‹ MoustacheChapitre 115 sur 281 · IX.— LE PETIT FRISON · texte numérisé non relu

IX.— LE PETIT FRISON

Le cercle était au grand complet chez mademoiselle Julienne : outre les demoiselles habituées et Uurozcl, il y avait encore un jeune homme un peu petit de taille, mais fort gentil de figure, quoique très brun de peau, ce qui, joint à la vivacité de ses yeux, lui donnait quelque chose d'Africain. Ce jeune humme, dont les manières étaient souvent lestes et même un peu libres, s'appelait Frison ; mais ces demoiselles le nommaient Zonzon, par corruption ou plutôt par familiarité.

Frison était un jeune homme de bonne famille, mais qui s'était adonné de trop bonne heure à des sociétés d'estaminet et à des demoiselles qui n'étaient pas souvent de choix; trop peu sévère sur les liaisons qu'il formait, il "avait cru montrer de l'esprit en adoptant toutes les mauvaises manières du vilain monde qu'il fréquentait.

S'apercevant parfois qu'il suivait une fausse route et que dans la bonne compagnie où sa famille l'obligeait encore à aller, il apportait malgré lui quelques-unes de ces habitudes contractées dans la mauvaise, le jeune Frison voulait de temps en temps retlevenir un jeune homme comme il faut; mais comme il est difficile de perdre entièrement des habitudes prises de bonne heure, il en résultait que Frison s'oubliait souvent, et qu'après avoir eu pendant une demisoirée un maintien décent, il se laissait aller ensuite à des manières de la Courtille ; qu'après avoir été très-sage dans ses propos, il lâchait deux ou trois expressions prises dans le vocabulaire de ces messieurs qui parlent l'argot.

Du reste, le jeune Frison était un bon enfant, toujours gai, toujours disposé à rire, mais n'ayant jamais le sou dans sa poche, quoique employé dans une maison de commerce où il gagnait quinze rents francs, et nourri chez ses parents où il n'avait rien à payer. Il trouvait moyen de n'avoir plus d'argent deux ou trois jours après avoir touché son mois.

Chez les grisettes Frison était entiètement à son aise; il y affectait qui Iquefois la tenue sévère d'un homme de cabinet, ou bien il se laissait aller à toute la désinvolture d'un habitué d'estaminet. Quand il prenait son maintien sérieia, les jeunes filles se moquaient de lui, en disant :

— Ah I voilà Zonzon qui fait le marquis.

Quand il se laissait aller à des propos trop libres, mademoiselle Julienne lui disait :

— Monsieur Frison, vous vous oubliez... Jo serai obligée de me fâcher, de vous bannir de nos veillées.

Alors Frison répondait par une plaisanterie qui faisait rire tout le Inonde, et personne ne pouvait lui tenir rancune.

En arrivant chez mademoiselle Julienne, Alexis était encore tout ému de la scène qu'il venait d'avoir dans l'omnibus. Durozel s'en aperçoit et lui demande ce qui lui est arrivé. Alexis, ne voulant pas raconter ce qui avait rapport à sa cousine, se borne à faire le récit de son aventure dans la rue.

'i'outes les demoiselles écoutaient avec attention, et semblaient prendre beaucoup d'intérêt à ce récit; Durozel examinait Alexis pendant qu'il parlait, et lorsqu'il a fini, il lui dit :

— Eh bien... après?

— Comment, après? dit Alexis, mais c'est tout!

— Bah ! laissez donc ! s'écrie le petit Frison en riant, je suis sûr que vous nous cachez le plus joli...

— Je ne vous cache rien. J'ai reconduit cette jeune personne jusqu'à sa porte, là elle m'a remercié et je l'ai quittée: que voulez-vous de plus? >

^ Le petit rendcz-vûUB de' rigueur... pour le Icnlemain, ou la permission d"alli-r la voir... pour (^'informer de sa sauté. , ce qui ligiiilie : J'irai vous f.iire la cour, vous me donnerez votre cœur, pour me récompenser de vous avoir délivrée d'un vieux satyre, et nous nous aimerons tant que nous pourrons... Hein 1 est-ce ça, n'csl-CQ pas, Duri>zel!

— C'est assez la marche ordinaire.

— Moi, messieurs, je n'ai pas pensé à tout cela... d'ailleurs ]e 1 n'avais aucune envie de revuir cette jeune fille!...

— Ah! c'est dilîérent... C'est qu'elle est laide alors?

— l.aide ou jollr, que m'importe?... Dn reste, je ne sais pas coia>| ment celle-ci était; je n'ai pa.s remarqué sa ligure.

— Vous n'avez pas regardé une jeune Ulle que vous avez reconduite, à qui vous avez donne le bras?...

— Non, monsieur... Lorsque j'ai repoussé cet homme qui la suivait, elle était dans l'ombre. C'est là (|ue je lui ai offert mon bras; en j chemin elle bais-sait la tète, et d'ailleurs, je ne eliercliais pas à la 1 regarder... Je l'ai quittée dèsqu'clle m'a clil : .Me voici chez moi; et] je vous assure qu'il me serait impossible de la reconnaître. ]

— Voilà qui est extrêmement rare à Paris.., en Angleterre oueul Allemagne je vous passerais cela ; mais en France, c'est extraordi»! nair(;. Du moins, vous savez l'adresse de cette demoiselle. J

— Nullement, j'ignore par quelles rues elle m'a mené... Quand jel l'eus (juittée, je ne savais pas où j'étais, je suis monté dans une cj-J tadinè, mais je serais bien embarrasse pour vous dire où je l'ai prise.|

— De plus fort en plus fort! Demandez à ces demoiselles si c'eg' comme cela qu'on se conduit quand on sauve leur innocence que'ipic péril... Ah! ah! ah 1... Elles seraient joliment vexées l

Et le petit Frison riait à se tenir les côtes.

— .Monsieur Frison, vous êtes un impertinent! ditmademoiselle Julienne, qui traitaitparfois lejeunehoiiHiie avecune familiarité qui donnait beaucoup à penser, ou bien alfecti.it uneextréme réserve avec lui. ,

— Comment? qu'est-te que j'ai donc dit qui vous blesse?... i

— Oh ! dit la petite Amandine, monsieur Frison juge toutes les j femmes comme les personnes qu'il a fréquentées I

— Mademoiselle, j'ai fréijuenté des marquises, des baronnes... et jusqu'à des dames de charité!.,.

— Ahl il veut dire des dames très-humaines!...

— Est-ce que vous ne l'êtes pas, mademoiselle?

— En tous cas, vous, vous n'en savez rien.

— Moi, dit Désirée la rouge, je ne trouve rien d'extraordinaiw' dans la conduite de M. Alexis. Une fois, il y avait comme ça UD homme qui m'insultait un soir... sur les bords du canal; je revenais de porter de l'ouvrage, il pleuvait, il n'y avait personne dans la rue, j'avais très-peur... Cet homme marchait tout contre moi... il me pin* çait le bras...

— 11 ne vous pinçait que ça ?

— Zonzon, si vous n'êtes pas sage, nous allons vous renvoyer !

— Quoi donc?... Qu'est-ce que j'ai dit?... Est-ce qu'on ne peut ! plus faire de questions?

— Pour en revenir, dit Désirée, j'étais toute tremblante... et j'avais si peur... que je suais à en percer ma robe !.,.

— C'était peut-être heureux pour vous ! dit Frison en ricanant.

— Pourquoi?

— Allez toujours.

— Non, pourquoi? .. Je veux savoir ce que vous avez entendu par là... Pourquoi étais-je heureuse de suer?...

Le jeune Frison est aile se jeter sur une chaise, et il rit aux larmes 1 en regardantJulienne et les autres jeunes filles qui finissent par l'imi-il ter; Désirée se met alors en colère et dit :

— C'est bien, si tout le monde rit, je ne finirai pas mon histoire... •■ D'ailleurs, on a l'air de chuchoter et de se moquer de moi, et je ne • veux pas servir de risée. Je vais m'en aller.

Mademoiselle Désirée s'était levée et cherchait déjà son panier; mais Frison court à elle, et d'un air tragi-comique la ramène à sa place, en lui disant .

— Dulce est desipere in loco.

— Qu'est-ce que cela veut dire, ça, monsieur î... Encore quelque méchanceté, je gage...

