‹ Moustache (volume 3)Chapitre 16 sur 25 · DES AMIS A UNE PREMIERE REPRESENTATION · texte numérisé non relu

DES AMIS A UNE PREMIERE REPRESENTATION

H s'est écoulé près d'un mois. Bouchenot ne rentre plus le soir coucher avec ses deux amis ; ceux ci présument qu'il est installé chez Henry, tandis que c'est chez leur voisine que Bouchenot a jugé à propos de s'installer.

Cependant , tout en cédant au penchant de son cœur et à la force des circonstances qui l'ont fait succomber, Cœlina dit souvent à son amant :

« Mais cette place que l'on t'avait offerte. . . tu » n'en veux donc pas ?

» — Si, si, mais j'ai le temps de la prendre, » répond Bouchenot.

» — Et si on la donnait a un autre?...

B — Oh ! que non... c'est chez un ami.

» — Mais s'il a besoin de toi pour l'aider?...

)) — Ça ne doit pas presser, . .ma chère amie , est-ce » que cela vous ennuie que je passe tout mon temps

» près de vous, que je vous mène chez le traiteur et > au spectacle, que je ne vous quitte pas?

» — Non, sans doute ; mais, malgré tout le plai- » sir que j'éprouve à être avec toi , je ne voudrais pas » nuire à tes intérêts. Et puis tout cet argent que » tu-dépenses avec moi... où donc le prends-tu?... » Yous étiez si gênés !

» — C'est une vieille créance dans laquelle je suis » rentré... D'ailleurs, nous ne dépensons pas beaur coup... Nous choisissons des traiteurs modestes... » et au spectacle nous ne nous plaçons pas aux avant- » scènes...

» — Cela coûte toujours.

» — Sois tranquille, quand je n'aurai plus rien , » j'irai trouver Henry, et je travaillerai d'une façon j) étourdissante. "

George, tout occupé de sa pièce, n avait pas revu Henry, et s'occupait peu de Bouclienot. Timothée travaillait toute la journée, et lorsqu'il voulait dire bonsoir à sa voisine, souvent elle était sortie avec Bouchenot. L'intimité qui régnait entre celui-ci et Cœlina n'était plus un mystère ; Timothée avait reporté sa tendresse sur mademoiselle Prudence; mais depuis le jour où il l'avait reconduite à son magasin, on n'avait plus permis à la grosse fille de sortir, parce qu'elle passait une journée dehors pour acheter du cordonnet.

Mais, un matin, George alla trouver Henry pour lui apprendre qu'on allait jouer sa pièce.

Lorsque le jeune auteur eut long-temps parlé de son ouvrage; des scènes sur lesquelles il fondait l'es-

poir d'un succès, Henry lui parla de ses amours , de sa Pauline, de ses charmes, de ses qualités, de tout le bonheur qu'il {jouterait près d'elle.

Chacun écouta l'autreavec attention. C'est toujours une preuve d'amitié ou tout au moins de savoir vivre... Dans le monde il y a bien peu de gens qui sachent vivre, car il y a peu de personnes qui sachent écouter.

Au moment de se séparer, George dit à Henry :

« A propos , es-tu content de Bouchenot , tra- » vaille-t-il bien avec toi ?

» — J'allais te demander de ses nouvelles, « dit Henry ; « je n'ai pas revu Bouchenot depuis le » jour de notre déjeûner, et je l'attends toujours. )> Cependant, s'il tarde encore , je serai obligé de » prendre quelqu'un autre , car je ne puis suffire » à la besogne que j'ai.

» — C est incompréhensible !... moi et Timothée

> nous le croyions avec toi... ce garçon-là est incor- » rigible!... dès qu'il a quelque argent dans sa po- » che, impossible de le faire travailler. . . mais comme » il le dépense très-vite, je ne conçois pas qu'il en ait » encore... dès aujourd'hui je parlerai à Timothée , ») il en sait peut-être plus que moi. »

George et Timothée se retrouvaient souvent, pour diner, chez un modeste traiteur, dont la carte était proportionnée à la bourse des étudiants. En revoyant son compagnon, Geonje lui dit :

« Sais-tu que Bouchenot n'a pas encore été chez

> Henry ?

