‹ Moustache (volume 3)Chapitre 14 sur 25 · I-E SPECTACLE DE SERAPHIN · texte numérisé non relu

I-E SPECTACLE DE SERAPHIN

C'est un théâtre bien respeclabîe que celui qui brave le temj)s , les révolutions , et reste toujours debout , toujours en état de prospérité , dans le même emplacement , avec la même direction.

Séraphin a résolu ce problème : tandis qu'autour de lui tout change et tout passe , tandis que vingt directeurs ont fait faillite , que trois ou quatre ont fait fortune , que les théâtres les plus en vogue ont vu leurs salles désertes ; que les genres ont été renouvelés, mêlés, confondus , bouleversés ; qu'il a fallu faire des dépenses énormes pour attirer le public , que les acteurs en renom sont devenus nomades, que les actrices détalent sontdevenues rares; que les auteurs ont eu des procès avec les directeurs , que les entrepreneurs de succès ont fait la loi aux auteurs , et qu'au milieu de tout cela le public a souvent gardé son argent dans sa poche malgré la longueur démesurée des

affiches, le spectacle de Séraphin a continué sa modeste fortune , et une fortune modeste qui va toujours son chemin vaut beaucoup mieux qu'un char brillant qui culbute. Vous me direz à cela que le directeur d'un théâtre de marionnettes a beaucoup moins de frais qu'un autre ; que sa troupe est toujours soumise à ses moindres volontés ; que ses acteurs ne murmurent jamais lorsqu'on leur donne un mauvais rôle; que ses actrices necabalent point entre elles pour se faire siffler. Mais , suivant moi , ce qui assure l'existence de ce spectacle, c'est que son public se compose en grande partie d'enfant , et les enfans sont beaucoup moins exigeans que les hommes; 'pourvu qu'on les amuse, ils sont contens et ne s'inquiètent pas si la pièce est bien écrite , bien conduite, bien intriguée. Il faut si peu de chose pour faire rire tous ces petits visages qui viennent là chercher le plaisir et la joie! l'aspect seul de Polichinelle suffit pour animer, pour enchanter toutes ces petites physionomies ; et il ferait beau voir que quelqu'un s'avisât de siffler PoUcliinelle ! les cris, les trépignemens des enfans en auraient bientôt fait justice. Ainsi donc^ jamais de chutes au théâtre de Séraphin. Heureux théâtre pour les auteurs !... Heureux public pour ce théâtre ! et nous ne prévoyons pas ce qui pourrait entraver la prospérité de ce spectacle de marionnettes , car il y aura toujours des enlans , du moins nous aimons à le croire.

Cependant , avec les enfans qui chez Séraphin sont les habitués , le noyau , la majorité du public , il vient aussi de grandes personnes. D'abord les enfans

ne viendraient pas tout seuls; il faut, pour les accompagner, une maman , une bonne , ou une gouvernante ; ce sont ordinairement les bonnes qui mènent les enfans voir les marionnettes. Mais les jeunes bonnes ont souvent avec elles des payses , celles-ci ont des cousins, ou de simples connaissances auxquelles elles donnent rendez -vous chez Polichinelle.

Ensuite il y a les jeunes gens qui , comme Bouchenot ( mais sans être gris cependant) , vont chez Séraphin dans le but de rire avec les jeunes femmes de chambre , auxquelles ils content des gaudrioles pendant la représentation des feux arabesques ; car les feux arabesques nécessitent une nuit complète dans la salle , c'est une espèce de fantasmagorie 5 le moment où l'on fait la nuit complète n'est pas le moins agréable de la soirée. Yous entendez alors de petits cris partir de différens points de la salle : ce sont les bonnes qui ont peur. Vous remarquez que les enfans ne crient jamais , ils sont beaucoup plus courageux que leurs bonnes.

Enfin , vous trouverez encore au théâtre de Séraphin des gens raisonnables , des gens âgés même , qui vont là sans enfans , et seulement pour se remémorer une récréation de leur jeunesse. Ils veulent voir s'ils prendront encore quelque plaisir aux scènes de Polichinelle et du Pont Cassé; ils voudraient oublier le temps qui a marché , et s'amuser comme aux beaux jours de leur printemps 5 mais ils ont beau faire , et y mettre de la complaisance ; le Petit Poucet , ou la Forêt aux Animaux , n'ont plus le même charme pour eux ; ils restent froids devant les danses

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de la mère Gigogne , ils ne sourient que du bout des lèvres aux bons mots d'Arlequin et de Gilles ! C'est que ce spectacle n'est plus fait pour leur âge, et que Ton ressent toujours un fond de tristesse dans un endroit où Ton ne va que pour chercher des souvenirs.

