée venaient de se mettre à table lorsque Bouchenot arriva enfin chez le traiteur.
« — Allons donc , maudit lambin ! Tu seras donc » toujours en retard? » disent les jeunes gens, en apercevant Bouchenot. » Est-ce que tu as encore » suivi une jeune fille ?
y> — Est-ce que tu as encore détourné un chien » de sa route ?
« — Que diable as-tu fait depuis que nous t'a- » vons quitté?
» — Eh ! mon Dieu , messieurs , je me suis han bille : ce pantalon m'allait mal... Heureusement !> la voisine était chez elle.
)i — • Comment ! la voisine t'a mis ton pantalon? » dit George en riant.
MOUSTACIIF. 243
« — (^est une fatuité de sa part !... » s'écrie Timothée, « et je gage bien que ce n'est pas vrai...
» — Je n'ai pas dit qu'elle m'avait mis mon » pantalon... Au reste , cela n'empêche pas que... » mais déjeunons d'abord ! J'ai un appétit superbe!.. . » Est -on bien ici ?
» — Oui, sans doute, on est bien, » dit George... « Ah ! mais , messieurs , comment trouvez-vous la » question de Bouchenot? C'est Henry qui nous » donne à déjeûner, qui nous conduit ici , et mon- » sieur se permet de demander si l'on y est bien. » D'abord le restaurant est assez connu , mais ensuite » je vous demande si c'est à nous de faire les diffici- » les I... lorsque hier nous aurions été si heureux de » trouver à dîner dans la plus mauvaise gargottede » Paris.
» — C'est la joie d'être devant une bonne table » qui lui tourne la tête, » dit Timothée.
« — Messieurs, je ne pense pas avoir rien dit qui » puisse offenser Henry, » répond Bouchenot , en couvrant son assiette d'anchoix, de beurre et de cornichons. « Parce que notre ami nous paie à déjeûner, 0 certainement il ne prétendrait pas que nous trou- » vassions bon ce qui serait mauvais!... ce serait du j) despotisme, et d'ailleurs , quand on a de l'argent » dans sa poche , il faut se faire servir convenable- » ment : je ne connais que ça.
» — Tiens, Bouchenot, mange et tais-toi, tu feras » beaucoup mieux.
» — Mais laissez-le donc parler! » dit à son tour
Henry , « il a raison de ne point se gêner ; ne som- » mes-nous pas autant Fun que Fautre ? et s'il y a » un peu plus d'argent dans la poche de Fun de » nous , Faraitié ne nous met- elle pas tous de ni- » veau ?
» — Oui certainement, » dit Bouchenot en se carrant sur le fauteuil dans lequel il s'est assis. « Oui, » l'amitié ne doit point s'occuper de ce que nous * avons dans nos poches... Il ne fait pas assez chaud » ici... Garçon, mettez donc du bois dans le poêle... » et donnez -moi une chaufferette... j'aime à avoir w les pieds chauds pour manger...
» — Ah! voilà qu'il lui faut une chaufferette à » présent ! » s'écrie Timothée.
« — Pourquoi donc se priver quand on peut être » bien?... Garçon, voilà une bouteille qui sent le » bouchon... Donnez-nous en une autre.»
George et Timothée se regardaient en riant : ils ne revenaient point du ton avec lequel Bouchenot se faisait servir ; en effet, à la manière dont il ordonnait, on aurait pu croire que c'était lui qui était l'amphytrion. Tout en répétant que l'amitié ne devait point attacher de prix au plus ou moins de fortune, Bouchenot passait à chaque instant une de ses mains sur la poche de son gilet , afin de sentir, de palper ses espèces. La possession des céntécus perçait dans ses manières et son langage. Il est bien rare que l'on n'éprouve pas l'influence du contact de l'or. Si vous voulez en faire l'épreuve, mettez-en dans la poche d'un pauvre diable jusqu'alors timide et se défiant de lui-même, vous le verrez bientôt relever la
tête, marcher d'un pas plus ferme, et parler avec assurance. Si l'argent peut quelquefois changer l'humeur d'une personne sage, jugez de ce qu'il doit faire sur celle qui ne l'a jamais été.