— Mademoiselle, c'est à' Horace, et cela signifie : qu'il est doux de rire avec les fous. Là-dessus reprenez votre <juvrage et ne sojua plus fâchée... La première fois que je viendrai, je vous apporterai de la pâte de guimauve.

— Ah ! oui, vous n'avez jamais le sou.

— J'en mettrai six de côté pour vous faire une galanterie. Désirée a repris son ouvrage, la paix est rétablie; cependant la

demoiselle aux cheveux rouges ne veut pas absolument dire la suite de son histoire... Alors Amandine prend la parole :

— Mesdemoiselles, je vous annonce que je vais déménager... Je ' vais aller demeurer rue Corbeau...

Frison se remet à rire, Amandine se tourne vers lui, en lui disant:

— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a encore de plaisant là-dedans, monsieur Zonzon?

— Ah 1 ah ! ah 1 rue Corbeau !... Ah ! ce nom... Pourquoi pas rua Coucou l...

LA JOUE nLLE DU FALTlOUUG.

— Je ne gais pas s'il y a une rue Coucou, raais je îai» bien qu'il ^ ; a la rue Corbeau iri [ircs. C'est une très-ljelle rue... Il y a des mai- ] fniis de bon genre. Enliii j'ai loue un fort .iol' logement... J'ai une 1 clianibre et trois cabinets... Ahl au'il fât enauveux, ce Frison, ijuand il se met à rire sur tout ce qu on dit!..,

— J'aimerais mieux quatre cabinets et pas de chambre 1 caserait plus correct! murmure Frison en se roulant sur une chaise.

Amandine hausse les t3paules cl reprend : — J'ai une fort belle chambre, et j'espère que nous pendrons la crémaillère dans mon logement. Je veux vous y donner un petit souper bien gentil, vous apporterez feulement des gâteaux, des cunlitures, des vins, des liqueurs, si vous y tenez...

— C'est cela, dit Frison, noiis apporterons tout, et elle fournira le reste.

— Oh! monsieur, s'il n'y avait que vous pour a|)porter quelque chose, on sait sur quoi l'on pourrait compter.

— Eh bien 1 mademoiselle, je veux vous prouver que vous avez tort, que vous me jugez mal... Je veux fournir le plus beau plat du dessert; stulemcnt tâchez que votre soirée ne passe pas le 8 du mois... car, sans cela, je ne promets rien.

• - Ces messieurs seront-ils assez aimables pour venir inaugurer mon logement? dit Amandine en s'adressant à Durozeletà son ami.

— Ce sera l'ouverture des cbamlires, dit Frison.

— Oui, mademoiselle, répond Durozel, Je v(jus répond.-i de moi et d'Alexis, à moins que ce jour-là il n'ait encore sauvé quelque jeune fille, et que cela ne lui aitlroublé l'esprit comme ce soir. Car, voyez... a-t-il l'air d'un héros de mélodrame... le front penché vers la terre et poussant des soupirs étouffes... Moi, je crois qu'il ne nous a pas conté toutes ses aventures...

— Oh 1 certainement, disent les jeunes filles, il nous a caché quelque chose.

— Et ces demoiselles veulent qu'on se déboutonne entièrement, dit Frison.

— Monsieur Zonzon, allez-vous recommencer? dit Julienne d'un ton aigre-doux.

— yuoiî quel mot ai-je dit? se déboutonner... C'est dans le dictionnaire, ça signifie : ouvrir son cœur, dire ce qu'on pense.

— C'est'bien, en voilà assez; vous vous cchap[ii:z trop ce soir...

— Je m'échappe... eh bien, vous n'en aurez pas le démenti, je vais m'échapper tout à fait.

En disant ces mots, le petit Frison, qui vient d'allumer un rjt de cave qui était sur une table, gagne la porte et descend l'escalier quatre à quatre.

— il m'a emporté mon ratl s'écrie Désirée en courant après le jeune homme; et elle lui crie du haut de l'escalier : — Monsieur Frison, ma bougie, ma bougie I...

— Je la dépose dans l'allée, mademoiselle, vous l'y trouverez, ça vous éclairera mieux.

— Ah! le mauvais sujet! il est bien en train de faire des bêtises ce soir, dit Amandine.

— 11 faut lui pardonner, dit Julienne, il est si enfant!

Alexis et Durozel ne tardent pas à suivre Frison. Durozel avait hâte de se trouver seul avec sou ami pour l'interroger; il espérait quelque suite à l'aventure du soir, et c'est avec un vif déplaisir qu'il entend Alexis lui conter sa rencontre du matin aux Cliamiis-Elysécs, puis sa dispute dans la citadine encore au sujet de sa cousine.

— C'est donc toujours de votre Hélène que je vous verrai vous occuper! s'écrie Durozel. Ne serez-vous jamais raisonnable!... Vous voyez bien qu'elle ne pense pas à vous... que ce M. Darligue est son amant...

— Son amant 1 murmure Alexis en serrant convulsivement le bras de Durozel. Comment, vous croyez que... ce monsieur est vraiment son amant?

— Parbleu 1 à moins dese refuser à l'évidencel... Ne les avezvous pas vus vous-même ce matin... en tête à tête aux Champs- Elysées?

—Mais quelquefois... on va se promener et on rencontre un monsieur sans avoir donné rendez-vous...

— Enfant que vous êtesl... Non, une femme ne rencontre pas par hasard l'homme qui est toujours près d'elle dans un salon, qui échange avec elle de doux regards, qui lui parle bas par moments, qui la suit sans cesse des yeux. Cet hommc-là, ce n'est jamais par hasard qu'il se trouve au spectacle où elle est, à la promenade quand elle s'y rend, au bal quand elle doit y venir. Le monde n'est pas dupe de ces petits détours que l'on prend pour cacher une intrigue de cœur, une faiblesse, une galanterie; mais les gens bien élevés feignent de ne s'apercevoir de rien, parce qu'ils sont bien aises que, dans l'occasion, on en fasse autant pour eux.

— Eh bien!... si cet homme est l'amant d'ilclênc, s'il me r.avit son amour, n'ai-je pas le droit d'aller lui porter un défi, de me battre avec lui... d'avoir sa vie, enfin, pour prix du bonheur qu'il m'a enlevé!...

— Oh! c'est celât tout de suite un duel... voilà bien les jeunes gens sortant du collège!... ils croient qu'il est indispensable do se battre pour une femme 1... que c'est le meilleur moyen do se l'aire

adorer!... Mais, d'abord, mon cher ,Ueïi-i, je v.^us ferai observer que M. Dartigue ne vous a rien cnl'-vr'^ rien ravi, par la raivjn que votre cousine ne vous a jamais donne son cœur... On ne peut pas vous ravir ce que vous n'aviez pas... Elle n'est pas fidèle .i M. de Pomnonney... en bonne conscience on ne peut jas lui en vouloir,.. Qu'elle ait pour amant Darlitfue ou un autre... qu'importe, du moment que ce n'est pas vous!...

— Qu'importe! dit-il mais je ne veux pas qu'elle en aime

d'autres... mais chez mon grand-pcre, elle me l'avait promis, «on amour...

— Oui, le soir... elle vous a dit cela parce qu'il faisait clair de lune je vous ai déjà expliqué cela.

— Enfin, pourquoi m'avez-vous dit, m'avez-vous fait espérer que vous me feriez aimer de ma cousine ?

— Eh parbleu 1 parce que je croyais que vous seriez un jeune homme comme les autres... que vous ne seriez pas insons blc aux doux regards, aux aimables manières de jeunes filles qui ont le rœnr plus sensible que votre Hélène!... Mais je tombe sur un Werther, sur un Amadisl... Ma foi, c'est jouer de malheur.

— Oh ! non, Durozel, ce ne sont pas vos grisettes oui me feront oublier Hélène ; et d'ailleurs aucune femme ne me la ferait oublier.

— Eh bien, alors aimez-la, adorei-la, devenez-en étique, fuu, imbécile!... tout ce que vous voudrez!... Après tout, je suis bien bon de me tourmenter, de m'échauller la bile pour quelqu'un qui ne m'écoute pas. Aimez votre cousine, mon ami, allez chez elle, courez lui faire votre cour, ne la quittez plus, elle vous écoutera peut-être. Bmsoir.

