‹ MoustacheChapitre 127 sur 281 · ESQUISSE DE MOEURS, PAR PAUL DE ROCK · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE MOEURS, PAR PAUL DE ROCK

- Connaisse -vous Alfrea ISeaumignard ?... Vous devez le connaître; (ans le cas contraire, vous auriez tort, car Beaumignard est connu de tout Paris, et j'aime à croire que vous en laites partie, ù moins cependantque vous n'habitiez la province; mais alors vous seriez encore dans votre tort; car, n'en doutez pas, il n'y a que Paris au monde pour goûter vraiment ce qu'on appelle l'existence. Ailleurs, vous vous îgurez peut-être que vous existez '!... Quelle erreur I vous agissez, vous fonctionnez, vous pensez, c'est encore possible, mais vous ne vivez pas , vous ne connaissez pas les mille et une jouissances que cette nouvelle Babylone offre à ses habitants, et qui peuvent se renouveler, ie varier, se multiplier chaque jour.

Le monsieur qui disait cel ..-ait un personnage entré ceux âges ( vous savez que du mo ent qu'on n'est plus jeune, on est entre deux âges, jusqu'à <■" que l'on soit tout à fait un vieillard ). Ce monsieur, dont '" ..lise annonçait l'aisance, était porteur d'une figure plutôt carrée que ronde, de deux yeux plutôt ronds que longs, de deux joues plutôt bouffies que grasses, et d'un nez qui ressemblait assez à ces champignons de Bordeaux que l'on appelle des ceps ; ce qui, au total, formait une figure assez laide, mais qui avait pour elle une certaine expression d'originalité : c'est quelque chose ; vous voyez tant de visages qui ne disent rien, même quand ils parlent.

Celui auquel il s'adressait était un homme d'une cinquantaine d'années, long, mince, sec, jaunâtre, ayant un profil qui senddait fait pour être découpé en silhouette, parce que tous les traits, fortement accusés, se dessinaient avec vigueur, * 'ne devaient point être difficiles à faire ressemblants.

C'était un front bombé, des yeux cates, un nez en bec à corbin, un menton de polichinelle, une bouche mince et rentrée, des pommettes osseuses, saillantes, et suc tout cela une forêt de cheveux d'un jaune roux ; cette tête était placée sur un corps beaucoup trop petit pour les jambes immenses qui le supportaient.

Avec tout cela, ce monsieur ne pouvait point passer pour un joli garçon, ou il aurait fallu y mettre trop de bonne volonté. Si encore il n'eût été que laid, nous ne nous permettrions pas de le critiquer ; c'est une chose si commune, et puis il y a de ces laideurs qui ne sont pas absolument désagréables. Mais il n'en était pas ainsi de ce personnage : il avait une figure hargneuse, quelque chose de rogne, de rechigné dans la bouche et dans les yeux; enfin c'était de ces gens qui déplaisent au premier.abord, qui vous contredisent presque toujours, qui vous ennuient sans cesse, qui ont conlinuellenieiit de l'humeur, voient tout en noir, et trouvent fort mauvais que l'on rie et que l'on ait l'air d'être heureux, parce qu'ils n'ont jamais su ou voulu l'êtie.

Ce monsieur s'appelait Maltourné, nom que l'on aurait pu lui donner lors même que ce n'eût pas été le sien ; mais c'était bien le sien, et il est à remarquer que le hasard, ou la nature, ou le destin, ou... tout ce que vous voudrez, se plaît souvent à nous faire naître ressemblants au nom que nous devons porter.

M. Maltourné était un ancien maître de pension ; à en juger parson visage, il avait dû rendre ses élèves bien malheureux, et leur appliquer souvent le proverbe : Qui bene amfit benc castigat. Après avoir amassé une fortune assez ronde, ce monsieur, voyant ses élèves le quitter, s'était décidé à faire comme eux; et il s'était retiré en province pour y vivre plus économiquement; car ce monsieuv était d'une lésinerie qui apiirocliail beaucoup de l'avarice.