En ce moment trois cents francs étaient pour Bouchenot une fortune ; n'ayant jamais songé qu'à s'amuser, n'ayant su ni calculer, ni travailler, il avait en peu de temps dépensé le bien de son père ; mais après avoir dissipé son héritage, son seul regret avait été de ne point pouvoir recommencer; ses jours d'infortune et de privations ne l'avaient point corrigé , et maintenant il ne songeait qu'à se procurer les plaisirs dont il était privé depuis long-temps. Il y a des gens que l'infortune ne rendra jamais sages; riches , ils se ruineront; pauvres, ilsn'aspirerontàropulencequ'afin de pouvoir satisfaire de nouveau leurs passions et se ruiner encore ; ces gens-là se définissent le plus ordinairement par le nom de paresseux.
« Ah ! » dit Timothée en savourant un filet sauté au vin de Madère, « on a bien raison de dire que les » jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier , si » malheureux tous trois , n'ayant plus de quoi nous » vêtir... aujourd'hui, bien habillés et assis devant » une bonne table ! . . .
» — Et c'est à Henri que nous devons tout cela, » dit George ; « grâce à lui je puis aller lire ma pièce... » elle sera reçue... j'en ferai d'autres. Oh ! je me » sens en verve... quelque chose me dit maintenant
» que je réussirai que mon nom aura quelque
» célébrité et avec la gloire viendra la for-
» tune î...
2i6 MOUSTACEIE.
i> • — Moi , » dit Timothée , « je vais travailler » avec ardeur... je passerai mon examen, je serai )) reçu avocat, j'aurai des causes, je plaiderai avec
i) talent , ce sera à qui m'aura pour défenseur !
» j'amasserai de l'argent, je deviendrai député, j'ar- » riverai aux emplois, aux honneurs... et je vous » donnerai k diner au Rocher de Cancale.
» — Quant à moi, » dit Henry, « si, comme tout » mêle fait espérer, je réussis dans mes entreprises, « j'épouserai celle que j'aime : Pauline sera ma » femme!... Ah! mes amis, quel bonheur sera le » mien !... si vous connaissiez ma Pauline, si vous » pouviez apprécier l'alliance de ses vertus, de ses )> aimables qualités , toutes ces grâces qui charment, )) qui subjuguent le cœur ; ah! vous diriez comme » moi que mon sort sera digne d'envie. Mais vous » connaîtrez Pauline , en devenant ma femme elle » deviendra votre sœur... ma maison sera la vôtre » et vous partagerez mon bonheur ! . . . »
Pendant que les trois amis parlaient , Bouchenot se contentait de boire et de manger comme quatre , en portant de temps a autre la main à son gousset.
« — Et toi , Bouchenot , tu ne dis rien , )> s'écrie George; « tu ne fais pas de projets pour l'avenir... « cependant tu dois être enchanté d'avoir une place » chez notre ami, et si tu prends goût au commerce, )) ne serait-il pas possible que par la suite tu fisses » des entreprises pour ton compte?
» — C'est bien ce que j'espère aussi, » dit Henry, « et je l'y aiderai de tous mes moyens.
« — Messieurs... n répond Boiichenot, « je suis » très-content, certainement... garçon! donnez nous » d'autre poivre... c'est du poivre de cuisine, ça... » fi donc!... donnez-nous delà mignonnette... oui, » je ne suis j)oint fâché d'avoir une place... et quand » j'y serai, je... Mais l'avenir, voyez-vous, c'est du « vent. Suivant moi, ce qu'il y a de sûr, de posi- » tif, c'est ce que l'on tient, comme par exemple » le déjeûner que nous mangeons en ce moment ; » aussi, vous voyez que j'y fais honneur.
» — Je crois que si le déjeûner pouvait durer » toujours , Bouchenot aimerait mieux cela que de » travailler chez Henry! » dit Timothée entre ses dents.
« — Enfin, messieurs, » dit George, « telle chose » qui arrive, j'espère que rien ne pourra rompre » notre amitié, parce qu'elle sera toujours basée sur » l'estime, et que pour faire son chemin dans ce » monde aucun de nous ne s'écartera de la route de » l'honneur et de la délicatesse.
i> — Bien dit! » s'écrie Timothée. « D'abord, » une fortune mal acquise n'est plus un bien... c'est » un fardeau que l'on porte ; du moins, telle est mon » opinion à moi.
» — Vous savez que ces sentimens sont aussi les » miens , » dit Henry : ^< la main même de la femme » que j'adore , j'y renoncerais si , pour l'obtenir, il » me fallait employer de ces moyens qu'on ne peut » avouer sans rougir. »
Bouchenot n-^ disait rien ; il se contentait de manger et de se gr. :ter le nez.
