XV. — A MOINS D'ÈTnii UN CATON
Alexis avait descendu un étage, il allait passer lestement devant la purle de mademoiselle Aniandine, ipii , par extraordinaire, semblait leriiiéc tout à fait, lorsipie tout à coup cette porte s'ouvrit brusquement, et la petite couturière, s'élani^aiit sur le carré, barra le passage au jeune homme en s'écriaiit :
— N'allez donc pas si vite, monsieur! vous avez aussi des connaissances au quatrième.
Alexis deiiieuiç tout interdit, il s'arrête et ne sait que faire; mais mademoiselle Ai'nandine, dont le visage est en (eu, dont les yeux sont animés par le dépit et la jalousie, ne lui laisse guère le temps de parler , et s'écrie :
— Ah 1 on croit que je reçois des visites de messieurs, et c'est chez la petite chipie de là-littut que l'on va... Moi, tout à l'heure je descends pour aller chez ma mercière; il me fallait du lit d'iicosse. Ordiiiairelueiit je fais ma provision rue Saint-Uenis, mais étant pressée, je me dis : J'en prendrai une bobine ici près. C'est bien, me voilà descendue... J'allais sortir, mais le portier balayait sa cour, et je m'aperçois qu'il me regarde en riant : il faut tout de suite que je sache pourquoi; je m'approche de M. Leveau et je lui dis : Pourquoi donc me regardez-vous en souriant, monsieur Leveau?
est-ce parce que j'ai donné une soirée hier? Mais il nie semble que l'un s'est comporté honnêtement, et à minuit et demi tout le monde était parti. Cet imbécile de Leveau continue de balayer en secouant la tète d'un air goguenard, puis il marronne entre ses dents :
— Mamzelle sait bien que ce n'est pas ça qui donne du joyeux à ma physionomie : je me disais seulement : Puisqu'elle sort et que le jeune homme est resté, c'est que le jeune homme garde sa chambie probablement. — Le jeune hoiniuel m'écriai-je en saisissant le balai du portier. Qu'estce à dire, monsieur Leveau î De quel individu parlez-vous? Je vous ordonne de vous expliquer. — Je parle, me dit-il,
du jeune monsieur qui est monté chez vous il y a un bon quart a'heure, et que j'ai reconnu pour un de ceux que vous avez reçus hier au soir. Comme personne n'était venu chez moi ce matin, î'ai dit à Leveau : — Ou vous avez la berlue, ou ce jeune homme s'est moqué de vous; mais je saurai la fin de l'histoire. Soudain une idée me frappa, je me rappelai toutes vos questions d'hier au sujet de ma voisine... que vous trouvez si jolie... quoiqu'elle ne le soit pas du tout... car elle n'est pas jolie... la voisine du cinquième!...
— iMademoiselle, ne parlez pas si haut, de grâce! dit Alexis en regardant en l'air.
— Je veux parler haut, moi, monsieur, dit Aniandine en élevant encore la voix ; je veux crier même, j'en suis bien la maîtresse ; je paye mon terme, on n'a rien à me dire... le carré est à moi... la moitié, au moins... et je suis sur mon terrain... Pour en revenir à la
'petite chipie...
— Oh ! mademoiselle, c'est fort mal ce que vous faites là|! si vous voulez me parler, entrons chez vous, il me semble que cela vaudra mieux.
C'était jiibteuient là que mademoiselle Ainaiidine voulait en venir; mais elle n'osait pas en taire la proposition, et pour décider Alexii à prendre ce parti, elle crie eucor« plus i^ :
Alexis! tu vienJras àe:nain de bonuo heure. (Paj;e 42)
— Oui, monsieur, la petite cliipie! je ne suis pas la seule qui lui donne ce num-lJ...
Alexis n'en écoute pas plus, il entre précipitamment chez la jeune couturière, et ne s'arrête que dans la troisième pièce, d'où il espère qu'on n'entendra pas mademoiselle Aniandine; celle-ci se hâte de k: suivre; mais ce qui peut paraître plus singulier, c'eslqu'eile referme sur elle la porte de son carré.
