‹ MoustacheChapitre 117 sur 281 · XIII. — SOmÉE CUEZ AMANWNE. — LA JOLIE FILLE DU P.VLTIOCRS · texte numérisé non relu

XIII. — SOmÉE CUEZ AMANWNE. — LA JOLIE FILLE DU P.VLTIOCRS

L'appartement de mademniselle Aroandine cuinmeiiçait par une petite pièce de cinq pi- ds carrés, dans laquelle il n'y avait pas de fenêtre, mais que l'on était libre de prendre pour une chambre.

Dans cette pièce on voyait ilans un coin deux fournetux de terre ; au mur était fixée une planche chargée d'assiettes, tasses, casseioles de fer-blanc et autres ustensiles de ménage. Dans un coin était une petite fuiilaine en tôle, que Frison prélendit reconnaître pour un da ces meubles dans lesquels on vous envoie du cidre à domicile; enfin, dans un autre coin, il y avait une trentaine de bûches fort cuurles et rangées avec ordre, et sur la pyramide de bûches un panier de» venu tout noir, et qui servait à mettre du charbon.

La clef était sur la porte de cette pièce, où brûlait une veilleuse posée sur la fontaine.

— Messieurs, dit Frison, ceci vous représente la cuisine... elle ne me semble pas très-chaude... mais ne jugeons pas sur les apparences; on nous nicnuge peut-êlre des surprises... Je ne vois ni chaises ni patères... le vestiaire est sans doute plus loin... Avançons... Ohl j'entends déjà rire ces demoiselles : ça commence bien... Est-ce qu'elles auraient aperçu Grandinet?

On passe dans une autre pièce, qui était de la même longueur que la première, mais un peu plus étroite. Là il y avait une taule et un portc-manleau. Sur la table il n'y avait rien, mais dessous on avait dépo é des chaussures, de petits sabois à talons, de gros souliers, et tout ce bagage que les grisettes mettent par-dessus leur chaussure lorsqu'elles veulent la ménager.

— Ceci pourrait s'appeler un couloir, dit Frison ; mais midemoiselle Amandine a eu le talent d'en faire un vestiaire. Cependant, jusqu'ici je n'aperçois pas de croisée... point d'œil-de-bœuf... pas un pauvre petit jour de souffrance !... C'est peut-être pour payer moins de contributions. Voyons , messieurs, que ceux qui ont quelque chose à ôter le déposent dans le vestiaire. Moi, je mets moiii paletot au porte-manteau... Quant à mon pâté... je ne veux pas lej laisser ici... il serait trop exposé... Allons, Grandinet, ôte tes socques,] mets-les sous cette table, où il y a déjà un assortiment de chaussures.

— Non... non... ce n'est pas la peine... ils ne me gênent pas... répond le petit monsieur, en faisant sortir de dessous son gilet un] jabot qui jusqu'alors était resté caché.

— Qu'est-ce à dire , Grandinet! je vous mène dans une réunion j de dames... de demoiselles... et vous voulez garder vos socques' dans l'appartement... Mon cher ami , cela ne se fait pas... on croirait que Vous n'avez jamais été en société.

— Mais nous avons le temps... je les ôterai plus tard...

— Ah I ah ! ah !.., je comprends pourquoi il veut les garder., moi qui n'y singeais pas...L veut, pour son entrée, tromper ces de-J moisclles de deux pouces au moins... Ah! ah! monsieur Grandinet, ceci n'est pas délicat!

Les demoiselles ont entendu les éclats de rire de Frison, elle ouvrent la porte de la chambre où elles sont réunies, et Amandin^ vient recevoir ces messieurs.

— Entrez, messieurs, pourquoi donc restez-vous là?. ..Bonsoir, monJ sieur Alexis. Ah! vous êtes bien aimable d'être venu avant M. Durozel.

— Mesdemoiselles, dit Frison, en poussant le petit monsieur devan lui, je vous présente mon ami Grandinet, qui n'a pas voulu ôter sa socques afin de vous donner dans l'œil... A part cette obstinatioil c'est un garçon charmant, et qui nous fera dan,-er; il est musicieij jusque dans la racine des cheveux, et il a apporté ses instruments, i

Les jeunes mies chuchotent entre elles, tn tà:liant d'étouffer Aei éclats moqueurs provoqués par l'apparition de ce monsieur, qui leu lait un profond salut , et laisse échaiiper un rire aigre et saccadé i chaque plaisan'.erie que Frison se permet sur son compte.

— Comiueal trouvez-vous mon logement, messieurs? dit AmaO'^ dine; n'est-ce pas qu'il est très-bien distribué?

— Oui, dit Frison, charmante distr.bution... tout en enfilade| mais je ne vois pas la chambre à coucher ?

— C'est là au fond... la quatrième pièce... II n'y a pas de croiséel mais c'est plus sain pour dormir.

— - C'est-à-dire que c'est un cabinet.

— C'est une chambre noire, monsieurr

— Très-l'ieu; ce sera une lauierne magique, si vous voulez.

— Qu'est-ce que vous 'eiiezdo.ic la, uioii>ieu. Fripon? dit maderaoij selle Désirée, en cheicLaui à vou: sous le papier qui euvcloiipe le pâté

LA JOI.ll'. KILLK J)U FAUriOI'nO

— Oh 1 ceci, mesd(!moi8cllcs... c'est pour le banquet... On a paru douter de ma galatiterii;... j'ai vdiiIu prouvnr rpie je n'étai- point iniijourt- sans le sou... comme on a l'air de le iroiic.. Ceci est un pâte... donl vous n'avez jamais vu le p;ireil... et tW. plui, voiei deux bouteilles de vin caihe.é.. cire jaune, rien «pie ça.

— Oli ! mais c'est superbi;! M Frison s'est mis en frais.

— list-ce du muscat'/ demande Désirée en regardant la bouteille; c'est que j'ailoie le muscat.

— C'e^t hieu luirux, ma fui t Nfesdemoisclles, y en a-t-il une parmi vous qui coMnais^e le vin de Constance... vin rare, vni oélieieui!, et le plus cher du lous les vins des quatre parties du monde?...

— Non... tiiin...

— lit toi , Grandinet, en as-tu jamais bu, avec tes socques ou

Sanssorqiius?

— tih 1 eSi 1 eh!... jamais, jamais.

— Kl vous, monsieur Alexis?

— Ni moi.

— Ainsi, personne ici ne le connaît. Tant mieux... vous en boirez ce soir. Je voudrais mettre tout cela en lieu de sûreté.

— Tenez, là. sur ma eouimiulr.

— Soit... mais surtout que (lersonnc ne s'avise de toucher à mon pâté!...

Pendant que Frison pose avec beaucoup de précaution son pâté sur une commode, et que Giandinet sort de dessous son liahit un pi lit accordéon et un llugeolel, qu'il va mettre sur la ehemmee, AliXis court se placer sur une chaise qui est vai-ante prés d'Aioandiue, avec laquelle il lirùle du causer. La jeune iille , tlattee de l'<nipresemeiit avec lequel Alexis est venu s asseoir près d'elle, et en attribuant la eau?e à sii gentillesse, se persuade déjà que c'est à elle que le jeune homme donne en secret la préférence. Aussi un tenilre regard, un doux sourire, et un petit soufiir qu'on semble vouloir reteuii-, accueillent ils les premières paroles d'Alexis, tandis que les autres jeunes filles, qui voient tout, qui (d)serveiit tout, se lancent des ngaids, se poussent du coude et se moiitreiil Amandiiie.

- Mesdemoiselles, qu'est-ce que vous faisiez quand nous sommes arrivés? demande Frison.

— Mais rien... nous vous attendions.

— En ce cas, je propose de passer à d'autres divertissements.,. Le colm-maillard assis, par exein|ile; c'est un jeu dont je raffole, parce que j'en ai étudié toutes les eoinhiiiaisons.

