I.i; TARTERRE D'UN THEATRE
diri jaloux ost rcoM chez lui plus tôt (]n'h son ordinaire. Ceci est me liiule ; (|iiaud vous êtes (;n ménage, il ne faut rien changer il vos iiihiiudes, les dames aiment beaucoup cela.
Ce monsieur est donc rentré trop tôt; il a trouvé chez lui, avec sa ciiiiiie, un de ses amis qui, depuis quelque temps, a pour lui une re- I iidcseence d'amitié extraordinaire, mais qui pourtant trouve moyen le ne lui rendre visite que lorsqu'il est absent. A son arrivée l'ami a :ii II un peu embarrassé; la femme s'est troublée et il y avait une iiJi.fise bien près d'une causeuse. Ce monsieur n'a rien laissé paraître, nais il a des soupçons; il n'a rien dit à sa femme, mais il lui a fait me moue très-prononcée; enfin, il est sorti le .soir, poursuivi par ces nalhcureuses idées, qui reviennent toujours à l'esprit d'un jaloux. Il 'st entré au spectacle dans l'espérance d'y oublier ses ennuis; vous ;roiriez qu'il écoute attentivement la pièce, et il n'entend pas un mot le ce que disent les acteurs; il pense cnnlinuellcment à celte chaise lui était si près de la causeuse. Puis il se dit : Certainement je me ourmente mal à propos, ma femme a bien le droit de s'as.seoir sur a causeuse... et mon ami sur une chaise... Cela vaut encore mieux jue s'ils avaient été tous deux sur la causeuse ! Et puis ma femme est ncapable... j'ai tort...
Pauvre maril et dans ces pièces que i nu jimc il n'a entendu que : < femme, époux, amant I » Ces mots-là lui tin'-nt continuellement aux )reilles.
Ce jeune homme, qui a sans cesse le nez en l'air et rej^arde dans la lalle au lieu de regarder sur la scène, cherche une dame qui lui a fiiit ispérer qu'elle serait au spectacle; il Ja cherche de tous côtés; ses feux ont parcouru chaque loge, chaque rang de galerie, ek il ne la 'Oit pas; le pauvre jeune homme est désolé, c'est pour voir cette dame [u'il est venu à ce théâtre; que lui importent à lui les pièces, l'esprit te l'auteur et le talent des acteurs; il est amoureux I... Pendant que on joue il se demande quel obstacle a pu empocher cette dame de leur sa promesse, et il pousse de gros soupirs dans les moments les )lus gais de la pièce.
Plus loin, un autre jeune homme est amoureux aussi, mais c'est l'une actrice de ce théfitre, qui joue dans la pièce que l'on donne, jui est en scène en ce moment; aussi voyez quel feu brille dans les ■égards de ce monsieur, comme il s'agite à sa place; on croirait qu'il ra s'élancer sur la scène ; il rit, il parle tout seul, puis il regarde [uelquefois autour de lui comme pour chercher des visages qui paragent son enthousiasme; il s'adresse à tout le monde , en s'ecriant : t Comme c'est bien jouél... comme elle a dit celai Elle est charnante... elle est ravissante... c'est la meilleure actrice de Paris!...
Mais comme il rencontre fort peu de gens de son avis, alors il tAche la concentrer son admiration, et tant que l'actrice est en scène, il ne a perd plus de vue. Mais à peine est-elle rentrée dans la coulisse, |U il s'adresse de nouveau à un voisin, en lui disant :
— On vient de renouveler son engagement pour trois ans.... sans (uoi Bordeaux nous l'enlevait.
