CHAPITRE XXI
l'amour s'en va, l'amitié s'éloigne.
« Charmant! enchanteur! délicieux! » s'écrie Bouchenot en se jettant sur une petite causeuse qui est placée en face de son lit. « J'ai un logement très-con- » fortable!... un joli mobilier... je suis dans le )> quartier le plus élégant de la capitale, et j'ai de T> l'argent plein un sac... Quand je dis plein, je me » trompe... j'en ai pas mal dépensé aujourd'hui. t Voyons ce qu il me reste. . . trois cent soixante-cinq » francs. . . c'est encore fort gentil; cependant il faudra » me modérer pour arriver jusqu'à la fin du mois; » c'est égal, me voici dans une position fort agréa- » ble... je ne me suis jamais vu si bien; jouissons » de ma fortune, soyons heureux, amusons-nous... p mais dans le bon genre, car il faut savoir tenir son » rang. Et puis... qui sait!... si quelque grande » dame devenait amoureuse de moi ; si quelque riche
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j) héritière acceptait mon honmiage... pourquoi ne » ferais-je pas un beau, un riche maria^ije qui douî> Lierait, triplerait ma fortune?... Si Toccasion se » présente, je ne la laisserai pas échapper. »
Et Bouchenot se lève ; il se promène avec délices dans son appartement qui n'est composé que de deux pièces et une petite entrée, parce qu'à la Chausséed'Antin on n'a que peu de chose pour cinq cents francs, mais qui est fraîchement peint et décoré avec goût.
« Ce local est gentil, » se dit Bouchenot, « mais » plus tard j'en prendrai un plus grand. En ce mo- » ment il est suffisant pour les meubles que j'ai » achetés ; si je faisais un riche mariage, c'est alors » que je veux avoir un mobilier élégant, moderne, » gothique... tout cequ'ily aura de plus à la mode. .. » et voiture... qui sait si je n'aurai pas voiture! rien » ne me semble impossible à présent. Rangeons mes » effets dans mes meubles. »
Bouchenot défait le petit paquet qu'il a apporté et dans lequel il y a quatre cheinises, six mouchoirs', douze faux-cols , un pantalon , un gilet et quelques paires de bas. Il ouvre une assez jolie commode en acajou qui est placée dans sa chambre à coucher. Il étale dans un tiroir ses chemises, dans l'autre ses faux-cols en se disant :
« Je ne suis pas encore très-bien monté en linge,
» mais plus tard tous ces tiroirs seront pleins
)' j'économiserai sur mes autres dépenses. Ohl je veux » avoir de Tordre, beaucoup d'ordre... je veux n'ê- » tre plus reconnaissable. Ah î j'ai un somno... il est
» tort gentil mon somno... jai une glace Âli!
» non, elle est à la maison, mais j'ai deux fauteuils » et six chaises en étoffe de soie... une causeuse... » un secrétaire... une commode, une table... Je suis » très-bien meublé! je puis recevoir du beau monde » chez moi. J'en recevrai, je donnerai des thés, des » punch, des soirées ! Ah ! Dieu ! vais-je m'amuser ! »
Et Bouchenot saute dans sa chambre, puis il se jette dans un fauteuil, il se relève pour aller s'asseoir sur une chaise , et va ensuite s'étendre dans sa causeuse, d'où il va se mettre sur son lit pour voir s'il est bien doux.
Après avoir fait ce manège pendant assez longtemps, il commence à se sentir fatigué de s'asseoir, et il va se mettre à sa fenêtre pour faire connaissance avec ses voisines, dans le cas où il en aurait de jolies.
Mais les fenêtres qui lui font face restent fermées; une seule s'ouvre enfin, et une dame d'une soixantaine d'années se montre avec un turban sur sa tête, du fard sur ses joues et une verrue sur le nez. Elle jette un regard sur son nouveau voisin , et celui-ci se hâte de refermer sa croisée, en se disant:
« Si toutes mes voisines sont dans ce genre-là , je » ne me mettrai pas souvent à la fenêtre. Il faut )i convenir que Cœlina valait mieux que cela... Elle « était gentille, Cœlina... et elle l'est encore... mais » une grisette, une enlumineuse... cela ne peut plus » s'harmoniser avec moi. Je l'aurai bien vite oubliée, » tout s'oubhe dans ce monde!... surtout lorsqu'on » est en position de se procurer des distractions
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)' Allons nous distraire et d'abord allons nous
* commander une jolie redingote à la mode, car un » homme qui a un logement comme celui-ci ne peut )) pas toujours sortir avec le même habit. »
Bouchenot va chez un tailleur; il se commande une redingote, il la veut pour le lendemain, il paiera comptant ; avec ces mots magiques on lève tous les obstacles. Il donne son adresse en criant bien haut: « Monsieur Bouchenot , rue Saint-Lazare, Chaussée- » d'Ântin ! » Il lui semble qu'on ne peut plus demeurer que dans ce quartier-là ; déjà à ses yeux tout ce qui n'habite pas la Chaussée-d'Antin ne vaut pas la peine d'être connu ; les personnes qui logent dans d'autres quartiers sont des Parias , des malheureux qu'on ne peut pas aller voir sans se compromettre. La fortune a tourné la tête à Bouchenot qui d'ailleurs n'en avait pas une bien solide ; elle a su plus d'une fois la tourner à des gens d'esprit , il n'est donc pas étonnant qu'elle agisse rapidement sur quelqu'un qui n'a jamais eu que fort peu de raison. Pour résister aux faveurs de la fortune, pour ne point changer lorsqu'elle nous comble de ses dons, il faut souvent plus de force de caractère, que pour supporter les coups du sort. Le malheur se reçoit comme une chose toute naturelle , comme une vieille connaissance dont on doit toujours attendre la visite ; le bonheur au contraire nous éblouit et nous étonne, c'est un étranger qui nous arrive, et que nous ne sommes pas si bien préparés à recevoir.