— Un moulent! ,M. Duro/.el n'ist pas encore arrivé; rtous pouvons bien causer un peu, dit Aui.uuiine en regardant Alexis.

- C'est ça, dit tout bas Désirée à Eiigmie, parce qu'Amandine a accaparé M. Alexis, elle ne va plus vouloir faire autre chose que cancer.

— Frison a raison, il faut faire quelipie chose, dit Julienne; d'ai leurs, jouer ou danser n'empêche pas de parler... Puisque monsieur est musicien, et qu'il a eu la bonté d'apporter ses instruments, si BOUS corainencions par danser, pour nous mettre en train?

— Oui, dansons! s'écrient toutes les jeunes filles...

— Allons, Grandinet, mon ami, dit Frison, c'est ici que tu vas Iriller et montrer tes talents à ces demoiselles... prends ion accordéon... En joues-tu avec les socques ou sans socques?

— Eli 1 ehl eh ! vous allez voir ça...

— Mais, avant de commencer la danse, s'écrie Frison, je dois une réparaliun publique à ces demoiselles...

— Quoi donc... qu'est-ce que c'est?

— C'est qu'eu venant ici j ai trouvé M. Alexis en faction sur l'escalier, d'où j'ai eu toutes les peines du monde à le tirer, et que... je l'avoue en rougissant, je croyais qu'il attendait là une de vous ipii n'elait pas encore arrivée. Puisque vous êtes toutes ici, je m'étais trompé... c'est qu'il en attendait une autre!...

Ce n'est pas sans intention que le jeune Frison vient de dire cela; B'apercevant de la préférence que toutes ces demoiselles accordent à Alexis, et du petit manège qu'elles emploient pour faire sa conquête, il veut tâcher de semer l'iiiquiétude et la discorde entre elles et lui. Ses paroles produisent l'ellul qu'il espérait. Amandine se pince les lèvres avec depit, Désirée a l'air vexé, Julienne elle-même semble piquée. On dit à Alexis :

— Comment... vous attendiez quelqu'un dans l'escalier?

— Vous connaissez nue personne dans la maison? fJêJ — Qui donc alteiuliez-vous sur l'escalier?

Alexis, un moment troublé par toutes les questions de ces denioitelles, prend enfin son parti et répond : I — En etret, mesdemoiselles, en venant ici... dans votre escalier... j'ai rencontré une personne... que je pensais ne jamais revoir. Je vous ai conté l'aventure qui m'arriva cet hiver, un soir, dans la nie... Celte jeune Iille, qui était poursuivie par un vieux monsieur...

— Ah ! oui, s'écrie Amaiidine, et que vous avez si galauiiuent protégée et reconduite chez elle.,.

— El que vous n'aviez pas même regardée, dit Désirée.

— C'est vrai, inadeinoi.^elle. Eli bien 1 c'est elle que j'ai rencontrée ce soir dans l'escalier de eetle maison.

— Et comiiieul donc l'avez-vous reconnue, deiijande Julienne, puisque vAis l'avie/. i\ conduite chez elle sans la rej,'arderî

r- L'obsêvvaliou est captieuse J dit Frison, ùraudiuet, fais-uou»

le pl.iinir de te taire un peu... Tu joueris l <ut h l'heure... Vi «"iipr tes socipies.

— M.Hs aussi, répiind Aleil», M n'n»l pis m>l ■|in ii re demoiselle... Cesi elle qui n'a dit Itou» .ir u pri- .le e .

— Ahl je (Çige que c'e«t la petite eh ji.e qui d- ' ri'prend Aumii Ime M'iin air mu (iieur; 'I p-nali .|ii'>: comme vous, elle av.iU^gtrde la jii rso'ine qui lu ^

— Et les tittit-i de con lihi-raleiir eincnl re?le- • n ir.i n i. i pravés au (oud de son cœur! ^f'écr'e Désirée en dedamnil com n elle )o lail le iiiéludr.nne.

— .Mesdiiiioiselles, dit Alexis d'un ton Un p€u pipjé . ie ne voi» p.TS ce qu'il y a ■l'extiaoriliiiiire à ce qu'on salii.- que qu'un., qiie l'on reCunuail... Cette )e me per-unih; a -an- doute altidi'' irop .fi uportaiiie au service qu^ je bu ai reiiilu, mais la recoiinii-wnce ne me SI inble jamais ridieule I

— Mon Dieu, nionsicur, s'écrie Aman Une, il ne faut pa» vous fâcher de ce i|iie nuui Jisons... Nous n'avons pas l'iateotion d'uisulter voire belle iiic inniie !...

— Je ne me fâche pas, mademoiselle.

— Mais si, vous prenez feu tout de fiiiie... il parait que tou» portez l)i,'auco-jp d'iiiteiét ant per-oiincs que vous trouve! 'Uns le» rues... Une jeune filli; poursuivie par un huuinie... le «oir . dans iio quartier désert., c'est si roin inesqu.- !.,. Il laudra que je sorte M;ule, le soir, moi, pour voir si l'on in'insullei'a.

— Ç i lie peut pas vous uaiiquer. dit Frison en riant. Ah çà, pui»' que maintenant.. Grandinet, ne louchez pas à votre in.<iruineiii!... poisiiiie ,M. Alexis a vu enfin le visage de cette demoiselle, je demande si elle est jolie.

— Charmante! s'écrie Alexis avec un enlhotJsiasme qu'il ne Cherche point à dissimuler, et qui augmenle la contrariété de ces demoiselle?.

— Oh! [lar exemple, monsieur, vous n'êtes pas difflcilel s'écrie Artiandine en roiigis.<ant de dépit. Qu'est-ce qu'elle a donc de charmant, cette demoiselle?... un nez... des yeui... une bouche comme tout le monde.

— S'il lui manquait une de ces choses-là, dit Frison, il me semble que cela ne l'embi Huait pas non plus.

— Mais je veux dire qu'elle n'a rien... d'extraordinaire...

— Si elfe avait un nez ou une bouche extraordinaire , reprend Frison, ça pourrait encore ne pas lui aller.

— Ah ! monsieur Z unzon, vous êtes insupportable ce soir. Au reste, Julienne a vu ma voisine... l'autre fois comme nous rentrions. Te rapiielles-lu, je t'ai dit : «Tiens, voilà la chipie de la maison... «car c'est ainsi qu'on la nomme... N'est-ce pas, Julienne, qu'elle n'a rien de joli?

— Dame!... de ces figures... comme on en voit beaucoup, et don on ne dit rien.

— Si c'est de ces figures dont les femmes ne disent rien, s'écrie Frison , c'est qu'elle est fort jolie 1 sans quoi. Certes, on en dirait quelque chose.

— Après tout, mesdemoiselles, reprend Alexis, vous êtes bien mattresses de ne pas trouver cette jeune personne... à votre goût. Mais pouriais-je savoir ce qui lui a mérité ce surnom de,., chipie que vous lui donnez?

