‹ MoustacheChapitre 2 sur 281 · Chapitre II. — IL'fl!!;!;no) d'une pièce de cent sous · texte numérisé non relu

Chapitre II. — IL'fl!!;!;no) d'une pièce de cent sous

Bouchenot s'est hâté de sesUï du quartier de la Cité; il marebe la tète haute, le nez au vent, le jarret tendu. Ses pieds effleurent à peine le pavé ; ses regards expriment une satisfaction dans laquelle il y a presque de l'impudence; il lui faut le milieu des trottoirs, il lui semble que chacun doit se déranger pour lui faire place, et tout cela parce qu'il a un habit propre et qu'il possède dans la poche de son pantalon uue pièce de cent sous , sur laquelle il porte ï chaque instant la main.

Beaucoup de jeunes gens , dont la toilette est plus élégante, et qui ont constamment de l'argent plein leurs poches , sont en ce momen| moins heureux que Bouchenot. L'adversité a donc aussi son bon côté' et la privation d'une chose en centuple la valeur à nos yeux. La pièce de cinq francs que l'étudiant faisait sauter dans son gousset était pour lui un billet de cinq cents francs,

Bouchenot se dirige vers le quartier du Palais-Royal en se disant :

— Le plus souvent que je déjeunerai avec une flûte au beurre!... ce serait curieux !... Un joli garçon comme moi ferait un aussi maigre repas !... Non... non... grâce au ciel, nous avons encore des connaissances... et puis, à la rigueur, j'ai cent sous dans ma poche... la pièce ronde... Il est vrai que j'ai promis de ne point la changer... à moins que ce ne soit pour ieu; jrort r un pâté. Oh! je ne la changerai pas... j'irai chez la bonne Dubiiloc !... O respectable Oubillon !.. conquête de ma jeunesse, quoique je vous sie joué bien des leurs et cruellej*'nt négligée, même au leiups où j'avais l'air île vous adorer, vous ne Ki'avez jamais refusé la côtelette de l'amitié et le chocolat de l'amour... J'irai déjeuner chez elle... Il y a au moins qu.Htre mois qu'elle ne m'a vu... Ma visite lui fera plaisir... Je Ici dirai qu'elle est toujours jolie. A quarante-cinq ans on aime s'ôutetidre dire cela... et tout en ayant l'air de ne pas le croire , on en est facilement persuada. Je l'embrasserai... je la lefrerai dans mes brais... je 1» -Kreiisero^ avec

violence contre ma poitrine... Ses yeui se rempliront de larmes... et elle me donnera de .son vieux bordiauT. Voilà qui est arrani;!^; mais il est encore de bonne bpure, madame Dubillon se lève et s'Iiabille tard. Si je me pri'sentais chez elle avant qu'elle eût mis s» fausse natte, son rouge au vinai(;re et sa tournure , elle serait de fort mauvaise humeur; j'ai le temps de tlaner. Ah ! voilà un magasin 1» comestibles... j'aime beaucoup ces boutiques-là...

Bouchenot s'arrête; il admire les volailles, les poissons; mais comme il est alors sur un trottoir un peu ëtroii , et qu'il barre le passage, un garçon ëpicier, (lorteur d'une grande manne chargée de marcbanéises, accroche en passant le chapeau de Bouchesjot et le fait rouler du trottoir sur le pav<<.

— Vous ne voyez donc pas clair, imbécile ? crie te jeune homme «n courant après son chapeau.

— Pourquoi barrez-vous tout le trottoir?... Il est là en admiration devant li.'s volailles !... et il lui f.iut toute la place !

— Hum !... rusti-e !... j'ai bien envie d'aller ppliquer ma botte dans ton ]iantalon; si je ne le fais pas, c'tsl par éjjurd pour ma tenue décente, par égard surtout pour l'habit que je porte, et dont je réponds devant mes deux amis !... murmure Bouchenot en essuyant son chapeau avec un foulard qu'il a soin de ne pas déployer entièrement; puis il continue son chemin en se disant :

— Manant !... Mais qu'est-ce que vous voulez demandera ces genslà!... Oui, cei-tainement, je garderai le trottoir... je ne le céderai à personne... D'abord, il y a de la boue dans les rues... il dégèle un peu... les ruisseaux sont gros... je n'ai p:is envie de me crotter.

En ce moment une dame venait devani lîoiicherot : deux personnes causent et s'arrêtent; il n'y a plus de passage que pour une. Bouchenot lient ferme. La dame, qui n'est ni jeune ni jolie, est obligée de descendre du trottoir pour passer, ce qu'elle fait en raurn urant :

— 11 y a des hommes bien mal élevés!... je le reconnaîtrai ce monsieur-là I...

— Ah bien I c'est charmant!... elle me reconnaîtra !... se dit Bouchenot en continuant son chemin; parbleu ! je le crois bien... j'ai de ces physiques qu'on ne voit pas tous les jours... Mal élevé !... je ne veux pas me faire éclabousser, moi... Pourtant, ji la dame avait élë jeune et jolie, j'avoue que je lui aurHis cédé le passage... Hum !... polissons que nous sommes !... il y a toujours une arrière-pensée dans nos actions!... Cette dame, qui s'en va de si mauvaise humeur, ne se doute pas que mon déjeuner dépend de ma toilette : si je me présentais crotté chez madame Dubillon , on ne me traiterait pas aussi bien; ma femme sensible a la faiblesse de tenir à une tenue soigné» ... c'est ce qui m'a souvent empêché de me présenter chez elle... Aujot rd'hui je suis très-bien... Le pantalon de Timothée me gène un pvu sous les jambes., il me serre beaucoup la taille; mais cela me rend plussvelte, plus mince... il m'est un peu long, mais c'est la mode de marcher dessus... (^u»nt au gilet, il est irréprochable ; c'est la seule pièce de mon costume qui ait été faite pour moi, tra la la... tradéri... tra...

Bouchenot, qui suivait le trottoir en fredonnant un air d'opéra, cesse tout à coup de chanter, et s'arrête en se disant :

— Ah! fichtre ! que vois-je?... un créancier... un acharné... oh ! par exemple , je lui cède le trottoir à celui-là... je n'ai pas envie de me rencontrer nez à nez avec lui.

En efl'et, Bouchenot a fait volte-face; puis, bousculant quelques personnes qui étaient devant lui, il se bâte de descendre du trottoir et veut s'élancer légèrement sur la pointe de ses pieds pour gagner l'autre côté de la rue; mais une citadine venait à gauche , un cabriolet bourgeois venait à droite : étourdi par le bruit, croyant avoir son créancier sur le dos, et craignant de se faire écraser, le pauvre,garçon se précipite vivement à travers les deux voilures; n'ayant pas eu le loisir de choisir ses pavés , il a justement mis le pied dans un trou, et

s'envoie de la crotte jusque surson gilet.

— Ah ! sacrebleu ! cela est fait pour moi , se dit Bouchenot en provenant sur lui des regards désespérés; j'en ai depuis le haut jusqu'en bas! et une botte entièrement couverte de boue... Allons, il n'y a

lus à balancer... il faut changer la pièce !... Heureusement je ne suis

as loin d'une boutique de décrotteur !...

Et au bout d'un moment, Bouchenot était déjà assis devant un artiste en cirage ; il tendait son pied à la brosse réparatrice, et goûtait un certain plaisir à s'entendre appeler mon maître et mon bourgeois : ^uand on a'a jamais eu de domestique , ces mots flattent agréablement l'oreille.