» — Je n'en savais rien, mais cela ne m étonne

» pas. Depuis qu'il est l'amant de la voisine , il ne » bouge plus de chez elle!...

» — Il est donc 1 amant de mademoiselle Cœ- » lina?

» — Parbleu ! . . . ils ne sen cachent ni l'un ni Fau- » tre^ J'aurais cru plus de goûta notre voisine.

» — C'est-à-dire que tu aurais voulu être pré- » féré.

* — Oh! je ne pense plus à elle, j'aime bien » mieux son amie... mademoiselle Prudence, char-

» mante grosse fille! qui me disait toujours :

» Taisez-vous, mauvais sujet!... et qui , le soir où » je l'ai ramenée à son magasin, avait envie de valser » tout le long du chemin.

» — Ah ! tu fais la cour à mademoiselle Pru- » dence , toi ?

» — C'est-à-dire , que j'avais entamé sa con- » quête... mais on ne la laisse plus sortir... sous » prétexte qu'elle ne rentre pas !

» — Revenons à Bouchenot : devines-tu de quoi » il peut vivre depuis plus de trois semaines ? Il doit » avoir depuis long-temps mangé les quarante francs » qui lui restaient.

)) — Oh! certainement...

)> — Où donc trouve- t-il de l'argent?...

» — Je ne sais pas... à moins que... La voisine a > l'air d'être folle de lui... il se fait peut-être entrey> tenir par la petite enlumineuse !

» — Ah! fi... quelle idée!... si je savais Bouche- » not assez peu délicat pour se conduire ainsi , je ne n le re verrais plus..,

„ — Je me trompe peut-être... d'ailleurs, on » ne doit pas {>agner grand'chose à enluminer des » images.

» — Enfin , vois Bouchenot ; ce ne doit pas être >• difficile , puisqu'il est toujours chez la voisine. » Tâche de savoir ce qu'il fait... dis-lui que Henry » l'attend... ensuite, préviens-le qu'on joue demain » ma pièce. Je pense que ses nouvelles amours ne le » rendent pasencorc tout-à-fait indifférent aux succès » d'un ami... dis-lui que je compte sur lui comme sur » toi... c'est mon premier ouvrage... une réussite B peut m'ouvrir ie cliemin... tandis qu'une chute » me rendrait la route bien plus difficile à parcouï> rir. Tiens , voila deux places de galerie pour toi » et lui.

„ — Que deux places! J'en voudrais au moins » quatre.

» — Est-ce que tu as deux amis à y mener ?

» — (Certainement D'abord, Bouchenot y

» mènera la voisine ; et moi , je tâcherai que made- » moiselie Prudence y vienne,

» — Ah! ce sont des femmes que vous voulez

» mener avec vous au lieu d'avoir deux autres

» amis qui applaudiraient bien!... et c'est comme » cela que tu t'intéresses au succès de ma pièce... » Oh ! les hommes ! ils ne pensent que pour eux.

» — Sois donc tranquille ! les femmes applau- » dissent très-bien maintenant... Et puis elles rient » ou elles pleurent, ce qui vaut encore mieux... je » te réponds que nous ferons un tapage d'enfer!

» — Comment , un tap^age! pour troubler le » spectacle , l'interrompre?...

x — Mais... non... pour que ta pièce aille aux » nues...

» — Allons, tiens, voilà quatre places... Ah ! je » voudrais bien être plus vieux de deux jours.

» - Sois sans inquiétude! Ça ira bien. . . d'ailleurs » nous serons là.

» — Oh oui ! vous serez là I tout occupés de vos » belles et pensant fort peu à la pièce de votre ami !

» — J'applaudirai comme un sourd.

>' — Ce n'est pas cela : il faut applaudir modéré- « ment et à propos. Tâche surtout que Bouchenot » ne fasse pas de train comme c'est sa coutume , r> pour se faire regarder de toute la salle.

» — 11 se rappellera que c'est ta pièce... il ne sif- » fiera pas.

« — Oh ! vraiment il ne manquerait plus que cela.