— Oui, monsieur, répond Amandine, rien n'est plus facile. Vou» saurez d'abord que lorsqu'on emménage dans une maison, c'est asseï l'usage d'aller faire une visite de politesse à ses voisins .. Du moins, c'est mon habitude à moi; car, enfin, on ne sait pas ce qui peut arriver; on peut avoir besoin d'aide, de secours; on peut être incommodé la nuit. Bref, en emménageant ici, je me suis informée, j'ai demandé quels étaient mes voisins. Au premier, des fabricants... tout un ménage, une Irôlée d'enfants; au second, un vieux rentier, sa femme, leur bonne ; au troisième, une vieille comtesse ruinée et un avocat ruineux; ici, moi , et pour vis-à-vis une actrice de chex Franeoni ; enfin, au-dessus, une femme qui fait des ménages, et celle demoiselle... Marguerite, car voilà son nom. Marguerite, on ne lui eu coniiail pas d'autre; c'est déjà suspect; car certainemeni Mai guérite n'est nas un nom de famille... son |)ere ne s'appelail probablement pas Marguerite... Mais elle ne connaît (>eut-<Hre pas le sien. C'est égal... -i me dis : Cette demoiselle. . qui travaille... à je ne s,<is quoi... qui brode, à ce qu'on dit... enfin celte voi>ine juuirra me faire une petite société... c'est quelquefois commode lorsqu'on sortil'avoir une voisine qui veille sur votre lait ou eeume voire inarimte. Je suis donc montée un matin chez mademoiselle .Marguerite , je sonne... non, je frapjie; si, je sonne; on est louglemp> à m'ouvrir; eiilin, on vient, on fait une singulière grimace en me voyant, el on me demande ce que je veux. Moi. je reiwiids : « Mademoi>elle , je viens d'emménager, je loge au-dessous de vous, et comme votre voisuw, je viens vous voir, pour fane connaissance et vous tngiger à venir

Ïuelquefois travailler auplè^ de moi, ipiand cela vous r<ra plaisir, t e crois aKirs qu'on va me prier d'entrer, de m'asseoir. Pasilu lonti on me npond d'un ton très-peu aimable : t Madenioiselle, vous êtes bien honuèle, mais je ne vais chez p> rsonne • t je ne reçois (K>rsonne. • Pins on me ferme la porte au nez. Par exemple ! me dis-je, si je suii honnête, tu ne l'es guère, loi!

— Oli fil que c'est mauvais ton de se cotiduire comme gai dit

L\ JOLIE FILLE DU FAIJBOURr,.

Désirée, l'oinicr si porte au nez de qucli|u'un... moi ^ la iiiicniic est toujours ouverte!

— C'est bien meilleur genre 1 s'écrie Frison.

— Après cela, dit Julienne, il faut excuser cette petite fille, il est probable qu'elle n'a pas reçu giuudo éducation , et ne connaît pas les usages !

— Je crois que vous vous trompez, Bsesdemnisellcs, dit Alexis; quoique je n'aie pas eu une longue conversation avec... cette jeune |iersonne, j'ai remarque qu'elle causait fcirt bien... que ses expressions étaient pures, queliiuelbis même dégantes. Eiilin, à son ton, .1 ses manières, j'ai jugé au contraire qu'elle avait dû être fort bien rievce.

— Comment, monsieur, vous avez remarqué tout cela en si peu de temps! dit Désirée d'un air moqueur.

— Que sait-on? dit Amaniline, mademoiselle Marguerite est peutêtre une )irincessc... une duchesse qui s'est réfugiée dans la rue Corbeau pour raison d'Etat... Ah! ah! je ne me serais jamais doutée que c'était une grande dame qui logeait au-dessus de moi... dans les mansardes... car les logements sont mansardés ici dessus. En tout cas... elle a une conduite bien singulière, cette demoiselle... et il court de drôles de bruits sur son compte...

— Quels bruits î... demande Alexis avec vivacité.

— Oh! monsieur... je ne sais si je dois vous dire... je craindrais de vous fâcher encore ; vous semblez porter tant d'intérêt à mademoiselle Marguerite !

— Dites toujours! s'écrie Frison, nous tenons à tout savoir... Grandinet, si tu touches encore à ta boîte à musique, lu n'auras pas de vin de Constance, et je fôtcrai tes socques. Parlez, céleste Auiandine, nous ouvrons nos oreilles...

— Eh bien! reprend Araandine, en regardant souvent Alexis pour voir l'ellet produit par si s paroles, outre que mademoiselle Marguerite ne parle à personne dans la maison et semble se sauver dès qu'on ouvre une porte... dès (pi'elle aperçoit un voisin! on a remarqué que cette demoiselle ne sortait presque jamais dans le jour, c'est la nuit seulement qu'elle se met en course... qu'elle va faire ses emplettes, son marché... j'en suis bien siire, je le tiens de la fruitière d'en face, chez laquelle elle a été l'autre soir, à huit heures et demie, acheter une salade et deux œufs. Vous conviendrez que c'est assez extraordinaire de n'acheter son dîner que le soir.

— C'est qu'apparemment elle soupe et ne dine pas, dit Frison.

— Oui, reprend Désirée; mais alors, cette demoiselle ne doit pas manger de viande de boucherie, car tous les bouchers sont fermés le soir; et moi, j'ai une triste opinion d'une femme qui ne met jamais le pot-au-feu.

— 11 est certain, s'écrie Frison en riant, qu'on ne peut pas aller lui emprunter du bouillon.

— Si elle ne sort que le soir, dit Julienne, il n'est pas étonnant qu'il lui arrive des aventures... des rencontres.

— C'est peut-èlie pour en chercher qu'elle ne se met en course que la nuit, comme les chats, dit la grande Hortense, qui n'avait pas encore placé son mot.

— Ah! c'est bien méchant ceci! répond Frison.

— Est-ce là tout ce que vous savez sur cette jeune fille? reprend Alexis.

— Oh! pardonnez-moi. On a remarqué aussi que quelquefois elle sortait de très-grand matin... Alors, ces jours-là, elle ne rentre que fort lard dans la soirée, et... une fois môme... c'est le portier qui me l'a dit en confidence... unç fois elle a découché, elle n'est revenue que le lendemain.

Toutes les grisettes poussent une exclamation et font un mouvement en arrière, en s'écriant :

— Découché... quelle horreur!

— Dites donc," mesdemoiselles, est-ce que ça ne vous est jamais arrivé de découcher? dit Frison en riant.

— Non, monsieur, répond Amandine, jamais, à moins que ce ne soit pour passer la nuit au bal... Alors, c'est tout naturel, et le portier sait où vous êtes, et on ne peut pas faire de cancans 1... Enfin, pour en revenir à la chipie, il y a quelques jours un homme est venu la voir.

— Un homme? dit Alexis en cherchant à dissimuler son émotion.

— Oui, monsieur, un homme; mais quel homme, grand Dieu !... J elais par hasard chez le portier quand il s'est présenté... Je revenais du marché, c'était le m itin...moi,je ne fais pas comme cette demoiselle, je vais au marche dans le jour. . Je vois tout à coup une grande figure blême... jaune... des yeux caves... une longue barbe... pas une barbe comme les dandys, mais comme les voleurs... enfin une figure sinistre; et puis un costume à l'avenant... une grande redingote dont on ne distinguait plus la couleur... à laquelle il manquait plusieurs boutons, et qui était percée aux coudes, de ces redingotes à la FioberL-Macaire , et le chapeau idem. C'est au point que j'ai eu peur et le portier aussi. Cet homme est venu contre la porte de la loge et a dit avec une vuix... effrayante : — Est-ce ici que reste une jeune fille nommée Marguerite? Là-dessus, le portier s'est "jn peu remis, et lui a ré[)ondu": — Oui, monsieur, c'est ici, au îiiiquieme, la porie en l^ace de l'esCviUer. — Et y esi-elle mainte-

nant? a repris l'homme, toujours avec sa voix eiïraynntc. — Ohl cerlainement qu'elle y est, elle ne sort pas dans le jour. I.à- de—us, l'homme s'est dirigé vers l'escalier, et il est moiil' chez uiadinioiselle Marguerite. .Moi et le portier, nous nous regardioii».. Cet homme nous avait comme asphyxiés, si bien ipie j'ai dit : — Je ne veux pas remonter chez moi, j'aurais peur... Je vais rester dans votre loge jusqu'à ce que ce vilain homme soit ressorti de la maison. Je suis donc restée... j'ai attendu ; croiriez-vous que ce mendiant ou ce voleur... ce je ne sais quoi enliii , est resté près de deux heures chez ma voisine!...

