III. — UNE DIST!lTIllTION HE VMS
C'est un jour qui fait époque dans la vie lors<iue, ballolié entre la crainte et l'espérance, on entre dans cette salle où dos récompenses doivent être données au travail, au mérite, au talent.
A tuul âge, l'homme est avide de g oue; ce désir de briller, de l'emporter sur les autres, est placé dès l'enfance dans notre cœur pour augmenter notre force, notre courage, notre émulation. Les gens qui n'ont point d'amour-propre font rarement de grandes choses.
Les parents part igent l'anxiété de leurs enfants, cl souvent chex eux elle est plus forte encore, car ils prenaronl leur part des eo:nplinicnts qu'on adressera à leur fi^s ou à leur fille ; quelquefois iLêiue ils ont eu l'imprudence de prôner d'avance le mérite de leurs infants, et ils sont cruellement mortiliés quand ceux-ci ne reçuivenl point de prix.
Mais puisqu'il est avec le ciel des accommodements, il doit en être aussi avec les instituteurs el institutrices; on as.^ure que là, comme ailleurs, il y a moyen de se rendre s-es juges favorables. Je no veux médire de personne, mais je crois peu à la justice des hommes ; quant à celle des femmes... c'est dilTérenl, je n'y crois pas du tout.
Maintenant une distribution de prix est une csixîce de siicclacle auquel on invite non-seulement les parents, amis et connaissances, mais encore des notabilités dans les arts, dans les lellros, dans les sciences. Ainsi vous ne connaissez pas du tout madame '", m sou pensionnat, et cela n'empêche pas qu'un beau jour, vous recevez par la po,-te une lettre dans laqu< lie on vous invite à venir assi?tcr à l.i distribution tles prix, qui se fera tel jour, à telle heure, el qui est quelquefois suivie d'un concert ou d'un bal.
C'est un moyen comme un autre d'avoir beaucoup de monde; pculêlre en est-ce un aussi pour exciter encore plus l'émulation des élevés. Nous sommes sur la roule du progrès et par eonsequenl des innovalions; le ftalu quo est pour les esprits étroit- on timides.
Je n'ai donc pas besoin de vous dire qu'il y avait foule dans ce beau pensionnai de la Chausséc-d'Anlin, qui comptait parmi sesclèves des fil'.esde comtes, de marquis, de banquiers, d'agents de ciunge, de membres de l'Instilut el de fabricants de sucre dalKHlcrave.
La distribution était annoncée pour deux heures, et dès midi, il y av.iit foule dans les salons, queue de voilures ii la porte, à laquelle il ne manquait que des gardes municipaux à cheval, pe^ur que l'on crût entrer dans un théiUre.
La maîtresse du pensionnat recevait les parents de ses élèves avec '
grâce et aménité; eepmdant il y avait loiijoui-s quelques révérences I
de plus et quelques places re;orvees (wur les por.sonnajîcs titré*, les '
sommités du commerce el de la finance. On se tourne toujours vers
I le soleil ; le monoc est fiit ainii, nous ne ic changerons pas.
I Les iiaronls venaient en niasse. Avec leur porc cl Lui; mère, lieau-
l coup d éiéve» voyaient ui river leurs tantes, onrlc». coiiïini». c^i'f'nc* ;
LÀ JOLIE FILLE DU FAUBOURG
do toiii cMis on Fe saluait, on fe souriait, iihsoluuicnl cumino à ' • première repréM'iitatiun il'une pièce d'un auteur en renom. Une mère niiintiiiit du doigl fa fille placée au foud de l.i salle, prés de ses couipagnos, en sëcriaut :
— Comme elle est rouge! pauvre elière araicl... c'est la pi'ur... c'est la eraiute qui la fait rougir. ..Tran(piillise-toi, chère cntaut, tu auras quelque cliose '... si tu u'avais pas de prix, je te retirerais tout ic suite : j'ai eu soin de le déclarer à ta maîtresse de pension.
Un peu plus loiu, uu petit garçon lirait l'habit de »on père, en triant :
— Papa, si ma sœur a un prix, qu'est-ce que tu me donneras?
— Silence ! Dodolphe, taisez-vou.s.
— Moi, je veux quelque chose au'^si! Tiens, on ne me donne jamais rien.
— Monsieur Dodolphe , respectez l'endroit où vous êtes... soyez sage, raisonnable.
— Je veux qu'on me donne quelque rhuse à moi... je veux le prix de ma sœur.
— Si tu ne te tais pas, tu auras le fouet en rentrant.
— lli, hi.hi, hi!...
Et le pa]ia était oblio;6 de sortir avec M. Dodolphe, qui causait du scandale p.irrai la société.
