V. - - UNE PASSION D'ÉCOLIEK
— Madame de Pomponney cstcharmauto ce soir! dit un monsieur qui cause avec un jeune homnie dans un coin du salon.
— Mais il me semble qu elle n'est jamais autrement, répond le jeune luminu^ en poussant un lej^er soupir ; c'est une lemme déli- 1 ieuse, ravissante... c'est dommage qu'elle soit si coquette... Heureux le mortel qui saura toucher son cœur 1...
— Mais on dit que Darligue est ce mortel-là...
— Qui est Darligue î
— Ce beau liriin, qui a de belles petites moustaches noires... el une jolie main très-blanche, dont il est aussi lier que pourrait l'être ri«î8 femme, et qui in ce mumeiit est assis sur une causeuse près du piano.
— Commenl? on le donne pour amant à madame de Pomponney 1
— Qu'y aurait-il là de surprenant? Darligue est un beau cavalier, un lionnue i\ la mode... 'il a de l'esprit, ou du moins beaucoup de brillant, de jurgon !... il est fat, mais avec une coquette, il faut .■iouvcul être fat pour réussir. Après tout, avcz-vous jamais (vii li
qu'une femme aussi jeune, aussi belle, serait fidèle à une espèce de poussah comme M. de Pomponney?
— Non, je ne dis pas cela... mais...
— Mais vous auriez voulu être l'heureux vainqueur... n'est-ce pas... car vous êtes un des adorateurs de cctt': dame... confenei-en Raymond?
Le jeune homme dissimule son dépit et tiche de rire en répondant .
— Moi!... amoureux!... ah! pas si bète... je me moque paî mal des femmes... aussi je vais boire du punch...
Et le jeune homme, faisant une demi-|iirouetle, passe dans une autre pièce.
Le monsieur qui lui p^îrlait, et qui peut avoir de vjngt-huit à vingt-neuf ans, va s'asseoir près d'une jeune dame qui serait ass»z bien si elle ne louchait pas, et qui lui dit en se tournant vers lui :
— Ah! venez causer avec moi, monsieur Durozel, vous serez fort aimable de me tenir compagnie... je connais peu de monde ici, ce n'est que la seconde fois que j'y viens... Du reste, madame de Pomponney me fait beaucoup d'accueil... Il est Impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'est avec moi.
— Cela ne m'étonne pas, répond Duroiel en réprimant un mouvement de lèvres un peu sardonique.
— Pourquoi cela ne vous ét^nne-t-il pas?
— Mais, parce que vous le méritez.
— Ah! ic ne sais... mais on aurait dit que vous pensiez une méchanceté!...
— Ah! madame!...
— Vous en êtes incapable, n'esi-ce pas?
— Je ne dis pas cela... mais si je pensé parfois des... méchancetés, du moins je ne les dis jamais !
— Hum!... c'est selon... vous avez quelquefois une (ran:hise un peu âpre 1
— La franchise fait toujours cet effet-là, parce qu'on n'y est pas accoutumé.
— Mais, mon. cher Durozel, si l'on était toujours bien franc dans la société, convenez que l'harmonie en serait souvent bannie.
— Oh! j'en cuiivieiis parfaitement... car, tenez... en ce moment madame de Pomponney est obligée d'écouter les fadeurs et les déclarations de ce vieux notaire, qui se croit toujours jeune parce qu'il est habillé par un des meilleurs tailleurs de Paris. Certainement si la maîtresse de la maison disait ce qu'elle pense, elle lui njwnilrait : Monsieur, vous m'ennuyez beaucoup; je vous trouve laid et ridicule, vous devriez bien me l'aire le plaisir de ne plus causer avec moi... Et là-bas, près du piano, cette jeune personne grande et niaise, qui vient de chanter fort mal une romance, reçoit les compliments d'une de ses amies : Tu as chanté comme un ange. ..entendez-vous... c'est ce qu'on lui dit, et cela signifie : Ah ! ma pauvre amie, quand on chante comme toi, on devrait bien se taire... il n'est pas permis d'éc^rcher les oreilles de cette force-ià!... Et plus loin... tenez, voyez cette dame qui présente sa fdle âgée de sept ans à un monsieur qui a toujours le sourire sur les lèvres; le monsieur pousse une exclamation et s'écrie : La jolie fille... ce sera tout le portrait de sa mère! cela se traduit par : Quel petit monstre ! pas d'yeux, un nez épati', l'air bétel comment peulon amener cela en société?
— Ah! Durozel, vous êtes désespérant... avec vous, il faut donc ne croire à ries?
— Pardonnez-moi, mais il faut croire à ce qui est croyable; c'est bien assez, et l'on risque encore de se tromper souvent.
— Il y a longtemps que vous connaissez madame de Pomponney?
— Il n'y a pas liès-longlemps que je viens ici, mais j'ai connu un peu cette dame avant qu'elle fût mariée. Mademoiselle Heiène de Brévanne a un petit cousin qui a été mon fcimarade de cUsse ; quoique plus âgé que ce jeune homme, je l'aime lieaueoup... c'est une âme toute candide, toute franche... que le monde n'a pas encore gâtée... cela viendra sans doute, mais ce n'est pas encore venu , du moins je le crois, car il y a plus de deux ans que je n'ai vu le cousin de mademoiselle Hélène, qui est aujourd'hui madame de Pi>niponncy. C'est lui qui m'avait mené deux ou troip fois chez sa cousine; depuis que j'ai revu cette dame dans le monde, elle m'a engagé à venir à ses .«oirées, je suis venu. Je suis sans conséquence, moi, jo ne lais la cour à personne; je ne tiens jamais le dé d.niis la conversation; je laisse chacun briUer, se mettre m avant, faire du bruit, de l'embarras, de l'esprit!... moi, je me mets dans un Coin... je regarde , j'ecoute; je trouve plus amusant d'être spectateur qu'acteur.
— Vous êtes bien plus dangereux que 1rs at 1res, car vous élis observateur.
— Ma foi, si- je le suis, c'est sans y mellre aucune pi-çteniion. Je crois qu'il en est de robservalion comme de l%gaiele : c'est un don de la nature; quelqu'un qui se rendrait dans me réunion, en se disant : Je vais observer, serait fort eml>arrassé de sa personne, o( pourrait passer tout boiinemeiit pour un curieux iiid scivl.
— Et M. de Pompi>niKy n'est donc pas à Paris? je ne lai pas encore vu ici.
— Il est au Havre : il attend l'arrivée d'un bâtiment qui doit 1 li apporter une oaigaisou de singes... nr.ings-..iutaiigs, clumpaïucs, guepoiis ; il eu a fait une coiumaiid«.
LA JOI.IH FlLLlî DU FAUDOUIlfi
— Ali! mon Dieu! que fer;i-t-il ilc tout ci'lu?
— Il vous les preM'rilera ; il les fera courir, sauter dans le salon.
— Il est donc fou, cet honunc?
— l'as du tout; mais il ainv' lis singes j c'est um; manie comme une autre. Nous avons une (oale de dames qui sont hieii autrement ridicules avec leurs chiens? Mais il fc (ait du mouvement dans le salon...
— Ce sont des dames qui arrivent.
— C'est madame Duperrier, remun! sur le retour, qui a été eicessivement jolie... niais c'est au passé. Je ne connais pas la dame qui est avec elle.
— Celle-lù est jeune et jolie... Ah! j'entends madame Duperrier qui dit à madame de Pomponney : Voulez-vous me permettre de vous présenter ma nièce?
— Oui; et la maîtresse de céans fait un sakit gracieux à la nouvelle venue... Mais voyez comme il y a quelque cliose de contraint dans ses manières... comme sou front se rembrunit... tandis qu'elle s'cfiorce de sourire
— En effet, madame de Pomponney n'a plus l'air aussi gai... aussi gracieux que tout à l'heure... et vous attribuez cela à l'arrivée de cette nouvelle dame?
— Assurément.
— Pourquoi donc?
— Ahl pourquoi?... Si je vous le disais... cela pourrait vous fâcher...
— Dites donc... je ne me fâche jamais.
— Vous me trouverez malhonnête.
— Non ; je suis prévenue.
— Eh bien I madame de Pomponney est vivement contrariée qu'on lui ait amené cette jeune dame, parce que celle-ci est fort jolie; que, iiar conséquent, les hommes lui feront la cour, et que la brillante Hélène ne veut pas qu'une autre femme lui dispute, du moins chez elle, la palme de la beauté.
— C'est-à-dire que madame de Pomponney ne reçoit bien et n'invite à ses réunions que des femmes laides !... Vous êtes galant.
— Je ne dis pas cela... mais vous me comprenez. Elle veut bien que l'on soit jolie, mais pas assez pour lui porter ombrage... Tenez, en ce moment, voyez comme elle examine avec attention la nouvelle venue... elle cherche quelque partie défectueuse dans sa persoimc. Il parait qu'elle ne trouve rien, car sa physionomie ne s'éclaircit pas. . elle jette à la dérobée des regards vers les jeunes gens... Elle s'apercevra bien vite de l'eflet produit par une rivale... Ah! cette jeune dame parle à son introductrice.
— Et les traits de madame de Pomponney sont redevenus radieux, aimables... son sourire est charmant!... D'uù vient donc ce changement subit?
— Comment, vous n'en voyez pas la cause?... La dame qu'on vient de lui présenter... si jolie quand el!« ne parle pas et se contente de sourire, perd de moitié quand elle ouvre la bouche... elle a de vilaines dents.
— Ah! vous avez raison!...
— Et maintenant... tenez, madame de Pomponney se rapproche d'elle... lui fait mille politesses... glisse un tabouret sous ses pieds. Voilà de vilaines dents qui cimenteront l'amitié de ces deux dames ; et malheureusement il en est souvent ainsi : nous aimons à trouver des défauts dans nos amis, au physique comme au moral.
La réunion était devenue très-nombreuse; le jeu, la musique, les conversations particulières occupaient tout ce monde, et madame de Pomponney, tout en échangeant de courtes phrases avec M. Dartigue, trouvait moyen d'être aimable avec ses autres adorateurs, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et un domestique dit à sa maîtresse :
— M. Alexis Ranville demande s'il peut présenter ses hommages à madame.
Hélène fait un mouvement de surprise, en s'écriant :
— Comment! mon jeune cousin est à Paris!... Mais certainement, il peut entrer... nous sommes disposée à le recevoir.
Alors un jeune homme qui touche à sa vingt et unième année, mais n'a pas l'air d'en avoir plus de dix-huit, parait à la porte du salon où il s'arrête d'un air timide et embarrassé, paraissant saisi à la vue de^ tant de monde et ne sachant pas s'il doit avancer ou reculer.
Tous les regards s'étaient tournés vers l'entrée du salon, on voulait voir ce petit cousin dont on n'avait jamais entendu parler à madame de Pomponney. L'attention que chacun mettait à l'examiner n'était pas faite pour diminuer l'embarras du jeune homme. Il tourne et retourne son chapeau dans ses mains, le laisse tomber à terre, et, en voulant le ramasser, renverse un plateau de pâtisserie qu'un domestique allait remporter.
Quelques éclats de rire moqueurs retentissent dans le salon. Désole de ce qu'il vient de faire, Alexis se baisse et veut ramasser les gâteaux, quoique le domestique lui dise :
— Ne vous donnez pas la peine, monsieur.
Mais en courant après une meringue, le pauvre jeune homme écrase le pied d'un monsieur, et accroche la robe d'une dame. Le monsieur pousse un cri eu relirant Ron pied, la dume velieijt toriain. iit Alexis
par le bras pour qu'il n'cmport.i pas un morceau de sa robe, t-l lo petit cousin, devenu rouge comme une cerise, ne sait plus quelle contcnanee tenir ni à quel saint se vouer pour 8<irtir d'embarras.
— Voilà un jeune homme qui promet d'être fjil divertissant! dit le beau Dartigue en regardant llelune, et celle-ci, tout en souriant, réiiond :
— C'est un écolier... il faut avoir pitié de lui... Il arrive du fond de sa province, qu'il n'a quittée que fort peu depuis cinq ans... Il ne sai'. pas encore entrer dans un salon.
— On s'en aperçoit.
Hélène s'approche d'Alexis en lui disant :
— Eh bien ! mon cousin, avancez donc ; est-ce que vous aller res» ter là?
. A la voix de sa cousme, le jeune homme pousse assez brusquement quelques personnes qui lui barraient le passage, et, parvenu prés d'Hélène, sa figur" prend une expression de joie, d'ivresse, qui en chasse la timidité. Il fixe sur madame de Pomponney des regardi dans lesquels se peint toute son âme; on s'aperçoit qu'il ne peut se lasser de la contempler, et que maintenant il ne voit plus qu'elle dans le salon.
Hélène, tout habituée qu'elle soit à inspirer de l'admiration, ne peut s'empêcher de sourire de l'extase dans laquelle Alexis est plongé en le regardant. Pour l'en tirer, elle se bâte de lui parler.
— Depuis quanil êtes- vous à Paris, mon cousin?
— Depuis ce matin seulement, ma cousine; mon grand-père est mort, alors j'ai quitté la Franche-Comté, je me suis hâté de revenir à Paris.
— Je vous sais gré d'être venu me voir aussi vite.
— Ah ! ma cousine, cela ne doit pas vous étonner... Croyez-vous donc que j'aie été un jour sans songer à vous?... depuis que l'année dernière vous êtes venue nous voir dans noire province, je n'ai plus eu qu'une pensée, c'était...