En attendant l'heure du dîner, le nouveau riche est allé se promener >;ur le boidevard des Italiens.
Là il s'étudie à copier la tournure, les manières et jusqu'à la démarche des jeunes gens les plus à la mode ; il veut devenir un dandv, et pour cela il se guindé , se tient bien roide , semble gêné dans ses bottes, et fait continuellement une grimace, comme quelqu'un qui passerait près d'une fuite de gaz.
Après une assez longue promenade , pendant laquelle Bouclienot n'a pa« osé sourire une seule fois , parce qu'il craint que ce ne soit mauvais genre, il entre pour dîner au Café de Paris ; là , il n'est encore occupé qu'à examiner comment dînent les petits maîtres. Il demande de l'eau de Seltz qu'il n'aime pas, parce qu'il en voit prendre à des fashionables, et n'ose pas demander de l'omelette souftlée qu'il aime, parce que c'est mauvais genre.
Le soir, pour achever de prendre les bonnes manières, Bouclienot va aux Itahens, dont il n'entend pas la langue, et dont il n'a jamais su apprécier la musique. Vers le milieu du spectacle, il se sent une très-grande envie de dormir , mais il parvient à la combattre , s'efforce d'avoir l'air enthousiasmé , et crie à chaque instant : *< Bravil bravai bravo ï bra- « vfssimol »
En sortant du spectacle , Bouclienot veut rentrer chez lui ; mais , peu habitué au quartier de la Chaussée-d'Antin , il se perd dans les rues qui conduisent à la sienne , et ce n'est qu'après avoir fait trois fois le chemin, qu'il arrive enfin devant sa nouvelle demeure, qu'il craignait déjà de ne plus retrouver.
La porte cochère qui reste ouverte le matin , est
naturellement fermée le soir. Bouchenot veut frapper, il cherche le marteau , il n'y en a pas ; il cherche une sonnette ; il n'en trouve point.
« Ha çà , comment diable fait-on pour rentrer » chez soi , quand on demeure dans ma nouvelle » maison? » se dit Bouchenot. « Certainement, je » suis fort content d'avoir un joli logement à la
» Ghaussée-d'Antin mais s'il faut que je reste
» toute la nuit à la porte , cela me gênera beau-
)» coup pour sortir Holà!... hé!... concierge!....
» portier!... quelqu'un I... »
Personne ne répond , et comme il est tard , la rue Saint-Lazare, assez peu fréquentée du côté de la rue deClichy, prend un aspect de solitude qui ne rassure pas Bouchenot. Il donne des coups de pied, des coups de poings dans la porte cochère de sa nouvelle demeure , mais elle ne s'ouvre pas , et personne ne répond.
« Sacrebleu ! est-ce que je vais coucher dans la 1» rue! cela commence à m'embêter!... » crie Bouchenot , qui oublie alors son rôle de fashionable. « Je n'ai pas loué un appartement de cinq cents )» francs pour faire toute la nuit sentinelle devant. » Holà!... concierge!... le cordon, s'il vous plaît... » lecordon , fichetre! . . . je vais me fâcher! . . .Ah! on me » laisse coucher dehors... nous allons voir... Au vo- » leur!... à la garde!... à l'assassin!... au secours!...»
Personne ne répond , aucune fenêtre ne s'ouvre , aucune lumière ne paraît. Seulement , une ou deux personnes qui allaient suivre la rue, se sauvent à toutes jambes, en rebroussant chemin.
« li paraît que dans ce quartier on laisse tuer » les gens sans même leur offrir un verre d'eau î » se dit Bouchenot, las de crier inutilement. <- Personne » ne bouge... j'ai fait fuir deux passans. C'est gen- * til. Soyez donc attaqué par ici... les voleurs peu- » vent' travailler fort à leur aise... cela n'est pas » rassurant du tout. Et ce misérable concierge , au- » quel j'ai déjà donné aujourd'hui une quinzaine de » francs, et qui me laisse dans la rue. Ah!... une » autre idée pour me faire ouvrir!.... oui, cela « vaudra beaucoup mieux. Au feu ! au feu ! au » feu ! »
Pendant long-temps ces cris ne produisent aucun effet ; enfin une fenêtre s'ouvre au troisième étage de la maison où demeure Bouchenot . Un vieux monsieur paraît en robe de chambre et la tête couverte de trois foulards ; il regarde dans la rue en demandant d'une voix aigre :
« Où donc est le feu ?
» — Chez votre femme ! » répond Bouchenot au hasard.
« — Tiens ! polisson, voilà pour t'apprendre à te B moquer de moi , et à réveiller les gens , » dit le vieux bonhomme en jetant dans la rue le contenu d'un vase de nuit 5 et au même moment la fenêtre est refermée.