— Deux heures! s'écrient les jeunes filles.

— Un peut faire beaucoup de choses en deux heures, dit Frison; par exemple, Grandinet aurait bien le temps d'ôter et de remettre ses socques.

— Enlin, cet homme est sorti de chez mademoiselle la chipie... On ne devrait pas tant la faire, quand on reçoit de telles visites; le lendemain, elle est partie de très-grand matin, et c'est ce même jour- là qu'elle a découché.

Amandine termine ainsi son récit, et toutes les grisettes font des commentaires, des conjectures sur la voi-ine. Alexis ne dit plus rien, il semble attristé par ce qu'il vient d'entendre. Grandinei tient toujours sur ses genoux son accordéon et son flageolet; Frison se frotte les mains, enchanté djavoir mis la désunion entre Alexis et les demoiselles. En ce moment on ouvre la porte.

C'est Durozel qui s'écrie en entrant :

— Comment 1 je n'entends ni danser, ni rire, ni chanter!... Je croyais me tromper de porte, moi... Que diable (aites-vousdonciciî on a l'air triste, ennuyé, comme si l'on parlait politique.

Frison s'empresse de répondre :

— C'est que M. Alexis a retrouvé dans cette maison la jeune fdle qu'il a sauvée jadis d'un grand péril dans la rue... quand un vieillard allait lui pincer le derrière...

— Ah! monsieur Frison!... s'écrie Julienne, vous vous oubliez!

— Pardon ! je vouhis dire... le gros Thomas... cjr on appelle cela maintenant un gros Thomas... même quand il est petit. Bref, comme M. Alexis porte beaucoup d'intérêt au gros Thomas... je veux dire à la vertu de cette demoiselle qui demeure ici dessus, il a demandé

.quelques renseignements sur son compte... et mademoiselle Amandine en a donné de bien mystérieux...

— Eh quoi ! dit Durozel, c'est dans cette maison que vous aviez ramené cette jeune fille... et vous ne saviez pas dans quel quartier vous étiez!

— Qoind jel'ai reconduite chez elle, e}le ne demeurait pas encore ici, repond Alexis.

— Messieurs et mesdemoiselles, s'écrie Frison, il me semble que c'est assez nous occuper de la voisine! Nous nous sommes réunis ce soir pour nous amuser, et depuis une heure nous ne nous amusons pas du tout... N'est-ce pas, Grandinet, que tu ne t'amuses pas?"

— Eh! eh! eh!... c'est vrai, on devait faire des folies, et on ne fait pas de folie.s, eh ! eh ! eh !

— Mesdemoiselles, je demande que ion ouvre le bal.

— Oui, oui, dansons I s'écrient les jeunes filles, et ne nous occupons plus de la petite voisine.

— Grandinet, vous l'avez entendu ; on vet' danser, c'est maintenant que vous avez le droit de prendre vos instruments... de jouer même des deux à la fois si cela vous convient.

— Eh! eh!... des deux à la fois... ça ne se peut pas... je vais jouer de l'accordéon, c'est plus harmonieux.

Frison court prendre la main de Julienne, Durozel celle de Disirée. Amandine, qui veut tâcher de se raccommoder avec Alexis, va ellemême le prier de danser, et la grande Horterise fait le cavalier avec une autre demoiselle.

Alors Grandinet monte sur une chaise pour mieux représenter un orchestre, et se met à jouer une valse.

— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie Frison.

— C'est une valse.

— Mais tu vois bien que nous sommes en place pour la danse I joue-nous autre chose.

Le petit homme se livre à son rire saccadé et se met à jouer une autre valse.

— Mais que diable I ça ne va pas du tout, dit Frison... on ne peut pas danser sur ce mouvement-là... c'estencoreune valse ceci!... joue-nous donc une contredanse.

— Eh ! eh!... c'est que je ne sais que des valses I...

— Grandinet, vous me faites de la peine... joue-les en quatre temps alors... que nous puissions danser...

Grandinet continue sa valse, on tâche de danser, mais cela va mal. Tout à coup une des jeunes filles qui ne dansait pas pousse un cri effrayant.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, Eugénie?... qu'est-ce que tu as î... demandent les demoiselles.

Eugénie montre du doigt la commode, en disant r — Il m'a semblé que je voyais marcher le l'àté de M. Frison...

Frison se retourne pour cacher son envie de rire, et Am?-<*Jioe réioicJ à Eutténie ;

JtOI

LA mUK HLLE DW FAUB0[T1G.

— Allons doncl tu es fulle... tu as rôvé... c'est qu'en dansant nuiisauioiis lail n iiuicr la çuiiiiiiode... Valsons, cela vaudra liien iiiii^ux, puisi^ui; iiiuijsiour ne suitqiiu des valses... Monsieur Alexis, 'fous allez me faire v.i'ser.

— Alademoiseile, je n'ai pas l'habitude.. . je ne sais pas si je pourrai...

— Oh! si, si... d'ailleurs je vous apprendrai... ijioi, je valserais toute une soirée sans ni'étuurdir.

Ll Ainandiue s'ijiiipare du jeune lioinuie, enlace ses bras autour de lui et le fait valser tout en lui disant:

— Vous pensez encore à madeuiuiselle Marguerite...

— Mais, niadenioiseile...

— Vous êtes un vilain... laissez-vous aller... ne marquez pas le pas... Vous êtes fâché contre moi?

— Non, mademoiselle...

— Oh, si 1 je le vois bien... Serrez-moi donc... est-ce que vous avez peur de ine tenir?...

— Non, mademoiselle...

— On le croirait... Si vous valsiez avec ma voisine, vous seriez plus ht ureux...

— Mais je ne...

— Oh SI ! je suis bien sûre que vous la tiendriez plus près de TOUS... ohl vousôles un monstre...

— Comment, mademoiselle...

— Oui ! vous ètis un nion=lre... serrez-moi donc plus fort.

— Allons! voilà Grandinet qui joue la valse en deux temps maintenant! s'écrie Frison. Tu veux donc nous l'aire danser à présent, parce que nous valsons?

— Non... eh, eh, eh I c'est une sauteuse, il faut emboîter le pas.

— Grandinet, vous êtes un polisson... ces demoiselles ne veulent rien emboîter.

La valse dure longtemps; enfin ces demoiselles, qui semblent infatigables, consentent à laisser reposer leurs valseurs, et Grandinet, grâce à ses socques, se jette par terre en descendant de la chaise sur laquelle il était perché.

On s'empresse autour du petit monsieur, mais il se relève en s'etforçant de rire, et Fiisou dit : — Mesdemoiselles, il n'y a aucun danger, quand Graiidiuel tombe il ne peut jamais se faire de mal; passons à d'autres jeux I Je redemande le eolui-maillard assis.

La pr(ipo=iliuu de Frison n'est pas acceptée. Amainline et ses amies préfèrent la danse et la valse à tons les putitsjeux. Grandinet se rappelle que sur le flageolet il sait Bonjour, mon ami ViuceuljKl comme ce n'est pas un mouvement de valse, les ^'risettes en font une contredanse en se résignant à faire toute,-> les figures sur l'an- de Mon ami Viuceut, ce que Frison trouve fort monotone.

Apres avoir dansé et valsé, ou s'occupe de souper; pour beaucoup de ces demoiselles c'était la partie la plus intéressante de la soirée.

Dans le cabinet qui était près de la grande pièce, se trouvait le lit do mademoiselle Amandme, et sur ce ht on avait d'avance déposé ce qui devait composer la collation.

Pendant que les demuiselles mettent la table, dressent le souper. Frison se pose en faction devant .'«on pâté en s'écriant :

— Je ne veux pas que personne autre que moi y louche ! je le placerai sur la table quand il en sera temps.

— Mettez-le maintenant, c'est le moment, dit Désirée, puisqu'on sert le souper.