Le voisin hausse les épaules et se contente de murmurer entre ses lents : — Qu'est-ce que ça me fait à moi ?... Rordeaux peut bien nous 'enlever tant qu'il voudra, je n'y liens pas I Qu'est-ce qu'il a donc ce nonsieurî
Un peu plus loin vous apercevez un personnage entre deux âges, nis avec une prétention ridicule ; un camée monstre au nœud de iji cravate, une perruque ébouriffante, une lorgnette qui pourrait ser- 'ir de télescope, des gants serins et une figure qui s'harmonise paraitement avec les gants. Celui-là a soin de se placer toujours contre 'orchestre; dans chaque entr'acte il s'adosse sur la séparation, tourlant le dos à la scène et lorgnant toutes les dames, leur faisant des miles, des œillades, quelquefois même se permettant de leur sourire l'un air d'intelligence, et pendant ce manège fort divertissant pour es spcetaleurs, s amusant à faire ses réflexions tout haut.
— Voilà une brune là-bas qui serait bien, si elle avait des dents ; nais elle n'en a pas, c'est dommage. Ne riez pas, madame, je vous en )rie, afin que l'on puisse croire que vous avez des dents. A\\ I cotte )etile blonde, à la galerie, fait bien voir ses épaules... F.llecroit donc es avoir belles... On pourrait suivre là-dessus un cours d'osléologie... l'aime mieux autre chose. Voyons dans celte baignoire... Un petit joiinet qui est assez-piquant. ..le bonnet seulement ; quant à la têlcqui îst dedans... hum I... jecrois qu'elle a bien fait de se mettre à l'ombre.
Et w monsieur, si difficile en apparence, a les poches remplies de )etils billets doux, espèce de circulaire qu'il plissera à la sortie du •pectacle, à toutes les femmes qu'il vient de critiquer, espérant que, dans le nombre, il y aura une de ces déclarations qui obtiendra une réponse. C'est dans ce but seul que ce monsieur va au speclacle ; il veut absolument être un homme à bonnes fortuues; il prétend que ses moyens le lui permettent.
Mais voici un nouveau personnaf^ qui pénètre dans ce parterre : c'est un homme d'une quarantaine d'années nui parait plus que son âge, grâce à une figure moutonne, flauipiéc^ de deux gros yeux- bien ronds, qui ont une expression de bêtise irès-prononeée, et a des che- ▼cux presque crépus qui s'avancent fort près des sourcils; joignez à cela un nez en limace, une cravate qui a r;\ir de l'étrangler, et un •ol qui lui monte jusqu'au milieu des orcil'es, et vous aurez une idée 4e ce monsieur.
Le voilà qui enjambe une banquette... puis une autre... Il a l'air fort embarrasse pour trouver une pla<'e, et il y en a partout. U s'assoit, enfin; mais il y a devant lui un homme tn-s-jrros qui le gène; il se relève et va se mettre autre part. Il s'a(«;rçoit alors que le man chede la contrebasse est vis-à-vis de lui, il change encore de place. Kofin le voilà qui se trouve bien. U Sfjurit, il regarde ses voisins, il Ole son chapeau, il prend son mouchoir, il remet son cbape;ju sur sa tête , il se 'mouche , il prend sa tabatière , il regarde encore autour de lui. lia grande envie de faire la conversation avec quelqu'un. Il sa décide pour son voisin de gauche, jeune b'.mmc de vingt ans tout au plus, et lui présente sa tabatière d'un air timide en lui disant: — £o usez-vous î
Le jeune homme le regarde d'un air moqueur, se met i rire et répond :
— Par exemple! le plus souvent... Du tabac à fumer, à la bonne heure. On ne fume pas encore dans les théâtres, raaisça viendra... 11 faut que ça vienne... Le siècle des lumières veut cela... Ah! quel plaisir, quand on écoulera une pièce en fumant!... quand on respirera une boullée odorante, en lorgnant une jolie actrice !... C'est alori qu'on s'amusera au spectacle... et qu'ils seront toujours pleins!
— Us seront pleins de fumée,... c'est juste... Mais les dames... croyez-vous qu'elles s'accommoderont de celte odeur de tabac?
