‹ Moustache (volume 3)Chapitre 21 sur 25 · BOUCHENOT VEUT SE MARIES · texte numérisé non relu

BOUCHENOT VEUT SE MARIES

Le dernier jour du mois Bouchenot reçoit une lettre par la poste ; elle est adressée à sa nouvelle demeure de la rue Saint-Lazare , ce qui prouve qu'avant de la lui envoyer on a été aux renseignemens rue de la Calandre.

Bouchenot se hâte d'ouvrir la lettre, elle ne contient pas une seule ligne d'écriture; mais en revanche elle renferme un billet de banque de cinq cents francs que Bouchenot contemple, en s'écriant :

« C'est bien, c'est très-bien. C'est mon revenu que » l'on m'envoie ; il est difficile d'être plus exact. » Décidément mon argent est bien placé et je puis » dormir tranquille sur mes rentes. Je suis riche et

» je n'ai rien à faire Comme c'est heureux

» comme on a bien trouvé la profession qui me con- » venait! »

Et Bouclienot continue le genre de vie qu'il s'est imposé en venant habiter à la Chaussée-d'Ântin. Il se lève tard , passe une grande partie de la journée à sa toilette, va au café, lit les journaux , les revues, écoute les nouvelles , va se promener, dîne et ne se grise plus , parce que c'est mauvais genre ; il se rend ensuite au spectacle ou va se faire voir dans un jardin où l'on fait de la musique , puis il rentre chez lui , et se couche en se disant :

« J'ai été bien comme il faut toute la journée , je » suis très-content de moi. »

Plusieurs mois s'écoulent sans apporter de changemens dans l'existence de Bouchenot. A la fin de chaque mois il reçoit régulièrem^ent par la poste un billet de banque de cinq cents francs. Il s'est tellement accoutumé à cet envoi, qu'il n'éprouve plus d'émotions en décachetant renvelop|)e , et qu'il regarde maintenant le billet de banque sans sourire , et le place assez froidement dans un joli secrétaire dont il a fait emplette. Depuis quelque temps la physionomie du jeune homme a perdu cet air de satisfaction que lui avait donné la fortune; elle ne s'anime plus , elle devient froide et sérieuse , on y chercherait en vain cette expression de gaîié par laquelle elle brillait autrefois. Le Bouchenot de la Chaussée-d'Antin ne ressemble plus à celui de la rue de la Calandre. Si sa personne a gagné quelque chose du côté de la tenue , en revanche sa figure a beaucoup perdu de ce qui la caractérisait et lui donnait du charme.

Enfin , au milieu de ses grandeurs , de son joli

appartement , au sein de la Chaussée - d'Antin , et drapé dans sa robe de chambre en étoffe de Perse , Bouchenot se surprend à bâiller fort souvent. En vain fait-il tous ses efforts pour échapper à l'ennui qui le gagne, en vain s'étale -t -il sur sa causeuse et se mire-tril dans sa glace en se répétant :

a Je sais très-heureux... j'ai fort bon genre... il » n'y a pas d'homme plus heureux que moi. *•

L'ennui , qui pénètre facilement sous une belle robe de chambre et dans un beau logement , s'est introduit chez Bouchenot , et semble vouloir s'y établir ; les habits à la mode , les parfums , les promenades , les soirées aux Italiens , ne parviennent point à le chasser ; il fait au contraire de rapides progrès , et lient chaque jour fidèle compagnie au nouvel enrichi.

La petite Cœlina ne s'est pas présentée chez le jeune homme qui fut son autant , et celui-ci n'a pas eu besoin de la consigner chez son concierge ; George et Timothée ne sont pas non plus revenus rendre visite à leur ci-devant compagnon de chambrée. Quelquefois Bouchenot les a rencontrés sur son chemin ; mais au moment où il se disposait à leur parler, ceuxci ont passé rapidement en ayant l'air de ne point le reconnaître; Henry en a fait autant lorsqu'ils se sont rencontrés , et Bouchenot en a été pour ses pas , son sourire et sa main qu'il a inutilement tendue vers ses anciens amis ; alors il s'est dit :

« Probablement ces messieurs sont jaloux de ma ■f> fortune... de ma belle position; voilà pourquoi V ils ne me parlent plus et ont l'air de ne pas me

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» voir quand ïU mo renrou tient. Oh! cest cela, il » n\ a pas le moindre doute ; ils sont vexés de me )' voir maintenant dans une situation aussi lieu- » reuse.-.Oliî les hommes I renvie les ronge tou- » jours. . . cependant cela m'étonne de la part de mes » anciens camarades... Ne plus me regarder parce » que je suis riche. . . parce que je suis très-bien mis. . . » et que j'ai très-bon genre!... Fi! que c'est petit » d'être jaloux de mon bonheur. »

Cependant le bonheur de Bouchenot se compliquait de bàillemens de plus en plus rapprochés, si bien qu'enfin n'y tenant plus et ne pouvant se dissimuler à lui-même l'ennui qu'il éprouvait, un beau matin, en se levant, Bouchenot se dit ;

