MAKOrjKUlTE
riovenons au jardin, où les (H'^nsionnaircs prennent leur récréation.
Je vous ai fait le porirait d'iluléne de Urévanne, de'iliénaïs llohcrlin, il y auiait encure beaucoup d'clodcs à faire parmi ces jeunes lilles, qui, dans les plaisirs de la léciéatidn, lai>scnl voir leurs stusalidus, leurs goûts, leurs bonnes qualités et leurs défauts; car dans ce mnincnt aucune des pensiunnau'es ne chcrihc à dii^simuler s. s pencbanis. Quelquefois pendant la clafse, et sous les yeux d'une .sous-niaîlresse, on pi end un pelil air hypocrite pour cacher son ennui ou sa mauvaise humeur, ou bien ou se mord les lèvres pour retenir une envie de rire; mais ici on est libre: on rit, on joue , on cause, on dit tuut ce qui vient à l'idée, et c'est alors qu'on seoionlre vraiment ce que l'on est.
La récréation était fort animée. Dans un carré du jardin on jouait au volant, on so renvoyait des balles, on tâchait d'enlever un tout petit corf-volanl, et pour la moindre bévi;e, c'étaient des cris de joie, des exclamations de plaisir longtemps prolongées.
Un peu plus loin on courait, un jouait au chat, à cache-cache. ;i colin-niaillanl; puis suus un gr.iud bosquet les élèves plus àpé»;étaieiit rasbcmbléc.--; on y causait, on s'y contait des histoires; on faisait le récit de ce qu'on avait vu de curieux la dernière fois que l'on avait été chez ses parents, ensuite on parlait de la prochaine distribution des prix. Chacune émettait ses vœux, ses espérances. C'était une journée attendue avec impatience par toutes les pensionnaires; aussi revenait-on toujours à ce sujet de conversation, et là, inademoifelle Hélène de Brévanne était écoutée comme un oracle, tandis que la grosse Thénaïs provoquait souvent des éclats de rire par ses saillies et la gaieté de ses reparties.
Mais au milieu de cet essaim de jeunes fiiles qui semblent être là pour ne songer qu'au plaisir, pourquoi en est-il une qui se promène seule, qui ne joue pas avec les autres, qui n'a point sa place parmi les groupes formés dans le jarilin?
Sirail-ello donc si difgra('iée de la nature que sa vue pût inspirer le dégoût et repousser ses jeunes compagnes? Mais non; elle peut avoir Ireiye ans, sa taille est svtlie et bien prise, sa démarche a de la grâce, sa ligure est douce, intéressante; ses yeux bruns et fendus en amandes sont souvent baissés vers la terre, caria timidité, la modestie, sont peintes sur le front candide de cette jeune fille; mais alors même on peut admirer la longueur de ses cils d'ébène qui font opposition avec la blancheur de son visage, que M. Ilobertin uc pourrait pas accuser d'être trop joufflu et trop rouge.
Il semble au contraire qu'une expression de tristesse se mêle souvent an gracieux sourire dî celte jolie enfant, et pourtant nulle ne fut, pour plaire, plus favorisée de la nature; car après avoir admiré ses beaux yeux, ses longs cils, il fallait encore convenir que la jeune fille avait la bouche plus petite et mieux ornée qu'aucune de ses compagnes; que son nez était parfaitement en proportion avec les autres traits de son visage ; enfin que ses cheveux châtains étaient plus longs et plus beaux que ceux des autres pensionnaires.
Avoir des peines à treize ans, c'est trop tôt; le chagrin a toujours tort (!c venir; mais à peine dans l'adolescence, les peines devraient être légcicset glisser sur le lœur sans jamais y pénétrer. Qui peut donc causer la tristesse de cette petite fille, qui semble faite pour inspirer le plus doux intérêt?
Si nous l'avions suivie dans le jardin dès le commencement de la récréation, nous comprendrions la cause de sa trislesse. Marguerite, c'est le nom de cette jeune fille, s'est approchée de plusieurs élèves de son âge qui forment une partie de volant, et d'une voix douce et timide leur a dit :
— Mesdemoiselles, voulez-vous que je joue au volant avec vous?
— Non, notre partie est complète; nous n'avons pas besoin de toi.
A cette réponse faite d'un ton moqueur par plusieurs pensionnaires, Marguerite s'est éloignée, et, se dirigeant vers le bosquet où les grandes sont réunies pour causer, elle essaie de trouver une petite place sur le bout d'un b.inc; mais au lieu de se rapprocher pour çue Marguerite puisse s'asseoir près d'elles, les grandes pensionnaires .s'éloignent l'une de fautre en se jetant des regards d'intelligence, et f une d'elles lui dit d'un air de dédain :
— 11 n'y a poinlde place, iMargueiite, allez vousassooirautre part.
