‹ Moustache (volume 3)Chapitre 15 sur 25 · BERO ET LEA>'DRE · texte numérisé non relu

BERO ET LEA>'DRE

C'est George qui réveille ses camarades en allant de grand matin leur crier aux oreilles :

« Mes amis ! mes bons amis... éveillez-vous! » Vous ne savez pas la bonne. . . l'excellente nouvelle! » ma pièce est reçue... reçue... entendez-vous? eton » va la mettre sur-le-champ en répétition... allons, )) félicitez-moi donc. »

Bouclienot se met sur son séant et regarde George, qui, pour la première fois de sa vie, saute et danse en chemise dans la chambre ; pendant ce temps, Timothée étend les bras en murmurant :

« Est-ce vrai que j'ai crevé un tapis de billard ?

» — Oui , mes chers amis , » reprend George , « j'ai vu hier le directeur; il a été satisfait de mes « corrections , et ma pièce va être jouée.

» — Tant mieux, je suis enchanté ! » ditBouchenot, « tu peux être sûr que nous serons là pour t'ap- » plaudir.

« — Oui... oui, nous serons là, » ditTimothée. » iMais, mon Dieu ! qu'est-ce que nous avons donc " fait hier, Bouclienot?... il me semble que tu m'as » mené jouer au billard, boire du punch , dîner )' chez le traiteur... avec du Champagne, des truffes...

•> ^- Diable I messieurs , » reprend George , « il me » paraît que vous n'avez pas ménagé les quarante )) francs qui vous restaient à chacun!

» — Timothée ne sait ce qu il dit,» dit Bouchenot, » nous n'avons presque rien dépensé. Le fait est qu'en » sortant de déjeuner il était gris ; je lai fait entrer » dans un café où il s'est endormi en croyant iouer » au billard. Ensuite nous avons été dîner chez un » modeste traiteur à deux francs par tète ; et de la , » je l'ai régalé des ombres chinoises; mais comme il » y dormait continuellement sur l'épaule de ses y voisines, je Tai ramené ici un peu avant la fin du » spectacle. Voila ce que nous avons fait hier.

'> — C'est singulier! » dit Timothée, » je me fi- » gurais avoir crevé unbillard... avoir jeté un verre » de vin au nez de quelqu'un. . . enfin, il me semblait » que nous avions dépensé beaucoup d'argent. .. et le » fait est qu'en visitant mon gousset, je vois que je V n ai rien dépensé du tout.

» — Mon pauvre Timothée! tu étais tellement » étourdi hier , que tu ne dois te souvenir de rien. » Oh! je ne te conseille pas de boire beaucoup, car tu » ne peux pas supporter le vin.

» — Je n'en ai pas envie non j)lus, » répond Timothée en se levant, « cela m'a donné un mal de tête! » Mais c'est égal, il ne s'agit plus de flâner

» nous jjouvons sortir naintenant... je vais aller à » mes cours. . . Oli ! je vais travailler, réparer le temps » perdu.

•> — Moi, je vais courir chez un copiste, » dit George , « il fera mes rôles, et je ferai avec mon » brouillon un double du manuscrit. »

Tout en parlant, George et Tiniotîiée se hâtaient de s'habiller, tandis qu'au contraire Houdienot s'étendait avec volupté dans le lit qu'alors il occupait seul, en disant :

« Ma foi on est très-bien au lit... dans de bons » draps... A proj)OS, messieurs, la petite voisine ne » nous a pas oubliés... nos deux couchers soiit bons » inaintenant... et elle a mis jusqu'à des rideaux a « la fenêtre!... Oh! les femmes! ça pense a tout!...

» — J'irai la remercier dès que j'aurai le » temps, » ilit George; >• l'heure me presse, je[)ars : rt au revoir, mes amis.

» — Je m'en vais aussi , • dit Timothée en suivant George... < Eh bien! Bouchenot, tu ne te lèves donc » pas, paresseux?

'' Si fait, tout-à-l'heure... c'est (jue j"ai comme » une courbature.

» — A ton aise... mais tu sais que Henry t'at- » tend. ..

" — Oui... oui ! ■'■

Les deux jeunes ^^cns sont partis, et Bouchenot se refourre dans son lit eu se disant : « îîenrv m'attend! » Henry m'attend!... ils me répètent toujours la » même chose — Je ne suis pas pressé d'v aller moi... » je m'ennuierai beaucoup là, avec ses écritures aux-

» quelles je ne connais goutte. Après tout, quand je » n'aurai plus le sou dans ma poche il sera temps » d'aller travailler. Voilà qui me semble parfaite- • ment raisonné. Sur ce, tant pis I je me dorlote! » Après être resté au lit et 's'être dorloté encore plus d'une heure, Bouchenot se décide pourtant à se lever ; tout en s'habillant, il compte son or, en se disant :

