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Moustache

Il j ans Paris une rua assez loue, assez étroite, tortsa'e 5ouvent boueuse, que l'unjinme rue de la Valan ■ir( elle est située dans 1« (jrtier de la Cite.

Vous '•le\ la connaître si ^ous» 'ezi quelquefois affaire t 1 [lis de justice...

«tedoB Ui vous garde, lec- ■ aeur !

Cet» ( riest nommée de 3b Ct iarii d'après une «nseir: le i représentait «ne I «pè' de grive ou •louet e, dm les uns; un Mîsecl qui ijje le froment, disent les iVes , et enfin une c<i/ondou machiue i, polir .es qis , à ce que nrétenJ Soji le chroni- 'ueur. Pet/ous importe ins doute à moi aussi; cependant, ; fois en paseaiit, on n'tpas fâché de «avoir à qui n a affaire.

O'ns iipeeille maiso»

«te cette ruei je crois da leste qu'elke sont presque loutcs),iversez une allée toujou crottée et glissante, moi, un escalier dont les marc, n'ont certainement pa:é nettoyées depuis notre îmière résolution... noetter, pas vo« mains sur rampe d« ixitt, v»rce qie «i tou-

ii.iiirquoi no ■■■'•

vdirp M'^li- rippnis pllHienr^ ,i" r-.''

joan humide et qne TOtu vous saliriez; mais ;rimpeï bravement jusqu'au qu» ■ trième; arrêtez- vous devant une porte sur laquelle on a iâit une infinité de figure»

et de dessins, Unt à lacrai* qu'au charbon ; tirez une vieijie patte de lapin qui est attachée au bout d'un* ficelle et qui fait lever un loquet, et vous vous trouverez alors dans une chambre habitée par trois jeunes gens.

Trois personnes pour une seule chambre! allez-vous dire... Ah ! vraiment, est-ce que cela vous étonne? k Paris, cela n'a rien de surprenant. 11 vaut encore ni'eui posséder le tiers J'une chambre que de n'en point avoir du tout , ce qui jrrive quelquefois à des ji-unes gens de famille bien élevés, bien instruits , mais fort peu raisonnables, à de pauvres artistes ruinés . à des ouvriers sans ou\ rage , ï des filles de la campagne venues dans la capitale pour se placer. Je ne vous parla pas des vagabonds : pour ceui-là , coucher dans la rue, c'est leur état.

La chambre occupée par trois personnes était grand* et sombre; les locataire», n'ayant piint de ridea'ii à meitreàUiirfenèlre, avaient '•'^«e couv^ii^bie de ouirit"

MOUSTACBK.

J.S I arrcaiii iTec du bouchon brù1< , ce qui diminii.'i. beaucoup U clarté du jour. I.d murailli-s avaient eu du |ia|iier, n Is il n'en resliii |iliia(|ue quelque! lambeaui que l'on déchirait qiian. ou avait besoin d'rnvelppi'er quelque chose. Il y avait dans un ci r de la chambre une vieille couchette Teruioulue , sur laquelle e l une énorme paillasse, puis un petit matelas si mince , qu'on au >'it pu croire que ce n'élait qu'une enveloppe de toile; enfin une couv.ilure de laine, percée de toutes paris, était jetée sur ce lit, et recouvrait de droit. Mais cliez Koiicheno't un projet raisonnable était rarement m

l'élude et le travail. Aprèa avoir mil fait •.eicn-^'s, il r.isaîi .,i.< mal son droit. Le tenip* «'écoula, et le vi<"ii coniiaeur mourut. S»( épouse ét.iit depuis lonfjtenipi descendue au lomlieau^; Fidèli' ) trouva orphelin, i la léie de quriqurs millier» d'écus et de qui-l(|J centaines de boîlea de drai;ë t. En fort peu de temps il m^tnjjea] succession, ensuite il vendit le mobilier que lui avaient laisé i parents, et lorsqu'il n'eut plus rien, il pensa de uouvrau k faire .•>]

grosses liasses de papiers qui servaient de ir.iversin.

l'ii peu plus loin était un lit de sangle norlant un coucher du même genre que celui qui parait la couchette. Le reste de la chambre était meublé k l'avenant, ou, pour mieui dire, n'était pas meublé du tout; il y avait pourtant une petite table de bois, deu\ chaises, dont l'une n'avait que troit pieds, puis dans un coin une malle et un grand tolïre vide et sans couvercle.

Sur la cheminée, qui semblait vierge de feu, on voyait un morceau

de miroir , quelques allumettes , une bouteille à cirage qui servait

aussi de chandelier, un petit flacon avec de l'eau de miel, un couteau

-, et trois fourchettes de ter, une cuvette, un peigne, du savon » la rose,

'^ et u» petit buste en plâtre représentant >apoleon.

Enfin, à quelques pas de la cheminée, un tuyau de fonte sortait du plancher et al.'sil se ferdre dans le plafond, sans que pour cela il y eût vestige de poêle dans la chambre.

' D'après ce tableau misérable , vous croyei peut-être que cette chambre était l'asile de 1 1 tristesse, des soucis, des larmes... détrompez-vous ; jamais palais somptueut n'entendit retentir autant d'éclats de rire et de propos joyeui!... Uans cette chambre on cbaiilail du matin au soir, souvent on plaisantait encore depuis le soir jusqu'au matin : c'était le séjour sinon de la bf mbance et des plaisirs . du moins de la gaieté et de l'insouciance; enfin cette chambie était habitée par trois étudiants.

En ce moment ils sont tous trois dans leur demeiiie. [,'iin est assis devant la table et écrit; c'est un grand jeune homme bron et pâle, figure ovale, front haut et cbeveui bien plantés; les lignes de son vi- »:ige sont correctes, ses traits ont de la beauté et du caractère, mais les muscles de sa physionomie sont trop souvent en jeu par suite de l'exaltation qui règne dans cette jeune tête : c'est George Rembrun; il a vingt-trois ans; il est né en Bourgogne de parents peu fortunés, et on l'a envoyé à Paris pour y faire son droit ; au lieu de cela, il fait des drames et des vaudevilles.

Le second locataire de cette chambre est encore couché sur la grande couchette; il tient un livre et semble étudier. C'est un asseï joli garçon, quoique le blond de ses cheveux tire un peu sur le roux... ses yeux bleu clair, ses joues rosées et sa petite bouche riante ont q'.'elque chose d'enfantin qui plaît au premier coup d'oeil; mais telle vous avez vu une fois cette figure, et telle vous la reverrez toujours; c'est une physionomie inaltérable, qui ne varie jamais, ou plutôt c'est un visage qvii n'a pas de physionomie.

Ce jeune homme s'appelle ïimothée Glindoré ; il n'a que dii-huit ans, il est Champenois ; ses parents ont quelque fortune; mais le père de Timothée est un ancien cultivateur qui n'entend pas que son fils fine des folies il Paris. Avec douze cents francs par an , il ptuse que le jeune homme doit pouvoir vivre et étudier. Il lui fait passer eiactenient tous les trois mois le trimestre de sa pension; lorsque le jeune Timothée demande une avance ou uu supplément, le papa Giiiidoré laisse sans réponse les lettres de son fils.