Le bourgeois .«se fait bien cirer et bien brosser du haut en bas, puis il jctie iiéglif^emnient sa pièce de cent sous sur le comptoir, el donne lai'^'cmenl pnur Loire h pon dnniesli(|ne du monieiil. Les gons les nidins riciies sont souvent les plus généreux. Quelquefois c'est pour cacher leur pauvreté.

lidiicliiiiot se pavane de nouveau sur le trottoir en se disant : — Jlainlenant jo ferais atlention où jo poserai mes pieds. D'ailleurs, ou n'est jias loujmirs oblige de courir .. Ou ne rencontre pas ,\ chaque instant un créancier... Je sais bien nU'' j'en ai lieaucoup; nuis, Is ne se seront pas donné le mol pour soriir ce matin... Je ci.mmeuce à avoir très-faim... Me voici sur la place de la Bourse... Vo^'ons l'heure .. Bientôt onze heures... Je puis me diriger vers la rue des

M.irt- i, oii demeure 1* respectable Dnbillon... Ek! eh !... fti 4«

l'ari; ;it jilein mes poches... Pour cinq francs on a beaucoup de monnait .. Avec cela qu'on m'a lendu trente sous en cuivre... c'est égal, ç* sonne... c'est genlil .. Ah ! Diei ! qu'est-ce que je sens par ici?... cela embaume... on se croirait d<ins un sérail... Ab ! c'eU un marchand de pastilles parfumées... Si je portais une odeur comme crfi chez madame Dubillon... elle qui a un faible pour les parfums, je suis sûr qu'elle me donnerait une dinde aux truffes pour déjeuner... Bourbenot s'est rapproché d'un homme vêtu en redin.{0te bleue et coiffé <i'un turban, qui a devant lui une petite table, sur laquelle sont étalées de petitea crottes nnires de diveœes formes qu'il assure venif directement de l'Arabie. M. Fidèle Bouchenot était essentif II -^ent flâneur; il connaissait trop bien son Paris pour ajouter foi » lo i^.'iue des parfums, mais cette odeur ambrée lui montait à la tèle: il se voyait assis sur un divan , déjeunant à la turque , entouré d'esclaves, et savourant les sorbets et le moka. Tout en regardant les sacheU «t les pastilles, il faisait sauter dans sa poche les gros sous qu'on lui avait rendus. Le résultat de cette contemplation fut l'achat d'une petite boite de parfums que le monsieur coiffé en Turc et baragouinant très-bien l'italien lui assura valoir vingt-cinq francs à Constantinojde, mais q 'il lui céda pour vingt-cinq sous, parce qu'il faisait la contrebande.

— Ma foi! se dit Bouchenot en s'éloignant avec sa boîte de parfums dans son gilet, pour une fois on pe'.'i bien se donner une petite jouissance à la turque! D'abord, moi, j'adore les odeurs!... je trouT* que rien ne vous donne un air comme il faui comme les odeurs... Ayez un vioil habit... portez un vieux chapeau sur votre tête, nî«is ayez du musc; et quand on passera près de vous , oivse dira : C'est un marquis ou un sultan qui se promène en bourgeois.'.. Vingt-ar.f sous de parfums, sept sous de décroltdge et brossage... ça fait tren»»deox... je possède encore trois francs huit sous ; oh ! par eiemple , je n'y toucherai pas !... c'est sacré... D'ailleurs, je vais déjeuner et di»«r

Bouchenot avait gagné les boulevards, reniflant avec délice rode«r qui sortait de son gilet, et à laquelle la chaleur de sa personne dr«nait à chaque instant plus d'intensité. Un petit bonhomme de rj'.-torze à quinze ans, dont la fig\ire a le cachet Israélite, accoite no '« fliineur en lui présentant des cannes.

— Monsieur, achetei-moi une jolie canne... Voyei, monsieur, pu cher... Jolie canne à la mode... Choisissez la -dedans.

Bouchenot s'arrête , jette un coup d'ceil sur les cannes tout en répondant :

— Oh ! non , je n'en veux pas... quoique j'aime asset les canne»..» C'est un maintien très-amusant... mais je n'en veux pas...

Et Bouchenot continue son chemin ; le petit marchand le mit en itu mettant ses cannes sous le nez, en lui tuant :

— Voyez, monsieur, jolie canne, tout ce qu'il y » de plus nouveau... Je vous arrangerai, monsieur...

— Non, puisque je te dis que je n'en veux pas... et si j'en achetu* une, je ne voudrais pas de celles ci, elles sont trop communes...

— J'en ai d'autres, monsieur, j'en ai de plus belles... tenei...

Le petit marchand lui en met un autre paquet sous le net; Botichenot s'arrête encore.

Le petit bonhomme reprend avec une étonnante volubilité :

— C'est cela qui est joli , monsieur, de véritables joncs... cannes bien distinguées. Voyez comme ça ploie, je vousdéhe de casser ça!...

— Oh! véritables joncs! je n'en suis pas persuadé... mais décidément je n'en veux pas... lais.se-moi tranquille...

— Vous n'êtes pas persuadé que ce soit un jonc!... je vous le jsrantis, moi, monsieur.

Et le petit marchand met une canne dans la main de Bouchenot em s'écriant :

— Faites-la voir!... faites-la plier... n'ayez aucune crainte !... »n ! comme elle est bien à votre taille !

Bouchenot s'appuie sur la canne , la fait plier, et le soi-disant Jon» se casse en deux.

— La! j'en étais sur! dit Bouchenot; c'éuit un jonc du bois le Boulogne.

— Ah! dame, je ne vous avais pas dit d'appnjcr tout votre c -ri dessus... on sait bien que ce n'est pas du fer... Donnea-moi '.n-K francs, monsieur ?

— Que je te donne trois francs!... pourquoi cela?..

— Vous avez cassé ma canne, il faut bien que vous me la p 13 Messieurs, dit Bouchenot en s'adressant à quelques perso

qui se sont déjà arrêtées pour voir la suite de cet événement , r,. sieurs, ce petit drôle m'a mis sa canne d.ins la main malgré moi.. Une cessais de lui dire q'.e je n'en voulais pas. . j

Le petit Israélite, qui voit le monde sauiasser, se met à crier ae toutes ses forces : . .

Vous m'avez dit : Je v,v,x uno belle canne qui ne soit pas com- Biunc... Ji' vous ai présenté celleei... c'est un.' canne décent sou*... TOUS l'avez prise, et vous avez commencé à vous appuver dessus comme si v<ius aviez voulu faire un trou dans h- boulevard...

— On n'a pas d'idée (lo Icffrouteric de ce peut oo>piiu !... j» Hti disais toujours : Jo ne veux pas de ta canne... 11 mo la fourrait daus

jies.tt.^tnj.ll t»s eKïll aui omllet'.OtM «a (McI AMMfM, «••«<«-« I

f»iU-»-U plier... )e voiii di'l'ie de la eaiser!... Mol)»' v«ala la !*■«

plier iiu peu, par compluiaiice, elle s'Mt ois»^ Uul d« tuiU... preu-^

que ce n'était point un jmic.

— Il m'a cassé ma caiiue, et il ne veut pai me U pajerl reprCBft le petit murcUaiid en essay.uil de pleurer. Ce serait coauuode... une canne de six franc»!... moi qui n>'ai pas s x ;cui de bénéfice par jour pour K«'G"«'' "'* pauvre vie... et pour sou. cuir mon pai.vre père qaj estinlirme, et mes trois '"-ères dont ''«.né n'a que dii-huit luoi»... ki!... lii!... bi!...

— Vojei-vous comme il ment !... D'abord c'était une canne de trois francs... ensuite de cinq, à présent de sii... pour peu qu'on l'écoute, tout à rbeiire ce sera un jonc de douze francs!

— Certainement que c'ituit un jonc de douze francs... mais puisse je ne vous eu dcii...nae que trois... vous voyez bien que je siu3 wiMiuiable... hi! bi! Ui!...

One petite femme qm demeure sur ^ ca»^

— Allons, allons, payez la canue à cet «ofant! s'écrient plusieurs personnes en se mettant devant Boucbenot, qui cherchait à s'en aller. Vous la lui avez cassée, c'tsl bien juste de la payer...

— Qui casse les verres les paye! dit un tjaiçon limonadier.

— Ces beaux mirliflors! dit une vieille femme , ça se frotte avec des odeurs... c'est plein de musse! et ça ne verserait pas seulement une larme &'aflLction sur l'iulortune du malheur !...

— Oui ! oui!... c'est juste... crie un ouvrier en calotte grecque , qui ne sait pas ce dont il est question, et pousse tout le monde pour ■'approiker. De quoi qu'il y a?... Vive le peuple! vive la liberté!... qui est-ce qui faut rosser?...

Pouchenot s'aperçoit qu'on ne le laissera pas s'éloigner sans qu'il «it satisfait le petit pleureur. Déjà les mots de corps de garde se font entendre. Le jeune homme , qui meurt de faim , ne se soucie pas d'aller passer la journée chez un commissaire, un juge de paix; il ^end son parti , et , fouillant à sa poche , il en lire trois francs qu'il donne au marchand de cannes, en lui disant :

— Tiens, petit pleurnicheur... tu sais tor affaire, toi!... tu feras ton chemin... j'aime encore mieui te payer et que cela finisse !...

Le jeune Israélite a pris l'argent, Boucbenot repousse la foule, et se kite de gagner la rue des Martyrs , tenant dans une de ses mains les deux morceaux de la canne qa'U vient de payer si cher, et murmurant entre ses dents :

— Sacré mille joncs !... je voudrais que la grêle détruisît tous les petits marchands de cannes... Enfin, c'est une tuile qui m'est tombée »ur la tête. Après tout, il n'y a pas de ma faute... et quand je me thagiinerais... non, pas si bête... il ne faut pas que cette aventure t'empêche de bien déjeuner.