« Je l'ai fait danser un peu vite hier, mais on ne » ribote pas tous les jours!... La petite blonde de » chez Séraphin était gentille, pourtant elle ne vaut pas » la voisine, et d'ailleurs une bonne... fi donc! c'est » bon quand on n'a pas le moyen de mettre le pot- » au-feu. Je vais aller faire la cour à la voisine; .) d'abord c'est bien le moins que je la remercie pour » la peine qu'elle a prise de nous acheter des draps, » des oreillers et des rideaux... Mais si chez elle je « venais à rencontrer cette grosse Prudence... qui » m'a reconnu hier chez Séraphin... et qui me re- » connaîtrait également ailleurs... hom!... je la » trouve affreuse maintenant, cette grosse fille-là... » Hier, quand elle m'a parlé de Moustache, je n'ai » pas été maître de ma terreur... j'ai si peur de me » trouver compromis !... car , au fait , je puis être » compromis, moi... on pourrait me faire un crime » de n'avoir pas révélé ce que j'ai vu..- D'un autre » côté, si je le révélais... les autres qui m'ont promis » de me tuer à la moindre indiscrétion ! . . . Ah ! mau- » dit chien ! c'est toi qui m'as mis dans la position » critique où je me trouve, en me conduisant dans » cette infernale maison que tu connais si bien. » Bouchenot reste quelques instans plongé dans ses

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réflexion?!, lùifin il prend son parti et se dit : « Après » tout... quand je me rendrais malade, je ne puis ') pas revenir sur ce qui est arrivé !... Comment )' pourrait-on jamais savoir que j'ai découvert ce qui » se passait dans cette maison?... Ce n'est pas Mous- )' tache qui le dira! ni ces hommes... d'ailleurs ils » ne savent pas qui je suis, et j'espère bien ne les » rencontrer nulle part ; quant à cette grosse Pru- » dence, je pense que je m'alarme à tort... Certai- » nement elle ne sait rien du tout ; ce ne serait donc » que son parrain qui pourrait être un de ces misé- » râbles. . . et cependant mademoiselle Prudence a dit » que son parrain était jardinier fleuriste, et avait » quitté Paris depuis trois semaines pour retourner » dans son pays. Si je rencontre Prudence chez Cœ- » lina, je la f ^rai jaser sans qu'elle se doute de rien. » En attendant , allons faire la cour à la voisine et » couper l'herbe sous le pied à notre ami Timothée. "

La petite enlumineuse était en train de travailler lorsque Bouchenot entre chez elle , ce qu'il a pu faire sans la déranger, parce que les grisettes laissent ordinairement leur clé sur leur porte, excepté lorsqu'elles sont en tête-à-tête avec leur amant ; alors on n'oublie pas, tout en allant et venant, de retirer la clé sans faire semblant de rien ; et on a parfaitement raison : il ne faut jamais s'exposer à être interrompue dans le beau milieu d'une conversation; on ne retrouve pas toujours ce que l'on allait dire.

« — Bonjour, voisine, » dit Bouchenot en s"approch ant de Cœlina.

" — Bonjour, voisin... pardon si je continue de » travailler, mais c'est pressé,

» — Faites , je vous en prie. Si je pensais vous » déranger, je ne viendrais pas. Est-ce encore Adam » et Eve que vous enluminez '

'1 — Non, c'est autre chose Prenez donc une

» chaise.

» — ÎSe faites pas attention.

» — Dites donc, vous avez ramené votre ami » dans un joli état hier au soir !

» — Comment ! vous avez su cela ?

» — Sans doute , ma porte n'était point fermée.

» — • Et vous ne m'avez rien dit.

» — Oh! quand on ne m'appelle pas , je ne me » présente jamais , je craindrais d'être indiscrète... » d'ailleurs , entre voisin , il ne faut pas s'espion- » ner!... fi donc! A la vérité, j'entends tout ce » qu'on dit dans l'escalier; mais^ dame! ce n'est » pas ma faute , je ne peux pas me boucher les » oreilles.

n — Oui... hiernousavonsassezbiendîné... aucun » excès pourtant , mais Timothée ne sait pas boire. .. » il a la tête très-faible ! la moindre chose lui fait » mal!... C'est un garçon auquel il faut beaucoup » de ménagemens en tous genres.

» — Ah ! vous croyez ? Pauvre jeune homme ! » c'est bien triste !

» — La moindre folie le rend malade... il a la » poitrine faible.

» — Vraiment?

» — Règle générale : si vous avez la poitrine dé-

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» licate , ne soyez pas amoureux. Mais , malheureu- » sèment , on ne veut pas écouter les conseils de la i> raison !...

» — Et c'est pour ça que la guimauve est si chère ! » A propos , voisin , vous étiez peut-être venu pour » me (Jemander quelque chose... quelque service ?

» — ÎNon, jolie voisine ; j'étais venu d'abord pour » vous remercier pour moi et mes amis de la peine )' que vous avez bien voulu prendre en arrangeant » notre chambre , en nous achetant tout ce qui nous » manquait.

" — Ah! il y a encore bien des choses qui vous » manquent; mais du moins vous avez le nécessaire, » et c'est le principal... Par exemple, j'ai dépensé » tout l'argent que vous m'aviez donné... d'ailleurs » j'ai écrit... ma note est là , vous verrez.

» — \'ous plaisantez... est-ce que nous compterons » après vous ?

» — Si , si , je veux que l'on compte , moi. . . Vos )' amis sont sortis ?

r> — Oui ; la pièce de George est reçue , on va la » jouer; il est dans l'enchantement.

» — Ah 1 tant mieux ! ça fait que j'irai au specta- * cle! car j'espère qu'on me donnera un billet pour » l'aller voir. . . cette pièce !

j> — Et je vous demande d'avance la permission de » vous offrir m.on bras pour vous conduire au spec- » tacle.

» — Très-volontiers , monsieur, si toutefois

» vous n'avez personne autre à mener.