D'ailleurs il n'aimait point Paris, il le disait du moins, et traitait fort mal cette ville toutes les fois que ^'occasion s'en préseniait, ce qui ne l'cmpèciiait point d'y venir souvent, sous prétexte d'affaires indispensaliles ; lesquelles affaires se bornaient a quelques acIiaLs de boiles de veilleuses à relU'Is, ou de chocolat ferrugineux. Or, on doit penseï' quelle grimace ce monsieur devait faire pendant que M. Grassouillet (c'est le nom de son interlocuteur) lui taisait uu si iionimnix éloge de Paris.

il faut vous dire encore que ces deux individus ne se connaissaient que pour s'être trouvés souvent ensemble dans un café où ils allaient lire les journaux. Mais M. Grassouillet était bavard, expansif; il aimait à causer, il s'écoutait parler, il était persuadé de son éloquence. De son côté, M. Maltourné aimait assez à faire la conversation, afin de trouver l'occasion de contredire et d'être d'un avis opposé il celui que l'on émettait. Et voila pourquoi l'enlreliiMi avait continué, entre CCS deux personnages, de la manière suivante :

— Monsieur... D'abord, je ne sais pas ce que c'est que votre

M. Beaumignard... Voihl la première fois que j'en imiumuIs parler...

Heaumignard est un charmant garcou avec lequel il est impossible

de s'ennuyer: il est au fait de toutes les anecdotes de la campagne,

de la ville et des théâtres ; il sait pourquoi la pièce n uvelle do VO-

pi5ra est reculé, et quel est l'individu qui a scîieté la première botle d'asperges qui ait paru chez Chevet cette année: il vous dit ou l'f in dine le mieux et où l'on vend des palclotî tout fais à meilleur marche. Il a des relations avec toutes les branches de la fcclété; enfin c'en iia homme précieux lorsqu'on veut s'amuser, et c/jmme c'est assez mot goût, je raltcml, auj(Jurdliiiiàcecafe,où je lui ai donné reiidei-vou», et il m'a promis de me faire passer une journée délicieuse.

— Très-bien, monoieur, je vous en fais mon compliment; mai.'ji' V us le répète, je ne connais pas votre M. Beaumignard, et ce que vous m'en dites ne me donne nullement le désir de fiiire sa connaissance. Je me méfie de ces gens si obligeants, si répandus dans le monde; la plupart du temps ce sont des blagueurs..., passez-moi l*" mot, il est adopté maintenant..., des mystificateurs qui vous font fioser, et s'amusent à vos dépens... Us soiittrès-répandus dans le monde, c'est possible I mais ils n'y jouissent d'aucune considération : on les y reçoit comme on reçoit un escamoteur, un faiseur de tours, je diraii presque un saltimbanque dont la mission est de divertir la société.

— Ah ! monsieur! vous insultez Beaumignard! — Je ne peux pas l'insulter, puisque je vous disque je ne le connais pas! je vous parle en général, je n'attaque pas le particulier... — Chacun a sa manière de voir, monsieur, et j'ai déjà remarqué que nous n'avons pas la même.

— Si tout le monde voyait et pensait de la même manière, il me semble, monsieur, que la société deviendrait fort monotone, car alors il n'y aurait plus de discussion, et c'est de la discussion que jaillit la lumière.

— C'e.stencore possible, monsieur, vous avez raison, la discussion a son charme. — Oui, mais la paix, l'union, l'accord, l'harmonie en ont bien davantage, et voilà ce qu'on ne rencontre presque jamais dans le monde, et c'est bien fâcheux I— Vous habitez donc Paris, monsieur?— Oui, monsieur, depuis un an.etjem'en fais gloire. — Iln'y apasdequoi.— Moi, je m'y trouve infiniment mieux qu'ailleurs. — .\lors pourquoi habitiezvous ailleuis?— Parce que j'avais en province, une petite place qui m'y clouait, et parce que ma femme, qui était née par là, tenait à ses champs, à ses lapins, à ses poules, à ses habitudes campagnardes enfin. .Mais tout à coupil m'est arrivé un gros héritage, et je suis devenu veuf!,., tous le.s bonheurs à la fois, j'ai lestement quitté ma place et je sa-s venu vivre à Paris, où je me porte beaucoup mieux. —Vous croyez cela... Mais vous verrez. L'air est mauvais à Paris. — La Faculté n'est pas de cel avis.

— Des rues toujours crottées. — Aimeriez-vous mieux y voir croître l'herbe, comme à Versailles ? — Des trottoirs pour rire. — Cela vaut encore mieux que lorsqu'il n'y en avait pas du tout.

M. Maltourné se mouche egardant M. lirassouillet d'un air de dépit, puis il reprend :

— Les restaurateurs sont fort chers à Paris. • fl y en a à tout prix.

— Tant de voitures dans les rues, qu'à chaque instant on risque d'être écrasé. — C'est une .preuve de l'opulence, du commerce, du mouvement des affaires. — Ecoutez les marchands ; ils se plaignent tous.

— Cherchez des ouvriers; vous n'en trouverez jamais qui aient le temps de travailler sur-le-champ pour vous. — Les femmes sont ici d'une co- (]uetlerie ! — Elles le sont partout, et les Parisiennes ont au moins nue charmante tournure, qui fait trouver nalurelle leur prétention à plaire. — Tous les hommes se disent vos amis, et vous n'en .tvc2 pas un I — C'est déjà qnoUpie chose qu'ils veuillent bien le paraître, — Lt luxe y est etïi ené ei la misère bien grande. — Nulle part les malheureux ne trouvent plus de mains prêtes à s'ouvrir pour les secourir. — Vos Parisiens ne songent qu'à s'amuser! — Les gens gais ne sont jamais méchants. — Mais le besoin du plaisir engendre la débauche, de la débauche traîne à sa suite tùus.les vices. — Paris «-tant le centre cl tout, si les vices y sont nombreux, les vertus n'y sont point rare^. Le bien et le mal s'y trouvent en égale quantité. Si la jeunesse y court des dangers, en revanche elle s'y instruit plus vile; les beaux-arts, les la lents, le génie s'y donnent rendez-vous ; la sottise y est flagellée par les crayons de la caricature, et au milieu de ce tourbillon, qui bourdonne sans cesse à vos oreilles des paroles vaines ou frivoles, le sage ne retient que ce qui csl utile, et n'écoule que ce qui est bon.

M. Maltourné se mouche de nouveau, et comme s'il voulait s'arr.icher le nez cette fois; c;»r sa colère a passe dans son mouchoir, d'autant plus qu'il ne trouve rien à réoondre à ce monsieur qui défend si bien Paris.

Kn ce moment, un nouveau personnage entre dans le café ; cVst « i homme jeune encore, et porteur d'une de ces figura de jubilation qui vous inspirent la gaieté. Ses veux vifs, aimables, sa bmicne riante, ses joues fraîches et son front dégagé invitent à la confiam-e ; c'est M. Beaumignard.

Il court à M. Grassouillet, lui frappe presque en mfme temps dan« la main, sur l'épaule et sur le ventre, tout en s iciia'U •

— Ah I 11 est au rcndei-vous avant mot I..1 je suis enfonce I... c'est la faute de ma iiioiilre... ou de mon horlo;,'er, ou plutôt c'est la mit'iine ; car si ma iiioiilie va mal, c'est pctit-ùlru p;irce ipie j'ai contracté la mauvaise li:iiiiludu delà placer dans la poche de mou (jilel..., alors..., vous coinpienez? — Je ne comprends pas du tout; car il me semble qu'une montre peut marcher tout aussi hien dans la poche d'un gilet (|ue dans le (jousset d'un pantalon. — Vous ne voulez pas comprendie ; alors, je vais vous donner l'explication. Quand on rentre le soir, qu'on s'est amusé, l'alijîué, qu'on a bien dîné, qu'il est tard..., et je me couche toujours fort tard, moi ; eh bien, on est pressé de se fourrer dans son dodo... ; alors on se déshabille vivement, alors on ne pense pins qu'on a sa montre dans sou gilet, et alors, en jetant au hasard son (jilet sur un meuble, on Jette sa montre avec, (j'est ce que je fais régulièrement tous les soirs, et le lendemain matin je suis tort étonné de trouver ma montre sur un fauteuil ou derrière le coussin d'un divan..., parce qu'étant lancée, elle ne reste pas toujours dans le gilet... Y èies-vous à présent'? — J'y suis tout à fait... Je ne vous conlicrai pas ma montre. — Vous ferez bien ; cependant remarquez que je les lance encore avec une certaine adresse, puisque je ne les brise pas.

Aprôs avoir dit cela, M. BeaufRÎWard jette les yeux sur le personnage qui est à côte de Grassouillet; il est peu séduit par la figure revécbe, l'air maussade et la tenue raide de M. Maltourné ; cependant il le salue en disant à son ami :

— Monsieur est avec vous?... Est-ce qu'il est des nôtres?... est-ce qu'il dîne avec nous?... Tant mieux! comme dit la chanson : Plus on est de fous, plus on rit!

M. Maltourné, qui n'avait nullement l'air d'un homme disposé à rire, salue à sou tour le nouveau venu en répon tant :

— Monsieur je n ai point l'honneur d'être intimement lié avec M. Grassouillet... ; j'ai eu le plaisir de le rencontrer quelquefois à ce café... Nous avons causé..., sans que cela ait été plus loin... — (J'est vrai, reprend Grassouillet. Moi, d'abord, il faut que je cause, que je bavarde, que je m'épanche. Quand je vais seul au spectacle, je cause tout de suite avec un voisin... Ce seraient des-enfants à la mamelle, que je causerais avec eux... Je tr.ouve que la langue n'a été donnée à l'homme que pour parler..., et j'en use...

— Prenez garde I vous savez ce qu'en a dit Esope!... —C'est ce qu'il y a de meilleur et de plus mauvais. Je savais cela à l'école. J'ose croire que ma langue n'est pas mauvaise... J'ai un heureux caractère..., je vois toutes les choses du bon côté...

—.Et quand elles n'en ont pas de bon? s'écrie Maltourné. — Elles en ont toujours..., c'est que vous ne savez pas le trouver. Enfin, mon nher Beaumignard, monsieur..., qui est, du reste, un homme fort estimable, je n'en doute nullement, monsieur est tout l'opposé de moi. Si je sui^ optimiste, il est pessimiste; je vois tout en rose, il voit tout en noir ; tout me sourit, tout lui déplaît; je m'amuse facilement, il ne , s.'amuse jamais; je suis gai, il est triste; je suis confiant, il est méfiant; ce que j'approuve, il le blâme; ce que je loue, il le critique...; et, d'après cela, vous devez bien penser que M. Maltourné n'aurait aucun plaisir à passer une journée avec nous.

— Parbleu I dit Beaumignard, en se posant devant M. Maltourné et lui souriant de la manière la plus engageante, je gage, si monsieur veut se confler à moi, me donner une de ses journées et se laisser conduire, je gage, dis-je, qu'il s'amusera beaucoup, qu'à la fin de la journée il sera le plus heureux des hommes, et qu'il en conviendra lui-même avec nous.

— Je pense que vous perdriez, monsieur, dit Maltournê, en répondant par une grimace au sourire de Beaumignard. — Je suis sur que je gagnerais. — Oh! je gage le contraire. — Eh bien, parions un dîner à la Maison Dorée, à vingt-cinq francs par tête, pour nous trois... Ca vous va-t-il? — Si vous tenez absolument à me payer à dîner... — C'est vous qui payerez, car c'est vous qui serez vaincu ; je suis certain que vous en conviendrez et que, de vous-même, vous déclarerez que vous avez perdu..., et cela avant la fin de la journée peut-être. — En vérité, monsieur, votre contiance en vous-même me donne presque envie de rire... — Vous voyez bien; c'est que je commence à vous amuser. — Pour vous prouver que je n'ai pas foi dans vos pronostics, je liens le pari, monsieur. — Très-bien; alors c'est convenu... Alais vous vous mettez à ma disposition jusqu'à minuit. ^Jusqu'à minuit. — Et d'ici là vous me laisserez vous conduire, vous mener, vous faire faire ce que je voudrai ; car si vous refusiez de faire ce que je pense devoir vous amuser, vous comprenez bien que vous auriez trop d'afantage sur moi. —.Te me mets entièrement à votre discrétion jusqu'à minuit. — Et nous dînerons en commun aujourd'hui. —Volontiers. — Voilà qui est bien entendu. Monsieur Grassouillet, vous êtes témoin.

Le monsieur gai ne comprend pas que son ami Beaumignard fasse !in tel pari avec un personnage aussi morose, aussi maussade que H. Maltourné ; car il est persuadé que ce dernier n'est plus amusable; il ne s'en constitue pas moins juge du pari.

— Maintenant, dit Beaumignard, je vais dire trois mots à une dame charmante qni demeure à deux pas, et que f ai l'espoir d'épouser si elle apprend que je suis devenu sage et que je me ranga. Dans un instant je suis de retour, et je vous consacre ma journée.

— Votre Beaumignard me fait l'effet d'un garçon bien étourdi,

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