« — Ah! pour le coup! c'est trop fort!... » crie Bouchenot exaspéré par le liquide qui mouille son habit. « Si c'est comme cela qu'on est traité quand » on logea la Chaussée-d'Antin , demain je donne- » rai congé. Mais en attendant je veux rentrer ; je
» veux qu'on iirouvre : je démolirai plutôt la mai- » son. »>
Et Bouchenot, qui vient de ramasser des pierres, en jette contre les persiennes qui garantissent les carreaux; il se dispose même à en jeter contre la porte cochère, lorsqu'il se sent tout-à-coup arrêté par un bras vigoureux ; il se retourne avec effroi, et il s'aperçoit qu'une patrouille est derrière lui.
« — Ahl vous voulez démolir la maison! » dit le caporal sans lâcher Bouchenot. « Yoilà un joli » jeu !... mais nous y mettrons ordre... Allons , sui- » vez-nous, mon petit monsieur.
» — Caporal,» répond Bouchenot , « je suis en- » chanté que vous soyez arrivé avec votre patrouille. » "Voilà une heure que je suis dans la rue ; je ne » peux pas rentrer chez moi ; on ne veut pas m'ou- » vrir... J'emploie tous les moyens pour me faire )) entendre... c'est pour cela que je jetais des pier- » res dans les croisées.
0 — Ah! c'est pour rentrer chez vous que vous » jetez des pierres... A d'autres, monsieur ; vous » nous prenez sans doute pour des conscrits. En at- » tendant , vous allez • venir coucher au corps-de- » garde.
» — Au corps-de-garde!... Pourquoi donc cela,
» caporal? puisque je vous dis que je demeure là
» Faites-moi ouvrir ma porte, cela vaudra beaucoup » mieux.
» — Allons ! pas tant de raisons , et suivez- » nous.
» — Mais, caporal , j'ai loué un appartement de
» cinq cents francs à la Chaussée-d'Ântin , ce n'est » pas pour coucher au corps-de-garde. . .
» — Marchons, et plus vite que cela... Je vous » ai pris lançant des pierres dans les croisées... ce » n'est pas comme cela que l'on rentre chez soi.
» — Mais quand on ne trouve ni marteau ni » sonnette pour se faire ouvrir...
« — Mauvaise défaite que cela!.., est-ce que cha'» » que maison n'a pas ce qui est nécessaire pour enten- >) dre les locataires?...
» — Je vous assure... caporal... Venez plutôt » chercher avec moi.
« — En route! vous vous expliquerez au corps- » garde. »
Bouchenot est obligé de marcher au milieu de la patrouille sous peine de s'v sentir contraint par des crosses de fusils ; il cède à la force publique , mais ce n'est pas sans maudire son destiji et les appartemens de la Chaussée-d'Antin.
On arrive au poste voisin. Bouchenot demande à parler au commandant ; mais comme le commandant du poste vient de s'endormir, le caporal ne juge pas nécessaire de le réveiller, et il fait entrer Bouchenot au violon , où il passe la nuit dans la compagnie d'un homme ivre et d'un voleur, ce qui est infiniment désagréable pour quelqu'un qui vient de louer un joli appartement et d'acheter un mobilier.
Enfin, au point du jour, le commandant du poste vient passer la revue de ses prisonniers. Bouchenot adresse ses réclamations , exphque son aventure, et
donne cent sous à un tambour pour qu'il aille jusqu'à son domicile chercher le concierge qui viendra affirmer la vérité des faits.
Le tambour part et ne tarde pas à ramener le concierge , qui ne comprend pas pourquoi son nouveau locataire a couché au corps-de-garde , lorsqu'au moyen d'un joli bouton bronzé placé sur la gaucho de la porte cochère, on tire une sonnette pour se faire ouvrir.
„ Il fallait donc me le montrer, ce malheureux » bouton ! » s'écrie Bouchenot en quittant le corpsde-garde ; « je n'aurais pas crié au voleur, au feu , » et jeté des pierres dans les persiennes... je n'aurais » pas reçu... enfin voilà une nuit bien désagréable » pour quelqu'un qui est enchanté d'avoir un loge- » ment à la Chaussée-d'Antin. «
Arrivé devant son domicile , Bouchenot se fait montrer le bouton de bronze qui est artistement caché dans un ornement ; il le tire cinq ou six fois, en s' écriant :
« Qui diable aussi aurait deviné qu'il y avait là » une sonnette , un bouton qui se tirait ?
T, — Monsieur, » répond le concierge , <( c'est » comme cela maintenant à toutes les maisons bien i> tenues... j'ai cru que vous deviez le savoir, sans n quoi je vous laurais indiqué.
» — C'est vrai! c'est juste! > dit Bouchenot^ « je le savais... mais la nuit je n ai pas pour deux ») liards de mémoire ; désormais je vous réponds que » je ne coucherai plus au corps-de-garde. . . A propos,
i qui donc demeure au troisième , au-dessous de » moi?
*> — Un vieux garçon, un ancien militaire.
» •— Ah! hon, je comprends pourquoi il a cru » que je me moquais de lui cette nuit.
» — Est-ce qu il a provoqué monsieur ?... cela » ne métonnerait pas, parce que c'est un homme ■ très- querelleur.
» — Non... non... il ne m'a point provoqué; » au reste , ne lui dites pas que c'est moi qui cette » nuit ai crié au feu, on se moquerait de moi , et » c'est tout-à-fait inutile.
» — r Soyez tranquille, monsieur, je serai muet.