^ le jeune homme qui écrivait était vêtu fort légèrmient, quoiqu'on fût seulement au mois de mars; il avait un pantalon noir et une hiouse de toile en assez mauvais état; celui qui était couché avait ^usii une blouse qui lui tenait lieu de chemise.

Enfin, le troisième locataire se promenait dans la cbanibre, et s'ar- ■'êtait souvent pour se regarder devant le morceau de miroir; c'était «n homme de vingt-cinq ans , sa taille était médiocre et un peu carrée; mais sa figure avaii une expression de gaieté, d'insouciance, et il avait dans toutes ses manières cet air de satisfaction de soi-même qui pour beaucoup de gens est une preuve de mérite.

Ce n'était [.oint un joli garçon , ce n'était pas non plus un homme laid; d'ailleurs l'expression plaisante de sa figure prévenait en sa faveur. 11 ét»it brun, très-coloré; ses petits yeux étaient pleins de vivacité, son nez un peu trop prolongé, sa bouche fort grande , et ses jpetites dents de mouton auraient enlaidi un joli visage ; mais tout eela rétiml n'avait rien de désagréable chei Constant-Fidèle Boucheaot , qui se promenait alors dans la chambre, vêtu d'une veste qui l'essemblait i une camisole de femme, d'un vieux pantalon de nankin à la cosaque, et d'un gilet de satin noir fait dans le dernier goiit.

( oniWnt-Fidèle Bouchenot était né à Paris; son père, honnête confiseur de la rue des Lombards, avait voulu mettre son fils dans les dragées; mais s'apercevant bientôt que le petit Fidèle ne s'occur.iit qu'à manger le fonds de la boTiîique, le confiseur changea de des- <^ in, il se décida à faire de son fils un avocat ; il avait remarqué que !e petit Fidèle était aussi bavard que gourmand, et cette précoce lo- ^^acité lui avait paru de bon augure; il voyait dans cet enfant un sracle digne de s'illustrer dans le barreau, il résolut de lui faire faire fou dreit.

"t S* Wf^ BaaakMMt aisùt à baMUer. ea revanche il -jf^rtitl

i il aui.iit fallu travailler, et il n'en avait janii s, la table, le jeu, étaient ses idoles; le ciel l[ tère heureux que rien n'attriste, u'elTraye, (^

a exécution; d'ailleurs il

la volonté. Les femmes

vait doué de ce earactè

ne s'inquiète ni de l'avenir ni même du lendemain.

Uu reste, je vous ferai observer qu'avec un caractère heuretUl n'est pas rare de finir k l'Iiôiiitil.

Pour achever ce portrait, je dois vous dire que Bouchenot était 't présomptiieu» , souvent même impertinent, et que pourtant la 1)voure était son coté faible, quoiqu'il parlât à chaque instant | s duels qu'il prétendait avoir eus; mais ceux qui le connaissaienik' valent que penser l'.e ses fanfaronnades; et une des causes qujui avaient fait négliger son droit, c'est que souvent les étudiants av^nt voulu mettre sou courage à l'épreuve.

Vous connaissez maintenant les trois locataires de la cbambi si pauvrement meublée; voyons il présent comment ils emploi- ntlnr temps par One belle matinée du mois de mars, dans cette piè.'e' il n'y avait point de feu, quoique le thermomètre marquât deux àgré* au-dessous de zéro. i

— Bouchenot, auras-tu bientôt fini d'aller et de venir ommtfla dans la chambre ? dit le jeune b jmme qui écrivait, en faisant uie^te d'impatience. )

— Tiens !... tu es charmant, George; parce que tu fais ton dp'e... ton mimodrame... ton vaudeville... je ne sais quoi enfin, est-qui'on n'osera plus remuer dans la chambre ?... Mais il faut que je mioni'e

du mouvement, ça me fait du bien... ça m'échauffe d'ailleurs. .JnoiK5—«=r ne sommes pas dans xne serre, ici... il s'en faut... et ce vieluibécile d'au-dessous n'allume donc plus son poêle... dont le tuylpassc dans notre appartem nt... c'est fort ridicule... je me plaioa à la propriétaire.

— iNous ne pouvons pas forcer le voisin à faire du feu , diTimothée en attirant jusque sur son nez la vieille couverture dèiue et en tâchant de se border dans son lit.

— Nous ne pouvons pas !... c'est une question !.,. car enft quand nous avons loué cetti chambre, on n'a pas manqué de nouiire remarquer ce tuyau de poêle du voisin d'au-dciàous, qui Iraiàe verticalement notre appirtenient; d'abord j'avais trouvé cela ft laid j et, en effet, cela donne à cette pièce l'air d'une loge de porr; mais quand on me dit : Ce tuyau de poèie vous procurera de chaleur comme si le poêle éti it chez vous, vous n'aurez pas besoioh hiver, de brûler beaucoup .le bois ; alors le tuyau me sembla ans désagréable; je me dis : C'est i ne économie de temps et d'itnt... et les écnnoinies, vous navez que c'est mon fort. I

George se conlenti de hausser les épaules, tout en conBant d'écrire, et le grand Timothée pousse un gros soupir en s'irloppaut un peu plus dans la couverture. Bouchenot va encore pegarder dans le )>elit morceau de miroir; puis après s'être souri (ft air fort satisfait de sa personne, 11 reprend : I

— Bref! c'est donc ce tuyau qui m'a décidé à louer cejchambre pour vous et moi; car voiis m'aviez laissé plein pouvoiites cheii amis , et nous étions dès lors décidés à mettre nos fortuj eu commun... I

— Nos fortunes!... il est joli , t^lui-là! dit Timothée'faisant la grimace. C'est-à-dire que j'ai mis la pension qne me faLon père, et qu'il me paye fort exa -.temeut, avtc vos espérances, ^ se réduisent à rien du tout !

— Chut! silence, Timothée, tu n'as pas la parole;! sais bien qu'on u'interronnit point un avocat quand il narre. Je irsuis : J donc loué cette chambre à cause du tuyau que doit cbail le voisin sans quoi cerlainement je nliuiais pas donné cent vingjancs d'une seule pièce au quatrième, dans la rue de la Calandre... pt vrai que nous avons aussi uue cave

— Ça nous sert beaucoup la cave ! dit Timothée ^e fourrant encore sous la couverture. Nous n'y avons mis que df bouteille étoile

— Patience!... Elle pourra nous servir plus tard!.] peut nous arriver du vin... Il devrait même nous en arriver.. .jvos parents n'étaient pas des cancres, des ladres!... Dire que jfge avec nu Bourguignon et un Champenois, et que nous buvonsjl'eau ici!... C'est à ne pas le croire! Des parents comme cela... j'* biec mien n'en pas avoir...