>■> — Ponrrais-je en avoir d'autres... loi'sque vous » voulez bien m'accepter pour cavalier?...

» — Si cela devait faire de la peine à quelqu'un... » oh ! je ne le voudrais pas.

» — A qui voudriez-vons donc que cela fît de la » peine ?

> — Mais... à une de vos maîtresses...

.) — Des maîtresses ! je n'en ai pas!...

» — Pas du tout ! ... oh! ce mensonge! vous en n avez toujours au moins une... vous n'avez point la » poitrine faible , vous.

» — INon , grâce au ciel , je suis un gaillard sort lide ! Mais depuis quelque temps nous étions si

* malheureux Est-ce que l'on peut songer à Ta-

« mour quand on n'a pas de quoi dîner ?

„ — Si j'avais un amant et qu'il fût malheureux, )i croyez-vous donc que je l'en aimerais moins pour » cela ?

» — C'est que vous êtes vraiment sensible , vous ! » toutes les femmes ne pensent pas ainsi ! Il en est j> tant auxquelles il faut avant lout des plaisirs, de » la toilette! quand leur amant ne peut plus leur » offrir cela , elles lui tournent le dos.

,) — Ces femmes-la ne savent pas ce que c'est que « l'amour ! . . .

„ — Aussi , on ne les adore pas comme vous î

„ — Âh ! bah î laissez-donc , on les aime bien plus » au contraire 1 on les accable de présens, de galan- » teries! on se met en quatre pour leur plaire, on leur » parle comme à des divinités ; on supporte , sans se » plaindre, leur humeur, leurs caprices! et souvent

» même leurs infidélités ! tandis que nous , pauvres n filles , qui ne savons qu'aimer bien sincèrement , » on nous prend sans amour et on nous quitte sans » regrets!...

» — Ah ! voisine , j'espère que vous ne croyez » pas tous les hommes capables de se conduire ainsi ?

» — Ma foi! d'après les échantillons , il me sem- » ble que Ton peut juger les pièces. Deux fois j'ai été » faible, j'ai cédé au penchant de mon cœur; et » j'en ai été tristement récompensé! L'un m'avait » prise par caprice , l'autre par intérêt ; ni l'un ni w l'autre ne m'aimait.

« — Voisine , il faut essayer une troisième fois , » ce sera la bonne. . . Il y a un proverbe qui dit : que » la troisième fois fait feu...

)) — Kon... je ne veux plus aimer... les hommes » sont trop perfides!

» — Je ne le serais pas , moi , si j'avais le bonheur » de vous plaire...

» — Vous feriez tout comme les autres !

» — Oh ! non , je serais si heureux d'avoir une » petite maîtresse jolie, bien faite, aimable, spiri- » tuelle comme vous ! . . .

» — On nous trouve toujours charmantes quand » on nous fait la cour.. . mais après...

» — Après, on doit vous idolâtrer... vous divini- » ser... vous...

» — Voyons, monsieur Bouchenot, ne remuez pas

» ma chaise, vous me feriez faire des bêtises sur mon

» ouvrage... Qu'est-ce que nous disions donc tout-

j» à-l'heure,..?

» — Je ne m'en SOU viens plus... vos jolis yeux me » font tout oublier. . .

y, — Ah ! vous me disiez nue la pièce de M. George r va se jouer,, . et que nous irions au spectacle...

y> — iSous n'avons pas besoin d'attendre sa pièce » poury aller; et quand vous le voudrez, je suis tout « prêt à vous y conduire, . .

» — C'est bon... nous verrons cela , quand je se- » rai moins pressée. Et M. Tiinothée, que fait-il?

» — Oh! celui-là doit être avocat... il fait son » droit... le voilà retombé sur le Digeste et les Au- » tlientîques , c'est un i>arçon perdu pour le plaisir.

» — Mais il faut bien travailler quand on n'est pas » riche. Et vous , il me semblait que vos amis vous » avaient dit : N'oublie pas que Henry t'attend.

» — Tiens, vous savez cela aussi?

» — Puisque je vous dis que de chez moi j'en- )> tends tout. . . Oh ! je suis une voisine j^ènante !. . ,

» — Vous ne vous êtes pas trompée. Notre ami » Henry m'a en effet proposé un emploi. . .

» — Eh bien ! est-ce que ça ne vous va pas?

n — Pardonnez-moi... Je crois que... c'est-à-dire » j'aurais préféré une vie indépendante — c'est lace » qui m'irait très-bien. . , Oh! la liberté !. . . avec de la )) fortune . . . c'est si gentil ! . . ,

» — Je crois que vous aimeriez assez à vous » amuser du matin au soir... avec la liberté de » ne pas faire autre chose? n'est-ce pas, voisin?

„ — Non... ce n'est pas cela ; mais j'aurais voulu » être artiste... j'avais tout ce qu'il faut pour faire » un artiste... Mon père a eu grand tort de vouloir

» faire de moi un avocat... il a faussé ma vocation.

» — Qu'est-ce qu'il faisait, votre père?

» — II était confiseur.

" — ^^^ j*^ «ag^ qup vous avez mangé son fonds...

» — Hom!... espiègle!... Si je vous avais connue » alors... je vous aurais accablée de dragées... de pra- » lines... de pastilles... »>

Deux petits coups frappés à la porte interrompent la conversation.