Et Durozel a quitté Alexis, qui rentre à sa demeure ne sachant pas s'il doit se trouver satisfait ou fâché de n'avoir plus près de lui quelqu'un qui le gronde d'aimer sa cousine.

\. — XSy AMOUH POMPADOCR.

On était alors à l'époque du carnaval. Les rues de Paris étaient tapissées de grandes afli'hes sur lesquelles on lisait en caractères monstrueux : Bal paré, bal maxqué, bal de nuit, et une foule d'autres bals qui tous promettaient une série de plaisirs. Mais Alexis passait sans s'arrêter devant toutes ces affiches, et, depuis huiljours, il n'était pas retourné chez mademoiselle Julienne et n'avait pas aperçu Durozel.

Un matin, son concierge lui monte une lettre à son adresse. L'écriture lui est inconnue. Il brise le cachet et voit des caractères imprimés, son nom seul était écrit à la main ; il lit :

a M. et madame de Poraponney prient M. Alexis Banville de leur a faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux jeudi prochain ; a on dansera. »

Et plus bas, on lit encore : o On ne sera reçu que travesti. •

Alexis relit plusieurs fois ce billet; il est tout surpris, tout joyeux. — Une invitation de bal... pour moi... adressée à moi! se dit-il en regardant la lettre. 11 y a bien : M. Alexis Uanville... Oh !... c'est bien pour moi... Hélène ne m'a donc pas tout à fait oublié, puisqu'elle m'envoie une invitation de bal... Cependant je n'étais pas retourné chez elle depuis mon arrivée à Pans... ce n'est pas trèspoli de ma part... C'est ce Durozel qui en est cause... Pinirquoi l'aije écouté, aussi?... Elle pense à moi, puisqu'elle m'invite... Si Durozel était là, il trouverait encore moyen de me prouver que celte lettre-là ne signifie rien... Oh! mais "je ne veux plus l'écouter... et j'irai au bal chez Hélène... Ob! quel bonheur! je la verrai... je danserai avec elle... je l'inviterai [wur toutes les contredanses... Oh! que je suis content !

Et Alexis se met à sauter, à danser dans sa chambre; tous ses chagrins sont oubliés, sa cousine l'aime encore; elle n'a pas d'intrigue avec M. Dartigue, c'est par- hasard qu'elle l'a rencontré aux Champs-Elysées, Durozel la calomnie, et en ce moment c'est avec lui qu'il se battrait s'il lui ré|)était de tels pronos.

Le jeune homme ne peut se lasser de relire son billet d'invitation ; il remarque alors ces mots : « On ne sera reçu que travesti. »

— Travesti!... se dit Alexis, C'est donc un bal costumé, masqué... Oh 1 tant mieux, on doit être bien plus à son aise... cela permet plus de liberté! Je me déguiserai.,. Mais quel costume metlrai-je... vv>ur être bien, pour plaire à ma cousine!.,, Ahl mon Dieu, quel c<*sium« dois-je mettre?,..

Alexis jvisse la journée entière à réfléchir au costume qti'il Hoii prendre, et le soir, en se couchant, il n'est pas encore décide. Le lendemain il se dit :

— Allons chez plusieurs costumiers; je verrai , je choisirai... je demanderai ce qui est le plus à la mode maintenant.

Le jeune homme sort, il se fait enseigner les costumiers le» plu» en roiiom ; il s'y rend, et là on étale sous ses yeux une foule de travestissements ; à chacun le costumier lui dit :

— Voilà qui est très-joli , qui va trôs-bieu , et qui se ^wrle beaucoup.

Et Alexis fmit nar se dire : — 11 paraît que V>us les ciisturaee vont bien et se portent beaucoup.

Après avoir été chez six costumier», avoir fai» étaler devant lui

LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG

plus (lu cinquante coutumes, Alexis rentru san.s t>'£tre arrêté à aucun.

Cependant, quand on a \ingt et un ans, uu'un cat bien biti et joli garçon, tous les travestisseiueul» doivent aller.

MAH lorsqu'on est Irés-nuvice, trés-anioureuï, qu'on a le pms ardent désir de plaire, on voudrait se travestir de manière à être plus beau que tous lc« autres, à éclipser tous les autres, et on finit presque toujours par mettre un costume sous lequel on est ridicule, gauche et embarrassé.

Le jour du bal approchait, et Alexis n'avait pas encore son costume; toute la journeu il nensait à des Grecs, à des Espagnols, à des Turcs; la nuit, il rêvait Arlequin, Débardeu' et Titi. Jamais jeune homme n'avait été aussi malheureux

Eour se rendre à un al, où il espérait beaucoup s'amuser.

Enfin , le jeudi est venu, et Alexis, qui, la veille, avait encore mis sur sa tète des calottes grecques, des turbans, dos casquettes , des to lues et des casques, pour voir ce qui lui eouviendrait le mieux, se rend chez un élégant costumier, et là, de l'air d'un homme désespéré, lui dit :

— Monsieur, c'est ce soir que je vais au bal, il me faut aujourd'hui un costume... Depuis huit jours j'en ai essayé cinquante, et je n'ai pas pu me décider; donnez-m'en un à votre idée... Je m'en rapporte à vous, seulement tâchez que je sois gentil. Je ne regarde pas au prix.

— Alors, mousieur, sojea traûfuilk; , et fi«»-vous à moi, rt^ pond le costumier, vous serez superbe...

vous serez très-brillant... Attendez, que je prenne votre mesure...

Oh! c'est cela... j'ai votre affaire... un costume tout neuf... Je l'avais fait faire pour un mousieur qui n'en a pas voulu, parce qu'il a craint de s'enrhumer dedans.

— Oh! moi, je ne crains pas de m'enrhumer!

— Et vous avez bien raison ; d'ailleurs, à votre âge , on a toujours assez chaud. Ce soir, monsieur, on sera chez vous à huit heures avec le costume et tout ce qu'il faut pour vous habiller complètement.

— Est-ce que vous ne me faites pas voir ce que c'est maintenant?

— Non, monsieur. D'abord, il y a quelque chose que je ferai refaire... regarnir de paillettes; d'ailleurs, je veux que vous ayez le plaisir delà surprise; fiez-vous à moi, monsieur, je vous garantis que sous mon costume vous ferez des conquêtes, "vous séduirez toutes les femmes...

— Je ne veux plaire qu'à une seule 1

— Raison de plus, monsieur! Quand on plaît à toutes, pas une ne nous échappe. A ce soir, monsieur ; vous serez content.

— N'allez pas m'oublier!

— Oh 1 monsieur, n'ayez aucune inquiétude. Je vais m' occuper de vous,

Alexis reutie cUei kà très-intrigué, in parolëd du marchaud lui

Au momeut oà Alexis croit le saisir, il lui saute la met sur sa tête après s'être débarrassé

reviennent à l'esprit : a On a eu peur de s'cnrhuuv.r dedans, o Quel peut donc être le travestisseinenl dans lequel on a peur de b'eiirhuuicr '/ Il se casse la tête pour deviner. Il lui est impossible de diner. La journée lui semble d'une longueur insupportable. Enfin, dés que le Soir est venu, il se met à sa fenêtre, quoiqu'il fasse nuit, espérant voir plus vite arriver son costume.

Sur le» huit heures et demie, le costumier paraît enfin, a-isisté d'un garçon qui porte un carton et un paquet. Alexis fait un bond do joie; il dévore des yeux le paquet qui renfemn; son costume; il veut le du-

Taire, mais le marchand l'arrête en lui disant :

— Un moment, monsieur, un moment, je vous en urie, laissezmoi vous iiabillcr, vous le verrez sur vous, cela vous plaira bien davantage... Ces costumes-la, il faut être dedans pour les juger.

— Alors, monsieur, niettez-iuoi vite dedans , répond Alexis qui se meurt d'impatience.

— Veuillez vous déshabiller, monsieur.

— Qu'est-ce qu'il faut que je garde sous le costume que je vais mettre ?

— Uien du tout , monsieur.

— Comment, rien du tout?

— Non, monsieur, il faut vous déshabiller entièrement.

— Quoi ! je ne vais pas garder de bas...

Ah! c'est que vous m'en apportez d'autres, probablement, et qui sont faits pour le Costume.

— Non, monsieur; avec ce costume-là on ne garde pas de bas; ça gênerait.

— Je vais conserver ma chemise, au moins ?