Les jeunes pensionnaires étaient assises au fond de la salle ^ placées par rang d'âge , se tenant bien droites et n'osant pas causer entre elles. Les unes avaient les yeux modestement baissés; d'autres souriaient avec confi mce à leurs parents qu'elles apercevaient placés sur des bancs, à l'autre extrémité de la salle ; mais toutes, laides ou jolies, étaient intéressantes par le rôle actif ou passif qu'elles jouaient dans cette solennité.
Cependant, comme la beauté captive toujours les yeux, mademoiselli- Iléli'iie de Biévanne était une de ''elles vers qui les regards se portaient le plus fréquemment, et on entendait répéter de tous côtés :
— Voilà une bien jolie personne!...
— Charmanle, et d'une jolie taille... belle tournure!... l'air fort distingué!...
— Ce n'est pas étonnant! c'est mademoiselle de Brévanne... la nièce de cette vieille dame que vous voyez là-bas, assise sur ce fauteuil, au premier rang... qui a de si belles boucles d'oreilles en diamant.
I — Ah! je vois, je vois... Ce sont des gens riches?
— Très-riches. On dit mademoiselle de Brévanne pleine d'esprit et de moyens. Elle aura plusieurs prix, j'en suis persuadé.
Mai* après Hélène, et quelquefois même avant elle, on remarquait et on admirait Marguerite Meynaud, cette jeune fille entrant à peine dans l'adolescence, et dont les traits éCiies'; î: Insi, si doux, le sourire si candide, le front si modeste, parmi tout ce monde rassemblé là, les suffrages étaient partagés, mais souvent Marguerite obtenait la préférence.
— Cette petite fille est encore bien jeune, disait-on, mais elle sera très-jolie aussi ; et, lorsqu'elle aura l'âge de la grande, je crois qu'elle sera mieux.
— Oh! c'est un autre genre de beauté; mademoiselle de Brévanne a l'air plus noble,
— Noble, chez une demoiselle de dix-sept ans, ressemble trop à suffisant et hardi ; je préfère l'air doux et modeste de la plus jeune.
Deux heures venaient de sonner, et la cérémonie allait commencer. L'immense classe où se faisait la distribution des prix était comble, la foule débordait dans deux pièces voisines, où l'on se tenait debout, monté sur la pointe de ses pieds, et se pressant contre la porte die la grande salle. '
Le coup d'œil était fort beau, car la classe, ornée pour la cécèmo nie, était tendue partout .ivec des draperies et des guirlandes de fleurs naturelles; au fond, sur une espèce d'amphithcùtre dressé à cet effet, on voyait toutes les jeunes pensionnaires, dont le costume uniforme produisait un effet charmant. Sur une estrade, se tenait la maîtresse de pension, ayant à ses côtés les sous-maîtresses; puis sur deux tables élégantes placées devant l'estrade étaient les divers prix, tonsistant en couronnes et livres plus ou moins bien reliés. Enfin, toute l'autre partie de la salle était garnie de banquettes et de chaises, sur lesquelles étaient les parents et connaissances, et à l'entrée des portes une foule, debout et compacte, terminait le tableau.
Pour donner plus d'éelat à la cérémonie, un superbe piano était placé derrière l'estrade, et un professeur .ittachéau pensionnat devait jouer un fragment de marche ou de morceau d'opéra italien, toutes les fois qu'une élève irait recevoir un prix. Cette innovation était de bon goût, et doiiuail quelque chose de plus imposant à la distribution. D'ailleurs, la musique fut de tout te-^ps la compagne indispensable d'une cérémonie. On est baptisé, crt se marie et on se fait enterrer avec de la musique; on va danser et on va à la guerre avec de la musique; pour que le travail délasse l'ouvrier, il y joint du chant, qui est encore de la musique; pour calmer nos souffrances, potur exalter notre courage, pour égayer notre àrae, rien de meilleur que la musique. Honneur à la musique 1
Smultit mores, nec einit esse ferog.
Lepiano, tnwtenti.'^sanldansla salle vaste et sonore, auD'inre que la eérén. )nie va commencer: les conversations, les causeries cf "-sent ; chacun se tait et attend avec impatience ; tuua les regards sont tournés vtTs les élèves et l'estrade où troue celle qui va distribuer les couronnes.