George se gratle le front et se met à fredonner ;

Cueillez et le myrte eî la rose,

Sans craindre d'appauvrir le champ... le cl

— Pour en revenir h notre affaire , dit Bouchenotiii est aile *a» vrir la malle et retourner deux ou trois caleçonj dep et .jaelquef Biéc'..<nt3 gilets défioorvus de bouWus, je soutiens li faute parle

kToiain de faire du feu et de nous entretenir dan» une douce chaleur, inous avons l<! droit de <l«-m»rider une diminution de loyer... et peut- |être même de ne point payer du tout...

— 11 me semble que c'est un droit dont nous usons largement... Idit George en soiriant; puis il se remet <i chanter : Sans craindre id'ivpauvrir le champ., cueillez et le myrte et la rose...

— J'ai beau passer en revue toute notre garde-robe... dit lîouche- ' not en continuant de regarder dans la malle... je n'y trouve que des

caleçons de bain... Nous en avons mêmi- trop de caleçons de bain, c'est du luie... ça ])rend une place iiiulile... Il faudra nous défaire de cela... Le diable m'.emporte, j'ai l'onglée... moi...

Kt Bouchenot court au tuyau de poêle, le lâte en plusieurs endroits en s'écriant :

— Geriainement, voilà deux jours qu'il n'a pas été allumé!... Décidément, ce vieux Jacquillot se moque de nous... Je veux aller lui faire une scène.

Et déjà le jeune homme a entr'ouvert la porte; mais, au moment de sortir, il s'arrête en murmurant:

— Ah ! sacrebleii ! je crois que j'entends des femmes dans l'escalier... Je ne me soucie pas d'être vu avec cette camisole... Ces messieurs ne se gênent point, ils mettent les blouses; et puis, moi, il faut que je me contente de ce qui reste... Je crois que c'est la petite femme qui deineure en face de nous depuis peu ; savez-vous qu'elle n'est pas piquée des vers, ente jeune voisine ?

— Oui^ certes, elle est fort gentille, dit George, une petite figure éveillée... piquante. . Cueillez et le myrte et la rose... et la rose...

— C'est-à-dire qu'elle est ravissante!... magnifique... Oh ! Dieu... c'est un petit diamant... dit Timothce en se retournant sur le lit... Je ne l'ai pas encore vue bien à mon aise ; un jour , j'ai aperçu seulement le bout de son nez comme elle rentrait chez elle... mais cela m'a «uffi... j'ai deviné le reste.

— Ah ! tu devines la beauté d'une personne par le bout du nez !... Si toutes les femmes pensaient comme toi , je ne suffirais pas à mes conquêtes... et j'en fais déjà assez.

— Mais je ne sais pas ce qu'elle a la petite voisine d'en face, reprend Timothée ; plusieurs fois, j'ai essayé de la revoir, de la rencontrer sur le carré... Pour cela, j'écoute à la porte, et quand j'entends ouvrir la sienne, j'ouvre aussitôt la nôtre, afin de la saluer et faire connaissance , mais impossible ! Je n'ai pas plutôt mis le pied dehur», que, crac ! elle rentre et referme sa porte... Je trouve cela d'autant plus singulier que cette jeune fille... car je suppose que c'est une jeune tille, n'a pas du tout la figure sauvage...

— Ah! ah! ah! ce pauvre 'flimothée !... Ah! ah!... c'est trèsdrôle !...

— Qu'est-ce qui te fait rire comme cela , Bouchenot ?

— Oui... qu'est-ce qui te fait rire? dit George en se grattant encore le front. Cueillez et le myrte et la rose... Dis-nous donc pourquoi tu ris...

— C'est que je devine pour quel motif la petite voisine referme brusquement sa porte quand elle entend ouvrir ici. Ab ! ah! ah I... sacrebleu !... fait-il froid ce matin !... voilà un polisson de printemps qui ne fera pas pousser les petits pois !.. .

— Voyons, Bouchenot, pourquoi la voisine referme-t-cUe si vile ■a porte?...

— Voici l'histoire. Il y a huit jours , j'étais seul ici un matin , vous étiez sortis tous les deux... alors nous pouvions encore «ortir deux à la fois... c'était le bon temps... sic transit gloria...

— Mais achève donc, maudit bavard !

— J'étais donc seul ici. ..Comme la blanchisseusb n était pas encore venue, et que j'attendais son arrivée pour mettre une chemise blanche, j'avais pris pour me lever une de nos couvertures de laine ; je m'étais entortillé dedans, %près l'avoir attachée avec un mouchoir que j'avais Dotié en ceinture autour de mes reins... J'étais très à mon aise comme cela ; je devais avoir l'air un peu Bédouin ; mais enfin je me promenais dans notre appartement en me disant : On est bien libre chez soi de se mettre en Bédouin si cela fait plaisir. 11 faut vous dire aussi que ce jour-là le voisin Jacquillot avait parfaitement allumé son ')oêle... on jouissait ici d'une température africaine ; c'était charliatit. Bref, pendant que je m'occupais avec un bouchon brûlé à re- (lUMveler nos rideaux de croisée... parce que je ne veux pas que les I inls puissent voir ce qui se passe chez nous, on frappe à notre porte ; j lie souille pas mot, décidé à ne pas répondre, présumant que ce 1 liivail être ou le bottier... ou le tailleur... ou un traiteur... ou un rousseur... tous gens que j'adore quand ils apportent quelque chose, ï.;: ;s (|iie j'ai en horreur à présent qu'ils ne se pré.ientent plus ici que )i, ur nous demander de l'argent. Je me tenais donc bien tranquille ti.ins ma couverture , lorsqu on frappe de nouveau , et j'entends une VOIX féminine me dire : — Mon voisin , auriez-vous un peu de feu à ni> prêter? vous m'obligeriez beaucoup. Nous demander du feu! cela pouvait passer pour une épigramme ; mais comme c'était une femme , je ne pris pas la chose du mauvais côté , et je me h&tai d'aller ouvrir la porte...

— C'était la délicieuse voisine? dit Timothée.

— Oa.i , positivement... une jolie pttii:' (••■■■me... mise décente, mit'' fort moAwte... certainement m atn ]••<> 'itie vicomtesse ; elle

avait sur la tête un petit foulard rouge, mis avec infiniment de coquetterie. Elle parut d'abord un peu surprise de mon costume , mais ensuite elle prit sans do île la couverture pour une robe de chambre : Do nez vous donc la peine d'entrer, lui du-je ; elle entra tenant sa pelle à la main...

— Elle avait une pelle !... O amour de femme! dit Timothée es gigotanl sur le lit.