« — Qui est-ce qui m'arrive? «ditCœliua; «c'est » peut-être ma tante.

» — Est-ce qu'elle vient prendre du punch le ma- » tin ? » dit Bouclienot.

« — Oh! non... ce n'est pas probable. »

On frappe de nouveau.

<i — Eh bien , entrez I La clé est à la porte ! * crie Cœlina sans se déranger.

« — Tiens! c'est vrai ! Je ne la voyais pas! » répond une voix de femme. Et au même instant la grosse Prudence entre dans la chambre.

- Bouchenot , qui se tenait un peu derrière la porte, n'est pas maître d'un mouvement d'effroi en apercevant la jeune fille; cependant il se remet bientôt. Mademoiselle Prudence, qui ne voit pas d'abord le jeune homme, court à son amie en disant :

« ~ Bonjour, Cœhna. Ah! c'est bien heureux * que je te trouve!... Je suis venue hier : tu étais » sortie, et je t'ai attendue fort long-temps chez tes » voisins. Du reste, ce sont des jeunes gens bien » honnêtes, bien polis... 11 y en a même un qui

» est bien gentil , quoiqu'il ait les cheveux un peu rt rouges.

» — Ah ! tii as remarqué cela , toi ! » dit Cœlina en souriant : « C'est bon... je dirai au voisin que tu » le trouves gentil...

» — Ah! Cœlina, ne fais pas cela... je n'oserais » plus venir chez toi .. je serais si honteuse... et... » Ah ! mon Dieu ! . . . »

Prudence venait de se retourner et d'apercevoir Bouchenot.

« — C'est un de mes voisins, » dit Cœlina en riant de la mine que fait Prudence , « et l'ami de » celui que tu trouves de ton goût...

» — Monsieur ! » s'écrie la grosse Prudence en regardant Bouchenot. « Comment ! monsieur serait I» ton voisin ! . . .

» — Oui, mademoiselle, j'ai ce plaisir, » répond Bouchenot en s'iuclinant.

« — Qu'est-ce qu'il y a donc là qui te fasse » ouvrir de si grands yeux? » demande Cœlina à son amie.

« — Ce qu'il y a?., c'est que c'est monsieur qui » m'a emmené mon pauvre Moustache ; qui est » cause que j'ai perdu mon chien. C'est que je » rencontre monsieur partout : dans la rue , ici , » et hier au soir chez Séraphin. Mais c'est égal , je » suis bien aise de retrouver monsieur chez toi , » Cœlina ; je t'en prie, dis à monsieur qu'il me rende » mon chien...

r> — Eh ! mon Dieu ! tu vois bien qu'il ne l'a » pas, ton Moustache!... Voyons, monsieur Bou-

» chenot, justifiez-vous, répondez a Prudence Flam- » bard , sans quoi elle est capable de nous ennuyer y» pendant deux heures avec son chien.

» — Mademoiselle, » répond Bouchenot en allant s'asseoir entre les deux jeunes filles... « il ne me sera » pas difficile de me justifier, et pour cela j'enap- » pellerai même à la bonne foi de la plaignante. » Avant-hier, en effet , ayant eu le plaisir de ren- » contrer mademoiselle dans la rue , et suivant le » même chemin qu'elle , je tâchai de lier conver- » sation... J'ai toujours aimé à causer avec les jolies » femmes...

» — Oh ! oui , on sait cela , » dit Cœlina d'un air piqué. « Il parait que vous vouliez aussi faire la » conquête de Prudence ! Mon Dieu ! quel conqué- » rant vous faites ! . . . vous êtes un petit Napoléon [)our » les cœurs ! . . . )>

Bouchenot se rengorge dans sa cravate , jette un tendre regard à Cœlina, et reprend : « Mademoiselle » ne se montra point disposée à causer, je la quittai, » car je suis incapable de contrarier une femme. Mais » son chien me suivit... il abandonna sa maîtresse » pour moi, quoique je fisse tous mes efforts pour le » chasser. Est-ce ma faute, et suis-je responsable des » caprices de ce chien ?

» — jNon certainement , » dit Cœlina ; « et si » cela s'est passé comme cela, que peux-tu reprocher » à monsieur?

» — ■ Mais... je ne sais pas.,. Enfin, mon chien » vous a suivi , voilà le fait ; eh bien ! rendez-le- » moi maintenant.

» — Si je l'avais encore, c'est ce que je m'empres- » serais de faire; mais après m 'avoir suivi toute la » journée, et m'avoir par ses dérèglemens attiré une » foule d'aventures toutes plus désagréables les unes » que les autres, votre Moustache m'a quitté le soir, » et je ne l'ai plus revu depuis.

y — Vous l'avez perdu aussi!.,. Mon Dieu, que » c'est malheureux!,.. Comment le retrouver à pré- » sent?... Oh! c'est fini , je vois bien qu'il faut que * j'en fasse mon deuil.

» — Eh bien ! le grand malheur ! » dit Cœlina , « je vous demande vm peu de quelle nécessité il est » pour une apj/rentie lingere d'avoir un énorme » chien que tu étais obligée de tenir renfermé toute )) la journée dans ta chambre.

» — Dame ! ca me faisait une société, une sûreté » quand je sortais...

n — Ah! oui, il parait qu'il te défendait bien!

„ — Et puis il m'avait été donné par mon parrain » Laforét... et mon parrain aimait tant Moustache, » il m'avait tant recommandé d'en avoir bien soin!