« — Allons, messieurs , trinquons à notre éternelle » amitié , « dit George en élevant son verre.
« — Ah ! oui , trinquons ! j'en suis ! » dit Bouchenot en prenant son verre qui était plein de vin de Bordeaux ; mais au moment de trinquer , il s'arrête en disant :
« Si nous trinquions avec du Champagne , il » me semble que cela serait plus digne de nous... » Messieurs , j'offre de vous en payer une bou- » teille...
» — Décidément , Bouchenot , tu ne dis aujour- » d'hui que des bêtises , » répond George après avoir vidé son verre. « Oh ! mais celle-ci passe la permis- » sion : comment ! tout ce que nous avons mainte- » nant... nos vêtemens même, nous les devons à » l'obligeance de notre ami... Il nous prête de Far- » gent, sans que nous sachions encore à quelle époque * nous pourrons le lui rendre ; il nous donne à dé- » jeûner chez un excellent traiteur, et parce que tu > sens dans ta poche sonner cet argent que l'on t'a j» prêté, voilà que tu veux payer du Champagne à » celui qui ne craint pas de se gêner pour venir à
» notre secours! Alors, quand tu n'auras plus
» rien, tu ne craindras pas de lui emprunter de » nouveau?
» — Moi , je crois que sa fièvre d'hier au soir lui » revient, « dit Timothée.
« — Messieurs , » reprend George , « Bouchenot » me rappelle une aventure arrivée à un homme de » lettres duquel je la tiens. Un matin, un homme » âgé, proprement mis, s'était présenté chez lui, et
» d'un ton piteux avait réclamé ses secours, en lui » disant que depuis plusieurs jours il ne possédait » pas même de quoi s'acheter du pain. L'homme to de lettres, quoique harcelé par ces sortes de de- » mandes, se sentit ému par le ton du bonhomme, )> et ne le renvoya qu'en lui mettant dix francs dans » la main. Le même soir, après son dîner, en en- » trant dans un café, la première personne que notre » homme aperçoit, c'est son indigent du matin, qui, » assis devant une table, savourait sa demi-tasse et » son petit verre ; et vous croyez peut être que ce- » lui-ci devint embarrassé à l'aspect de la personne » qui, le matin même, lui avait fait l'aumône? » Pas du tout , il s'écria avec un ton d'aisance sans
» égal : «Bonsoir, mon cher D , vous venez faire
» comme moi, vous venez prendre votre café! » Eh » bien ! dans ce moment-ci , Bouchenot offrant de » payer du Champagne à Henry me semble le digne I) pendant de cet infortuné qui prenait son café et » son petit verre. »
Bouchenot ne répondait pas , il contournait sa bouche , il baissait les yeux , et semblait vouloir chercher quelque excuse pour faire oublier sa proposition ; mais Henry lui frappa sur l'épaule , en lui disant :
(' Mon pauvre Bouchenot , il me semble que nos » deux amis te traitent bien durement aujourd'hui. . . » Mais laisse-les dire! Quant à moi , je ne trouve pas » mauvais que tu préfères le Champagne au Bor- » deaux, et j'avais deviné ton goût... Tiens , regarde » derrière toi..K sur cette table, cette bouteille fice-
» lée qui est là , . . seulement tu me permettras de la » payer avec le déjeûner.
" — C'est cela que je voulais dire, « reprend Bouchenot. « Eh! mon Dieu! est-ce que la langue ne » peut pas tourner!... est-ce qu'il est défendu d'ailf leurs de dire parfois des bêtises... Mais George et » Timotliée le prennent avec moi sur un tonqui ne me » convient pas du tout... Je ne veux pas être mo- » lesté , moi! il ne faut pas qu'ils croventme mener * comme un nègre...
)> — Allons ! la paix ! >> s'écrie Henry en prenant la bouteille de Champagne; « il serait beau que vous >' vous querellassiez pour notre première réunion » depuis mon retoiuM Plus un mot de tout cela, et » buvons ce Champagne aux souvenirs de notre jeu- » nesse ! à notre bonheur présent et à nos espérances » pour l'avenir!