— Non, monsieur; on ne garde pas de chemise... ça lait des plis, ce serait disgracieux.

— Pas de chemise!

s'écrie Alexis en regardant avec étonnemenl le costumier.

Comment donc allezvous uie travestir !

— Vous serez con- . tent, monsieur... déshabillez-vous.

Le sang-froid imperturbable du C'jstumier, l'air impassible de sou garçon , redoublaient l'impatience d'Alexis,

qui craignait déjà d'avoir eu tort de s'en rapporter à un autre pour

le choix de son déguisement; enfin il se décide à se déshabiller. Après avoir ôlé bottes , pantalon , gilet,bis, et n'avoir gardé que

sa cheuiisc, Alexis s'arrête et dit : — Je n'en ôterai pas davantage

avant de savoir ce que c'est que votre costume.

— Comme il vous plaira, monsieur, répond le marchand, qui est allé prendre le paquet, l'ouvre , et en tire un maillot de soie couleur de chair qu'il présente à Alexis, en lui disant : Veuillez entrer làdedans, monsieur.

Alexis examine le maillot. — Qu'est-ce que c'est donc que ce travestissement-là, s'il vous plaît?...

— De grâce, monsieur, passez vos jambes là-dedans... Cela doit vous Coller comme un ganl.

Alexis entre dans le pantalon à pied, se regarde et s'écrie : ~ Mon Dieul mais ]'ai l'air d'être tout nul

mmM

sur le dos, et lui arracjaut sa perruque poudrée, de »oa masque et de son camail. (Page 28.)

LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG

— C'est bien ce qu'il faut, monsieur; meitezà présen l'autre partie liu inailJDl. .entrez vosbras... Vous voulez garder votre chemise... \ous avez torl, cela fait îles plis sur votre cuisse. . . ce n'est pas nature . . .

Nature!... Mais il me semble que je vais 6lie beaucoup trop

nature, avec votre costume...

— On ne l'est jamais trop, monsieur; d'ailleurs , rassurez- vous; vous n'ôtes pas encore babillé...

— Ah! k la bonne heure... C'est donc en sauvage que vous me déguisez?

— Non, monsieur; c'est bien plus joli, ma foi... bien plus galant... c'est en Amour.

— En Amourl...

— Oui , monsieur, mais Amour Louis XV, Amour Pompadour, si vous aimez mieux.

— Comment, est-ce que rAinour n'est pus toujours représenté de même ?

— Non, monsieur; l'Amour Louis XV a une perruque poudrée. Ohl c'est bien plus original! d'ailleurs, c'est la grande mode, on ne fait maintenant que des Vénus avec des paniers... des Grâces en chignon, du Louis XV, enfin.

— Ab! mon Uieu ! s'écrie A'exis; cjmment! je vaii être en Amour, et en Amour poudré?

Et le jeune homme pousse un gros soupir, il n'a pas l'air satisfait du choix de son costume, mais il n'y a plus à reculer, et il s'abandonne à ses deux habilleurs, en disant :

— Faites de moi ce que vous voudrez.

Le costumier lui ôte sa chemise, parce qu'il tient beaucoup à ce que son Amour ne fasse pas le plus petit pli.

Ou enferme Alexis dans un maillot de soie qui lui courre tout te coi|is ; on lui met par dessus une espèce de jupon de gaze à paillettele fixé après lui par une ceinture de roses; on lui attache des ails, un carquois; on le chaus£e de souliers roses à talons trés-baulB, .

Lo coiusier d'Alexis psisso sur une mare d'eau, et oouvte Je boua l'éliSgaut Dnrtiguo. (Page 30.)

on lui met sur la tète une perruque poudi'ée à blanc, dont le volume est énorme, et qui est coupée autour de la létc par le bandeau que le personnage devrait avoir sur les yeux; eufiii, ou lui place dans la main un arc et une flèche, et le costumier le conduit devant une glace, en lui disant :

— Regardez • vous , monsieur.

Alexis se regarde, il ne sait ce qu'il voit, il ne peut parvenir à se reconnaître, et il s'écrie :

— Mon Dieu! qu'est-ce que c'est que çal... Est-il possible que je sois affublé de la sorte ! est-ce que je n'ai pas l'air bien ridicule '?

— Ridicule 1... oh! non , monsieur ; vous êtes charuiant comme cela!... Sans compliment, vous faites un fort joli Amour.

— Vraiment... vous trouvez?... mais je n'oserai jamais entrer comme cela dans un salon rempli de monde; il me semble que je suis nu... que c'est indécent de se montrer ainsi.

— 11 n'y a rien d'indéecul dans votre costume , monsieur ; est-ce que vous n'avez pas été au théâtre? est-ce que vous n'avez pas vu des Amours à l'Opéra, dans des ballets?

— Si fuit !... mais sur un théâtre, c'est bien différent, .^1 y a l'illusion de la scène... on n'est pas à coté du spectateur... tandis que dans un salon...

— A un bal travesti, monsieur, tous les costumes de théàln^ sont admis. J'ai l'homieur de vous assurer qu'on voit maintenant beaucoup d'Amours en société... surtout des Amours Louis XV... c'est la mode. Vous verrez, monsieur, que vous recevrez des compliments

pour Votre costume, et que dcuiain vous me remereierei de vous avoir choisi celui-là.

— Allons , monsieur, puisque vous me l'assurez... je vous crois. D'ailleurs maintenant il serait trop tard pour changer d'.tvis... Mes jambes sont un peu grêles.. . regardez donc, je n'ai guère de mollets...

— Nous pouvons vous en faire avec du coton, il est encore temps...

— Oh 1 non, je ne veux rien de faux... je resterai ainsi.

— Au surplus, monsieur, l'Amour n'est pas obligé d'avoir de gros mollets; si vous représentiez un Jupiter, uu Mars, je ne dis pas; mais l'Amour est un enfant...

— Dois-je mettre du rouge avec ce costume ?

— C'est comme vous voudrez, monsieur ; dans un Kil de société on se travestit souvent sans mettre de fard. Cependant, comme vous êtes un peu pâle . du rouge et des mouches ir.^ienl mieux avec la perrui|iie... j'en ai apporte, je puis vous.en mettre.

— Oh! oui, monsieur; déguisez aussi ma ligure ; si l'on iwuvail 110 pas me reconnaître... j'aurais plus de hardiesse... Ah I si je mettais un masque.

— Oh ! non, monsieur; on ne met pas de masque dans un bal de société.

— Alors du rouge et des mouches en çrande quantité.

Le costumier couvre la ligure d'Alexis d'une épaisse couche de fard ; ensuite il y colle des mouches de toutes les formes, et quitte enfui le jeune homme, en lui disant ;

— Demain je veux venir moi-m{mc rechercher mon coutume,

LA JOUE FILLE DU FAUBOUnO.

parce que je suis sûr de recevoir vos compliments et vos reraercîments.

Alexis est seul dans sa chambre. La toilette a été fort longue à f.iire, et neuf lieuros ont sonnn (lijjuis lon^lt-nips. Le joime houiiiie, (|ui a une glace sur la tlicmiiice et une au-ilessus d'ime commode, ne cesse d'aller se regarder de l'une à l'autre, il monte sur des cliaises iiuiir mieux se voir. Le ccislumier, sur sa recouniiandation, lui a tcllirmiut mis de rouge, (jue ses joues, son menton et une partie do son nez semblent plutôt appartenir à un diable qu'à un amour.

Le pauvre garçon ne peut s'habituer à son costume; l'énorme perruque poudrée le gène beaucoup ; on la lui a attachée derrière la t<^te , de faron à ce qu'il ne peut tourner le cou sans sentir quelque chose qui le relient et le pique fortement. Il n'ose pas s'asseoir, de crainte de chiffonner son jupon de gaze; ses ailes et son carquois ballultent sur son dos quand il marche; enfin il est fort embarrassé de l'arc et de la flèche qu'il doit tenir Ix sa main.

Il y a des moments où Alexis est presque décidé à ne point aller au bal de sa cousine; mais manquer une occasion de revoir Hélène, de pouvoir danser avec elle, ce serait une maladresse, une impolitesse. En lui envoyant un billet d'invitation, n'est-ce pas lui prouver qu'on a le désir de le revoir? Il ira au bal. D'ailleurs, ce costuinicr doit savoir son état; puisqu'il fait des costumes d'Amour, c'est que probablement on en porte. Alexis peut donc sans crainte se présenter sous le travestissement qu'on lui a fait prendre.