BoueUenot double le pas et arrive bientôt rue des Martyrs... detont U decMure de madame Dubillon... Il entre dans la maison, ^ liwiH braiMaidt «huyeé^ tx ««aUes coBt soot U fcte co«ii«r«;

OB f«M m MMflHMalt Mtn dttUltat éprouve on tentiment dt •nlsta , U «Mit à« «onclerKC.

•• 3* vti* (i*x Mkdtmc Dubillon... Ce n'est pas elle qui déména|;e?

— Ce a'ati (w* atadame Dubillon qui déménage?

— Qa'est ce que tous demandei ?

^ U cil d«BC Murd ce concierge? se dit Bouchenot; et il passe ane partie de son corps dans la loge en criant : — .le vous demande ti c'est mâdjime Dubillon qtii déménage, madame Dubillon du troitième !

— Ah ! ava, e'nt l'employé du qnatrième.

— Ah! c'est bien heureux qu'il ait compris enfin! se dit Bouchenot en gagnant l'escalier... Il a l'air stupide ce portier... mais il mangeait sa soupe, je crois, et il était absorbé par cette occupation; le fait c^t que, dans ce moment, je voudrais en faire autant... mou appétit devient dévorant... Montons.

• Arrivé au second étage, Bouchenot se trouve arrêté par deux commissionnaires qui descendent une commode ; l'escalier étant fort étroit, il n'y a pas moyen de passer. Le pauvre Bouchenot est obligé de redescendre, ce qu'il fait en murmurant.

— Voilà un meuble qui tient toute la place... mais aussi pourquoi fait-on des escaliers si étroits?... on voit bien que c'est une vieille maison... ou nos pères avaient de bien petits meubles, ou ils emménageaient par la fenêtre probablement.

Il s'arrête sur le palier du premier étage , espérant pouvoir y rester; mais le palier est petit, un commissionnaire lui crie :

— Uangez-vous donc de là, monsieur! vous voyez bien que notis ne pourrions pas tourner...

— Ah! oui, c'est vrai... il vaut mieux que je descende... Ce» hommes sont déjà embarrassés... et puis on peut recevoir un coup... C'est pourtant ennuyeux de redescendre... Allons, passez, mes braveï gens... vous devez avoir chaud! Ce meuble-là n'est pas mince...

— Ah! si monsieur veut payer un demi-setier, nous accepterons volontiers !

Bouchenot fait semblant de ne pas entendre, et remonte l'escalier, qui est libre enfin. Il enjambe les marches par quatre à la fois, et il est au milieu du troisième étage lorsqu'on crie au-dessus de lui : — Gare !...

Bouchenot lève les yeux : cette fois c'est un énorme buffet que deux autres commissionnaires sont en train de déménager.

— Ah ! mon Dieu! encore un meuble énorme, murmure Bouchenot en reculant d'une marche à mesure que l'on vient sur lui... Mais qu'est-ce que ça signifie d'avoir des buffets de celte taille?... C'est ridicule... je n'ai jamais vu de buffet monstre comme cela... Ma foi, tant pis, je ne redescends pas plus bas... je me blottis dans cette encoignure.

— Prenez garde à vous, monsieur !

— Prenez garde vous-même; je ne peux pas faire que monter et descendre... je n'arriverais jamais.

Le buffet descend, mais il fait tomber en passant le chapeau de Bouchenot, et l'aplatit contre le mur de manière qu'il ressemble à un claque.

— Décidément mon chapeau a du malheur aujourd'hui , se dit ■bouchenot en le ramassant, et j'avais emporté le meilleur... celui de George... Enfin, si je vais au bal, ce sera une coiffure plus fasliionable. Ah ! me voici devant la porte de ma femme sensible... ce n'est pas malheureux... Eiaminons-uous un peu avant de sonner.

Il rajuste son col de crinoliiie, redescend son gilet, remonte son pantalon, met son chapeau sous sou bras et sonne; une vieille bonne vient ouvrir.

— Bonjour, Madeleine. On déménage dans votre maison, c'est fort incommode pour les personnes qui viennent vous voir... Annoncermoi à votre maîtresse... je vous prie...

— Monsieur, ça me serait difficile; madame est partie depuis trois jours pour Ponto'ise, oit elle va passer quelques semaines près d'une nièce qui est malade.

— Pour Ponioise!... elle est à Pontoise!... s'écrie Bouchenot d'un air consterné. Ah! mon Dieu 1 c'est fait pour moi... Mais quelle idée d'aller en hiver à Pontoise !

— Puisque je voua dis que c'est pour voir une de ses nièces qui est malade...

— Oui , j'entends bieiT... mais sa nièce aurait beaucoup mieux fait de venir à Paris se faire soigner... A Pontoise... Il y a sept lieues de Paris à Pontoise...

— Mais madame sera revenue le mois prochain, très-siir.

— C'est bien... c'est fort bien... ça me fait beaucoup de plaisir.

— Si monsieur veut écrire à madame , je lui ferai passer la lettre...

— Oh ! ce n'est pas la peine, j'étais venu pour la voir... et lui demander à déjeuner... sans façon...

— Madame sera de retour" le mois prochain. Votre servante , monsieur.

La domestique referme sa porte, et Bouchenot descend tristement l'escalier en se disant :

— Hum ! la vieille mégère ! elle ne m'offrirait pas seulement ua v«rre d'ean... U «4 '■tê^ aae i* im: lui ai jamais cxr-.i i.-s étrenr);?»"»

MODSTACHE.

ni autre chose. Avec tout cela, mon appétit redouble... Et cet imbécile de concierge qui me laisse monter encore !... Pourquoi ne ni'avez-vous pas dit que madame Oubillon était à Pontoise ? crie Bouehenot d'un air courroucé en passant sa tète dans le carreau du eoncierjje.

— De (f uoi ?

— Voi>8 êtes donc sourd?... Pourquoi me laissez-vous monter au troisième , et ne me dites-vous pas que madame Dubillon est à Pontoise ?

— Vous m'avez demandé si c'était madame Dubillon qui déménageait; je vous ai répondu que non... Vous ne m'avez pas demandé autre cbose...

— Hum ! grosse brute! murmure Bouchenot en s'éloignant. J'aimerai: mieux placer un chien à ma porte qu'un être comme celuilà!.,, A Paris, on n'est pas assez difficile pour les portiers ; quand

L« marchacd d'babils.

on a mis dans une loge un tailleur ou un savetier, on se figure qu'on a un bon concierge. 11 faut pourtant que je déjeune, moi... ça ne peut pas se passer en promenades... Je sais bien que j'ai encore huit sous dans ma poche... mais je n'aurai jamais un bifteck avec huit sous. . Maudite canne 1... qui m'a coûté si cher... et dont je n'ai que les murceaux... Si c'était une canne à sucre encore... je pourrais les ïijrer, ça me soutiendrait... OU'... un souvenir !... la charmante Elvina... une figurante de rOi)éra... J'ai été trfcs-bien avec elle... je lui ai payé assez souvent de délicieux déjeuners... quand je manpeais le fonds de dragées de mon père... Elle m'a fait des infidé- Iwés atroces; mais c'est fini, c'est fini, c'est oublié depuis longtemps... Allons chez elle; elle m'a plusieurs fois prié d'aller prendre du café avec elle... Parbleu! voilà le moment de profiter de son invitation. Elle demeure dans le haut de la rue Saint-George... c'est justement près d'ici. Il tant espérer qu'elle ne sera pas à Pontoise celle-là... Fi donc! une figurante de l'Opéra ne va pas à Pontoise... En Russie, à la bonne heure. iVlais mademoiselle Ëlvina n'a pas assex de talent pour qu'on nous l'enlève.

Bouchenot traverse la rue de Navarin pour gagner la Chaussëed'Antin. Quoii]u'ii ait un grand appétit , il ne peut s'empêcher de s'arrêter devant quelques nouvelles constructions de ce quartier ; il admire plusieurs maisons bâties dans le goût de la renaissance, et s'écrie :

— O charmante! délicieuse hiibitation!... J'aime ces arceaux... ces fenêtres en ogives... ces entablements élégants... il me semble que je vais entrer chez François 1"... Je me ferai une maison dans ce goût-là... qiiind je serai retiré des affaires... en attendant, tAchon* de trouver a deieuoer.

Boucbenoi trnvt rue Saint-George, à la demeure de sa figurante; il passe r.ipideaittii Jfvant la portière en disant:

— ftlademo sf l't Usinai

La portière court après lui en lui criant : — Yoiu ne ponvex pas iDont«r. moDtieuc, ma4eiaoiseUe n'y est pa^

— Elle est sorticrt. et il n'est pas midi... Allons «Jonc, tous plaisantez I... Elvina ne se lève jamais de bonne heure...

— Je vous dis, monsieur, que vous ne pouvez pas monter.