— Pardon, mon cousin, pardon; il faut que je lasse chanter ce mon-sieur, qui a une voix ravissante !
En disant ces mots, Hélène laisse là son petit cousin, et va parler à d'autres personnes de la société.
Le jeune Alexis est resté au milieu du salon; il semble surpris que sa cousine l'ait quitté si vivement; mais il la suit des yeux, et au bout d'un moment, l'apercevant assise sur un divan et causant avec une dame, il se hâte d'aller s'asseoir sur le divan à côté de madame de Pomponney.
Celle-ci n'avait pas l'air de s'apercevoir que son jeune parent fût près d'elle. Saisissant enfin un moment où Hélène ne causait plus, Alexis lui dit à derai-voix :
— 0 ma chère cousine, que je suis content de me trouver enfin près de vous!... Je n'ai pas oublié une seule parole de la conversation que nous eûmes ensemble dans le jardin de mon grand-père... vous m'avez dit...
— Vous ne jouez pas à la bouillotte, Alexis? dit madame de Pomponney, qui n'a pas eu l'air d'écouter ce que son cousin lui disait.
Le jeune homme s'arrête, regarde Hélène, et ne trouve pas un mot, tant il est surpris de la façon singulière dont on répond à ses discours.
— Oh non ! reprend Hélène d'un air ironique ; vous autres provinciaux, il faut tout vous apprendre... Je vais former une autre table'.
El la maîtresse delà maison quitte le divan pour se rendre à l'autre, extrémité du salon
Alexis est encore assis sur le divan; ses traits ont pris une expression de tristesse, mais ses yeux suivent toujours Hélène; il épie tous ses mouvements. 11 se lève bientôt et se rapproche de sa cousine. Lorsqu'elle passe dans une autre pièce, il y entre après elle; lorsqu'elle s'arrête pour causer avec quelqu'un , il s'arrête devant elle, l'écoute, la regarde et attend toujours qu'elle lui dise quelque chose. Il la suit ainsi dans tous les coins de l'appartement, quoique Hélène ne semble plus disposée à s'occuper de lui.
Enfin, madame de Pomponney est allée s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre; M. Dartigue a été la rejoindre; il s'appuie sur le dos de son fauteuil, et leur conversation semble fort animée. En ce moment, Alexis arrive avec une chaise et vient se placer vis-à-vis de sa cousine.
— Oh ! cela devient terrible, dit Dartigue en échangeant un regard avec Hélène.
Celle-ci laisse échapper un mouvement d'impatience en murmurant ;
— Oui, c'est vraiment insupportable!
-Alexis n'a pas entendu ces mots; mais il regarde d'un air d'humeur le monsieur qui semblait causer si familièrement avec madame de Pomponney et s'écrie :
— Est-ce que vous avez toujours autant de monde que cela chez vous, ma cousine? Moi, je n'aime pas les nombreuses réunions... on ne peut pas se parler... autant qu'on le voudrait.
— En effet, mon cousin, je trouve aussi qu'il y a quelquefois dans le monde des gens fort ennuyeux, des gens qui ne vous quittent piis, qui s'attachent à votre personne, et aux'quels on ne peut pas faire comprendre qu'ils sont plus qu'indiscrets... N'ètes-vous pas de mon avis, monsieur Dartigue?
LA JOLII', l'ILI.K DU FAL'llOUKG.
Lo iiKjiii-icur .■i|i|>u.y(' iur li f.iutuuil 'riliilciir; i;st al(jrs Ibii occupé ci lissLTSCS inoublailios; ccpctidunt il l'ait un petit iiiouvciiienl de lèle et Jette un coup d'util mr!-uii panlalun en uiurmurant:
— Oii! il y a loujuiirs mille moyens de se dcbarrasser d'un fàclieux...
Alexis, le cœur seirc par le ton singulier avec lequel sa cousine vH lit de lui palier, est resté immobile sur sa chaise; un poids énorme
t venu se placer sur son cœur, ses regards te baissent vers la terre.
ji II ne sait plus que dire : ses idées se heurtent, se confondent; son
Iront est hrùlaiit et ses inains sont trenihlanles. H reste longtemps
ainsi, et lorsqu'il lève enlin les yeux, Uéleiie et le monsieur qui lui
parlait ne sont plus devant lui.
Alors Alexis se liàte de quitter la place qu'il occupait. En regardant autour de lui, il lui semble voir sur plusieurs figures une expression muqueuse; on a l'air de rire, de chuchoter en le regardant. Il travers; rapilcnient le salon, murclie encore sur plusieurs robes; mais celle lois il ne s'arrête pas pour faire des excuses, et il sort Lrusqueniinl de chez madame de l\,mponMcy dans une situation i'esprit bien dillérenle que lorsqu'il y était entré.
Alexis venait de faire quelques pas dans la rue; il marchait sans 3ut, sans savoir où il allait; une seule pen.-ce l'occupait, et de gros soupirs sortaient de sa poitrine, lorsque tout à coup il se sent fra[ipé sur l'épaule, et au même instan' ou lui dit :
— Vous allez diabicmeat vite, mon ami; on a de la peine à vous rattraper!
Alexis s'aricle, regarde la persenne qui lui parle, puis s'écrie:
— Ne me tioiupé-je pas'i est-ce vous, mon cher Durozil?
— Oui, mou elier Alexis;c'eslDiiirozel, votre ancien ami, qui était tout àl'heureavcc vous chez votre bille cousine... qui vous a même dit bonsoir. Mais, bah! pas moyen d obtenir im mot, un regard de vous. ..Vous élitz tellement occupé...
— Ah! Durozel... vous voyez un jeune homme bien malheureux... je suis désespéré, mon ami... je crois que j'allais me jeter à l'eau.
— Alors, je suis enchanté de vous avoir suivi... j'espère vous ramener à des idées moins sombres.
— Vous ne savez pas quels tourments j'endure... Vous ne savez pas..
— Si fait, si fait. Je sais fort bien que vous êtes amoureux de votre cousine, amoureux comme un fou ou comme un écolier, c'est la môme chose. Parbleu, toutes les personnes qui étaient chez madame de Pompouney ont pu s'en apercevoir facilement. Votre amour était même trop visible... Les femmes veulent bien qu'on les adore, mais elles ne veulent pas qu'on les aftiche. Vous êtes parti désolé parce qu'on ne vous a pas reçu comme vous comptiez l'être. Mais aussi, mon pauvre Alexis, pourquoi diable allez-vous vous piésenter chez une dame ii la mode avant d'avoir pris vous-même le ton, les manières de nos jeunes fashioiuil)!esî Vous êtes fort gentil de ligure, mais vous ne savez pas mettre votre cravate. Vous vous (irétentez timidement dans un s^ilon uii, pour obtenir de la consiilération , il faut toujours entrer avec assurance, avec inqmdence même. Enfin, vous avez le malheur de jeter des gâteaux à terre, et vous vous mettez à quatre pattes pour les ramasser; voilà de ces fautes impardonnables aux yeux de votre belle cousine. Puis vous l'avez suivie dans le salon comme le caiiiche.le plus rulôle ne suivrait pas son maître. Alors vous avez été ridicule, et c'est le défaut qu'une femme excuse le moins.
— Ah ! Uurozel! oui, vous avez raison... j'ai dû paraître bien, bien ridicule!... Mais est-ce ma faute à moi"? je ne connais pas encore le monde; je né sais qu'aimer... adorer une seule femme... En venant chez ede aussitôt mon arrivée à Paris, si j"ai cru qu'elle partagerait ma joie, mon bonheur, c'est qu'elle m'en avait donné l'assurance.,, c'est que... Ah! mais pour cela il faut que je vous conte...
— Entrons dans ce café... nous y causerons tout à notre aise en prenant (juelque chose...
— Oh! je ne veux rien prendre... Nous parlerons aussi bien eu marchant.
— Vous qui êtes amoureux, cela ne vous fatiguera pas; mais moi qui ne le suis pas, j'aime mieux me reposer en vous écoutant. Allons, jeune Alexis, suivez les conseils de votre mentor. Je ne suis pas aussi sévère que Minerve; mais si je vous mène par des routes qui vous sont inconnues, je ne vous laisserai jamais vous y égarer.
Alexis consent à suivre Durozel : celui-ci le fait entrer dans un brillant café, demande du pmnh, et après s'être assis devant une table, vis-i-vis de son jeune ami, lui dit :
— Parlcii, maintenant, je vous écoule.
— Mon ami, vous vous souvenez de cette distribution de prix à laquelle nous assistâmes tous deux il y a cinq ans... dans le pensionnat où était ma cousine?
— Vous le prenez d'un peu haut! mais n'importe; nous avons le temps. Je me souviens de la distribution de prix après laquelle, invi'.é ;\ diiier par la laute de votre cousine, vous êtes monte en voi- •lire avec elle en me disant adieu les yeux rayomwnls de bonheur.
~ Ah ! Durozel, ce jour fut un des plus beaux de ma vie !
— Je crois que e'est ce que je vous annomjai en vous quili nt. Coalmuez.
— Je fus toute la joui née avec Hélène. Au dintr, j'étais à table,
assis pies d'elle... Comme il y avait l>eaucoup de monde, on ne s'occupait pas toujours de nous; je pus dire à ma Djusine cmbien je la trouvais belle, charmante... alors... elle 5<;mblait ra'écouter avec tant de plaisir... ce n'était pas comme aujour'l'hm!
— Oui, mais alors vous étiez deux enfants! De.ouis, voire cou?in<! est devenue une femme... dans toute l'acception du mot, lindis qae vous êtes encore tres-écolier... C'est pour cela que vous ne vous eotendez plus aussi bien.
— Aussi ne me plaindrais-jc pas si depuis... Mais je continue.
— Attendez, voxi le punch.
— Je n'en veux pas...
— Mais moi , j'en veux, et vouo en boirez un peu pour rac tenir compagnie. J'ai entrepris de vous former , et vous saurez qu'un jeune homme ipii craint de prendre un verre de punch est ridicule.
Aussitôt Alexis prend un verre et le tend à Uorozel qui l'emplit; il boit et reprend son récit :
— Après cette heureuse journée, il me fallutpartir, quitter Hélène; mais elle m'avait promis de toujours penser à moi, cela soutenait mon Courage. Je vins à Paris passer quelques jours l'année suivante... Je m'empressais toujours d'aller voir ma cousine... je vous y menai même avec moi...
— Je me le rappelle ; il me semble que déjà, à cette époque, votre cousine prêtait moins d'altenlion à vos discours.
— Peut-être... Cependant elle était encore bien aimable... elle me somiail d'un air si tendre!
— Elle souriait comme cela à beaucoup de monde.
— Oh ! non'Durozel , je ne crois pas... du moins alors je ne le remarquai pas; enlin je repartis. L'année suivante je ne vins pas à Paris, et j'appris le malheur arrivé à ma cousine ; elle était ruinée !... Ah! si j'avais eu une fortune à mettre à tes pieds, je serais venu la lui olfrir.
— Je crois qu'il vaut autant que vous n'en ayez pas eu.
— Pourquoi donc?
— Allez toujours.
— Donnez-moi du punch.
-^ Volontiers.
Alexis vide son verre et reprend :
— Je passais mon temps bien tristement, près de mon vieux professeur qui ne sort pas de ses classiques, et de mon grand-père toujours malade de la goutte , et <iui ne voulait plus me laisser venir & Paris ; ne voyant pour toute société qff& le curé, le maître d'école et le receveur ties impositions, gens très-estimables, mais bien ennuyeux. Comment vouliez-vous que je me formasse aux belles manières, aux usages du grand monde?... Donnez-moi du punch.
Durozel emplit le verre d'Alexis, qui boit et reprend :
— Le souvenir do ma cousine était tout mon bonheur, toute mon espérance. Deux années se passèrent encore lorsque tout à coup j'appris que ma cousine s'était mariée... qu'elle était devenue madame de Poinponney... Oh . ilors toutes mes illusions furent brisées, perdues;... si Vous saviez quel fut mon désespoir!... que de larmes je versai... j'aurais voulu mourir aussi à cette époque !
— Quand on est jeune et amoureux, on a très-souvent envie de mourir... Cela passe en vieilli^sanl; moins la vie nous promet de jouissances, plus on y lient. Allez toujours.
— Je n'avais plus aucune envie de venir à Paris, car je ne voulais plus revoir Hélène ; quelquefois cependant je me disais : Elle a épousé un homme âgé et riche, c'est un mariage de raison... elle ne doit pas aimer son mari ; mais c'est égal, la pensée qu'elle avait consenti à se donner à un autre... oh! cela me revollaitl
— Vous ne ressemblez pas aux châtelains du bon vieux temps, qui, lorsqu'ils se mariaient à une gentille puccUe, la faisaient d'abiTd coucher avec un honmie ad hoc, quelques-uns disent leur chapelain, avant de la recevoir dans leur couche seigneuriale.
— Ah! mou ami, est-ce qu'une si indigi.e coutume a jamais pu exister? c'était donc dans le temps de barbarie?
— iSon, puisque je vous dis que cela s'appelle le bon vieux temps, où l'on etiiit, vous le voyez, bien plus philosophe que nous, qui nous piquons pourtant île l'être beaucoup. Continuez.