En ce moment Alexis se rappelle Durozel, il regrette de ne pas l'avoir près de lui, il sent combien ses avis lui seraient utiles pour se présenter dans le bal; mais Durozel n'est pas là; il laut se passer de lui et faire son début en Amour dans un bal costumé. Dix heures sonnent, Alexis envoie chercher une voiture par son concierge qui fait un saut en arrière en voyant le jeune homme déguisé, et s écrie :

— Ah! cré coquin, monsieur, vous ressemblez a ma femme quand elle va se coucher... parce qu'elle a beaucoup de cheveux et qu'ils sont tout blancs... ce qui joue la perruque à s'y méprendre; et puis elle met justement un ruban comme ça noué autour de sa tète.

Alexis n'est pas enchanté de la comparaison, mais il prie son concierge de se hâter ; il est gelé sous son costume d'Amour, et quoiqu'il ait du feu chez lui, il conçoit qu'on puisse s'enrhumer en maillot. Enfin, la voiture arrive. Alexis prend son manteau sur son bras, mais il n'ose pas le mettre sur son dos, car cela abîmerait ses ailes. Il faut donc qu'il desctnde son escalier et sorte en Amour. Il se sent grelotter; il se jette dans le fiacre, et dit à son concierge de le payer; car les Amours n'ont pas de poche et par conséquent ne peuvent pas avoir d'argent sur eux.

La voiture est partie. A chaque instant Alexis sent sa timidité augmenter ; quand il se regarde, quand il voit sous sa jupe de gaze son maillot qui colle sur ses cuisses et le reste de son corps, il se seul envie de pleurer et se dit : Je n'oserai jamais entrer comme cela dans les salons de ma cousine!... Mon Dieu! que vais-je dire... que vais-je faire en arrivant?... Ce» ailes me ballottent et me gênent horriblement I avec ça qu'elles sont fort grandes... Et cet arc qu'il faut que je tienne à la main... J'ai oublié de demander si je pouvais m'appuyer dessus... Oh! non... un arc n'est pas une canne... Et cette flèche... Qu'est-ce que je ferai donc de cette flèche?... J'ai peur de blesser quelqu'un avec. . .Quel infernal costume cet homme m'a fait prendre 1 . ,. Moi, qui me promettais tant de plaisir à ce bal... je voudrais déjà en être revenu... Allons, du courage... je m'amuserai peut-être beaucoup... on ne sait pas... Ah! Dieu... je n'ai plus froid... nous approchons... je crois que je suis en sueur maintenant... C'est là... Dieu! quelle file de voitures!... il paraît qu'il y a bien du monde... Nous prenons la file... Ah ! tant mieux... j'ai encore un peu de temps devant moi... Mon Dieu! que c'est bête d'avoir peur comme ça!

La voiture entre dans la cour de l'bitel, on ouvre la portière. Il y a là des valets pour aider à descendre de voiture. Le péristyle et l'escalier sont resplendissants de lumière. Alexis va pour sauter en bas de son fiacre, lorsqu'il se rappelle son manteau qu'il allait oublier ; il se retourne, le prend, puis s'apprête à descendre; mais n'ayant pas baissé la tête autant qu'il le fallait, il accroche sa perruque au haut de la voiture. Comme elle était fortement attachée derrière sa 'Rf^ue, elle ne se détache pas, et recule seulement de quelques pouces, laissant son front beaucoup trop à découvert. Alexis s'arrête, détache sa coifl'ure, s'efforce de la remettre comme elle était , puis, s'élançant enfin sous le péristyle, il donne son manteau au vestiaire et monte l'escalier comme un criminel qui marcherait au supplice.

Le costumier n'avait point menti à Alexis en lui disant qu'on se déguisait en Amour; mais plus un déguisement est original, hardi, plus il faut de gaieté, d'enjouement, de grâce, d'aisance pour le porter. Sous le costume de l'Amour le petit Frison eût été fort bien, parce que sa vivacité, sa gentillesse, et surtout son audace, auraient animé son personnage, et fait oublier ce qu'il pouvait avoir de risqué.

Mais figurtz-vous un jeune homme timide, qui n'a pas l'habitude des bals du grand mon® , qui va dans une réunion où il ne connaît personne que la maîtresse de la maison, dont il est amoureux fou, et à laquelle il craint de déplaire; voyez-le sous un costume dans lequel il est horriblement mal à son aise ; coiffé d'une perruque qu'un malheureux accident vient de poser de travers, le front pâle, les joues

chargées de rouge et de mouches , tenant dans ses raains un arc et une flèche dont il ne sait que faire, accrochant avec ses aileg toutes les personnes qui passent près de lui, ne sachant quelle figure faire, pinçant sa bouche, gonflant son nez, baissant les yeui ou regardant d'un air effaré autour de lui. Tel est Alexis entrant dans le salon do mad:inia de Porn[ionney.

Il y avait là des costumes fort bizarres, des travestissements oi iginaux, mais qui étaient portés par des gens ayant l'habitude de se déguiser. Sous le bavolet d'une paysanne, la grande dame avait de la grâce, de l'aisance ; la jeune personne la plus timide prenait an bal la coquetterie d'une Camargo ou la vivacité d'une Espagnole ; le lUndy était supi-rbe en brigand ; l'homme raisonnalile portait fort convenablement la robe du magicien ou la toge do juge. Chacun était à son aise, quoique travesti. Un seul personnage venait d'arriver là, (|ui faisait disparate avec les autres : c'était ce pauvre Amour, ne sachant i|ue dire, que faire, ni quelle contenance tenir au milieu de cette foule (|ui l'entourait. '

Chacun s'arrêtait pour regarder Alexis. Les uns riaient, les autres cliucliotaient en le montrant au doigt; puis, comme il y a toujours dans un bal travesti de ces boute-en-train qui attaquent tout le monde, de ces mystificateurs qui cherchent à montrer de l'esprit aux dépens des autres, bientôt plusieurs personnages s'attachèrent aux pas du pauvre jeune homme i\m entendait dire à ses oreilles : — Ah! cet Amour!... d'où sort-il donc? comme il est rougeaud... — Il n'en a pas l'air plus gai... c'est un Amour malheureux... — 11 porte son arc comme un parapluie... — On dirait qu'il vient de sp uattre... sa perruque est tout de travers!

.\lexis suait, il étouflait; mais il avançait toujours dans les salons, cherchant sa cousine qu'il n'avait pas encore aperçue.

— Il n'est pas mal, ce jeune homme, dit une sultane en passant près d'Alexis; mais il a l'air bien niais pour un Amour I...

— Il aurait dû se mettre en Jeannot, ce monsieur, dit à demi voix un Titi élégant... Je crois que cela lui convenait mieux.

— Ahl mais c'est affreux... c'est horriblement indécent!... dit une vieille coquette déguisée en petite laitière, et qui affecte de détourner la tête en passant près d'Alexis. Je ne conçois pas qu'on ose se présenter dans un bal de bonne compagnie sous un tel coutume!... Ah Dieu! que je suis contente de n'avoir pas amené ma fille!...

Alexis se sent défaillir ; pour comble de malheur, il accroche avec une de ses ailes le bonnet de cette dame qui trouve son costume indécent, mais dont la mauvaise humeur vient de ce que personne encore ne l'a invitée à danser.

La vieille laitière jette les hauts cris en sentant s'envoler le petit bonnet à barbes que l'on a mis plusieurs heures à fixer sur sa perruque. Elle saisit Alexis par le bras, en s'écriant :

— Ah! monsieur! c'est indigne ce que vous faites làl... ra'enlever mon bonnet... voilà une bien mauvaise plaisanterie, et qui est digne de votre déguisement...

Alexis reste tout saisi; il regarde la vieille laitière et ne comprend rien à sa colère. Cependant on se presse, on s'arrête autour de l'Amour et de la laitière décoiffée. Un jeune homme à figure réjouie qui est déguisé en paillasse et qui s'attache aux pas d'Alexis, s'écrie : — C'est l'Amour qui a fait des siennes; il a percé le bonnet de madame de Forment, non pas avec sa flèche, mais avec son aile... L'Amour, mon cher ami, vous ne savez donc pas votre métier? Vous avez le droit d'enlever des cœurs, mais non pas des bonnets!...