— Je vous dis, moi, qu'on me recevra fort bien. Vous me prenez peut-être pour un créancier!... Je sais ce que c'est, pour les créan-

j ciers on n'est jamais visible ; mais soyez tranquille... je suis un intime,

un ami du cœur...

I -;- Il n'y a pas d'ami du cœur qui tienne... J'ai ma consigne, moi... Ah! tenez, voila justement la femme de chambre de mademoiselle. ■'

Mamselle Paulouska , v'ià z'un monsieur qui veut i toute force monter chez votre maîtresse.

"~ C'"' rao', espiègle Paulouska! dit Bouchenot en s'approchant de la femme de chambre. — Ahl c'est vous, monsieur Fidèle, s'écrie la jeune fille.

Dans le cours de ses aventures galantes, le fil? du confiseur ne se faisait jamais appeler Bouchenot; il trouvait le nom de son père trop bourgeois ; c'était donc sous celui de Fidèle qu'il él<iil connu de mademoiselle Elvina.

-- Ma chère amie , n'est-il pas vrai que la consigne ne me regarde

— Mais, au contraire... vous plus que tout autre, répond la femme de chambre; puis elle se penche contre l'oreille du jeune homme, et lui dit en souriant d'un air malin :

• — Ma maîtresse est avec soa protecteur... et vous entendez bien que, s'il rencontrait des jeunes gens chez elle... son prolecteur ne la protégerait plus.

— Ah ! je comprends... en effet... oui... cela tombe mal.

— Mon Dieu! comme vous sentez bon, monsieur Fidèle ? Est-ce que vous apportiez un sachez à ma maîtresse?... Si vous voulez me le laisser, je le lui remettrai.

— Non, ce n'est pas un sachet... d'ailleurs... je la verrai une autre fois,

." Adieu , monsieur Fidèle!... Oh! ma maîtresse sera bien contranée de ne pas avoir pu vous recevoir.

M. Lombu^.

— Pardieu! elle ne le sera pas plus que moi, je t'en réponds.

Et M. Fidèle i'éloigne en se disant : — Que le diable enniorte le» protecteurs... et les piotégoei!... cela commence à devenir trèsdésagré/'.ble... il faut absolument nue je mange... Allons, je vais m'acheter un petit pain... un gros petit pain même... Je sais bien que JB suis libre d'aller le manger au Palais-Uoyal , comme je dis.iisce matin à ces messieurs... alors je croyais plaisanter... eiéciiions-nous... C'est vrai que j'embaume... mais en ce momeut j'aimerais mieux sen< tir les trufles que l'encens.

Bouchenot est allé jusqu'à la rue Feydeau. oii il y a un boulangei fashiouable, car nous avoiu) maintenant des boulangers qui vendent itt pitiss«nes fines, de r« crime, qui obI i.«» via» fins, im ùi«rt|

MODSTACHE.

dei liqaeun ; incctummcnt on trouvera de tout ebe» eux , excepté du pain.

I<ouclienot entre dans li boutique qui est déjà eucombrée de monde: car le truips avait luarclié , la scène avec le petit marchand de c.iiiurs avait été longue, et il était alors une heure passée. C'est le nioiiiriit où les élégants et les petites maîtresses vont manger des pâtisseries chei le boulan(;er «n vogue. Ce qui semblerait ridicule à des gens de province ne l'est plus à Paris dès que la mode l'a conv^rcré.

Bouchenot a retapé son chapeau le mieux possible, ce qui n'eml'^che pas que la forme n'en toit bosselée en |>lusieur8 endroits; il l'a •nfoncé sur sa tète de manière à cacher ses oreilles, ce q'M lui donne un faux air angolais. A l'aspect de plusieurs femmes élé;;antes qui mangent des gâteaux, Al. Fidèle ne veut pas avoir l'air d'un alTamé. Il va regarder, les unes après les autrts, toutes les iiâtisseries de la boutique, murmurant assez haut pour être entendu :

— C'est trop lourd ci ci... Oh! je n'aime pas cela... voilà de ceux dont j'ai maiijjé hier... ceci est trop sucré ..

Enfin , Bouchenot met la main sur un pain de gruau, le plus gros qu'il aperçoive , en disant : — Parbleu !... je n'ai jamais mangé de ce gâteau, il a fort bonne mine.

— C'est un pain pour le Ci*fé, dit la femme placée dans le comptoir. Bouchenot ne fait pas semblant d'entendre, demande le prix, donne quatre sous, puis sort brusquement en emportant son pain de gruau, qu'il a cassé en deux, afin de le faire entrer plus facilement dans sa poche.

— Irai-je déjeuner au Palais-Royal ou aux Champs-Elysées? se dit le jeune homme en se retrouvant de nouveau sur la place de la Bourse.

— Ah! ma foi, déjeunons tout de suite... en nous promenant autour de ce superbe monument .. élevé au commerce, et où tant de gens vont se ruiner et ruinent les autres... J'ai de très-bt'lles pensées aujourd'hui... C'est que mon déjeuner ne me porte pas à la tète... On va me prendre pour un spéculateur... un ajjioteur... Si j'achetais 4e la rente à terme?... qu'est-ce que je risque?... mais probablement on ne m'en vendrait pas... Non, non, je ne jouerai jamais à la Bourse!... fi donc! c'est immoral... Déjeunons tranquillement... et cherchons dans ma tête où je pourrai trouver à dîner gratis...

Bouchenot a déjà mangé la moitié de son pain, lorsqu'il aperçoit à quelques pas de lui une boutique de charcutier.

— Parbleu ! se dit-il , je suis bien bon enfant de manger mon pain sec, lorsque j'ai encore quatre sous dans ma poche... Ce n'est plus la peine d'économiser; pour ce qui reste de la pièce de cent »ous, je puis aussi bien le dépenser.

Il entre dans la boutique du charcutier, et s'écrie : — Donnez-moi pour qutre sous de jambon... du meilleur!

Pendant qu'on sert le jeune homme, il s'adresse à une autre fille de la boutique :

— Mademoiselle, pourrieï>nrous , s'il vous plaît, me prêter un verre d'eau... je viens de prendre de l'absinthe, et cela m'a brûlé l'estomac...

— Très-volontiers, monsieur.

On apporte un verre d'eau à Bouchenot, il le boit en se délectant comme s'il avalait du Champagne; puis, prenant son jambon, que l'on a enveloppé dans du papier, il donne ses derniers quatre sous, et «e dispose à achever son déjeuner dans la boutique du charcutier, lorsqu'il voit passer dans la rue une jeune fille dont la figure ronde, fraîche, rose, la tournure dégagée et les formes rebondies flattent singulièrement sa vue.

Aussitôt fourrant son jambon dans une poche de son habit, et le reste de son pain dans l'autre, Bouchenot sort de la boutique, et s'élance sur les pas de la jeune fille , dont il se sent déjà amoureux.

Cbâïitrb III. — Dne jeune fille et un gros chien.

L» jeune fille était vêtue d'une modeste robe de toile de couleur foncée, et qui montait en guimpe, de manière à enfermer hermétiquement ce que, dans un bal ou au théâtre, certaines dames font be^'irouptrop vc i : car l'eicès en tout est un iitfaut. Un peut tablier i carreaux rouges et noirs, un fichu de soie roulé autour de son cou uii bonnet bien simple, sans fleurs ni rubans, voilà quelle était là toilette de celle dont la première vue avait suffi pour troubler le cœur de Bouchenot. Mais il pensait sans doute au'une femme gentille et bien faite est préférable, quoiqu'en robe' d'indienne, à une femme laide et mal bâtie qui porterait un cachemire et des diamants La majorité sera de l'avis de Bouchenot.

La jeune fiUe ne marchait pas seule : à ses côtés allait et venait un énorme chien, à longs poils, à longue queue , à longues oreilles espèce abâtardie, qui tient le milieu entre Is barbet et le chien de berger, et que les amateurs emmènent à la chasse, où ils ne font pas autre chose que se crotter.

Bouchenot a bientôt rattrapé la jeune fille; û marche quelque temps «ernere elle en disant : -i i r

— Charmante Uille... des hanches bien accusées... j'aime ca, moi- »tt moins V on sait à qui on a affair*... Le pied cambré... U ja"mbe aâ

peu forte... j'aime ç> «usai. Ne me parles pat d'une petite jim>i« de chèvre ; queli|ucfois la suite ni bien, mais c'est fort rare. Celte mue... cette allure... ce doit être une couturière ou une plumiiiière , oa une frangère... n'importe, elle a la fraîcheur d'une pivoine, et je gagerais qu'elle est ferme comme un gland. Ce gros chien est avec elle, à ce qu'il paraît... oui, elle l'appelle... elle se retourne pour voir s'il la suit. Ce sera un excellent prétexte pour entrer en conversation... charmante conquête i faire... et qui efface toutes lesIJubillon... surtout lorsqu'elles sont à Pontoise , et qu'on ne peut pts dîner chez elles.