» — Très-bien, concierge. A présent, je vais me » coucher, parce qu on dort tres-mal au violon. »
Bouchenot rentre chez lui, se met au lit, dort toute la journée, ne sort que pour dîner, et rentre de trèsbonne heure, decraintede ne pas savoir encore tirer la sonnette ; mais cette fois il rentre sans difficulté et sans avoir attiré la patrouille par ses cris.
Quinze jours se sont écoulés depuis que Bouchenot demeure rue Saint-Lazare , et qu'il cherche à prendre les manières d'un homme du grand monde : il se lève fort tard , passe des heures entières à sa toilette, va se promener, lit les journaux, dîne, va au spectacle ou au concert , et rentre chez lui , où il fume des cigarettes parfumées.
Cette nouvelle manière de vivre ne l'amuse pas excessivement ; mais elle flatte son amour-propre, et il se persuade qu'il s'y accoutumera. Ce qui le surprend . c"eî>1 de n'avoir encore fait aucune con-
quête, c'est de n'avoir pas reçu un seul billet doux. Cependant, au spectacle, à la promenade, dès qu'il voit une dame élégante et jolie, il fait tous ses efforts pour en être remarqué. Plus d'une fois même, il a glissé une déclaration, et tout cela n'a pas amené une seule bonne fortune. D'où vient qu'il était plus heureux près des femmes , au temps où il ne possédait que l'habit qu'il portait sur son dos , et qui n'était pas toujours d'une extrême fraîcheur î Bouchenot se fait souvent cette question, et n'y trouve pas de réponse. II ne comprend pas que ion plaît davantage, lorsque l'on est soi avec les défauts que la nature nous a donnés, que lorsqu on veut changer, forcer son naturel. Bouchenot , courant les grisettes, mettant son chapeau sur le côté, et ne se guindant pas dans sa marche, avait une allure vive et gaie , qui pouvait plaire quelquefois. Bouchenot, singeant le petit-maître, se tenant bien roideet n'osant pas sourire, est devenu ridicule ; et si on le l'emarque, ce n'est plus que pour se moquer de lui.
Ne forçons point notre talent, Nons ne ferions rien avec grâce.
Un soir, pourtant , comme il rentrait chez lui , le concierge appelle Bouchenot, et lui dit avec un malin sourire :
« Une dame est venue demander monsieur.
» — Lue dame ! >; répond Bouchenot en se gontla.nt de plaisir.
Ho MOUSTACHE.
« -— Oui, monsieur... ou une demoiselle , je ne ») sais pas au juste.
» — Etait-elle bien élégante?
« — Mais. . . pas trop ! . . . une petite robe simple. . . » un bonnet...
» — Alors, c'était donc une femme de chambre?
» — Cela se pourrait bien ! oui , c'est sans doute » une femme de chambre.
» — Qu'a-t-elle demandé ?
» — Si monsieur demeurait ici... à quelle heur€ » on le trouvait?
» — C'est sa maîtresse qui l'envoie aux informa- » tions. Â-t-elle dit de quelle part elle venait?
» — Non, monsieur.
» — • Ah! que je suis béte!... une grande dame » n'ira pas dire son nom au concierge!... Â-t-elle I) laissé quelque chose?
» — INon , monsieur, mais elle a dit qu'elle rc- » viendrait demain matin, avant onze heures.
» — Fort bien, vous la laisserez monter... elle a « sans doute un billet doux qu'elle ne veut medon- » ner qu'en mains propres. »
Bouchenot monte chez lui, ivre de joie; il est persuadé qu'il a fait la conquête d'une grande dame , il se voit déjà le héros d'une aventure brillante ; il reçoit des présens, il est fêté, chéri, recherché partout, il se promène dans l'équipage de sa belle. Elle lui prête ses chevaux , en attendant qu'elle lui offre sa fortune et sa main. Enfin , il se couche , et fait des rêves charmans. Le lendemain , dès qu'il est éveillé, il court à sa toilette , car il veut que la femme de
MOUSTACHE. Alt
chambre puisse faire un rapport favorable de son élégance. Il envoie son concierge lui acheter une robe de chambre de Perse, parce qu'il pense qu'un jeune homme du grand monde doit être le matin chez lui en robe de chambre. Cela le gênera un peu pour arriver à la fin du mois; mais il ira moins au spectacle, et dînera chez un modeste restaurateur.
La robe de chambre est apportée. Bouchenot se drape dedans , il est frisé , parfumé , pommadé. Il a mis sa clé en dehors afin qu'on puisse entrer sans qu'il se dérange. Puis il s'est couché à demi dans sa causeuse , cherchant la pose la plus favorable à ses grâces; là, il attend avec impatience que la femme de chambre vienne remplir son message.
A dix heures et demie, on frappe deux petits coups à la porte du carré.
« Entrez! » crie Bouchenot sans se déranger.
La porte s'ouvre, et bientôt Cœlina entre dans l'appartement.
Il serait difficile dépeindre la figure de Bouchenot en reconnaissant Cœlina ; toutes les illusions qui le berçaient viennent de s'évanouir; après avoir poussé une exclamation de surprise, il se laisse aller sur sa causeuse en murmurant :
« Ah ! mon Dieu ! c'était bien la peine que je fisse » l'empiète d'une robe de chambre!
» — C'est moi , » dit la jeune fille en s'approchant de celui qui fut son amant. « Kh bien... vous » faites une drôle de mine. . . on dirait que ma vi- » site ne vous fait pas plaisir.