Cependant un Chinois s'empare de la coiffure qui était accrochée sur le bout d'une aile de l'Amour, et il présente le bonnet à la vieille laitière qui le prend avec dcpit et s'empresse de sortir du salon pour aller se recoiffer. Alexis, échappant enfin à la foule qui l'entoure, parvient à se faufiler près de sa cousine qu'il vient de reconnaître dans une charmante Ecossaise.

Hélène était entourée d'une foule de jeunes gens qui, sous leur déguisement, s'efiorçaient d'être aimables, gais, spirituels, afin d'obtenir un sourire de la déesse du bal. Le beau Diirtigue, vêtu en brigand napolitain, semblait se partager avec Hélène les suffrages de la foule. Le costume qu'il avait choisi et qu'il portait avec beaucoup d'aisance, faisait ressortir l'élégance de sa taille, tandis que ses favoris noirs et ses moustaches bien brillantes s'accordaient parfaitement avec le chapeau retroussé et la résille du chef de bandits.

Alexis se présente devant Hélène, et, tournant dans ses mains son arc et sa flèche, balbutie :

— Bonsoir, ma cousine... je me suis empressé de me rendre à votre invitation.

La belle Ecossaise regarde cet Amour qui vient de se planter devant elle, et part d'un éclat de rire qui se prolonge assez pour l'empêcher de parler pendant quelque temps. Le pauvre Alexis était resté immobile, attendant que sa cousine eût fini de rire, et, pendant ce temps, obligé de supporter les regards moqueurs de tout ce monde qui entourait Hélène. Enfin la belle Ecossaise peut parler,

— Comment! c'est vous, mon cousin.., 0 mon Dieu! que vous êtes drôle comme cela!

— Ah!.,, vous me trouvez drôle, ma cousine?...

— Je vous assure qu'il est impossible de vous regarder sans rire... Cette perruque est mise si si'igulièrement... Ah! voilà M. de Pom-

LA JOLIE FILLE DU FAUBOWIS

ponney, il faut que je vous présente à lui... Monsieur de Pomponney, venez doue un p(U... Il ne m'ucoutc pasl je ?uis sûre qu'il cherche Bon vilain Caporal... Mais venez donc un peu, monsieur.

Lu belle Ecossaise s'adressait à un monsieur revêtu tout simplemcnl d'une robe de commissaire, et tenant à l.i main une énorme lorgnette avec laquelle il examinait les dames de fort près. 11 approche enfin d'Hélène, qui lui dit :

— Tenez, monsieur, voilà mon petit cousin dont je vous ai parlé et que je vous présente... Il s'est mis en Amour... mais il a l'air bien novice. Je vous le rcconmiandc, monsieur.

— Belle Ecossaise, le quadrille va commencer, dit un jeune postillon en présentant sa main à Hélène ; celle-ci l'accepte et s'éloigne, on disant à D irtigue :

— Diavolo, c'est avec vous la suivante.

Alexis est resté devant M. de Pomponney. L'Amour et le commissaire se regardi;nt fortallcnlivement; sous leur déguiBcnient, ils semblent rappeler leurs souvenirs et chercher dans quelle autre circonstance ils se sont déji rencontrés tous deux.

Tout à coup la mémoire r. vient à Alexis; il se rappelle cette jeune fille qu'il a protégée un soir cl soustraite aux insultantes obsessions d'un homme âgé. Cet homme qu'il a si rudement envoyé contre une borne, il vient de le reconnaître dans le mari de sa cousine. De son côté, si. de Pomponney lait une singulière grimace en regardant Alexis, et murmure : — Ahl c'est l'Amour qui est le cousin de ma femme... Ah I c'est singulier... je connais cet Amour-là... je l'ai vu .quelque part... sa figure m'a frappé...

Puis, soit qu'il l'ait reconnu, soit qu'il ne se soucie pas de causer avec lui, ai. de Pomponney vient de tourner le dos à l'Amouret s'apprête à s'éloigner, lorsqu'un monsieur déguisé en Espagnol l'arrête en s'écriant :

— Ah! monsieur de Pomponney... enchanté de vous rencontrer... Nous arrivons avec ma fille... Thenaïs est en odalisque... elle cause avec votre épouse, son amie... Votre bal est su|icrbe!... quelle foulel... on ne peut pas marcher... et des déguisements magnifiques... Moi, j'avais envie de me mettre en Cosaque... mais il m'aurait fallu un cheval... un Cosaque à pied, cela n'a pas de caractère... mais je ne pouvais pas venir à cheval... c'est dommage !... Vous êtes parfaitement bien en commissaire... on vous prendrait pour un juge de paix.

C'était Kobertin qui venait de s'emparer de M. de Pomponney, et qui, pour venir à un bal travesti, avait loué un costume espagnol sous lequel il se croyait superbe.

Il s'était fait attacher derrière la tète des cheveux qui tombaient en boucles sur sa fraise à la Hi;nri IV. Sur l'extrémité de sa perruque blonde, il avait posé une petite toque surmontée d'une longue plume dont la pomte retombait devant son œil gauche j enfin, pour dissimuler les rides de son visage, il l'avait enduit de blanc, de rouge, de bleu, et s'était mis une barbe si épaisse, qu'elle lui cachait la moitié des jnues, et qu'en parlant il était continuellement obligé d'en retenir une partie qui s'obstinait à entrer dans sa bouche...

Pour plaire à son père, Thénais avait clé obligée de prendre un costume d'odalisque, quoiqu'elle eût préféré un déguisement plus simple et sous lequel il lui eut été plus facile de se livrer à la gaieté de son caractère. Forcée d'obéir, elle avait eu soin de supprimer de son costume tout ce c|ui aurait pu la faire remarciuer, et de le rendre d'une extrême simplicité; enfin, quoiqu'elle ne fiit pas jolie, la fille du Robertin avait une physionomie vive et g lie qui plaisait généralement.

M. de Pomponney, qui n'a pas eu l'air d'écouter llobertin et semble toujours préoccupé de l'Amour, quitte l'iîspagnol en lui disant:

-~ Ahl bonsoir, monsieur... Oui, nous avons beaucoup de monde... Je vais voir si Caporal est sage... Tenez, voila un Amour que vous devriez faire danser... (;a l'amiisera et vous aussi,

M. de Pomponney s'est éclipsé, et RobtTtin se tournant vers Alexis qu'il n'avait pa, encore n marqué cl qu'il pn^ud (lour une demoiselle, probablcnuMU à cause de son jupon, va lui oflrir la main en lui disant : — Belle Vénus, si vous daignez m'acceptcr pour cavalier, je vais vous conduire fi la danse... Mes moustaches me gênent un peu, mais pour danser ça ne fait rien.

Alexis pense encore à la manière dont sa cousine l'a reçu, ù cette envie do rire que sa présence a provoquée, puis i\ la singulière circonstance qui l'a déjà fait se trouver avec M. de Pomponney: tl n'a pas fait attention ii Robertin, et celui-ci, so persuadant toujours avoir affaire à une dame, prend le bras de l'Amour, le passe sous le sien et le conduit à la danse.

N'ayant jamais été à un bal travesti, ignorant comment on doit s'y conduire, Alexis se laisse emmener par l'Espagnol qu'd no rocomuiil pas pour l'avoir iléj,\ vu on citadine, parce quon ollct, sous son déguiSkiuenl, Robertin ressemblait philôl à uni; viillc fciunio qu'à \m lionunf. Robertin, suivant sou habitiiile, pTce la f uile et p:u'vient à l'un des plus beaux quadrilles où il se place avec l'Amour, qu'il prend pour une Vénus, en criant: — Un quatrième, un vis-ù vis, quelqu'un eu face de moi et do Vénus.

Le jruno homme déguisé en paillasse n'avait pas perdu de vue Alexis, il le suivait toujours, persuadé que sa gaucherie doiincrail 'jcu à quelque scène plaisante. En voyant Robertin se placer i> un

quadrille avec l'Amour, le jeune paillasse court à un jeune homme habillé engardc-françai.se et lui <lit :

— Diimervillc, viens danser avec moi...

— Eh! tu es fou, répond le gardc-françaisé, est-ce que les hoiames dansent ensemble, maintenant!

— A un bal travesti, cela est permis.