— Mais, mesdemoiselles, si vous vouliez vous serrer un peu, répond la eiir.e fiile; je ne suis pas bien grosse... Je serai contente de vous écouler, il'eiilenilre des histoires; je ne pailcrai pas, moi; je "esterai Lieu trar.quiiic iiè^ '!e vous.
— Oh dame! il est sur que si on vent 6c serrer un peu, dit Th nais, il y aura bien assez de place pour elle.
— Kl moi, -je ne vois pas pour(|Uoion ge u'ènerail pour inadcui r.. selle Marguerite! s'écrie Hélène d'un ton d'autorité, et elle aj.iul.- ,i demi-voii : Si elle reste li, je ne parle plu»... Que cette Thénaïs e-i bêle di! vouloir que nous fassions sociélé avei ça !
Toutes les grandes, qui se modèlent sur la belle Hélène, b'empressent de toiiriii;r le dos à Marguerite, et la jeune (ille re.joussce du bosquet h: dirigt alors vers les plus petites pensionnaire» qui jouent à une autre extrémité du jardin avec des quilles, des cerceaux ou des ballons.
Mais là aussi on refuse de l'admcltrc dans les parties que l'on a formées, et des petites filles de huit ans lui font la grimace ou lui tirent la langue, en lui criant :
— Non! lion! nous ne voulons pas de toi.
Alors la pauvre Marguerite, ne trouvant, jiersonno qui veuille joinr ou causer avec elle, cherche l'endroit le pms solitaire du jardin, ■ i va s'y asseoir, passant le temps de la récréa'iiw soit à lire, soii ,i elleuiller une fleur, le plus souvent à rélléchir en faisant une petit'; mine chagrine; car on réfléchit de bonne heure quand on a déjà depeines ; cela donne de la raison, cela rend l'espi il plus précoce ;■ c'est une légère compensation.
Pour quel motif cette jeune fille si gentille et dont la voix était si douce, se voyait-elle ainsi repoussée par ses compagnes?
C'est que son spencer, fait d'une étoffe légère, était usé depuis longtemps; qu'au lieu d'en recevoir un neuf de ses parents, la petite a éle obligé d'y mettre des pièces, d'y faire de nombreuses reprises; de plus, sa robe blanche est devenne trop courte, car .Marguerite a grandi beaucoup, et on n'a pas depuis longtemps renouvelé son trousseau; enfin sa ceinture violelle est tellement passée qu'on DC sait plus au juste quelle est sa couleur.
Tout cela n'empêche pas Marguerite d'être une des plus jolies du pensionnat; mais cela lui attire mille désagréments, mille moqueries de ses compagnes; car le désir de briller semble né avec les enfants et surtout avec les filles. A huit ans Cela s'occuiie déjà de toilette; la coquetterie, l'envie et la vanité sont trois défauts qui se glisseront toujours dans un pensionnat de demoiselles.
Depuis longtemps déjà les jeunes compagnes de Marguerite plaisantaient sur la mise de la pauvre petile. C'étaient chaque )our des sarcasmes qui devenaient plus vifs à mesure que les vêtements de la jeune fille s'usaient davantage. •
— Marguerite, lui disait l'une en lui montrant une reprise à son spencer, qu'est-ce (|ue tu as donc là? de la broderie!... Dites donc, mcsdemoiseles, Marguerite veut nous éclipser, elle fait des broderies sur son spencer.
— Tiens, il vient encore de craquer sous ton bras.
— Ah! cela lui donne de l'air... c'est dans le genre espagnol!
— Marguerite, disait une autre, il parait qu'on a peur que tu ne marches sur ta robe... ou que tu veux montrer tes mollets... Et la ceinture... est-ce vrai qu'elle est couleur chocolat?... Moi, j'ai parié pour noire.
Alors toutes les pensionnaires éclataient de rire, et la petile Marguerite rougissait et baissait les yeux en répondant :
— Mesdemoiselles, ce n'est pas ma faute; je n'ai pas d'autre ceinture.
— C'est honteux pour nous d'avoir une compagne si mal mise, disait mademoiselle Hélène à ses amies; et certainement je ne jouerai jamais avec elle... je ne veux pas de sa compagnie.
— Ni moi...
— Ni moi...
— Celte pauvre Marguerilel disait Thénaïs Robertin; elle est pourtaut bien gentille, et d'un bon caractère... Mesdemoiselles, si nous faisions une souscription pour l'habiller à neuf?