Mais tout à coup un grand brouhaha se fait entendre dans uuc des pièces qui précèdent la classe; en vain quelques personnes se détour* lient avec humeur pour réclamer le silence, lu bruit augmente à chaque instant. Ce sont plusiiurs personnes qui parlent à la fois, qui pouS'^cnt, qui crient, conduites par un monsieur dont la voix perce par-dessus toutes les autres, et qui ne ces-e de répéter ;
— Il faut que nous entrions!... je suis bien fâché de déranger, mais nous ne pouvons pas re>ter à la porte. D'ailleurs je suis sûr que j'ai des places réservées sur le premier rang dan^ la salle aux prix... Ma fille va être couronnée... je ne puis pas rester derrière avec ma société. Pardon, mesdames et messieurs... Nous passerons... oh I nous passeronsl... Je passe partout, moi... je ne sais point où ja n'entrerais pas !
La maîtresse dé pension s'informe de ia cause de l'espèce d'émeute qui a lieu à l'entrée de la clause, et on lui apprend que c'est .M. Robertin qui vient d'arriver avec onze personnes qu'il veut absolument rendre témoins du triomphe de sa fille Thénaïs.
M. Robertin, car c'était bien lui en effet qui bousculait tout le monde pour pénétrer dans !a grande salle, tenait une dame sous chaque bras; l'une pouvait avoir quarante ans, et était énorme; c'était une figure enflée par la graisse ; deux joues qui semblaient vouloir péter, lieux fluxions perni.incntts qui écrasaient un petit nez, qu'il devenait irapo.ssible de moucher, et cachaient deux petits yeux, qui se trouvaient fort heureux d'être à l'ombre; sous cette tète bouffie qui s'adaptait immédiatement aux épaules sans que l'on aperçût le moindre vestige de cou , venait une gorge volumineuse, de ces gorges qui gagnent le menton, le dessous des bras, et semblent vouloir tout déborder. Le reste de la personne était tout à l'avenant, c'e>t-à-dire qu'au spectacle il était impossible à cette dame de se placer aux stalles.
Malgré son excessif embonpoint, cette dame était mise avec une extrême coquetterie. Elle portait un bonnet surchargé de fleurs, db nœuds de rubans qui retombaient en folâtrant sur un sein où il y avait à la vérité place pour se jouer. Une robe à manehcs froncées, des garnitures et des volants, augmentaient encore le volume de toute la personne que M. Robertin ne parvenait pas sans peine à faire avan- ' cer aven lin.
La seconde dame pendue au bras droit de Robertin était aussi maigre que celle de gauche était grasse ; c'était un long squelette couleur de cire, dont toute la personne n'e.ffrait pas la moindre ondulation ; impossible de deviner où était placée la taille de cette dame. Q;iant à ces. autres charmes dont les femmes tirent vanité, si celle-ci n'en avait pas l'ombre, du moins ne pouvait-on pas l'accuser d'avoir sur elle rien de faux: c'était une grande perche habillée; une figure longue, revêche, terminait le portrait.
La mise de cette dame était fort simple : l'immense chapeau qui lui couvrait la tète semblait avoir vu plusieurs printemps et beaucoup d'étés; mais on avait jeté dessus un voile de gaze verte, qui voltigeait en écharpe à droite et à gauche, balayant tout ce qu'il rencontrait devant lui.
Chacune de ces dames tenait par la main une petite fille qui tirait un petit garçon, ce qui formait un total de sept personnes, se donnant le bras et voulant entrer sans se quitter dans la salle déjà pleine de monde.
Puis derrière venaientcinq messieurs, trois jeunes, deux vieux; les jeunes faisaient les dandys, les beaux, les lions; ayant des cheveux longs qui leur retombaient sur les épaules, ce qui leur donnait un faux air de ces gens qui sortent de l'eau ; les vieux ayant, l'un la tournure d'un portier, l'autre celle d'un fruitier mdimanché, et tous deux paraissant enchantés de se trouver en si brillante compagnie.
Du moins ces cinq messieurs jie se donnaient point le bras, ils su contentaient de suivre le premier rang, en marchant au hasard sur tous les pieds qui se trouvaient sur leur passage. •
A force de pousser et de tirer sa société après lui, Robertin ctaiî cependant parvenu à pénétrer dans la salle de la distribution, où un chemin avait été mén.igé entre les banquettes afin que l'on pût au besoin entrer et sortir; mais dans ce chemin on avait eu soin de ne point mettre de chaise pour qu'il restât libre.
Robertin jette les yeux de tous côtes en s'écriant :
— Comment, pas déplace!... oh! mais voilà qui est singulier... moi, à la rigueur, je resterais bien debout... mais madame Roiistoubique et milady Crokmilove ne peuvent pas se tenir sur leurs jambes... Attendez, mesdames... avançons toujours .. nous finirons par nous placer.
— A la rigueur, dit madame Roustoubique (c'était la grosse dame en bonnet) , est-ce que nous ne pourrions pas nous asseoir auprès des jeunes pensionnaires?, .elles soirt foit à leur aise là-bas, ces demoiselles...