— Certaiuemenl qu'elle avait une pelle, puisqu'elle venait me de mander du feu. En entrant, elle jeta un coup d'oeil dans la chambre Je ne sais pas si la noble simplicité de notre mobilier lui fit de l'effet mais je la vis s"e pincer les lèvres et se tortiller la bouche ; ensuite regardant dans notre cheminée, elle s'écria : 11 me semble que vou n'avez p^is de feu !... — C'est vrai , lui dis-je , il vient de s'éteindre mais on peut toujours s'en procurer... je vais vous allumer une cha» délie, pourvu que vous me donniez seulement le briquet et les allumettes. — Si j'avais eu un briquet chez moi, je ne serais pas venue vous importuner, me dit-elle ; mais je viens d'emménager , et je n'ai pas encore fait apporter tons mes meubles... J'avais envie de lui répondie: Est-ce qu'il vous laut une voiture de déménagement pour transtércr ici votre briquet ?... Mais c'eût été trop méchant ; la petite est gentille, je ne songeai qu'à lui être agréable... Attenitez, lui disje, nous allons avoir du feu... j'en fais mon affaire... Aussil'Jl je cours à notre tuyau qui était brûlant, et avec le bout d'un couteau je fais un trou dans une partie faible, et j'y introduis du papier.

— Joli expédient !... c'est cela que depuis ce temps il a tonjour* lumé ici !...

— Tu ne sais ce que tu dis, Timothée, car j'ai rebouché le tron avec un fragment d'assiette. Enfin le papier fumait et ne flambait pas ; je me démenais en vain autour du tuyau , lorsque tout a coup , je ne sais pas comment cela s'est fait!... le mouchoir qui retenait ma couverture se dénoue et tombe, ma couverture en fait autant, et je me trouve devant la voisine comme notre père Adam avant son péché.

— Quelle horreur ! s'écria Timothée.

— Veux-tu te taire ? iiubtoile ! ce n'était pas une horreur du tout La jeune voisine poussa un cri, ou je crois plutôt que c'était un éclâl de Tire, en s'écriant : Ah! c'est trop fort! Puis elle se sauva chei elle sans vouloir m'écouter... Et pourtant dans mon trouble je m'étais hâté d'aller passer une camisole et de prendre mes bretelles... je ne savais plus ce que je faisais. Voilà mon histoire avec la pttite voisine ; et comme elle croit peut-être que chez nous nous sommes toujours costumés comme les statues des Tuileries, c'est ce qui fait Sans doute qu'elle referme sa porte dès qu'elle nous entend ouvrir la nôtre.

— C'est cela!... et les bons sujets pâtissent pour les mauvais! dit Timothée.

— Monsieur Timothée Glindoré , je vous prie de ménager vos epithètes!... Ah I ah! ah! console-toi, va, mon pauvre Timothée, la jeune fille d'en face ne me fait point l'effet d'une Lucrèce, ei, rentrée chez elle, je gage qu'elle aura ri comme une folle de mon accident... Ah! je crois que j'entends le voisin Jacquillot qui tousse dans l'escalier.

Bouchenot ouvre la porte, court sur son carré, et se pencbe sur la rampe en criant :

• — Monsieur Jacquillot, pourquoi ne fitites-voiis donc pas de fen dans votre poêle depuis plusieurs jours?

Un vieux bonhomme dont le chef était .irné d'un respectable bonnet de coton, et qui se disposiit à descendre dm» la rue pour aller acheter son ])etit pain et sa demi-once de café, relève la tète et regarde Bouchenot d'un air surpris.

— C'est à vous-même que je m'ai!' -sse, respectable Jacquillot, repiend l'étudiant d'un air gracieux. Pouriiuoi donc ne faites-vous pas de feu dans votre poêle ?

— I\lonsieur, c'est que mon poêle fumait depuis quelques jours , et cela m'incommodait.

— Il fumait... c'est contrariant! M.iis il vaut encore mieux avoir de la fumée que d'être exposé à l'humidité... Prenez garde, monsieur Jacquillot, le froid vous est coiilraire... vous toutseï beaucoup pliu depuis que vous ne faites pas de leu... nous en avons fait la remarque mes amis et moi.

— Vous êtes bie? 'wn , monsieur, mais je ne me passe pas de feu pour cela ; j'en fais uiùi ma pctit« pièce à côté oit je me tiens maintenant.

— Ah bien ! voilà v,.ii es» très-.i5réable pour nous 1 s'écrie Bouchenoi en changeant de ton. .\h ! vous fanes du feu dans une autre pièce... c'est dans votre poêle qu'il f.iul eu faire, monsieur, entendez-vous... dans votre poêle , et p.is ailleurs !

— Qu'est-ce à dire? répond le vieux voisin en lev.int la nei d'K air irrité. Est-ce que je ne suis pas le maître chez moi , à présent ? .

— Non , mon brave honuie , vous n'êtes pas le m-iitre pour le feu. 1 Vous devez en faire dans votre poêle afin de nous chauffer; c'est'

I convenu avec la pro|>riétaire ; et à vous en faites aileurs , j« toji ' préviens <iue nous lerous sur vott- lêie un train à tous euifiêclar d« I fermer l'ieil de la nuit; de plus, nous salirons votre pailiaasoa, •> I iMMs uictli-ous A«s objets put! ll.lllt;Ul* d.,lu "oUt Kf r»«ii

MODSTACWfc.

— Monsieur ! j« me plaindrai au commissaire !

— Lr coiiiuiis-idire m; (lourra pas vous faire drrmir quand Doui feri>»» du bruit... Faites du feu dans le poêle.

— Je me plainilrui à la propriétaire !

— K.iiles du feu dans le pnèle.

— Je me plaindrai à la ra.iirie, à tout le quartier !

— Ça nous est hii'n t'pal !... fai*s du feu dans le poêle !

— Vous êtes des révolutionnaires, messieurs !...

— F.iiles du feu...

— Des jacobins... des clnhistes !...

— Ah ! ah ! ali !... chaufl'e» donc votre poêle .. papa Jccquillot.

— Mais on aura l'œil sur vous, messieurs, et à la première émeute ..

— Ah ! ah ! ah ! faites donc du feu dans votre poêle...

Le vieui voisin s'en va tout tremblant de coIltc , et Boucbenot re- Konte près de ses dem amis en riant de la fureur du père Jacquillol.

— Je ne crois pas que tu aies pris le bon moyen pour que nous «yons chaud ici, dit George tn feuilletant son manuscrit.

— Il fait des scènes à tout le monde, dit Timothée ; il est cause que la fruitière d'en bas ne veut plus noils f.iire crédit.

— Ah ! c'est que je ne soulTre pas , moi , qu'on me manque de respect. Corbleu ! si quelqu'un a le malheur de me regarder de travers... une ! deux !... c'est bientôt fait avec moi !...

— Allons, liouchenot, laisse-nous donc trainjuilles avec tes : une ! 4eui !... ce n'est pas à nous qu'il faut parler de ta bravonn; !...

— C'est bien, suffit; qu'on ne s'y frotte pas. Enfin, je réputé qu'il faut tenir son rang, messieurs.

— II est étonnant !... son rang... et il nous fait déjeuner avec une •<1tterave sans pain, dit Timothée.

^ Est-ce que c'est ma faute à moi si nous n'avons pas le sou ?