Or donc , Polichinelle avait déjà fait des choses admirables ; il avait rossé le diable , bu plusieurs verres de vin , et s'était deux fois changé en pot de fleurs, à la grande satisfaction de son pubhc, lorsque deux nouveaux spectateurs entrèrent dans la salle de Séraphin, s'annonçant d'avance, comme une tempête qui vient troubler un beau jour ; dès leur entrée , ils avaient fait tant de bruit , (^ue les enfans même avaient un instant détourné leurs yeux de la scène pour regarder vers la porte.

Vous devinez que ces deux nouveaux venus étaient Bouclienot et Timothée ; ce dernier , encore plus gris depuis qu'il avait pris l'air, posait sa main sur tout ce qu'il pouvait atteindre , cherchant toujours à se donner un point d'appui. Son camarade était encore plus bruyant que chez le traiteur, mais ses yeux étaient devenus si petits qu'à peine si on les apercevait.

« — Passez sur le quatrième banc , messieurs , il » y a de la place , » dit aux deux amis , une femme qui sert à la fois de contrôleur , de placeur et d'ouvreuse.

« — INous passerons où nous voudrons , chère « amie ! » répond Bouchenot en élevant la voix. « ÎNous avons pris des premières places... des plus

» chères... ainsi , nous pouvons aller partout et cir- » ciller où cela nous fera plaisir... Voyons d'abord » le sexe... Je veux faire mes frais, moi...

» — Silence donc là-bas ! f> disent quelques personnes impatientées par le bruit que font les nouveaux venus.

» -r- Prrrrout î » répond Bouchenot , » les mou-

)) tards qui voudraient nous faire taire! Ah!

» ah! nous les empêchons d'entendre Polichi-

» nelle ! Nous sommes ici pour notre argent ! nous » ferons du bruit si ça nous plaît. Dis donc, Timo- » tlîée , aperçois -tu une figure un peu émoustil- » lante ? »

Timothée , qui chancelait sans cesse , venait enfin de sentir quelque chose sous sa main gauche, et il s'appuyait avec délices sur ce qu'il avait rencontré. Mais bientôt une voix tremblante fait entendre ces mots :

(( Monsieur, voudriez-vous bien ôter votre main

» de dessus ma tête? vous me gênez Est-ce

» qu'on s'appuie comme cela sur la tête du monde ? »

C'était une vieille dame coiffée d'un immense chapeau vert pouvant à la rigueur passer pour un auvent, qui était assise à l'extrémité d'un banc, devant Timothée , et celui-ci avait empoigné le chapeau vert comme une rampe d'escalier.

,) — Ali ! belle dame ! » s'écrie Bouchenot , « ex- » cusez mon ami ; à coup sûr c'est sans intention )> qu'il vous a pris quelque chose... Comment, pof> lisson , vous prenez les dames par la tête ! . . . qu'est-

» ce que ça veut dire?... est-ce que c'est jamais par- » là qu'on entame l'entretien ? »

Timotliée a retiré sa main et balbutie des mots que l'on n'entend pas. La vieille dame murmure parce que l'on a déformé son chapeau , et la personne qui reçoit les billets dit à Bouchenot d'un ton fort sévère :

« l^fonsieur, on ne doit pas troubler le spectacle ; » si vous êtes venu ici dans cette intention , on va » vous rendre votre argent.

» — Laissez-moi donc tranquille , » répond Bouchenot , en lorgnant dans la salle ; « vous allez voir » que nous troublons vos acteurs , peut-être... Ces )) gaillards - là savent toujours leurs rôles parfaite- » ment! par exemple, je trouve qu'ils parlent tous » du nez comme polichinelle , on leur fait sans » doute prendre trop de tabac. Dites- moi , donne- » t-on le Font Cassé , ce soir ?

» — Oui , monsieur.

» — A la bonne heure... c'est une pièce classique , » je serai enchanté de la revoir... N'est-ce pas là- » dedans que l'on chante les canards Vont bien pas- » sée^ et tirelonplia !

» — Oui , monsieur.