« Sacrebleu ! . . . c'est bien embêtant d'être lieu- » reux comme je le suis... décidément je m'ennuie w à crever!... C'est singulier... j'ai de l'argent de » quoi m'amuser... et je ne m'amuse plus... Ou'est- » ce que cela veut dire?.,, à quoi cela tient-il?.,. » Je n'ai rien à faire... et je ne sais que faire de » moi... c'est bien extraordinaire. Voyons, fiche- » tre!,.. il faut trouver un moyen d'être heu- » reux sans bâiller et sans avoir envie de dormir... )) Je ne veux pas que l'excès de mon bonheur me » donne le spleen!... je ne veux pas finir par me ti- » rer un coup de pistolet, comme les Anglais, pour » me désennuyer ; je veux rire, être gai comme au p temps où je n'avais pas le sou... Alors les femmes » et l'amour embellissaient mon existence... alors n j'avais toujours trois ou quatre intrigues à mener » de front ; maintenant l'ien... C'est inconcevable!

» Les grisettes me rient au nez! les femmes du » monde ne font pas attention à mes œillades... Ah ! » parbleu, il me vient une idée!... si je me ma- » riais!.,. Se marier pour ne plus s'ennuyer!... au « premier aspect cela paraîtra drôle... mais, moi, » j'ai l'espoir qne ce ciiangement de position me sera » favorable. Xi\ moins, en ayant une femme, j'au- » rai près de moi quelqu'un avec qui causer, je » m'occuperai de mon ménage, cela me distraira... )' je prierai ma femme de me faire des confitures , » je mangerai Fécume. Oh! ce doit être fort amu- » sant ! Ensuite j'aurai des enfans , beaucoup d'en- » fans , je jouerai à la poupée avec ma fille, et à » la toupie avec mon filsî... Ce sera délicieux ! Cer- » tainement qu'alors je n'aurai plus le temps de « m'ennuyer. Quel dommage que je n'aie pas » eu cette idée-là plus tôt. Marions-nous bien » vite... mais cependant épousons une femme riche; i» car, puisque je mange mes six mille livres de rentes » Tout seul, je n'en aurais pas assez avec une femme » et des enfans. >>

Il ne s'agissait plus que de trouver une femme riche et jolie, car cette dernière condition semblait aussi indispensable à Bouchenot. Mais en allant fréquemment dans le même café, il avait fait connaissance avec un vieux garçon fort répandu dans le monde, et qui déjà, plusieurs fois, lui avait offert de le mener avec lui au bal on en soirée. M. Feuillard, c'était le nom du vieux garçon, était un de ces hommes qui ont passé leur vie au sein des plaisirs, et que l'on est toujours certain de rencontrer à une fête, à une cérémonie, à une

première représentation ; conservant, malgré son âge, les goiits et la toilette d'un dandy, il aimait surtout là compagnie des jeunes gens, et c'est pourquoi il avait pris Bouchenot en amitié.

Un matin , en prenant du chocolat à côté de sa nouvelle connaissance , Bouchenot lui dit :

« Monsieur Feuillard , vous ne croiriez pas une > chose ?

» — Qu'est-ce donc , mon cher ami ?

» — C'est que moi qui ai six mille livres

j> de rentes, et rien à faire moi qui habite la

» Chaussée -d'Antin et mange chez les premiers

» traiteurs de la ville ; eh bien je m'ennuie

» je m'ennuie même beaucoup depuis quelque » temps.

» — Je ne vois rien d'extraordinaire à cela , mon » cher ami ; car moi qui vous parle , et qui ai passé » toute ma vie au sein des plaisirs , des fêtes , des * réunions les plus brillantes ; moi qui n'ai jamais r manqué un grand concert , une course de chevaux, j) une promenade de Longcliamp , ni une première » représentation ; eh bien , je puis aussi vous certi- » fier que je me suis ennuyé fort souvent. Quevou-

» lez-vous! les mêmes plaisirs amènent qiiel-

» quefois la monotonie ; ensuite , vous concevez » bien qu'un homme du bon ton ne doit pas rire » et s'amuser comme un petit artiste, comme un » pauvre étudiant , pour qui tout est bon lorsqu'il )i y voit matière à se donner de l'agrément. Il » nous faut à nous autres des amusemens fins , » délicats , recherchés ; mais cela ne se rencontre

» pas aussi facilemenl : voilà pourquoi on bâille j» assez souvent en bonne compagnie. Mais ras- » surez-vous, l'ennui n'est pas de mauvais ton!... » Vous ne serez jamais ridicule , pourvu que vous » sachiez vous ennuyer convenablement. Vous » nommerez cela vapeurs, maux de nerfs, malaise ; » on vous plaindra , et on aura pour vous mille pe- » tits soins.

» — Monsieur Feuillard , tout cela est fort bien, p mais je préférerais ne point m'ennuyer, et pour » cela j'ai la fantaisie de me marier.

» — Ah ! ah !.. . singulière idée. . . elle ne m'est » jamais venue, à moi. Mais , que sait-on , cela peut B réussir... maintenant qu'on se traite par Fhomœo- » patine. Nous vous marierons, mon cher, c'est très- » facile ! . . .