» — Votre parrain s'appelle Laforét i' » dit Bouchenot en regardant attentivement Prudence.

« — Oui, monsieur.

» — Et... que faisait-il à Paris, votre parrain?

» — 11 était jardinier fleuriste...

)) — Jardinier fleuriste... c'est un assez bon ï) état... Savez-vous où il demeurait à Paris?

») — Oui, monsieur, car j'ai été deux fois chez » lui avant qu'il retournât à son pays. "

Bouchenot pâlit en m urmurant : « Ah ! vous savez. . .

» VOUS connaissez la maison... ou lojjeait votre parj) rain?...

» — Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant ? « ditCœlina. « Etes- vous drôle avec toutes vos questions!...

« — Mademoiselle... si je demande cela à votre y> amie, cesl par ce que je pense que le chien pourrait » fort bien être retourné à la demeure d'où il ve- « nait... c'est même fort présumable... et si made- » moiselle sait où c'est...

» — Ahl bien! » s'écrie Prudence , « est-ce que » vous croyez que je nai pas songé à cela hier? Je „ n'ai pas manqué d'aller à la demeure de mon par- » rain. . . mais inutilement. . . on n'y avait pas vu Mous- » tache... j"ai demandé à tous les voisins , personne » n'a pu me donner de ses nouvelles.

B \ous avez demandé... aux voisins? » dit

Bouchenot d'un air surpris. « Est-ce que votre par- » rain... avait des voisins?

„ Tiens, et pourquoi donc pas? Est-ce qu'il

> ne loge pas du monde dans la rue des Martyrs ? » — Rue des Martyrs... Comment... C'est rue » des Martyrs que demeurait votre parrain?...

« — Sans doute, c'est rue des Martyrs! près du » faubourg Montmartre... puisque je vous dis que ). j'v suis encore allée hier.

/— Rue des Martyrs! » se dit Bouchenot; « allons c'est a tort que j'accusais le parrain de cette » jeune fille... Certainement, avant-hier, j'étais bien .) loin de la rue des Martyrs. .. Le jardinier fleuriste )♦ est innocent, ou du moins cette jeune fille n'a ja-

» mais rien su , et j'étais un sot de trembler devant » elle. »

Bouclienot reprend toute sa sécurité, et se rapprochant de mademoiselle Prudence , lui fait un gracieux sourire en lui disant :

« Tenez , mademoiselle, je pense comme votre » amie Cœlina, que le meilleur parti à prendre est » de ne plus penser à votre chien. . . il est perdu , p c'est un malheur... si j'en fus la cause, c'est bien « involontairement ; mais pour que vous ne m'en vou- » liez plus, je vous offre un caniche ou un lévrier, à » votre choix, j'en ai vu de charmans sur le Pont- » Neuf, et de cette façon vous auriez de nouveau » votre petite société.

» • — Oh ! je vous remercie , monsieur , >» répond Prudence , « mais je ne veux plus de chien , c'est » fini , j'en ai bien assez !...

» — En ce cas , qu'il n'en soit plus question , » dit Cœlina ; « tu aurais perdu ton amant , que tu ne » ferais pas tant de bruit. Yeux-tu déjeûner avec » moi ?

» — Comment! est-ce que tu n'as pas encore dé- » jeûné ?. . . il est midi.

» — Qu'est-ce que ça fait? je déjeune toutes les « fois que j'ai faim , moi. Monsieur Bouchenot sera » des nôtres... n'est-ce pas , voisjn?

» — Avec grand plaisir, à condition que je paierai » un pâté.

» — Oh ! vous paierez tout ce que vous voudrez ; » je ne suis pasfière , moi.

» — En ce cas, je cours aux provisions.

» — Allez, pendant ce lemps-là Prudence mettra » le couvert. »

Bouclienot est sorti , et tout en mettant le couvert, mademoiselle Prudence dit à son amie :

« Il est bien drôle, ce monsieur-là... c'est dom- » mage qu'il soit trop hardi avec les femmes!... il » vous regarde fixement ; moi , ça me trouble tout de » suite...

» Bon ! tu t'y feras ; d'ailleurs les hommes » les plus gais ne sont pas toujours les plus dange- » reux...

» — Bah! vraiment! je voudrais bien reconnai- » tre tout de suite ceux qui sont dangereux... Ah! » que tu es heureuse de savoir tout cela , Cœlina ! ça » fait qu'on ne peut pas t'attraper, toi.

» — La même chose. Mais, que veux-tu ! c'est no- « tre lot à nous autres femmes !,..

» — Ah ! il faut que nous soyons attrapées ?

» — A moins pourtant de ne pas être sensibles...

» — Qu'est-ce qui est le meilleur? de ne pas être » sensible ou de se laisser attraper?

» — Mon Dieu ! que tu es bête, Prudence!

j> Est-ce qu'on est maîtresse de ces choses-là !...

» — Dame ! je ne sais pas, moi ! tu m'avais dit » que tu me déniaiserais , afin que ces demoiselles au » magasin ne se moquent plus de moi... Et tu ne

» veux rien m'apprendre Dis donc, si ce mon-

» sieur veut me faire encore la cour, faudra-t-il que )> je le laisse faire ?

" — Sois tranquille , il ne te la fera. plus.

» — Pourquoi cela ?

•> — Parce que c'est à moi qu'il la fait mainte- » nant.