— Je faisais mes elForis pour oublier ma cousine... Je ne sais si j'y serais parvenu ; cependant mon amour commcnijait à n'être plus ([u'iin doux souvenir, que j'aimais à me rappeler, comme on aime à liarlcr d'un songe pendant lequel on se lrou\ail bien heureux ; mais il y a huit mois... jugez quelle fut ma surprise! une voilure s'arK-te devant la maison de mon grand-père , une dame en desiond , suivie d'une femme de cliambreet d'un domestique... Celle dame... c'était Ueiene... madame de Pomponney... elle allait voir la Suisse et elle avait pense à s'arrêter chez nous. Comment vous dire tout ce qui se passa en moi en revoyant Hélène, en la revoyant plus belle... plus séduisante que jamais? Ce n'était plus une nymphe... une sylphide... fuyant pour que l'on courût sur ses traces ; mais c'était une déesse, une divinité, dont les regards seiiiblaienl commander l'amour! Ma lOiisine ne passa que deux jours chez mon graad-i>èa' ; mais comme elle fut aimable!... Enlin, la veille de sou dep;irt... c'ei;ulle s*nr,
iiou- étions tout deux seuls au jardin, assis sous un Itea-caii do lilas; moi, j'étais siloncieusemiiil près dllélèno, à laquelle je n'avais pa»
LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG
osé reparler de mon ammir dcpui.i que je la savais mariée. Eh bien, ce lut elle qui nie piit lu main t.l me dit avec un accent que ji; ne saurais rendre : — Alexis, csl-ceque vous ii'èles plus amoureux de mui ? Oli, alors I je tombai à ses pieds, je baisai bu main, je pleurai et je ne sais tout ce que je lui ilis! Ce que je me rap(iellc, c'est qu'elle me repondit : — Vous èles un eiil'.uit... j'ai été oblij,'ée d'épouser M. de Pompuniiey que je ne puis soullVir, mais je vous aime toujours. Quand vous viendrez à Paris, venez me voir, et ne vous désolez plus. En intendant ces paroles, il me sembla que ie ciel s'ouvrait pour moi!... i|Ue déjà j'habitais le paradis!... Le lendemain, ma cousine partit; mais ses paroles enivrantes étaient gravées dans mon cœur. D'après cela, en arrivant à Paris ce matin, ju(;ez si mon premier soin fut de me rendre chez Hélène!... Je m'attendais i!i l'accueil le plus doux... aux regards les plus tendres... je croyais que ma présence lui causerait autant de plaisir que j'en éprouvais à nie rendre près d'elle; combien je me trompais!... Vous avez vu, mon ami, comme on m'a reçu... Quelques mots bien froids... puis un sourire moqueur... Je veux rappeler le passé, on ne m'écoute pas... on me fuit... on va causer en tète à tête avec un autre homme, et l'on me rebute... on me l'ait entendre ([ue ma présence ennuie... Ah I Durozel... si vous saviez quel mal cela lait... quand on aime tant une fiT^mc... quand on croyait être aimé d'elle... et puis... voir que...
Alexis s'arrête pour tirer son mouchoir et le porter su. ocs yeux qui viennent de se remplir de lainies.
— Oui, dit Durozel, cela fait du mal dans les premiers moments, et lorsqu'on n'a pas l'habitude de ces choses-là... Hiais ensuite on s'y fait, et on se console très-vite.
— Non... jamais je ne me con-olerai!...
— Je vous réponds que si.
— Vous ne savez pas combien j'aime Hélène ! Enfin, pourquoi dans le jardin, chez mon grand-père, m'a-t-ellc ditqu'elle m'aimait toujours?
— Ali ! pourquoi?... d'abord, mon cher Alexis, il n'y a jamais eu de pourquoi en amour. On aime une personne, sans savoir pourquoi... on ne l'aime plus sans en .-avoir davantage... ah I c'est-à-dire, ordinairement, c'est parce qu'on en aime une autre; mais pourquoi un cafirice devient-il une passion , et une passion passe-t-ellc à l'état d'indilTéreiice?... Pourquoi regarde-t-on , sans jalousie, une femme ïerrer amoureusement le bras d'un homme, lorsque, quelque temps auparavant, pour un regard adrc.-sé à un autre, on se serait porté contre elle à un état l'àcheiitî II serait diUicile de résoudre toutes les questions faites sur l'amour. Le cœur humain est une lanterne magique que l'on a oublié d'éclairer, il est impossible de voir ce qui se passe dedans, et on assure que c'est fort heureux* Quant à votre cousine , c'est une coquette; ces femmes-là aiment à faire des victimes. En s'arrètant chez votre giand-père, elle reste seule avec vous le soir dans un jardin : que vouliez-vous qu'y fit une feaimc habituée à s'entendre parler d'amour? Vous ne lui en parliez pas... cela lui semble extraordinaire, alors elle vous en parle... chacun a son sujet de prédilection . Une femme auteur vous aurait parlé de ses ouvrages; une bonne ménagère, de ses légumes, des fruits de son jardin ou des confitures qu'elle aurait faites. Madame de Pomponney, qui ne fait pas de romans ni de confitures, vous a tout de suite parlé d'amour... c'est une conversation comme une autre. Mais une fois partie de chez vous, elle ne se rappelait plus ce qu'elle vous avait dit; et à Paris il y en a tant d'autres qui lui font des déclarations, qu'elle y a totalement oublié l'amour de son petit cousin.
— Oh!... oui, totalement oublie... et puis j'ai fait une foule de gaucheries chez elle... on aurait dit que tout se réunissait pour m'accabler... Donnez-moi du punch, Durozel.
— Non , ui'in ami : je vois avec plaisir que vous ne voulez plus être ridicule , mais vous avez assez bu ; savoir boire un verre de Dunch est bien, mais se griser serait de mauvais ton. Restons-en là. t)u'avez-vons fait de votre vieux professeur, M. Philomèle?
— Je l'ai laissé à la maison de mou grand-père; il s'est chargé de mettre en ordre les allàires de ma succession, ensuite il viendra me rejoindre à Paris.
— Ainsi, vo'^s êtes venu seul ici?
— Oui, ni: 1 ami.
— Et y axiz-vous d'autres parents?...
— Pas d'autres que ma cousine et ma tante... je ua l'ai pas aperçue chez ma cousine?
— Elle est morte, il y a trois mois... elle est déjà oubliée... Et en fait de connaissances ?
— Personne que vous.
n'est pas trop pour avoir de l'expérience, mais j'ai mis le temps à profit, et pes leçons n'ont pas été perdues pour moi. Laissez-vous guider par mes conseils, et vous vous en trouverez bien.
— Mon Dieu, je ne demande pas mieux ; mais, au reste, vous n'aurez pas longtemps à me guider... je sens bien là que j'ai un fonds de chagrin... qui me conduira.au tombeau!...
— D'où vient votre chagrin, mon jeune air-' de ne pas être aimé de totre cousine, n'est-il pas vrai?
— Hélas! oui.
— Eli bien I moi, je couperai le mal dans sa racine... je tous ferai aimer... adorer de votre cuusine... '
— Ah! Durozel I ith I serait-il possible!
Dans sa joie, Alexis veut sauter au cou de son ami et il jette à terre les deux verres à punch et le bol qui l'avait contenu. Durozel l'engage à se calmer en lui disant r
— Tenez-vous en repos , vous n'êtes pas très-adroit ce soir; cl il est inutile d'en casser davantage.
— Mais vous m'avez dit... vous croyez... comment!.,, vous espérez me faire aimer d'Hélène?
— J'en suis siir.
— Et par quel moyen?
— C'est mon ^eeret; d'ailleurs, si je vous le disais maintenant, vous ne me croiriez pas.
— Ah ! Durozel! je vous devrai la vie, le bonheur... Faut-il encore boire du punch?
— Non, non, ce n'est pas nécessaire. Voyons l'heure... il n'est encore que dix heures et demie, nous pouvons commencer ce soir...
— Commencer quoi?
— Ah ! vous m'avez dit que vous vous laisseriez guider par moi...
— Oui, sans doute.
— Eh bien alors, venez.
— Où cela ?
— Vous le verrez.
— Et vous me promettez encore de me faire aimer de ma cousine
— Mais ccrtainciiient.
— Oh! alors je vous suivrai jusqu'au bout du monde.
— 11 ne sera pas nécessaire d'aller si loin,
VL — l'amour a prime.
Durozel conduit son jeune ami à une place de cabriolets. Il appelle un cocher, fait monter Alexis, se place près de lui, et dit au conducteur :
— Faubourg du Temple, après la rue Saint-Maur. Je vous montrerai la maison... J'ai oublié le numéro.
Le cocher lait semblant de fouetter son cheval, qui fait semblant de prendre le grand trot, et l'on roule tout le long des boulevards. Lorsqu'on s'approche du faubourg du Temple, Alexis, qui jusque-là est resté triste et pensif, dit enfin à Durozel :
— Est-ce que je ne puis pas savoir oii vous me menez?
■ — Pardonnez-moi. Je vous mène chez des demoiselles; n'allez pas comprendre mal ce mot. Ce ne sont pas des vertus bien sévères, mais ce ne sont pas non plus des femmes trop libres. La plupart, oubliées et abandonnées de bonne heure à elles-mèmc?, n'ont pas eu de tendres parents pour les aimer et veiller sur elles jusqu'à l'âge où l'on doit savoir se conduire ; il en résulte que cette classe de jeunes filles se forme à sa manière, suit ses goiits, ses penchants, et n'attend pas ordinairement le mariage pour donner son cœur. Cela n'empêche pas que quelques-unes ne restent sages, d'autres le sont moins ou pas du tout ; c'est comme dans tous les rangs de la société : il y a des nuances. Elles ont toutes un état : elles travaillent ordinairement beaucoup, pour avoir ensuite de quoi s'amuser le plus possible, car il ne faut pas confondre ces demoiselles avec les lemmes entretenues qui ne font rien du matin au soir que se divertir, manger , dormir, s'occuper d ■ toilette et chercher à tromper leur entretencur. Les grisettes, tel est le nom que l'on donne ici à cette classe déjeunes ■ filles, chez qui je vous conduis; les grisettes acceptent bien un diner, un spectacle, même un cha|ieau et un petit fichii, mais il est r&re qu'elles reçoivent davantage, d'autant plus qu.: généralement leurs amants neroulent pas sur l'or et l'argent. CotJuie elles se donnent par goût et non par calcul, elles sont souvent attachées à des étudiants, à des commis marehands, jeunes gens qui ont toujours plus d'amour que de finances, et qui n'en sont que plus aimés; car je ne suis pas fâché de vous le dire en passant, mon cher Alexis, il n'est pas toujours nécessaire d'être riche pour être heureux ici-bas, et surtout en amour; ce sont quelquefois les moins b:en traités pai" la fortune qui le sont le mieux par les btiles. Avec de l'argent on a des maîtresses, mais cela ne veut pas dire que l'on soit aimé; tandisqu'avec de l'amabdité, de la tournure et de la figure, on parvient facilement à conquérir un cœur. Quand on y joint un peu de gloire, une petite réputation d'artiste, ohl alors cela va bien plus vite, quelquefois même cela va trop.
— J'ai entendu parler de vos grisettes de Paris... On ne m'en a pas dit grand bien...
— Mon ami, il y a grisettes et grisettes, comme il y a fagots et fagots. Celles chez qui je vous mène sont, je vous prie de le croire, du premier numéro. Elles veulent bien avoir un amant; mais jamais qu'un à la fois... ceci est de la délicatesse; elles veulent bien rece-. voir de vous une bagatelle, elles refuseraient un bijou ou un. chàle, si elles pensaient que ce présent vous mit dans la gêne. Elles sont friandes, mais elles ne se grisent jamais; elles sont coquettes, mais elles se mettent toujours décemment. Elles aiment à rire, à entendre dire des gaudrioles;' elles mettraient à la porte de chez elles un homme
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LA JOUli: FILLE DU FÀUFJOURG.
f|ui ( iendi ait des propos ol)Scènf8; elles (îanseiitliien un peu le cancan, ij.iis jamais la clialiut. Kiifiii elles ont ôfVuiùïc, pajeul leur terme, < I. ne i-urtiraient pas avec un ficliu sur la tétc. C'est ce qui s'appelle la irri.-etle de choix.
— Coiiimenl se fait-il que nous allions si tard chez ces demoiselles do tlioix!... il sera prés ue onze lieiins (pjand nous arriverons.
— Mon cher ami, nous allons chez mademoiselle Jullentie Labijoic, (jui fait des fleurs. Les mardis, et c'est aujourd'hui mardi, madi inoiselle Julienne réunit ses amies, qui apportent chacune leur .■(iiiper et leur ouvrage, et l'on veille au moins jusqu'à minuit, car il s ^'risettes préfèrent se coucher tard et se lever tard, c'est meilleur piiire que do se lever de bonne heure. D'après cela nous ne serons I :is indiscrets en nous présentant à onze heures.
— Mais ce qui me semble encore bien singulier... c'est que vous, iiurozcl, qui avez l'air si raisonnabli;... si froid... vous connaissiez (1rs grisettes.
— C'est justement parce que je suis raisonnable que j'aime à fréqmnter les diverses classes de la socicic. Les gens qui ne veulent fil voir qu'une seule se privent de beaucoup de tableaux de mœurs curieux et intérefsants, d'une foule d'études philosophiques et morales. C'est comme quelqu'un qui voudrait vous laire une description (le sites, de riants paysages, et qui ne serait jamais sorti de sa ( liambre. Au rette, mon jeune ami, si à vos yeux j'ai l'air d'un philosophe, je ne me crois pas ceiiendant plus s;ige qu'un autre. Mais nous voici arrivés... Cocher, cette allée... la seconde îi droite.