» — C'est que tu sais que cela l'amuse beaucoup >' de siffler... Mais ta pièce... Oh! ne crains rien î » tu seras content de nous. »

En sortant de dîner Timothée se rend chez Cœlina ; il y trouve Bouchenot étendu dans un vieux fauteuil de paille qui lui servait de dormeuse , les pieds posés dans le four d'un poêle et fumant avec volupté une cigarette d Espagne , tandis que sa maitresse enlumir nait Les Aventures du peut Chaperon Rouge.

« — Tiens ! c'est Timothée I v s'écrie Bouchenot sans quitter sa position qui avait quelque chose d'asiatique.

MO(JSTACHE. 315

>' — Moi-même . . . Bonsoir, mademoiselle Cœ- « lina.

» — Bonsoir, monsieur Timotli«!e,.. Pourquoi » donc venez-vous si rarement nous voir ?

>^ — Ah! parbleu! vous n'y êtes jamais! à quoi » servirait que je vinsse?

» — Vous voyez bien que nous y sommes puis- » que vous nous trouvez.

» — C'est un hasard.

« — Ah ça ! dis donc, Timothée, est-ce que nous » ne sommes pas hbres d'aller nous promener, moi » et mon amante , quand ça nous convient ? » dit Bouchenot en lâchant une bouffée de tabac au nez de son ami. « Est-ce qu'il nous faut ta permission » pour cela ?

» — Je n'ai jamais dit cela!

» — C'est heureux !

» — Mais, par exemple, je voulais te dire que » Henry, qui t'avait offert un emploi près de lui , » est bien étonné de ne t'a voir pas revu depuis notre » déjeûner... Est-ce que tu as trouvé une meilleure » place que celle qu'il t'a proposée ?

» — Il me semble que je ne suis déjà pas si mal » ici , » répond Bouchenot en se couchant dans son fauteuil.

M — Monsieur Timothée, «ditCœlina, « je vous » prie de croire que ce n'est pas moi qui ai conseillé » à Bouchenot de ne point prendre la place que son w ami lui offrait 5 bien au contraire, car plusieurs » fois je lui ai demandé pourquoi il n'allait pas voir » M. Henry.

» — J'en suis persuadé , mademoiselle , mais si » les moyens de Bouchenot lui permettent de ne » rien faire!...

» — Timothée , sais-tu que tu m'ennuies beau- » coup ! » dit Bouchenot en interrompant son ami. « Si tu es venu ce soir ici pour faire le maître d'école » et me donner des leçons de morale, tu aurais aussi » bien fait de ne pas te déranger.

» — iNon , je ne suis pa^ venu pour cela ; mais » pour vous dire qu'on joue demain la pièce de » George, et que voilà des billets.

» — Ah ! bravo! à la bonne heure! parlons donc » comme cela , nous t'écouterons.

„ — Quoi ! c'est pour demain ? » dit Cœlina ; « ah! quel plaisir I... A quel théâtre est-ce?

» — Au Vaudeville , mademoiselle.

» — En combien d'actes, sa pièce?

» — En un acte.

» — Ah ! c'est bien peu !

» — Ce sera peut-être bien assez , » murmure Bouchenot en se dandinant sur son fauteuil.

« — Qu'est-ce que tu as dit, Bouchenot?...

» — Rien... je plaisantais... combien as-tu de » places?

» En voilà quatre pour nous trois.

» — Quatre pour nous trois ! >> dit Cœlina ; « vous avez donc quelqu'un à mener avec nous l

» — ]\on , mademoiselle , je n'ai personne , » moi... mais si vous avez quelqu'un... quelque » amie...

» — Allons! ne fais donc pas la bète! » dit Bou-

chenot en riant , « dis tout de suite à Cœlina »> que tu voudrais qu'elle y menât Prudence. Hum ! » grand serin! qui as reconduit cette jeune fille , et » ne lui as pas seulement demandé a voir sa petite » chambrette.

» — Je ne pouvais pas voir sa chambre, puisi> qu'elle est rentrée dans la boutique...

» — C'est égal, jeté dis que tu es un serin... Je » voudrais être pacha!... je te donnerais tout mon » sérail à reconduire.