» — Je le veux bien , » dit Bouchcnot ; « je ne » suis pas rancunier, moi. Buvons... Mais pas dans » ces verres -là... Garçon! des verres à Champagne! » allons donc... et des biscuits de Reims: ça se » trempe dans le Champagne , ça le fait remous- » ser ! »
George retient une exclamation qui allait encore lui échapper, il se contente de sourire en regardant Timothée. Mais les verres à Champagne sont apportés ainsi que les biscuits demandés par Bouchenot. Henry verse le vin pétillant, il avance son verre, on trinque, on boit, on rit, et la bonne harm.onie est bientôt rétablie entre les quatre jeunes gens.
c — Maintenant, messieurs, je vais vous quitter, »
dit Henry lorsque la bouteille de Champagne est achevée.
« — Déjà! » dit Bouchenot en regardant la bouteille qui est vide. « Mais est-ce que nous ne pour- » rions pas... en... »
George ne laisse pas Bouchenot achever sa phrase ; il lui donne un grand coup de genou et s'écrie : « Il » faut aussi que je vous quitte sur-le-champ... il est » près de trois heures, mais je trouverai encore le r directeur au théâtre. J'ai mon manuscrit dans ma » poche, je vais le lui porter.
)■> — Moi , je rentre , » dit Henry. « Je m'installe » dans mon nouveau local. . . J'établis mes bureaux. . . » ma caisse. ..
» — Où loges-tu maintenant?
» — Rue de Provence. Tenez, mes amis, voici » mon adresse. A propos, Bouchenot, jecomptesur * toi... Je t'attends demain.
» — Demain? » répond Bouchenot d'un air indécis. « Ah! oui... demain, ou après.
» — Et pourquoi pas demain? » reprend Henry.
« — Ah! c'est que... vois-tu... j'ai encore mille » petites choses à terminer... et puis mes disposi- » tionsà prendre... pour mon déménagement.
)> — Ah! ah! ah!... il sera long ton déménage- » ment! » s'écrie Timolhée en riant aux éclats. « Henry a vu ce matin un échantillon de notre » mobilier.
y> — INon, *> dit George, « c'est qu'il a encore un » rendez-vous d'amour pour demain.
« — J'ai ce que j'ai , » reprend Bouchenot avec
humeur. « Que diable , messieurs, chacun a ses
» affaires je ne m'inquiète pas des vôtres,
« moi !
» — Ne te fâche pas , Bouclienot , » dit Henry en reprenant son chapeau ; « mais tâche seulement » que tes affaires soient promptement terminées , » parce qu'il me tarde de t'établir dans ta place et » de te mettre au fait de la besogne.
» — Ohl compte sur moi Je te le répète,
» une fois que j'y serai je travaillerai étonnam- » ment.
0 — Maintenant, messieurs, partons. »
Les jeunes gens sortent de chez le restaurateur, puis Henry et George quittent leurs camarades pour vaquer à leurs affaires.
Timothée et Bouchenot sont restés tous deux sur la place du Chàtelet. Ils se regardent et semblent ne pas savoir ce qu'ils veulent faire. Bouchenot est bien décidé à s'amuser, mais il ne sait pas encore comment. Quant à Timothée, peu accoutumée boire, il est déjà étourdi par les fumées du Champagne, et regarde son ami comme pour savoir de lui de quel côté il doit se diriger.
« — Qu'est-ce que nous allons faire? » dit enfin Timothée à Bouchenot.
« — Parbleu ! nous allons nous amuser , jouir de » la vie, » répond Bouchenot en enfonçant son chapeau sur le côté , de façon à se donner un air tapageur.
« — Jouir de la vie ! » répète Timothée ; « mais il » me semble que nous nous en sommes déjà assez
» donné ce matin nous avons parfaitement dé-
» jeûné.
» — Eh bien, qu'est-ce que cela fait?... est-ce que » la journée est finie?... il n'est que trois heures , » nous pourrons encore dîner et souper. . . Nous avons » fait diète pendant assez long-temps , il faut nous » dédommager, mon cher!... Les jours de tristesse » et de privations vont être remplacés par des jours » de plaisirs et de bombances!... nous avons de Far- » gent dans nos poches... notre temps est à nous... » nous sommes nos maîtres. . .|vive la joie ! je ne con- » nais que ça...
» — Vive la joie!... c'est très-bien !.. . mais Far- » gent que nous avons en poche , il faut le menais ger... puisqu'on nous Fa prêté...
» — Ménage le tien si tu veux , mais moi, je
n veux faire rouler le mien l'argent est fait
» pour rouler...
» — L'argent à soi... passe encore... mais Far- » gent d'un autre...