Le cabriolet s'arrête devant une maison qui ne brille pas par l'apparence. Les deux amis descendent de voiture, puis Duiozcl , qui parait connaître les localités, pousse un petit bouton qui fait lever un loquet, et la porte de rallée s'ouvre devant eux.
— "Venez, mon ('Iht Alexis, dit Dnrozel en pénétrant le premier dans l'allée; mais Alexis semble indécis, il s'arrête sur le seuil de la porte, en murmurant :
— Qu'est-ce que je ferai, moi, chez vos demoiselles?
•— Vous les regarderez travivjller, vous les écouterez causer, et vous causerez aussi ou vous ne direz rien, ce serajbsolumenl comme a vous fera plaisir.
— Il me semble que j'aurai l'air bien bêle au milieu de ces jeunes filles que je ne connais pas.
— Et quel air pensez- vous avoir eu dans le salon de votre cousine?
— Ah! c'est juste... Kt c'est pour me faire aimer d'Hélène que vous me conduisez maintenanlî
— Oui, mon ami.
— C'est diiï. rent; je vous suis alors.
Durozel marche devant : l'allée n'est pas éclairée ; mais arrivé au bas de l'escalier, on distingue une légère lueur, et on entend des éclats de rire, ainsi que plusieurs airs différents que l'on chante en même temps.
— Vous voyez qu'il n'y a pas besoin de lumière pour se guider, dit Durozel, et qu'il n'y a qu'à suivre les voix... Cependant ces demoiselles ont encore la précaution de ne jamais fermer leur porte tout à fait, de façon que quibiues rayons de lumière, en sortant de chez elles, servent de quinquet dans l'esralier. Voilà ce qui s'appelle de l'attention pour les personnes qui viennent leur faire visite.
— list-ce que ce sont vos connaissances que nous entendons chanter?
— Oui, mon ami.
— C'est donc au premier étage que d(;meure votre fleuriste?
— Non, c'est au quatrième ; mais il y a parmi ces demoiselles de fortes VOIX, et quand elles sont ensemble elles ne sont pas timides, elles donnent tous leurs moyens.
— Mais elles chantent plusieurs airs à la fois.
— Ah ! chacune chante ce qui lui plaît sans s'embarrasser de ce que dira sa voisine. Elles n'ont pas la prétention d'être musiciennes... et on s'en aperçoit. Pendant que l'une se rappelle un grand morceau d'opéra, l'autre répète un gai couplet de vaudeville, et cela u'empi'che pas celle-ci délire, et celle-là de raconter son rôve. Chez ces demoiselles on fait beaucoup de choses à la fois. Montons.
Alexis suit Durozel. Plus on monte, plus les chants deviennent distincts j une voix assez claire fredonne la romance de Guido, tandis qu'une espèce de contralto ne cesse de répéter :
. Mon lietit Fiançois, nioii b«tit François, Toi touloir que olio t'appronna Coniniont iiutrot'ois, coimucnt autrofois, Clio valsais il lu pnissieuuo...
et qu'une autre demoiselle, malgré un rhum opiniâtre, qui la force h chaiiiic instant de s'interrompre pour tousser, s'obstine à passer en revuo les couplets de Bérangcr.
La porte (tait cntrc-bàillée. Les demoiselles n'avaient pas entendu monter l'i-ealier: avec le train qu'elle- taisaient elles pouvaient braver le vent et le tonnerre. Mais Duro/.el s'arrête devant la porte, et, au lieu d'entrer brusquement^ fiaiipe àfv\ coups assez forts, avec son poing.
Aussitôt tous les cluuUs ccsscnt;au bruit qui se faisait succède un
chuchoteiiiei.'i doux, mais noninleri'ii(i|)ii, tandis (pi'une voiis'cciie :
— Qu'est-ce qui est là?... qu'est-ce qui a fr.(('!-'' '< '••'•i'-que c'est cet imbécile d'apprenti ferblantier qui dt. -, et qui fait cela pour tâcher de nous faire jicnr... C i-ieur bidon, nous connaissons vos malices! Vou, fere ; i v i licber de retrouver la clef des lieux d'aisances, que vous avez (wrdue.
— Ce n'est pas M. Bidon , dit Durozel en poussant la porte. Mcsdenioiïelles, voulez vous encore nous recevoir, quoiqu'il s/jit un peu tard?
— Ah 1 c'est M. Durozel ! s'écrient les jeunes fille» d'un air jojcux Il est avec... avec...
On n'achève pas, car on ne connaît pas le monsieur qui accom pagne Durozd, et qui est resté planté comme un piquet à l'entrée de la pièce où sont ces demoisi lies. On regarde Alexis avec curiosité ; mais les regards de ces jeunes filles sont plus bienveillants que ceux des personnes qui étaient dans le salon de madame de Pomponney; aussi le jeune homme ne se sent-il pas troublé et salue-t-il sans laisser tomber son chapeau.
Mademoisel le J ulienne Lal/^oie, la maîtresse du logis, est une brune qui peut avoir de vingt-ipiaïre à vingt huit ans; elle a toujours le plus grand soin de ses cheveux qui sont très-beaux, et qu'elle arrange artistement et comme si elle sortait des mains d'un coiffeur. Le reste de sa personne n'annonce aucune prétention, et i| est même quelquefois néglige pour les cheveux.
Mademoiselle Julienne sourit à Durozel et salue Alexis, mais sans se lever, car elle est en train de finir une fleur qu'elle ne veut pïs quitter; d'ailleurs on a l'habitude de recevoir les visites sans cérémonie.
— Pourquoi donc venez-vous si tard, monsieur- Durozel î ^
— Mademoiselle, c'est que nous étions en grande soirée... moi e! mon ami, que j'ai pris la liberté d'amener... et qui est arrivé à Paris ce matin... 11 ne connaît personne ici, ce pauvre garçon... et comme je ne veux pas qu'il attrape le spleen à Paris, j'ai pensé à vous, mesdemoiselles, près de qui l'on s'amuse toujours.
— Vous êtes bien honnête, monsieur Durozel...
— Il est toujours galant, M. Durozel....
— Asseyez-vous donc, messieurs. Ahl mon Dieu, mais je crois qa'il n'y a plus qu'une chaise de libre...
— Cela ne fait rien , dit Durozel ; la chaise , je l'offre à Alexis... comme étranger je lui fais les honneurs; moi, vous savez que j'aime beaucoup à ra'asseoir sur un tréteau, on est comme à cheval : c'est infiniment agréable.
En disant cela, Durozel enfourche un tréteau, sur lequel il. doit sa tenir en é(iuilibre parce que ses jambes n'arrivent pas a terre : cela fait beaucoup rire ces demoiselles, et Alexis va se plicer sur une chaise qui est contre un lit, à l'autre exiiemité de la chambre.
Au bout d'un moment la conversation et les chants reprennent comme avant r;irrivée de ces messieurs.
La réunion était comnose e de sept demoiselles, y compris la maitresse du logis. Deux faisaient des fl'urs comme mademoiselle Julienne, une brodait, une autre faisait de la tapisserie, une autre des reprises dans un beau chàle, et enfin la septième tenait le patron d'un corsage de robe qu'elle tournait et retournait sur ses genoux ; puis elle coupait une étufle sur le patron et une infinité d'autres petits morceaux d'étolfe qu'elle ne cessait de mettre ensemble, puis de trier, de lâcher, de reprendre, de per -re et de retrouver.
Deux de ces dcmoistlls étaient laides, deuxéliiieiit driMettes; une autre avait la figure assez bien, mais ses cheveux étaient d'un rouge de carotte; enfin celle qui courait sans cesse après les morceaux d'etofl'e de sa robe avait une physionomie espiègle et passablement éveillée.
Alexis, après avoir jeté un coup d'œil sur toutes les jeunes filles, semble être retombé dans ses réflexions et ne plus euleudrece qui se dit auto;ir de lui.
Cependant il devait être assez difficile de donner carrière à S(i» pense(saii milieu d'un bruit continuel.
— llortense, as-tu fini ta fleur?...
— Ah ! bien oui... Je ne vais pas vite comme Julienne, moi...
— Tenez, monsieur Durozel, eouunent li\)uvez-vous ma broderie t
— t'est très-bien, mademoiselle.
— Ahl il dit ça... et il n'a pas seulement regardé...
Uélitst il a fUi coniuio uuo ombr«,..
— Qu'est-ce qui a pris mes ciseaux?...
— lih! tu les as sous le nez, les ciseaux... Mesdemoisellc», au' estce qui a vu le dernier mélodrame dor.Vuibigu?... c'est joliiueiil beau :
— Je l'ai vu, moi, ça tua endormie...
— Oh! toi, tu n'aimes que les forces...
Mon bctit François, mon Iwtit Frniiçoi»..,
— F.ugénie, prête-moi ton fil.
— Ois donc, ie t'en pivte toujours... Tu n'en aciiotcs pis souvent (tu fil, à ce qu'il parait...
LA J(jL11:: FII.LK DU l'AUnOUllG.
— Alil cst-cllc avare... Je voudrais liieii qu'il /isse beau demain... qu'est ce qui a un liaromètre, uiesdeuinisellcs?...
— Moi, J'ai un petit lézard dans un bucal... avec une échelle ; (juaiid ça uiunte, c'est sii;ne de beau temps !
— Ali! quelle horreur! peut- on avoir de ces vilaines bùlcs-là chez soi!
— C est pas plus laid qu'un écureuil.
— Allons, i'ai encore perdu une pointe, moi... non, c'est un morceau du bas des manches.
— Llle perd toujours ses morceaux, celle-là!...
— Lsl-ce que tu n'as jamais rien perdu, toi?
Mn gramrmèro un jour do sa ISto... hum., D'uu vin pur ayant bu... /mm... hum...
hum..
— Ilortense, il faudra que je le p.iye du sucre d'orge, car tu me fais de la peine avec ta toux.
— Oh! ce n'est plus rien, c'est passé.
Mon betit François, mon bctlt Fian-
Toi fouloir que chc t'apprenne...
— Est-elle embêtante avec son air allemand !
— Me.-demoiselles, je ne v(i;is empêche pas de chanter ce (jue vous voulez, il me semble... Si j'aime cette romance-là, moi 1
— Oh I elle appelle ça une romance...
Vous vieillirez, ô ma jeune... hum..
(maîtresse.
Vous vieillirez, et... huml hum... et
[huml hum...
— Oui, la suite à de main, udus ne sommes pas pressées d'ailleurs.
— Monsieur Durozel, est-ce vrai qu'on peut faire du sucre avecdeschilfuns?
— On en peut faire avec tout , mademoiselle.
— Oh bien! alors, pour le coup, je ne veux plus rien jeter aux ordures, pas même les os de mon not-au-feu.
— Eh bien ! merci I ça sentira bon chez toi.
— 0 Dieu I j'ai un cor qui me fait mal.
— C'est changement de temps . . .
je suis siire que mon lézard a redescendu son échelle...
— Moi, j'aimerais mieux ii:i cadran solaire.
— Célestine, vous avez des propos bien lestes, ma chère I
— Comment! c'est leste... un cadran solaire?... Moi, je ne suis pas comme vous, qui entendez malice à tout ce qu'on dit. Qu'est-ce
qu'il y a donc de mal dans un cadran solaire?...
— Ahl c'est que mon petit frère, toutes les fois qu'il allait à l'école et que maman le grondait d'y aller tard, se donnait une claque sur le derrière en nous disant : Ce n'est pas ma faute s'il n'y a pas d'aiguille à mon cadran solaire.
— Votre petit frère était un grand polisson, à ce iiu'il paraîtl
— Tous les petits garçons le Itum... le hum... hum... le sont.
Âlcsis se baisse et veut ramasser les gîïteaux, (Page 13.)
Lisette dont l'empire S'étend jusqu'à mon vin, J'éprouve... hum... hum...
D'en demander en vain.
Four... hum... hum...
hum.
— Mais bois donc quelque chose, Hortense... suce ton pouce, au moins.
— Vous m'ennuyez.
— Pourquoi t'obstines-tu à chanter, aussi? tu vois bien que tu ne finiras pas un couplet ce soiri
Pendant que tout ceci se disait, Alexis était resté assis près du lit; sa tète penchée sur sa poitrine ne laissait pas voir ses yeux à la société, et, tout entier à ses réflexions, il ne prenait aucune part à ce qui se passait devant lui.
Mademoiselle Désirée Plaisir (c'était le nom de la jeune fille aux cheveux rougfs) s'est approchée de la jeune couturière et lui dit tout bas :
— Ainaiidine, qu'est-ce que tu dis de ce jeune homme que M. Durozel a amené avec lui 7
— Je dis qu'il a l'air d'une buse... il est allé s'asseoir là-bas et il n'en bouge pas.
— Je crois qu'il s'est endormi.
— Il aurait dii se coucher, c'eût été plus drôle.
— E^t ce que votre ami est malade? demande mademoiselle Ju« lienne à M. Durozel.
— Non, oh ! ce n'est pas cela... mais il est très-timide...
— Nous lui faisons donc peur?
— Non... mais... ce pauvre gaiçon... il a beaucoup de chagrin t
— Pourquoi donc? qu'est-ce qu'il a? demandent toutes les jeunes lillcs en se pressant autour de Durozel.