Revenue près d'Alexis, mademoiselle Amandine ne crie plus, elle change de ton ; c'est d'un air ému, d'une voix dans laquelle il y a des larmes, qu'elle reprend son discours :
— Je me suis doutée que, sans venir chez moi, vous étiez monté chez... cette demoiselle de là-haut. Alors, au lieu d'aller chercher du (il d'Ecosse, j'ai bien vite remonté chez moi, je me suis tenue ea embuscade derrière ma porte, dans laquelle, d'ailleurs, j'ai pratiqué deux trous pour voir sur le carré... c'est quelquefois commode, quand
' on ne vent pas ouvrir. J'attendais depuis longtemps, quand j'ai vu I monter un homme... ce vilain homme si mal mis, qui est déjà venu I l'autre fois, et qui m'avait lait peur. Je me suis dit : Si .M. Alexis est I chez... cette demoiselle, nous allons voir ce que cela va devenir. En ciïet, vous y étiez, et vous avez cédé la place au nouveau venu... c'est très-complaisant de votre part. Vous voyez, monsieur, que je ne vous avais pas trompé en vous disant que ma voisine recevait des hommes, et quels hommes!... Vous avez pu ta juger; mais il est vrai que vous y allez aussi, et cela fait compensation.
'' — Eh bien! mademoiselle, dit Alexis qui a repris tout son sang-froid depuis qu'il ne craint plus qu'on entende Aiuandine. Quand je serais allé chez votre voisine... quel mal y a-t-il, et ne suis-je pas mon maître?
— Quel mal , monsieur?
mais d'abord, c'est tort vilain d'avoir dit au portier que vous veniez chez moi, tandis que vous n'y veniez pas... ça lait croire des choses qui ne sont pas.
— Mademoiselle, je n'ai pas parlé de vous, pas prononcé votre nom chez le portier ; c'est lui qui, en me voyant, s'est écrié : Ah ! je sais ou monsieur va!... Alors je n'ai rien répondu et je suis monté.
— Quel imbécile que ce Leveau I mais c'est égal, monsieur, c'est très-mal; car enfin, si je ne vous avais pas arrêté au passage sur le carré, vous ne seriez pas entré chez moi...
est-ce vrai?
— Mais... oui, mademoiselle.
— Et vous osez en convenir !
ah! c'est affreux!... vous conduire ainsi.,, me tromper de la sorte!... Savez- vous, mun-
sieur, que votre procédé est bien vilain?
— Comment, mademoiselle?... je ne comprends pas d'cù vient votre courroux, et en quoi j'ai mérité vos reproches...
— Vous ne comprenez pas!... voilà qui est joli! c'est-à-dire que vous leigiiez de ne pas comprendre... faire la cour aune femme, se faire aimer d'elle, lui faire croire qu'on l'adore, et puis ensuite passer devant sa porte sans entrer, et cela pour aller sans doute en conter à sa voisine... C'est indigne!... et voilà pourtant comme vous vous cunduisoz avec moi !
Alexis ouvr.e ses grands yeux et fixe sur Amandine des regards étonnés en murmurant :
— Quoi, mademoiselle, je vous ai fait la cour... moi!...
— Si vous m'avez (ait la cuurl... ah ! j'aime beaucoup celte demande! Eli! hier, monsieur, hier au soir, vous n'avez pas fait autre chose... D'abord, depuis quelque temps, chez Julienne, c'était toujours à moi que vous parliez de préférence, et toutes ces demoiselles l'ont remarque. Mais hier n'étes-vous pas resté sans cesse à coté de moi... me parlant bas, me regardant toujours? . cela sautait aux yeux de tout le monde...
— Mais, mademoiselle...
LA JOLIE FILLE DU FAUROURO
— Et pour dan?er, n'est-ce pas moi c]uc vous aver choisie ?...
— Ali I luaJeiiiuitclle, c'est-ii-dirc ijut; c'est vous...
— Et pour valser, vous ne m'avez pas (juittée... et vous me serriez contre votre cœur... Je ne vous disais rien, parce que ça me faisait plai:-ir... mais je rougissais... j'étais cerise... toutes ces demoiselles me l'ont dit... Enfin, au souper, vous étiez encore contre moi, vos genoux touchaient les miens...
— Mademoiselle, je me reculais toujours, et c'est vous...
— Monsieur, te n'est pas lieau do tromper une femme à ce pointlà... avec votre air candide, il faut que vous sojez déjà bien perfide!... 11 est impossible d« clierclierà se faire aimer mieux que vous ne l'avez faithier, et lorsque je me laisse séduire par une conduite aussi tendre, lorsque je me sens entraînée vers vous... quand... quand je vous aime enfin, vous voulez nier que vous m'avez fait la cour... Ah! monhieur Alexis, je n'aurais jamais cru cela de vous!