— Oui, c'est ta faute. Dès que nous avons un peu d'arp,eîil, tu le «penses... Enfin, avant-hier nous possédions encore cent sous... tu Jors et tu reviens avec un flacon d'eau de miel !... comme si un morceau de fromage ne nous aurait pas mieux convenu.

— Timothée, vous divaguez, cher ami ; est-ce qu'il ne faut pas •onger un peu à sa toilette... à sa parure?...

— Elle est brillante notre parure... à présent que nous n'avons jplus qu'un habit pour nous trois!... O Dieu! si mon père savait ca !...

— Cela ne fait rien, celui qui sort est encore très-bien rais... on ne porte pas plus d'un habit à la fois, et quand on rencontre un de nous dans la rue, on ne sait pas que les deux autres gardent la chambre faute d'habillement.

Cueillez et le myrte et la rose... et la rose...

— Ah ! par grâce, George, achève donc de cueillir ton myrte et ta rose ; voilà une heure que tu es sur le même couplet... ça devient fastidieux... 11 parait que tu n'es pas eu verve ce matin.

— Ah I je le tiens!... je tiens mon trait! s'écrie George d'un air joyeui ; écoutez : c'est un troubadour qui s'adresse à <)« nouveaux <poux:

Cueillez et le myrte et la rose, Sans craindre d'appauvrir le champ; Le bonheur est la seule chose Qui se double en se partageant.

— Hein? que dites-vous de cette chute ?... N'est-ce pas que mon couplet vous semble bien ?

— J'aimerais mieux un pâté ! dit Timothée en soupirant.

— Oui, c'est gracieux, c'est frais, dit Bouchenot.

~ *^'«**-*-<i''"e que c'est ravissant... le bonheur est la seule chose fu» se double en se partageant ! Sentez-vous toute la profondeur de eette pensée ?

— Mais il me semble que j'ai déjà entendu cela dans cinq ou six vaudevilles et autant d'opéras-comiques.

— Allons, tu rêves!... l'idée est de moi!... elle est charmante.

— Je le veux bien ! Si tu pouvais seulement ia vendre ^'1 ■".>- r^ BOUS permettrait de faire un bon repas...

— Acheter pour quarante-cinq sous d'eau de miel, q'-"^- ^^ st dans la position où nous nous trouvons ! reprend Timothée ; - bout a un moment.

— Timothée, tu m'affliges! tu oublies trop vite les conseils de ton ami Bouchenot. Que fai-je dit cent fois .? Dans la vie il faut toujours «cher de plaire; c'est que par les femmes l'on arrive à tout... Que diable . mon cher , je ne pouvais pas me parfumer avec un morceau de fromage. J'ai acheté de l'eau de miel en attendant mieux ; aussitôt que nous aurons des fonds, j'achèterai du patchouU... c'est cher' mais c'est bien plus fashionable maintenant.

— Bon ! du patchouli !... voilà où passe la pension de papa. . Je Unche mon trimestre , et au bout de quinze jours nous n'avons plus 1« MU !... et nous sommes obligés de vendre nos meubles , nos effets

George fait des pièces qu'on ne joue pas... Toi , tu dois toujours faire «les affaires et des conquêtes superbes ; mais en attendant tout cela aous voila dans une belle posiUon!... plus de meubles ici... un couuer... ah ! quel coucher !...

— Ton lit u'psi pas assez haut peul-êlre?

— Cb ' je ! rois l):e:i qu'il est haut. Tous ies jours lu fais des provisions,

tu rapportes un peu de paille que lu ramasseï chez le grènetier en face, et tu fourres cela dans la paillasse... ça ne rend pas le lit meilleur .. le m.il.-lasest mince et sec... ce n'est pas étonnant, tu en as fait deux avec un !

— Il m'en fallait bien un pour mon lit de sangle, à moi!... puisqu» j'avais vendu mon matelas pour vous nourrir !...

— Dis donc pour t'amuser !... Aïe !... on est rompu sur celte cotichetle.

— Mon cher Timothée, un lit douillet est nuisible à la santé.

— Et les draps sont donc nuisibles aussi ?

— 'Juaud on couc'ue sur le lit de camp au corps de garde , e«t-M qu'on a des draps , nigaud ?

— INous n'avons plus que deux chaises, dont l'une est bancale.

— ('elle-là est très-couimode pour se dandiner ; ensuite les lita sont là pour servir de divan.

— Plus de secrétiiire , plus de commode !

— Cette malle et ce cofFre y suppléent ; c'est plu» que suffisant, puisque nous n'avons plus rien à mettre dedans.

— Plus de table de nuit !

— Les LacJdémoniens ne connaissaient pas cela.

— Plus de lavabo !

— Fi <?onc! c'est un meuble indécent.

— Enfin bientôt plus de vêtements pour nous couvrir !

— Uie noble simplicité sied bien à la vertu.

— La vertu qui sort en garçon boulanger risque fort d'aller eotl" «her à la préfecture ! L'autre fois c'est ma redingote que tu as été mettre en gage pour que nous dînions.

— Une redingote est une amie donnée par la nature.

— Ensuite c'est l'habit de George qui y a passé !

— Tu avais si faim ce jour-là! tu aurais bien mangé toute un« garde-robe.

— tntin nous n'avons plus que ton habit, que nous mettrons à tour de rôl.:^... encore me va-t-il fort mal, moi qui ai deux pouces et demi de phis que toi.

— Je t'assure que tu es très-bien dedans; on les porte courti maintenant.

— C'est égal, je répète que notre situation est pitoyable!... Faites donc votre droit sans habit!... allez donc aux écoles !... Ah ! si papa me voyait ainsi!...

— Timothée, vos jérémiades me fatiguent à la fin, dit Boucbenot en prenant un air pénétré; si la situation précaire de vos deux amis endurcit votre cœur, quittez-nous... vous en êtes le maître; emportez votre part de ce qui est ici; nous vous laisserons même choisir... mais ne nous affligez plus par vos lamentations continuelles.

— C'est ça... on me renverra! on me mettra dehors... et il ne m« reste plus un sou du trimestre de ma pension que j'ai touehé il y a quinze jours...

— Alors tais-toi donc , maudit bougonneur!... Eh ! d'ailleurs, estce que nous pourrions nous séparer... vivre l'un sans les autres?... jamais ! nous sommes Oreste et Pylade, Castor et Pollux, les fils d'Aiinon'..., restons toujours unis... (.lue nous manque-t-il, après tout, pour être heureux?... Rappelle-toi donc la chanson de Béranger :

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans 1

— Ah! je gage que Béranger n'était pas dans un grenier quand il a fait cette chanson-là! Du reste, ce n'est pas encore tant du logement que je me plains !... si nous avions de quoi nous restaurer , je ne dirais rien... mais souper avec une betterave'.... déjeuner avec une betterave , c'est par trop frugal.

— Je t'assure , Timothée , que ce n'est pas mauvais pour la poitrine ; les vaches ne mangent pas autre chose auand on veut qu'elles aient d'excellent lait.