» — Vraiment!... vous auriez quelque femme à « me proposer ?

» — Femmes, veuves, filles. Eh mon Dieu! est-ce » qu'il n'y en a pas toujours?... Tenez-vous à la » fortune ?

» — Oui ; j'ai six mille livres de rentes, il faut y> que ma femme m'en apporte au moins autant.

» — C'est juste; il faut même qu'elle en ait da- » vantage.

» — J'aime encore mieux cela.

» — Les demoiselles riches tiennent souvent à ces » petits agrémens de société qui plaisent dans le » monde. Voyons quels sont les vôtres?

» — Mes agrémens?

» — Vos talens . si vous aimez mieux : èles-vous )' peintre ?

» — Non.

» — Poète?

» — Non.

» — Musicien ?

» — Non.

» — Pas musicien du tout?

)> — Ma foi non .

» — Comment, vous ne chantez pas votre petite * romance... votre petit nocturne?

» — Je ne sais que les chansons de Béranger.

» — Diable !... Je voudrais trouver tout de suite » quelque chose pour vous faire briller.

» — Je danse et je valse très-vigoureusement.

« — Fi donc ! mon cher; on ne danse plus, on » marche.

» — Je bois un verre de Champagne d'un trait.

w — Ah! vous êtes in gurfjiie... Ce n'est pas mal, » cela... c'est gentil à tab!e; mais je voudrais autre » chose près delà demoiselle... Que ferez- vous si oa » vous présente un cdium , avec prière de mettre » quelque chose dessus.

» — Je sais faire des chats en trois traits de » plume.

» — Vraiment !... c'est délicieux, cela !... Voyons » tout de suite votre talent. Garçon, du papier, une » plume. »

Le garçon de café apporte ce qu'on lai demanda. Bouchenot se met à faire des chats à main levée. Le vieux Feuillard est enchanté; il s'écrie :

» C'est parfait , c'est fort original : avec cela , » vous pouvez trouver une demoiselle de douze à » quinze mille livres de rentes. Ce soir, venez avec » moi, je vous présente dans une réunion où setrou- » vera mademoiselle Mirevalle. C'est une jeune per- » sonne riche , qui a la fureur des album. J'aurai soin » de parler de votre talent extraordinaire pour faire » des chats à la plume ; on vous enverra l'album ; » vous le reporterez vous-même : ce sera un moyen » de vous introduire ; vous ferez votre cour; le reste » ira de suite. »

Bouchenot est enchanté ; il rentre chez lui où il s'exerce toute la journée à faire 'des chats. Il use deux paquets de plumes et une main de papier; mais aussi il se sent de première force , et prêt à montrer son talent sur l'album d'une petite maîtresse. Le soir , il va retrouver M. Feuillard, et celui-ci le mène chez un faiseur d'affaires de la rue de Provence où il y a grande réunion. La demoiselle Mirevalle ne tarde pas à venir, conduite par son père.

Depuis qu'il a six mille francs par an à dépenser, Bouchenot a pris un aplomb qui dans le monde passe souvent pour du savoir vivre. Il ne se sent plus embarrassé au milieu d'un salon , et soutient fort bien les regards de la société. Il se faufile près de mademoiselle Mirevalle; c'est une jeune personne assez jolie, qui semble aussi avoir une grande habitude du monde , et que l'on prendrait plutôt pour une dame que pour une demoiselle.

Le vieux Feuillard a su adroitement amener la conversation sur les album , et parler du talent de

Boiiclieuot ainsi que. Je son extrême complaisance ; la soirée n'était pas écoulée que mademoiselle Mirevalle avait demandé au jeune homme la permission de lui envoyer son album , et que celui-ci avait promis d'y faire un chai à la plume.

Le lendemain Bouchenot reçoit Talbum ; après y avoir déployé tout son savoir faire , il va lui - même le reporter à mademoiselle Mirevalle ; car le vieux Feuillard lui a conseillé de bannir toute timidité et de se déclarer hardiment.

Le jeune homme est fort bien reçu. Lechatesttrouvé ravissant. Bouchenot promet d'en faire pour plusieurs amies de mademoiselle Mirevalle , et il se trouve ainsi introduit près de la demoiselle à laquelle il veut faire sa cour.

Mademoiselle Mirevalle avait un caractère original et la prétention de ne point ressembler aux personnes de son sexe. Elle s'aperçut bientôt que Bouchenot cherchait à lui plaire. Elle trouva en lui plus d'affectation que de savoir vivre , plus de prétentions que d'esprit , parfois même dans ses manières une gaucherie qui avait quelque chose de comique. Tout cela aurait pu déplaire à une autre , et c'est au contraire ce qui fit que mademoiselle Mirevalle accueillit fort bien la déclaration de Bouchenot ; d'ailleurs il lui sembla fort original de se marier par l'intervention d'un chat.

Au bout de fort peu de temps , certain du consentement de la jeune personne qu'il désirait épouser, Bouchenot songea à obtenir celui de M. Mirevalle. Le papa ne se laissait pas séduire par des dessins à la

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