A la fin de son discours, la jeune couturiôrc laisse échapper deux ruisseaux de larmes qui avalent attendu le dernier mot pour se faire jour, et ijui sont accomiiagiiés de violents soupirs , de mouvements nerveux, de Ireinblements, do géniisseiiit nts , eritin de tout ce qui est susceptible d'attendrir h; cœur le plus endurci.
Alexis n'avait jamais assisté à un tel spectacle; la vue d'uili'jeiiiie fille qui pleure, qui se désole paieo qu il ne veut pas l'aimer, produit sur ses sens un elfet inconnu. 11 so Sent ému, agité, d'autant plus que mademoiselle Aniandiiie avait le talent de plqurcr sans (aire la grimace, qu'au contraire elle paraissait encore plus jolie , que sous ses larmes ses yeux jetaient un fou bien éloquent, et que, dans ses mouvements nerveux, elle avait jeté de côté son fichu tldctalt plusieurs agrafes do sa robe.
Cependant Alexis restait troublé, tieiiiblant, près de la jeune fille; il ne savait comment la consoler, lorsque , tout à cou|i, Âmaiuliiie pousse un cri de désespoir, en s'éeriant :
— Ah ! c'est fini ! je veux mourir !
Et vous crojez peutêtre qu'elle va ouvrir
ea fenêtre; mais non, c'est dans la petite pièce noire du fond, dans l'espèce de cabinet qui ne contient quesoii lit, que mademoiselle Amandiue est allée se précipiter.
Alexis, efirayc par le ton avec leipul la jeune fille vient de parler et ne sachant pas ce que contient la chambre noire dans laquelle elle vient de disparaître, court après lacoulunère, (juil croit eu train du se percer le cœuravec quelque lame de lootcau, et n'est pas peu surpris de ne rencontrer sous sa main ([u'un ht sur lecpiel il trehuJie parce qu'il ne voit pas clair.
Je ne vous dirai pas positivement ce qui se passa dans le cabinet < t de quelle façou le jeune homme s'y prit pour calmer le désespoir de mademoisille Amandine, mais la séance lut longue; quand on ne voit pas clair, on doit mettre plus de temps pour s'expliquer ; et lorsque enfin on sortit du cabinet, les rùles eiaieiit changes. Amandine ne pleurait plus, elte était tendre, aiiiourousc, le bonheur brillait dans ses yeux; Alexis, au contraire, semblait tout r.iuiil.mt, tout chagru), tit de gio* soupirs s'ecUappaienl à chaque instant do » pvklt'uie.
— Eh bien! monsieur, dit Amandine, voyons... est-c*que voij» allez vous d';ioler à prc-cnl... puio<iue je vuus dis qw je vous pardonne... nue je vous aiino... t<jujourg... que je vous aime bien plus encore... ôtes-vous satisfait?
— Oh non ! dit Alexis en se laissant aller sur une chaise et passant sa main sur son front. Je suis désolé... oui, je suis très-fàché de ce que j'ai fait !
— Par exemple! voilà qui ne s'est jamais vu! Gemment, monsieur, il faut encore que ce soit moi qui vous console ! dit Amandine en passant son bras autour du cou d'Alexis... Mais, encore une fois, puisque je te pardonne...
— Et moi, je ne me pardonne pas... car vous croirez que je vous aime, et vous aurez tort!
— J'aurai tort! j'aurai tort! s'écrie Amandine en tortillant une main d'Alexis. Qui dyne aimez-vous, monsieur? nommez-moi ma
rivale, que je la tue... Oh ! si j'ai bien deviné .. c'est mademoiselle Marguerite, sans doute... alors je mets le feu chez elle, je la rôtis... je brijlerai peut-être ensuite, çu m'est égal.
Alexis s'aperçoit qu'd a été imprudent, maladroit; que, dans sa situation, mentir est au moins une obligation ; tâchant de réparer sa faute, il s'efforce de sourire , et presse la main d'Amandine en lui disant :
— Pardonnez-moi! je ne savais pas ce que je disais... c'est le bonheur... le plaisir qui me troublent la léte...