Et Bouchenot se rapproche, et se met à dire très-haut :

— Superbe chien!... beau chien de chasse!... bel animal!... J'en ai peu vu d'aussi bien mouchetés!

La jeune fille n'a pas détourné la tête ; elle continue de marcbei en choisissant les pavés. Le chien semble plus sensible au compliment qu'on lui adresse : :1 se rapproche de Bouchenot, et tourne autour d< lui, le nez au vent, et remuant la queue. Le jeune homme lui fait quelques caresses, tout en pressant le p;is de luanière à se trouver i côté de la demoiselle au petit bonnet.

— Charmante figure !... Quel teint de rose et quelle jolie taille! murmure de nouveau Bouchenot.

Ce compliment reste sans réponse : on n'a pas l'air de l'avoir entendu.

— Est-ce qu'elle croirait que je parle encore de son chien? se dit l'étudiant en se rapprochant de la jolie fille. Si je ne fais pas la conquête de la demoiselle, en revanche, son chien semble avoir déji beaucoup d'amitié pour moi... il se fourre sans cesse dans mes jambes... il va me faire tomber, cet animal !...

— Ici, Moustache ! dit la jeune fille, qui, en tournant la tête, s'est aperçue que son chien n'est plus près d'elle.

Moustache obéit un moment à la voix de sa maîtresse; mais il ne tarde pas à revenir se coller contre Bouchenot.

— IMoustache, vous me paraissez une fort bonne bête, dit le jeune homme, et je suis sensible à l'amitié que vous me témoignez; mais votre maîtresse commande, et vous devez obéir. Si j'avais une maîtresse comme cela, moi, ah ! fichtre ! j'aurais continuellement les yeux sur son jupon.

La jeune fille ne sourcille pas ; seulement elle répète : — Ici , Moustache ! que je vous voie me quitter !

— Ah ! nous ne voulons pas rire, nous ne voulons pas répondre ! se dit Bouchenot. Ou c'est une gaillarde qui est au fait de nos roueries, ou c'est une jeune liiaise à laquelle on a fait peur des jeunes gens de Paris. Je croirais plutôt qu'elle est de cette dernière catégorie... En avant les gra»ds moyens-!... Prenez gaaiç, mademoiselle, vous perdez quelque chose! s'écrie tout à coup Boiîchenot en se précipitant sur les pas de la jeune fille. Celle-ci s'arrête, et se retourne d'un air saisi en balbutiant :

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que je perds donc?

— Ou vous allez la perdre, mademoiselle; je suis persuadé qu'elle va tomber.

— Quoi donc qui va tomber ?...

— Votre jarretière, si elle n'est pas bien attachée... A Paris, les jarretières se perdent très-facilement.

La jeune fille a la bonhomie de porter ses mains ï ses genoux pour s'assurer que rien n'est en danger de tomber ; puis, s'apercevant que Bouchenot la regarde en riant , ses joues deviennent pourpre , ses yeux s'animent, et elle lui dit avec un air de colère :

— Il faut que je sois bien bète pour vous avoir écouté !.. C'est pout vous moquer de moi que vous m'avez dit cela ?

— INon ! c'était seulement pour savoir si vo'js jarreliez dessus oa dessous le genou... Maintenant, je vois que c'est dessus, et j'en suis enchanté, parce que ça ne gâtera pas votre jolie jambe !

— Ah ! on m'avait bien prévenue qu'à Paris les hommes cherchaient sans cesse à dire des bêtises aux filles.... Je n'aurais pas seulement dû vous répondre.

— Comment, des bêtises !... parce que je vous dis que vous r.veï une jolie jambe ?... Je ne l'ai pas vue, mais je la juge d'après le reste, qui est ravissant!... Quels yeux! quelles dents! quelle fraîcheur!... C '^i"u ! si j'étais assez heureux pour avoir une maîtresse comme vo'is, je ne la nourrirais que de blanc de volaille et de biscuits !...

— Allons, monsieur, laissez-moi tranquille, et ne m'insultez pas..» ou prenez garde à vous !

— Quoi ! mademoiselle, est-ce que je vous insulte en vous parlant de blanc de volaille... en vous disant que je vous trouve adorable? Il me semble qu'il n'y a rien là-dedans qui puisse vous offenser.

— Vous me dites des bêtises, et voila tout ; mais ça ne vous avan* eera à rien. Et si on me taquinait trop, j'ai mon chien qtie mon parrain m'a donné, et qui me défendrait joliment, lui !... Oh I c'est qu'il est méchant quelquefois !

— Je le crois beaucoup moins méchant que vous... Regardez : il vous quitte pour moi... Ce chien devine que je vous aime ; il me témoigne déjà de l'attachement.

— Ici, Moustache, ici !

— Ah ! oui , c'est étonnant comme il vous écoute I D me paraît qu'il n'y a pas longtemps que votre parrain tous l'a donné.

— Ça ne vous regarde pas !

— Oh! êtes-vous méchante!... Qui croirait que cette taille de ■ymphe cache un cœur lie granit?... Vous êtes couturière, n'estce pas ?

— IVpn , monsieur, je ne suis pas couturière.

— Il n'y a rien daus ma supposition qui doive vous fâcher. La couturière est placée très-haut sur l'échelle des grisettes ; elle tient le milieu entre les modistes et les chaïuaneuses. Le pavé est glis- ■ant : si vous vouliez accepter mon bras ?

— Non , monsieur, je ne veux pas de votre bras, et je vous prje encore une fois de me laisser tranquille.

— Il me semble , mademoiselle, que je ne vous empèpbe pas de suivre votre chemin ?

— Mais vous me parlez, vous me suivez, et ça m'ennuie... On m'a bien défendu de parler à personne dans les rues...

— Qu'avei-voiis à craindre, puisque vous avez un chien qui est ta'ès-méchant, et qui a l'air de vouloir entrer dans ma poche ?

— Ici, Moustijche, ici donc !

— Oli ! c'est absolument comme si vous le chassiez! Je crois que mire parrain ne vous l'a pas envoyé assez jeune.

La jeune fille se pince les lèvres d'un air de dépit, et fait ce qu'elle peut pour retenir son cliien près d'elle; mais Moustache, après avoir fait quelques pas, revient toujours sur les talons de Bouclienot. Le .«une homme, qui ne se tient pas pour battu, malgré l'air sévère avec lequel on accueille ses galanteries, continue de marcher sur la même ligne que la demoiselle, lui lançant des œillades auxquelles elle ne l^pond qti'en lui faisant la moue.

^^ ■'^ g'ge que je sais maintenant qui vous êtes, reprend l'étudiant «u bout d'un moment. A cette démarche noble, à cette tournure pleine de grâces, j'aurais dû le deviner... Vous êtes culottière... ou Tous vendez des allumettes infernales.

L^ jeune fille se pince les lèvres, et double le pas.

— Ou vous faites des corsets... ou vous reprisez des cachemires... Mais, quel que soit votre état, vous êtes charmante!... Combien je m'estimerais heureux si vous me permettiez de cultiver votre connaissance I...

La jeune fille marche encore plus vite. Bouchenot est presque obligé de courir pour la suivre ; mais 11 ne se décourage pas, et cou- -^ tioue :

il' — Vous allez bien vite... vous vous ferez du mal. Si vous vouliez TOUS rafraîchir, accepter quelque chose... une bavaroise... une limonade?... Les cafés ne sont pas ouverts pour le roi de Maroc. Je se- ( Tais trop heureux si par hasard vous n'aviez pas déjeuné... cela peut fcrriver : quelquefois on sort sang avoir déjeuné... Une côtelette et ées huîtres, ça ne se refuse pas.

— Monsieur, laissez-moi tranquille !... ou je vais lâcher mon chien •nr vous... à la fin !

— Ah ! ah ! belle brune, nous nous fâchons?... Làx,.<ez tout ce que vous voudrez, je ne me fâcherai pas. Mais je vous préviens que le chien de votre parrain ne nie fait pas peur... Ce brave Moustache ! nous sommes déjà très-amis ensemble... Il ne me quitte pas.

En disant ces mots, Bouchenot venait de fourrer sa main dans sa poche droite, où il avait trouvé son morceau de jambon qui était sorti du papier. Comprenant alors la cause de l'attachement que lui témoigne le gros chien, et tout le parti qu'il peut tirer de cette cir- '<:onstance, il part d'un éclat de rire en reprenant :

— Après tout, vous voyez que c'est sans que je l'appelle que votre /cuyer s'attache à mes pas ; mais puisque cela vous contrarie que je TOUS parle et que je marche près de vous, je vais aller d'un autre rôté ; je suis trop galant et trop bien élevé pour rien faire qui déplaise lux dames. Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous saluer.