» — Ml ! Timothée , ne me taquine pas , je t'en » prie-, j'ai le vin très-méchant , je t'en préviens. » Voyons, veux-tu passer une journée de svbarite , » veux-tu nager dans les délices de Capoue ?. . . prends « mon bras et laisse-toi conduire , c'est moi qui » régale...
» — Tu régales... tu régales... C'est que j'avais n envie de bouquiner un peu sur les quais.. . je cher- » che un vieux dictionnaire latin-francais .
» — Allons, ne vas-tu pas penser à travailler au- » jourd'hui! tu n'es pas en train... le Champagne
254 JIOUSTACHE.
» t'a émoustillé... Tu achèterais Fauhlas pour les » Pandectes de Justiiiien , tu prendrais un Mathieu » Laensbercj pour le Code civil!... Encore une fois, » laisse-toi guider par l'amitié , et semons de roses » le chemin de la vie... Pour commencer , nous al- » Ions faire un?, partie de billard , que nous arrose- » rons de bischoff , ça nous donnera de l'appétit pour » diner.
» — Mais je sais à peine jouer au billard.
B — Eh bien ! moi j'y suis très-fort, ça fera com- » pensation. En avant du pied droit!... Sacrebleu ! » que la vie est belle quand on a les goussets » garnis ! »
Timothée a passé son bras sous celui de son ami , et ces messieurs se dirigent vers le Palais-Royal ; là ils entrent dans un café , montent au billard, et Bouchenot fait venir du bischoff et des cigares.
Timothée joue fort mal et perd toutes les parties ; mais Bouchenot lui répète à chaque instant : « Que » cela ne t'inquiète pas, c'est moi qui régale... ad- » mire mon jeu et prends des leçons. »
Le bischoff dont Bouchenot verse avec abondance, achève d'étourdir Timothée, qui ne sait bientôt plus ce qu'il fait ; il cherche à imiter le jeu ]3rillant de son compagnon, et en voulant , comme lui , faire un bloqué f amant , il crève le tapis du billard .
« — Ya toujours! » s'écrie Bouchenot, « et ne » t'inquiète de rien !... je fais bon des accrocs. »
Mais le garçon de billard , effrayé de la manière de jouer de Timothée , court à lui, en s'écriant :
« Monsieur, chaque accroc fait au tapis se paie » vingt francs.
» — Eh bien ! c'est bon , » répond Bouchenot ; « quand il yen aura quinze ça fera cent écus... » hein ? on sait calculer. »
Alais le garçon n' a pas confiance dans les joueurs qui sont gris ; il pense qu'avec sa manière de bloquer, 1 un d'eux est capable de ne point laisser un morceau de drap sur le billard , et il court chercher son maître.
Le maître du café monte ; c'est un tout petit homme qui a une grosse perruque bouclée comme une tête de lion, avec laquelle il se croit aussi haut que la porte Saint-Denis, et qui, à chaque enfant que sa femme lui donne , fait ajouter de nouvelles boucles à sa perruque. Il court à Tiniothée qui était en train de viser une rouge , et arrêtant son bras ainsi que la queue qu'il tenait , lui dit avec une grosse voix de poitrine :
H Monsieur, vous ne jouerez point davantage ! » Timothée regarde le maître du café d'un air hébété , tandis que Bouchenot , qui allait porter à ses lèvres un verre de bischoff, s'écrie en ricanant : « Qu'est-ce que c'est que ce petit lion ?... » — Monsieur , je suis le maître du café , et je » vous enjoins de cesser de jouer au billard... Mon- » sieur a déjà fait un accroc très-conséquent; à la ma- » nière dont il tient sa queue, on voit bien qu'il ne sait » pas jouer du tout , et je n'ai pas envie que mon bil- » lard, qui est superbe, soit bientôt complètement en » lambeaux!
» — Brrrrout!... en voilà-t-il assez... A présent, » petit lion , vous allez nous faire un plaisir , c'est » de nous laisser tranquilles, et de vous en aller.
» — Monsieur, >- dit le maître du café en fermant les poings et montant sur ses orteils , u je nem'ap- » pelle pas petit lion. Je vous répète que je suis le » maître ici.
» — Après nous , mon hôn ami; nous sommes les » maîtres, en payant, de faire tout ce que nousvou- « drons dans un café.
» — Je vous prouverai , moi , que ce n'est pas » vrai. Vous ne jouerez plus, messieurs!...
» — C'est comme ça que vous achalandez votre ■n billard!... Vous n'avez pas le droit de nous em- » pécher de jouer.