— Mais alors, vous ne jouirez pas si bien du coup d'œil... Eh bien I lady Crokmilove... vous restez en arrière... qu'y a-t-il donc?
LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG
Celait le voile vert de la grande dame qui venait d'entortiller la tèiii'un vieux monsieur, qui prenait fort mal la chose, et allait traiter un peu durement la gaze, si lady Crokmilove ne se fût hâtée de s'arrêter pour démêler son voile.
Les gens qui ne doutent de rien et ne craignent pas d'obséder les autres finissent ordinairement par se placer; c est une triste vérité : au spectacle comme dans le monde, les personnes timiies et nindestes restent dans leur coin , tandis que les sots, les impudents, les fats, crient bien fort, et arrivent au premier rang; à la vérité, ils n'y brillent pas, mais enfin ils y sont.
A force de pousser lady CroKmilove entre deux banquettes^ en lui disant : « 11 y a de la place, » Roliertin était parvenu à faire asseoir la grande dame qui tenait plus de place avec son voile vuit que par toute sa personne. On avait semé les quatre enfants dans dillérents coins de la salle ; enfin un jeune homme, las de sentir les coudes de madame Rousloubique lui cliatouiller le nez, s'était levé en lui disant :
— Madame, je crois que je ferai mieux de vous céder ma idace. Madame Uoustoubique avait accepte en lançant au jeune homme
une œillade qui s'était perdue dans ses joues, et, à force de pousser ses voisins, elle avait obtenu près d'elle une petite place pour Roberlin,
— Nous voilà casés, dit le père de Thénaïs en regardant d'un air satisfait autour de lui; j'étais bien sûr de vous placer, belle dame... Milady s'ennuiera là-bas toute seule... d'autant plus qu'elle eom- Iiiend peu le français; mais je lui expliquerai plus tard la cérémonii.. .Tiens, voilà Cluby là-bas!... 11 a trouvé une place aussi, ce brave Cluby,
Cluby était le vieux bonhomme qui semblait habitué à tirer le cordon; il était debout dans un coin de la salle, regardant autour de lui d'un air hébété, saluant toutes les personnes qui le regardaient un peu longtemps, prenant du tabac dans un cornet de papier, et s'obstimmt à en offrir à deux dames élégantes placées devant lui et qui détournaient la tête d'un air de dégoût toutes les fois que M. Cluby leur présentait son cornet.
— Et mon mari, dit la dame en s'adressantà Robertin, où donc est-il? je ne le vois pas; se serait-il perdu... ne nous aurait-il pas suivis?...
— Oh! soyez tranquille; M. Roustoubique est entré avec nous dans le pensionnat; j'avais l'oeil sur lui... il se sera placé quelque part; c'est un gaillard qui sait se pousser... Ah! voilà ma fille, làbas; tenez, la septième, sur le second banc... cette jolie tète éveillée, spirituelle, c'est ma fille, Tliénaïs Rnbertin.
— Silence donc, monsieur ! disent quelques personnes fatiguées d'entendre parler Robertin; vous voilà assis maintenant, ne troublez plus la cérémonie.
— ComracntI que je ne trouble plus... mais il me semble que je puis bien montrer ma fille à madame... envient ici, c'est pour montrer ses enfants... surtout quand on en est fier : elle aura plusieurs prix, vous allez voir.
Et Robertin se levant et se penchant en arrière, se met à crier :
— Lady Crokmilove! ma fille est la septième sur le second banc... «ne figure très-espiègle, beaucoup de mon air.
La grande Anglaise avance sa lèvre inférieure d'un air d'humeur, et répond : Yes... il faire chaud ici... il sentir mauvais. Robertin se rassoit en murmurant :
— Elle m'a compris,.. Par exemple, je ne sais pas où soni nos jeunes gens... nos artistes... ma fui, tant pis... J'aurais voulu pourtant leur montrer ma fille, pour qu'ils applaudissent quand ou la couronnera... Ah! chut 1 on parle; c'est la maîtresse de pension. Attention, madame Roustoubique.
La cérémonie était etl'ixtivemeut commencée au milieu des chut! qui partaient de tous les points de la salle pour faire taire M. Robertin,
Le premier prix de composition française est décerné à niademoiselle Hélène de Rrévanne, qui se lève avec orgueil, et s'avance d'un pas assuré jusqu'à l'estrade pour recevoir la récompense qu'on lui décerne.