— .Mesdemoiselles, si je vous le dis, promettez-moi de ne pas vous
moquer de mon ami.
— Par exemple ! est-ce que nous nous moquons de personne?
— Il me semble que vous ne vous en privez pas quand l'occasion se présente.
— Mai; parlez dune, dites-nous ce qu'il a...
Durozel regarde si Alexis ne peut l'enlendre, puis reprend à Voix basse :
— Il est malade d'amour!
— Ah bah! murmurent toutes les grisetles.
— Est-ce que cela rend les hommes malades? demande Désirée Plaisir.
— Il y en a, mademoiselle; c'est rare, mais cela se voit, et mon jeune ami en est la preuve:
il adoieune femme qui ne répond pas à ses sentiments, après avoir cependant feint de l'aimer aussi.
— Ah! c'est très-mal! c'est fort mal... ce doit être une coquette cette femme là.
— Et je gagerais que c'est une femme du grand monde.
— Vous ne vous trompez pas, t'est une dame du grand monde i.t qui est cxtrèmemint coquette; elle s'est moquée de ce jeune Alexis qui se Ualtail d'avoir louché son cœur; mais le pauvre gar»
çon a pris la chose au sérieux...
Ne parlait-il pas tout à l'heure de cesser de vivre... parce qu'il n'est pas aimé 1
— Cesser de vivre, se tuer peutêtre. Oh ! ce serait bien dommage.
— 11 ne faut pas souffrir cela...
— C'est qu'il est vraiment bien ce jeune homme...
— Depuis que je sais qu'il est malade d'amour, je le trouve fort intéressant, moil...
— Mesdemoiselles, répond Durozel en baissant encore la voix et se penchant vers les jeunes filles pour n'être point entendu d'Alexis, savez-vous que ce serait un beau trait de rendre ce jeune homme au bonheur, à la société, à la vie enfin, car il est vraiment capable de se laisser mourir de chagrin... à vingt et un ans, un joli garçon, ayant de l'éducation, des talents, de l'esprit .. c^r il avait beaucoup d'esprit avant d'être amoureux! Est-ce que ce ne serait pas dommage de le laisser périr de consomption ou par un suicide?
— certainement!... répondent toutes les grisetles j mais comment le guérir?
— Comment!... cela vous sera bien facile si vous le voulez; il ne s'agit que de lui faire oublier sa grande coquette, et pour l'oublier, il faut tout simplement qu'il en aime une autre. Allons, mesdemoiselles, un peu de pitié, d'humanité... dévouez-vous... faites quelques agaceries à mon ami... de ces petits airs... de ces œillades... enfin de toutes ces choses que les femmes connaissent si bien et font avec tant de grâce quand elles veulent se faire aimer; je ne prétends pas mettre à prix votre sensibililé, mais je promets un cachemire français .. long ou carré, la couleur que l'on voudra... à celle qui, la première, se sera fait aimer d'Alexis!
Toutes les jeunes filles se mettent à rire, en disant ;
— Est-il drôle ce M- Durozel!... a-t-n de singulières idéesl...
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LA JOLIE HLLE DU FAUDOURG
— Savez-vouB bien, dit mademoiselle Julienne, que votre proposition est un peu impertinente.
— En quoi donc?... quel mal d'aimer mon jeune ami!,., il en vaut bien un autre!
— Mais quand on en aime un autre...
— Ah! alors ctlles-là ne concourront pas...
— Moi, si je n'étais pas vraiment attaclii;e à Ilippolytc...
— Moi, ie ne veux pas faire de traits à Jules... et cependant il est bien probable qu'il m'en fait, lui...
— Moi, je suis libre... mais ce n'est pas une raison qui me... Dites donc, monsieur Durozel, c'est pour plaisanter que vous rromettez un châle?
— Non, je lu jure sur l'honneur, je le répète, c'est une prime que j'offre à celle qui parviendra la première a guérir ce jeune homme du fol amour qui lui trouble la cervelle.
— Tiens, faire l'amour à prime , c'est original.
— Et moi, mesdemoiselles, je ne ferai pas comme ces industriels qui ne cherchent qu'à duper leurs actionnaires, je tiendrai ma promesse.
— Oh! moi, je ne recevrais pas la prime, lors même que je l'aurais gagnée I
— Pourquoi donc ?
un chalet ça s'accepte toujours, c'est comme un bouquet.
— Sera-ce un ternaux ou un chàle de Lyon? demande mademoiselle Désirée.
— Comme on voudra, répond Durozel, au choix de la personne !
— Ah ! Désirée a envie de gagner la prime!
s'écrie Amandine.
— Moi, mon Dieu non! c'était seulement pour savoir.
— Vous voyez bien que M. Durozel se moque de nous, reprend mademoiselle Julienne d'un air domi-séneux.
Mais entendez - vous l'Iiorlogc de Saint- Louis... onze heures et demie... assez de travail Comme ctla! soupons vite, mesdemoiselles, et puis il sera bien temps de se coucher.
Toutes les jeunes tilles s'occupent à ranger leur ouvrage , et pendant ce temps Durozel s'approche d'Alexis et lui dit à l'oreille :
— Savez-vous, mon cher ami, que vous n'êtes pas fort aimable; au lieu de causer avec ces dcjiioiselles, vous allez vous asseoir à une lieue, et puis vous ne regardez plus pcrsoime, vous ne souillez pas mot!
— Ah ! Dmozcl, je ne savais plus être ici, répond Alexis eu levant les yeux sur son ami ; je me croyais encore dans le salon de ma cousine... Je regardais llelénc parler à oct élégant monsieur qu'elle semblait ccoutor avec tant de plaisir... tandis que moi...
— Allons, Alexis, vous n'êtes pas raisonnable 1... Je vous ai promis de vous faire aimer de votre cousine ; mais si vous ne voyez plus ou vous êtes... si vous tombez dans des eitases... dans des rêveiies uui vous privent de vos facultés, vous deviendrez imbécile ù force u amour, et les femmes n'aiment pas les imbéciles.
II s'nppui» snr lo dos do son fauteuil, et leur convorsalion sembla fort (iniméi;. (l'uga li.)
Alexis fait un cifort sur lui-mfme, il se lève, tAcbu de com[)OK-r sa figure et se rapproche de la société.
Ces demoiselles avaient été prendre leurs cabas, leurs paniers. L'une en tirait des fruits, l'autre de la galette, celle-ci des confitures, celle-là du raisiné. .Mademoiselle Julienne avait sorti de HiB buffet un saladii.r duis lequel était de la salade confite, et elle l'avait placé sur la table devant elle avec la fierté d'une perronne qui î-embledire aux autres : a Je ne suis pas la plus mal partagée ! » ti mademoiselle Désirée Plaisir pousse un gtos soupir en disant à sa' voisins : t Est-ellt heureuse, celte Julienne l...» de la salade avec des œufs durs!...
j'aime mieux ça que des truffes, moi.
Plusieurs jeunes filles tenaient leur souper sur leurs genoux et ne s'approchaient pas de la table.
— Voulei-voua nous tenir compagnie, monsieur Durozel ? dit mademoiselle Juhenne; ma salade est à votre service... il y a des œufs durs aedans...
mais vous ne les aimez peut-être pas?...
— Mademoiselle, je vous remercie, dit Durotel, je no prendrai Tira.,, none tenons de boire du punch...
— Mais ça n'empôche pas de souper... et si monsieur votre ami voulait accepter quelque chose...
— Mon raisiné est excellent, dit Désirée; si monsieur voulait le goûter T.. .
— Monsieur aimera sans doute mieux les confitures, dit Amandine; s'il voulait, je lui en ferais une tartine...
— Un morceau de galette,mon8ieur... elle est presque chaude...
Alexis, confus de toutes les politesses qu'on lui fait, remercie chacune de ces demoiselles en s'eflurçant de prendre un air' moins sérieux. Les ghsettes s'aperçoivent alors que le jeune homme est fort bien, et, soit intérêt pour son chagrin, soit envie de gagner la prime, c'est à qui lui fera le Semriiv le plus gracieuxctlâcheradatlirer sou attention ; mais Alexis se borne à être poli, il ne rcmar- (lue pas les agaceries dont il est l'objet.
On mange vite quand on tient son souper sur
ses genoux. Lo repas de ces demoiselles est bientôt termine, .\lors
chacune se lêvo, prend son ouvrjige, soh panier, et l'on dit adieu à
Julienne.
Doivuel et son compagnon en fout autant ; ils prennent congé de la
^o^l■i.^te, qui dit d'un air fort aimable à Alexis:
— Quand monsieur voudra revenir... passer quelques instantj avec nous... il sera toujours bien reçu.
— Je vais faire priilUer ces messieurs de mon rat, dit mademoisello Désirée en allumant une bougie de deux sous... Je vais passtf devant pour les éclairer.
— Oh 1 elle a bien eiivio de gagner la prim.' ! dit tout b.^s Amandine à Julienne. Pauvre lille, à moins que ce jeune liouiuic n'-iit i»n grand peiiehant pour les cheveux rouges, il u'^sl pas probable quelle ait lo cachemire français.
LA JOLIE FILLE DU FAUDOUna
— Oli lion ! repond Julienne en embrassant Amandine. Mais quanl à moi, je n'y ai nulle prétention.
— Ni moi.
Cependant la grande fleuriste trouve moyen de renouveler encûrc $011 invitation à Alexis, et la petite couturière houscule deux de ses amies et leur marche sur les talons aiinde descendre plus vite et de se trouver derrière ces messieurs pour leur dire encore bonsoir au iiiornentoù ils sortent de lu maison.
Durozel conduit Alexis à son hôtel, et chemin faisant lui demande comment il trouve ces demoiselles.
— Fort aimables, fort polies surtout, répond le jeune homme : j: m étais fait une tout autre idée des grisettes.
— Je TOUS avais dit que celles-ci étaient de choix. Et laquelle Tous semble plus gentille?
— Laquelle?... mon Dieu 1 je n'en sais rien... je ne saurais trop tous dire (|uclle figure elles ont.
— Comment 1 vous ne les avez pas regardées?
— Je les ai regardées... mais sans les voir... c'est-à-dire sans faire bien attention... à leurs traits... Tenez, mon cher Durozel... il n'y a pour moi qu'une seule femme de jolie,., je ne puis plus admirer les autres!... Bonsoir, mon ami... me voilà chez moi... adieu... Vous verrai-je demain 7
— Ctrtainement... Ah!... j'ai encore ijuclque chose à exiger de vous, et c'est toujours dans votre intérêt. Promettez-moi de ne point retourner chez madame de Pomponney avant que ie vous l'aie permis...
— Retourner chez ma cousine!... moi... oh 1 non, jamais... ne craignez pas quej'eu aie l'envie; après la manière dont elle m'a reçu... il faudrait que je fusse bien... Oh ! non,- je ne veux plus la revoir... mais cependant... puisque vous devez m'en faire aimer...
— Oui; mais nous n'en sommes pas encore là...
— Ail! quel dommage ! et ce sera-t-il encore long?...
— Cela dépendra des événements... Bonne nuit, Alexis.
— Je vais penser à elle. Je ne dormirai pas.
— Tâchez de dormir, cela vaudra beaucoup mieux.
— C'est impossible, mon ami!
Durozel quitte Alexis en hochant la tèteet en se disant: —Diable ! diable!... ce garçon-là est plus malade que je n'aurais cru!... Ces demoiselles auront de la peine à gagner la prime.
VU. — tJNB RENCONTRE LE SOIR.
11 est bien facile de dire à une personne : Vous avez tort d'aimer quelqu'un qui ne vous aime pas , qui ne pense pas à vous, ou qui n'y pense que pour se moquer de vos souflrances et rire à vos dépens avec quelque autre. Vous n'êtes pas raisonnable! A votre place, moi, il y a longtemps que j'aurais chassé cet amour de mon cœur„
El si l'on était à la place de la personne à laquelle on donne de si sages conseils, il est probable que l'on se conduirait tout comme elle, et que l'on ne serait pas plus raisonnable, que l'on aimerait malgré soi, et quand même, en dépit de tous les tourments, de toutes les souffrances que ce sentiment causerait. Car l'amour ne finit pas à ▼olonté, à commandement ; de même qu'il arrive lorsqu'on ne l'attend pas, il reste aussi quand on voudrait le voir partir. Les conseils, les défenses, les obstacles ne l'ont jamais fait fuir, bitn au contraire ! c'est un hôte qui se plait là où il cause le plus de ravages, et qui s'envole souvent lorsqu'il est trop bien reçu, trop tranquille, trop heureux.
Conseillez donc à un homme bien amoureux de ne plus voir celle qu'il aime, c'est comme si après la représentation d'une pièce qui a réussi, vous alliez dire à l'auteur de faire des coupures; il se redressera, vous regardera d'un air étonné et s'écriera, presque avec colère : — Pourquoi voulez-vous que je coupe, puisque cela a été parfaitement bien !
— Parce qu'il y a des longueurs, et que cela pourrait marcher mieux.
— Laissez-moi donc tranquille! le public a été satisfait, il a applaudi... ne voudriez-vous pas que je me montrasse plus sévère que le public? Je suis dans l'enchantement de mon succès... et vous venez troubler mon bonheur... Gardez vos conseils, je n'en ai pas besoin. Vous me faites l'effet des gens qui ne lisent jamais dans les journaux que les articles où l'on abîme leurs amis, et qui s'empressent devenir le leur raconter, mais qui n'ont jamais ni lu, ni entendu des choses flatteuses, ou qui se garderaient bien de les retenir.