» — Pardonnez-moi , parce qu'il est évident que » votre ami ne sait pas se servir de sa queue de bil- » lard.
» — Je ne sais pas comment vous vous servez de )) la vôtre ! mais vous avez une sacrée grosse tête qui » doit faire peur à tous les enfans du quartier.
» — Monsieur I vous m'insultez , je crois! prenez » garde ! je ne souffre pas la moindre plaisanterie , » et si vous voulez que je sorte avec vous , je suis » votre homme... Je ne recule jamais, n'importe » devant quoi ! . . .
» — Diable ! vous êtes bien heureux ! . . . moi , vo- » tre perruque me ferait reculer.
» — Monsieur, je vous avertis que je vais employer » la violence pour vous mettre dehors. «
Bouchenot s'aperçoit que le petit limonadier a une
MOUSTACHE. âoT
mauvaise tête , et quoiqu'il ait mis son chapeau de travers , il ne se soucie cependant pas de se battre. Il jette deux napoléons sur le billard en disant :
« Pavez - vous ! et que cela finisse ! . . . mais » nous ne remettrons jamais les pieds dans votre » café !
» — Vous me ferez plaisir... Je ne tiens pas à ce » qu'on fasse chez moi de la dépense , messieurs , je I» tiens avant tout à ce qu'on s'v conduise décem- » ment !
» — Votre raisonnement est à la hauteur de vo- » tre perruque. Allons, rendez-moi mon reste , mé- » chant lion ! ... »
Pendant qu'on donne à Bouchenot sa monnaie , Timothée fait le tour de la salle en cherchant de tous côtés son chapeau qui est sur sa tète. Ce n'est pas sans peine qu'on lui fait comprendre qu'il est coiffé de son castor. Enfin Bouchenot lui prend le bras, et bientôt ils sont tous deux dans le jardin du Palais-Royal.
« — Ce limonadier est un petit impertinent que » je reconnaîtrai I » dit alors Bouchenot. « Et si » ce n'avait pas été à cause de toi , je l'aurais cor- )• rigé !
» — Est-ce qu'il nous a insultés? » répond Timothée , qui tout en marchant fait ce qu'il peut pour ne point paraître gris et conserver son équilibi^e.
«. — Certainement, c'est un drôle !...
» — Alors il faut aller nous battre avec lui... re- » tournons au café. »
Et Timotbée tire le bras de son ami pour lui faire rebrousser chemin. JMais Boucbenot résiste en disant :
« Non non il faut mépriser tout cela
» cet homme n'est pas digne de notre colère... Son- » geons à diner, maintenant.
» -r— A dîner !
» — Sans doute ! il est cinq heures et demie ; c'est » bien l'heure, il me semble.
» — Est-ce que tu as faim , toi ?
j> — Oui. . . je prendrai bien quelque chose.
» — Moi, je n'ai pas du tout d'appétit.
rt — Il viendra en mangeant.
» — Je me sens tout étourdi...
y, — Ça se dissipera avec le potage.
» — Tu crois ?
» — Eh oui! Allons... où veux-tu dîner?
„ — Ça m'est absolument égal ! . . .
n — Allons chez le premier venu, il ne manque » pas de traiteurs dans le Palais-Royal. Si on ne » nous sert pas bien, je casse tout!... j'ai la tête » montée. »
Les deux amis font plusieurs fois le tour du jardin avant de trouver un restaurant.
Timotbée veut toujours aller chez Fortin , qu'il croit être un traiteur, et Bouchenot se sauve de tous les restaurateurs , qu'il prend pour le café dont le maître a voulu se battre avec lui. Enfm, grâce à un honnête promeneur, ces messieurs entrent dans un salon où l'on dîne, et vont s'installer à une table après avoir renversé sur leur chemin deux chaises et un
couvert. Cette manière de s'introduire ne dispose pas en leur faveur, et toutes les personnes qui dînent dans le salon lèvent les yeux pour examiner ces messieurs qui renversent tout ce qui se trouve sur leur passage.
Timothée s'est jeté plutôt qu'assis sur une chaise. Bouchenot tousse et crache , affecte des airs de grand seigneur, cligne des yeux en regardant autour de lui; puis, en voulant accrocher son chapeau aune patère, fait tomber un chapeau et un parapluie placés à côté.
« Voilà des messieurs bien maladroits, » dit un petit homme joufflu et jaune, propriétaire du chapeau et du parapluie. Ce monsieur est assis à une table voisine, avec une dame d'un âge mûr, qui est coiffée comme une jeune fille , et dont le front ridé est orné d'une élégante féronnière.