Un murmure flatteur accompagne mademoiselle Hélène, car on aime à trouver du talent, du mérite là uù l'on admire la grâce et la beauté, tandis qu'il y a prcscpie un sentinuiit d'étomienu nt et de prévention lorsqu'un grand prix est accordé à une vilaine ligure. Nous sommes injustes ; nous voulons tout pour les uns et rien pour les autres. ^
Mais parmi ceux qui admiraient et applaudissaient Hélène de Bré- ■vanne, un jeune honnne de seize ans environ elaii celui qui [laraissait le plus heureux.
Assis au bout d'une banquelto entre un jeune homme beaucoup plus âgé que. lui et un vieillard dont l'air sévère était encore augmenté par une iniiuense perruque nuire comme du jais et qui descendait presque sur ses sourcils, l'adolescent semblait n'avoir pas assez de ses deux yeux pour regarder Hélène et suivre tous ses mouvements; puis il poussait le jeune homme assis à sa droite en nuirmui anl :
— C'est ma cousine... n'est-ce pas qu'elle est bien jolie, ma cousine?... Elle a un an de plus que moi; elle a dix-sept ans, et j'en ai
seize... Je l'ai vue plusieurs fois chez Ei tante... Eile va quitter s« pension... Oh! comme elle se tient bien!
— Taisez-vous doïic, monsieur Alexis , dirait le vieillard en regardant le jeune homme d'un air sévère. Celui-ci se taisait uo ca'tment, mais bientôt il recommençait à parler tout bas à son voisin de droit»', qui l'écoutaiten souriant:
— Ma cousine va retourner chez sa tan'e; je suis sûr que cet hiver on y donnera souvent des soirées, des luis. Quel domT!!?"»! J^ ne ' pourrai pas y aller, moi... je serai au fon I do II Frari ''■
faut que je p;irtc dans huit jours avec M. l'biloméle, i
pour aller demeurer chez mon granl-fjère... 'aur'ii
au collège... au moins on sort quelquefois. .Miis quin I j'- -or u !i-
bas... près de Luxeuil, il n'y aura pas moyen de venir jamais à Pans,
et je ne verrai plus ma cousine... ma bellecousinel
Et en disant cela, l'adolcsci-nt fai-ait une petite moue bien tri-'.^', ce qui ne l'empéi.hail pas d'être furt joli garçon ; <ar avi-c de i.'rj!i U yeux noirs bien langoureux, <le belU-s di n'is, un rourire à la f >i3 spirituel et doux, un teint pà'e qui le rendiilplus intéressant, et une expression de franchise, de candeur, qui prévenait en sa faveur au premier abord, on a beau faire la mine, on est encon; lrè»-bi(-n.
Le jeune homme assis à la droite d'Alexis Ranville pouv.iit avoir vingt-trois ans; ses traits étaient réguliers, mais sévères; son air habituel était froid et peu ouvert; mais cette ph)=ionomie .-«'rieusi- i renaît souvent une expression de gaieté moqueuse (jui cependant n'éuil point offensante; c'était celle d'un homme habitue àobservt r, i ch- rcher le côté vrai de toutes les actions de h vie, et à ne plus s'en liiiSer imposer par les apparences.
Engcne Dni'C'zel était de bonne heure revenu sur les illusions de la jeunesse. Avec lui les grandes phrases, les beaux discours, les serments, les promesses ne signifiaient rien ; il ne cunnaissait en toute chose que le fait; il préférait l'action la plus légère au discours le plus long; ce n'était ni un moraliste ni un philosophe, c'était un homme positif.
Ourozel avait écouté Alexis en souriant ; quand l'adolescent eut cessé de parler, il lui répondit à demi-voix :
— Mon cher ami, je crois que vous êtes amoureux de votre cousine. Alexis devint rouge comme une cerise, et balbutia :
— Oh! par exemple!... qu'est-ce que vous dites là... Durozelî il ne faut pas dire de ces choses-là!...
— Eh! la, la, mon jeune ami, ne rougissez pas tant!... Quel mal après tout, quand vous seriez déjà amoureux de celte belle demoiselle? C'est un sentiment bien innocent encore... Tranquillisezvous, d'ailleurs, vous serez amoureux de bien d'autres!
— Oh ! non... non ! jamais je n'aimer.d qui ma eousine Hélène ! ré« pondit le jeune Alexis, en serrant avec f.>rce le bras de Durozel.
— Ah! petit fripon, vous voyez donc bien que j'avais deviné, el que vous êtes amoureux d'elle...
— Oh! taisez-vous... moli ami, pas si haut... mon Dieu..* si moD professeur vous entendait!...