— Non... au dessert.

— Comment, est-ce qu'on mange du pâté au dessert?...

— Celui-ci ne se mange pas avant.

— A table, messieurs; la main aux dames, dit Amandine... Ahl non, c'est nous qui conduirons ces messieurs, ce sera plus drôle...

lin disant cela, Amandine va prendre la iii.iin d'Alexis qu'elle fait asseoir près d'elle. Désirée prend celle de Durozel, et Julienne va chercher Frison, qui s'écrie que ces demoiselles ont beaucoup de penchant pour fane l'homme.

Ùuandonestà table, on s'aperçoit qu'on n'y a pas conduit M. Grandinet, et Amandine s'écrie :

— Ahl monsieur, recevez mes cxcu.scs... Mademoiselle Hurleuse, placez do'nc mon>ieur près de vous.

Mademoiselle llortense fait la grimace, cependant elle va présenter sa main au petit monsieur, qui se place à côté d'elle et dont on ne Toit plus que la tète (juand il est assis, ce qui fait que Frison s'écrie :

— Grandinet, est-ce que tu as ôté tes socques pour souper?

— Non, non... eh 1 eh ! eh !

— C'est que tu es bien petit à table; tu aurais besoin de quelque chose sous ton... gros Thomas... Mesdemoiselles, est-ce qu'il n'y aurait pas un coussin... un gros livre pour nuttre sou- cet eufani'?...

Griindinet ne veut pas soullnr que l'on mette rien sons lui, et, quoiqu'il soit positivement à table jusqu'au menton, cela ne l'empêche pas d'ouvrir une bouche énorme et de manger comme un ogre. AmanJine fait les honneurs de son souper, qui ne se compose que de charcuterie et tle pâtisserie. Mais Alexis est disirait, préoccupe ; il ne mange pas, et sa voisine lui en fait la guerre. Durozel ob.servc son jeune ami, et, sans paraître y faire attention, ne perd pas un mol des epigraimnes que les griteltes lauocut à Alexis au sujet de sa rencontre dans l'cscalier.

Frison sert, parle, boit, lit, man;.'e et chante preài^ue à la fuii>, tout en faisant observer que si son ami Gr.iii<linet fait di«|)arailre 6i lestement ce qu'on lui sert, c'est qu'il y a fort peu de diatauce entre ua assiette et sa bouche.

Mademoiselle D(:sirée répète à chaque à instant :

— Mais ce pâté, qu.ind donc goûtera- t-on ce jàté?... etccvin de.», de chose... que M. Frison nous a tant vante!...

— Kn effet, dit .amandine, ce serait le moment de le goûter; cela donnerait peut-être de l'appétit à M. Alexis, qui ne prend rien... qui vit... de soupirs... et d'espérances!...

— Oh oui, dit à demi-voix De-iree à Durozel, c'est la petite chipie oui g.ignerala prime que vous aviez promise... j'en mettrais mou nez dans le feu.

— (ju'est-ce que c'est que la petite chipie? répond Durozel.

— Lh bien I c est la voisine d'au-dessus, mademoiselle Marguerite, que M. Alexis trouve charmante!...

Durozel est enchanté ; car, en observant Alexis, il lui trouve en efTet l'air rêveur, distrait, mais beaucoup mouis triste que de coutume, et il comin. nce à e^-pcrer un véritable changement.

Cependant Frison est aile chercher son pàié, qu'il pose avec beaucoup de soin au milieu de la table, en disant :

— Une minute, il faut d'abo.'d goûter le vin de Constance. Que chacun tende son verre... V èles-vousî... Oh ! n'ayez pas peur, mesdemoiselles, le bouchon ne sautera pas. C'est un vin qui ne mousse jamais.

Tout le monde tend son verre. Frison verse à pleins bords. Le via est d'une couleur jaune foncé. Chacun boit, puis on se regarde en taisant la grimace.

— Drôle de vin! dit Julienne.

— J'avoue que je ne trouve pas ccia bien bon, dit Amandine,

— II a un goût que je reconnais, dit Désirée.

— Monsieur Frison, s'écrie Duruzel, c'est tout bonnement du cmo que vous nous faites boire là!

Pendant que Frison rit et se tortille sur sa chaise, Amandine a pris un couteau et elle enlève la croûte du pàlé ; aussitôt une dizaine de souris que l'on y avait enfermées sortent et courent de lou;» cotés. Alors on n'entend que des cris de terreur ou des éclats de ttc ; la plupart de ces demoiselles quittent la table, persuadées qu'elles ont déjà des souris dans leurs robes.

— Monsieur Frison, dit Amandine d'un air presque fàehé, c'est une très-mauvaise plaisanterie que vous venez de faire là ; car enfin, tous avez empli ma chambic de souris, et moi qui en ai horriblement peur, je ne sais pas comment je pourrai dormir cette nuit; si voui ne les rattrapez pas toutes, certainement je ne coucherai pas ici.

— Mademoiselle, ce sont des souris apprivoisées, ré^Kjnd Frison; soyez sans inquiétude ; on va remettre le pâté par terre, et elles retourneront toutes se placer dedans... excepté, par exemple, celles que Grandinet a avalées, et j'en ai déjà vu quatre disparaître dans sa bouche.

— lîli ! eh ! eh 1 c'est pas vrai I je n'ai pas m.ingé de souris, parole d'honneur! s'écrie le gros nain, en gesticulant sur sa chaise, en se bourrant de tout ce qui reste sur la table; mais, par exemple, j'ai bu du coco I... oh! ea, j'en ai avalé un grand verre... de confiance.

Pour rassurer Amandine, ces messieurs se mènent à faire la chasse aux souris, qu'ils jettent parla leiiètre lorsqu'ils eu saisissent. Enfin, lorsque Frison a jure qu'on avait retrouve toutes celles qu'il avait mises dans son (làlé, Aurandine permet àiontle monde de se retirer.

On prend congé de la couturière, ces messieurs eu lui promettant qu'elle peut dormir en repos, et les demoiselles en croyant toujours avoir une souris dans leur chemise.

Quant à Frison, il a pris dans ses bras Grandinet, qui restait tonjours à table, et le porte jUMpie sur l'escalier, en lui disant: — Ah ! ah I libertin ! vous ne vous en alliez pas : je comprends votre projet, vous espériez que mademoiselle Amandine vous garderait pour lui chercher des souris, cette nuit... et alors, vous auriez ôte vos socques!... Lovelace ! mais ce ne sera p;is pour aujourd'hui.

— C est égal I je me suis furieusement amusé ! eh ! eh 1 dit lo petà homme en descendant l'escalier.

Alexis ne dit rien; mais au lieu de descendre il aimerait mieux mouler, et tout en suivant la société, il jette de tréi(uent& regards audessus de lui.

U.N'£ VISITIC AU CINOUIÙIK £TAGB.

Durozel s'est empare du bras de son ami ; il lui Urdc d'être seul avec lui pour le questionner sur sa rencontre du soir ; mai» .\lexis ne lui en laisse pas le temps; à peine setnt-ils sans témoins, qu'il lui raconte ce qui lui est arrive dans la soirée, sans oublier ce que mademoiselle Amandine lui a dit do sa voisine du cinquième, et toutes les méchancetés, toutes les conjectures plus ou moins nduulos que les griselles débitent sur le compte de cette jeune fille qu'elles ont surnommée cliinic, parce qu'elle ne va chex jiersonne, uc sort que le sou cl semble fuir tonte siKielé.

Duiozel a écouté avec attention lo récit d'Alexis, il lui répond d'un air iiidiUcruiil :

LA JOUE FIUE DU PAUBOURO.

— AI>^^s tout, monarai, que vous importe ce que ili-^ent ces demoiselles iTiiiie persomie que vous n'avez vue que deux fois, et que vous ne revcirci (icul-étn; jamais?