» — Votre visite , » répond Bouciienot avec embarras; <r ma foi... j'avoue que je m'y attendais si :• ])eu ! . . .
D — Vous ne vous y attendiez pas ? cependant je » suis venu hier au soir, on a dû vous le dire... et « j'avais prié votre portier de...
» — Ce n'est pas un portier ici , c est un con- » cierge.
» — Portier , concierge , suisse , ça m'est bien » égal. Enfin je lui avais dit que je reviendrais ce » matin.
» — Mais vous ne lui aviez pas dit votre nom ?
» — Je pensais que cela n'était pas nécessaire et » que vous me reconnaîtriez bien vite au portrait » qu'il vous ferait de moi.
» — J'avoue que vous êtes la dernière personne à » laquelle j'aurais pensé.
„ — Eh bien ! vous êles aimable !
, — Ah ! pardon, c'est que je veux dire... je » ne crovais pas que vous penseriez à venir me » voir.
» — Il est bien sûr que je ne l'aurais pas dû
» si j'avais eu un peu de cœur... mais ensuite j'ai » réfléchi que... comme je vous ai cherché dispute » pour cette lettre. . . vous n'oseriez peut-être pas re- » venir me voir.. . tout en ayant pourtant l'envie... » de faire votre paix avec moi... et ce qui m'a sur- » tout fait penser cela , c'est que vous avez eu bien » soin de venir donner votre nouvelle adresse à tous 0 nos voisins... à la fruitière, à l'épicier... c'est par » eux que je lai ^ue. Je me suis dit . Puisqu'il dé-
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» sire «|iie je sache où il loge , c'est que probable- » Jiient il espère me recevoir chez lui... Je me suis
» dit cela souvent me serais -je trompée?
» et n'était-ce pas dans l'espoir que je viendrais » que vous aviez donné votre adresse à nos voi- » sins ? »
Cœlina fait une petite mine si gentille en disant ces mots , que bien des hommes ne lui eussent répondu qu'en Tembrassant; mais la fortune arrête souvent ces doux élans du cœur auxquels une ame franche et simple ne craint point de se livrer. On a donc raison de dire que la fortune ne fait pas toujours le bonheur.
Bouchenot, ne sachant que répondre, prend le parti de présenter un siège à Cœlina en lui disant :
« Asseyez-vous donc, mademoiselle.
» — Mademoiselle!... asseyez-vous!... O mon » Dieu, avec quelle cérémonie vous me parlez! » répond la petite grisette en se rapprochant toujours de la causeuse, c Mais puisque vous êtes assis là... il * me semble que je puis m'y mettre aussi.,. Est-ce » que vous ne le voulez pas?
» — Je ne dis pas cela... mais cette causeuse est )) si étroite. .. on est obligé d'être si près l'un de l'au- » tre!...
« — Nous avons quelquefois été plus près en- « core, et alors vous ne vous en plaignez pas I »
Bouchenot, ne trouvant rien à répondre à cela , se contente de se reculer un peu pour faire une place près de lui, et Cœlina s'y asseoit d'un air moitié triste et moitié riant.
9 -—; Vous avez un bien joli logement ! » dit la jeune fille au bout d'un moment de silence; * c'est » très-beau ici... l'escalier est ciré... Ah! c'est au- » tre chose que la rue de la Calandre! Et ces meu- )» blés!... quel genre... Vous avez donc fait for- » tune, monsieur?
» — Non, mademoiselle, je n'ai pas fait for- » tune... c'est-à-dire... oui... j'ai recueilli un héri- » tage... d^un parent éloigné,... ainsi que me l'an- >T nonçait la lettre que j'ai reçue chez vous... mais M vous ne vouliez pas me croire; vous voyez bien >* maintenant que c'était la vérité.
)) — Alors vous ne m'avez pas du tout parlé de » fortune... et puis, quand on reçoit des nouvelles » heureuses, je ne comprends pas pourquoi on ne » veut pas les laisser lire... à sa bonne amie.
» — Est-ce que vous allez recommencer vos ques- » lions, mademoiselle ? Si c'est pour cela que vous » êtes venue...
,, — Non, monsieur, non... Oh! je me suis bien » promis de ne plus rien vous demander... vous gar- » derez vos secrets... je ne vous en parlerai plus... » à condition que vous me direz que vous m'aimez » toujours... que ce n'est pas une femme qui vous » a donné tout cela... enfin, que vous n'avez pas une » autre maîtresse... Dites-moi cela, et je ne serai ») plus fâchée avec vous... et je ne vous ferai plus » aucune question, je ne vous chercherai pas que- » relie... je ne serai plus jalouse, ni méchante... et * nous serons ensemble comme autrefois ; car, quoi- » que vous m'ayez quittée bien vite. . . bien brusque-
» ment, ah! je vous aime toujours, moi! et depuis
» notre séparation, je n'ai pas été un seul jour sans
» pleurer, et puis je me disais : Il viendra peut-être
->■' aujourd'hui... et j'écoutais, je tremblais quand on
» montait l'escalier.. . mais ce n'était pas vous... Et
» j'ai été si contente lorsqu'on m'a donné votre
» adresse... et je me suis dit : 11 m'attend... il me
» désire... Eh bien!.,, dites-moi donc que cela était
» vrai!... »
Bouciienot se gratte l'oreille, se drape, s'examine et répond :
» Comment trouvez-vous cette robe de chambre? » n'est-il pas vrai qu'elle est superbe et que cela me » va bien ?... C'est ce qu'il y a de mieux porté.