» — Tiens, il a donc changé d'idée!... Est-ce « que tu 1 écouteras, toi?

« — Peut-être... C'est possible...

" — Ah! bien, c'est bon, je vais retenir ce que » tu- lui répondras pour le dire quand on me fera la » cour. »

Bouchenot revient avec un pâté et une boite d'anchois; on se met à table. Toutes les attentions du jeune homme sont pour Cœlina ; c'est toujours elle qu'il regarde , c'est à elle qu'il parle sans cesse ; aussi mademoiselle Prudence prend- elle fort peu de part à la conversation ; en revanche elle en prend une très-grosse de pâté et écoule attentivement ce que Cœlina répond aux doux propos de son voisin.

Le déjeuner s'est prolongé. Il est près de trois heures; Bouchenot est très -animé, la petite voisine rit beaucoup , et la grosse Prudence en est à son treizième anchois , lorsqu'on frappe à la porte : c'est Timothée qui se présente devant la société.

Timothée paraît d'abord assez mécontent de trouver Bouchenot établi chez la voisine , et s'y mettant déjà à son aise comme s'il était le maître du logis ; mais en apercevant mademoiselle Prudence , le grand jeune homme reprend sa bonne humeur.

'• — J'étais venu pour vous faire nos remercie- » mens, mademoiselle, » dit Timothée en saluant Cœlina. « Mais... il me paraît que Bouchenot vous a M déjà fait les siens...

» — Je ne me laisse jamais devancer, mon pe-

» tit , " répond Bouchenot en se dandinant sur sa chaise et regardant son ami d'un air railleur.

tf — Asseyez-vous donc , monsieur Timothée , » dit Cœlina. » Vous êtes ici en pavs de connaissance... « Voilà mon amie Prudence... à laquelle avant-hier « vous avez bien voulu permettre de se reposer chez « vous... Prudence, monsieur est un de mes voi- » sins... dont tu me parlais tout-à-lheure... Tu sais » bien... celui que...

» — Oui , oui , » répond Prudence en rougissant jusqu'au blanc des yeux et avalant un quatorzième anchois pour se donner une contenance. " Ohîjere- » connais bien monsieur...

» — De mon coté , mademoiselle , je vous ai re- » connue sur-le-champ, » dit Timothée en s'asseyant près de la jeune fille.

« — Décidément vous vous étiez fait impression » l'un à l'autre , » s'écrie Bouchenot en riant. « Ce ■« n'est point de mauvais augure.

» — Oh! par exemple... monsieur ne m'avait rien " fait du tout! » dit Prudence en baissant le nez sur sa serviette.

« — Je gage que mon ami n'en dirait pas autant, » répond Bouchenot.

Timothée semble fort embarrassé et ne pas-savoir cequil va répondre: mais Cœlina se hâte de lui dire:

« Youlez-vous déjeuner avec nous , monsieur Ti- « mothée ?

» — Mademoiselle... Vous êtes bien bonne... Je » comptais dîner bientôt : c'est égal.

» — Tiens! il n'y a plus d'anchois... Ah! bien, » il paraît que tu les aimes , Prudence?...

» — Dame!.,, oui... jen'en avaisjamaismangé... » Je croyais que c'étaient des huîtres!...

» ' — Je vois, » dit Bouchenot, » qu'à Pqissy on est )i un peu en retard sur le poisson. Timothée va en » aller chercher une autre boîte.. .

» — Oh ! ce n'est pas la peine ! . . .

» — Si! si! va donc, Timothée, tu vois bien que » mademoiselle Prudence aime les anchois. »

Et Bouchenot dit à Foreille de son ami : « Les aii- » chois sont salés, cela fait boire!... Tu étourdiras » la grosse Prudence, et elle est li toi!...

« — Je ne veux pas réussir par de semblables » moyens!... » répond Timothée.

» — Alors j'ai bien peur que tu ne réussisses pas » du tout.

» — Qu'avez-vous donc à dire tout bas? » demande Cœlina.

« — Rien, voisine... Je disais à mon ami de » nous acheter un peu de dessert.

» —Ah! pas de folies, messieurs; je n'entends » pas qu'on se iiiette en dépense.

» — Je vous obéirai, mademoiselle, » répond Timothée en sortant.

a — Oh ! parbleu , cétait inutile de lui recom- » mander cela, » dit Bouchenot.

„ Si jamais celui-là se ruine, je vous assure » qu'il n'y aura pas de sa faute. »

Timothée ne tarde pas à revenir avec une boite

(l'anchois, un quarteron de mendiants et un petit morceau de fromage de Gruyère.

« — Peste ! tout cela pour quatre ! » s'écrie Bouchenot en piquant le morceau de fromage avec le bout de son couteau. « Diable ! mais tu veux donc » que nous nous fassions du mal?...

» — Je ne savais pas si ces demoiselles aimaient le » fromage, •> répond Timotliée en se mettant à table.

« — C'est très -bien, monsieur Timotliée / n'é- » contez donc pas votre ami, » dit Cœlina ; « moi » j'aime bien qu'un jeune homme ait de l'écono- » mie, de l'ordre... et qu'il mette de côté.

» — Je n'ai jamais mis que mon chapeau de côté, » dit Bouchenot en riant.

« — Mademoiselle , prenez donc quelque chose! » dit Timothée en présentant à la grosse Prudence la boîte de fer-blanc contenant les anchois.