— Que m'ini|iorte?. .. mais pardonucz-moi, répond Alexis avec feu, je m'uiténssf ii cette jeune fille... je lui ai iit; utile une fuis... elle ni'm a témoigné tant de recounaissnnr'c, que... ci'la m'a touch'... Je trouve fort ridicule que madiMuoisclle Amaodine et ses auiie^ se pcriiielttiit des proiiu'i... des caloiiuucs sur une pauvre fille qu'elle» ne ciiunaisseiil pas... De quel droit vciilenlclles noircir sa conduite...

3 lie leur a-t-elle lail'i"... Parce qu'elle ne se soucie pas de recevoir u monde cl d'aller passer son temps à bavarder chez ses voisines... tout de suite on en tait une chipie, une personne dont la conduite est louche... Ah ! les leiuines sont bien méchantes entre elles : au lieu de se soutenir, de se proié^'er, c'est à oui se déchirera le plus.

— Oui, cela arrive quel(|uefois, répond Diirozel; mais ici rien ne vous prouve qui a tort ou raison... car endn, vous ne savez pas non plus ce que c'est (jup cette... demoiselle du cinquième.

La froideur avec la^pielie Dniozel semlile parler de la jeune fille ne fait qu'irriter encore Alexis, qui s'anime davantage en parlant de sa proligee...

— Ce que je sais, dit-il, c'est que ceiic |eune fille, mademoiselle Marguerite, est charmante... une figure douce, angélique... des yeux si beauxel SI rniidesie«...et uni v<iix. . ah! si vous eiilendiezsa v(ji.\, Dnrozel, je suis certain que vous loi poi teriez aussi de l'iulérèl. lit puis elle s'exprime Ion bienj oh ! je vousassure que ce n'est puinl le lun leste, haidi d'une grisette. Moi, je crois i|ue cette jeune personne est bleu née .. Peut-être a-t elK- perdu tous ses parents... peut-ôire est-elle restée sans amis, sans fortune, sans ressource... Elle ne va pas dans le monde, parce qu'elle e>t malheureuse, et on lui fait un crime de cela,.. Je ne lui ai parle qu'un moment, et cela m'a sulfi, à moi, pour deviner qu'elle a dans le fond de l'àme quelque peine... quelque suullrance... Il me semble que ce n'est pas une raison pour l'aiipeler chipie... Chipie !... je vous demande un peu ce que cela sigmliel...

— Puisque celle jeune fille vous intéresse tant... vous lui avez sans doute deiuanHé la peruussion d'aliei' la voir?

— Mon Dieu, non, je n'y ai pas pense... elle m'aurait sans doute rehisé... si elle ne reçoit personne... cependant je vous avoue, mon ami, que je suis bien làehé de ne poinl lui avoir fait cette demande. Mais à présent, il est trop laid!... Et comme vous disiez tout à l'heure, je iie leverrai peut-être plus cette jeune fille,

— Oh ! si vous en aviez bien le désir... puisijue vous savez oii elle loge... ce ne serait pa.^ Uillicile... Ou va sonner à sa porte., puis, quand elle ouvre, un feiiii de s'èire lionipe d'étage, on s'excuse... niai> on finit ordinaireiiieiit |iiir entrer. Du reste, ce que je vous eu dis, ce n'est pas pour vuus eng iger à le faire... c'est seulement parce que je me souviens en pareille circonstance de ni'être plus d'une luis condnit ainsi. Bonsoir, mon cher Alexis, vous voilà chez vous. Vous verrai-je demain matin?

— Ueiuain... je ne .sais... Non, demain matin... j'ai une course à faire, mais j'irai vuus prendre pour dliier.

— Très-bien, je vous attendrai.

Et Duiozel, après avoir serré la main d'Alexis, s'éloigne persuadé que l'on fera us.ige, dès le lendemain, du moyen qu'il a indiqué pour revoir la jeune fille.

Chez Alexis les passions étaient vives, les sensations spontanées. H ne lui laiiuil qu'un insiant pour amasser dans son cœur cet altaeheuieiil, cet iiilciel,eel aiuuur,qiii ehi z dauties n'arrivent que par degies. Quand ou s'cntlaimne si vite, le leu devrait s'elemdrede même; mais eu auiuiir il n'en est pas toujours ainsi.

La jolie lii^ure, la douce vuix de mademoiselle Marguerite, reviennent sans cesse à la uiemuire d'Alexis; ce que les griseltes ont dit d'elle n'a fait qu'auguieuier eiicure l'Iniérèt qu'elle lui inspire; et aplè^ avoir passe toute la nuit à y rêver, le jeune homme se lève, en Se disant :

— Puuiquoin'eniploierais-je pas le moyen queDurozel m'a appris?., qui lu'empeche d'aller lrap|)er a la porte de madeuioiselle Alaiguerile? S. elle a l'an fâche de u.e revoir... eh bien, je saurai que ma présence lui est oesagreable. Je m'éloignerai et je ne penserai plus à tUe D'ailleurs, pul^que je connais madeinoi.-elle Amandine qui demeure au-des.-uus. je pourrai très-bien dire que je me trompais... que je vuulais aller i hez Amandiue. C'est cela. All^iUs, et ne Soyons p.is 51 iimide, puisque toutes ces demoiselles prelendeul que cela me t'ait d > tort.

Alexis apiiurte beaucoup de soin dans sa toilette; puis, après avoir déjeuné ei regude vingt fois à sa montie dans l'espérance que le temps ira plus Mte, il pense qu'à onze neiirts du matin un peut bien ailei faire une visite, et il se rend dans la rue Curbeau.

En arrivant de^anl la demeure où il a été la veille, le jeune homme

seni sou cœn batire bien tort et sa résolution s'évanouir. U craint

i s . le !• ni. iiiiei Ainaiidiiie d.iii^ l'esealier, il ne voudrait pas que

■. lU , ., .i lie I liuic 1 1 pi. lue vuisii.e, car eela pourrait encufe faire

Dans sou iiiilecicion, il se pruméiie quelque temps devant la maifon ; mais, enfin, le désir de revoir Marguerite l'emporte sur toute

autre considération, et prenant son parti, il entre d'un pas ferme dan»

sa demeure.

Lor.-qu'il passe devant la loge du concierge, Alexis ne sait ce qu'il va dire, mais déjà le portier a souri en 1 apercevant, et murmura d'un air malin :

— Ah' je gais où monsieur va...

— Commeiil, vous savez...

— Pardine I je devine que de reste... Je reconnais monsieur, il est venu hier passer la soirée chez mamzclle Amandine...

— En ellet.

— El ce matin, monsieur va faire une petite visite de politesse chez la couturière ,. on connaît les usages... Vous pouvez monter, monsieur, iitamzelle Amandine est chez elle... je suppose même qu'elle est seule.

Alexis ne se fait pas répéter cette invitation, il Murt à l'escalier qu'il monte rapidement. En passant sur le carré du quatrième, devant le logement d'Amandine, il tâche de ne point laire de bruit, et marche bien légèrement, ne posant que la pointe de ses pieds, car, suivant son usage, la jeune couturière avait laissé eiilr'ouverte la porte de son appartement; mais en ce moment, comme elle n'était point dans sa cuisine, Alexis passe sans être entendu.

Le jeune homme est arrivé au cinquième étage, il s'arrête devant la porte qui se trouve justement au dessus de chez Amandine: ce doit être celle de mademoiselle Marguerite. Alexis éprouve une vive érao» lion, sa main tremble en tirant le cordon de ta soiinette, et cependant il n'hésite plus, il sonne.

On est quelque temps sans ouvrir. A'cxis craint déjà d'avoir fait une démarche inutile, il pense que la jeune fille n'ouvre peut-être à personne ; cependant des pas se font entendre, on approche, on ouvre et il se trouve devant cette jolie fille que les grisetles appellent si mêcliauimenl la chipie.