» — Eh, mon Dieu, oui!... votre robe de cham- » bre est superbe ; mais vous ne répondez pas à ce » que je vous dis...
» — C'est de l'étoffe de Perse... hei m ! fameux » genre ! on ne portait pas de cela rue de la Calan- » dre...
» — Non, car quelquefois même on n'y avait pas t> de quoi se N-êtir ; mais aussi alors on daignait ré- » pondre aux personnes... on ne prenait pas avec » elles un ton dédaigneux... et même on avait l'air « de les adorer... Ah ! je vous aimais mieux comme f> cela qu'avec cette belle robe de chambre.
» — Mademoiselle, je ne sais pas trop pourquoi » Vous me dites tout cela ; il me semble que je suis » bien le maître de m'habiller à ma fantaisie... » et quand on loge à la Chaussée-d'Antin, ce n'est » pas pour ne point suivre les modes.
)' — Mademoiselle... toujours mademoiselle!... » Ah ! je vois bien que c'est fini !... et que vous ne » m'aimez plus du tout. »
Boucbenot garde le silence ; Cœlina détourne un peu la tête, et bientôt des pleurs inondent son visage. Quoiqu'elle veuille cacher ses larmes, celui qui est assis près d'elle n'est pas long-temps sans les voir couler; alors il se sent tout ému, et il prend une des mains delà jeune fille en lui disant:
« Pourquoi donc pleurez-vous?...
B — Ah ! vous le savez bien !
>} — INIais je ne veux pas vous faire du chagrin, » moi!... Voyons, Cœlina, ne pleurez plus, soyez » raisonnable et écoutez-moi.
« — Je vous écoute.
» — Vous êtes bien gentille certainement,
» vous êtes bien gentille... et je vous aime encore... » parce que... vous êtes bien gentille.
» — Après, mais après donc!
» — Ah! toujours vive comme la poudre!... Eh » bien, ma chère amie, nous pouvons encore nous » voir quelquefois... Je le veux bien, moi, vousvieny> drez... quand je vous écrirai de venir. Vous con- » cevez bien que nous ne pouvons plus vivre ensem- » ble comme autrefois... ma nouvelle position ne » me le permet pas... elle me privera aussi du plaisir » de sortir avec vous... Ce sont des sacrifices que i. Ton doit à la société dans laquelle on vit. Mais, » je vous le répète, cela ne nous empêchera pas de » nous aimer encore... d'être bien amis ensemble;
» et quand je pourrai vous recevoir, je vous aver- » tirai. »
Cœlina ne répond pas. mais elle essuie ses yeux, fourre son mouchoir dîxns la poche de son tablier, et se lève vivement en retirant sa main que Bouchenot tenait encore.
« — Eh bien ! que faites- vous donc ? » dit le jeune homme.
« — Je m'en vais... Adieu, monsieur Bouchenot. » — Comment! vous vous en allez ainsi... sans » me répondre... Qu'est-ce que cela signifie?
n — Cela signifie, monsieur, que je ne veux pas » de la tendresse d'un homme qui rougirait de moi... » qui ne veut pas qu'on sache qu'il m'aime... qui » se croit trop grand seigneur pour sortir avec moi. * Cela signifie que votre orgueil et vos prétentions » me font pitié, et que je suis trop fière, quoique » grisette, pour avoir un amant qui me ferait cacher » ou sauver quand il lui viendrait du monde... » — Mais, Cœlina... je...
» — Oh! vous ne pensiez pas ainsi, lorsque vous
» vous mettiez tout nu, sous le robinet de Ja fontaine,
» afin de faire avec moi le beau Léandre, pour
» m'attendrir, pour me séduire!...
p — Mademoiselle... alors...
j> — Alors, vous étiez moins bête qu'à présent ,
» monsieur, car vous saviez trouver des paroles pour
» vous faire aimer ; et maintenant vous ne savez pas
» même avouer franchement que vous ne m'aimez
» plus. Mais soyez tranquille, mes visites ne vous en-
» nuieront pas davantage. Je ne suis pas assez
» grande dame pour venir à la Chaussée-d'Antin, et » je n'y viendrai plus ; je vous le promets. Quant à » vous, monsieur, je ne pense pas que vous puissiez » désormais vous compromettre en venant rue de la » Calandre. Cependant, si par hasard votre sort » changeait, si votre nouvelle fortune s'en allait » aussi vite qu'elle est venue ; alors, monsieur, vous » me trouverez toujours... prête à vous rendre ser- » vice, si je le puis, et je vous recevrai mieux que » vous ne m'avez reçue aujourd'hui. Je vous salue, » monsieur Bouclienot.
En achevant ces paroles, la jeune fille quitte l'appartement; et elle est déjà sorti de la maison, avant que son ancien amant soit revenu de sa surprise.
a Ma foi , tant pis ! je ne courrai pas après » elle; » se dit Bouclienot au bout de quelques instans. « Je l'aurais bien encore aimée quelquefois en » passant... pour rire; mais puisqu'elle prend la » la chose au sérieux , j'aime autant ne plus la voir. » D'ailleurs... on aurait su que je recevais une gri- » sette... cela m'aurait compromis... elle a bienfait j> de s'en aller... C'est dommage que ce ne soit pas I) une dame comme il faut, car elle est fort jolie... » mas j'en trouverai qui me conviendront mieux... » Cela ne peut pas me manquer... je me mettrai à » ma fenêtre avec ma robe de chambre. »
Le lendemain de cette visite, au moment où il se disposait à quitter sa robe de chambre pour sortir , Bouchenot entend frapper à sa porte. Il fronce le sourcil en se disant :
« Allons! je gage que c'est encore mademoiselle
» Cœlina qui revient à la charge!... Cetîe petite gri- » sette ne me laissera pas tranquille... cela devient «inuippirtiib!;... Si c<3la CDntiatiï, j^ s:îrai oblijjî (I3 » la faire consigner chez mon concierge... Allons, » entrez... la clé y est!... »
Cependant on a ouvert la porte, et au lieu de la petite enlumineuse, c'est George et Timothée qui entrent dans l'appartement.