» — Enfin, pensez-vous, ma voisine, que ma- » demoiselle Prudence puisse venir avec nous au » spectacle?

» — Ce sera bien difficile!... sa lingère n'est pas » de bonne humeur, depuis le dernier tour qu'elle » lui a joué...

» — Comment ! la grosse Prudence fait des tours n à la lingére! » dit Bouchenot ; « j'avoue que je ne » l'en aurais pas crue susceptible.

" — Est-ce que je ne t'ai pas conté cette aven- » ture?...

» — ?ion , vraiment.

*) — Ah î il V a de quoi mourir de rire I

» — Contez-nous donc cela , ma voisine, vous » serez bien aimable , » dit Timothée en allant s'asseoir près de Cœlina ; celle-ci quitte ses couleurs, et fait aux deux jeunes gens le récit suivant :

» D'abord , pour l'intelligence de cette his- » toire , il faut que vous sachiez , messieurs, que » la lingère chez laquelle travaille Prudence est une

» grosse maman énorme , qui doit peser entre deux » cent trente et deux cent cinquante. . . de ces femmes, » la terreur des omnibus, et pour lesquelles il faut » faire des portes et des fauteuils exprès. H y a trois » jours, madame Ballon, c'est le nom de cette dame, n avait affaire à Versailles ; craignant de ne pas » trouver de place à l'heure où elle voulait partir, » elle envoie Prudence, de grand matin, au bureau » des Gondoles. Mais, voulant être à son aise, et ne » se dissimulant pas à elle-même sa prodigieuse ro- » tondité, madame Ballon dit à Prudence : «Vous me » retiendrez deux places ; au moins, comme cela, je » ferai le voyage beaucoup plus commodément. »Pru- » dence fait la commission dont on l'a chargée, re- » vient, et dit à madame Ballon : « Je vous ai retenu » deux bonnes places, madame, et je les ai payées, » pour qu'on ne les donne pas à d'autres. » Lalingère » se met en route, elle arrive aux Gondoles quel- » ques instants avant que la voiture ne parte. Enfin, » on appelle les voyageurs pour l'intérieur, et on » demande : « madame Ballon ! — Me voici , dit la » grosse dame en se présentant ; mais vous devez » avoir deux places pour moi , et je vois déjà cinq » voyageurs dans l'intérieur; qu'est-ce que cela signi- » fie? Le conducteur regarde sa feuille et répond : il n'y » a qu'une place de retenue dans l'intérieur pour » madame Ballon. — Pourtant, monsieur, j'en ai fait « prendre deux... — Attendez, madame, attendez.;. » dans la rotonde, madame Ballon... ça yest... v'Ià fi les deux places qu'on vous a retenues : une dans » l'intérieur, et l'autre dans la rotonde!

» — Ah î Ja fichue bête ! » s'écrie la grosse hnr> gère; « je retiens deux places pour être à mon aise, » et elles les prend séparées! » Tous les voyageurs se » mirent à rire de l'aventure qui arrivait à ma- » dame Ballon, mais aucun ne voulut changer de )) place, et là grosse maman fut très-mal à son aise » pendant toute la route , tandis que derrière elle » elle payait une place vide. Vous jugez si à son re- « tour elle gronda Prudence , et voilà pourquoi je » doute qu'elle veuille lui permettre de sortir ; mais » cela ne m'empêchera pas d'aller le lui demander. »

Bouchenot rit beaucoup de l'histoire de madame Ballon; Timothée cherche à excuser Prudence en disant : « Après tout, si la lingère lui avait bien expli- » que qu'elle voulait deux places dans le même en- » droit, cette pauvre jeune fille neseserait pas trom- » pée.

» — C'est très-bien ce que tu fais là, Timothée, » dit Bouchenot; « il faut toujours excuser la femme » que l'on aime!... Cœlina dirait les plus grosses bê- * lises, queje les soutiendrais comme des traits d'es-

« prit... mais elle n'en dira pas, ma Cœlina

» car c'est un assemblage de grâce... de malice... de » gentillesse. . . Oh ! fée que tu es î . . .