— M. Philomèle professe les langues mortes, l'algèbre, la rhétorique... mais depuis longtemps il ne professe plus l'amour; par conséquent, ce que nous disons ne le regarde pas. Quand on a une perruque comme la sienne, on fait aussi peur aux oiseaux qu'aux iolics femmes. Du reste, j'estime beaucoup les Udeiits de M. Philomèle; il est très- savant, très-instruit... il a été jadis mon professeur. Si je ne sais presque rien, ce n'est pas sa faute; il est bien en état de vous fortifier dans les langues anciennes... cela ne vous servira à ne», puisqu'on ne les parle plus; mais c'est égal, il est convenu qu'on doit les .ipprendre toujours.
Alexis écoutait peu son ami, il re^'ardait la belle Hék'ne, qui éliil retournée à sa place pendant que l'on distribuait des prix à >i'aiitres élèves. Bientôt cependant il dit à burozel : — Comiuent doue aviivous deviné que j'étais amoureux de ma cousine?
— Ah! vraiment, la belle malice!... est ce qu'à votre âge on sait cacher ce qu'on éprouve?... Votre amour se lil dans vos yeux, quand vous parlez à votre cousine, aussi fa.ilemont qu'une romance à livre ouvert pour un bon musicien ! D'ailleurs, ce n'est qu'idlc que vous regardez, que vous voyez ici... el pourlanl il y en a d'auln.^ qui sont :iien aussi jolies que mademoiselle de Brévanne.
— Ohl ce n'est pas possible, Eugène.
— Pas possible!... pour vous qui èles fasciné!... à seize ans, on M> fascine si facilement... Tenez., là-b.as, sur le bout du secivud banc... ■1 y a une jeune fille... c'est encon" une enfant, à la vériio... mai* à lix-srpt ans elle sera bien jolie .lus.sil... Elle a l'air niodcsto... elle '!■ eh> rehe pas comme les autres à rencontrer les regards de la loiile .. Pauvre peiiiel je crains qu'il n'y ail point de prix i<oAr elle.
— Oh! mon ami'... on ,>ppelle encori> iii.i coiisi^c... enlendexvousî... Hélène de lirtvanne, second prix de dessin!. . Oh! la voilà qui se lève... qui va venir,., quelle tournure eleijaiilel...
Et le jeune Alexis frémissait de plaisir sur sa ikuiquelte. Il aurait bien voulu courir présinlcr lui-mèoïc la couronne à Ueléue; mais ne le pouvant pas, il s'en dédommageait eu appUudiss uil de louie,- st-s forces.
Cependant M. Robertin s'dtiUil aussi beaucoup à -sà place, en disant tout liaiii :
LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG
— Ali eh, mais... vuil.'i nu las de premiers prix qu'on donne... et puis dos secdiids, cl vw n'appelle pas ma lille, Thénais Iloberlin... Qu'est-ce que cela vent dire?... à quoi dune pensent les sous-maîtresses... les professeurs?... est-ce qu'il y a de la gabejie ici?.,, ali! maie, cela ne se passerait pastranquilliiiienl! je paye très^ihcr jiuur ma (illej c'est pour (|u'elli; ait dfs prix.
ICnliti, le nom de Tliénaï-i lîotiertin est prononcé par la niailrcfse du pensionnat; alors llilierliu s'agite de plus belle, sa figure devient radieuse, et il s'écrie :
— Ah! je savais bien que cela allait venir... ça ne pouvait pas lui manquer... C'est ma (ille... .Madame Rousloubique, regardez la bien, elle se lève.
Et Robertin, se levant aussi, donne son bras à travers la figure d'un monsieur, en se penchant en arrière et s'écriant :
~ Cluby !... Cluby!... c'est ma (illc qu'on appelle!...
Mais Cluby, qui venait encore de fouiller à son cornet, était pris d'un éternument qui avait des suites trèsdésagréables pour ses voisins et voisines , parce que if ayant pas eu la précaution de tirer assez tôt son mouchoir, et n'ayant pas rais sa main devant sa figure, une foule de choses étaient parties comme un bouquet d'artifi':e au moment où il avait éternué.
S'apercevantquesiin ami Cluby ne l'entend pas, Robertin se retourne d'un autre côt;' pour s'adresser .à la grande dame anglaise qu'il a amenée; mais dans sa joie, ses mouvements sont tellement brusques et peu calculés que. Cette fois, il lait sauter en l'air avec son coude les besicles d'un monsieur assis à sa droite.
— Monsieur, vous êtes insupportable!...
s'écrie le particuliee, en cherchant ses besicles à terre. Vous poussez tout le monde... si les verres sont cassés, vous les payerez...
— Monsieur, il est bien permis à un père d'être ivre de sa fille...
c'est la mienne qu'on va couronner... ïhénaïs Robertin...
