I.A JOLIE FILLE DU FAUnomc
Ainsi un jalùux se sent triste, o[)|>. s^é en voyant un cavalier ai- MBble, galant, placé prés de celle qn\^aime, et quoique ce cavalier n ait pas encore adressé un mot à la dame qui est près de lui, le jaloux pressent que cette circonstance peut lui être fatale, et il se tourmente déjà de ce qui n'est pas encore arrivé.
Ainsi, en quittant le fils qu'elle chérit, une mère calcule tous let dangers qui [)eiivent l'assailhi' m voyage ; il ne doit revenir que ilans un temps éloigné, et son inquiétude, à elle, date du premier jour de leur séparation; rien ne lui annonce encore un malheur, mais son imagination en a créé mille; et si l'un n'arrive pas, évitera-t-il aussi bien les autres? Une imagination vive et fertile est souvent un don fatal. Si quelquefois elle nous procure des jouissances, elle sert bien souvent à nous créer des peines.
En quittant sa cousine, Alexis a constamment présent à la pensée ce qu'il a entendu dire de la jeune pensionnaire qu'on a nommée Marguerite Meynaud.
— Mais ce ne peut pas être cette Marguerite que je connaia, se dit Alexis. Pourquoi serait-ce celle-là?.. Le nom de Marguerite est porté par tant de femmes... pourquoi serait-ce la môme?
Et tout en voulant repousser cette idée, Alexis rappelle à son souvenir tout ce qu'il sait de la jeune fille de la rue tJorbeau; le mystère qui semble envelopper ses actions, la solitude dans laquelle elle vit, son éloignement pour toute société, ce nom de Marguerite qui est le seul qu'elle se donne, enfin, cet homme (lu'elle reçoit et dont l'extérieur n'était pas fait pour inspirer la confiance.
— Cet homme ne peut être son père ! se dit ensuite .\lexis ; je l'ai vu, et malgré sa longue barbe, sa pâleur, je suis certain qu'il est trop jeune pour être le père de cette jeune fille... Non... ce n'est point d'elle que parlait Hélène.
Mais au bout d'im moment, Alexis se souvient qu'un jour, dans l'entretien qu'il a eu avec la petite Marguerite, il a parlé de sa cousine, et que la jeune fille a tressailli au nom d'Hélène de Brévanne; puis, en songeant aux bonnes manières de la jolie Marguerite, à sa façon de s'exprimer qui annonce une bonne éducation, ses soupçons reviennent avec plus de force, et il se dit :
— Si c'était elle pourtant !... fille d'un voleur... pauvre jeune .fille! ce ne serait pas sa faute... mais ce serait affreux !
Cette fois Alexis ne va pas trouver Durozel, il ne voudrait pas que celui-ci sût ce qui l'inquiète, il craindrait que l'expérience de son ami ne devinât trop vite la vérité ; mais dès le lendemain Alexis se rend chez sa cousine, de laquelle il espère obtenir des renseignements plus précis sur la personne qu'elle a nommée Marguerite Meynaud.
Alexis a dit son nom, et une femme de chambre l'a sur-le-champ introduit près d'Hélène, qui paraît très-flattée de l'empressement que son cousin montre à la revoir.
— Ma cousine, dit Alexis, vous allez me trouver importun maintenant; je vous ai quittée hier au soir... et je reviens aujourd'hui.
— Importun! vous... non, vous ne le pensez plus, j'espère... je TOUS attendais, ou au moins je vous espérais.
— Vraiment ?
— Ne m'avez-vous pas dit hier que vous aviez à causer avec n oi?
— En effet...
, — Eh bien, causons... il faut espérer qu'ici nous serons plus heureux qu'à la campagne, qu'on ne viendra pas nous dérangey... d'ailleurs j'ai fait défendre roa porte... Voyons, Alexis, qu'avez-vcus à me dire?
Ces mots sont accompagnés d'un regard bien tendre et d'un sdoux sourire , que pour ne point comprendre ce que l'on veut qu'il dise, il faut avoir la tète et le cœur préoccupés comme Alexis.
Le jeune homme rapproche sa chaise de la causeuse d'Hélène, il passe sa main sur son front et lui dit, sans fixer ses yeux sur les siens :
— Ma cousine... hier je vous ai entendue parler avec mademoiselle Robertin d'une jeune personne qui a été en pension avec vous... et que vous nommiez Marguerite Meynaud... je voudrais que vous me fissiez bien exactement le portrait de cette demoiselle... Un... de mes amis... connaît une Marguerite... et je serais bien curieux de savoir si c'est celle qui fut votre camarade de pension,
Hélène a écouté Alexis d'abord avec attention, puis avec impatience, avec dépit, et lorsqu'il a fini de parler, elle tourne avec colère les pages d'un album, en répondant d'un ton moqueur et fâché tout à la fois.
— En vérité, mon cousin, voilà quelque chose de bien intéressant; et si c'est pour me dire cela qu'il vous tardait tant de me revoir.., j'avoue que je suis beaucoup moins touchée de votre empressement I... Que je vous fasse le portrait d'une jeune fille... que je n'ai pas vue depuis plus de cinq ans!,., eh! que m'importent, à moi, votre »mi et mademoiselle Marguerite!... qu'ai-je besoin de m'occuper encore de cette fille?... Vraiment, Alexis, vous choisissez bien mal le sujet de votre conversation, et je suis tentée de croire que vous voulez en ce moment vous amuser à mes dépens et continuer la vengeance que vous avez juré de tirer de moi.
Alexis ne s'attendait pas à cette sortie, et il ne comprend pas en quoi il a pu fâcher Hélène; mais plus il s'excuse, plus il cherche à expliquer le motif de ses questiouàj. et plus madame de Pomponney
témoigne d'humeur et de contrariété : elle finit par retourner s^a chaise avec impatience, connue ne voulant plus l'écouter. Alors Alexii se lève en disant :
— Pardunj roa cousine, je m'aperçois que je vous ennuie... je me retire..,
— Eh bien I que faites-vous? .. vous partez maintenant! s'écrio Hélène, en fixant ses beaux yeux sur son cousin.
— Mais... puisque ma conversation vous donne de l'humeur...
— Ne pouvez-vous donc me parler que de choses qui me sont indifférentes?... Ne pouvez-vous trouver autre chose à dire?... En vérité, Alexis... c'est bien mal... on croirait que vous prenez à tâcha de me faire de la peine...
Hélène détourne la tète et porte la main sur ses yeux. Alexis revient s'asseoir, n'osant plus rien dire et ne pouvant pas comprendre ce qui peut faire |)leurer sa cousine.
Mais Hélène essuie ses yeux avec son mouchoir, puis se lève, et, s'ell'urçant d'être gaie, reprend :
— Jo ne sais ce que j'ai... je suis folle... Alexis, ne soyez pas fAché... je suis bien maussade aujourd'hui... Pour me prouver que vous ne m'en voulez plus... Il faut... oh ! vous ne me refuserez pas... Dites que vous ne me refuserez pas...
— Si c'est quelque chose ([u'il soit en mon pouvoir de...
— Eh! mon l)ieu, monsieur! on ne vous demande rien d'autre. Je viens d'apprendre qu'une de mes amies, qui habite l'été à Saint- Germain, est malade depuis quelques jours : elle me supplie d'aller lavoir... Si j'allais seule à Saint-Germain, je mourrais d'ennui en route... Mais si vous venez avec moi, oh ! ce sera différent...
— Quoi!... c'est pour aller à Saint-Germain... aujourd'hui...
— Oui, monsieur, à l'instant même... On va mettre les chevaux à ma calèche... il est de bonne heure... nous serons à Saint-Germain à trois heures... Je passe une demi-heure chez mon amie; nous ferons un tour dans la foret, puis nous repartirons .. Allons, c'est convenu, je vous emmène.
Et sans attendre de féponse, Hélène sonne, demande ses chevaux , puis passe dans son appartement pour se mettre en toilette de campagne.
Alexis n'est pas encore décidé à aller à Saint-Germain, que déjà Hélène revient coiffée d'un délicieux chapeau de paille, et lui dit :
— Les chevaux sont mis; venez, .\lexis, nous partons.
iMexis se laisse emmener, ei il monte en voiture avec sa cousine, en &•; disant : — En route, je pourrai, j'espère, ramener la couversatio,^ sur Marguerite, et elle sera peut-être alors d'humeur à me répondra.
Pendant que les chevaux fringants les entraînent, Hélène est redevenue ^'aie, rieuse, coquette; il semble qu'elle veuille employer toutes les s> ludions pour faire la conquête d'Alexis ; mais il n'y a pas moyen do ramener la conversation sur un sujet qui ne lui plaît pas. C'est d'e.'.e, toujours d'elle, qu'elle veut que l'on s'occupe, et lorsque .Mexls essaie d'aborder un autre entrelien, sa cousine sait, par un mot, une saillie ou une question étrangère, couper bien vite la conversation.
On arrive à Saint-Germain, et la voiture s'arrête devant une jolie maison où demeure l'amie de madame de Pomponney.
— Montez-vous avec moi? demande Hélène en sautant hors de la voiture.
— Non, ma cousine, je préfère vous attendre... je fais faire un tour dans le bois...
— Soit... au fait, entendre parler toilette, modes, tout cela vous amuserait peu, je le conçois; je ne puis pas rester moins de trois quarts d'heure chez madame Dormeuil, mais vous viendrez m'y chercher.
— Oui, ma cousine,
— Ne m'y laissez pas plus longtemps... car trois quarts d'heure pour parler chiffons, c'est bien assez.
— Je serai exact.
— .Songez que je vous attends... Si vous voulez garder la calèche pour vous promener...
— iNon, je préfère marcher un peu.
Hélène entre dans la maison, et Alexis, qui connaît peu Saint-Germain, s'informe du chemin qu'il doit prendre pour trouver le bois.
— La seconde rue à votre gauche, monsieur, et tout droit devant vous, vous serez à l'entrée du bois sur la route de Poissy.
Alexis remercie la paysanne de qui il reçoit celte indication, et suit, en se promenant, une rue dans laquelle le soleil dardait en plein. Le temps était magnifique, mais la chaleur excessive ; aussi rencontrait-on fort peu de monde dans les rues de Saint-Germain. Les promeneurs attendaient pour sortir qu'il y eût de l'ombre et de la fraîcheur.
Alexis se trouve bientôt à "entrée du bois qu'on lui a indiquée; en regardant au loin devant lui, il n'aperçoit sur la route solitaire qu'une femme qui marche très-vite et porte un panier sous son bras.
Akxis était au moins à deux cents pas de cette femme, et cependant elle a sur-le-champ fixé sou attention; ses regards ne la quittent plus, il double le pas pour l'atteindre, et plus il se rapproche d'elle, plus son émotion redouble- il t reconnaître la taille, la
«Il
L \ JOUR FILLE DU FAUnOURG.
tournure de Marguerite, et jusqu'à ce petit bonnet qu'elle porte avec tant de grâce et qui la rend si jolie.
— Oui, c'est elle 1 ce doit être Marguerite ! se dit Alexis en hâtant le pas; je la retrouve enfin... Si je me trompais. .. olil ce serait désespérant... mais mon cœur me dit que je ne me trompe pas ! Que vient-elle faire dansée bois?... où va-lelle si vite?... Mais rejoignons-la d'abord.
La jiuno fille venait de prendre un des côtés de la route et, pour éviter l'ardeur du soleil, d'entrer dans un sentier couvert qui est à l'entrée du bois, parallèle au grand chemin, et fait de cette roule une des plus délicieuses promenades des environs de Paris.
Enfin Alexis a rejoint la personne qui était devant lui; il pousse un cri de joie en voyant son visage. C'est bien Marguerite, et la jeune fille s'arrête, surprise et tout émue, eu recomiaJjsant Alexis.
— C'est vous, mademoiselle! je vous retrouve donc enfin! dit Alexis avec un accent qui peint tout ce qu'il éprouve. Ali! je bénis le hasard qui m'a conduit aujourd'hui ;\ Saint-Germain ! Si vous saviez combien j'ai été malheureux depuisce jour on j'ai été cause que vous avez fui précipitamment la maison que vous habitiez... si vous saviez toutes les démarches... toutes les courses cntre|irises pour vous retrouver... mon bonheur lorsque je croyais être sur vos traces... mon désespoir quand je voyais mes espérances déçues! Ah! si vous aviez été témoin de mes souffrances... vous m'auriez plaint, au moins.
Marguerite est visiblement émue en écoutant Alexis, et ce n'est pas sans elfort qu'elle cache le plaisir qu'elle goiite à l'entendre.
— Je ne croyais pas que vous pensiez encore à moi, dit-elle en baissant les yeux.
— Ne plus pensera vous!... ô mon Dieu!... vous m'avez donc bien mal jugé!... Et puis vous avez dû m'en voiîloir... cette demoiselle Araandine vous a insultée... j'en suis la cause... Que de pardons j'ai à vous demander!
— il y a longtemps que j'ai oublié tout cela!
— Depuis ce jour-là, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai cessé de voir cette demoiselle.
— Je ne vous demande pas cela, monsieur.
— Mais, moi, je tiens à ce que vous le sachiez... Uevoir quelqu'un qui vous a fait de la peine!... ah! je me suis assez repenti de cette liaison...
— Monsieur... je vous demande pardon si je continue ma route; mais... je suis un peu pressée, et il se fait déjà tard...
— Je ne voudrais nullement vous gêner... d'ailleurs, vous me permettrez bien de marcher auprès de vous... on peut causer en marchant.
— Oh ! sans doute! répond Marguerite en se remettant en route. Mais peut-être u'allez-vouspas... aussi loin que moi?...
— J'irai où vous irez... peu m'importe 1... je suis si content de vous avoir retrouvée!... Vous ne me défendrez pas de vous accompagner, n'est-ce pas? Si cela vous ennuie que je vous parle, cli bien, je marcherai en silence... Que je vous voie... que je puisse rester près de vous, et je serai encore si heureux !
11 est difficile de ne pas être touché d'un sentiment vrai exprimé avec cet accent qui part du cœur. Aussi la petite Marguerite sent-elle sa respiration devenir plus courte, plus précipitée, et laisse-t-elle tomber un doux regard sur le jeune homme, en lui répondant :
— Certainement... je ne puis pas... je no veux pas vous empêcher de marclier près de moi... cela ne me fait pas de peine... je veux dire que cela ne me contrarie pas... mais... je vais jusqu'à Poissyl
— Eh bien, j'irai à Poissyl,.. j'irai partoulou vous voudrez.,. Ah! je suis si heureux!...
Cependant le front de Marguerite s'est rembruni; elle devient rêveuse, puis reprend d'un air embarrassé :
— Mais... je vais chez quelqu'un... où vous ne pouvez pas aller... — Fort bien, mais pendant que vous fercz.votre visite, je vous attcn-
draià la porte... et puis nous reviendrons ensemble à Saint- Germain... à Paris, si vous y retournez... Oli! vous le voulez bien, n'est-ce pas?... dites que vous le voulez bienl
Marguerite est queUpie temps sans répondre; enfin, regardant timidement le jeune homme, et d'un air presiiue craintif, elle lui dit :
— Monsieur Alexis,., vous ne voudriez pas me faire du chagrin... j'en suis sûre.
— Vous avez raison d'en être persuadée; j'ai déjà été trop fâché de vous en avoir causé involontairement! Mais achevez...
— Eh bien... il ne faudra pas me suivre quand nous .irriverons à Poissy...cela me... ferait avoir... des désagréments... enfin vous me feriez une véritable peine si vous me suiviez... mais vous ne voudrez lias me faire repentir de la conlianco que j'ai en vous, n'est-ce pas, monsieur?
11 y avait dans la voix de Margutirilc (luclque chose de suppliant et de digne cependant. Alexis se ra|ipclli: ses soupçons, [jo qu'il eulcud devrait les accroître encore, et pourtant 11 sent que l'intérêt qu'il porte ."i la jeune fille auguiciile au lieu de diminuer.
— Votre couliaiire, rcpuiul Alexis eu soupirant, ah I je ne l'ai pas, car vous me cachez vos chagrins... Mais devez-vou.s donc séjourner longtemps à Poissy?...
— Une heure ou deux,,, onviroa.
— Eh bien, je vous laisserai aller seule dans Poissy, puisque toui semblez craindre d'y être vue avec moi, mais je vous allendrai dan» le bois, et nous reviendrons ensemble... Ah ! vous ne |)0uvez me re» fuser cela...
Marguerite réfléchit quelques instants, puis répond enfin :
— Si cela vous fait plaisir... eh bien... attendez-moi... j". revieo» drai avec vous.
Cette faveur était la première qu'Alexis obtenait de Marguerite; mais la première faveur, quelque légère qu'elle soit, est to ijourt celle qu'on reçoit avec le plus de joie, parla raison que celle-là n»us l'ail espérer toutes les autres. Dans son ivresse, Alexis saisit vivement la main de Marguerite ; il va la porter à ses lèvres; mais on retire cette main en s'éloignanl un [leu, et il sent qu'il ne doit se permettre aucune liberté avec celte jeune fille qui veut bien se fi :r à lui.
Cependant il offre son bras pour continuer la route, mais Marguerite le refuse.
— Nous marcherons aussi bien ainsi, dit-elle.
— Mais il me serait si doux de vous donner le brasl...
— Non, non... Je ne dois pas... je ne puis accepter!... rc(>ond de nouveau la jeune fille en détournant tristement la tête.
— .Mais pourquoi?...
— Je vous en prie, ne me faites plus de questions.
Alexis se tait; ce qu'il entend lui r.appelle ses craintes; le rayslcre qui semble envelopper toutes les actions de la jeune fille n'est pis fait pour dissiper ses soupçons, et pendant quelques minutes il marche près d'elle sans prononcer un seul mot.
Marguerite marchait vile; elle semblait avoir hâte d'arriver; pourtant le temps était superbe et le chemin charmant.
— Ah! je voudrais ne jamais voir la fin de ce sentier! dit Alexis en regardant tendrement sa jeune compagne de voyage. Marguerite baisse Its yeux sans parler; mais Alexis a cru voir qu'un soupir avait répondu au sien.
Cependant un jour plus vif éclairant le feuillage annonce que l'on va sortir de la forêt; quelques maisons se dessinent au loin. Bient<}t la jeune fille s'arrête en disant à si^n compagnon : — Voilà Poissy... n'allez pas plus loin... vous savez ce que vous m'avez promis?..".
— Mais nous ne sommes pas encore à Poissy...
— Pardonnez-moi...
— Eh bien... puisque vous le voulez... je vais vous attendre ici.
— Si cela vous plait... attendez-moi.
— Vous reviendrez par cette route... Je vous reverrai... vous ne voudriez pas me laisser vous attendre en vain !
— Non, monsieur, je ne sais pas tromper... Et d'ailleurs ce serait bien mal à moi, lorsque vous me lémoignez tant d'intérêt... mais m'attendre deux heures... songez que c'est bien longl...
— Vous me promettez de revenir, cela me suffit.
— Au revoir, monsieur.
Et la petite Marguerite, doublant le pas, courant plutôt qu'elle ne marche, continue sa route ver# Poissy.
Alexis suit des yeux la jeune fille, en se disant : Dois-je respecter sa défense... dois-je tenir ma promesse ?... Que va-t-elle faire dans cette ville?... en la suivant je l'apprendrai sans doute... je connaitrai son secret... je saurai si elle est en ell'ei la fille de ce misérable qui... Que faire ?... ah! je ne puis laisser échapper cette occasion d'éclaircir mes soupçons... cela est mal peut-être, mais mon amour doit m'excuser.
Une fois décidé à suivre Marguerite, Alexis s'élance, en se tenant sur le côté de la roule, car il veut tâcher de ne point être vu de U jeune fille.
Mais Marguerite ne songe jias à se retourner ; elle est entrée dans Poissy, elle prend sur la gauche, suit un chemin où sont quelques maisons entourées de jardins; Alexis ne la suit que de très-loin, mais il ne la perd pas de vue. Enfin il la voit se diriger vers un grand bâtiment devant lequel il aperçoit une sentinelle, .\lors un souvenir subit vient frapper .\lexis,.. A Poissy il y a une maison de détention.
La jeune lille a passé sous une grande porte; elle est entrée dans ce bâtiment près duquel veille nu factionnaire. Alexis s'est arrêté, il n'ose aller idiis loin, il est pâle et tremblant. Au bout de peu d'instants, un homme sort de la maison d'arrêt, et va passer du côté où est Alexis. Celui-ci juge au costume de cet homme qu'il doit être employé ou commissionnaire de la prison, et au moment où il (>asse pi es Sti lui, il l'arrête en lui disant :
— Deux mots, s'il vous plait... Vous pouvez me rendre un grand service, et qui ne saurait vous compromettre.
Ces paroles sont accompagnées d'une pièce d'or que Ton présente d'une main suppliante. L'homme, dont la figure est dure et coiunuine, commence par prendre la (iièce d'or, puis murmure :
— Qu'est-ce i,ue c'est 1
— Une jeune hlle vient à rinslant d'entrer dans la maison de détention... la connaissez-vous?... Que va-t-elle fain; là?... ah! de grâce!...
L'homme ne laisse pas Alexis achever sa phrase ; il rc|v>nd d'un ton bref et d'une voix rauque :
— N'oir son père, Joseph Meynand, condamné à cinq ans pour »iil, et qui n'a plus que six semaines à faire.
LA JOUR FILLR DU FAUDOURG
Ces mots étaient à peine parvenus à l'oreille d'Alexis, et déjà l'honiinc qui les lui avait dits était bien loin de lui.
Le jeune honiuie est resté niui't, et ilenienrc quoique temps comme fixé il la même plaee; le voile (ini couvrait la conduite de cette jeune fille vient d'élro cntièrtnicnt detliii é, it n'a plus d'illusions à se faire; celle qu'il aime est bien cette Mjr^uerite dont Hélène et son amie ont parlé, ses pressentiments ne l'avaient point trompé.
Tout à coup Alexis prend sa course et s'éloijj'ue à grand:^ pas de la maison de détention en se disant :
— Soyons hoiiiiue; ayons du courage... Je ne puis plus aimer cette jeune fille... à quùi cela me servirait-il î... il vaut bien mieux ne plus la revoir j de cette façon, je l'oublierai... j'ai bien oublié Hélène I... et Durozel assure que l'on peut toujours vaincre ses passions!
Alexis regagne l'entrée du bois oîi il s'est séparé de Mari?ucrite ; mais arrivé là, il s'arrête et s'assied au pied d'un arbre; il lui semble qu'il doit être fatigué et qu'il est nécessaire qu'd se repose.
Bientôt d'autres réflexions se présentent à son esprit. Il se dit que les enfants ne sont pas coupables des fautes de leur pfcre, que celte jeune fille semble bien malheureuse, que ce serait mal à lui de l'abandonner sans lui avoir dit adieu, et que tout en n'ayant plus d'amour pour elle, il peut encore lui porter de l'iiitérôt; enfin il se dit tout ce qu'un amoureux sait imaginer pour se donner raison en suivant le penchant de son coeur.'
Deux heures s'écoulent. Marguerite ne paraît pas. Il était alors sept heures et demie, et Alexis n'avait rien pris depuis le matin; cependant il ne songe pas à manger ; l'amour nourrit quelquefois, mais il n'engraisse jamais.
Alexis avait les yeux fixés sur le chemin par où devait revenir la jeune fille, le jour commençait à baisser, et il frémissait d'impatience ; après avoir voulu fuir Marguerite, il serait maintenant désolé de ne point la revoir.
Enfin une femme paraît du côté de Poissy : c'est Marguerite; elle •revient vers le bois, mais elle ne marche plus précipitamment, comme en se rendant près de son père. Maintenant elle s'avance lentement, la tête baissée vers la terre; elle est pâle, une sombre tristesse est répandue sur son visage ; cependant elle essaie de sourire en voyant Alexis.
— Vous m'avez attendue, monsieur, lui dit-elle; et pourtant... il est tard, je suis restée plus longtemps que je ne le pensais...
— Vous m'aviez promis de venir, et je voulais vous revoir, répond Alexis qui, en revoyant Marguerite, sent s'évanouir toutes ses résolutions.
— Eh bien! monsieur... nous pouvons partir...
— Je suis à vos ordres, mademoiselle j mais vous semblez souffrante maintenant...
— Ce n'est rien .. cela se passera.
En disant cela, Marguerite s'est remise en route, et Alexis marche en silence près d'elle. Le temps deitenait sombre, et de gros nuages, qui s'amoncelaient sur la foret, faisaient venir la nuit plus promptemeut. '
— Je crains que nous n'ayons de l'orage, dit Alexis.
— Eh bien !... je vais tâcher de doubler le pas... C'est que je me sens un peu fatiguée.
— Pourquoi donc ne pas accepter mon bras?.., vous... vous appuieriez sur moi... et nous irions plus vite.
Marguerite jette un regard autour d'elle, et passe timidement son bras sous celui qu'on lui présente, en disant avec un accent île tristesse :
— Oui... voilà la nuit... je ne serai pas vue à votre bras maintenant!
Il y a un bonheur indicible à tenir pour la première fois, sous le sien, le bras d'une femme que l'on aime; l'amour est un feu qui se communique à toutes les parties de notre être par le plus léger attouchement. Alexis tremble de plaisir en sentant la petite main de Marguerite s'appuyer sur lui, et de temps à autre, comme s'il voulait lui faire éviter un faux pas, il se serre contre elle et presse le bras qu'on a passé sous le sien.
Ils marchent ainsi assez longtemps sans se parler, mais les secrètes pressions de leurs bras remplacent la conversation.
Bientôt on entend gronder le tonnerre, et de grosses gouttes de pluie tombent sur les feuilles des arbres.
— Voilà l'orage dit Alexis, c'est ce que je craignais.
— Je serai cause que vous serez mouillé, dit Marguerite ; sans moi, depuis longtemps vous seriez à Saint-Germain... Mais je ne puis aller plus vite.
— Croyez-vous donc que c'ettde moi que je m'occupe? Que m'importe l'orage! la pluie! je braverais tous les éléments pour être avec vous! Mais vous, qui êtes souffrante ce soir... cette pluie pourrait vous rendre malade... Mon Dieu ! voilà que cela redouble à présent, et les feuilles commencent à ne plus nous garantir... Tenez, venez sous ce gros arbre... nous y serons plus à l'abri.
Marguerite se laisse conduire sous un énorme chêne, Alexis se place contre elle, et cherche, autant qu'il le peut, à la garantir de la pluie. Cependant l'orage éclate avec violence, destorrents't'eau io:u-
bent du ciel, les coups de tonnerre se succèdent à de courts intervalles, et des éclairs magnifi'|ues, en éclairant la (urèl, ajoutent à la sombre majesté de ce spectacle.
Alexis entoure Marguerite de ses bras; elle cache sa tête cou! poitrine de son protecteur, elle «:-t tieiiiblante; mai» Alexis n' mais été aussi liriireux qu'en ce moment, et n'étant plus mail: résii-ter à ce qu'il éprouve, il appuie bcb lèvres sur le front ■' jeune fille, en lui disant:
— Marguerite, chère Marguerite 1 si vous Baviez combien je \ aime!...
— Ne me dites pas cela, monsieur, de grâce... ayez pitié de in
— Et pourquoi ne vous dirais-je pas ce que j'éprouve... pu,- i cet amour est plus fort que ma raison, puisque je sens qu'il dui • toute ma viel...
— 0 monsieur Alexis, il ne faut pasm'aimer... car... mon soi i afTreux... Je ne dois pas vous écouler... je ne puis aimer persou . il faut m'oublier...
— Jamais... Marguerite, si vous m'aimiez aussi... je vous d i . Venez avec moi... je vous emmène loin, b en loin... dans quelqi)' : traite où nous vivrons seuls... J'ai assez de fortune pour nousdiux... je suis libre... Ah ! Marguerite, consentez à me suivre... confiez votre existence à mon amour., ,
— Oh ! non... non... cela est impossible...
— Parce que vous ne m'aimez pas... parce que je vous suis indifférent.
Marguerite ne répond pas, mais des larmes s'échappent de ses yeux; elle pousse des sanglots, et Alexis la presse contre son cceur, en s'écriant :
— Ohl... si... vous m'aimez... je vous aime trop, moi, pourn'ètre pas payé de retour. . Eh bien! ne repoussez pas ma prière... partons ensemble... allons vivre sous un ciel étranger.
La jeune fille repousse doucement Alexis, en balbutiant :
— Et mon père... mon pauvre père...