" — Voyons, Bouchenot, tenez- vous donc tran- » quille...

« — Non, je veux t'embrasser et t'idolâtrera la » face des deux mondes ! »

Timothée prend son chapeau pendant que Bouchenot embrasse sa maîtresse, car on fait toujours une singulière figure à regarderies autres s'embrasser, et la

figure s'allonge encore davantage lorsque les caresses s'adressent à une femme à qui Ton a fait la cour, et près de laquelle on n'a pas réussi.

« — A demain, » ditTimothée; « je viendrai vous » prendre à six heures... Si mademoiselle Prudence » peut venir, elle sera ici à cette heure-là, et nous » partirons tous ensemble.

V — C'est convenu. »

Le lendemain était un grand jour pour George; il faut avoir fait représenter des pièces de théâtre pour connaître cette émotion, ce trouble, cette impatience, ce malaise qu'on éprouve le jour où Ton donne son premier ouvrage. Pour quelques auteurs cette crise nerveuse se reproduit à chacune de leurs premières représentations ; pour d'autres, elle passe avec l'habitude de se faire jouer; les uns fuient du ihéàtre pendant qu'on donne leur pièce, et n'ont pas le courage d'assister à leur défaite ou à leur triomphe ; les autres, plus philosophes, se placent dans la salle afin de mieux juger l'effet de leur ouvrage, et demeurent impassibles aux applaudissemens ou aux sifflets. On dit aussi qu'il v en a qui vont s'ap|;laudir eux-mêmes ; on ne dit pas qu'il y en ait qui aillent se siffler.

Ce soir-là la salle était pleine, cela fait à la fois plaisir et peur à l'auteur ; il voudrait beaucoup de témoins de son succès , il en voudrait peu de sa chute. Avant que l'on ne joue sa pièce, son œil, collé au trou de la toile, regarde dans la salle et y cherche des amis... il n'en trouve jamais assez; il voudrait, sur tous les visages, lire la bienveillance et des dispositions favorables à son ouvrage ; mais le

moindre bruit Tinquiète, et pour lui îe criaillement d'une porte qu'on ouvre ou qu'on ferme ressemble toujours à un sifflet.

George est sur le théâtre avant que Ton ne représente la pièce qui doit précéder la sienne ; il se place au trou de la toile et regarde dans la salle. Au balcon il aperçoit Henry assis derrière une jeune personne charmante , qui semble un peu confuse de se voir le point de mire des lorgnons et des lorgnettes ; c'est Pauline (jiraumont. Une dame d'un certain acre l'accompagne; Henry a donné un billet à cette dame , chez laquelle il se trouve quelquefois avec Pauline, et par une extrême faveur, M. Giraumont a bien voulu consentir à ce que sa fille allât au spectacle avec cette dame, qui à la vérité ne lui a pas dit qu'elle tenait le billet de Henry, et que le jeune homme les y accompagnerait ; car le vieux négociant est toujours d'une extrême sévérité, et quoiqu'il témoigne plus de bienveillance à Henry, quoiqu'il lui ait permis de venir quelquefois chez lui , les amans n'ont encore que des espérances. C'est donc un grand bonheur pour eux de pouvoir passer une soirée entière ensemble , et sans être sous les yeux d'Argus et d'importuns; pour eux le spectacle sera toujours amusant , les pièces toujours bonnes , les plus mauvaises leur sembleront trop courtes î ils craignent tant de voir arriver la fin de cette soirée !... Mais demandezleur ensuite ce qu'ils ont vu, ils seront bien embarrassés pour vous le dire.

» — Bon, voilà un ami, » se dit George, « cher- » chons les autres maintenant. » En parcourant de

92â MOUSTACHE.

l'œil les fangs pressés de la galerie , le jeune auteur ne tarde pas à apercevoir Tiinothée et Bouchenot; près de celui-ci était mademoiselle Cœlina , coiffée d'un petit chaj)eau rose, sous lequel sa physionomie mutine avait presque un air raisonnable. Sous sa toilette modeste , mais décente , personne n'aurait deviné une enlumineuse. A côté de Cœlina se tenait bien roide et bien droite une grande et forte fille, haute en couleurs, coiffée à la chinoise, avec un petit crochet en cheveux sur chaque tempe.