» — Ah! bravo! délicieux! Timotliée , on va » chanter tirelonplia! Tu feras ta partie. Mon ami » a une voix dans le genre de celle de vos acteurs. » Ah! Timothée, viens la- bas... suis-moi, mon

» vieux , j'aperçois une figure assez drôlette en

ï) avant! »

Bouchenot passe à travers tout le jnonde sans de-

mander excuse et sans attendre qu'on lui fasse place ; il traîne Timotliée avec lui. Ces messieurs arrivent derrière deux bonnes dont l'une était assez gentille et l'autre horriblement laide. Bouchenot s'assied derrière la première , et dit à son compagnon :

'( Mets-toi a côté de moi.

« — Mais il n'y a pas de place , » répond Timotliée. . .

« — Assis-toi toujours , ça se fera , on se prêtera « un peu. »

Timothée se laisse tomber sur les genoux d'un monsieur qui semblait en extase devant les lazzis de Polichinelle.

•) — Vous êtes sur moi ! vous m'étouffez ! » crie le monsieur en recevant Timothée qui se laisse aller avec un extrême abandon.

D — Ça va se faire. . . tout à l'heure nous serons » très-bien , » dit Bouchenot.

Mais le monsieur se plaint toujours , le public s'impatiente , de toutes parts on crie : silence ! à la porte ! Enfin la dame contrôleur parvient à rétablir l'ordre en faisant reculer toutes les personnes qui sont sur la banquette occupée par les deux amis. Timothée se trouve avoir une place , son voisin n'est plus sous lui, et chacun peut voir le spectacle.

<, — j\'e craignez pas de vous appuyer sur moi, > belle blonde , » dit Bouchenot en s'adressant à la jeune fille qui est devant lui. « Adossez- vous... mes » genoux vous serviront de bras de fauteuil... et ils » seront plus doux , car je me flatte qu'ils ne sont » pas pointus. »

La jeune fille se contente de sourire sans répondre, et Bouchenot dit à Timothée :

" Ça prendra... fais comme moi... occupe-toi de » ton vis-à-vis , et tâche de ne point dormir sur l'é- » paule de ton voisin. . . Allons , Timothée , éveillons- » nous... l'amour nous appelle.

» — Mais il me semble qu'elle est laide... celle qui » est devant moi , » répond Timothée en cherchant à s'appuyer contre son voisin.

« — Laide!... pas du tout!... c'est le clair-obs- » cur de la salle qui te fais croire cela... elle a une » superbe tête africaine. Laisse-moi faire, nous al- .1 Ions leur payer du plaisir ; ici avec six sous de plai- » sirs on subjugue tous les cœurs... ça n'est pas cher. «

Les bonnes placées devant ces messieurs avaient chacune un enfant sous leur surveillance, c'étaient deux petits garçons qui étaient assis devant elles , et qui poussaient des exclamations déplaisir à chaque marionnette qui paraissait.

« — Ma bonne , ■> dit un des petits garçons à la jeune fille qui est devant Bouchenot, « qu'est-ce que » c'est doncque ce grand homme-là quia un bonnet >' pointu ?

» — Moncherami, » dit Bouchenot en avançant sa tête , « c'est Rotomago ou Croquemiiaine, qui vient » ici pour fouetter tous les petits garçons qui ne » sont pas sages; mais il ne vous fouettera pas, r- parce que vous êtes bien obéissant , et que vous « mangez de la soupe sans pleurer, n'est-ce pas, » jolie blonde?... Ah ! quelle jolie petite taille d'a- » beille !

» — Voyons, monsieur... vous m'empêchez d'en- » tendre le spectacle.

)> — x\li î parbleu , quand vous perdriez un des » brrrrout de polichinelle, voyez le grand mal- » heur! adossez-vous donc sur moi.

» — rSon, je n'ai pas besoin de m'adosser.

» — Vous avez des cheveux d'un blond délicieux.

» — Tant mieux.

» — Je donnerais mon petit doigt pour les natter.

» — Laissez-moi donc tranquille.

» — Vous seriez ravissante en Suissesse.

» — C'est possible.

' — Sont-ils bien longs?

,, — Qu'est-ce que cela vous fait?

)) — Frisent-ils tous seuls ?

„ — Ça ne vous regarde pas.

» — Ma bonne, » s'écrie le petit garçon d'un air effaré en regardant une m.arionnette, « qu'est-ceque c'est )) donc que Ce vilain-!à qui a des cornes sur la tête?

„ — C'est le diable , » répond la bonne.

» . — Tiens... C'estdrôle... ilressembleà papaLolo!