'^ — Ce n'est pas une raison pour donner des coups de poing,
des coups de couJe à tous vos voisins.
— Il n'y a pas de mal. . vos verres ne sont pas cassés. Milady Crokmilove!... c'est ma lillo uni(|ue... c'est 'i'hénaïs Robertin qu'on va couronner... Regardez, la,voilà qui se lève...
— Yes! répond la grande Anglaise, en tournant lentement sa tète et avançant de nouveau sa lèvre inférieure, mouvement qui lui était familier en parlant. Yes... je voyais bien... c'était ce grosse fille toute vilaine!...
Robertin se rassied précipitamment en murmurant : — Qu'on est malheureux de ne pas savoir bien s'exprimer dans une langue! voilà mihdy Crokmilove qui dit positivemen- ■■> contraire de ce qu'elle voulait dire... c'est égal... nous la devinons bien... Ah ! Thénaïs marche très-noblement... mais on lui joue un air triste... cela ne fait pa:
"L.DEf:Hnuv
Alorî la pauvre M?.rpierite chercTic l'enaroit le plus Bolitalre du jardin. ;Page 4.)
— Oui... mais je ne peux pas parvenir à l'apprendre...
— Ah! dame! ce n'est pas de la pitite musique, ça ne f/i jouera pas sur les orgues de Haibaricl... je m'en llatte... c'est Ircs-diflicile, parce que c'est très-beau... il y a des gens qui ne veulent pas C'iiiiprendie cela... Chut! on parle!... qu'est-ce qu'on dit...ïlii;naîî Robertin, premier prix d'orlhngraphc... oh! j'en étais sûr, ma (illu saura sa langue comme Condonel!
— Non, monsieur, dit le particulier dont Robertin avait jeté les besicles à lerre, on n'a jias dit : premier prix, mais on a dit : ua accii^sit d'oilhographe.
— Vgu^ croyez qu'on a dit accessit?
— J'en suis très-certain... demandez à tout le monde.
— Alurs, c'(St qu'on s'est trompé, voilà tout... du reste, nous allons vor les autres prisi... jcsuis sûr que cela va rouler maintenant, son tour e.-)t venu... elle n'aurait pas dû même aller se rasseoir... Chut, silence...
attention!...
— Mais qu'est dons devenu M. Roustoubique?
— H se retrouvera, n'ayez pas de crainte...
Chut... on va renommer ma fille.
L'assemblée était alors fort attentive, et l'on ne causait pas pour mieux entendre le nom qui allait être prononcé par une des sous-mailresses, lorsqu'un bruit sourd et priiioN^'é vient distraire l'attention généjyle.
Tout le monde se retourne pour en connaître la cause.
— Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc?
a'ecrie Rohertin.
— C'est un monsieur qui ronfle, répond un jeune homme en riant.
— Un monsieur qui ronfle pendant une cérémonie aussi intéressante, lorsqu'on vient de couronner Thénaïs... qui va l'être encore... c'est inconvenant... c'est même indécent! il faut jeter ce monsieur à la porte.
Madame Roustuubique, qui s'est levée aussi, aperçoit le ron- , fleur et s'écrie :
— Ah! c'est mon mari, c'est M. Roustoubique!...
— C'est votre mari qui ronfle 1 répond Robertin, alors il faut qu'il soit malade... il
a sans doute un coup de sang... on fera toujours bien de le faire sortir,
— N'^n... non, dit la g.riss" dame en sa rasseyant, il u'esi pas ' malade du tout... mais il n'en fait jamais d'autres : on ne peut pas le mener quelque part qu'il ne s'y endorme... il est insupportable pour cela.
Cependant M. Roustonbique, poussé par les voisins, a rouvert les yeux et cesse de ronfler. Le c dme se rétablit, on continue de distribuer les prix; mais on ne nomme point Marguerite Meynaud, et on ne n'appelle plus Théii.iïs.
Robertin est de fort mauvaise humeur, il s'agite, gesticule sur Son banc et ne veut pai absolument que la distribution des prix soit ter- ' minée.
— 11 doit y avoir encore des prix à donner! s'écrie le père de
bien... ces musiciens necomprênnent pas leurafYaire; si j'avais tenu j Thénaïs, il n"est pas possible qu'on s'en tienne là avec ma fille... le piano, moi... j'aurais joué pour ma fille : Que de grâce, que de \ moi qui, d. ni èrement encore, ai fait à la plume un cheval avec un Majesté! ou quelque chose d'approelnnt... ou ma dernière romance, ' Cosaque poui- l'album, de la maîtresse de pension : qu'elle me delà Mort de César... qui a un succîjb de vogue... 'Vous l'ai-je donnée, ; mande entorfl quelque chose elle sera bien reçue! • BWdac;« Uouâtoubitiue î ; cependant tout le snon.le s'en allait, et il fallut bien que Boberiln
LA .lOf.lK riI.Î.E DU FAUnOURG.