» — Que vois-je? » s'écrie Bouchenot, « ce sont
» ces chers amis... ces bons amis Âh! voilà
» une surprise charmante !
» — E!i oui, c'est nous!... Il faut bien venir te >i trouver, puisqu'on ne te voit plus et qu'on n'en- » tend plus parler de toi, » dit George en prenant la main de Bouchenot.
« — Diable ! quel logement ! quel luxe! » s'écrie Timothée. <* Quand Cœlina nous a dit que tu avais » fais fortune, nous ne voulions pas le croire, mais » je vois qu'elle ne nous mentait pas. . .
» — Âh ! est -il beau, avec sa robe de cham^ » bre!...
»> — Il a l'air d'un pacha !
» — N'est-ce pas , messieurs , que je la porte avec » assez d'aisance?... Eh mon Dieu! cela n'est pas » difficile du tout de faire le fashionable... je m'y
» suis habitué tout de suite C'est comme à ce
» quartier; je ne puis plus concevoir , maintenant, » qu'on loge ailleurs qu'à la Chausséed'Antin !
T — Ah ! ah î il est précieux , ce diable de Bou- » chenot ! toujours farceur ! . . .
1» — ■ Farceur ? oh ! non , fi donc , c'est mauvais
420 ''.îousïACHt.
i> genre... Je ne fai;^ plus de farce, je ne ris plus... « j'ai très - bon ton à présent. Mais asseyez - vous '^ donc sur ma causeuse, messieurs, vous serez bien » mieux. »
George et Timothée se jettent sur la causeuse , et Bouclienot s'assied en face d'eux , en se drapant avec soin dans sa robe de chambre.
V — Ah ça, mon cher Bouchenot, » dit George, « tu vas nous apprendre par quel concours d'événe- « mens tu as été amené à cette heureuse position. » Nous pensions, Timothée et moi, que tu étais entré » chez Henry, que tu demeurais avec lui ; mais il y » a quelques jours , nous le rencontrons , nous lui » demandons de te? nouvelles , et pour toute réponse, » il nous montre la lettre qu'il a reçue de toi , et par » laquelle tu lui dis de disposer de l'emploi qu'il te « destinait. Henry était aussi curieux que nous de « savoir quel changement s'était opéré dans ta for- » tune , il nous a questionnés à ce sujet , mais nous » n'en savions pas plus que lui. Hier, Timothée a été i> s'informer de toi chez notre petite voisine. Elle » lui a donné ton adresse , mais en soupirant , car » elle prétend que la fortune a changé ton cœur. » INous n'avons pas voulu croire cela , et c'est pour- » quoi nous sommes venus te voir.
» — Et vous avez bien fait, mes chers amis ; vous » me trouvez toujours disposé à vous être utile ou j) agréable... Quant à la petite voisine... ah ! ma foi! » vous comprenez bien que des liaisons de ce genre- » là ne peuvent toujours durer... Mademoiselle Cœ-
» lina a des manières. . . un langage. . . qui ne me con- » viennent plus... cela sent trop la grisette.
>, Dis - nous que tu ne l'aimes plus, et je trou-
» verai cela tout naturel, » répond George-, « mais )) mépriser les grisettes... toi!... et oublier tout ce « que cette jeune fille a fait pour nous !. . . Ah ! ce se- )> rait fort mal , Bouchenot , et je ne t'en ferais pas » compliment!... Si la fortune te rend ingrat , cela » ne prouve pas que tu la mérites.
« — JNon , non.., je ne suis pas ingrat! mais en- » fin , messieurs , il faut tenir sou rang dans la so- » ciété... Sur le boulevard des Italiens on ne se pro- » mène pas avec une grisette sous le bras !
„ On V promène souvent des femmes qui ne
» valent pas les grisettes ! mais avec tout cela tu n'as )» pas répondu à notre question. D'où te vient donc « ta nouvelle fortune? Quel est l'emploi que tu oc- » cupes maintenant et qui te rend si fier ?
» — L'emploi. . . mais je ne fais rien du tout , Dieu » merci... je vis de mes rentes.
,, — Ah ! tu as des rentes? » dit Timothée en ouvrant de grands yeux-, « et depuis quand?... Tu » n'en avais pas quand nous ne possédions qu'un ha- » bit pour nous trois. »
Bouchenot est embarrassé ; il ouvre et referme plusieurs fois sa robe de chambre , et regarde ses pantoufles, en murmurant :
u Autre temps, autres soins... le destin ne nous est » pas sans cesse contraire... le diable n'est pas tou- « jours à la porte d'un pauvre homme... tant va la T> cruche à l'eau...