„ — Ce petit garçon a des saillies charmantes, » s'écrie Bouchenot , tandis que les deux bonnes se regardent en riant.

« — Soutenez-vous donc, monsieur, » dit le voisin deTimothée, « vous appuyez toujours votre tête rt sur mon épaule : c'est fatigant à la lin !...

j, — Allons, Timothée! redresse-toi donc ! » dit Bouchenot en secouant ie bras de son ami. « Tu veux » sans cesse dormir... Est-ce que tu deviens mar- » mote?... Cause donc avec ton vis-à-vis... la belle

» Africaine; je t'assure qu'elle n'est pas mal faite.

" — Ilegarde donc , ses mains sont routes et ont » Tair enfli''.

» — Ce n'est rien ; ce sont des engelures : ça n'em- » pèche pas le sentiment. Ah ! la toile baisse ; c'est » fini pour les marionnettes... jNous allons avoir les » feux arabesques... J'adore ce théâtre-ci; je n'y » étais pas venu depuis l'âge de sept ans, mais je veux » m'y abonner. . . Y venez-vous souvent, blondinette?

» — J'y viens quelquefois... quand on m'y en- » voie... Voyons, monsieur, ôtez donc vos mains. » Est-ce que vous avez besoin de les mettre là?...

» — C'est que je voudrais les réchauffer.

» — Va vous prenez mon... dos pour un poêle... » c'est sans gêne!...

» — Voulez-vous des plaisirs ? Qui est-ce qui veut » des plaisirs? « crie une vieille femme en se promenant dans la salle avec un grand panier rempli d'oubliés et de pain d'épice.

« — Par ici , la marchande! » dit Bouchenot ; « envoyez-nous votre panier. Je régale tous ceuxqui * en veulent... Vivent les plaisirs!... C'est léger!... » c'est casuel. . . c'est amusant !

tt — Combien monsieur en veut-il ? » demande la marchande.

» — Je vous dis de me passer votre boutique ! » J'achète toutes vos oublies!... je vous paierai ce >' que vous voudrez ! »

La marchande s'incline avec respect devant le monsieur qui agit en grand seigneur. Elle présente son panier à Bouchenot. Celui-ci prend des piles de

plaisirs ; il en donne par douzaines aux petits garçons, et en offre aux deux bonnes qui font d'abord des façons.

« — Prenez donc ! » dit Bouclienot ; « le plaisir » ne se refuse jamais , et il ne donne pas d'indiges- » tions.

« -- Ah ! ben, jo veux ben. Tant pis! » répond la bonne qui est devant Tiniothée. « Moi, j'aime tout » ce qui se mange. Prends donc, Louise ! »

Louise est la jolie blonde ; elle se décide enfin à accepter des oublies, et Bouchenot se penche vers Timothée, en lui disant à Toreille :

« Elles sont à nous !

» — Quoi ? )> répond Timothée.

« — Ah! tu n'y es jamais!... Tiens, prends des n plaisirs. .. et offre cette douzaine à ton voisin qui » te sert d'oreiller : c'est bien le moins que tu puisses » faire pour lui. »

Le voisin accepte d'un air très- reconnaissant la douzaine de plaisirs que Timothée lui présente. Bouchenot en distribue encore à quelques enfans qui sont près de lui , et ne rend le panier que lorsqu'il n'y a plus doublies dedans. Il paie la marchande qui lui fait une profonde révérence. En ce moment, la lumière de la salle disparaît : ce sont les feux arabesques que l'on va faire voir.

Bouchenot s'est hâté de se rasseoir; et tandis que Ton montre les tableaux , il cause de très près avec la jeune blonde, que la douzaine de plaisirs a beaucoup humanisée et qui n'a plus peur de s'adosser sur son voisin. Pendant l'obscurité il prend envie à Bou-

chenot de sassurer si les genoux de la petite bonne ne sont pas plus pointus que les siens \ déjà sa main s'est avancée furtivement et se flatte d'atteindre ce qu'elle cherche, lorsqu un cri ai^^u se tait entendre; toute la salle en a frémi, et le voisin de Timothéc en a laissé tombera terre sa pile de |)laisirs.

La dame contrôleur se liàte de rendre la lumière à son public; Bouchenot a retiré sa main, et se tient à une distance respectueuse de sa voisine.

« — Qu'est -ce qu'il y a... qu est-il arrivé? » demande-t-on de toutes parts.

C'était le petit bonhomme confié à la jeune blonde qui avait poussé le cri qu'on venait d'entendre. On s'aperçoit qu'il pleure encore en portant les mains à sa figure.