— Ah ! c'est bien heureux, murmure la jeune fille tout en continuant son chemin du côté de la pointe Saint - Eustache , tandis que Rouchenot , au contraire, revient vers le Palais-Royal, bien certain que le chien ne le quittera pas.

En effet , Moustache continue de marcher sur les talons du monlieur qui a du jambon à même sa poche, et il fourre sans cesse son museau contre le pan de son habit. La jeune fille, après avoir fait quelques pas, s'eit aperçue qu'elle n'a plus son chien avec elle : elle se retourne, et le voit dans les jambes du jeune homme qui s'éloigne. Elle appelle Moustache à plusieurs reprises ; Moustache ne quitte pas la poche au jambon. La jeune fille est obligée de courir après Bouchenot, ce qu'elle fait tout en criant :

— Ici donc, vilain chien !... Oh ! quel ennui qu'une bête comme ça !... Monsieur, renvoyez-le donc, je vous en prie !

Bouchenot se retourne, et s'arrête en disant :

— Qu'est-ce que c'est, mademoiselle?... Vous m'appelez, je crois... Je suis â vos ordres.., car, malgré votre air méchant, vous n'en ête» ras moins fraîche comme un paquet de violettes. Accepleriei-voui le déjeuner que je vous ai proposé i'

— Mais non, monsieur; ce n'est pas vous que j'appelle, c'est mon chien que vous retenez près de vous pour me contrarier.

— Moi, je retiens votre chien !... par exemple , mademoiselle, pour l«i ■>• prcaei-voui ? Met moyen» de séduction ne te sont jamai* diri-

gés sur les chiens... Voyei, je fais tout ee que je poij pour chasser le vôtre... Allez, MonHtache, allez avec celte jolie maîtresse... cette charmante maîtresse !

Mniistacbejette les yeux d'un air indécis tantôt sur le jeune homme, tantôt sur sa maîtresse. Celle-ci se remet à marcher, il fait quelque» pas avec elle ; mais il ne tarde pas à la quitter pour retourner flairer la poche de Bouchenot, qui, sentant le chien dans ses jambes, continua son chemin sans se retourner.

Au bout de quelques minutes, la voix de la jeune fille »e fait encore entendre :

— Arrêtez, mouAeur ! mai» arrêtez donc!... Vous voyez bien que vous m'emmenez encore mon chien!

Bouchenot s'arrête, et regarde en souriant la jeune personne qqi court après lui.

— Il me paraît, mademoiselle, que c'est vous qui me suivez maintenant... Eh bien, moi , je n'imiterai pas votre exemple ; je vous réponds que je ne m'en fâcherai pas ! Etre suivi par un minois si gentil !... vais-je faire des jaloux !

— Je ne vous suis pas exprès, monsieur; c'est celte vilaine béte . qui m'y force !... Ah ! s'il ne venait pas de mon parrain, qui m'a dit d'en avoir bien soin, certainement je le laisserais aller !... Ça me serait égal de le perdre !

— Il est certain que M. Moustache vous défend d'une singulière façon !... Et l'on dit que le chien est l'emblème de la fidélité... voyez quelle imposture!... C'est parmi les hommes qu'il faut chercher de» modèles de constance !... Fùites-en l'essai, mademoiselle, si toutefoii vous ne l'avez pas déjà fait

— Je ne veux rien essayer, monsieur ; je veux aller où j'ai affaire...

— Si vous me permettiez de vous accompagner, de cette manière je vous répoiids que Moustache ne se perdrait pas.

— Non certainement, je ne veux pas que vous veniez avec moi !... pour que l'on me rencontre avec un homme !... ça serait joli '....

— Les hommes sont cependant faits pour aller avec les femme»... Est-ce que vous croyez que nous devons vivre chacun de notre côté?... Ah! mademoiselle, vous n'avez donc pas lu l'.4mour conjugal?...

— Voyons, monsieur, laissez-moi tranquille, et rendei-moi mon chien, ou je vais me fâcher , à la fin !... C'est embêtant de me faire aller comme ça, aussi !

— Oh ! si nous employons les gros mots , je n'en suis pins !... Embêtant !... Mademoiselle, voilà un terme bien dur! En vérité, vous me faites de la peine !... Je commence à croire que vous vendez du cirage anglais.

— Je ne puis pas passer mon temps à courir comme ça après vov». On me grondera... et si je perds Moustache , ce sera bien pis !... Hi ! hi !... Je veux mon chien, hi ! hi !...

— Eh bien ! voilà que nous pleurons à présent I... Mais, chère enfant, vous n'avez pas de raison de vous fâcher... Encore une fois, je n'emploie aucun sortilège pour retenir votre chien.

— Mais vous sentez une odeur de musc, de pommade... de je ne »als quoi !... C'est sans doute cela qui attire Moustache.

— Mademoiselle, je porte sur moi un sachet ambré qui me vient en droite ligne de Constantinople; mais je doute que ce soit ce parfum qui attire votre chien... d'autant plus que M. Moustache n'est pas un chien turc. Au reste, si vous voulez, pour qu'il ne revienne plus a moi, je vais le battre... Je vais lui donner un grand coup de pied dans le dessous de la queue.

— Non, non... ne le battez pas!... Ah! j'ai un cordon dan» ma poche... Je vais le pa.sser à son cou, et l'emmener attaché... Ah ! j'aurais bien dû pen.ser à cela plus tôt !

— Attachez-le, mais ne l'étranglez pas... votre parrain vous en voudrait encore plus... Avec de si jolis yeux... celle uille... cette poitrine... cette jambe... ne pas vouloir causer !... Est-ce que vou» avez un amoureux jaloux?

La jeune fille ne répond pas. Elle vient d'attacher «on chien avec un petit cordon , elle le tire et l'entraîne avec elle en courant, ce qui ne semble pas causer un grand plaisir à Moustache ; puis elle tourne dans la première rue qui se présente, afin qu'il n'aperçoive plu» celui pour lequel il montre une si grande prédilection.

Bouchenot a suivi la jeune fille des yeux lorsqu'elle détourne la rue ; il se dit : — La suivrai-je ?... Elle est asseï gentille, mai» elle m'a l'air passablement bête!... Elle serait capable de se mettre encort à pleurer. Oh ! ma foi ! laissons-la... Il ne manque p..> de jo 'es femmes à Paris, et qui ne sont pas toutes si farouche» !... Si celle-là avait accepté à déjeuner, pourtant, comment di.ible m'en serais-je tiré?... Mais j'étais bien sûr qu'elle «accepterait pas. Cherchons une promenade ou une rue solitaire yoÇr achever mon déjeuner; ensuite, j'aviserai aux moyens de trouver à dine r : ce qui vaudra mieux en c« moment que de courir après une jeune fille.

Bouchenot »e remet en marche. Il n'a pas fait trois cents p«i,<rn'il sent quelque chose »e frotter contre ses jambes : il regarde... c' < »t Moustache, qui avait cassé le cordon avec lequel on le tenait en liise, et était revena prendra ta pUaa «mtra U fodu dau UquaUe éuit UiamboB»

MODSTACHE.

CniriTiii IV. — Lea cure-ilenU et les ihalaes de sûreté.

— Parbleu ! voilà un chien bien entêté ! dit Uouchenot en s'arrê- Unt ; il me parait qu'il a casse lu faible cordon avec lequel on voulait le retenir... Tu amies donc bien le jambon, Moustache ? Je croitais aussi que ta maitiesse ne te donne pas trop i manger, car tu fais «es bassesses pour bien peu de chose!... Le chien derrière moi, la jeune 6lle ne doit pas être loin... mais je ne la vois plus... Pauvre yietite! je ne veui pourtant pas lui dérober son chien... Voyons, lâchons de la retrouver. Ah! Moustache, si je fais la connaissance de cette jeune personne, certainement c'est bien à toi que je le devrai !

Bouchenot retourne sur ses pas ; il n'aperçoit point la jeune fille : il prend la rue qu'elle a prise, double le pas, regarde de tous côtés, cl s'adresse au chien en lui disant : — Où est cette maîtresse ?

Pour toute réponse . Moustache met ses deux pattes de devant sur le pan de l'habit d/' Kiuchennt, en fourrant son museau contre la poche.