L'amoureux, auquel vous conseillerez d'oublier la femme dont il est épris, recevra vos conseils comme l'auteur: il vous répondra, en soupirant :— Où trouverais-jeune femme plus jolie, mieux faite, plus aimable, plus séduisante? Si elle est coquette, toutes les femmes le sont ; si elle me trompe, toutes les femmes... ou du moins beaucoup de femmes nous trompent; je ne puis aimer que celle-là 1 je mourrais si je ne la voyais plus.
Vous en êtes pour vos conseils, vous vous en allez tout penaud et fort surpris que ces gens-là n'aient pas voulu sentir que vous aviez plus d'esprit qu'eux. Et moi, si vous voulez que je vous dise mon avis (un avis n'est pas un conseil) , je nouve qu'ils ont fort bien l'ait
de vous répondre ainsi; je trouve qu'il n'y a rien au monde de plu» ennuyeux, de plus insupportable, de plus indiscret, et souvent de plus méchant, que ces personnes qui, sans que vous les en ayez aucunement priées, veulent s'immiscer dans vos affaires et dans vos alTeclions, et, sous prétexte d'un grand intérêt qu'on vous porte, viennent souvent troubler votre repos, votre bonheur, et chercher à détruire les illusions ijui font le charme de votre vie.
D'abord il est bien évident que lorsqu'on aura de l'amitié, de rattachement sincère pour une personne, on ne lui dira pas ce qui pourrait lui faire de la peine; au contraire, si l'on sait de ces choses-là, on s'appliquera à les lui cacher.
11 faut avoir peu de bon sens pour ne pas comprendre ce dilemme.
Quand vous tombez malade, que pensez-vous de ces gens qui viennent vous voir,etvousdisent d'un ton piteux: — Oh! prenez garde!... ce que vous avez là est bien mauvais... je connais trois persoim ^ qui sont mortes de votre maladie... c'est fort dangereux! cela lail des progrès elliayants.
Est-ce que vous n'éprouvez pas en secret le désir de voir vos bons amis à tous les diables? est-ce que vous ne trouvez pas qu'ils vous ont rendu plus malade, au lieu de chercher à vous tranquilliser?
Ainsi donc, si vous êtes marié et que l'on se permette de venir vous dire du mal de votre femme, que l'on cherche à vous donner des doutes sur sa fidélité, aux premiers mots que l'on prononcera sur ce sujet, vous devez prendre la personne par le bras (si c'est une femme), par les oreilles (si c'est un homme), la mettre à la porte de chez vous, et lui défendre de s'y présenter de nouveau, sous peine d'être reconduite avec accompagnement de luanchs à balai.
Si l'on vous dit du mal de votre maîtresse, faites comprendre à cet ami officieux qu'il ne cherche à vous brouiller avec elle que dans l'espoir d'être votre remplaçant, tournez-lui le dos et ne lui parlez plus.
Enfin, si l'on vous écrit des lettres anonyme, où l'on vous apprend la trahison dont vous êtes soi-disant victime, alors, à moins que vous ne soyez un crétin, je n'ai pas besoin de vous dire le cas et l'usage cjue vousdevez faire d'une pareille lettre. Les gens qui se cachent dans 1 ombre pour dénoncer les autres sont des espions, des mouchards, ce qu'il y a de plus ignoble dans le monde. Il y a des mouchards en amour comme en poUtique; ceux-là passent leur temps à tâcher de découvrir les faiblesses d'une femme, les secrets sentiments d'un homme, pour mettre ensuite le trouble, la désunion dans les tain nages.
Nos lois punissent la dilTamalion, elles devraient aussi punir sévèrement les écrivains publics qui prêtent leur plume vénale à ces misérables qui n'ont pas le courage d'écrire eux-mêmes et de signer leurs dénonciations.
Si , par hasard , vous recevez un de ces billets où l'on cherche à troubler votre repos, commencez par le montrer à la personne que l'on y accuse; elle saura mieux que toute autre vous aider à en découvrir l'auteur. Alors, vous ne vous battrez pasaveclui (on ne se bat pas avec un mouchard), mais vous lui administrerez une correction ad hoc.
En agissant ainsi, vous vivrez heureux, tranquille, sans inquiétude dans votre intérieur, sans jalousie continuelle dans vos amours. Vous serez peut-être trompé quelquefois!... mais le principal, c'est que vous soyez heureux. Amen I
Ces réflexions nous ont un peu éloigné d'Alexis, et cependant, c'est son amour pour sa cousine qui nous les a suggérées, A la vérité, Hélène n'est ni la femme ni la maîtresse de son petit cousin ; cependant Durozel, qui connaît le monde, sent bien que ses conseils seront mal reçus par un jeune homme qui est amoureux comme on l'est à vingt et un ans et quand on n'a aucune expérience ni connaissance du monde. Aussi n'est-ce point par des paroles qu'il espère guérir son jeune ami; il veut que les événements seuls agissent.
11 a conduit Alexis chez mademoiselle Julienne, dans l'espérance que le jeune homme se laisserait prendre aux petites mines, aux œillades d'une grisette, et il a promis un cachemire français à ces demoiselles , qui , dans le fond du cœur, brûlent d'envie de le gagner, d'abord par amour-propre, ensuite par sensibilité ; car plus on voit Alexis, plus on lui porte intérêt. Un jeune homme qui languit, qui se meurt d'amour, c'est fort rare, et ces demoiselles n'avaient jamais réduit à ce triste état ceux qui étaient devenus amoureux d'elles.
Mais c'est en vain que Durozel va dès le matin s'emparer d'Alexis et cherche, tout le long de la journée, à le distraire, à l'amuser, à l'occuper; le jeune homme fait ce que veut son mentor; il l'accompagne à la promenade, aux spectacles, aux concerts; mais partout il porte une figure triste, pensive; partout ses soupirs trahissent ses secrètes souffrances.
Alexis est aussi retourné plusieurs fois chez mademoiselle Julienne. Toutes les jeunes filles rivalisent de petits soins, d'amabilité avec i'ami de Difrozel. Malemoiselle Désirée Plaisir lui ajiporte des ams qu'elle a reçus de Verdun; \mandine lui tire les cartes ; Célestine lui chante une romance; Hortense s'ofire pour lui npprendre toutes Ls chansons de Béiaiiger; ènlin, la grande Julienne aux beaux cheveux le regarde d'une façon très-expressive en poussant de pe-
LA JOUE FILLE DU FAUBOURG
Vils soupirs, et en trouvant moyen, quand il est près d'elle, d'ap-
■ r f,a main sur la sienne, et l'écolier ne coiniiinnil pas que ce
: autant de conquêtes qu'il pourrait faire; ou (ilulôl il le coin-
ii>i, mais il est insensible aux séductions que l'on déploie autour
■l: mi.
— Sapredié ! se dit Uiirozel en quittant le soir son jeune ami, je Il ;ii jamais vu un garçon aussi tenace dans sa constance... Si cet i;iii)Lir le rendait heureux, je ne chercherais certes pas à l'en guérir, Inis môme que sa helle le tromperait depuis le matin jusqu'au soir. Mais le (lauvre Alexis s-ouflie, dépérit, et ce n'est pas coraïue cela qu'il attendrira sonlMène.
— M. Duro7.el ne s'est pas compromis en nous promettant un carhi mire français ! dit un soir Désirée la rouge, après le départ d'A-
i .. Sonjeune homme tsttuujours avec nous roide comme un bâton 'ire à cacheter!... Pas moyen de le dérider... de lui faire dire rlipie chose...
— Il ne veut pas apprendre Beaucoup d'amour ! de Déranger, et l'uurtant, c'est si joli.,.
Non, non, jo n'ai point d'avarice,
Hais j'ai beaucoup... beauooup... hum... hum.,,
— C'est bon, Hortense, nous la savons, ta chanson; tu vas encore te donner une quinte!
— Il m'a lais.sé lui faire les cartes ; je lui ai annoncé qu'une jeune dciiioisello brune pensait beaucoup à lui;alors,il s'est écrié :« Est-ce une femme mariée?... — Mais, monsieur, lui ai-je répondu, puisijue je vous dis une demoiselle. « Là-dessus, il a refait une ndne de chathuunt, et il n'a plus soufflé mot!
— Comme c'est gentil!... Tirez doncles cartes à ce monsieur !
— Ma foi, mesdemoiselles, convenez que les jeunes gens un peu v(ilu;,'cs, un peu mauvais sujets, sont bien plus aimables en société que ces héros de constance!
— Oh oui !
— Dites donc, du temps des Amadis, des lîolajid, les femmes devaient terriblement s'ennuyer.
— Est-ce que vous croyez à ces temps-là, mesdemoiselles , et à ci's chevaliers qui passaient leur vie A soupirer pour une seule
belle ?...
— Mais certainement, dit Julienne, puisquec'est de l'histoire... Les ùluvaliers delaTabIc-Konde existaient du temps de Charlemagne... J'iii lu cela dans les Quatre Fils Aymon.
■— Alors, dit Désirée, je suis bien contente de n'avoir pas fait des
i^es perdues du temps de Charlemagne.
aigre tout le plaisir qu'il aurait eu à voir Hélène, Alexis tenait
kl piMuicsse qu'il avait faits à son ami; il n'était pas retourné chez
iiiailame de Pomponney. Six semaines s'étaient écoulées depuis qu'il
s'i lait présenté chez sa cousine, et il ne l'avait pas revue.
rhisieurs fois pourtant, Alexis avait porté ses pas dans la rue où Icmcuraifllélène, il avait passé et repassé devant la maison qu'elle lialiiuiit, puis, s'arrôtant machinalement de l'autre côté de la rue, ses yeux s'étaient portés sur les fenêtres de l'appartement de sa cousine, 'X il était souvent resté là pendant longtemps.
Si bit a que plus d'une folsdts passants, des flâneurs, s'étaientarrctés prés de lui, avaient regardé où il portait les yeux, puis, ennuyés le lie rien voir d'intéressant, lui avaient dit :
— Où est donc le feu?
— Qu'est-ce qui est arrivé en face?
Alors Alexis, troublé dans son extase, se conton'nt de repousser
humeur le monde qui l'entourait et s'éloignait en se disant : - Un est bien curieux dans cette ville 1 on ue peut pas voir une ini sonne arrôtée sans chercher à savoir ce qu'elle attend ou ce quelle regarde I II y a donc bien des gens qui n'ont |rien à faire à l'aris !
Un jour que Durozel, retenu c'iiez lui pour affaire, n'éUiit pas venu du z Alexis, celui-ci sort, et, après avoir pas; é devant la demeure d llrlcne, qu'd n'aperçoit jau' lis, parce qu'uni; fciiime comme il faut )!• ; Il met guère à la Icnètrc, il dirige sa promenade vers les Chamiisl^l.ysées, quoique l'on suit dans le milieu de l'hiver, ; Alexis recherchait de prol. rence les allées où il y avait le moins de jaionde ; les promenades où l'on peut rêver ne sont pas communes à Paris; dans les rues, vous risqueriez d'être renversé par une voiture, )u tout au moins de vous cogner contre un passant: mais il y a en- "ore, pour les personnes qui aiment la solitude, les Champs-Elysées, me partie des Tuileries, les boulevards extérieurs, et le Jardin des 'lantes.
Alexis avait gagné une de ces contre-allées que prennent de préérenco les amants; il pouvait marcher en pensant, ce qui est déendu dans l'intérieur do la ville, où il faut toujours se tenir sur le lui-vivo ; il se croyait seul et se trouvait heureux de pouvoir, en tlein air, donner carrière à ses pensées.
Un arbre, que le jeune homme n'avait pr.s vu, parce qu'il se croyait d.'i's dans le salon de sa cousine, lu tire nu l'Cu hrusquoiniMit de ses ■ verii-. Alexis f^' co-ne la tète et se retr.nive dans les Chanipsil.vsées : N regiuilo tiiliu devant lui pour soiicuter et retrouver ton liemin.
Une dame, donnant le braa à un monsieur, venait alor^ de son côté, en «uivant une allée voisine de celle "ù il claU. Alexis a par hasard jeté les yciii sur le couple qui s'avance, et il b'esl »enti incapable de faire un pas de plus ; tout son ï^aii^' a reflue ver« soa cœur, dont les balteiiients se succèdent avec une rapidrtî exirtme.
C'est que, dans cette dame qui s'appuie xi familièrement bur b: bras de son cavalier, il a reconnu la belle Hélène, et dans ceniuniîieurqui lui regarde les yeux pendant qu'elle parle, Alexis retrouve ce inéuia jeune homme avec qui, chez elle, ma<lame de Pomponney causait ci Souvent.
Hélène a une charmante toilette du matin, de ce« n^ligéseléganti qui ne frappent point les regards, n'attirent pas l'attention eto», .rieo» lient à une femme qui se rend à un rendez-vous. Puiiil de couleurg voyantes, point de plumes, de fleurs, de guipure; une robe de soie foncée, un grand cachemire dans lequel le cor|« est tiiveluppé, et un chapeau qui cache un peu les traits, et sur lequi-l on peut avwr jeié un Voile; c'est ainsi que l'on se met pour aller retrouver tion aiuaut, et sur le passage de ces dames se répand une douce odeur de parfums qui vous enivre : les femmes veulent en tout être dci fleur*; il ne suflit pas de leurs charmes pour nous plaire, elles veuleut à la foia séduire tous nos sens.