Alexis demeure interdit, et ne peut que murmurer :
— Votre père... je croyais... je pensais que vous n'en aviez plus...
— Si, monsieur, il existe, et il est bien à plaindre... Des circonstances m'ont obligée à me séparer de lui... mais dans peu de temps il reviendra [irès de sa fille... pourvu que sa santé... car aujourd'hui je l'ai trouvé malade, souffrant... et c'est ce qui m'a fait tant de chagrin... mais, si le ciel le permet... quand il sera près de moi, mes soins, mes earesses lui rendront la santé... car je ne le quitterai plus un seul instant!
Alexis ne répond rien, mais il s'est éloigné de Marguerite en laissant tristement retomber sa tète sur sa poitrine. Cependant l'orage i cessé.
— Continuons notre route, dit Marguerite. Alexis re[)rend le bras de la jeune fille sans dire un mot, et ils se
remettent à marcher tous les deux tristes et silencieux. Lorsqu'ils arrivent à Saint-Germain, il est nuit tout à fait.
— Il faut que nous trouvions une voiture, dit Alexis.
— Oh! j'irai bien à pied, répond la jeune fille.
— A pied, jusqu'à Paris!... y pensez-vous?... D'ailleurs l'oragi gronde encore... gagnons vite la rue où sont les voiture^.
Marguerite se laisse conduire, mais, arrivée près du bureau dei voitures, elle quitte le bras de son conducteur, en lui disant :
— Je vais vous attendre ici, monsieur.
— Soit, dit Alexis ; s'il n'y a pas de place pour le prochain départ, nous prendrons une petite voiture... j'en aperçois là-bas.
Le jeune homme court au bureau où l'on retient ses places. Il le trouve encombré de voyageurs. L'orage fait rentrer tous les prome neurs dans la capitale, et le commis dit à Alexis :
— Plus de place, monsieur, tout est retenu jusqu'au dernier dé-|| part.
Alexis sort du bureau et retourne à l'endroit où il a laissé la jeune; fille, en se disant : Nous trouverons une petite voiture; en payant ce qu'ils voudront, j'aurai la préférence.
Mais Marguerite n'est plus à la place où elle devait l'attendre; Alexis regarde de tous côtés, court, demande à plusieurs personnes, on ne peut lui donner aucun renseignement. Elle est partie, se ditil, elle ne m'a pas attendu, elle n'aura pas voulu revenir avec moi k Paris pour que je ne sache pas où elle demeure!... Ainsi donc, je l'ai encore perdue!...
Le pauvre Alexis se désespère : il court au hasard dans les rues de Saint-Germain, espérant encore rencontrer Marguerite; mais ses recherches sont vaines. 11 se rappelle alors que la jeune fille a parlé de revenir à pied, et, dans l'espoir de la retrouver sur la route , il se décide à faire aussi à pied le ch'^min de Paris
Cependant la pluie recommençait à tomber, l'orage avait rendu la route fort mauvaise, mais Alexis n'y fait pas attention : il marche en regardant autour de lui, cherchant dans l'obscurité àapercevoir Marguerite, et ne trouvant que des ornières et des mares d'eau dans lesquelles il met ses pieds.
Tout en marchant, Alexis se sentait des tiraillements d'estomac, et une faiblesse qu'il ne savait à quoi attribuer. Enfin, il se rapp.elle qu'il est à jeun depuis le matin. Le besoin, la marche foycée qu'il
LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG
mlreprend, l'orage qu'il a reçu, la pluie qu'il reçoit encore, tout ta •éunit pour augmenter son rualaisL'. Il lassoiublc son rourage et ivance toujours, mais à chaque instant des frissons parcourent son îorps. Ilavait encore deux lieues à faire, et la pluie tomb.iit par torrents.
leureusement un coucou vient à passer près de lui, et le cocUcr 3I0110SC au jeune homme une place de second lapin. Alexis accepte, :ar il n'a plus l'espoir de retrouver celle qu'il cherche, et il arrive
tifin à Paris, mouillé, harassé, exténué, et sans s'être une seule fois
appelé sa cousine, qu'il devait aller rechercher chez sou amie. Il ne
ensait qu'à Marguerite,