— Jlijiiai'-aa
avim'it qui; l.i disliilnilion litait tenninoo. La pliiparl des parenls L'iiiiiieiialiail avec eux leurs enfants, et ceux qui avaient remi)'irto le plus lie prix lecevaieiit les eoui;)linieiils et les rélicitatiuns de leur famille.
La belle Hélène de Brévanne en allée rejoindre sa tante, tenant à Fa main les '-ouronncs qu'elle vient d'oliteiiir; eliacun sur son [lassage se plaît à lui ailrcssercjuchpies mois llitteurs, et le jeune Alexis a été un des premiers à venir féliciter sa cousine, qui le remercie par un gracieux sourire.
Thénaïs vient en sautillant rejoindre son père; elle est aussi contente avec son accessit que si elle avait obtenu tous les premiers prix de la pension.
— Ma fille, dit Ujberlin en prenant un a r digne et en baisant sa fille sur le front, tu es sous le joug d'une coterie!... il faut qu'on ait influencé tes juges, parce que ccrtaincniciil tu Mi.;;il.;ii Lcaucouy ilc grands prix!
— Oh! non, mon petit pèie, celles ipii les ont reçus les méritaient hien plus que moi, je vous le jure...
— Taisez-vous, Tliénaïs, vous avez Imp do modestie, c'est un défaut dont il laut vous corriger... Enfin, je sais bien ce qui me reste à faire... Maintenant partons... no; voitures sont à la porte.. Ma fille, tu v.u donner le bras à Cluby... Milady Croknii- Iove,c'estfini...ons'en va... avez vous eu un peu d'amusement à cette cérémonie?
— Olit non: je avais beaucon|) ennuyé moi, je reviendrai plus j mais.
— Elle continue de se tromper en [laiiaiit français, repreii.i Robertin; niaisje suis sur qu'elle s'est fort aniusée.
Cependant, dissimulant sa mauvaise humeur, Robeitiu leprend sous le bras ses deux dames qui ont appelé les enf.inis et les trois dandys épaiviHi'^ dans la salle. Un e 1 obligé d'aller réveiller M. Uoustoubiqiie (|i;i s'était obstiné à se rendormir, mais qui, eu rouvrant les yeux , sourit trcs-agr.'abluniciit ;ï la société, en s'ecriant :
— J'ai été très-content.
M. Robcrtin, sa fille et tout son cortège grim|ient dans trois fiacre=, dont l'un, celui qui renferme mailame Roust()iibi(iue, est fort longtemps avant de |iouvoir quitter la place.
Hélène de Brévanne monte dans un beau remise qui a été loué par sa tante et qui attendait devant le pensionnat, lit Alexis Ranville s'y place auprès de sa jolie cousine, parce que la vieille tanle vient de rengager à venir diner cluz elle avec son vieux professeur.
Aussi, c'est le bonheur, e'i'st l'ivresse des élus, qui animent le joli visage du petit cousin, lorsqn'cu montant dans la voiture de sa cousine il dit adieu à son ami Uurozel :
VA celui-ci sourit, mais sans persillage celte fois, en disant ft Alexis :
— Voilà un beau jour pour vous, mon jeune ami, juuissez-en avec délices... les beaux jours se comptent dans la vie.
Cependant une jeune fille qui n'a obtenu aucun prix, aneiiue récompense, est aussi venue retrouver son père, qui l'allendait ù la sortie de la classe. C'est la jolie petite Marguerite.
Elle s'approche tristement de son père, on lui disant d'un air presque honteux :
— Mon papa, ju Auiii bisn (icbit de n'avoir obtenu aucun pii»,
mais vous ne m'en aimerez pas moins fiour cela, n'est-ce pas?... Je travaille cependant autant que je peux... Je fais tijijl m'-n possibbpour bleu faiie...cen'e->t p.L'ma faut': si d'autres font mieux que moi...
— Non, ma chère Marguerite, non... je ne l'en aimerai pa? moins, répond M. Meynaud en ié|irimant un sou|iir et en embrassant lendiemeiit sa fille. Je sais ce que tu vaux, moi... je sais ce que tu méritais... l'amour de ton père sera la seule réiompens*, mais ctUe-là, mon enfant, vaut bien une couronne... même de laurier. Viens... viens avec moi.
El M. .Meynaud prend sa nilé sous son bras et sort avec elle du pensionnat. Slais ils n'ont ni remise ni (iacre; ils s'en vont à pied.