Mademoiselle Maigiierito est restée toute saisie en reconnaissant le jeune homme qu'elle a rencontré la veille dans son escalier ; son visage se couvre d'une rougeur subite, puis elle baisse les yeux et semble attendre ce qu'il veut lui dire.

— Pardon, mademoiselle, mille fois pardon, dit Alexis, en cherchant à déguiser son embarras et son mensonge. Je m'aperçois que je me suis trompé... je croyais... il m'avait semblé être devant la 1 porte... de mademoiselle Amandine.

— C'est ici dessous que cette demoiselle demeure, répond la petite Marguerite, sans lever les yeux.

— Ah! c'est ici dessous... oui, en effet, je vais redescendre alors. Mais Alexis ne bouge pas, au contraire il avance encore un [>as,

en disant : — Mademoiselle, je me félicite de ma méprise, puisqu'elle m'a procuré l'occasion de vous revoir encore... Hier, je n'ai pas osé vous demander la permission de... de cultiver votre connaissance... et cependant ce serait un grand plaisir pour moi... si vous vouliez bien m'aicorder cette faveur.

Marguerite lève sur le jeune homme des yeux où une expression douce et charmante se mêlait au plus aimable sourire, en lui répondant :

— Monsieur... je suis bien sensible à l'intérêt que vous me témoignez... De mon côté... je n'oublierai jamais ce que je vous d is. Mais je ne reçois personne... aucune visite... aucun ami... et je ne puis avoir le plaisir de... de vous recevoir...

;— Mademoiselle, je sais bien que ma demande peut vous paraître indiscrète .. vous ne me connaissez pas... vous ne savez pas qui je suis... et vous craignez... jjr

— Oh! monsieur, ce n'est pas cela... je vous connais assez pourj|f savoir que vous êtes honnête... Vous me l'avez prouvé, monsieur... d

il y a des personnes en qui l'on voit tout de suite que l'on peui avoir confîince.

— V.ius êtes trop bonne d'avoir de moi cette opinion, mademoiselle; quant à moi, depuis hier, je n'ai pensé qu'à vous... je veux dire à uutre.renconire... à ce hasard qui m'a fait vous retrouver dans celle maison... où je venais pour la première lois...

— Ail 1 c'était la première fois que vous alliez chez mademoiselle Amandine?

— Oui... je ne connais celte demoiselle que pour l'avoir vue chei une de ses amies... une fleuriste, chez laquelle un m'a conduit... un de mes amis .. qui, depuis que je suis à Paris, me promené partout avec lui... car... je ne suis à t'aris que de|)ui> quelques moi.-.; je me nomme Alexis Banville , ma famille est honorable... mais j'ai perdu de bonne heure mon père et ma mère ; il ne me restau que mon aïeul, que j'ai eu le chagrin de perdre aussi, il y a quelques mois, et alors je suis revenu à Paris où j'avais fait mes études et passé ma plus tendre jeunesse...

— Mon Dieu, Monsieur, répond la petite Marguerite en faisant quelques pas en arrière, sans cependant dire au jeune homme d'entrer, je n'avais pas besoin de tous ces détails pour être persuadée que l'on ne peut qu'être flattée de vous connaître... mais je ne. .

— Oh ! ma demoiselle, repond Alexis en faisant deux pas en avanV, c'est qu'à Paris, je sais qu'il y a tant d'intrigants... de mauvais sujets, que l'on doit être bien certain de la probiie des personnes que l'on reçoit... 11 y a des gens qui savent déguiser ce qu'ils sont, ce

LA JOLIE FILLE DU FAUBOUHG

qu'ils ont fait... et ensuite on serait exposé à rougir si l'on avait fait

(le telles coiinuissaiices...

La jeuni! fille est tout à coup devenue très-pâle, et elle s'est appuyée contre la muraille comme pour ne point tornher.

— Qu'avcz-vous, mademoiselle? vous sentiriez-vous indisposée? s'écrie Alexis en franchissant le seuil de la porte, pour s'approcher de Marguerite, qui semble clianceler.

— Non, monsieur, je n'ai rien, je vous remercie... c'est comme uo étourdissement qui m'a prise, mais il est passé. Monsieur, je suis bien fâchée de ne pouvoir vous engager à entrer, mais...

— Je vais m'éloigner, mademoiselle; je vais vous quitter, puisque vous ne voulez pas absolument nie recevoir...

— Je vous ai dit que je ne recevais personne, monsieur... sans (juoi... c'eût été avec plaisir... avec reconnaissance...

— Ahl de grâce! ne parlez plus de reconnaissance... c'est moi plulôl qui vous en devrais!,., moi, qui aurais été si heureux... de vous voir quelquefois... 11 y a des personnes pour lesquelles on éprouve sur-le-champ de la sympathie... vers lesquellr.-, on se sent entraîné... sans pouvoir expliquer... c'est-â-dire que l'on est tout de suite si bien près d'elles... mais, du moment que mes visites vous déplairaient...

— Ohl ce n'est pas cela, monsieur... j'espère que ce n'est pas là ce que vous avez compris...

— Qu'inqjorte, mademoiselle? je na'i pas le droit de me plaindre... Vous ne recevez per.-*orme, je sens bien que je ne mérite pas d'être excepté... veuillez seulement croire à tous mes regrets...

— Monsieur...

Marguerite lève un moment les yeux sur Alexis ; mais elle les rebaisse bien vite, comme si elle eût craint qu'il ne vil dans ses regards toute la peine qu'elle éprouvait à le renvoyer. Le jeune houune fait un profond salut, mais il ne bouge pas de |)lace, et reprend au bout d'un instant :

— Nous avons fait... c'est-à-dire on a fait beaucoup de bruit hier au soir chez votre voisine d'ici dessous... cela a dû vous eni\uyer.

— Non, monsieur... je travaillais... J'ai entendu de la musiqua... On a dansé?

«— Un peu... Ces demoiselles sont fort gaies.

— C'est ce que j'ai cru voir.

— Et cela ne vous a pas donné le désir de vous lier avec elles?

— Non... Je vous ai dit que je ne voyais aucune société. Je ne danse pas, moi... et, depuis ioiigieiii|is, je ne chante plus.

C( s derniers mots ont été prononcés d une manière si triste que le jeune houmie se sent tout ému, et faisant encore quelques pas vers celle qui les a prononcés, il se trouve alorsètre dans l'intérieur d'une pelile chambre mansardée qui est bien pauvrement meublée, mais où tout est |iropre et rangé avec soin.

— Mademoiselle, auriez-vous déjà eu des peines, des chagrins protonds? s'écrie Alexis; si jeune encore, auriez-vous déjà connu le malheur?

— Oui, monsieur, répond la jeune fille en balbutiant; mais les peines que j'éprouve... je ne puis les confier à personne... il me faut les garder toutes au fond de mon cœur.

— Quel dommage!... ilm'eûtétési doux de partager les vôtres!... Ohl c'est que vous m'inspirez tant d'intérèi!... Pardon, inadeuioiselle, je vous lâche peut-être, mais moi, je dis ce que je pense, je ne sais pas encore déguiser mes sentiments ; aussi dans le monde où je vais quelquefois, on me trouve niais, ridicule même... parce que je n'ai pas le talent de dissmiuler ce que j'éprouve, de tendre la main aux gens que je n'aime pas, de faire des couiplimenis et dc.'s protestations d'amitié dont je ne pense pas un mot. Aussi, mademoiselle, vous pouvez me croire lorsque je vous dis que j'aurais été heureux... bien heineux de vous être utile...

— Je vous remercie, monsieur; mais... je... je n'ai besoin que de courage dans mes clMgrins... le temps les adoucu'a, je l'es|ière.

— l'eiit-ùire avez vous aussi perdu vos parents? dit Alixis en jetant des reg;iids autour de lui.