— Uh! que oui!. ..et d'ailleurs elles fumeront aussi.
— Oh ! alors, c'est différent... Monsieur, la pièce qu'on va jouer es^ elle commencée?
Le jeune homme regarde son interlocuteur d'un air goguenard, en lui répondant .: — Si elle n'est pas jouée , j'ai dans l'idée qu'elle n'esi pas commencée.
— C'est que nous en avons entendu beaucoup parler... mon épouse et moi, et comme mon épouse a beaucoup d'esprit, elle ne peut pas souffrir les pièces mauvaises ; alors elle m'envoie d'abord les voir pour que je me forme une opinion... Elle m'a dit: Va voir cette pièce... tu te fiirmeras une opinion, et tu me la rapporteras. — La pièce? — .Non, mon opinion. La connaissez-vous ? — Votre opinion ? — Non , la pièce. .
Le jeune homme se met à rire en murmurant : — Ah çà, dites donc, est-ce que ça ne va pas finir? Puis il se lève et tourne le dos à ce monsieur, qui se dit : Apparemment qu'il n'a pas vu la pièce non plus... alors il ne peut pas encore médire son opinion.
On frappe les trois coups ; l'orchestre joue l'ouverture, la toile te lève. La pièce commence. Ce monsieur qui a un col au-dessus des oreilles, écoute avec la plus grande attention, en roulant ses gros yeux comme pour tâcher de mieux comprendre.
Au milieu de l'acte, il s'adresse à un gros monsieur qui est à sa droite, en lui disant : «Trouvez-vous que ça marche?... c'est que ma femme m'a envoyé pour que je me forme une opinion sur celte pièce... et quand les acteurs ont des costumes turcs, je trouve que c'est bien plus difficile à comprendre... et vous?...
— Ah! fichtre, monsieur, taisez-vous donc et laissez-moi écnutcr '. répontl le gros monsieur en faisant un geste d'impatience. » Notre homme n'ose plus rien dire. U écoute en silence, et socontente de farfouiller dans sa tabatière, où il cherche peut-être une opinion.
Après le premier acte, il veut de nouveau parL'r au jeune homme de gauche, mais celui-ci lui tourne le dos en riant dès qu'il lui adresse la parole. Il s'adresse alors à un petit monsieur maigre, sec, jauûe et portant des besicles bleues, qui est devant lui. Il lui présente sa tabatière; celle fois son oifre est acceptée. L'homme aux l>osinles y pl(mge ses doigts, se bourre le nez, clernue, crache, tousse, i'rediinne dans ses dents quelque chose nui voudrait ressembler à di tanli palptti, et pendant ce temps notre monsieur a eu le temps de lui dire :— Etes-voiis content de l'acte qu'on vient de jouer?... C'est que je voudrais bien me former une opinion... parce que ma femm« va me la demander quand je rentrerai.
Le monsieur aux besicles prend un air important et répond :
— Ma foi, je viens bien rarement à cesllieàtres-ci... C'est un prai hasard de m'y voir. Parlez-moi des Bouffes, monsieur ; ah I parle z-n. des Bouffes... à la bonne heure... Depuis vingt ans. je n'ai pas mai
que une de leurs représentations I Voilà un théâtre... de la nu
sique. des chanteurs... Avez-vous entendu la Pa^ta?
— Monsieur, pardon... c'est que je vous demandais votre idée... sur ce qu'on vient déjouer... c'était afin de pouvoir
— Ahl la Pastal monsieur, la Postal... quelle voixi... que timbre I ^
— Alors vous ne voulez pas me dire ce que tous penser du premier acte delà pièce que...
— Et la Malibran I monsieur, la Sfalibranl C'est à force de l'admirer que je me suis perdu la vue... 0 diva I dira I
Notre monsieur cherche des yeux s'il ne pourrait pas offrir du tabac à une autre personne. Mais' on commence le second acte. Il reste quelque temps tranquille et écoute. