XXI. — UNE FEMME JALOUSE
Sans un jardinier qui, le lendemain matin, va porter des frufts et des légumes à la cuisinière, personne ne pouvait encore sonir; car tous les habitants de la maison étant enfermés, aucun d'eux ne pou- Tait délivrer l'autre. M. de Poraponney seul aurait pu s'échapper du salon en sautant par une fenêtre qui n'était qu'à trois pieds du jardin ; mais comme en ce moment il souffrait do la goulte, il ne crut pas devoir se risquer, et attendit en dormant sur un divan que l'on vînt le délivrer.
^ Le jardinier, ne trouvant pas de clef à la porte de la cuisine, allait s'éloigner, lorsqu'il entendit les cris de la cuisinière qui l'appelait et le priait d'enfoncer la porte. D'un coup de bêche le villageois fit sauter la serrure. Ensuite on délivra les deux valets restés dans la cave, où ils avaient pris le parti de se griser pour passer le temps. Enfin, on entendit les cri- de M. de Pomponney qui, ne dormant plus, jurait tomme un diable pour avoir à déjeuner. Puis on délivra madame, qui n'était plus couchée et qui se plaigni' de ce que l'espièglerie de Caporal l'avait forcée à rester levée toute la nuit pour tenir compagnie à sou cousin.
Hélène paraissait en tCTiH Iri-faliguée, ses yeux étaient b v visage pâlfj mais ci peiidjul .1 y avait dans ses traits une i i de boiilieiir, une douce langmîur qui n'annoiij^aient pus ■, aventure l'i'ût beaneoup contrarié".
Quant A M. de P.jmponney, en apprenant que c'est son singe (|i a enfermé tout le monde, il est dans le ravissement, et il trouvi- i tour si couiique qu'il fait donner double ration de friandise» à Ca| rai. Vers l'aprës-midi, ne sonlViant presque |ilu» de sa goutte, le mai d'Hélène dit adieu à sa femme, fait ses compliments à Alexis, ,■. prétextant une alfairo impurtautc , retourne à Paris avec son sin^
Quinze jours s'écoulent et Alexis n'a nas quitté Sussy. Pliisic: loisil a parlé de revenir à Paris; mais Hélène est si aimable, si aiinaiu te, si belle, elle semble si heureuse près de lui, elle le prie avec t^nt (l'instance de rester encore , qu'il n a pas eu le cour ge le lui ré-^'i'ter Et puis, quel que soit le .sentiment qu'on éprouve (>,iur une anti , en se retrouvant avec une renime que l'on a beaucoup aimée, sent toujours une douce chaleur, reste du feu qui nous brûlait au Irel'ois !
Enlin Hélène permet à Alexis de la quitter, en lui faisant promettre qu'il ne restera que peu de jours à l'aris et reviendra passer avec elle, à Sussy, le resle de la belle saison.
En arrivant à Paris , la pn-mière personne que rencontre Alexi est son ami Durozel. Celui-ei regarde son jeune élève en souriant, i •. lui dit : — 11 me paraît qu'on ne s'ennuie pas trop à Sussy ... voiU trois semaines que vous êtes parti.
— C'est vrai, répond Alexis avec embarras, je suis resté plus longtemps que je ne p'iisaij... C'-iSlquc... des circonstances...
— Oui, je comprends très-bien les circonstances. Du reste, ition ami, ce n'est point un reproche , au contraire, c'est un compliineut que je vous adresse .. Allons .soyez franc, convenez que toutes mes prédictions se sont réalisée^: je vous ai dit que votre cousine vous' aimerait... aujourd'hui vous êtes son amant.
— Mon Dieu! Durozel!... ?i vous saviez... si je vous disais par queUâ bizarre aventure cela s'est fait... Je ne voulais pas d'abord...
— Vous aviez tort : quand une jolie femme le veut bien, il faut toujours le vouloir avec elle...
— Ah ! c'est que je craignais... je redoute encore les suites de cette liaison... Ma cousine est bien jolie, bien séduis mte, maintenant elle semble avoir pour moi un véritable amour. Moi... je suis étourdi par son langage, ébloui par ses charmes, fasciné par ses regards, et pourtant ce n est pas de l'amour que j'éprouve maintenant pour Hélène, car mon coeur est toujours à une autre. J'aime à. errer seul dans les jardins, dans la campagne, mais c'est pour penser à Marguerite, à cette pauvre petite, si malheureuse, si intéressante... Ah! mon ami, si je la retrouvais, je sens que pour passer un moment près d'elle, je quitterais bien vite Hélène !
— Vous auriez peut-être tort. Une femme charmante, élégante, de bomie compagnie vo" prend pour son amant; ce n'est pas une couquête qu'il l'aille dédaigner!...
— Durozel, de la discrétion surtout!... Je vous" ai avoué cela à vous... parce que je ne sais rien vous cacher, mais je ne voudrais pas compromettre ina cousine.
— Soyez tranquille; elle se compromettra bien toute seule, elle •vous aime assez pour cela. Au reste, son mari la laisse libre, il n'est
nullement jaloux.
— En etfet, il est parti de Sussy le lendemain de mon arrivée et . m'a laissé seul avec sa femme.
— C'est uu vieux libertin, il n'est plus amoureux de sa f innie, mais il a toujours quelque intrigue sous jeu... avec son arg.; a, il trouve encore des personnes qui l'ecoiitent. C'est un fort mauvais sujet que ce vieux Pomponney; on prétend qu'il a une autre campagne, où sa femme ne va jamais, et qui lui sert pour ses buunes fortunes. C'est, m'a-t-on dit, aux environs de Champigny. C'est là qu'il conduit ses conquêtes!...
— Laissons cet homme, mon ami, qui rend bien excusables la faiblesses de sa femme, et dites-moi , depuis mon absence , vous n'ap vez rien appris de nouveau... sur ce qui m'intéresse?.,,
— Pardonnez- moi, je sais quelque chose.
— Ahl voyons...
— J'ai eu la curiosité d'aller avant-hier m'informer à Poissy, à là maison de détention... et là, j'ai appris que depuis huit jours Joseph Meynaud est libre; il a fini son temps.
— Il n'est plus en prison! et sait-on 7...
— Où il est allé... On croit que c'est à Paris: sa fille l'attendai' lors de sa sortie de prison, elle a emmené son père qui était faible et mal portant; voilà tout ce que j'ai appris.
— Pauvre Marguerite I... Ahl je donnerais tout au monde poar savoir où elle est, ce qu'elle fait maintenant. S'il faut qu'elle ti-availle pour faire vivre son père, croirez-vous encore que celui-ci ait vole to cinq cent mille francs?
— Je conviens que cela me paraîtra plus douteux.
— Et on croit que ce malheureux est revenu à Paris!
— On le suppose, mais je n'ai aucune certitude.
— • J'ai promis à Hélène de retourner passer le reste de la saison à Sussy; si vous découvrez Marguerite, mon cher Durozel, si vou»
LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG
apprenez qnrlrnie chose qui vous mette sut ses traces, proinettczuioi de me l'écrire sur-le-champ.
— Je vous le promets ; mais je vous ferai nculcincnt observer que je ne connais pas votre juliu M.irj,'iierite, que je ne l'ai jamais vue, et qu'il me sera assez diflicile de la deviner si je la rencontre.
— Ahl vous avez raison 1... Je vois bien qu'il me faut perdre toute espérance.
— Ne vous désolez pas; le hasard nous sert quelquefois mieux que tout notre savoir. Songez que vous avez un ami sincère, de la fortune, deux ou trois rciniiics qui vous aiment, et (lu'avec cela il serait très-ridicule de se désespérer.
Alexis hésitait pour retourner à Sussy ; il voulait rester à Paris et recomiiiencer à y chercher Marguerite, mais Durozel lui fait sentir qu'il serait mal d'abandonner ainsi lléiciie; qu'une passion sans avenir ne doit point lui faire rompre une liaison agréable, et que sa cousine a trop bien réparé ses torls pour qu'il ne lui doive pas au moins des égards et de l'amitié.
Il n'y avait que huit jours d'écoulés depuis qu'Alexis avait quitté Sussy, et déjà Hélène se mourait d'impatience, d'inquiétude, de jalousie. Celte jeune femme, ju?qu'alors si coquette, si légère, si vofa,L;e, éprouvait pour la première fois une passion véritable : l'indifléreiice de son cousin avait opéré ce changement. Après avoir cru longtemps qu'une intrigue d'amour devait se rompre dés qu'elle cessait d'être un plaisir, Hélène connaissait toutes les peines que ce sentiment traîne a sasuiiej et cependant, loin de vouloir briser sa chaîne, elle cherchait sans cesse par quels moyens elle pourrait s'assurer à jamais le cœur d'Alexis.
Enfin le jeune cousin est revenu près d'Hélène, qui lui témoigne par ses transports, par ses caresses, tout le bonheur ([u'elle éprouve à le revoir. Alexis fait ce qu'il peut pour paraître touché de la tendresse qu'on a pour lui, et cependant c'est presque avec froideur qu'il écoute les serments mille lois répétés de sa cousine, et celle-ci semble alors redoubler d'ardeur pour le convaincre. Il y a des choses singulières en amour : la froideur de l'un augmente souvent la chaleur de l'autre.
On reprend les promenades dans le parc, les excursions dans la campagne. Hélène a fait ilélendre sa porte pour tous ceux qui viendraient la visiter; elle veut être seule avec Alexis; cette femme, qui ne pouvait vivre qu'au sein du monde et des plaisirs de la ville, chérit maintenant la campagne et la solitude : son amour lui suflit.
Dans leurs promenades champêtres, s'appujanl avec nonchalance 5ur le bras d'Alexis, souvent Hélène lui dit, en le regardant avec amour: — Que je suis heureuse maintenant!... combien je préfère ces heures passées avec vous, à ces bruyants plaisirs dans lesquels s'écoulait ma viel... Au milieu de ce monde qui m'enlourail, j'éprouvais un vide... enfin je m'ennuyais souvent; mais ici... avec vous... ahl je ne désire plus rien. Alexis, pensez-vous comme moi?
Alexis tâchait d'avoir l'air heureux en répondant :
— Oui, ma chère Hélène; mais un soupir s'échappait souvent de son sein, et Hélène s'ecriait :
- Oh! non, vous n'êtes pas heureux comme moi... vous avez quelque chose... un secret... un autre amour que vous me cachez... vous pensez sans doute à cette jeune personne que vous avez rencontrée dans la forêt de Saint-Germain.
Alexis essayait de détruire les soupçons de sa cousine, et celle-ci se laissait farilemenl persuader, car elle se serait punie elle-même en boudant trop longtemps.
il y avait près d'un mois qu'Alexis était revenu h Sussy, lorsqu'il reçut un malin la lettre suivante de son ami Durozel :
« Je vous l'avais dît, mon cher xMexis, le hasard nous sert souvent mieux (pie nous-mêmes; j'ai découvert la demeure de voire jeune Slle, et voici comment : je vois assez souvent Krison, il voit queljiicfois Amaiuliiie, et celle-ci lui a dit dernièrement : La iiassion ie M. Alexis est revenue demeurer dans notre quartier, car je l'ai renoontrce le iiialin, revenant de chercher son lait; mais elle n'a pas fait fortune, elle a l'air encore plus pauvre que quand elle logeait lans ma maison... Frison, (pii sait l'intérêt que vous portez à cette icune (ille, m'a rapporté les paroles d'Aniandine, et moi, en ami dévoué, j'ai été le lendemain matin de très-bonne heure me planter en ace de la laitière du quartier de notre couturière. Là, lorsipie la tliipart des boutiques étaient encore fermées, j'ai vu venir une jeune ille d'une mise propre, mais bien simple. A la tristesse répandue sur on charmant visage, j'ai deviné que ce devait être votre jolie Mar» ;uerile. J li suivi de loin la jeune (ille lorsqu'elle emportait son lait, l'ai vue entrer djns une rue voisine... c'est, je crois, la rue Saiut- Waur; enlin, elle est entrée dans une maison de pauvre ajiparence. Mors je me suis informé, non pas au portier, il n'y en a point, mais ;hez une Iruitière en face; les fruitières sont bien précieuses pour es renseignements. J'ai su que cette jeune tille, emniéuagée depuis ;inq semaines seulement, demeure avec son père dans un petit rczâe-chaussée, au fond d'une espèce de jardin qui est derrière la mai- >on. Le père est soutirant et ne sort jamais ; la lille travaille sans ;esie, et ne se doinii aucun plaisir; entin,- on la nomme Marguerite. Tout se réunit donc p9W(! (UO faire croire que c'est bien la personne Jue\ousch... '■■i«
A peine Alexis a-l-il achevé la lecture de celle lettre, et 'iéjàii est monté à sa chambre, s'est habillé pour revenir à fans, a pris son chapeau, et entre brusquement chez Hélène, qui était en&jre à sa toilette.
— Mon Dieu! qu'est-ce donc, Alexis? dit la jolie femme en examinant son cousin; vous êtes habillé dès le matin... Est-ceque vous avez des projets de promenadeV... où donc me conduirez-vous aujourd'hui?
— .Ma chère Hélène, je me suis babillé... parce que... je retourne à Paris... je vais partir sur-le-charap.
— Vous parlez pour Paris ce matin... qu'est-ce que cela signifie? Hier au soir encore il n'était pas question de départ.
— Cela est vrai, mais je viens de recevoir une lettre... et il tant que je n'tourne à Paris... c'est indispensable.
— De qui est cette leltreî
— De Duruzel.
— Montrez-la-moi.
— Je ne vois pas que ce soit nécessaire.
— C'est une lettre de femme alors.
— Je vous jure que non.
— Alexis, vous me trompez... vous avez quelque intrigue, j'en suis siîre... Croyez-vous donc que je n'aie pas rennnpié vjtrc trist'.-sse, votre air distrait, lorsque, moi, je ne suis occui)ee que de vous!... Ah! si vous en aimiez une autre, ce serait aureux. . car, moi, je n'aime que vous... vous le savez bien... vous avez changé mon caractère... vous m'avez fixée pour jamais... Alexis, je tous en prie... n'allez pas à Paris!...
— Je ne puis m'en dispenser...
— Et combien de temps (^oinpicz-vous y rester?...
— Mais... je ne sais pas encore...
— Eh bien, moi, monsieur, je vous donne quatre jours!... c'est plus qu'il n'en faut pour terminer ces préteniues affaires qui vous appellent. Si dans quatre jours vous n'èies pas revenu près de m A, alors je saurai que vous ne m'aimez plus... que vous ne pensez plus à moi... Alexis, serez-vous revenu?
— Mais.., je tâcherai...
— Quûil vous ne pouvez pas même me le promettre... Eh bien! allez, monsieur, allez, je ne vous reliens plus... vous êtes libre !...
Alexis profite de cet avis, et, pendant qu'Hélène se jette dans un fauteuil et cache dans ses mains son front brûlant et ses yeux baignés de pleurs, il sort vivement de la maison, traverse le jardin, gagne la campagne, et marche au pas redoublé jusqu'à ce qu'il rencontre une petit voiture qui le ramène à Paris.
Le premier soin du jeune homme est de se rendre chez Durozel, qui s'ecrie en le voyant ;
— Je m'y attendais 1 Parti aussitôt après avoir reçu ma lettre!...' rien de prompt c.Hume un amoureux.
— Mon cher Durozel, je voulais d'abord vous remercier de toutes les peines que vous avez prises pour moi... C'est Marguerite, mon ami! oh! ce doit être celle que j'adore que vous m'avez fait rctiouver...
— Je' ne sais pas si, pour un homme raisonnable, j'ai fait là une bien belle chose : car cntin, si celle jeune Glle est eu effet cille que Vol. s aimez, que comptez-vous fane?.,.
— La secourir,mon ami, adoucir ses peines... Si elle travaille pour nourrir son père, jugez comme leur position doit être misérable.
— C'est juste. Mais cette jeune lîlle voudra-l-elle accepter vos secours ?
— Je trouverai bien moyen de lui être utile sans blesser sa fierté, sans qu'elle le sache même.
— A la bonne heure. Je ne saurais blâmer ces sentiments généreux. Mais après...
— De grdce, mon ami, veuillez me conduire devant la demeure de cette jeune fille ; c'est le dernier service que je vous demanderai.
— J'espère bien que non. Mais venez, nous allons aller rue Sainl- Maur.
Les deux amis se mettent en route, et arrivent dans une rue où il passe peu de monde et qui donne dans le faubourg du Temple Vers le milieu de cette rue, Durozel montre à Alexis uue vieille maison dont les croisées ont encore de ces anciennes fcnôlies à guillotine avec de très petits carreaux, et qui a pour cutrce une allée longue, obscure et sale.
— Voilà où loge la jeune lille que j'ai suivie, dit Durozel.
— .Merci, mon ami, maintenani... vous pouvez me 1 lisser...
— Et qu'allez-vous faire?... il est quatre heures ''o l'après-midi; cette jeune lille ne sort que de grand matin pour aller faire ses provisions.
— N'importe, je verrat... je sortirai... je regarderai... DurotCi, je vous en prie, allet-vous-enl...
Duruzel sourit; il serre la main de son ami en lui disant ; — Ikm courage! et s'éloigne sans se retourner.
Alexis se promené do long t ii iMj,e pendant plus de deux heures; il a vu «itielqats ouvrier.-, quelques femmes du peuple entrer cl so^ tir do la maison; mais c'est tout, et il n'a pas osé les inlerr'>ger< Nei- le soir, il se décide à s'a rocher de l'allée, à y entrer mêmej
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quand on y a fait dmize pas, mi Irinivc une cour sombre; au fond de celle cour ou vmt l'tiiUic d'un piUt jardin.
Alexis lAchc d'apercevoir dans li; jardin, derrière le()uel est un petit corps de lii;,'is; mais personne ne (larail; et, ne sachant pas trop ce qu'il dnait si queliiue haliitant de la maison le voyait ainsi guettant dans la cour, il se décide i\ s'éloigner, en se promettant d'èlre le lendemain au petit jour devant la maison.
Tout était encore désert dans les rues, lorsque Alexis revint de grand malin se mettre en embuscade. Il y avait une demi-heure qu'il attendait, lorsque enfin une jeune fille sort de la pauvre maison; elle avait à peine mis le pied dans la rue, et déjà Alexis a reconnu Marguerite, et il frémit d'amour, de plaisir en la revoyant.
La jeune lille tient un panier et une de ces boîtes de fer-blanc dans lesquelles on porte du lait; elle prend un côté de la rue opposé à celui où Alexis se tient blotti; il ne sait s"d doit l'aborder sur-le-champ ou attendre qu'elle ail acheté ses provisions ; il se décide pour ce dernier parti; mais il suit de loin la jeune fille, et ne la perd pas de vue.
Eiiliii, Marguerite revient vers sa demeure, et, au moment oii elle tonriie le coin de la rue, elle se trouve devant Alexis.
Une vive rougeur vient colorer les traits amaigris de la pauvre petite, et elle peut à peine balbutier : — Quoi ! c'est vous, monsieur?...
— Oui, dit Alexis en fixant sur la jeune lille des yeux pleins de tendresse; c'est moi... que vous avez fui... moi, qui vous cherche toujours... qui vous retrouve, enfin 1 et qui espère bien ne plus être privé du bonheur de vous voir.
— Vous pensiez encore à moi I répond Marguerite en laissant errer sur ses lèvres un sourire mêlé de tristesse.
— J'ai fait serment de vous aimer toute ma vie... vous avez pu ne pas me croire, mais moi, je sais bien que cela ne peut être autrement...
— Ah 1 monsieur Alexis, je vous ai dit qu'il ne (allait pas m'aimer...
— Marguerite, si vous partagiez mon amour, je serais si heureux.
— Adieu, monsieur... je ne puis vous écouter... je ne vis plus seule... mon père est avec moi; il dormait tout à l'heure; mais en s'éveillant il aime à trouver sa fille près de lui... je suis toute sa consolation... Pauvre père! il a tant souffert... et pour moi... Adieu, mon.-ieLir Alexis... oubliez-moi... ne me parlez plus, car si vous connaissiez mes malheurs... ah! vous me fuiriez sans doute.
— Non, dit Alexis en retenant la jeune fille, non, je ne vous fuirais pas... vous le voyez bien, Marguerite, puisque je suis ici; et pourtant je sais tout, le nom de votre père... son emprisonnement.., la cause... tout m'est connu... et je vous aime et je vous supplie encore de ne pas me fuir.
Marguerite a pâli, elle a paru un moment saisie d'effroi ; mais bientôt son sein se gonlle, ses yeux se mouillent de larmes, et tendant sa main à Alexis, elle lui dit :
— Quoi!... vous connaissez mes malheurs... notre honte!... et vous me parlez... et vous m'offrez encore votre amour!... vous ne me méprisez donc pasî... vousavez donc deviné, vous, que mon père était innocent?... Oh!... que c'est bien cela!... Ah!... je vous aime aussi, moi... et maintenant je ne rougis plus de vous l'avouer; car il faut que vous m'aimiez bien pour me le dire, en sachant qui je suis.
Alexis a pris la main de Marguerite, il la presse avec transport dans les siennes, en lui disant : — Vous m'aimez... il serait vrai!... ah 1 si vous saviez combien je suis heureux 1... chère Marguerite !... Moi, je fais serment de vous adorer toute ma vie!
La jeune fille rougit de plaisir, puis regarde timidement autour d'elle si personne ne peut entendre ces paroles, qui font si vivement battre son cœur. Mais la rue était encore presque déserte, et quelques ouvriers qui passaient en allant à leur ouvrage s'inquiétaient peu de la conversation des deux amants.
— Mais, reprend Marguerite en redevenant triste, à quoi servira cet amour... si ce n'est à nous rendre malheureux?...
— Ne croyez pas cela, Marguerite; l'amour ne rend jamais malheureux quand il est partagé.
— Cependant, monsiem- Alexis... j'espère que vous me jugez assez bien pour penser que je ne serai pas votre maîtresse... et moi, je sais bien aussi que je ne puis jamais espérer devenir votre femme.
— Pourquoi nous chagriner d'avance, Marguerite? Vous m'avez avoué que vous m'aimiez... il me semble que maintenant mon bonheur est assuré... Pardonnez ama joie... n'est-elle pas naturelle?
— Oh! tenez, je serais bien heureuse aussi, moi, si je pouvais oublier... Mais comment donc avez-vous su que... mon père... Qui donc a pu vous dire ce secret que j'espérais cacher à tout le monde?
— Marguerite, vous allez m'en vouloir peut-être. Rappelez-vous notre rencontre lorsque vous alliez à Poissy... vous m'aviez fait promettre de vous attendre dans le bois, de ne pas vous suivre; et cependant...
— Vous m'avez suivie I répond la jeune fille en baissant les yeux Yers la terre.
— Oui, et alors... j'ai tout appris... Vous devez me pardonner, puisque cette découverte[n'a pu changer mes sentiments?
— Ah! monsieur Alexis, on a dii vous dire que mon père était an misérable... un criminel. Mais ce qu'on ne vous aura pas dit, c'est qu'il a été condamné injusiement, c'est qu'il était innocent... c'est que jamais la pensée d'un vol ne put être formée par un homme
probe, estimable, qui pendant toute sa vie n'avait pas commit une action dont il aurait eu à rougir... Mon pauvre père!... j'étais tmu son bien, toute sa joie. Voulant, à défaut de fortune, que je pus-e recevoir une brillante éducation, mou père m'avait placée dans un riche pensionnat, le même où fut élevée votre cousine Hélène de Brévanne. Ce fut peut-être une faute, mais ce n'est pas moi qui dois trouver cela mal; car, pour payer exactement ma pension, raonfière se privait de tout plaisir, vivait avec la plus stricte économie; tout son bonheur était de venir me voir au pensionnat, heureux lorsqu'il pouvait m'y apporter quelque petit présent. Enfin, trouvant qu'on ne récompensait pas ce qu'il voulait bien appeler mon amour pour le travail, mon père me retira du pensionnat et me reprit avec lui. Je m'y trouvais bien heureuse; car du moins je pouvais tous les jour» embrasser mon bon père. Et lui!... il était si content lor.squ'en revenant de son bureau il me pressait dans ses bras!... et c'est sa tendresse pour moi qui fut cause de son malheur!... 11 avait économisé sur ses appoinlements, depuis longtemps il mettait quelque argent de côté pour me faire un beau cadeau... il voulait que sa fille eût un châle à la mode... qu'elle ne fût pas toujours moins bien mise que les autres... et un soir, se rappelant (lue le lendemain était ma fête, il retourna à son bureau y chercher 1 argent qu'il avait amassé pour moi ; puis il m'acheta un chàle... et me l'apporta, en me disant avec orgueil : Je veux que tu sois belle aussi! .. moi, j'étais si contente!... Elle lendemain... ô mon Dieu! mon père fut arrêté, mis en prison, puis jusé, condamné comme un voleur... Ali! monsieur!... si mon père eût commis un crime, est-ce qu'il serait venu le même soir, avec joie, avec orgueil, embrasser son enfant?
Marguerite n'a pu retenir ses larmes, et Alexis, vivement touché par le récit qu'il vient d'entendre, lui presse tendrement la main, en s'ccriant : — Oui, votre père est innocent... je ie crois. Marguerite, j'en suis persuadé, moi. 11 fut injustement condamné.
— Ah I monsieur Alexis, si vous saviez quel bien vous me (ailes en disant cela !
— Mais ne pourrait-on avoir quelque moyen pour faire reviser ce jugement?...
— Hélas!, .où trouver des preuves de son innocence?... Un moment, cependant, j'eus un faible espoir...
— Ah ! voyons...
— Vous rappelez-vous cet homme de mauvaise mine qui vintchei moi le soir où vous y étiez?...
—Oui ;etje voulais toujours vous demander quel était cet homme...
— Je ne le connaissais pas. Mais une fois déjà il était venu chez moi. 11 arrivait de Poissy, de la maison de détention, où il avait été, me dit-il, voir un de ses amis; là, il avait vu mon père dont il connaissait la malheureuse affaire, et il venait seulement pour me donner de ses nouvelles. Le lendemain j'allai à Poissy, je questionnai mon père sur cet homme. Mon père n'avait chargé personne de venir me voir, et ne comprit rien à celle visite. Il m'engagea à me méfier de cet inconnu et à ne plus le recevoir. Lorsqu'il vint la seconde lois... c'est alors que vous étiez chez moi, sa vue me troubla... car j'avais peur que devant vous il prononçât le nom de mon père. Lorsque vous fûtes parti, il me parla encore de mon père, de sa condamnation, et me dit... oh! je me rappelle ses paroles: «Si vousaviez de l'argent, vous trouveriez peut-être le vrai voleur... vous sauriez le mot de cette énigme ; mais vous entendez bien que celui qui ^ait le fin mot ne le dirait pas pour rien !...:— Hélas ! dis-je en pleurant, je ne possède rien au monde... et je mange du pain noir quand je veux économiser quelques secours que je porte à mon père. — Alors il n'y faut plus songer, » me répondit cet homme; puis il partit, et je ne l'ai pas revu.
— Êh bien! ceci doit vous rendre quelque espérance, dit Alexis; cet homme parait savoir quelque chose. Je le retrouverai, moi ; avec de l'or je Te déciderai à parler : la vérité sera connue, on rendra l'honneur à votre père, et je vous nommerai mon épouse...
— 0 mon Dieu ! s'il était possible !... Ah ! vous me faites entrevoir un trop bel avenir... 11 ne pourra se réaliser.
^- Espérez, Marguerite : songez qu'il y a quelqu'un qui vous aime, et qui ne s'occupera plus que de vous rendre au bonheur.
— Mais le temps s'ecuule bien vite en vous parlant... mon père doit être éveillé... Adieu, monsieur Alexis !...
— Je vous verrai demain... le voulez-vous?...
— Oh oui ! maintenant je ne veux plus vous cacher que cela me fait bien plaisir aussi. ,
Les deux amants échangent de ces regards dans lesquels on met toute son âme; puis Marguerite regagne sa demeure, et Alexis, uiv de joie, léger comme une plume, court chez Durozel, et lui saute au cou, en lui disant — Elle m'aime, mon ami ! Marguerite m'aime !.,. Comprenez-vous i jon bonheur?
— Parbleu, il y r longtemps que je sais cela... si vous croyei m'apprendre une nouvelle.
— Mais elle me r« dit... elle m'en a fait l'aveu...
— Et vous le savit.z avant : c'est toujours comme cela.
— Mais son père n'est pas coupable... il fut injustement condam:ié
— Elle vous en a duonné des preuves ?
— Non... mais il y ;* un homme qui parjtit eu avoir.. .qui prouV'.Ta l'innocence de Meyua;4... ,
LA JOLIR FILLE DU FAUnOURG.
— Uiiel osl cfit lionimc?
— Cet iiiconiiii i|iii; j'ai vu une fois chez Marguerite...
— Qui est-il? quel est snn nom?... où le trouverez-vousî
— lih mon Dieu i je n'en sais rien, et Marguerite ne le connaît pas plus que moi.
— Alors, vous voilà bien avancé !
— Ahl Durozel, ne m'ùlez pas l'espoirT... laissez-moi être heureux. Marguerite m'aime... je dois to\it faire pour lui rendre l'honneur.
— Est-ce que je vous en empêclic? Au contraire, je ne demande pas micui que de vous seconder ; seulement, jusqu'à présent, je ne vois pas que nous approchions de ce but. lit votre belle cousine?
— Ah! ne me parlez plus d'Hélène : j'ai retrouvé Marguerite, je la verrai tous les matins, tous les soirs, je ne veux vivre que pour elle.
— Ce n'est pas une raison pour délaisser entièrement votre cousine. Tous les jours on n son cmur d'un côté et sa personne de l'autre : mais vous ne voulez pas vous former...
Le lendemain, Alexis était de grand matin près de la dotneure de Marguerite; il a pensé qu'elle sortirait plus tôt, afin d'avoir plus de temps à rester avec lui ; il ne s'est pas trompé : la jeune fille, franche et pure comme son amour, ne cache plus à Alexis le plaisir que lui fait sa présence ; et comme c'est bien peu de ne se voiî qu'un moment le matin, Marguerite permet à celui qu'elle aime de venir aussi causer avec elle l'après-dînéo, moment v 'on père cherche dans le repos l'oubli de ses chagrins.
Cependant il ne sullit pas à Aler'S *e répéter chaque jour à Marguerite qu'il aime et n'aimera jamaii r-.'elle; il a deviné la misère de cette jeune fille, qui travaille sar>- r»làchc pour nourrir son père, et il cherche par quel moyen il poutra.ila secourir sans blessrr sa délicatesse. 11 apprend que M. Meyn'.u i, trop faible pour sortir et chercher du travail, est cependant en état d'écrire; mais qu'en vain jusqu'alors, sa fille a cherché à lui trouver de l'occupation. Aussitôt Alexis se procure de vieux livres, dont il faut, dit-il, faire des extraits, des manuscrits dont il lui faut plusieurs copies ; il fait croire à la jeune fille qu'il sera heureux si son père veut bien se charger d'une telle besogne, et que, connaissant beaucoup' d'hommes d'affaires, illui en fournira toute l'année. Marguerite est dupe de ce mensonge. Son père bénit le ciel, qui lui envoie du travail; Alexis paye les copies trois fois leur valeur, et, grâce à cette ruse délicate, un peu de bien-être renaît chez ces infortunés.
Près de trois semaines se sont écoulées. Chaque jour Alexis voit Marguerite. Le matin, lorsqu'elle va faire S( s emplettes, il l'attend dans la rue; mais, à la brune, pendant que M. Meynaud goûte une heure de sommeil, le jeune homme entre dans la maison, et, pénétrant jusqu'à l'entrée du petit jardin, il peut plus librement s'entretenir avec celle (pi'il aime. Plus d'une fois il a demandé à Marguerite de le présenter à son père, mais la pauvre petite n'ose pas. Depuis le jugement qui l'a condamné, M. Meynaud est devenu misanthrope; il fuit les hommes, il les hait, il ne veut plus voir personne. D'ail' leurs, il craint toujours qu'on ne sache ce qui lui est arrivé, et qu'on ne lui jette au visage un mot flétrissant qu'il ne pourrait supporter. Cepencfent sa fille lui parle souvent de la personne qui lui procure de la copie comme de quehpi'un qui leur porte beaucoup d'intérêt, et elle espère, avec le temps, décider son père à recevoir Alexis.
Depuis qu'il est revenu à Paris, depuis qu'il ne s'occupe plus que de Marguerite, Alexis n'a pas une seule fois entendu parler de sa cousine.
— Vous le voyez, dit-il à Durozel, Hélène a pris son parti... elle m'a oublié : cl elle a bien l'ail, car je ne pouvais plus la tromper !
Et Durozel lui- répond, en secouant la tète :
— Prenez garde! les femmes comme votre cousine s'attachent beaucoup, quand il leur arrive d'aimer. J'ai peine à croire que madame de Pomponney vous ait déjà oublié, et, quelque jour, vous pourriez bien avoir de ses nouvelles !
Alexis était, vers la fin d'une belle journée, dans le petit jardin où il causait avec Marguerite; celle-ci avait laissé son père endormi dans son vieux fauteuil. La santé de .M. Meynaud ne s'améliorait pas, et la jeune fille s'en aftllgeait piès d'Alexis, qui cherchait à la consoler, lui promettait de faire tous ses eflorts pour retrouver cet homme qui devait rendre l'honneur à son père, et finissait par lui faire do nouveaux serments d'amour, que Marguerite écoutait ea rougissant, mais qu'elle était bien heureuse d'entendre.
Les deux amants se parlaient à demi-voix; ils ne voulaient pas que M. Meynaud pût les entendre, dans le cas où il se réveillerait; et puis, pour se iurer que l'on s'aime, le mystère est plus dou» que le bruit.
Tout a coup, auprès d'eux, un cri étoullé se fait entendre : ils su retournent avec ellroi... Une feiume est là, à leur côté, pâle, tremblante, respirant à peine, ayant les yeux attachés sur Marguerite, qu'elle semble vouloir fasciner de sou regard. Cette feiiuiie, c'est Hélène ! Alexis la reconnaît, et il demeure interdit, immobile; quant à Marguerite, ce' n'est que de la suriirise, de l'inquiétude ((u'ellc éprouve : elle n'a pas encore reconnu Hélène. Mais déjà, cependant, ses yeux semblent interroger Alexis et lui demander ce qui autorise cette dame à venir les épier. Klle ne reste pas longtemps ilans l'incertitude; car, après les avoir encore contemplés tous deux , Hélène dit d'une voix altérée :
— ta voilà doyc, celle p >ur qui l'on m'ubjiulonu»;... celle qui vous
fait tout oublier... C'est d.ans un faubourg... dans une aussi misérable demeure que vous cherchez vos conquêtes ! Kn vérité, mon cousin, je ne vous fais pas compliment sur votre goût... et je ne pensais pas que vous me donneriez une telle rivale...
— Son cousin ? dit Marguerite. Mon Dieu ! cette dame est donc... Ahl... oui... je la reconnais... c'est...
La jeune fille s'arrête; elle craint d'en avoir trop dit, car elle ne voudrait pas être reconnue par Hélène. Mais déjà le son de sa voix a vivement frappé madame de Pomponney; il réveille tous ses souvenirs, et, examinant de nouveau Marguerite, elle s'écrie :
— Ne me trompé-je pasl... Non! c'est elle... Marguerite Meynaud!...oh! oui, oui, je la reconnais bien maintenant!... Marguerite Meynaud!... votre maîtresse!...
— Ma cousine, de grâce, parlez plus bas, dit Alexis, il y a près d'ici ijuehiu'un... qui soullre... Si mademoiselle a été votre compagne de pension, c'est une raison de plus, je pense, pour qu'elle ail des droits à votre intérêt.
— A mon intérêt! s'écrie Hélène en jetant sur Marguerite des regards enûaramés par la jalousie. En vérité, monsieur, il faut que votre passion vous aveugle bien ! il faut qu'elle vous trouble la raison pour que vous osiez me tenir de tels discoursl... Moi, m'intéresser à cette fille...
— 0 madame! je vous en prie! parlez plus bas, dit Marguerite, en joignant les mains pour implorer Hélène.
— Cette fille ! murmure Alexis avec colère. Ma cousine, n'outragez pas Marguerite... elle ne l'a pas mérité... et je ne vous le pardonnerais jamais.
— Que je n'outrage psS mademoiselle! reprend Hélène, en affectant de parler plus haut, «It avec un rire forcé : ah ! ah ! j'aime beaucoup cette recommandation... Mais elle me semble totalement inutile... on ne peut plus otitrager mademoiselle... car mademoiselli; Marguerite Meynaud est la fille d'un voleur.
Ces mots étaient à peine prononcés qu'un gémissement sourd est parti du pavillon habité par Meynaud, et Marguerite éperdue y court en s'écriant : — Ah I madame!... vous avez tué mon pèrel
Hélène est restée stupéfaite; mais Alexis la prend par le bras, et l'entraîne en lui disant :
— 'Venez, madame; vous ne resterez pas plus longtemps dans un lieu où vous avez apporté les larmes et le desespoir.
La voiture d'Hélène attendait devant la maison; Alexis veut y fiire monter sa cousine : — Vous allez m' accompagner, lui dit Hélène, sinon je retourne parler à Marguerite.
Alexis ne répond rien, mais il se jette dans la voiture, près d'Hélène, et les chevaux les emiiortenl loin de la demeure de Slarguerile.
XXil. — LA TETITE MAISON DE CHAJIPIONT.
Pendant le trajet jusqu'à la demeure de madame de Pomponney, les deux personnes qui sont dans ia voiture ne se sont pas dit un mol. Alexis, exaspéré par la conduite de sa cousine, semble faire ses efforts pour maîtriser son mdignation : quant à Hélène, semblable à toutes les femmes auxquelles la jalousie fait faire des sottises, lorsque le premier accès est passe, elle s'aperçoit qu'elle a été trop loin, et cherche comment elle pourra justifier ce qu'elle a fait.
On est arrivé. Hélène descend de voiture; elle n'ose prier Alexis de lui acnorder quelques minutes d'entretien, mais, sans qu'elle l'en prie, il la suit jusqu'à son appartement et, lorsqu'ds sont seuls, lui dit, en s'elTorçant de modérer son agitation :
— Je suis bien puni, madame, df avoir feint quelque temps un sentiment... que je n'éprouvais plus... Oui, j'ai eu tort... je le vois; et cependant, si vous vouliez vous rappeler comment notre intimité s'est formée, vous avoueriez que je ne cherchais plus... ce... bonheur que vous m'avez offert. 'Tenez, Hélène, je veux que vous lisiez dans mou âme... En arrivant à Paris, je vous adorais; vous étiez mon idole... ma vie!... vous avez alors repoussé mon amour... Oh! ce n'est plus un reproche que je vous adresse... Longtemps je fus inconsolable; enfin je renconliai Marguerite... je l'aimai... et je vous oubliai... L'amour, vous le savez bien, se guérit [uir un autre amour. l)epuis, je vous ai revue... vos premiers sentiments pour moi se sont réveillés... vous me l'avez dit, du moins... moi je n'ainiais que Marguerite... mais je l'avais perdue... j'ignorais si je la reverrais Jamais... et j'étais près de vous... vie vous, qui êtes belle... et je vous laissai croire que je vous aimais encore... Je vous trompais, Hélène; je n'avais point d'amour pour vous... et, dans vos bras mêmes, je ne pon-ais qu'à Marguerite... Voilà mon tort... Je ne vous suis donc pniiit inlidèle pour celle jeune fille, car je n'ai jamais cessé de l'aiuu r. Vous pouviez m'accabler do reproches... mais venir insulter, outrager une jeune tille sage, malheureuse... dont le jière fut injustement condamné, ah! vous n'en aviez pas le droit!... cl ce qu« vous .avez fait aujourd'hui est imk mauvaise action.
, llélone a pleuré en écoutant .\lcxis; lorsqu'il a cessé de parler, elle I lui répond d'une voix entrecoupée par les sanglots : [ — Vous ne craignez pas de déchirer mon cœur en me disant que ' vous ne m'aimez pas... qae c'est... par pitié seulement que voi:s 1 avez f»;inl do répondre à dos scnlimenîs que vous ne partagiez plus.
LA JOUE FILLE DU FAUBOURG
Eh l)ien, nmi aussi, ji^ veux êlru fi'anchc... moi aussi, je veux que vous lisiez dans mou àme... Je vous aime, Aleiis, je vous aime avec passion !... et, en ce mouient mùme où vous vcutz de me faire un aveu si cruel, th bien ! mon amour pour vous n'en est point altéré I... car vous seul m'avez fait éprouver ce sentiment... que jusqu'alors j'avais méconnu... Ah! si vous saviez combien j'étais heureuse lors que je croyais mon amour piirlagel... Mais tout h coup vous me quittez. ., je vous attends en vain... je ne reçois pas de vus nouvelles, alors je pars... La jalousie est un mal affreux... je l'éprouvais déjà. J'arrive à Paris; je vous fais suivre, épier; j'a[iprends que tous les matins vous allez attendre une jeune lillc... ipie tous les soirs vous »trez dans la maison qu'elle habite... Alors je ne raisonne plus... je vais vous chercher près de cette femme... et lorsque dans celle que vous aimez, je reconnais Marguerite... vous voulez que je contraigne ma jalousie!... Marguerite Meynaudl Ah! je la iletestais déjà au pensionnat ; il semblait qu'un secret pressentiment m'avertît que cetic jeune fille causerait tous mes malheurs I Mais songez donc, Alexis, que si j'ai été forcée d'épouser M. de I^mponmîy... d'unir mon existence à celle d'un homme oui ne m'inspirait que du dégoût, c'est le père de cette fille qui en tut cause... S'il n'avait pas volé mon banquier, celui-ci n'aurait pas fait banqueroute; je conservais ma fortune, et toute ma destinée changeait. Vous me dites aujourd'hui que ce Meynaud ne fut i)as coupable!... mais écoutez les criminels : pas un d'eux n'a mérité le jugement qui le condamne!... Alexis, mon ami... revenez à la raison... Si .Marguerite n'est pas votre maîtresse, songez qu'elle ne peut être votre femme... Aujourd'hui la jalousie m'a entraînée trop loin... pardonnez-moi... Pouvezvons me faire un crime de vous aimcrî
Alexis a écouté sa cousine sans l'interrompre; mais, retirant vivement sa main qu'elle a voulu presser dans les siennes, il lui répond d'un ton calme : —Tout ce qu'on pourrait me dire est inutile^ madame; je n'aimerai jamais que Marguerite, et quelque jour peut-être seraije assez heureux pour vous prouver l'innocence de son père.
En achevant ces mots, Alexis sort de l'appartement, laissant Hélène donner un libre cours à sa douleur.
La nuit était venue. Alexis ne juge pas convenable de retourner en ce moment chez Marguerite, qui doit être près de son père; il se résout à attendie le lendemain pour aller la consoler, pour lui jurer qu'il n'aime plus Hélène, eulin pour tâcher de réparer tout le mal que celle-ci vient de faire.
Après une nuit qui lui a semblé éternelle, et pendant laquelle Alexis n'a pas goilté un moment de repos, il voit enfui arriver le jour. Il se lève, s'habille à la hcàte, et se r :nd dans la rue Saint-Maur, en se disant :
— Il est de bien bonne heure... et Marguerite ne va pas venir encore... mais pourtant elle doit être aussi impatiente que moi... nous avons tant de choses à nous dire... Je gagerais qu'elle n'a (las dormi non plus.
Une demi-heure s'écoule, puis une autre, et Marguerite ne paraît pas. Cependant les habitants du quartier sont levés, les laitières sont a leur place, la matinée est commencée. Alexis ne comprend rien à ce retard; ses yeux ne quittent point la maison de laquelle la jeune fille devrait sortir: chaque minute augmente son inquiétude. Quelquefois il pense que Marguerite est fàcbée contre lui, qu'elle veut le punir d'avoir été aimé de sa cousine; ou bien il se figure que son père est plus malade, et qu'elle ne peut le quitter.
Tout en faisant ces conjectures, Alexis se rapproche de la maison, il se décide à entrer dans l'allée, puis dans la cour. Eufin il regarde dans le jardin : il n'entend ni n'aperçoit personne. Mais en jetant les yeux sur le petit corps de logis du fond, il remarque que la porte d'entrée est ouverte. Pressentant alors quelque événement fâcheux, il entre dans le ja'-din, s'approche du pavillon, pénètre dans la première pièce, puis dans la seconde. Il n'y a plus de locataire : les meubles sont en désordre, tout annonce qu'on a récemment abandonné ce logement.
— Partie I encore partie ! s'écrie Alexis en jetant des regards désolés autour de lui. Et cette fois, je ne parviendrai peut-être plus à la retrouver !
11 sort précipitamment du pavillon, retourne à la maison sur le devant, appelle, frappe à plusieurs portes; enfin une vieille femme paraît, et lui demande ce qu'il désire.
— Je veux savoir ce que sont devenues les personnes qui logeaient au fond du jardin, un vieux monsieur et sa fille; il faut absolument que je les retrouvg... Tenez, madame, voici de l'argen*, de l'or... mais de grâce, dites-moi où ils sont allés.
La vieille femme fait des yeux elTrayants en considérant les pièces de vingt francs et de cent sous qu'Alexis lui présente ; puis poussant un gros soupir, elle répond :
— Mon Dieu!... Seigneur!... je voudrais bien vous satisfaire! le f^X m'est témoin que ça me ferait ben plaisir; mais ces bonnes gens qui logeaient là, en garni, ont payé hier au soir la principale locataire^ et sont partis avec leurs paquets, qui n'étaient pas ben gros... et la pauvre jeune fille pleurait! queu bjou!... et elle disait à son père : « Vous êtes malade, vous n'aurez pas la force de marcher; » et celui-ci répondait : «C'est égal, je ne veux pas rester ici dIus
longtemps. » Et ils sont partis à la nuit. Mais vous dire où ils sont allés I Jésii>, mon Dieul je n'en suis pas plus.
Alexis donne une pièce d'or à la bonne femme, qui veut à touta force se mettre à genoux devant lui, et, après avoir fait d'inutiles questions aux personnes qui lipgent aux environs, il revient chez Durozel plus triste, plus désolé que jamais, lui faire le récit de tout ce qui s'est passé depuis la veille.
Durozel écoute le jeune homme avec attention, et, lorsque celui-<;i a terminé son récit, lui répond avec son sang-froid habituel :
— Vous avez déjà perdu Marguerite deux fois, et vous l'avi z toujours retrouvée; je ne vois pas pourquoi vous ne la retrouveriez y i:, une troisième: il n'y a donc aucune raison pour vous de désespérer. Nous recommencerons notre vie de reehc relies, de perquisitions; o i pourrait employer son temps plus agréablement, mais nous auroni pour nous l'habitude : c'est quelque chose.
Alexis fait son possible iiour supporter avec courage le nouvcaii chagrin qui vient de l'accabler; mais lorsqu'au bout d'un mois d.; perquisitions continuelles, il n'a rien pu découvrir qui l'ait mis sur les traces de celle qu'il aime, alors une sombre tristesse s'empare de lui, et Durozel lui-même commence à s'affliger de sa douleur.
— Pauvre petite! dit Alexis dont tout le bonheur est de parler de Marguerite: quelle doit être sa position, sansargcnt, sans autre ressource que le peu qu'elle gagne avec son aiguille... et ayant avec elle son père malade... auijuel elle voudrait donner tout ce qui peut le soulager! Sans doute, pour qu'il ne manque pas du nécessaire, elle passe les nuits et ne mange que du pain. Ah! mon ami, c'est celle
pensée qui me désespère 1... On peut oublier ceux ([u'on aime quand on les sait heureux, mais quand ils souflieiit, leur image doit toujours être présente à notre souvenir.
Hélène a plusieurs fois écrit à Alexis. Elle le supplie toujours de lui pardonner, mais Alexis s'est contenté de brûlef les lettres de sa cousine sans y faire de réponse.
Près de deux mois se sont écoulés. On n'a rien appris qui puisse mettre sur les traces de Marguerite et de son iière. La douleur d'Alexis est devenue morne et silencieuse. Durozel ne peufparvcnir aie distraire, quoique Frison et son fidèle compagnon Grandinet le se-r coudent de tous leurs efl'orts, l'un, en venant demander à déjeuner à Alexis, l'autre en mettant son accordéon à sa disposition.
Un soir, cependant, Alexis a consenti à accompagner ses amis au spectacle, parce que Durozel lui a dit : — Si vous tombez malade, vous ne pourrez plus chercher votre petite Marguerite.
Dans un entr'acte, le jeune Frison propose d'aller boire du punch; il a changé de régime et tient à le faire voir. En sortant du speclacle, Alexis est arrêté par un homme qui lui demande sa contre-marque; il va le repousser, lorsque ses yeux se portent sur son visage : aussitôt un souvenir le frappe, et, saisissant le bras de Durozel, il lui dit à l'oreille: —Voilà l'homme qui a été chez Marguerite... l'homme que nous cherchions. C'est lui ! j'en suis certain.
— En ce cas, laissez-moi faire, dit Durozel. Suivez-moi de loin avec ces messieurs, et ne vous mêlez de rien... votre précipitation gâterait tout,
Durozel a quitté Alexis, il suit aes yeux l'homme qu'il lui a désigné, et, l'abordant lorsqu'il n'est plus entouré de monde, lui dit :
— Tu fais des commissions? •
— Je fais tout ce que l'on veut pour gagner de l'argent...
— Dix francs pour toi si tu veux me suivre.
— Tout de suite I marchez.
Durozel prend à grands pas le chemin de sa demeure. L'homme marche à côté de lui, et, à vingt pas derrière eux, Alexis s'avance avec Frison et Grandinet qui, en voulant aller aussi vile que les autres, finit par perdre un de ses socques.
Durozel est entré chez lui avec l'inconnu; à peine y sont-ils, qu'Alexis y arrive avec ses compagnons. A la vue de ces quatre personnes qui l'entourent, l'homme qui a suivi Durozel semble inq^iiet. Alexis s'empresse de le rassurer, en lui disant :
— Ne craignez rien. On vous a promis dis francs pour vous faire venir ici; eh bien, moi, je vous en promets mille... trois mille, si vous répondez avec franchise à mes questions.
— Trois mille francs! murmure l'inconnu en considérant Alexis. Ça me va!... ça me va joliment!
— C'est beaucoup iropl ait tout bas Frison à Grandinet; cet homme-là aurait pai'le pour cent écusl... et nous aurions mangé lu surplus.
Grandinet ne répond rien; il regarde d'un air piteux te socque qui lui reste.
— Regardez-moi, reprend Alexis; vous ne me reconnaissez pas mais moi, je vous ai vu chez une jeune fille nommée Marguerite... qui demeurait alors rue Corbeau, tu cinquième...
— Ah! oui... je me rappelle, rvipond 1 homme en souriant.
— Cette jeune per.sonne est lafille d'un nommé Meynau I, qui a snhi cinq ans de prison pour un vol qu'il n'a pas commis... Vous connaissez toute celte aflaire ; vous avez dit à cette jeune fille que, si elle avait de l'argent, on courrait rendre l'honneur à son père... Eh bi n, voilà la révélation que je vous demande... Parlez, dites tout ce que vous savez. . .| ces billets de banque sont à vous. . .
LA JOLIK FILLE DU FAUBOURG
L'homme prend les trois billets de banque qu'Alexis lui présente, les examine, les met dans fa poche et répund :
— Je vais vous conter comment cela s'est passé... ce ne sera pas long. Je me nomme Léonurd. J'avais fait des bêtises, on m'avait renvoyé. Un jour, je rcncoiitrcmonancien patron, qui rue dit: «Cinq
I mille lianes pour toi, si tu veux ce soir venir à ma caisse... En voilà I une double clef ; tu prendras un portefeuille dans lequel il n y a |,lus irien; mais j'ai besoin de faire croire que j'ai été volé. » J'acceptai la jCommission; je m'introduisis dans la caisse, je pris le porleftuillc... ]qui était vide, et je me sauvai après avoir reçu Li somme que le I banquier m'avait promise. Alalheureusement, un pauvre diable, un I vieux commis... le père de cette jeune fille, alla ce munie fcoir tra- / vailler à la caisse, et c'est lui qui fut accusé du vol. Quant au ban-
(juier, après avoir fait banqueroute, il partit pour l'étranger avec
1 argent qu'il s'était lui-même volé.
Une protonde indignation se peint sur tous les visages. Léonard
reprend i
— Moi, avec mes cinq mille francs, je filai aussi; j'allai m'amuser en Italie : je fus plus de quatre ans absent. Quand je revins, j'ap|)ris comment l'affaire avait tuuriié. Je sus que ce pauvre M. Mcyiiaud était à Poissy, que sa fille allait le voir, le consoler. Je suivis un jour la petite... puis j'allai chez elle... J'avais envie de lui conter toute l'affaire... mais je me dis : Quand on saura la vérité, j'irai i mon tour passer quelque'temps en prison... et en prison sans argent on s'ennuie... Une révélation comme ça valait bien mille écus... Voilà toute l'affaire.
— Maiiitenantjdit Durozel, vous allez nous accompagner chez lejuge d'instruction, et là, vous répéterez tout ce que vous venez de nous dire.
Léonard hésite un moment, mais il se décide, en s'écriant :
— Ahl après tout, c'est juste... il faut bien gagner les mille écus.
Le même soir, un juge avait reçu la déposition de Léonard, qui, à l'appui de son récit, joignit le portefeuille et la clef de la caisse, qui étaient toujours restés en sa possession. Alexis renaît à l'espérance, il se flatte de rendre l'honneur au père de Marguerite, l'ar ses soins, quelques lignes insérées dans les journaux instruisent le publie du nouveau jour répandu sur cette aflairc; il espère que cela parviendra jusqu'à l'iiifortuoé injustement coudaïuné, et qu'alors il quittera sa retraite pour venir réclamer justice.
Ces événements venaient d'avoir lieu, lorsque Alexis reçoit uno nouvelle lettre d'ilclcne, qui le presse encore de lui pardom^cr. Jusqu'alors, le jeune hummc n'avait fait aucune réponse à sa cousine; celte fois, il lui envoie la copie de la déposition de Léonard, en y {foulant seulement ces mots :
« Vous voyez que je ne m'clais pas trompé : le père de Marguc- «rito était innocent, et c'est vous, madame, qui, en portant encore « le désespoir, la honte dansl àme de cet infortuné, l'avez décidé à «fuir de nouveau. Je n'oublierai le mal que vous avez fait que lorsa qu'il sera réparé. »
Hélène était seule au fond de son appartement, où depuis quelque temps elle vivait séquestrée du monde, dont elle fuyait maintenant le bruit et les plaisirs. Elle n'osait plus espérer une réponse d'Alexis, etpouitant elle lui écrivait toujours, en se disant: Il sera peut-être toudié (le ma peine et de la constance de mon amour.
Lorsque sa femme de chambre lui apporte la réponse qu'Alexis vient de lui l'aire, Hélène éprouve une émotion si vive, que c'est d'une nïuiii tremblante qu'elle reçoit la lettre qu'on lui présente : nue réponse d'Alexis esi pour elle une si grande faveur, qu'elle n'ose y croire encore. Elle se hùte de renvoyer sa domestique. Quand notre C(eur es [lère un grand bonheur nous voulons être seuls pour le goûter sans mélange.
Mais à peine Hélène a-t-elle parcouru des yeux la déposition de Léonard, qu'un prolond désespoir se peint sur ?oii visage; et lorsqu'elle a lu les mots tracés par Alexis, elle Lusse tomber sa tète sur sa poitrine, en balbutiant :
— Cet homme était innocent!... ah! tout est fini pour moi maintenant... il aimera toujours Marguerite, et jamais il ne me [lardoiinera.
Hélène est restée plusieurs heures comme absorbée dans ses pensées. Enfm elle se lève; une profonde tristesse est toujours empreinte &ur ses traits, mais on lit dans ses yeux plus de calme, de fermeté; on voit qu'elle a su prendre une courageuse résolution. Elle ouvre son secrétaire, compte ce qu'elle a d'argent, puis sonne sa femme dichambre, et lui dit: — M.del'omponncy est-il ici? je voudrais le vnir.
— Monsieur n'est jias à Paris, madame; il y a plus de tivis semaines qu'il est absent.
— Oùest-il7 j'ai besoin de lui parler...
— Je n'en sais rien, madame... mais le cobcierge doit le savoir, car il envoie à monsieur ce qui vient ici pour lui.
— Faites monter le concierge.
Le concierge arrive et salue humblement Hélène qui lui dit:
— Où est en ceinomculM. de Pomponney?
— Madami', monsieur esl dt puis trois semaines à sa maison de campagne de Champigny... mais il m'a ordonné de ne pas Ic-direà ses amis... H no se soucie pas d'y recevoir des visites... et si cen'availpas été luadame...
.— C'est bien, c'est assez. Dites que l'on mette Eor-le-champ les chevaux à ma calèche.
Le concierge s'éloigne, craignant d'avoir tait une Wlise en disant où est son maître. HclèDC, tout en se préparant à sortir, dit à sa femme de cbanibre :
— Juliette, vous allez Eur-lc-charap emballer une partie de me» robes... mettez tout ce qu'il me faut pour un long voyage... En revenant de Champigny, je partirai... je vous emmène.,. Nous irons en Italie, en Suisie... je ne sais où encore... mais il faut que je m'éloigne de Paris... pendant longtemps... bien longtemps!
Hélène monte en voiture. Elle n'avait jamais été a la maison de campagne que son mari possédait à Champigny, mais elle Mvait qu'elle était située à l'entrée du village; et, un jour, M. He Porap«mney avait fait devant elle la description de ce qu'il appelait Mvilla. D'ailleurs, avec de bons chevaux, un trajet de trois lieues se fait ra pidement; il n'y avait pas cinq quarts d'heure qu'Hélène avait quitté Paris, lorsqu'elle se trouva à l'entrée du village de Champigny. On était aux premiers jours de novembre; la verdure était rare, les arbres à demi dépouillés de leur feuillage; le temps était sombre et déjà froid. Bien des femmes se seraient demande ce que p^^uvait, k cette époque, venir faire à la campagne un homme qui n'allait jamais à la chasse. Mais Hélène s'inquiète tort peu de ce que fait son mari; si elle veut le voir, c'est qu'elle a besoin d'une somme assez forte pour le voyage qu'elle va entreprendre. Elle compte bien terminer promptement celte affaire et ne pas faire un long séjour à Champigny.
Une maison élégante et bâtie à l'italienne frappe les regards d'Hélène.
— Ce doit être là, dit-elle à son cocher.
Celui-ci arrête la calèche devant une porte grillée par le haut, et tire avec violence le boulon d'une sonnette. Une espèce de jardinier paraît; il semble tout interdit à la vue d'une dame et d'une voiture.
— Ouvrez-nous donc cette grille, dit Hélène.
— Mais, madame... répond le jardinier en balbutiant, M. de Pomponncy n'est pas ici...
— Pas ici... et où est-il ?...
— Madamc.je... jene sais.
— Vous avez l'air de ne point savoir ce que vous devez répondre. Apprenez que vous parlez à l'épouse de votre maître, et que je saurai faire châtier la moindre impertinence. Ouvrez cette grille.
Le jardinier ouvre en tremblant. La calèche entre dans une cour; Hélène en descend, et dit de nouveau au concierge : — Képon lei, et point de mensotige. Où est M. de Pomponney en ce moment?
— Madame, monsieur est parti ce malin pour Paris, avec son domestique, et il ne doit revenir que tantôt. Je vous jure que c'est la vérité.
— Il suffit. J'attendrai son retour.
Hélène se dirige vers un péristyle qui conduit à un élégant corps de logis. Le jardinier court au-devant d'elle, en lui criant:
— Pas de ce côté, madame... Je vais vous conduire... dans une autre partie de la maison... où vous sei'ez mieux pour attendre.
Hélène s'arrête : l'embarras, le trouble du jard nier lui donnen' des soupçons, et, le regardant d'un air sévère, elle lui dit :
— 11 y a du monde dans ce pavillon... du moude que tous crai. gnez que je ne voie...
— Ma... madame...
— Le mensonge est inutileavec moi... Tenez.. .prenezcette bourse, et dites-moi tout.
La bourse contenait de l'or. Le ton d'Hélène annonçait une volonté trop ferme pour essayer de lui résister; le jardinier prend U bourse et répond :
— \;a foi, madame, je vais tout vous dire... Après tout, puisque vous êtes l'épouse de monsieur... je dois vous obéir... et puis, tenez, j'avoue que ça me fait trop de peine, ce que je vois depuis quelque
temps !... C'est iiar trop mal, aussi... On peut s'amuser, à la bonne heure 1 mais avee des pi r.-onnes qui le veulent ben... tandis ipn- .. Oh! ça n'est pas ben, ça!.. .
— i^ipliqutz-vous, dit Hélène; que se passe-t-ilî
— Madame n'est pas sans savoir que M. de PoiUiK>uney vient quesqiiefois ici... rire un peu... avec des petites lenimes... un pcudrôli!».., qui ont l'air de ne pas demander mieux que de rire...
— Après! après!...
— Eh ben, cette fois, ce n'est pas ça. II y a quinze jours que le domestique de monsieur a amené ici une jeune liUe ben gentille... olil elle est ben gentille! et qui avait l'air fort triste. J'ai ben vu qu'on faisait accroire à c'ie pauvre enfant qu'elle allait trouver ici une dame qui lui donnerait de l'ouvrage ; mais, une fois entrée d.ms U m;iisoii, c'est monsieur qu'elle y a trouvé. Alors elle a voulu s'enfuir, mais on l'a relemie de force. . elle a eu beau pleurer. siip|ilier, on l'a enfermée dans unejolie chambre, qui est là, dans lefoiiddeoe pavillon...
— Quelle infamie!... Et cette pauvre fille «st toujours iiî...