422 MOLSTACHE.
a — Ail çà^ Bouchenot, est-ce que tu veux jouer « Sancho Pança , » dit George en riant ; « laisse-là tes » proverbes , et réponds-nous. D'où te vient ta nou- » velle fortune ?
)) ~ Ma foi , mes amis , » répond Bouclienot , « s'il faut vous Favouer... j'ai gagné à la loterie...
» — A la loterie ! >' dit George en regardant fixement Boucheiiot ; «mais elle est supprimée depuis un an!...
» ■ — Eh non !... ce n'est pas à la loterie , c'est à » la roulette que je voulais dire...
» — A la roulette! »» ditTimothée, « mais toutes les » maisons de jeu sont fermées depuis six mois!...
» — Mais non. . . non ce n'est pas à la rou-
» lette j » reprend Bouclienot en s'entortillant dans sa robe de chambre : « je voulais rire... je sais très- « bien que les jeux sont fermés... grâce au ciel!... » car c'était une chose bien immorale. . . bien scanda- » leuse !.. . Et combien de pères de famille, de jeunes .» gens se sont perdus dans ces repaires infâmes !... « j'en sais quelque chose, moi! je m'y suis perdu » très-souvent... un soir entre autres... je n''avais » que quarante sous dans ma poche... et il pleuvait j» très-fort...
„ — Il n'est pas question de tout cela , » dit George en interrompant le narrateur ; « nous n'a- » vous pas besoin d'entendre cette histoire ; c'est 5) de ta nouvelle fortune que nous désirons savoir » l'origine.
» — Est-ce que je ne vous l'ai pas dit ? c'est » drôle, je croyais vous l'avoir dit. Eh bien , mes » amis! c'e§t à une loterie étrangère que j'ai joué...
» j'ai pris un billet... vous savez, de ces billets... » dans des séries... C'est un banquier qui vous en- » voie cela... dans une lettre... quelquefois même » sans affranchir !... C'était le château de Tranf... >» Trans. . . Trakenstemberg ! . . . un nom comme cela, » qui était en loterie. . . Bref, c'est moi qui ai gagné. . . je » pouvais aller habiter mon château, mais vous sen- » tez bien que j'aimais mieux rester en France, à » Paris , près de mes amis. Un banquier m'a offert » de m'acheter mon .château... cent vingt mille » francs. . . j'y ai consenti, et je me suis fait six mille » francs de rentes... et voilà! »
Pendant que Bouchenot fait cette histoire, George fronce le sourcil , et son visage prend un air froid et sévère; de son côté Timolhée regarde George d'un air qui veut dire : Est-ce que tu crois tout cela ?
Bouchenot a cessé de parler, et ses deux amis gardent le silence. Cependant au bout d'un moment Tiraothée lui dit :
« Mais ce n'est pas une histoire de loterie que tu » as contée à Cœlina ; tu lui as dit que tu avais hérité » d'un parent éloigné.
« — Ah! oui... c'est vrai... je lui ai dit cela... > mais vous concevez bien qu'on n'a pas besoin » de dire à tout le monde de quelle manière on » s'est enrichi.
» — Lorsque la source d'une fortune n'a rien 1» d'immoral, -) dit George, « on ne doit pas crain- » dre de l'avouer hautement ; mais quelquefois aussi X» on ne doit son aisance... qu'à une position... qu'à » des concessions honteuses, et alors on invente mille
* histoires, plus absurdes les unes que les autres, afin » de tâcher de dissimuler ce qu'on ne pourrait avouer M sans rougir.
» — Ma robe de chambre est un peu trop large » des manches... « dit Bouchenot. « Mais cela se » fera... c'est une étoffe de Perse... A propos, mes )> amis, j'espère que nous déjeunons ensemble?... » jNgus ne nous quitterons pas comme cela... allons )> au café Anglais... c'est moi qui veux avoir le » plaisir de vous offrir à déjeuner.
» — Merci , » dit George en se levant. « Je ne )) puis accepter... j'ai affaire ce matin.
» — Ah ! diable... c'est fâcheux... Mais au moins » Timothée. . .
» — J'ai affaire également , » dit Timothée en se levant aussi , « et je vais partir avec George.
)i — Comment, messieurs, vous me refusez tous j> les deux?... d'anciens amis... c'est très-mal... » vous ferez vos affaires plus tard... nous allons » rire; nous boirons du Champagne! Allons, vous » allez venir.
» — Adieu, Bouchenot... Viens-tu, Timothée? » dit George d'un ton fort sec.
» — Je te suis , » dit Timothée en prenant son chapeau.
y, — Eh bien! vous partez si vite... qui diable » vous presse donc tant? » s'écrie Bouchenot en suivant ses deux amis. Mais déjà ceux-ci ont gagné la porte du carré , et ils descendent l'escalier sans répondre et sans avoir serré la main que le nouvel enrichi leur tendait. Celui-ci rentre alors chez
lui tout penaud , et se jette sur sa causeuse en se disant :
« Comme ils me quittent brusquement!... est-ce » qu'ils n'auraient pas donné dans l'histoire de la » loterie étrangère?. . . x\prè8 tout, est-ce qu'on ne peut » pas avoir des secrets. . . des affaires particulières ?. . . » Ces messieurs sont aussi par trop curieux. Vous » verrez qu'on ne pourra pas être riche sans faire » tambouriner comment on a acquis sa fortune... )) Qu'ils aillent donc faire de ces questions-là dans » le grand monde, dans la belle société, et ils seront M bien reçus! »
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