— Ah! voilà une belle idée!... Est-ce que cela nous regarde, nous!... Sises parents n'ont pas le sou, pourquoi la mettent-ils dans notre pensionnai?
— C'est vrai, on aurait dû la mettre chez les sœurs ciui élèvent gratis; d'autant plus que son père doit plusieurs quartiers de la pension... j'en suis sûre, j'ai entendu madame lui demander de f argent la dernière fois qu'il est venu voir Marguerite.
— Est-ce qu'elle compte paraître comme cela à la distribution des prix?... Ce serait joli... elle a l'air d'une pauvresse.
— Ce serait tiès-humiliant pour nous.
— J'espère bien qu'elle n'en aura pas, de prix,
— Oh non! elle ne peut pas en avoir.
Tels étaient les discours que les jeunes pensionnaires tenaient sur Marguerite, et mademoiselle Hélène de Brévanne se montrait toujours fort mal disposée pour elle. Peut-êlre rextrême beauté de la jeune fille lui donnait-elle réellement plus d'humeur que la vue de son spencer reprisé et de sa ceinture passée.
Le père de Marguerite se nouimail Meynaud; il était veuf, et n'avait qu'une place fort minime chez un banquier fie Paris. Cependant, sans consulter l'exiguïté de ses moyens, il avait voulu mettre sa fille dans un pensietniial destiné plutôt à des enfants riches qu'à la lille , d'un modeste commis. Etail-co l'amour patiM'iicl ou la vanité qui l'a-
LA joLih; Fii.M-; nu FAunoruo.
vait fait ar;ir ainsi? Il est bien diCficilft di; lire dans le cœur des liiM[iMics, Et nous-ini'mcs il nous arrive souvent de clieixher à nous tioniper sur nos propres sentimcnls.
La récréation touchait à sa fin, lorsque le liruil d'une sonnclte annonça que quelqu'un so présentait à la grille d'cnirée.
Aussitôt les regards des jeunes pensionnaires se dirigèrent vers la rour, que l'on apercevait du jardin; car à l'époque des prix et des vacances, les visites des parents sont plus fréquentes dans les pen- :-i(jus, et chaque élève voulait voir si c'était pour elle que l'on avait sannc.
La grille fut ouverte, et un monsieur entra dans la prcinicre cour: c'était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille moyenne, iliint le visage, qui avait dû être beau, semblait fatigué et amaigri par les veilles, quoique l'œil eût conservé de l'éclat et de la vivacité. Ce Ill^n^ieu^, dont la mise était modeste mais convenable, se tenait un peu voiité,habitudeasscz fréquente chez les gens de bureau. Il portait alors un paquet sous son bras.
— C'est M. Meynaud...
— C'est le père de Marguerite, se disent les pensionnaires.
— Ah! c'était bien la peine de nous déranger de notre jeu pour le voir entrer!
— Mais il a un paquet sous son bras... je voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans.
— Et moi aussi.
— Il vient peut-être chercher sa fille?
— Oh ! tant mieux!
— N in, lu sais bien qu'il ne la fait jamais sortir.
Pendant ce dialogue, M. Meynaud est entré dans l'intérieur de la 1 laison, et après être resté quelques moments avec la maîtresse du pensionnat, il est introduit dans le jardin par une sous-maîtresse (pu crie :
— Marguerite Meynaud !... Où est dune Marguerite Meynaud, mesdemoiselles?
C'est à qui des jeunes filles ne répondra pas. Enfin Thénaïs s'écrie :
— Elle est là-bas, au fond du jardin, qui se promène.
— l'ourquoi donc ne joue-l-elle pas avec vous, mesdemoiselles? reprend la sous-maîtresse en lançant un regard de mécontentement Bur les jeunes filles. Celles-ci ne réjiondent rien, et se contentent de chuchoter entre elles. Mais M. Meynaud dit à la sous-maîtresse :
— J'aperçois ma fille; je vous remercie, mademoiselle, je vais la trouver.
Marguerite était restée triste et solitaire au fond du jardin; elle avait bien entendu sonner, mais elle n'espérait pas qu'on viendrait la voir. Tout à coup elle entend niarclier dans l'allée uii elle est assise, elle lève les yeux et apeiçoit son père. Un cri de joie lui échappe, et en même temps elle court se jeter dans ses bras.
— Mon pcrc, mon bon père, que je suis contente !
• — Bonjour, Marguerite, bonjour, ma fille. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue.
— Oh! oui, je m'ennuyais de ne pas vous voir...