— Oui, madame. Mais il paraît qu'elle est sage , et que malgré toutes les ollres superbes qu'on lui lait, elle ne veut pas coder ; et si monsieur est allé à PmLs te malin, j'ai entendu dire que celait pour
T,A JOLIE FII.LE DU FAUnoUnr,.
y acheter des bijoux... des colificliels, avec Itsquils i\ espère corrompre cette pauvre enfant... mais je gage beu qu'il n'en viendra pas a bout.
— Ah! c'est alTreux! Conduisez-moi tite... que j'aille consoler... sauver cette jeune (ilie...
— Mais elle est enfermée , madame , et monsieur a emporté la clef...
— Eh bien 1 on brisera la porte... Prenez un marteau, uncpioche... Kl marchez devant moi.
Le jardinier ol]éit. 11 entre dans le pavillon, Holiinc le suit ; l'indignation a coloré ses joues, il lui tarde de délivn r cette victime de M. de Pomponiiey. On arrive devant la porte de l'a|iparteuienl ouest enfermée la jeune lille. D'un vigoureux coup de pioi he, le jardinier fait tomber la serrure. Un cri sel'ait entendre dans l'intérieur de Va.\)partemcnt. Hélène fait si^'iie au domestique de s'éloigner , et elle entre seule; aussitôt une jeune fille éplorée vient tomber à ses pieJs, en s'écriant :
— Madame, je vous en supplie 1 sauvez-moi, délivrez-moi... ne permettez pas que je sois déshonorée I...
Hélène est restée stupéfaite, immobile, elle n'a plus la force de parler; dans celte jeune fille qui embrasse ses genoux, elle a reconnu Marguerite, et celle-ci, en fixant à son tour ses yeux sur la personne qu'elle implore, semble saisie d'effroi en reconnaissant la cousine d'Alexis.
Enfin Hélène retrouve la force de parler, et, tendant la main à Marguerite, la fait asseoir près d'elle, en lui disant :— Remettez-vous, calmez-vous... Vous n'avez plus ritn à craindre... Sans savoir que c'était vous qui étiez ici, je venais vous sauver... mais je bénis le ciel qui me fait vous retrouver... Je connais l'infâme conduite de M. de Pomponney... Mais... moi aussi j'ai eu bien des torts envers vous... votre père était innocent, je le sais... j'en ai la preuve...
— Vous avez la preuve de son innocence I s'écrie Marguerite en pleurant. 0 mon pauvre pcrel et il n'a pas assez vécu pour se voir rendre justice!
— Que dites-vous, Marguerite?... votre père...
— Il est mort, madame... mort de chagrin... de douleur.., Ce jour où vous vîntes dans notre maison, il vous entendit le nommer un... le soir même il voulut partir, aller se cacher dans une campagne. Nous vînmes nous loger dans ce village... et, au bout d'un mois... je perdis mon père... il expira dans mes bras!... Et moi... seule avec ma douleur, je n'avais d'autre plaisir que d'aller chaque matin porter des fleurs sur la tombe de mon père... c'est en allant remplir co pieux devoir que sans doute j'eus le malheur d'être rencontrée... reconnue par M. de l'omponney... Et un matin on m'envoya un valet. 1 me dit qu'une dame qui habitait cette maison s'intéressait à mon sort, et voulait me donner de l'ouvrage; je vins ici sans défiance... et maintenant vous savez tout, madame.
Hélène n'a point cessé de verser des larmes pendant le récit de Marguerite, et lorsque celle-ci a cessé de parler, elle lui prend la main qu'elle porte sur son cœur, en lui disant:
— J'ai causé la mort de votre père, Marguerite, pourrez-vous jamais me le pardonner?...
— Oui, madame, car vous pleurez... et vous m'avezdit qu'il était innocent...
— Ahl Marguerite, c'est à moi maintenant de réparer tout le mal que j'ai fait en assurant votre bonheur... Oui, pour cela aucun sacrifice ne doit plus' me coûter.
.^lène se place à un bm'eau, et écrit ces mots à Alexis :
C Vouez, Alexis, venez sur-le-champ... que votre ami Durozel vous accompagne. Marguerite est près de moi ; et si je fus cause de votre dernière séparation, cette lois, du ©oins, j'espère vous réunir pour toujours. »
Cette lettre est envoyée à Paris avec la calèche qui doit ramener à Chanipigny les personnes que l'on attend; le cocher a ordre de brûler le pavé : il exécute ponctuellement sa mission. Trois heures ne sont pas écoulées depuis son départ, lorsque la calèche rentre dans le village, amenant Alexis et Durozel.
Alexis saute en bas de la voiture, se précipite dans l'appartement, et oe peut croire à son bonheur, eu a^cevaut celis qu'd aime près
d'HéliMie, et celle-ci qui, les yeux humides de pleurs, met la raaip d« Marguerite dans celle de son amunt, en lui disant :
— Soyez heureux... et pardonnez-moi!
Durozel demande des explications, et Hélène vient d'achever d« ritislriiire de tout ce qui s'est passé, lorsque le jardinier arrive, pAle et tremblant, annoncer que M. de Pomponney descend de cabriolet devant sa maison.
— C'est bien, dit Hélène, évitez-le, ne vous montrez pas, et probablement il va s'em|iresser de venir rendre visite à sa prisonnière.
Le jardinier ne demande pas mieux que de ne point affronter 1b présence de son maître; il s'enfuit, et, au bout d'un moment, les quatre personnes réunies dans rapparteiiienl qu'habitait .Marguerite entendent le pas lourd client de M. de Poiiipomicy, qui murmure en mirchant : — Qu'est-ce que cela signifie?... Ce coquin de jardinier n'y est pas... et la grille est ouverte... Voilà une maison bien gardée... Je chasserai ce drôle-là... Et la serrure de cette porte brisée; voilà bien autre chose I
En achevant ces mots, M. de Pomponney entre dans la chambre , il devient vert, pourpre et tremblant comme la feuille en apercevant; près de Marguerite, sa femme, Alexis et Durozel.
— Monsieur, dit Hélène en allant vers son époux, je n'ai pas besoin de vous dire que je connais toute la bassesse, toute l'infamie de votre conduite... Je veux bien ne pas porter plainte devant les trilmnaux, et me contenter de vivre loin de vous; mais c'est à condition que vous réparerez autant que vous le pouvez le mal que vous avez fait à cette jeune fille. Son père fut accusé d'un crime qu'il n'avait pas commis, il faut l'aider à faire réhabiliter sa mémoire ; et comme la justice ne s'obtient pas sans de fortes dépenses, vous allez signer surle-champ à mademoiselle Marguerite Meynaud une reconnaissance de cent mille francs.
M. de Pomponney fait un mouvement, mais un regard de sa femme le terrifie; il écrit ce qu'on lui demande. Cependant Alexis s'approche de sa cousine, en s'écriant : — J'aime mademoiselle, elle sera ma femme, quel que soit désormais le jugement des hommes ! A quoi bon cette somme immense dont vous voulez l'enrichir ?
— Alexis, répond Hélène en prenant la reconnaissance que son mari vient de signer, si vous refusez... si Marguerite repousse cette dot que je lui donne, je croirai qu» *ous deux vous n'avez pas cessé de me haïr.
Des larmes coulaient des yeux d'Hélène; Marguerite se jette dans ses bras, et Alexis ne se sent plus la force de résister aux prières de sa cousine.
Que'qiies instants après, la calèche ramenait à Paris les deux amants, Hélène et Durozel. Quant à M. de Pomponney, on pense bien qu'il ne les avait pas accompagnés.
Hélène installe elle-même Marguerite dans un joli logement, décent et convenable ; elle place près d'elle une femme de confiance, et là, la fille de l'infortuné Meynaud doit attendre que le temps de son deuil soit expiré, et qu'elle puisse devenir l'épouse d'Alexis.
Marguerite peutà peine croire àsonbon'^eur; souvent il lui semble que sa nouvelle situation est un rêve, et, en regardant Alexis, elle lui dit : — Est-il bien vrai!... je serai votre épouse, vous ne craindrez pas de me donner votre nom!
— Je dois m'en faire une gloire, au contraire, répond Alexis en couvrant de baisers la main de son amie. On ne saurait trop vous honorer pour vous dédommager de ce que vous avez souffert.
— 11 vous rendra heureuse, dit Durozel à lajolie fille, car il ne sait pas aimer à demi!
— Et nous irons à la nocto, dit Friso»., et j'aurai très-bon genre... je tâcherai, du moins.
Ce n'est qu'après avoir assuré la paix et l'avenir de Marguerite qu'Hélène se décide à quitter la France pour quelque temps. Elle dit adieu à la jeune fille, en lui demandant de nouveau l'oubli du mal qu'elle lui a fait, et presse doucement la main d'Alexis, en murmurant à son oreille : Ai-je mérité mon pardon?
Alexis ne peut répondre qu'en pressant tendrement la main de sa cousine; Hélène éprouve alors un dernier sentiment de bonheur, mais elle se hâte de s'éloigner. On peut avoir assez de force pout assurer la félicité de ceux que l'on aime en les unissant à l'objet qu'ils nous oréfèrent, mais ou a rarement assez de courage pour en être la témoin.