— Oui, quand il y a un homme habillé en femme, mais nous ne sommes ni l'un ni l'autre déguisés ain.si.

— Viens toujours, je le dis qu'il s'.igit de rire, de faire des folie*... Il y a ici un jeune homme déguisé en Amour qui a l'air de sortir de son village et dont il faut un peu s'amuîer.

— Ah ! je l'ai aperçu... il a môme manqué de me crever un œil avec sa flèche... heureusement il n'a percé que mon chapeau.

— Il accroche tout le monde... il a emporté avec «on aile le tionnet de la vieille madame de Formant... il parait décidé à décoiffer toute la société. Mais, ce n'est pas tout! il j a de plus ici un grand monsieur déguisé en Espagnol. „ Ah! mon amil tu as tu quelquefois le corU^ge du bœuf gras, tu as remarqué ces touchers travestis en chevaliers... eh bien ! ce n'est rien encore auprès de noire Espagnol!... Figure-toi un corps long et grêle qui rajrpelle Don Quichotte, une barbe postiche, dont le nialhcurciii Eîpigno! mange conlinuellemenl une partie,,, le reste du costume à l'avenant; on petit manteau qui ressemble au collet d'un carrirk, une fraise qui monte jusqu'aux oreilles... un haut-de-ehausses tellement boiifTant, qu'on est obligé de s'apercevoir que ce monsieur a mis un faux derrière. Eh bien ! c'est devant tout cela que je vais te faire danser. L'Espagnol a pris l'Amour uour une femme; il l'appelle Vénus els'est empressé de la conduire a un quadrille... Refuseras-tu encore de leur faire vis-à-visï

— Non, il n'y a pas moyen de reftaser j tout ceci doit être trop curieux.

Pendant que ce colloque avait lieu, Robertin et Alexis étaient toujours en place, atlendanl qu'il leur vint un vis-à-vis. Ale^s, croyant que dans un bal travesti un homme pouvait danser avec un autre, s'était résigné à danser avec l'Espagnol, d'autant plus que sa belle cousine était du même quadrille, et que tout en dansant il pourrait la regarder.

Cependant l'orchestre a donné le signal, les danseur» sont partis; l'Espagnol et l'Amour seuls ne bougent pas faute de vis-à-vis, lorsque enfin le paillasse et le garde-française viennent se placer devant eux.

— Qu est-ce que c'est? s'écrie Robertin , j'ai un garde-française pour vis-à-vis ! ça ne peut pas aller, il me faut une dame devant moi.

— Allonsdonc! sautons, tournons, mon belEspagnol! disent les deux jeunes gens en entiunant la figure, nous ne sommes pas là pour causer.

Robertin se décide à danser tout en murmurant :

— Je sais bien qu'à un bal masqué... on peut se...

— Prenez garde, vous mangez votre fraise: crie le garde-française, tout en allant en avant.

— Ça me trouble de danser devant un homme, reprend Rùlertin je ne sais plus où j'en suis... j'oublie les figures...

— Et moi donc, dit le paillasse, en dansant devant vous, est ce que vous croyez que ça me l'ait illusion t Allons, mon jeune .Amour, echaufions-nousun peu, et prenons garde à nos ailes... nous allons encore éborgner quelqu'un... Tournons, tournons!

— Mon jeune Amour ! dit Robertin en regardant Alexis plus allenlivement; comment, est-ce que cette Vénus poudrée serait un homme?

En ce moment, Alexis, qui n'avait pas encore dit un mol à Robcr^ tin, revient vers lui d'un air colère, cl lui dit à l'oreille, d'une voii qu'on ne pouvait pas prendre pour telle d'une femme ;

— Monsieur... ces jeunes gens qui sont nos vis-à-vis nous font tourner et balancer d'une façon bien singulière... si cela est permis dans un bal masqué, je ne dirai rien... mais s'ils se moquent de nous, je ne le soufiViiai pas.

— Ah ! mon Dieu l s'écrie Robertin, c'est un homme 1 Vous iles un homme. Yeuusï

— Eh ! oui, monsieur, je suis un homme... après?

— Comment, après î mais il fallait me le dire quand je vous ai invité à danser...

— Vous ne r pondez pas à cequeje viens de vous dire, monsieur.

— C'est que c'est fort désagréable... j'ai l'air très-bèle, alors,.. Pourquoi vous laissez-vous inviter par un cavalier?.,.

— Ehl monsieur, sais-je le» usagisd'uu bal travesti?...

— On prévient, on dit : Vous êtes dans l'erreur, je suis un homme.

— Je vous demande si nos vis-à-vis .se moquent de uous... s'ds ont dessein do nous insulter?...

— Nous iusullori par exemple... quelle idéel... Mais j'ai envie de ne plus danser...

— Monsieur, nous finirons le quadrille...

— Ma foi non... jeu ai assoi... vous n'êtes p,«une d.irae, je ne danse plus... d'ailleurs, vous m'aca-ochei continuellemcnl avec vos ailes.

— Monsieur, repond Alexis en ssisissanl Robortm i«r le bras, vous resterez avec moi et vous me ferez daii^r jusqu'à la fin du quadriliu, .-inon, j'irai dire ;i ma ousiiio lic quolle manière vous narlej d'elle k'ioque vous êtes avec des daines lU ciuUiiie... cl je ooule «ju'eiie vous invile encore à venir à ses bals.

LA JOUE HLLE DU FAUBOURG

llulicrtiiicst slii|x'fail, il rentre la moitié de sa fi^'uredans sa fraise, e» se (lisant : — C'est le jeune hiniiine (|iii a renversé lu tabatière de niilady Crokmilove !... lit mui <|ui l'iavite à danser!... Qui diable aussi 1 aurait reconnu, avec sa |ieriiiiiue poudrée?

— Allons donc, AmourI lispafîiiol !... la pastourelle... Voyons donc, à notre danse, ça ne va pas du tout 1

C'était le paillasse, qui riait aux lai nios de la figure que faisait Uobertin, et ipii s'adressait ainsi à sfS vis-à-vis. Le malheureux Espagnol ne songe plus à quitter la danse, il se dévoue, et, saisiesaul l'Amour par le milieu du corps, il lâche de mettre toutes les grâces p(jssililes dans la pastourelle; taudis (pi'Alcxis, tuujoui s poursuivi par l'idée qu'on se moque de lui, conserve en dan.sant un air colère qui ajoute encore au comique de son costume.

Le quadrille unit. Hobertin, épuisé, harassé, parce que le gardefrançaise le faisait continuellement sauter et tourner, va se réfugier dans l'embrasure d'une fenêtre.

Alexis n'a pas perdu de vue sa cousine. La contredanse achevée, il s'empresse de la rejoindre, et lui dit d'une voix émue : — Ma cousine, aurai-je le plaisir de dauser avec vous la prochaine ï

— Non, mon cousin, répond Hélène en jetant un regard sur Dartigue qui vient de s'approcher d'elle, je suis engagée.

— Alors ce sera donc pour celle d'après? reprend Alexis.

— Pas davantage!... Je suis encore invitée... retenue pour toute )a nuit!...

— Comment I je ne pourrai pas danser une seule fois avec vous ?...

— 0 mon Dieul non... c'est impossible!... n'est-ce pas, Diavolo?

— De toute impossibilité ! répond Dartigue en jetant sur Alexis un regard ironique. L'Amour aura beau faire! je ne pense pas qu'il soit vainqueur ce soir; notre belle Ecossaise ne saurait d'ailleurs donner la préférence à un Amour rococo !

Alexis sent son sang s'allumer ; il jette sur le beau Napolitain un regard courroucé en murmurant :

— Un Amour rococo... Qu'entendez-vous par lu, monsieur?...

— Mon Dieu, mon cousin, reprend Hélène, monsieur fait allusion à votre costume... Vous êtes en Amour Louis XV; eh bien! cela s'appelle aussi Pompadour ou roeoco...

— Ah 1 c'est différent, ma cousine... Et vous me refusez une seule contredanse?..,

— Je vous ai dit que c'était impossible!... et puis, en vérité... j'ai peur de vos ailes... de votre flèche,.. On dit que vous avez déjà causé beaucoup de ravage ici !...