Après une oemi-beure de recherches inutiles, Bouchenot se dit : J'ai rait ce que j'ai pu pour retrouver la maîtresse de Moustache ; me reste, ce n'est certaineECatpas ma faute. Ma foi ! je le garde-

... Je t'adopte, inconstant animal, jusqu'à ce que tu me quittes

ur une poche mieui fournie. Si tu appartenais à quelque riche ama- ^ur, demain je lirais avec soin les affiches qui promettraient une récompense honnête... voilà même un genre d'industrie auquel je n'avais pas encore songé; mais je doute que ta maîtresse te fasse afficher, quoique tu lui viennes de son parrain. Et d'ailleurs, si je la retrouve, je suis trop galant pour ne pas te rendre gratis. En attendant, comme je ne veux pas que tu m'aies suivi pour rien, je vais partager avec toi cette friandise, cause de ton inconduite... et comme ma poche en conservera longtemps ie goût, je suis certain que tu ne me quitteras pas ensuite comme ta maîtresse.

Le jeune homme entre dans une allée. Là, il sort de sa poche le jambon, que les coups de tète de Moustache avaient singulièrement endommagé , il en donne quelques bribes au chien, en y joignant un peu de pain, et Moustache fait disparaître tout cela avec une étonnante vélocité. De son côté , Bouchenot termine son déjeuner dans l'allée , oii il a l'air de s'être arrêté pour tout autre chose. Ce repas achevé, il se renet en course avec son nouveau compagnon, en lui disant :

— Allons, Moustache, suivez votre nouveau maître!... Si vous faites mine de me quitter, j'ai là, dans ma poche que vous ne Qairez pas, deui morceaux de canne dont je me servirai pour vous corriger, car je n'ai pas perdu l'espérance de vous rendre un jour à votre maîtresse... Et qui sait si ce chien ne me conduira pas au bonheur, à la fortune, aux honneurs?... Tout est ricochet dans la vie !... Les plus giai;'.!: événements ont eu souvent pour causes des aventures plus futiles que l'obstination de ce chien... Ah ! Moustache, si je te dois un jour une position heureuse, sois tranquille, je ne t'oublierai pas !

— Monsieur veut-il des cure-dents?... Achetez-moi des cure-dents, monsieur !

C'est une petite fille qui marche à côté de Bouchenot, et lui présente toute sa boutique qui est dans une corbeille. Il repousse la corbeille en disant :

— Je n'ai pas besoin de cure-dents, ma petite; ce serait du luxe !

— Etrennez-moî, monsieur... à un sou le paquet.

— Quand même ce serait à un Liard, je ne t'étrennerais pas. D'ailiMirs, je porte malheur...

— Oh ! si, monsieur, vous me porterez bonheur, à moi !..,

— Je te répète qu'il m'est impossible de t'étreuner.

— Prenez-en un paquet, monsieur !...

— Mais laisse-moi donc avec tes cure-dents !

Bouchenot repoussait la corbeille que la petite fille s'obstinait à lui présenter toujours. Monsieur Moustache, témoin de cette manœuvre, «t croyant qu'il y a aussi des comestibles dans la boutique que porte i'enfant, saute tout d'un coup sur la corbeille, et avec ses deux pattes de devant jette à terre toute la marchandise qu'elle renfermait ; puis, pendant que la petite crie et ramasse ses cure-dents, il happe avec ses dents la corbeille qui est restée à terre, et se met à courir comme si «n l'avait éreinté de coups.

Bouchenot ne peut s'empêcher de rire en voyant le chien fuir avec la corU.i,. : ians sa gueule ; il aide l'enfant à ramasser ses cure-dents, et lui i'.;' .

— Tu vois ce que c'est que de harceler les gens ; cela a mis mon chien de mauvaise humeur... il n'aime pas les cure-deiits.

— Mais, monsieur, appelez-le donc pour qu'il me rende ma corbeille !

— C'est tin animal fort mal élevé... il n'écoute jamais la voix de «on maître... Moustache ! Moustache !... Tu vois qu'il court toujours. Console-toi : ta corbeille valait bien deux sous ; quand je repasserai par ici, je t'en donnerai trente. Aujourd'hui, je n'ai pas de monnaie.

En disant cela, Bouchenot poursuit son chemin, persuadé que cette fois il a aussi perdu le chien. Mais, contre son attente, après avoir marché quelque temps , il entend trotter derrière lui : c'était Mous- |*«M, qui tenait toujoun la corbeille dan» ms d^ti.

— Voilà un singulier animal!... dit Bouchenot. Ah! tu vole* les corbeilles! Le parrain de ta maîtresse t'a donné une éducation bien vicieuse, à ce qu'il me semble... De quoi ai-je l'air, ntoi, maintenant?... d'un aveugle dont le chien est dre'^sé à rfci-viir la recette... IN'iniporle, tâche de faire une recette. Moustache, ^t je ferai faire ton buste, comme celui du chien de Monta ipIs... .Mi. ir.c voilà devant la maison de M. Lombard, cet homme d'alt'aires qui m'a aidé à vendre tout ce que m'avait laissé mon père. Il est à son aise le gaillard , et il m'a plusieurs fois enijagé à aller lui dénia ndiT i dîner... 11 est vrai que quand j'y suis allé dans celle intention il était toujours sorti ; mais, cette fois, je ne le manquerai pas, car je l'aperçois qui rentre chez lui.

Bouchenot court au-devant d'un monsieur d'une cinquantaine d'années, tournure assez commune, figure longue, maigre, nez en bec de corbin, et portant des besicles derrière lesquelles on aperçoit des yeux qui semblent de verre.

— Ah ! bonjour, papa Lombard !... dit Bouchenot en allant frapper sur l'épaule de ce monsieur, qui le regarde d'un air équivoque, puis fait semblant d'être content, et répond :

— Tiens, c'est l'ami Bouchenot!... Enchanté de vous voir... Comment vous portez-vous, mon cher ami?... Je pensais à vous ce matin ; je me disais : — 11 y a bien longtemps que je n'ai vu ce cher Bouchenot.

— ParbUu! monsieur Lombard , quand je viens chez vous, on me dit toujours que vous êtes sorti...

— Ah ! je sors beaucoup ; j'ai tant d'affaires!... Et vous?

— Moi , je n'en ai pas du tout, malheureusement !... Vous devries bien m'en procurer... Vous m'aviez dit, monsieur Lombard, que vous penseriez à moi...

— Sans doute... je ne demanderais pas mieux... Je sais que votu avez des talents, de l'activité...

— Oh! pour de l'activité, vous devez vous rappeler que je n'ai pat été longtemps à manger ce que mon père m'avait laissé !...

— Enfin, vous savez votre code... vous sauriez plaider; mais c'est que vous n'avez pas encore été reçu avocat !

— Qu'est-ce que ça fait, monsieur Lombard ? il y en a tant qui sont avocats, et qui ne plaident pas.

— Vous n'êtes pas connu , voilà le malheur...

— Pa' lieu! si j'étais connu, ce serait peut-être encore plus malheureux.

— C'est égal , je vous trouverai de l'occupation; comptez sur moi, mon ami. En attendant, il faudra venir un de ces jours me demander à dîner. Au revoir, mon cher Bouchenot.

— Eh ! mais , dites donc, papa Lombard , s'écrie Bouchenot en se pendant au bras du monsieur, qui allait entrer dans sa maison, ça me va, pas plus tard qu'aujourd'hui; je viens dîner avec vous sans façon... ou avec des façons, ce sera comme vous voudrez : moi, je m'accommode de tout.

Le monsieur ne répond pas, son nez s'allonge un peu plus et semble vouloir s'introduire dans sa bouche; puis tout d'un coup il s'écrie en regardant Moustache :

— Ah ! voilà un drôle de chien!... il est fort plaisant avec cette corbeille dans sa gueule... Est-ce à vous, ce chien ?

— Oui , c'est à moi... momentanément; il m'a été confié... Jevotu disais donc, papa Lombard , que...

— Pourquoi tient-il celte corbeille dans ses dents ?

— C'est un tour qu'il s'est appris lui même; c'est un chien savant... Est-ce que vous voulez me l'acheter?

— Moi ! oh ! je déteste les animaux!...

— Ainsi, c'est convenu, papa Lombard, nous dinons ensemble...

— Oui, mon ami, un de ces Jours, venez me trouver... entre quatre et cinq...

— Ce n'est pas un de ces jours, c'est sujouid'hui que je viens àî ner avec vous.

— Aujourd'hui, mon ami, ah! pardon! je n'avais pas bien en ■• tendu! Aujourd'hui, c'est impossible; je dîne en ville...

— Vous dînez en ville ! mais vous rentriez chez vous ?

— Je rentre pour m'babiller, puis je vais ressortir ; on m'attend.. Au revoir, mou cher Bouchenot; à une autre fois... entre quatre et cinq...