— Je ne suis point une vache... Je veux avoir à déjeuner. Puisqua tu es si ingénieux , Bouchenot, trouve-nous à déjeuner... car pour George, quand il est occupé à faire une pièce , il parait qu'il n'a plut faim...

— Pourquoi n'en fais-tu pas une aussi, Timothée ?... Apollon n'est point ingrat, il nmirrit ses enfants!... Riais tu veux déjeuner... et dans le fait, moi aussi je ne serais pas fâché de prendre quelqu» chose... Voyons... je vais regarder daus le buffet.

Le b.ilTei était le vieux coffre ; Bouchenot va s'agenouiller devant, et au bout d'un moment il s'écrie :

— Qu'est-ce que tu as donc à crier famine ? dit Timothée. Noui avons encore des vivres ici...

— Bah ! vraiment?

— Je trouve au fond de ce coffre une douzaine de pommes dt terre...

— Cuites ?

— Ah ! non... elles sont crues... je croîs même qu'il y a longtemps qu'elles sont là , car elles se permettent de germer. C'est égal, c'est une ressource dans l'adversité; si le poêle du voisin était allumé, nous pourrions faire cuire nos pommes de terre en les tenant contre le tuyau — Scélérat de Jacquillot ! il nous cou»e aussi les vivres !...

— Des pommes de terre crues ! murmure Ti(»iothée; nous finirons par devenir sauvages ici.., et pour traversin des rouleaiu ie papt«r.^

MOCSTACHB.

comme c'est doux sous l'oreille! Ah I si Henri Jumières était à Paris... il nous donneraità déjeuner, lui !... c'est un si bon garçon!... (iobli(;eant !...

— Oui , certes !... il est obligeant... il nous l'a prouvé... il nous a déjà prêté deux fois de l'anjent.

i — Que nous ne lui avous jamais rendu même.

— Ah! parbleu! si nous lui rendions, oii serait le mérite de nous prêter? Mais il n'est pas à Paris dans ce moment... c'est très-fâcheux... Quelle idée de voyager dans ce temps-ci... quand on est (i bien chez soi !...

— Tu ne sais donc pan que Henri s'est mis dans les affaires?... il voyage en ce moment pour «ne maison de commerce...

— Il a donc renoncé à la eanière des lettres... aux beaux arts? dit George.

— Oui, entièrement...

— Oh ! c'est singulier... Et quel motif ?...

— L'amour, à ce qu'il paraît... Henri est amoureux, très-amoureux d'une jeune personne dont les parents sont riches; ce sont d'anciens commerçants... ils ne prendraient jamais pour gendre un poëte pauvre...

— Et peut-être un pauvre poëte '...

— Ah! George, c'est bien méchant ce que tu dis là!...

— C'est que je crois que Henri n'aurait point renoncé aux Muses s'il s'était senti comme moi une véritable vocation!...

— l\ n'est pas question de Muses! je veux déjeuner! s'écrie Timothée en faisant un grand bond sur son lit.

— Chut!... silence , messieurs !... voilà notre affaire ! dit Bouche- DOt en approchant son oreille de la fenêtre.

— Quoi donc? un boulanger, un pâtissier?

— Eh, non !... un marchand d'habits qui passe dans la rue.. Lui seul peut ce matin nous fournir de quoi déjeuner.

— Mais que diable veux-tu vendre ?... nous n'avons pHis rien ici.

— Laissezdonc! on a toujours des choses inutiles... fiez-vous à moi. Et Bouchenot, ouvrant la fenêtre, appelle le marchand d'habits;

puis se hâtant de couvrir les deux traversins de papiers avec les couvertures , engage Timothée à se tenir tranquille dans le lit, afin qu'on n'entende pas craquer la paillasse.

Le marchand monte l'escalier. Bouchenot ouvre la porte^ puis re- Yteul dans la chambre, oii il se met à chanter :

Quand on sait aimer et plaire,

A-t-on besoin d'autres bienet •-

Tra la la... tra la la... la i&-«

— C'est ici qu'on m'a appelé ? dit le marchaad en avançant sa tète dans la chambre.

— Oui , brave industriel... Entrez... Ah ! auparavant, essuyez vos pieds à la porte, s'il vous plaît... car la rue est crottée , et puis on salit l'appartement.

— Mais g'nia pas de paillasson à vot' porte, dit le marchand. Oii voulez- vous donc qu'on se frotte les pieds ?

— 11 n'y a point de paillasson !... s'écrie Bouchenot en courant regarder à la porte et se donnant un air étonne. C'est, paibleu, vrai... il n'y est plus... On nous l'a volé!... on vole tout dans cette maison ! c'est abominable!... Et vous voulez acheter des meubles neufs , messieurs ?... Eh bien, moi, je ne le veux pas... on nous les volerait aussi. Nous n'achèterons rien du tout tant que nous logerons ici !...

Cependant le marchand est entré, il regarde autour de lui sans lâcher le paquet de vieux habits qu'il porte sur son bras.

— Oii sont les objets dont vous voulez vous défaire? dit-il à Bouchenot.

— Attendez, mon brave... je vais vous faire voir cela...

Et Bouchenot cor «e mettre à genoux devant la , Ile, en ayant soin de se placer de .inière que le marchand ne luiv ■ pas voir dedans. Après avoir e. l'air de fouiller longtemps et ».c>ir constamment remué et retourné la même chose, il en tire ciuii caleçons de bain et les présente d'un air satisfait au fripier.

— Tenez , mon brave, regardez-moi cela!...

Le marchand d'habits prend les caleçons, les regarde à peine, et les toisse retomber à terre en disant :

— Je pense que ce n'est pas que pour ça que vous m'avez fait grimper ici ?

— Que pour cela!... que pour cela!... D'abord, mon brave, je suis étonné de vous voir cet air de mépris pour les caleçons... c'est un vêtement d'une utilité reconnue... Allez donc un peu à l'école de natation , et vous verrez quelle consommation on en fait !...

— Mais, monsieur, on n'ira peut-être pas nager avant quatre mois d'ici !... jusque-là, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de vos caleçons?...

■^Qu'importe! c'est en toile, ça ne craint pas les vers!..,

— Ah ! si vous n'avez que ça à me montrer...

— Attendez , attendez... oh ! nous ne sommes pas au bout. Bouchenot court dans la chambre , regarde dans tous les coins, et

tn passant près du grand lit, dit à Timolhée :

— AU ! paresseux ! tu te dorlotes ce matin!,,, tti t> trouves bien Ml ton lit de plumes 1.,. Oh 1 Sybariu, val,,.

Timothée ne répond pas; il a tourné ti tête du cité de la ruelle, . et a soin de ne point remuer pour ne pas faire craquer son traversin. • Après avoir fait cinq ou six fois le tour de la chambre, ou il n'« ; trouvé que de vieilles savates , Bouchenot va les présenter aa sur-, chand, qui, à la première inspection, g'écrie :

— Ça ne vaut pas deux sous !...