En ce moment Dartigue se penche vers la belle Ecossaise, et lui parle à l'oreille. En écoutant le brigand napolitain, madame de Pomponney laisse échapper plusieurs éclats de rire, et s'écrie :

— Oh 1 quelle idée !... ce serait charmant !... délicieux I... 11 n'y a que vous pour avoir ces pensées-lil...

— Alors c'est convenu? dit Dartigjie.

— Si cela se peut, je ne m'y oppose pas !... il y aura de quoi mourir de rire... mais il faudrait préveirtf M. de Pomponney.

— Je suis certain qu'il ne demandera pas mieux... Justement^ je l'aperçois.

M. de Pomponney venait de traverser le salon ; mais en apercevant l'Amour, il avait sur-le-champ rebroussé chemin. La vue du cousin de sa femme semblait produire sur lui un effet peu agréable; il se rappelait la rencontre dans la rue, la manière dont le jeune homme l'avait jeté sur une borne, et, quoique bien résolu à ne pas avoir l'air de connaître déjà Alexis, il conservait un violent désir de se venger de lui.

Dartigue est parvenu à rattraper le commissaire; il lui parle avec feu. La figure de M. de Pomponney se déride ; bientôt il se livre à une gaieté immodérée. Le jeune homme déguisé en paillasse et son ami le garde- française s'approchent pour ;onnaitre la cause de ces ris. Dartigue semble les mettre dans la tonfidence, et tous quatre sortent du salon en ayant l'air enchanté de ce qu'ils vier nent de projeter, tandis que, de son côté, Hélène a été parler ba> et chuchoter avec plusieurs dames qui se repassent de l'une è '/autre la confidence qu'on vient de leur faire.

Pendant que tout ceci se passait, Alexis était demeuré assis dans une petite pièce qui servait de communication à deux salons où l'on dansait. Il n'osait plus bouger; les refus de sa cousine, le ton railleur dont elle lui avait parlé, sa familiarité avec Dartigue et l'air moqueur de celui-ci, tout se réunissait pour accabler le pauvre jeune homme ; il lui semblait que ûli£^i»iït pei-sonne qui passait devant lui le regardait en ria'^* aa te montrait du doigt en parlant à l'oreille d'une autre.

Bientôt l'orc'ûesire donne le signal de la danse ; mais cette fois les danseurs, au lieu de se disséminer dans diverses pièces, se précipitent tous vers le plus grand des salons. Là, un seul quadrille est formé; le reste de la société l'entoure et se contente de regarder, comme s'il s'agissait d'un spectacle curieux.

Alexis n'a pas bougé de sa place, car il n'a plus envie de danser: ce n'est donc pas sans une vive surprise qu'il voit M. Dartigue s'approcher et lui dire : — Monsieur , U manque un vis-à-vis au quadrille qui vient de se former dans le salon... ce sera un des plus brilloats Ue k «oirée... ou vous attend.

— Je ne veux plus danser, répond sèchement Alexis.

Le brigand napolitain semble un moment déconcerté; mai» il reprend bientôt : — Madame rie Pomponney est de ce quadrille, cl elle m'a chargé de vous dire qu'elle désirait que vous en fussiez aussi.

Prononcer le nom de sa cousine, c'est le moyen de bouleverser surle-champ toutes les résolutions d'Alexis. Il se lève cl suit Dartigue en lui disant : — Mais je n'ai pas de danseuse.

— Je vais vous en trouver une, réfjond celui-ci.

Le beau Napolitain conduit Alexis dans le salon, et, s'arrètant devant un groupe de jeunes gens qui semblent cacher quelque chose, s'écrie : — Oii est la danseuse pour l'Amour?

Les jeunes gens s'écartent, et Alexis aperçoit un domino rose qui a la tète entièrement couverte par son capuchon et le visage caché par un masque, quoique tout le monde dans le salon eût la figure découverte ; mais sans faire attention à cette circonstance Alexis s'approche du domino rose, tandis que Dartigue lui dit :

— Cette demoiselle est masquée, parce qu'elle est très-timide; mais elle danse fort bien. Invitez-la.

Alexis prononce la formule ordinaire. Pour toute réponse, le domino rose lui présente une main recouverte d'un gant blanc. Le jeune homme la prend, et il est surpris de la façon singulière dont celte main serre la sienne; mais il n'en conduit pas moins sa danseuse vers le quadrille. Tout le monde s'écarte pour'ieur faire place et les laisser passer. Alexis croit remarquer que le domino rose sautille, au lieu de marcher ; il pense que cette demoiselle a une extrême envie de danser, puisqu'elle n'attend pas pour cela qu'elle soit en place.

On se pressait pour voir le quadrille, et tous les yeux étaient tournés sur Alexis et sa danseuse. Pour vis-à-vis il avait sa cousine et Dartigue ; derrière eux il aperçoit M . de Pomponney, le paillasse, le garde-française et Robcrtin; enfin toute la société semblait réunie là.

L'Amour se sent rougir, trembler; pour cacher son embarras il essaie de causer avec sa danseuse, et lui dit :

— Mademoiselle, vous aurez affaire à un cavalier assez novice; mais j'espère que vous voudrez bien être indulgente. -

Le domino rose se contente de faire un petit mouvement de tête; puis, s'emparant de l'arc et de la flèche que l'Amour tient à sa main, il les jette à terre et piétine dessus.

Alexis reste tout interdit; il ne sait que penser de l'action de sa danseuse, et son embarras augmente en entendant rire aux éclats autour de lui.

Mais la musique joue la première figure; Alexis veut prendre la main du domino rose, il ne peut y parvenir; déjà sa danseuse s'est élancée; elle saute, elle gambade, elle fait des cabrioles au milieu du quadrille. L'Amour court après elle et veut en vain la retenir, la rattraper; le domino fait des sauts extraordinaires, et, au moment où Alexis croit le saisir, il lui saute sur le dos, et lui arrachant sa perruque poudrée, la met sur sa tète après s'être débarrassé de son masque et de son camail.

Les éclats de rire sont universels; les dames se pâment, les jeunes gens se roulent; Hélène est allée se jeter sur un sofa, ne pouvant plus tenir à sa place; M. de Pomponney pousse de gros eh ! eh! ehl en se tenant le ventre; enfin Robertin se frotte les mains en disant :

— C'est impayable! c'est délicieux! c'est un tableau dont je me souviendrai... j'en ferai le croquis!

Alexis, qui est resté tout interdit en sentant sa danseuse lui grimper sur les épaules et lui enlever sa perruque, relève la tête et s'aperçoit qu'il porte sur son dos, au lieu d'une jeune demoiselle, un gros singe que l'on avait déguisé, masqué^ ganté, chaussé, et qui maintenant fait des grimaces effroyables sous la perruque de l'Amour, tandis que M. de Pomponney lui crie :

— Bravo, Caporal! bravo, décoiffe l'Amour!... arrache-lui ses ailes!... Ohl oh! oh ! qu'il est gentil en perruque. Caporal !

Le jeune homme sent qu'il a été le jouet de la société; il se rappelle maintenant toutes les circonstances qui ont précédé le quadrille; il ne doute pas que Dartigue ne soit l'auteur de la mystification qu'on vient de lui faire subir, et se débarrassant du singe en le jetant à terre, il court vers le beau Napolitain, puis, d'une voix étouffée par la colère, lui dit :

— Monsieur... c'est vous qui avez fait tout ceci... vous m'en rendrez raison!...

— Eh bien, eh bien, mon cousin, voi'S vous fâchez pour une plaisanterie! dit Hélène en se plaçant eni^e Alexis et Dartigue; mais vous avez donc l'esprit bien mal fait... Du reste, je vous avertis qut c'est moi qui ai eu l'idée de cette scène... c'est donc sur moi seule, monsieur, que doit retomber toute votre colère... Voyons, maintenant, voulez-vous encore vous venger?

Alexis reste muet; il ne sait plus ce qu'il doit faire, lorsqu'un monsieur habillé en Auvergnat, et qu'il n'avait pas encore aperçu dans le bal, lui prend le bras et l'entraîne vivement en lui disant' à l'oreille : — Venez, venez, mon ami, les rieurs ne seraient pas de votre côlé... Il faut attendre une meilleure occasion pour prendre voire revanche.

Alexis a reconnu la voix de Duiozel, et il se laisse emmener hors m': saioûs de »a cousine.

LA JOLIIO l'II.LK IJU FAUUÛURG,

id

Page 1