M. Lombard est rentré dans sa demeure après avoir secoué fortement la main de Bouchenot, et celui-ci s'éloigne en se disant ;

— Encore une espérance trompée!... Hum!... vilain ladre!... tu me secoues la main comme un prunier, et tu n'as pas la moindre amitié pour moi!... Tu m'as aidé à me ruiner en m'achetaul à vil prix ce que mon père m'avait laissé, et maintenant que tu ne peux plus me gruger, tu me refuses à dîner!... car je vois bien que tes invitations ne sont que des attrapes. Oh! les hommes... ce n'e..t pas le Pérou que leur connaissance !... les femmes , à la bonne heure !... Si on se ruine avec elles, au moins on y a trouvé du plaisir. Viens, Moustache... viens ; laissons là cet égoïste!... Je suis bien f.îché que tu ne lui aies pas pris quelque chose , à lui , ou au moins que tu ne lui aies pas mordu les mollets... mais je crois qu'il n'en a pas. Difigeons nos pas vers une demeure hospitalière, si toutefois il y en a pour les gens qui n'ont pas k sera ; car , en général , c'est toujours à

MODSTACHE.

It

eewi qui n'ont besoin de rien que l'on offre q>iel<iue chose... Dieu !

comnn' j':ii de 1); llos p('n?('-cs!... comme l'adversité ouvre l'espril !... le devniis ëcrire «tes maximes.

Bounlienot s'est remis en marclie,mais son pas n'est plus aussi ï^ficr; i« tournure n'a plus cette vivacité, cette assurance qu'il possi'-irtit en quitt;int ses dfux amis: c'e<-.t que l.i journée s'avance, et (u'c)lc n'a pas élé hcuriMise pour c'Ini qui vovi'it tout en rose lorsqu'il avait encore cinq francs dans sa jinrhe et de douffs csp.Tances en persiieclive; ensuite, c'est que l'appéiit se faisait .'.cntir de nouveau... Je déjeuner était déji loin, l.a dif;c5tinn si' fait vite lorsqu'on marche continuellement, et depuis le matin le p.-.uvre garçon prenait de l'exercice. On a beau avoir de la gaieté dans l'esprit et de la philosophie dans le caractère, les coups du sort aigrissent l'humeur, les ïBJustices froissent le cœur, et la vue d'une foule de pens indifférents à nos peines, ou prêts à nous refuser leur service, n'est pas faite pour adoucir nos chai^rins. En r;éuéral, la solitude, la camparjne, voilà ce qui convient le mieux dins ces moments oii le sort semble se plaire à nous accabler; car c'est quelque chose encore que de pouvoir froncer le sourcil et faire la rrnoue en liberté, sans qu'une foule d'importuns , qui ne feraient rien pour vous obii»''r, viennent vous demander : Qu'est-ce que vous avez?

— Allons, secouons ces idées noires qui viennent m'assaillir, se dit Bouchenot au bout de quelque temps. Je n'ai pas un sou!... Parbleu , ce n'est pas la première fois que je me trouve dans cette position , je m'en tirerai!... ou j'y resterai; qu'importe, pourvu que je trouve à dîner?... voilà le point essentiel maintenant... Madame Dubillon, la céleste Elvina et le vieux coquin de Lombard m'ont fait faux bond, mais il me reste la famille Monflacon!... Oh! respectable famille Monil.icon !... c'est vers vous maintenant que se tournent toutes mes espérances... Braves bourgeois du Marais, je vous vénère, je vous respecie. Vous ne mangez pas de dindes aux truffes, mais votre pot-au-feu et vos lentilles me seront cent fois plus salutaires. Les IVlonflacon sont terriblement bête« „ c'est vrai. Le papa ne voit que par sa femme, madame ne voit que par son fils, et ce fils est un petit bonhomme de six ans, fort maussade, fort laid et fort méchant, qui crachait sur mon pantalon et me jetait ses quilles dans les jambes toutes les fois que j'allais voir les chers parents. C'est égal , aujourd'hui je le trouverai charmant , timable, espiègle; je jouerai aux quilles avec lui, et l'on m'invitera à dîner. Dirigeons-nous du

côté de la rue des Francs-Bourgeois, c'est loin mais j'ai de

bonnes jambes... A la rigueur, je pourrais me mettre à cheval sur Moustache... mais à Paris on s'étonne de si peu de chose, que tous les gamins seraient capables de courir après moi. Contentons-nous de me faire suivre par mon écuyer.

Bouchenot double le pas. La perspective d'un dîner a donné k sa démarche cette assurance, cette vivacité qu'elle avait perdues. Il est enchanté de s'être rappelé la famille Monflacon, chez laquelle on lui a toujours fait mille politesses , et où il a dîné plusieurs fois, parce qu'avant d'avoir entièrement mangé le fonds de boutique de son père, il avait porté quelques boîtes de dragées au petit Monflacon.

En passant sur les boulevards, qu'il a dû prendre pour aller au Marais, Bouchenot est arrêté de nouveau par un petit monsieur en lasquette qui lui crie :

— Monsieur, achetez-moi une chaîne superbe... la sûreté des mon- "tres... Voyez, monsieur, belle chaîne... Tout ce qu'il y a de plus

beau... en or, en acier... trois francs dix sous...

— Laisse-moi tranquille av^.; tes chaînes! s'écrie Bouchenot en repoussant avec humeur la .u.liandise qu'on lui présente. Est-ce que tous les brocanteurs d • .: te sont donné le mot aujourd'hui jiour être après moi?... Je i. •■••.viens de la canne de ce matin!... elle a commencé la série de ' mj mes infortunes.

— Voyez, monsieur, une uelle chaîne , bien solide ; avec ça on ne vous volera pas votre montre.

— Je n'ai pas de montre... Je ne crains pas que l'on me la vole.

— Eh bien , monsieur, vous y pendrei votre lorgnon.

— Je n'ai pas de lorgnon.

— Vous la mettrez sur votre gilet, monsieur... C'est le dernier genre...

— Ah ! si tu ne me laisses pas tranquille, je vais lâcher mon chien lur toi!..i

Et Bouchenot repoussait encore le marchand de chaînes de sûreté, qui s'obstinait à lui présenter sa marchandise. En ce moment Moustache , qui depuis quelques instants tournait et retournait autour de son nouveau maître, lâche tout d'un coup la corbeille qu'il tenait encore à ses dents, puis se met à sauter sur le marchand en donnant un grand coup de tête à travers toutes les chaînes de sûreté.

Bouchenot part d'un éclat de rire, et le marchand effrayé bat en Mtraile en disant des injures au maître et au chien.

— Bravo, Moustache! bravo, mon brave compagnon ! dit Bouchenot en poui suivant sa route. Tu me débarrasses proiuplemont des importuns... Peste ! tu es un ga.llard, tu ne souffres j is qi\(; l'on me liane le passage... C'est bien, je suis content de toi; avec un chien COU' me cela je traverserais la forêt de Bondy sans sourciller.

M>)ustache semble flatté des é.logeB qu'on lui adresse , car il court en «vaut, {"lis revient le niusea-A en l'air e en r^iuuHn» lu queue,

regarde Rourbenot et te place devant laî. — Ce qui ne fait nrtout plaisir, dit le jeune homme en regardant le c'.ien, c'est que dans cette nouvelle affaire tu as abandonné h corbeille »nx cure-dents... Tu 3f fort bien fait , Moustache, cette corbiille te donnait l'air d'un d'en d';iv( 'igle , et quoique '.e soient de> animaux fort estimables, cela me mettait, moi, dans une fausse position. Ah ci! mais... c'est singulier... en pprdant la corbeille, il me semble qu'il a pris antre chose..» Qu'est-ce qui brille donc comme cela à son cou?... .MotisVtche!... ici... ici tout de suite!

î.e chien s'arrête, et Bouchenot s'aperroit alon que le Taleurenx Moustachu a autour du cou une des chaînes de sûreté q»ie le marchand tenait à sa main. En se jetant à travers la marchandise, le chien avait passé sa tête au milieu d'une des chaînes, qu'il avait détachée, des autres, et en se sauvant pour éviter le chien, le p^tit homme à la casquette ne s'était point aperçu qu'il avait une chaîne de moins.

— Oh ! voilà qui vaut beaucoup mieux que la corbeille! dit Bouchenot en riant ; ma foi , je ne courrai pas après le marchand pour lui rendre sa chaîne... Moiisi.^che l'a bien gagnée; et, après tout, si ce jeune homme m'avait laissé passer mon chemin comme je l'en priais, il n'aurait pas perdu sa marchandise. Allons, Moustache, te voil» avec un collier superbe... c'est le cas de te présenter à la famille Monflacon.

Ilouchenot se remet en route, et le chien trotte à ses cotés en secouant à son cou la chaîne de sûreté.

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