Mademoiselle Prudence fait tomber plusieurs anchois sur son assiette en disant : « C'est que ça al- » tère beaucoup, les huîtres.

» — Il paraît que tu tiens à ce que ce soit des » huîtres. » dit Cœlina. « Eh bien... où allez- vous » donc, monsieur Bouchenot?

» — Je suis à vous dans la minute, voisine. »

Bouchenot est allé acheter deux bouteilles de Champagne qu'il rapporte en s'écriant : « Voici de quoi » faire couler les anchois.

» — Là ! j'en étais sûre ! des folies ! » dit Cœlina, tout en souriant à la vue du Champagne... x Ah!

* rnonsieiir Bouchenot, c'est bien mal ! si vous saviez » combien ce vin-là m'étourdit ! . . . me rend folle î . . .

» — Tant mieux ! vous êtes déjà si séduisante » étant raisonnable!... ce doit être bien pis alors...

» — Taisez- vous, mauvais sujet !..

» -^ Mademoiselle, encore un peu de pâté? » dit Timothée à Prudence ; et celle-ci , qui croit devoir imiter son amie , prend l'assiette en répondant : « Taisez-vous, mauvais sujet! «

Le grand jeune homme reste tout ébahi , Cœlina part d'un éclat de rire, et Bouchenot fait sauter un bouchon. A la vue de ce jet de mousse qui s'élance jusque sur elle, la grosse Prudence se sauve en criant : « Ah I mon Dieu i il y a du feu dans la bouteille ! »

Ce n'est pas sans peine que l'on parvient à la rassurer et à lui faire comprendre que la mousse du vin de Champagne n'est pas une fusée. Enfin , elle consent à y goûter, et ne tarde pas à y prendre goût. Pendant que la conversation s'anime, que l'amour va grand train entre Cœlina et Bouchenot, Timothée tâche, de son côté, de faire la conquête de Prudence ; celle-ci , altérée par les anchois et étourdie par le Champagne, a le regard beaucoup plus tendre ; et à tout ce que lui dit Timothée , elle répond : « Taisez -vous , mau- » vais sujet! »

Le temps passe bien vite lorsque l'on s'amuse. La nuit surprend les jeunes gens à table chez Cœlina.

« — Ah ! mon Dieu ! voilà la nuit ! » s'écrie Prudence ; « et moi qui ne devais être qu'une » demi- heure dehors... madame m'avait envoyé » acheter du cordonnet.

» — Vous direz que vous avez fait vingt bouti- » ques pour en trouver, » répond Bouchenot.

« — Ah! oui, avec ça que c'est rare, le cor- » donnet!... mon Dieu! il faut que je rentre... je » vais être grondée... C'est singulier, j'ai comme » des zigzags dans les yeux.

» — Mon ami Timothée va vous reconduire, » s'écrie Bouchenot , qui n'est pas fâché de rester seul avec Cœlina.

« — J'allais offrir mon bras à mademoiselle, » dit Timothée.

« — Ah! ce n'est pas la peine... taisez-vous, » mauvais sujet!... Dis donc, Cœlina, faut-il que je » m'en aille avec monsieur?

» — Pourquoi pas?... toi qui aimes la société.

» — Ah! c'est vrai... ça remplacera mon chien. »

Cœlina et Bouchenot rient de plus belle; mais Timothée répond d'un ton pénétré : « Du moins, ma- » demoiselle, je ne ferai pas comme lui , moi : je ne » vous quitterai pas.

» — Ah! mon Dieu! monsieur, excusez... j'ai dit • cela... comme j'aurais dit autre chose... Ah! c'est » bien salé , les huîtres ; mais c'est bien bon, le vin » d'artifice...

» — Mademoiselle, je suis à vos ordres. . .

» — Taisez- vous, mauvais sujet !... Bonsoir, Cœ- » lina... C'est drôle... je suis toute chose... mais » c'est égal , je me suis bien amusée.

» — Va... et ne fais pas de faux pas en route. »

Prudence et Timothée sont partis. Cœlina se hâte de ranger, d'ôter le couvert , tout en disant :

« Cette pauvre Prudence ! elle est un peu étour- » die par le Champagne... heureusement que vo- » tre ami est incapable d'abuser de sa position... » je ne l'aurais })as laissée aller avec vous. . .

» — Vraiment !... mais vous êtes restée bien » cahue , vous...

fl — Ah! c'est que je me suis méfiée... et puis » comme il faut que je travaille... que je finisse » d'enluminer i/ero e< Léandre...

» — Quoi! vous allez travailler ce soir?...

» — Oui, je vous dis qu'on attend après cela...

» — On attendra ; après un repas si aimable, se » remettre à travailler, fi donc!...

» — Cela ne vous empêchera pas de me tenir » compagnie si... c'est votre idée. »

Cœlina a allumé une chandelle , et elle se remet à son ouvrage. Bouclienot va s'asseoir dans un coin de la chambre, il boude; la petite enlumineuse s'en aperçoit et chante.

Au bout de quelque temps Bouclienot s'ennuie de bouder, il se rapproche de Cœlina en lui disant :

« Yous êtes bien méchante , voisine !

„ — Je suis méchante parce que je travaille !

>) — îSe ferions-nous pas mieux de parler d'amour?. . .

» — Je ne vous empêche pas de me parler ; mais » vous aimez mieux bouder dans un coin.