— Peste! vous êtes un peu dur, mon brave... Ah! si tous Tooles acheter un bahut... vous savez qu'ils sont redevenus à U mode maintenant?

— Qu'est-ce que c'est qu'un bahut... une vieille culotte ?

— Non, c'est un coffre antique... Tenez... voyez là-bas... en voilà un superbe, et que nous vous céderions à bon compte, parce qu'il tient trop de place ici... et que c'est gênant.

— Messieurs, je n'achète pas de coffres , moi!... ça n'est bon qu'à briller, ça... Si vous n'avez pas autre chose...

— Attendez... diable ! comme vous êtes pressé !...

Bouchenot se remet à courir dans la chambre ; tout à coup , après avoir jeté un coup d'oeil sur la grande ceuchette , il s'en rapproche tout doucement et prend une paire de bottes sous le lit. Elles éuient encore presque neuves et appartenaient à Timothée. Bouchenot s« dit : Ma foi , j'en suis fâché ! mais comme il n'y a que lui qui puisse les mettre... tant pis! nous déjeunerons avec... D'ailleurs, quand il voudra sortir, je lui prêterai les .niennes.

£t Bouchenot , retournant au marchand d'habits , loi présente U paire de bottes sans prononcer un mot.

— Ah ! au moins, voilà quelque chose de présentable, dit limart chaud; ça peut encore servir...

— Je le crois bieu : on ne les a pas laises douze fois, répond BoB*< cheuot à demi-voix.

— C'est dommage que le pied soit un peu petit.

— Vous plaisantez... un pied superbe... Mais ne par ^as tk haut... elles sont à mon ami qui dort... H ne voudrait p' " endre| mais, comme le médecin lui a ordonné de ne porter que >m, ^c^diers, je prends cela sur moi ; c'est pour son bien.

— Voyons. ..que demandez-vous de cela?

— Tous les articles ensemble?...

— Tous les articles ! il me semble que ça ne fait qae deux... cin^ caleçons et des bottes...

— Chut! pas si haut... et les souliers dont vous ne parlez pas.

— Ces mauvaises savates! ce n'est bon à rien...

— Ah ! tenez , voilà encore un gilet que je puis ajouter, dit Bouchenot en courant à la malle., c'est un vrai cachemire... il n'a plu de boutons , mais on en met de fantaisie.

— Oh ! c'est une loque que votre gilet... voyons, combien voule»vous ?

— Mais... mon brave , en vous demandant quinze francs, je croi/ être très-modeste.

— Quinze francs ! s'écrie le marchand en rejetant à terre les caleçons qu'il avait repris; vous plaisantez sans doute!... en vous donnant cent SOU':, je crois que c'est bien payé.

— Cent sous ! ah!... quelle mesquinerie!... Tenez, mon brave... car je suis sûr que vous êtes un brave... vous avez servi, n'est-ce pas ?

— Oui , monsieur.

— Oh ! je l'aurais gagé... ça se voit tout de suite dans la dé» marche...

— J'ai servi dans un hôtel... j'ai été six ans cocher.

— Ah!... ce n'est pas comme cela que je l'entendais; mais, n'im- ■ ]iorte , je ne veux pas vous tenir la une heure , donnes-moi dix francs, et que cela finisse...

— Ça ne les vaut pas... vos caleçons ont l'air bien usés. .

— Pas du tout! c'est la finesse de la toile. . examinex-les bien.

— Voulez-vous me permettre de m'asseoir?...

— Oui , vraiment, mettez-vous à votre aise.

Le marchand d'habits, après avoir repris les caleçons, s'approche delà seule chaise qu'il aperçoit , et se laisse aller dessus ; mais c'était celle qui n'avait plus que trois pieds, et lorsqu'on n'avait pas l'kabilude de s'en servir, on devait nécessairement se laisser choir; c'est ce qui arrive au brocanteur, qui s'étale dans la chambre avec tous tes vieux habits.

— Ah ! mon Dieu !... ah! juste ciel ! s'écrie Bouchenot en couraav aider le marchand à se relever, c'est justement la chaise du tapissier qu'il nous a donnée en attendant la douzaine qu'il nous fait!... i< paraîtrait qu'il y a un pied de faible...

— C'est'h-dire qu'il y a un pied de moins... mais ce n'est rien ,ji ne me suis pas fait de mal...

— Voulez-vous prendre quelque chose pour vous remettre ?

— Merci, monsieur.

— Sans façon, un verre de vin ou d'eau-de-vie... ,

— Est-ce que nous en avons ici ? s'écrie Timothée en relevant k \i tête sur son traversin; mais Bouchenot lui lance des regards fuct« . bonds, et dit tout b.is au marchand :

— Ne faites pas attention... mon ami est tOBUnmblllt,,. YojOMt terminons... dix francs, c'est convenu,.,

^Six francs,., tous dis-j«...

MODSTACHE.

— AUom , Toai mettra hien Tingt lotu de plus : ce icra pour »otre femme de ménage...

— Ça ne lei vaut vraiment p»8...

~hi". si... c'est fini... prenez... et dëpècbona-noiu . nous avoni affaire tons \e^ trois ce m.itin aiii t'Iectiona.

l.c raarclKiiid d'habit prend les caleçons , les bottesi ; ■! prend même le gilet ri Ir» viei)\ souliers qu'il avait dit être bons i jeter; puis sortent de sa poche une grosse bourse en cuir, il en tire bien lentement sept franc» quSI donne à Bouchenot. Celui-ci a senti sa poitrine se dilater en recevant l'argent; dès qu'il le tient, il se hâte de refermer la |M)rte sur le marchand.

— Ah ! victoire!... plus de soucis !... plus d'alarmes !... nous som- •ne» en fonds!... crie Bouchenot eu faisant de» gambades et des liroueltfs dans la chambre.

George, <jui avait continué de travailler à sa pièce, sang lever les feux une seule fois pendant que le marché se faisait, dépose alors sa plume en disant :

— Quoi, vraiment ! Bouchenot , tu as vendu quelque chose?

— Combien as-tu? dilTimothée en s'asseyaut sur son séant.

— Une somme asseï gentille pour notre situation; sept francs, Msieurs , les voici!...

~ Sept francs ! répètent les deux jeunes étudiants d'un air sa- •it.

Que lui as-tu donc vendu pour avoir cela? demande George.

— th! mon Dieu! nos caleçons de bain... quelques mauvaises pantouQes, et un gilet à moi... mon vieux cachemire... dont bien des femmes, je gage, voudraient posséder un morceau.

— Ma foi, c'est très-bien vendu , dit Timothée; puisque nous alloni déjeuner, je vais me lever.

Reste donc encore au lit! s'écrie Bouchenot, qui craint que son camarade s'aperçoive qu'il n'a plus de boites. Il fait froid... tu y déjeuneras; je vais vous envoyer ce qu'il vous faut... Ne bouge pas, ïi-

Tout en disant ces mots, Bouchenot s'est hâté d'ôter son pantalon «e nankin; il en prend un en drap noir qui est suspendu sur une corde , et fait lestement sa toilette.