— Ce n'est ma faute... j'ai tant d'occupations... El puis celte fois je ne voulais pas venir sans l'apporter ce qui t'est nécessaire... une robe... un spencer neul'... une ceinture... eiiliu tout ce qu'il le faut. Tu en avais bien besoin, nia pauvre petite !.., mais ce n'est pas ma faute si«tu n'as pai eu cela plus tôt.
— 0 mon père, que vous êtes bon!... mais cela ne devait pas vous empêcher do venir m'embrasscr. Vous savez que je suis si heureuse quand vous venez...
— Oui, je sais que tu rimes bien ton père... que tu es bonne fille. Et lu apprends toujours bien?
— Oui, mon père; je crois que mes maîtres sont salisf:iits de moi.
— Tant mieux, ma fille; lài'he d'acquérir des talents; nous n'a- ■vons pas do fortune, mais les talents la font rencontrer (pielquefois; étudie avec persévérance la musique, le dessin. Ton ecriliire est belle, je viens de la voir... Et l'orthographe?
— Oh! papa, je ne fais presque* plus de fautes... encore un peu ilans les participes... C'est bien dillicile, les participes; mais en faisant bien attention, je ne me tromperai plus.
— Allons, il faut espérer que tu auras quelques prix cette année. Tu n'en as pas obtenu les autres années , et pourtant il me semble •lue tu en méritais.
— Uame, mon papa, on ne peut pas en donner à tout le monde. Il y en a tant qui en méritent...
— Et pourquoi donc étais-tu seule dans celle partie retirée du j.irdin, au lieu de jouer, de t'amuser avec les autres élèves?
Marguerite baisse les yeux, rougit et balbutie avec embarras :
— C'est que... c'est que... je ne sais pas.
— Allons, ma fille, ne menti /. pas.
— Mou papa, ces demoiselles ont refusé do jouer avec moi... ellos me leliisoiu toujours... je ne sais pas pourquoi... je ne leur ai rien l'ail, eepeudaiit.
lin disant ces mois la petite fille détournait la tète pour cacluT ;\ son père des larmes qui roulaiiint dans ses yeux. .Mais celui-ci, dont le front s'est rembruni, pousse un profond soupu- en nmniiuraiit :
•~ Ahl les enfants no valcnl po» mieux que )(» hoiumail
Puis M. Meynaud attire sa file ii lui el l'embrasse tendrement, ca lui disant:
— Va changer de toilette, ma pauvre petite, va... et je gage bien que les compagnes l'admettront à leurs jyui. Adieu, mi clu-re amie; c'c.-.l dans six jouis la di-lrlbulion des prix; j'y btrai et je t'emmènerai ensuite avec moi [<our Umle la journée. Je veux te procurer un peu d'umuseraent... Cela est si rare [lour loi 1 je 1: cuuduirai au spectacle.
— Oh! merci, mon papa... Vous partez déjà?
— Oui, adieu.
— Je vais vous reconduire jusqu'à la porte,
Marguerite va reconduire son père. Ensuilc,aprci en avoir demandé la permission, elle monte au dortoir et quille ses vieux vêlements [Kjur mettre ceux que son père vient de lui apporter.
Lorsque la jeune fille reparaît dans le jardin avec sa nouvelle toilette, qui lui va à ravir, un cri de surprime s'élève parmi les pensionnaires. Les plus petites accourent à elle en lui disant :
— Hue lu es bien mise, .Marguerite! tu n'es plus rcconnaiïsable... ton spencer était si vilain... si vieux 1
— Ta ceinture est belle aussi!
Les grandes pensionnaires ne disent rien; elles se citnlenlcDl d'etaminer p èce à pièce la toilette de .Marguerite. Mademoiselle Hélène se pince les lèvres, cl dit d'un air moqueur :
— Je gage bien que l'eloll'e de son spencer n'est pas de gros iï>: Naples comme le mien.
— C'est égal, dit Thénaïs, il faut convenir que Marguerite est bien jolie comme cela !
— Je n'en jouerai pas plus avec elle pour cela, reprend ll-Jlcnc, el je suis enchantée de quitt^T le pensionnat dans huil jours, car je ne puis pas soufTrir celte petite Meynaud.
Mais, en dépit des railleries de mademoiselle de Brévanne, la toilette neuve a fait son clfet ; et, ainsi qiiel'avail prévu M. Meynaud, Marguerite trouva facilement à se mêler aux jeux de ses jeunes camarades de classe.
Vauitas r>a>iit<^um, cl omnia vauitas.
L'Ecriture a bien raison.