— Ah! à la bonne heure... vous vonà plus gentil.. .Vûusm'aimez bien, n'est-ce pas?
— Oui... oui... c'tît Convenu!
— Comment, convenu?
— Je veux dire que ' est une chose que vi-'us savez.
— Vous m'aimerez toujours...
— Oh! tant que vous voudrez...
— Mais je veux que ce Soit toujours, moi.
— Oui, mademoiselle...
— (Àimment, mademoiselle! on dit : Oui, ma bonne aime.
— Eh bien... ma bonne .amie.
— Et vous u'eu aimerez pas d autre?
— C'est Durotel qui en est cause!...
— De quoi?... que me parlez-vous de M. Durozel, quand je vous défends de faire la cour à d'autres femmes?
— Ah oui... je me trompais... je ne lui ferai pas la cour...
— Jo ne lui ferai pas... à qui pensez-vous en ce moment î
— Mais jo no sais pas! je répèle ce que vous me dites.
— Jo vous défends surtout d'aller ici dessus... ohei mademoiselle Margunito; vousme le promettez... Eli bien! vous ne ropondei [vis?...
— Mais il est .assez inutile que je vous promotte cela; puis<]iio cotte demoiselle ne veut recevoir personne... à quoi me stivirait d'> aller?
— Mais il me semble pourtant qu'elle vous a reçu aujouril'hni, et vous y êtes reste assez longtemps même, et sans l'homnie dognenillo, vous y seriez peul-étro encore.,, tjue faisiez-vous donc chez elle? voyons, mauvais monstn-, répondez.
— Mais... rien... je causais...
— Ah 1 vous causiez... voyez-vous celle iielile sucrée, qui dit qu'elle ne va pas dans le monde, iwirce qu'elle ne veut voir peN
, souuc, U paraît que c« ue suut que »cii voismco qu'«U« u< veut pai .
EntiTï, monsieur, entrez-., dit Miirguerilij d'iino voix l'miic (Pftgc 39.)
LA JOLIK FILLE DU FAUBOURG
frtir... Eb bien, monsieur Alexis, où allez- vous donc 7 pourquoi |)r<M.(Z-v(iiis vutii: rhupeau?
— Piiire que je vais m'en aller...
— n.'jà?
— M. lis 11 ya longli'mps que ic suis ici.
— Alil le temps vous a paru lolli; !
— Non... mais... j'ai des coiiisesà faire.
— Vous seriez moins pressé, peul-étre, si vous étifcl au-dessus...
— Ah! inadeinoiselle!...
— Lh bien, j'ai tiirl...jeno veux plus vous parler de la voisine, je vous le proniels. Mai* vous rcviiiidrez bientôt me voir, n'est-cu ousT
— Oui., bientôt; ailieu, madeiuuiselle!
— Encore niadenioisellel vous ne voulez donc pas vous corriger T...
— Adieu... ma bonne amie.
— Ah! c'est bien heureux... Est-ce que vous allez partir comme cela?... Voyons, embrassez-moi dtnic... XIdii Dieu! il faut que je lui dise tout!
Alexis embrasse Amandine, puis il gagne la porte de sortie; mais la jeune couturière le suit ; elle est en même temps que lui sur le carre, et là elle lui dit, eu élevant la voix :
— Adieu, mon bon ami, embrasse-moi donc encore!...
— Mais prenez garde, vous allez vous compromettre, répond Alexis & voix basse.
— Qii'e.st-ce que cela vous fait? si ça m'est égal de me compromettre! crie Amandine. Eh bien! Vdus ne voulez pas m'embrasser?
Le jeune homme, pressé de mettre fin à cette conver-atiun, se décide à embrasser sa nouvelle conquête, comme quelqu'un qui se hâte de se débarrasser d'une corvée, puis, courant a l'escalier, il le descend quatre à quatre, et sans s'arrêter.
Mais Amandine s'est penchée sur la rampe, et elle lui crie, lorsqu'il est en bas.
— Alexis 1 tu viendras demain de bonne heure... entends-tu ?...
Le jeune homme se met à courir sans lui répondre, et mademoiselle Amandine, après avoir jeté un re^'ard de triomphe sur le cinquième êlage, rentre chez elle en se disant : Si la voisine est chez elle, à moins d'être sourde, elle doit m'avoir entendue.
Puis la couturière tire sa porte sur elle, de minière à faire trembler toute la maison.