Hélène et son cavalier causent avec tant do feu et se rgardenl si bien l'un l'autre, iju'ils ne l'unt pas attention au jeune homme près duquel ils viennent de passer. Ils sont déjà à cinquante \><ii de lui, et celui-ci est toujours à la même place, immobde, sai.ti, tKiuleversé ea se disant :
— C'est elle... elle, ayecce mèmemonsieur de l'autre soir! comme elle le regarde en lui parlant... elle s'appuie sur son bras... Ou! oui... je suis sûr qu'il presse le sien contre elle... Ah !... j'eto: Ilel
Et le pauvre Alexis sent une douleur violente lui prendre dans la poitrine, et lui monter jusqu'au menton. On appelle cela une crampe : on en a souvent quand on est jaloux.
Cependant Hélène et Darligue marchaient toujours; Alexis va les perdre de vue... alors il retrouve ses jambes, il marche trtt*-viie;il veut les rejoindre, il veut se montrer à sa cousine, lui parler; .1 se sent l'envie de saisir M. Dartigue à bras-le-corps et de lui laire quitter le bras d'Hélène. Le pauvre garçon ne sait plus ce qu'il veut; la jalousie trouble sa raison.
Mais Hélène et sou cavaliei''se sont arrêtés au bout d'une allée. Là est une voiture qui attend; la jolie femme y monte seule. Darligue la quitte, lui dit adieu par un signe de tête, sans même porter la main à son chapeau. Puis il s'éloigne lestement, tandis que la voilure roule d'un autre côté.
Alexis s'est arrêté aussi, et quand il n'aperçoit plus ni la voiture ni Dartigue, il s'assied sur un banc qui est près de lui, et y reste plusieurs heures encore sous le coup de ce qu'il vient de voir.
La nuit est venue; Alexis est toujours assis au même endroit. Cependant la fraicht-ur de la soirée ramène un peu de calme dans ses esprits. 11 pense à regagner sa demeure, et se remet en m>uxhe pour rentrer dans l'intérieur de la ville.
Mais en marchant, il lui semble toujours voir Hélène et Dartigue; il se dit : — Elle aime cet homme-là... oh I oui... on ne tient pas tant contre soi le bras d'unhommequi nous est indifférent... El lui... qui la quitte sans la saluer... sans seulement porter la mam à son cliii» peaul... il faut être bien libre avec une femme pour en user amsi.
Pour un écolier, Alexis ne raisonnait pas trop m-il. Mais lu jalousie rend clairvoyant; elle ne nous aveugle pas aussi souvent qu'on veut bien le dire.
Alexis est arrivé devant sa porte: alors il se rappelle qu'il a promis à Durozel d'aller le retrouver chez mademoiselle Julienne, et il se remet en marche ; puis, a^jrès avoir fait quelques pas, il s'arrêle en se disant : — J'aimerais mieux rester seul chez moi que d'aller ce soir chez ces demoiselles... Et ce DuMiel qui m'avait dit qu'il me ferait aimer de ma cousine... et moi qui avais la bonhomie de \t croire. ..Ohl non, ce n'est pas moi qu'elle aime... c'est ce .M. Dartigue qu'elle me préfère... Je voudrais tuer cet homme... et cependant, s'il aime aussi Hélène... mais il ne peut pas l'aimer cor.mie moi !
Alexis s'est remis à marcher au hasard, ne sachant plus s'il doit aller éhez mademoiselle Julienne ou rentrer chez lui; peu lui import* en ce moment quelle route il suit.
Tout à coup une voix de femme retentit : on semble se plaindre, supplier, et tout cela avec un accent si doux, si vrai, qu'il e«t ditûcii* de n'y point porter attcnlion.
Alexis regarde autour de lui; il est dans une rue asseï large, maii où il n'y a point de boutiques, et qui semble peu fréquentée. !lai>cr» çoit, à quarante pas de Im environ, une femme en petit bonnet, qui marche très-vite et semble fuir la poursuite d'un hi.nu;iie qui se tient tout près d'elle.
Aus<it(5t Alexis double le pas... Que cette femme soit jeune o« vieille, laide ou jolie, peu lui imitortc; si elle a besoin de son s* cours, elle ue l'implorciM pas en vain.
Parvenu assez pu-s des deux personnes qui marchent dcTant lui pour entendre ce qu'elles se disent, Alexis écoute afin de savoir s'H ne s'est pas trompe, et s'il doit offrir son appui.
— Vous êtes chai manie,, p dit le iiiju.-iïur, dont la niix etia
LA JOUI': FILLE DU FAUBOURG
déiiiartliu annonçaient un houum; dgô. Pouriiuoi ne voulez-vous pas que je vous reconduise chez vous?... nous prendrions une voiture.
— Je ne veux pas qu'on me reconduise, monsieur ; encore une fois, je vous prie de me lais-er... de passer votre chemin. Je ne suis pas habituée à parler à personne...
— Oh! ohl les grands mots... les airs méchants!... Ah! nous faisons la méchante... cela ne va pas à celte jolie figure d'a^'iieau ; mai* nous connaissons cela... Je suis très-riche, je te mettrai dans tes mcuhles...
— Mais, monsieur, encore une fois, laissez-moi...
— Je te dotmcrai un petit singe, si tu les aimes... un joli mobilier en acajou... Hom!... quelle tournure... quel pied... je suis sûr que la jarabs y répond... je voudrais bien la voir... el tout ce qui s'ensuit!... Allons, donnez-moi le bras...
— Non, monsieur, non... si vous ne me laissez pas tranquille, je Tais crier... appeler... Oh! c'est bien vilain de tourmenter ainsi une pauvre fille qui |wsse son chemin et ne vous dit rien!...
Le vieux monsieur, au lieu de s'éloigner, persiste à vouloir prendre le bras de la jeune fille; celle-ci résiste, retire son brasj alors ce monsieur se permet de prendre autre chose qu'il trouve sous sa main; la jeune fille jette un cri de terreur. En ce moment Aleiis accourt, et, repoussant vigoureusement le vieux séducteur, l'envoie tomber sur une borne contre une maison voisine.
Une lanterne éclairait à demi l'endroit où se passait cette scène. Sa clarté douteuse se projetait sur le visage d'Alexis et sur la personne qu'il avait jetée sur la borne, tandis que la jeune fille, arrêtée k quelques pas, se trouvait entièrement dans l'ombre.
Alexis examine celui qui est devant lui : c'est un homme déjà âgé, très-bien mis, fort laid, court, trapu, fortement membre, et qui serait peut-être, malgré son âge, en état de lutter avantageusement contre Alexis, mais ne semble en avoir nulle envie, parce que les gens qui insultent les femmes n'ont jamais de courage avec les hommes.
— Qu'est-ce que c'est... qui est-ce qui se permet de me pousser ainsi? s'écrie le vieux monsieur encore tout étourdi de la pirouette qu'on vient de lui faire faire.
— C'est moi, monsieur, répond Alexis, moi, qui viens défendre une femme que vous outragez!... moi... qui suis un jeune homme, mais qui rougirais de me conduire comme vous le faites, vous, qui êtes un vieillard 1...
— Un vieillard!... un. ..Vous ne savez ce que vous dites... et si je voulais, je vous ferais voir que...
— Bh bien! voyons, que feriez-vous?... je vous attends ! ditAlexis en allant se placer tout contre ce monsieur et le regardant fixement. Mais celui-ci a déjà baissé les yeux, et, renfonçant sur sa tête son chapeau un peu dérangé par la pirouette, il se hâte de redescendre la rue, en grommelant entre ses dents quelques mots qu'il est impossible d'entendre.
Vlll. — ÉVÉNEMENTS EN CITADINE.
Alors Alexis court vers la jeune fille qu'il vient de protéger, et qui est restée toute tremblante dans l'ombre, contre une porte cochère.
— Maintenant, mademoiselle, dit le jeune homme en présentant son bras à la personne qui est devant lui, prenez mon bras, je vais vous conduire jusqu'à votre demeure, et soyez sans crainte; on ne vous insultera plus.
La jeune fille ne répond rien, elle semble réfléchir, hésiter. Cependant Alexis est toujours là, le bras tendu, mais n'ajoutant pas un mot à ce qu'il vient de dire.
On se décide enfin à prendre le bras du jeune homme. Mais c'est à peine si l'on appuie dessus le bout de sa main; il semble que l'on craigne de le touchep.
On se remet en marche en gardant le silence ; Alexis ne pense déjà plus à ce qu'il vient de faire, et comme la personne qui l'accompagne ne s'appuie pas sur lui, il oublierait entièrement qu'il tient une femme sous son bras, si de temps en temps une petite voix bien douce ne lui disait :
j — Par ici, monsieur... cette rue-là... Mon Dieu, je suis bien fùj ;hée... de vous déranger de votre chemin. I Et Alexis se contente de répondre :
l — Cela ne fait rien du tout, mademoiselle; j'ai le temps, je ne suis f- pas pressé.
Bientôt la personne qui est avec Alexis s'arrête devant une porte L&tarde, et retire doucement son bras de dessous celui de son conducteur, en disant :
— Me voici chez moi, monsieur... maintenant, permettez-moi de vous remercier du service aue vous m'avez rendu... et que je n'oublierai jamais!...
— Cela n'en vaut pas la peine, mademoiselle, répond Alexis; puis il salue et s'éloigne brusquement, comme s'il eiit craint qu'on ne lui adressât de nouveaux remerciments.
En quittant la jeune fille qu'il vient de ramener chez elle, Alexis ignorait entièrement dans quelle rue il se trouvait. Après avoir marché quelque temps, il s'adresse aune vieille femme qui passe près de 'Ui, et lui dit :
— Madame, voudriez-vous me faire le plaisir de m'appreudre daos quelle rue je suis?
A cette question, qui lui parait suspecte, la vieille femme fait trois pas en arrière, puis se met a courir autantque son âge le lui permet, en criant :
— Au secours, à la garde, au voleur !
Alexis est resté saisi de l'eflet produit par une demande qui lui semble toute naturelle. Cependant, comme il ne veut pas faire peur aui passants, il se décide à entrer dans la première boutique qu'il aoerçoit, et (lemande :
— La rue du Faubourg-du-Temple?
— Vous en êtes loin ; mais, tenez, prenez la citadine qui va passer dans un instant, elle vous y mènera tout droit; elle va a Belleville.
Alexis remercie, attend la citadine qui ne tarde pas à arriver, fait signe au conducteur, monte, voit les deux banquettes garnies, et pas une seule personne qui fasse mine de se déranger. Cependant le conducteur a tiré son cordon pour que la voiture continue de marcher, et le jeune homme, qui ne s'attendait pas à ce mouvement, et qui n'a pas saisi la courroie de cuir qui sert de guide au public dans le labyrinthe des omnibus, chancelle et tombe sur les genoux d'ua monsieur qui allait prendre une prise de tabac, et dont il fait rouler' la tabatière sous les pieds des voyageurs.
— Que diable, on fait attentionl... s'écrie le monsieur sur lequel Alexis s'est assis un peu brusquement. Il y a une courioie en cuir, c'est pour quelque chose.
Alexis se confond en excuses et parvient à se glisser à côté d'une; grande dame très-mince qui est fort occupée à chercher la tabatière^ roulée dans la voiture, tandis que le monsieur reprend :
— C'est d'autant plus désagréable que c'était du tabac belge passé en fraude et dans lequel on avait mis une fève de Tonka... Milady Crokmilove, je suis désolé... mais nous allons retrouver votre tabatière... Je crois qu'elle est allée sous les pieds de madame Roustoubique.
On a déjà dû reconnaître le père de mademoiselle Thénaïs. C'était lui, en effet, qui se rendait à une soirée musicale où, suivant son habitude, il conduisait les deux dames qu'il avait menées jadis à la distribution des prix dans le pensionnat où était sa fille.
M. Robertin vient de se baisser, et il cherche à fureter entre les jambes de madame Roustoubique qui est assise devant lui. Mais la grosse dame s'écrie :
— Je n'ai rien sous les pieds... ne me touchez pas les jambes, je suis très-chatouilleuse... vous me feriez trouver mal!...
— Ça serait du gentil I murmure un ouvrier qui est assis à côté de la grosse dame, et qui supporte avec humeur un coin de la demilune qui repose sur ses genoux. Si madame se trouvait mal sur moi, je serais bien sûr d'étouffer, alors!
— Mais, je voulais mon boëtel... monpriseuse!... s'écrie la grande Anglaise, en s'agitant avec impatience sur la banquette.
— Mon Dieu, madame, je suis bien désolé d'être, par ma maladresse, cause de cet accident, dit Alexis, qui ne doute pas qu'il ne s'agisse d'une tabatière précieuse, d'une boîte d'un grand prix, et se met lui-même à regarder sous tous les pieds, tandis que Robertin s'écrie :
— Oui, c'est fort désagréable... milady venait justement de me passer sa boîte... Je ne prise pas habituellement, mais dans les omnibus, une prise de tabac est quelquefois très-essentielle... et puis, pan!... monsieur tombe sur moi comme une tuile... la tabatière m'échappe... Je ne m'attendais pas à ce choc!... Mais elle ne peut pas être perdue... Si elle l'était, ce ne serait pas moi qui serais responsable!...
— Monsieur, dit Alexis, je vous ai déjà dit que j'étais fâché d'avoir causé cet accident... mais, quel que soit le prix de la tabatière de madame, je m'engage à lui en rendre une pareille, si celle que j'ai fait tomber ne se retrouve pas!...