,. — C'est que l'on répond mal en travaillant.

„ — Oh ! ça ne me gêne pas pour répondre.

„ — Est-ce que vous n'avez pas bientôt fini Héro » el Léandre ?

,) — Pas encore...

MOUSTACflK. 305

» — Où en êtes- VOUS?...

» — \ou8 êtes bien curieux. »

Boucheuot se lève et va regarder la lithographie que la jeune fille recouvre de couleurs. C'était Léandre sortant de l'eau, et essuyé par son amante, qui lui verse sur la tête des parfums.

« — Voilà un gaillard qui n'est pas à plaindre! » dit Bouchenot, «.et f envie beaucoup son sort; sa » bonne amie lui sert de garçon de bain, elle le » frotte, le parfume... Les femmes de l'antiquité » étaient exemptes de préjugés : vous ne feriez pas » cela, vous, tigresse?

» —Peut-être!... Songez donc aussi aux dangers » que ce jeune homme bravait pour voir son » amante!... traverser la mer à la nage!...

» — Oii ! la mer... ce serait un peu long!... ce » n'était qu'un détroit!... et quand on sait nager, )' le beau mérite!...

>' — Et si elle ne l'avait pas co^ivert , séché à son n arrivée, certainement le pauvre garçon aurait ga- » gné une fluxion de poitrine à ce métier-là ! Quelle » est la femme qui aurait été assez barbare pour le » renvoyer comme cela?. . . pour. . .Voyons, monsieur r> Bouchenot, ne m'empêchez pas de travailler...

» — Je veux vous embrasser, voisine.

» — Je ne le veux pas, moi.

» — Mais puisque je vous adore!

» — Je n'en crois rien.

• — Puisque je veux être votre amant!

» — Puisque je ne veux plus aimer!

» — Essayez encore une fois, vous n'en serez pas » fâchée.

» — En amour , les essais valent des engage- * mens.

» — Oli! Cœlina... mettez votre main sur mon » cœur 1...

„ — Je ne l'y mettrai pas!..*

1) — Vous Tv mettrez pour sentir comme il bat » près de vous .

» — Laissez-moi tranquille, ou je vais vous égra- » tigner. »

Bouchenot veut absolument embrasser Cœlina ; celle-ci se défend comme une lionne; le vin de Champagne , au lieu de l'attendrir, lui a monté la tête ; elle pense que c'est avec intention que le voisin lui en a fait boire , et lorsqu'une femme est sur ses gardes , il est assez difficile de triompher d'elle.

Bouchenot en est pour une grande égratignure au visage , avec laquelle il va cacher sa honte et son dépit dans le fond (!e la chambre ; la jeune fille a repris son travail ; plus d'une heure s'écoule , et ils ne se disent plus rien.

Impatientée peut-être de ce que le jeune homme garde le silence , Cœlina lui dit enfin :

» Monsieur Bouchenot , il se fait tard... je vou- .) drais me coucher... vous allez rentrer chez vous , » n'est-ce pas ?

» — Ah ! mademoiselle me met à la porte.

» — iXon , monsieur , je ne vous mets pas à la » porte*, mais... vous savez bieaque vous ne pouvez » pas coucher ici.

« — Pourquoi pas... si vous l'aviez voulu... ne » sommes-nous pas nos maîtres tous deux ?. . .

» -^ Ah! ce serait joli ; allons, voisin... prenez » votre cliapeau. »

Bouchenot se lève ; il fait quelques tours dans la chambre , puis, au lieu de sortir, va dans une petite pièce qui sert de cuisine.

« — Où donc allez-vous? » lui crie Cœlina.

« — Chercher mes gants que j'ai laissés dans votre » cuisine. »

Quelques minutes s'écoulent, et Bouchenot ne reparaît pas.

» — Il est bien long - temps pour trouver ses » gants , rt se dit la jeune fille.

En ce moment Cœlina entend le robinet de la fontaine qui est ouvert , et dont Feau semble couler avec profusion.

« — Tiens ! qu'est ce qu'il fait donc à présent ? » reprend la jeune fille; « est-ce qu'il lave ses gants?... » ce serait une drôle d'idée. »

Mais Cœlina n'est pas long-temps dans l'incertitude, car Bouchenot reparaît bientôt devant elle dans l'état de Léandre sortant des eaux , car après avoir ôté ses vêtemens , il s'était couché sous le robinet de la fontaine , et avait laissé couler l'eau sur lui.

« — Âh! mon Dieu! qu'est-ce que cela veut » dire?... dans quel état êtes-vous! *> s'écrie Cœlina.

« — Cela veut dire que je vous aime autant que » Léandre aimait Héro; que pour parvenir jusqu'à

j» VOUS je n'ai pas traversé IHellespont , parce que la » rue de la Calandre n'est pas dans la Propontide; » mais que je suis tout aussi mouillé que le jeune » homme pouvait Tétre quand il sortait du détroit , » et que si vous n'avez pas pitié de moi , j'attraperai » la fluxion de poitrine dont les soins de Héro pré- » servaient son amant. »

Cœlina ne sait plus que répondre ; Faction de Bouchenot était une folie , mais les femmes aiment assez que l'on fasse des folies pour elles. Et puis n'avait-elle pas dit quelques instans auparavant que Héro aurait été bien barbare si elle avait renvoyé son amant tout trempé ? C'est vous dire assez que la lithographie fut mise en action.

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