Mais Bouchenot est parvenu à s'asseoir. Un garçon s'est empressé de ramasser les chapeaux , on met le couvert de ces messieurs, et on leur demande ce qu'ils veulent. Timothée, qui a l'air d'avoir envie de dormir, regarde le garçon d'un air hébété et ne répond rien. Bouchenot prend la carte, la parcourt, puis se tourne vers son ami en lui disant :
« Qu'est-ce que tu veux?...
» — Je prendrais bien du thé, » répond Timothée en se dandinant sur sa chaise.
« — Du thé!... imbécile... Il se croit encore à » Londres... où il a dépensé un million à boire une » foule de choses. Garçon , donnez nous ce que vous » aurez de meilleur... n'importe quoi... et d'excel-
» lensvins, surtout... car je m'y connais, je vous en » préviens.
» — On voit même qu'ils en ont déjà bu aujour- » d'hui î » murmure le petit homme joufflu, qui ne pardonne pas à Bouclienot d'avoir jeté son chapeau par terre. La dame qui est avec ce monsieur s'est pincé la bouche d'un air dédaigneux après avoir envisagé ses deux voisins ; et Bouchenot qui vient de la regarder , part d'un éclat de rire , en disant à Tijnothée :
« Oh ! la bonne tête ! tiens , derrière moi
» cette vieille coquette habillée en rosière! je ne
» lui ferai pas l'honneur de la prendre pour une » Parisienne ! cela arrive de son endroit avec les mo- » des et un visage que l'on portait il y a quinze ans. . . » et le mari ... le petit roquet bouffi au teint bilieux . . . » quel joli couple!... je gage qu'ils viennent à Paris » pour se faire peindre et mettre au salon. »
Timothée ne répond rien ; il a bien assez à faire en tâchant de tenir ses yeux ouverts. Le garçon sert. Bouchenot couvre l'assiette de son ami en lui disant :
« Mange , bois , ça te remettra , et regarde no- » tre petite voisine, cela te réveillera tout-à-fait.
» — Comment ! est-ce qu'elle est ici ? » dit Timothée en se frottant les yeux.
« — Oh! comme tu prends feu!... je te parle » de cette antiquaille coiffée avec une féronnière.
» — Je pensais que c'était mademoiselle Cœlina » que tu allais me montrer.
» — Ail! fripon! il me parait que tu en tiens » pour la petite enlumineuse...
» — Pourquoi pas ?.. .
» — C'est que tu en seras pour tes soupirs , mon » garçon.
» — Qu'est-ce qui te fait penser cela ?
M — Parbleu, c'est bien simple : cette charmante » grisette me plaît; j'ai jeté mes vues sur elle.... et » je ne crois pas, mon pauvre Timothée, que tu aies » la prétention de l'emporter sur moi.
» — Tu es un suffisant! Je ferai la cour à
» la petite Cœlina , et ce n'est pas toi qui ^m'en em- » pécheras !
> — Timothée , vous le prenez bien haut , mon » ami ; mais je te pardonne, parce que tu es gris.
„ — Bouchenot, si tu m'ennuies , je te jette ce » verre de vin au visage !...
» — Oh! oh! je t'en défies bien, par exemple!...
» — Ah ! tu m'en défies ! ... «
Ces mots n'étaient point achevés que Timothée avait pris son verre et en avait lancé le contenu sur Bouchenot qui était assis en face de lui ; mais Bouchenot s'était jeté de côté au mouvement que Timothée avait fait pour saisir son verre , si bien que le vin lancé avec violence va laver le visage du petit monsieur joufflu qui était à la table voisine.
„ — Ah ! c'est trop fort ! » s'écrie le petit homme en secouant sa tête. « On n'a jamais vu se conduire » aussi indécemment... Messieurs , vous vous croyez » au cabaret, apparemment !...
» — Je suis désolé , monsieur ! » balbutie Ti-
mothée ; « ce n'est pas à vous que cela était ï) adressé.
» — Mais c'est moi qui ai tout reçu , monsieur; » et si vous aviez aussi bien attrapé mon épouse... » cela ne se serait point passé ainsi.
» — Monsieur... je suis confus...
» — J'en ai jilein ma cravate... »
Pendant ce dialogue , Bouclienot se cachait le visage sous sa serviette pour ne point éclater; mais ne pouvant résister au désir de voir la figure de son voisin, il se retourne et se met à rire comme un fou , ce qui augmente la colère du petit monsieur.