— Tu me prends mon pantalon noir ? dit Timothée.

^ Oui, mais je te laisse le mien... d'ailleurs c'est mon tour de •ortir... vite le col noir... Oh ! estimable crinoline... tu es la Providence des jeunes gens... le gilet, boutonné jusqu'en haut... c'est cela...i ne faut pas qu'on voie le linge... c'est encore une eiceUente inode, et que nous soutiendrons longtemps... Voyons mes cheveux... jamau de pommade ici , c'est indigne... il faudra que j'en achète «n pot... 1 j

— Ne t'avise pas de cela , dit Timothée, ou je te la fais mangçr.

— C'est égal , je vais me mettre de l'eau de miel... Ah ! maintenant l'habit...

,,~.Con>ment? l'habit!... qu'est-ce que tu veux fkire de l'habit? » écrie George en quittant son ouvrage.

Parbleu ! je veux le mettre, puisque je sors... ~ j^'^' Bouchenot , ça ne se peut pas, mon ami; il faut que j'aille au théâtre parler au directeur... lui dire que j'ai fait à ma pièce les corrections qu'il m'a demandées... c'est très-important cela !...

f° *"'' ^'*° fâché, mon cher George, mais moi il faut que je sorte; j'ai pour aujourd'hui trois rendez-vous d'affaires, et cinq d'attour; il m'est impossible de les manquer. Tu iras demain chez ton directeur de spectacle.

T~ ^^°'/?°°' '^^™*''* c'est à mon tour de prendre l'habit, crie :iimothée. George est sorti liier, moi je veux aller demain à l'école.

— Mon petit Bouchenot, laisse-moi sortir aujourd'hui , dit le jeune luteur en courant après son ami, qui vient d'aller prendre au fond le la malle un habit noir qui est encore assez propre. Tu iras demain \, „ .■'«"'lez-vous... tes conquêtes peuvent attendre... tu n'as point «affaires c'est une plaisanterie. Mais ma pièce, songe donc que c'est irès-pressé... c'est notre avenir, notre ancre de salut... Elle réussira et nous nagerons dans les plaisirs !

— "Tout cela est possible , mais je ne veux pas avoir fait une toilette ur rien... On m'attend... D'ailleurs , j'ai besoin de prendre l'air... jaunis ICI... je m'étiole, moi !... je ne veux pas perdre ma fraîeur... Laisse-moi passer l'habit...

— Non , je veux le mettre, moi.,, iç n«x lortir...

— C est moi qui le mettrai... ,". '.

— Bouchenot , lâche cet habit I ' ' '' ' ' '

— Lâche-le toi-même...

— Allons! voijà qu'ils vont le déchirer maintenant! et puis nous ■ en aurons plus du tout ! crie Timothée en sautant à bas de son Uf et 11 ( empresse d'aller s'interposer entre ses deux compagnons oui tiraient l'habit chacun de leur côié.

George cède enfin en disant : — Bouchenot, c'est bien mal ce que V .™"»je 'ais retravailler une scène alors.

— Travaille ta scène... Cent fois sur le métier remettez votre outrage, ta sais que c'est le précepte du maître... Timothée, va donc

"'ik^''' ''''° peUt tu t'enrhumeras... moi, je vole papillonner...

— Ah an insUut, Bouchenoi, avant de t'en aller, et l'argent .

— Uh! «-Mt j*j»e... ie n'y pensais plus; le voilà... Tcuei, mes-

sieurs, je vous laisse deux franei, et je garde cent loni, parce que je n'ai pas d'autre monnaie.

— Pourquoi ne nous laisses-tu pai plutôt les cent soui ? je n'aima pas cet arrangement-U...

— Soyei donc tranquilles, mes enfanta, je toui rapporterai la pièce intacte ; je vous en réponds sur ma tête : avec de la monnaie , je serais capable de dépenser quelque chose; mais quand on a une grosse pièce, on ne veut pas changer, et on ne cède à aucune tentation... Si j'avais un napoléon dans ma poche , je mourrais dessus plutôt que d'y toucher !...

— C'est très-bien... mais sois sage; ne te laisse pas séduire par des pommades... songe qu'il faut que nous vivions... que nous comptons sur toi.

— Soyez tranquilles, mes enfants... j'ai dans l'idée qu'on m'invitefa à dîner quelque part aujourd'hui. Quant au déjeuner, j'ai une connaissance que j'irai voir... si je ne la trouve pas, j'achèterai chez le boulanger un joli petit pain au beurre, et j'irai le manger au Palais- Royal... dans le jardin... il y a longtemiis que j'ai envi<; de déjeuner au Palais-Royal... Vous autres, qu'est-ce que je vais commander pour Totre repas ? une poularde aux truffes ?

— Allons, pas de mauvaise plaisanterie; envoie-nous du pain, du vin et des côtelettes de porc frais aux cornichons...

— Peste ! mes gaillards , comme vous vous traitex ce matin I...

— Il ne tient qu'à toi d'en prendre ta part...

— Non , j'aime mieux aller chez ma connaissance, et sortir tout de suite. Adieu, mes enfants... amusez-vous bien... Voyons, que je me regarde encore dans la glace... je suis très-soigné... le costume est fort propre... Je crois que je ferai des passions aujourd'hui. Ah ! la paire de gants est-elle dans la poche ?... Oui, la voici , le gant gauche est encore fort gentil... quant à celui de la main droite, on ne le met jamais, c'est meilleur genre. Au revoir.

— Adieu.

Bouchenot ouvre la porte, il va sortir , mais il revient sur ses pat en s'écriant : — A propos, j'ai rencontré, il y quelques jours, le groi Eugène... il m'a ofTert de me donner un chien de chasse superbe... énorme... Faut-il le prendre, messieurs?...

— Ne t'en avise pas! crie Timothée , il faudrait encore le nourrir... Belle idée d'avoir un chien de chasse !... nous n'aurions pis même des os à lui donner.

— Allons, comme vous voudrez... Cependant c'est dommage... un chien, c'est une société... je lui aurais appris à rapporter. Mais je me sauve, je veux bien employer mon temps... on m'a fait de superbes promesses... je ne serais pas étonné de vous rapporter un sac d'écus... Malgré cela, croyez-moi, écrivez encore à vos parents... à ces barbares que rien n'émeut... peut-être seront-ils sensibles aux ports de lettre. A ce soir, mes amis... comptez sur moi... je vous rapporterai pour souper un pâté de chez Lesage... Un pâté, c'est nourrissant , et ça fait du profit... Ce soir vous verrez revenir l'amitié et votre habit.

— Ne l'abîme pas surtout !

— Soyez sans crainte. Et cette fois Bouchenot tire la porte après lui, et descend l'escalier d'un air aussi joyeux que s'il av^t fail fortune.

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