La jeune lille reste quelque temps sans répondre, et balbutie enfin, mais bien bas :

— Oh! non, monsieur,., j'ai encore mon père!

— Voire pèrel... et il vous lais>c vivre seule à Paris?

— Il le fallait... il est... en voyage... bien loin... il ne reviendra que dans quelques mois... mais alors... oh! je ne le quitterai plus.

La jeune fille a dit ces dernii rs mots avec tant d'Ame que des larmes ont mouillé ses yeux. Alexis la considère quelques instants, puis lui dit :

— Vous avez votre père, vous êtes plus heureuse que moi. El, eu proiioiiijant ces mots, il se laisse machinalement tomber sur une chaise (pii est près de lui, et la jeune M.irgucrile, le voyant assis, n'ose plus lui dire de s'en aller, et prend le parti de s'asseoir au.-si à quelques pas de lui.

Plusieurs minutes s'écoulent, au bout desquelles Alexis, sortant de. ses létli xioiis, s'aperçoii seulemi-nt ipi'il s'est as>is, et s'écrie :

, — Mon Dieu! je vous ileiii.uiile iiilU' piriioiis, iiiadi iiioi^elie ; j.' "îe suis permis de piendre nue chaise... je ne sais vraiment pas à

quoi je pensais... je n'avais pas, je vous le jure, l'intention de relier maigre vousl

— Oh! je le crois, monsieur!

— Je vais m'en aller... je vais... Vous devez avoir une bien joli^ vue ici, mademoiselle?

— Oui, monsieur.

— Moi, je demeure au centre uC îa ville... j'aimerais mieux ee (Quartier; il est calme, tranquille... cette rue du moins... j'ai bien envie de venir habitir un faubourg... je suis mon raiitre... je suis seul... je puis faire à Paris ce qui va', plaît.

— Mais il m'avait semblé , monsieur, que vous aviez d-s parent! ici; hier au soir, ne in'avez-vou- pas dit que vous étiez Cjusiu d'.- ce vilain homme qui m'a parlé dans la rue?

— Ah ! en elfet, mademoiselle, sa femme est ma cousine; en arrivant à Paris, je croyais les voir souvent; mais je m'éiai- ironii , leur société n'a aucun charme pour moi... le grand m«n.le m<- l'hit peu... ma cousine Hélène a été élevée dans un (amimx pensionnai... clleya prisle goùtdu luxe, de la coquetterie...

— Hélène I dites-vous, s'écrie la jeune fille d'un- ton fort ému. Votre cousine se nomme Hélène!

— Oui, mademoiselle, Hélène de Brévanne, qui est aujourd'hui mariée à M. de Pomponney, ce mon.iieur dont vous parliez tout i l'heure.

— Hélène de Brévanne! reprend la jeune Marguerite, dont l'éuiotion redouble.

— Oui... Connaîtriez-vousnia cousine?

— Oh! non, monsieur, non... je ne la connai- pas... c'e-t que je me trompais... je pensais à quelqu'un... mai» je ne cuuuai< pa- \0' tre cousine.

La manière dont cette réponse était dite pouvait faire douter de sa sincérité. Cependant Alexis n'avait pas insiste, il se coiit>'i.l.iit de regarder la personne qui était assis<; devant lui, et se trouvait si heureux de ce qu'elle voulait bien le soiilfrir là, qu'il n'osait pre-qoe ni parler, ni remuer, de crainte qu'elle ne le pr^àt de nouveao de partir.

Celte situation durait depuis ([uelques in>ian s. Maigoeriie miublait absorbée par les souvenirs que le nnin dlMène avaii revri Icj dans son cœur, et Alexis étail comme i es enfants qui .-c sont glis es dans une chambre malgré la défense de leur oiere, tt ne loni pas de bruit pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'ils sont là.

Tout à Coup des pas lents et lourds se tout eiiieiidre sur l'escalier. Aeliaipie munnnl ils dtviennent plus rapprn lies. Là petite M irijoerile écoute, tressaille; l'iiupiiétuile, pui;> lelfioi ^e pei^i)' ut imu à tour sur son visage. Bientôt les pas sont si pies, qu'"» ne ,«; a plus douter que la personne ne vienne au cinquieiin- éL ge.

— ûh, mon Dieu ! s'écrie Marguerite avec ierreur, si c'était... .\h ! partez, monsieur, partez, je vous eu prie... Je ne devai» pa.- Vuug laisser entrer chez moi.

— Je m'éloigne, mademoiselle, dil Alexis en se levant, mais v.rus seuiblez éprouver une secrète terreur... et si vous aviez la luuuure chose à redouter, certainemenl je ne vous quillerai> p.is. .

— Non, monsieur, non, je n'ai rien... niai> de grâce... putez... La jiuiie hlle n'avait |>as tchivé ces derniers iii.iis, lorsque les [>as

s'arrêtèrent devant la porte qui était restée eulr'uuverlr, p:i > ou U poussa doueemenl, et un homme parut à l'entiée de I • cli.iinliri-.

Celait un homme grand, maigre, fort mal couvert, dont U l> .rli* n'avait pas été laite depui» plusieurs jours, dniit les yii x ravis et sombres lançaient des ri gai ds à la foi» faiouilii> et loq'.iel.- ; eniin c'était bien là le peisonn.ige dont Amaiidine avait .leju Kii ji pu., trait; il était iuipossilde de ne pas le leconnallie M i.- ce .(u'A ■ is remarque encore, c'est que maigre son eosUiiiie iiii->eralil' , ei u- ,•.•11 de soin que cet homme apporte dans toute sa loilett^ , tint |i.inii pas avoir plus de trente ans; ce ue peut donc pas cire le pcrc ilr mademoiselle .Marguerite.

lin apercevant Alexis, l'étranger a paru surpris et presque elli ay. . Il s'est arrête sur le seuil de la porte, et se» reg trds se reiwrleui »..r Marguerite, comme pour lui demander ce qu'il d iil faure

— Entrez, monsieur, entrez... du .Mirgiierite d'une voix eiuue; puis aussitôt ses yeux »e tournent vers Alexis, avec une expression suppliante.

Celui-ci comprend leur langage, et se hâtant It giijuer U |Kirte. il passe devant l'homme qui baisse la tête et gago.- l'auti-e boiii J< la chambre.

Marguerite a suivi Alexis jusque sur le carré; elle semble toiuiiec de la piomptitude qu'il vieni di' niettrc à lui ol>eir. L\. Akxis, saisissant une main de la jiune lille, la presse fortement dan> la sienne, en lui disant à voix basse : — Je pars, puisque vous rordiniiei,,, mais cet homme... vous n'avez rien à craindre; n'est-ce pas?...

— Non, monsieur, non !...

— Adieu donc, mademoiselle ; je n'ose («s vous demander la permission de vous revoir... et p. au tant... mamtenanl iiuo vous avei liien voulu me recevoir... quel mal y aurail-il à ce que je n-vuisse encore?

— Ohl. monsieur .. je ne sais... je ne puis... aUeu... part*i.~ ob ! ne me retenez pas 1

El la jeune lllic est rentrée en refermant la p<iH« «ur elle.

LA JOLIK FILLF OU l-'AUUOURG.

Alexis r-e décide alors h dcsceiidn; en se disant :

— Je la reveri'ui... elle ne me l'a pas dcl'enJu... Mais quel peut donc litre cet hoainie qu'elle reçoit... et qui a si mauvaise niiiieï... On aurait dit (jue sa piéscnce ellrayail niadonioiselle Marguerite, et pourtant elle m'a renvové bien vile... Je crois en ciïet qu'il y a du mystère dans la conduite de cette jeune lille. Mais ces demoiselles ont beau dire, cela n'empâche pas qu'elle ne soit charmante.

Page 1