C'était mademoiselle Prudence , qu'à la prière de Cœlina madame Ballon avait bien voulu consentir à laisser aller au spectacle, et qui n'avait pas assez d'yeux pour regarder autour d'elle , parce que c'était la première fois qu'elle allait dans un grand théâtre.

Timothée venait ensuite. De temps à autre , il glissait un petit mot à sa superbe voisine, et celleci lui répondait toujours de manière à lui prouver qu'elle ne l'avait pas compris.

» — Ils sont la! » se dit George, « ils soutiendront » ma pièce de tout leur pouvoir, j'en suis sûr... Ah ! » pourquoi n'ai - je pas pu remplir toute la salle » d amis aussi dévoués! alors je serais bien tran- » quille. »

La première pièce est jouée ; la salle est pleine , sauf quehjues loges louées où l'on n'est pas encore venu. Bouchenot se lève à chaque instant et regarde dans les loges en faisant tout haut ses réflexions :

« C'est bien garnie!... Voilà une femme là -bas « qui n'est pas mal... Je connais cette figure-là...

A Cœlina , vous me pincez, chère amie... Qu'est-ce » que c'est que ces inouvemens de jalousie? Écou- » tez donc, ma clière , avant de vous connaître je » n'étais pas caclié sous des feuilles de papier coiniiie » un ÎVeufcliàtel !... Ah I n'est-ce pas Elvma que je » vois à Tavant-scène?...

^ — Qu'est-ce que c'est qu'Elvina , monsieur? » — C'est une figurante de l'Opéra.

» — Vous avez donc connu tout Paris?

» . — INon ! je n'ai pas connu tout Paris , mais je » suis assez répandu... Ah! mon Dieu! qu'ils sont » longs à commencer! c'est détestabie. »

Timolhée regarde Bouchenot en lui disant à voix basse :

» Est-ce que tu vas cabaler, toi ?

» — ÎNon , je ne vais pas cabaler ; mais je peux » bien dire qu'ils sont trop longs à commencer... » C'est ridicule.

B — Ce nest pas à nous à dire cela.

» — Ah! es-tu bête , est-ce que je n'oserai pas me » moucher non plus parce que la pièce est de p George?... Tiens! voila lïenry là bas au balcon... » Ilcause avec une bien jolie femme... Le polisson... » — INe j)arle donc pas si haut, Bouchenot, » tout le monde le regarde.

rt — Ahl tu m'ennuies... Fais la cour à ta grosse, » ou achète-lui un sucre d'orge , ça vaudra mieux... « Sais-tu quelle est cette J€ane personne qui cause » avec llenrv ?

» — C'est probablement la demoiselle dont il » ©pus a parlé. .. celle qu'il espère épouser.

» — Fichetre ! je l'aimerais mieux dans mon lit « qu'une puce ! Ave !... Cœlina , vous me faites des » bleus... vous me tatouez d'une façon qui n'est » pas agréable!... Allons ! la toile donc!...

« — Tu devrais demander ton argent , Boucbe- )> not , ce serait plus drôle.

» — Chère Pauline! que je suis heureux ce soir!,.. » et pourquoi n'ai -je pas le pouvoir de prolonger » toutes les pièces que Ton nous donne ! » dit Henry en se penchant vers la jeune personne qui est assise devant lui et en lui parlant bien bas , mais de très-près. Celle-ci se retourne à demi , et regarde tendrement le jeune homme, en balbutiant :

a Oh ! moi aussi je suis bien heureuse... bien con- » tente ; jamais je n'ai eu tant de plaisir au specta- » cle!...

R — Est-ce la pièce que vous venez de voir qui » vous a ainsi amusée ? »

La jeune fille sourit , baisse les yeux , et soupire, tout en murmurant :

« La pièce... Mon Dieu... je ne sais pas du tout » ce qu'ils ont dit!...

„ — Chère Pauline!... quand donc pourrai -je » librement vous parler de ma tendresse , vous ré-

» péter à chaque instant que je vous adore?