— Monsieur!... reprend Robertin, tout cela est fort aisé à dire... mais il y a de ces choses auxquelles on tient... que rien ne peut remplacer...
— En effet, monsieur, s'il y a un portrait sur cette boîte... je conçois... Mais elle ne peut être perdue...
— Je voulais mon boëte à prisement ! reprend l'Anglaise en jetant sur Alexis des regards furibonds.
— Madame Roustoubique, je vous en prie, relevez un peu votre robe, dit Robertin à son vis-à-vis.
— Non, non... je sens bien que je n-ai nen dans les jambes. 11 est inutile de me tourmenter, reprend la grosse dame d'un air d'humeur.
— Ah ! sacrebleu, ma grosse mère, faut pourtant en finir ! s'écrie un homme en blouse bleue, coiffé d'un bonnet de coton tricolore, et qui est assis de l'autre côté de madame Roustoubique. Je veux aussi que c'te boîte se retrouve... Nous sommes quatorze dans la voiture, je pourrais dire quinze, car vous comptez ben pour deux; enfin, c'est égal, nous sommes quatorze , il ne doit pas y avoir de voleurs dans, la société. Moi, d'abord, si l'on veut, je vas me mettre tout nu pour prouver que je n'ai pas la tabatière, et tout le monde «n fera autant.
La proposition du monsieur en blouse fait jeter les hauts cris i
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LA JOLIE FILLE DU FAUDOURG
plusieurs dames qui otaient dans le fond de la voiture, et rire quelques •eunes gens assis près d'elles. L'Anglaise, qui proiiablement ne le comprend pas bien, s'écrie :
— Yes! je voulais comme le monsieur disait... il faut faire tout Buitc!...
Robertin sourit d'un air malin, en murmurant :
— A coup sûr,., il y a des personnes qui ne craindraient pas cette épreuve... mais il en est d'autres...
— Allons, pas tant de mots, reprend l'homme en blouse', qui a l'air de prendre assez mal les plaisanteries. S'il y a queuque chose â'esbigné, les soupçons tomberont sur les gens mal mis... sur les pauvres diables... Moi, je dis qu'il faut que le conducteur tàle tout le monde!...
— En v'iîi-t-il du bruit pour une tabatière!... s'écrie à son tour l'ouvrier. Mais on a regardé sous tous les pieds, il n'y a que madame qui snstine à ne pas vouloir déranger un peu ses pattes... Faut pourtant que la boîte soit par là... D'ailleurs, je l'ai vue rouler sous elle.
— Mes pattes!... que je dérange mes pattes!... s'écrie madame Roustoubique, qui est devenue violette de colère. Monsieur, est-ce que vous croyez parler à une volaille!... vous êtes uu grossier...
— S'il y a quelque chose de grossier ici, c'est votre derrière, dont j'ai la bonté de supporter la moitié depuis que vous êtes assise... répond l'ouvrier en haussant les épaules.
Mais pendant que madame Roustoubinue se querelle avec son voisin de gauche, l'homme en blouse qui était à sa droite, relève jusqu'à mi-jambe la robe de sa voisine, et s'écrie, en ramassant une tabatière qui était cachée par deux énormes poteaux :
— La!... qu'est-ce que je disais!... v'ià l'objet retrouvé... Mais madame ne voulait pas faire voir ses jambes!... J'ai deviné la chose, moi!...
C'était en effet par coquetterie que la grosse dame ne voulait pas relever un peu le bas de sa robe; ayant plus d'une fois à la promenade entendu les plaisanteries adressées à ses jambes, madame Roustoubique aurait préféré laisser chercher inutilement la tabatière plutôt que d'exposer ses tibias à la vue des voyageurs.
L'homme en blouse passe la tabatière à M. Robertin qui la repasse à lady Crokrailove. Alors chacun peut examiner cet objet pour lequel on a fait tant de bruit; c'était une de ces boites en étain que l'on trouve dans les bouti(iues à trois sous.
— C'est pour ça qu'on a mis la voiture en révolution? murmure l'ouvrier; eh beu, merci!... elle est belle la tabatière!... on en trouve tant qu'on en veut pour quinze centimes... moi, je m'étais figuré que c'était une boite d'or, entourée de diamants!
Alexis ne peut s'empêcher de sourire en regardant la boite d'étain, mais l'Anglaise la prend avec un grand sérieux, et l'examinant avec beaucoup d'attention, semble s'assurer si, en tombant, elle n'a pas été bossuée, tandis que Robertin, satisfait qu'on ait retrouvé la tabatière, s'écrie:
— Milady a probablement ses raisons pour tenir à cette boite... elle lui vient sans doute de famille... ou c'est un souvenir donné par quelqu'un... Moi, j'en ai une en platine, doublée en or, avec le portrait du czar achevai sur le couvercle... mais le cheval pourrait être mieux... du reste, c'est une boite superbe... aussi je ne la porte jamais de peur de la perdre !
— Je avais acheté mon chose à priscment sur le... bouleverd de l'Anglaise, je voulais riipporter à London.
— Si elle rapporte beaucoup d'objets comme celui-là en Angleterre, murmure l'ouvrier eu regardant l'Iionime en blouse, ça donnera une belle idée de nos fabriques.
Pour toute réponse, le particulier coiffé en bonnet de coton passe sa main sous sa blouse, et se met en devoir de la relever en
— Je vas vous faire voir autre chose, moi!...
Le mouvement de ce monsieur fait jeter un cri d'elTroi à madame Roustoubique, qui s'écrie :
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il va nous faire voirl...
Et milady Crokmilove baisse son voile de gaze vert et détourne la tète eu murmurant :
— On se conduisait bien Indecmlly en France dans le voiture publique.
L'homme en blouse montre d'abord à la société un pantalon en coutil qui n'a rien d'indécent, et fouillant dans une des poches, il en tire une de ces petites boites en cuir qui se replient sur elles-iiiêmes, et aux(iuellcs on a donné le iioiu de btaijucs; il prend dedans une certaine (luantité de tabac à fumer, (|u'il roule dans ses doigts, et dont il forme une espèce de boulelle qu'il présente ensuite à'ia société, en disant :
— Qu'est-ce qui en use ?
Personne ne répond à la galanterie du voyageur, l'ouvrier seul lui dit:
— Merci, ^a. me donne trop soif!
— Alors, adjugé I répond l'homme en blouse, et il se fourre la boulette de tabac dans la bouche m grand ctonnemeiil de l'Anglaise, qui dit k Rubertiu :
— Comment! cette grosse personnage... il mange du tabac à fumement !
— Non, milady, il ne le mange pas , répond Robertin, il le suça
seulement, comme nous sucerions une praline...
— Est-ce que c'était bonnet
— C'est un plaisir de soldat, d'homme de ports... de maria..'. Pour mon compte, je vous déclare que je n'ai jamais essayé de chiquer....
— Chiquette?
— Chiquer. ..c'estlenomde ce que faitcet homme en ce moment...
— Ah!... il chiquette... et les marins faisaient cela?... c'était bien drôle, voilà le première fois que je entendais parler de chiquette.
Le calme était rétabli dans l'omnibus; bientôt la voitiire s« débarrassa de plusieurs voyageurs; mais chaque fois que l'on s'arrêtait, Robertin faisait des mouvements d'impatience, en murmurant :
— C'est insupportable! nous n'arriverons jamais... je suis sûr que l'on nous attend pour commencer le concert!... Thénaïs nous a annoncés, et on ne voudra rien exécuter sans que je sois là... on chantera deux de mes airs... peut-être trois... ma Mort de César en rai bémol, et mes deux dernières chansonnettes... il faut que je marque le mouvement...
Bientôt la voiture ne contient plus que Robertin et ses deux dames, Alexis et l'homme en blouse , qui est allé s'adosser à un coin du fond.
Madame Roustoubique avait de la place pour étaler sa personne, rien ne la gênait, mais elle avait conservé son air de mauvaise humeur; depuis que l'on avait fait voir ses jambes, elle ne soufflait pas mot. L'Anglaise regardait souvent le monsieur qui suçait du tabac, cela semblait l'intriguer et exciter vivement sa curiosité. Alexis était retombé dans ses réflexions, Robertin se remet à parler aux deux dames, qui ne semblent pas l'écoutée
— Le concert sera beau... très-beau... je jouais du violon autrefois... je l'ai quitté pour le cor... mais le cor me faisait mal aux lèvres... je l'ai quitté pour la basse... La basse me donnait des maux de reins, je l'ai abandonnée pour le piano. Du reste, je fais toujours ma partie sur tout ce qu'on veut., c'est commode. C'est comme pour chanter : je réunis la voix de tête à la voix de basse. Il y a des moments où l'on me croirait castrat, d'autres où je remplacerais un serpent de cathédrale. Je chante également la taille, le baryton... c'est fort rare. Si je m'étais mis au théâtre, j'aurais tenu tous les emplois.
Madame Roustoubique continue de garder le silence en regardant ses pieds, l'Anglaise n'ôte pas ses yeux de dessus le particulier qui s'est mis du tabac dans la bouche. Uobcrtm continue :
— Voilà ma fille lancée dans les beaux-arts; je m'étais toujours dit : Je ferai de Thénaïs une artiste, et je n'ai pas manqué mon coup. Elle dessine presque aussi bien que moi... pas les chevaux, par exemple... mais les moutons; elle fait des troupeaux dans le genre llamand, c'est ravissant... Elle joue du piano, elle fait danser trèsjoliment... il n'y a que les figures qu'elle embrouille toujours, mais ça regarde les danseurs... Elle est recherchée dans les plus belles réunions... il y a entre autres une de ses amies de pension... madame de Pomponney, qui voudrait toujours l'avoir chez elle!...
En entendant prononcer le nom de sa cousine, Alexis semble se réveiller, et il fait un mouvement si brusque, que lady Crokmilove en est ell'rayée. Elle s'éloigne du jeune homme en murmurant :
— Mon Dieu! qu'est-ce que ce jeune monsieur il avait donc à sauter ainsi?... si j'avais tenu mon boëte, ill'aurait encore renver.-ée!...
lîobertin, qui n'a pas remarque le mouvement d'Alexis, continue de parler.
— Comme je vous le disais, madame, cette madame de Pomponney est une ancienne camarade de pension de Thénais... C'est à elle qu'on donna presque fous les premiers prix, lors de cette distribution où je vous menai... il y a plusieurs années... et cela par suite de cabale... d'intrigues... certainement les premiers prix revenaient de droit à ma (ille... et on les a donnes à mademoiselle Hélène... aujourd'hui madame de Pomponney... Or, vous saurez que mademoiselle Hélène ne savait jxis dessiner un œil, qu'elle écriv;ùt comme un chat, et était musicienne comme mapantoulle... ce qui fait?...
— Vous en imposez, monsieur; vous insultez une persiinne que j» ne laisserai jamais outrager devant moi... vous m'en rendrez raist'-n.
C'était Alexis qui s'était levé tout à coup de sa pKico, et s'et;»iijeté sur Robertin, qu il avait saisi par le bras cl secouait fortemeiil, tout on tenant de son autre main la courroie de cuir.
Riibertin est reste saisi; il regarde .\lexis et ne i>eut4ue s'écrier: —Qu'est-ce que vous avez, monsieur? qu'est-ce qui wus prend encore?... Conducteur, retenez ce jeune homme... je crois qu'il a de> altaipies de nerfs.
— Monsieur, vous m'avez écrasé le pied, rfit madame Roustou» bique.
— Vous avez déchiré mon voile! crie J'Anglaise en r3ju$t.int son chapeau, (|ue le jeune homme avait presque emporté avec le voda de gaze.
Mais Alexis, sans s'embvtrrosser de ce que disent les deux «UoM^ coutinue à secouer lo bras do K»l»ertin, en lui diB,in« i
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LA JOUE FILLE DU FAIDOURG
— Madame de Pomponncy est ma cousine, monsieur, pourquoi TOUS iicriiietlcz-vons de tenir de méuiiants priijios sur son C(im(iteT..
— Monsieur, vous ôtes uialadc... ccrtuiueiuent vous cto« indisposé...
— Non, monsieur, c'est Hélène... c'est Lien Hélène que vous avez nommée...
^Conducteur, arrêtez-nous! nous sommes arrivés... Je veux descendre 1 crie Riibertin en se dilnittanl poiii' se di'li.irrasscr d'Alexis, ce qui lui eût été dillicile si niadanic Koustouliicpie n'était venue à sou aide; mai», en st; levant, la grosse diuue s'est appuyée sur le jeune homme, et celui-ci est sur-le-chumu forcé do reiouiber sur la lianquetto. Madauie ficiusloubiquo venait d'élever entre lui etBobertin une barrière qu'd n'y avait pas moyeu de francliir, et devant laquelle un sapeur eût hésité. Pendant ce temps, lUibertin est déjà descendu, l'Anglaise l'a suivi, et madame Roustoubiqne sort la dernière.
Alexis a un moment envie do courir après ce monsieur qui a si mal parlé des talents de sa cousine; mais la rétlexion calme sa colère, et il reste dans la voiture en se disant :
— Si l'on parlait mal de nibi devant elle, sans Joute ma cousine ne nie défendrait pas!... mais moi... Ah! jo ne pourrai jamais entendre parler d'Hélène avec indilléreiicc...
Un moment après, Alexis descendait de la citadine devant la demeure de mademoiselle Julienne.