« — Qu'as-tu donc, Alexandre? » lui demande sa bonne.

L'enfant répond en pleurant :

« Pendant qu'on ne voyait pas clair. .. j'avais posé » ma tête sur tes genoux... parce que j'avais peur, » et puis quelqu'un m'a fourré son doigt dans le » nez... lîi ! hi! hi ! hi! hi! et m'a tout égratigné... « — Allons, taisez- vous, imbécile! > répond la petite bonne en rougissant ; >■ il fallait vous tenir à » votre place , et ça ne vous serait pas arrivé ! si vous » n'êtes pas sage , je ne vous amènerai plus aux Onix) bres Chinoises. •>

Pendant qu'on grondait l'enfant , liouchenot s'était levé et retourné pour rire à son aise delà méprise que l'obscurité lui avait fait commettre , et il allait redemander une seconde représentation des feux arabes-

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ques si brusquement interrompus par It'S cris dii petit Alexandre , lorqu'une jeune fille placée au fond du théâtre et qui vient j)Our la première fois d'apercevoir la figure de Bouclienot, dit à une femme qui est avec elle :

« Ah! mon Dieu... je ne me trompe pas!

» voilà ce monsieur qui est cause que j'ai j)erdu mon » chien... »

Le son de cette voix a fra.pjié Bouchenot ; i! regarde la personnequia parié , et reconnaît n)ademoiselie Prudence. En ce moment , celle-ci se lève à demi, et 8'adre>.8ant au jeune homme dont elle est séparée par trois ]>nnquettes , lui crie :

« Monsieur, et Moustache?... dites - moi donc » ce que vous avfz fait de mon pauvre Moustache? » En entendant prononcer le nom du chien , en reconnaissa'.it la maîtresse de Moustache, Bouchenot a pâli, un changement subit s'opère en lui ; il porte sa main à son front comme frappé de souvenirs, puis se penchant vers Timothée, lui dit, d'un ton qui n'est plus celui d'un homme gris :

« Yiens... alions-nous-en... partons!...

,> Comment , partir ? est-ce que c'est fini ? » murmure Timothée en se frottant les yeux. « — Oui... c'est fini... viens donc!... „ — ]Xon , ce n'est pas fini, il y a encore les ombres » chinoises , » s'écrie la jeune blonde en regardant Bouchenot d'un air tout surj.ris. Mais celui-ci ne fait plus la moindre attention à la petite bonne , et sans même lui dire adieu, il prend Timothée par le bras,

l'entraîne, et ne semble tranquille que lorsqu'ils sont dehors du théâtre de Séraphin.

Cependant , Timothée ne marchait qu'avec peine. Bouchenot parvient à le conduire insqn''à un fiacre, il Ty fait monter, se place j)res de lui , et se fait mener à leur domicile.

Le mouvement de l.i voiture a bientôt endormi Timothée; cette fois son compagnon le laisse se livrer au sommeil , et pendant qu'il dort il se dit :

« Je me suis conduit comme un imbécile. . . j'étais )' gris, . . le nom de ce maudit chien m'a tout de suite » dégrisé... J'ai dépensé beaucoup d'argent aujour- » d'hui... si Timothée se le rappelait, que dirais- » je?... Ces cent écus en or que j'ai trouvés dans » ma poche... faut -il dire à mes amis d'où ils me » viennent?... Je l'aurais dû peut-être... Cepen- » dant... j'ai juré de me taire... Un serment fait par

» force à des misérables ça n'engage à rien

» mais si je parle... ils m'ont menacé... et puis... » cet argent... George et Timothée me diraient de » n'y point toucher... de ne rien recevoir de ces... » Sacrebleu ! . . , c'est bien embarrassant ! Allons , dé- » cidément je me tairai. Timothée est gris , je lui » dirai ce que je voudrai , il ne se souviendra de » rien. >'

La voiture s'arrête. Boucheuut réclame l'assistance du cocher pour l'aider à porter Timothée jusqu'à son logement.' Le cocher y consent. On prend le dormeur sous les bras et on le monte au quatrième sans qu'il se réveille. La clé était sur la porte de la chambre des jeunes gens. George était déjà couché et en-

dormi. Bouchenot s'empresse de mettre Timothée sur un lit, et après avoir payé et renvoyé son fiacre , il se jette lui-même à côté d'un des dormeurs , en disant :

« Ma foi ! demain il fera jour ! »

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