« — De quoi riez-vous , monsieur ? >i dit le petit homme en lançant à Pouchenot des regards furibonds.
« — Monsieur... c est de souvenu...
« ^- Qu'est-ce que cela signifie?... est-ce que vous » me connaissez ?. . .
» — ISon, mais votre figure me rappelle un petit » ange bouffi que j'avais sur une tabatière.
» — Est-ce que vous avez l'intention de ra'insul- » ter, monsieur ?
" — Comment, vous insulter! parce que je vous » dis que vous ressemblez à un ange...
» — Je ne suis point endurant, monsieur!...
» — Et madame votre épouse vous adore comme » cela, j'en suis sur...
» — J'ai bien envie de vous laver la tête...
I) — ■ Essuvez donc la vôtre, d'abord...
)> — Sortons, monsieur...
MPUSTACHii. 263
» — Prenez garde , je vais croire que vous avez » une mauvaise graisse!... »
Ces mots et le ton goguenard de Bouchcnot achèvent d'exaspérer le monsieur ; il fait un mouvement comme pour se lever; mais déjà sa femme s'est saisie de son chapeau et de son parapluie , elle se hâte de coiffer son époux, et le prend par le bras en s'écriant:
« Allons-nous-en, mon bon, allons-nous-en!... ne w vous compromettez pas avec ces espèces... Je ne » reste pas ici davantage ; venez, je sens mes nerfs » qui me travaillent... venez , mon bon ! je vous en » supplie. »
Le gros monsieur se laisse entraîner par sa femme; il se lève, prend le bras de son épouse, passe avec elle au comptoir, où il paie son dîner en vociférant contre les jeunes gens qui viennent gris chez un traiteur, puis il sort du restaurant , dont il ferme la porte comme s'il voulait en casser tous les carreaux. : « — Mon bon me fait Teffet d'être un gros mé- « chant , » dit Bouchenot en se versant à boire.
« — Tais-toi, Bouchenot, tu as tort... tu nous fais » des querelles partout où nous allons !. . .
» — Je te conseille de parler... monsieur qui s'a- » nmse à lancer des verres au nez de ses voisins . . .
» — Tu sais bien que c'est à toi que je le desti- » nais.
» — Allons, je te pardonne, je n'ai pas de ran- » cune , moi ; tu es amoureux de Cœlina , moi aussi , « eh bien! nous lui ferons la cour tous les deux, et » elle choisira.
» — A la.bonne heure... je te rends mon amitié.
» — Bois donc... mange donc... tu ne fais rien ; » tiens, un verre de Yolnais... Ah! il est déhcieux » le Volnais.
» — Je t'assure que j'aimerais mieux du thé. »
Bouchenot force son compagnon à boire et à manger avec lui ; cependant les dîneurs ont petit à petit déserté le salon , et Timothée dit à son ami :
« Tout le monde s'en va... il doit être tard, nous » devrions nous en aller aussi.
» — Bah ! déjà ? Est-ce que tu as assez mangé?
» — Il y a une heure que j'étouffe !. ..
y — Il faut prendre notre café d'abord. . . Garçon, » du café ! vivement ! . . . Comment emploierons-nous » notre soirée, Timothée ?
» — Notre soirée!... mais nous irons nous cou- » cher.
„ — îVous coucher à huit heures ! fi donc ! nous » deviendrions jaunes comme ce petit monsieur au- » quel tu viens de laver la tète... Ah! une idée!... » Connais-tu Séropliin, toi ?
» — Qu'est-ce que c'est que Séraphin ?
» — Alors tu ne le connais pas. C'est un spectacle » de marionnettes, d'ombres chinoises... La der- » nière fois que j'y suis allé, j'avais sept ans, et je » me rappelle que je m'y suis beaucoup amusé; je » veux voir si cela me procurera le même plaisir auy> jourd'hui. D'ailleurs , on m'a dit 'qu'il y avait là 3> de jolies petites bonnes... des femmes de chambre... » du cotillon enfin ; il faut aller là... nous rirons, > je me sens en train de rii'e !... Allons, dépêche- toi
»> de prendre ton café, je brûle d'envie de voir Po- » lichinelle. »
Le café étant pris, Boucbenot paie la carte, puis, soutenant Tiinothée qui ne serait point en état de marcher seul , il le mène chez Séraplùn.
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