D Quand donc votre père consentira -t -il à nous » unir ?...

» — Attendons... espérons !

» — Ah! j'attendrais sans me plaindre si je pou- » vais comme ce soir être toujours près de vous !

j) — Mademoiselle Prudence , approchez - vous

» donc de mon côté , » dit Tiniotliée en s'adressant à sa grosse voisine. « Vous serez mieux...

» — Merci , monsieur Timotliée , je suis très- » bien...

» — Etes -vous contente d'être au spectacle?...

» — Je crois bien 1 je n'avais encore été que chez » Séraphin et aux Funambules.

» — Moi , je suis surtout très -heureux... de me » retrouver avec vous, mademoiselle... à qui je » pense sans cesse depuis que j'ai eu le plaisir de » vous reconduire... l'autre soir.

*» — Ah! oui, que par parenthèse je me suis » tant crottée ce soir-là!... Dieu!... en avais-je de » la crotte ! . . .

» — Et vous rappelez- vous ce que je vous ai dit » en chemin , mademoiselle?

» — Non , monsieur, je ne m'en souviens pas du » tout.

» — Je vous ai dit , mademoiselle , que je m'es- » limerais bien heureux de faire naître dans votre » cœur un sentiment qui...

B — Prenez garde , vous me marchez sur le » pied.

» — Pardon , mademoiselle , c'est sans inten- » tion... Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il me » serait bien doux de faire naître dans votre cœur » une étincelle du feu que vos beaux yeux...

» — Oh! bon! voilà les musiciens qui arrivent ! » Cela va recommencer, n'est-ce pas ?

» — Oui, mademoiselle. »

Et Timothée juge prudent de ne point poursuivi'e

sa déclaration , parce qu'en ce moment Prudence est trop préoccupée du spectacle pour écouter ce qu'il lui dit.

Enfin on frappe les trois coups pour commencer la pièce de George; il était temps, car Bouchenot s'impatientait et tapait des pieds en criant contre la longueur de Tentr'acte ; mais à ce signal tout le monde sassied et le calme renaît dans la salle. Bientôt la toile se lève et chacun se dispose à écouter.

Pendant la première scène Bouchenot se retourne souvent pour regarder une femme assez jolie qui est à côté d'une loge restée vide; Cœlina , que les distractions de Bouchenot impatientent , pince fortement son amant en lui disant :

i' Finircz-vous de regarder cette femme? »

Bourhenot pousse un léger cri. Le parterre dem?n<u' du silence , et T'.moihéc dit à Prudence :

« Celte scène-là t'st un peu longue. »

A quoi Tapprenlie lingèrerépontl :

« Oh! je ne suis pas pressée, moi !

» — C'est froid ! » dit Bouchenot à la seconde scène, i. Il faudra faire bien des coupures là-de- » dans!...

3» — Yeux-tu te taire! » répond Timothée.

« — Je dis cela entre nous... Je suis bien le » maître d'avoir mon opinion. »

Cependant Faction s'engage , et la pièce devient plus attachante; mais il arrive du monde dans la loge qui était restée vide derrière Bouchenot. Au bruit que font les nouveaux venus en s'asseyant, en

laissant retomber les banquettes, le public s'impatiente, et Bouclienot qui veut toujours se faire remarquer crie : Silence donc ! de manière à assour* dir toute la salle.

Parmi les personnes qui viennent de se placer dans la loge est un homme d'une quarantaine d'années , dont les traits sont mâles et fortement prononcés, le teint très- brun , et la chevelure épaisse ; ajoutez à cela un grasseyement assez marqué en parlant , et vous reconnaîtrez un habitant des provinces méridionales. Sa mise annonce l'opulence, et ses manières sont celles d'une personne qui va dans le grand monde.

Ce monsieur vient de se placer sur le devant de la loge , lorsque Bouclienot se retourne et rencontre ses regards. Tous deux se fixent quelque temps. Une expression de surprise se peint sur la figure de l'é* tranger; celle de Bouclienot exprime l'effroi, la terreur. Il devient pâle, tremblant; puis, détournant enfin la tète , se hâte de prendre son chapeau , se lève, enjambe la banquette, malgré les murmures de toutes les personnes placées derrière lui , qui trouvent très -mauvais qu'on veuille sortir au milieu du spectacle.

<f — Où donc allez-vous? » s'écrie Cœlina en voyant Bouchenot se lever.

« — Je m'en vais...

» — Comment ! vous vous en allez au milieu de t la pièce ?

* — Oui, je me trouve indisposé... laissez -moi » sortir...

MOISTACHE.

» ~ Mais restez donc... cela va se passer... je » vais vous donner des pastilles de menthe... Re- » viendrez-voiis au moins? *

De tous côtés on entend :

« Voyons! monsieur, voulez- vous vous asseoir?...

» — Vous tiendrez-vous tranquille?...

» — On ne sort pas pendant la pièce.

y> — Silence donc à la galerie !

» — Moi , je veux sortir... je me sens indisposé... »

En disant cela , Bouchenot se fait jour à travers tout le monde et sans oser tourner la tête , de peur de voir encore le monsieur qui est dans la loge ; il pousse les uns, bouscule les autres, et parvient enfin à sortir de la galerie.

« — Voilà un petit monsieur bien amusant au » spectacle ! » dit une personne placée derrière Bouchenot ; » mais il faut espérer que maintenant B nous pourrons entendre la pièce nouvelle. »

Cette personne se trompait , car au bout de cinq minutes Cœlina n'y tient plus ; elle se lève à son tour, en s'écriant :

a II ne revient pas... il faut absolument que j'aille » voir ce qu'il a... Pardon, messieurs... excusez, » mesdames , permettez-moi de passer.

» — Ah ! quel supplice !

» — Mais , madame , vous sortirez tout - à - » riieure... après la pièce...

» — Vous interrompez le spectacle.

» — Il fallait donc sortir en même temps que ce « Monsieur. »

Cœlina va toujours son train, poussant, se gUs-

sant, marchant sur les pieds, sur les robes, sur les petits bancs ; elle arrive enfin à la porte de la galerie.

Au bout d'un moment , Prudence , détournant ses yeux qu'elle avait presque constamment fixés sur le théâtre, s'aperçoit que son amie n'est plus auprès d'elle ; elle pousse un cri de surprise , en disant :

« Eh bien ! où est donc Cœlina ?

f — Chut! silence! à la porte! » crie-t-on de toutes parts.

0 — Elle va revenir... n'ayez aucune crainte , » dit tout bas Timothée à la grosse fille.

« — Mais je veux savoir où elle est, moi... mon » Dieu! pourquoi donc est-elle partie sans moi?...

» — Elle se sera trouvée indisposée.

» — Et vous croyez que je vais la laisser être » malade toute seule. .. ah! par exemple, ce se » rait d'un bon cœur... oh! je vais la retrouver...

» — Mais restez donc à votre place... nous sorti- » rons après la pièce. .

» — INon... non! oh bien! j'aime mieux Cœ- » lina que votre pièce... à laquelle je ne comprends V rien du tout... je veux la retrouver. »

Et mademoiselle Prudence prend le même chemin que son amie , et Timothée craignant qu'elle ne se perde dans un théâtre qu'elle ne connaît pas , se décide à la suivre, si bien qu'ils sortent tous deux , accompagnés des plaintes , des murmures de la salle entière , que ce mouvement continuel met en révolution , à tel point que le spectacle en est interrompu , et que l'on fait recommencer toute une scène aux acteurs.

3âO MOUSTACHÏ.

Et pendant ce temps-là H^nry et Pauline échâïigeaient de doux regards , sans prendre plus de part àcequise passait dans la salle, qu'à ce qu'on jouait sur le théâtre.

Et malgré tout cela , la pièce de George réussit.

« — Il y avait pourtant une terrible cabale dan$ » la salle! « dirent les acteurs au jeune auteur, après la représentation de son ouvrage , et celui-ci répondit:

M C'est vrai , on a fait beaucoup de bruit, mais » heureusement j'avais là de bons amis qui m'ont » bien servi. »

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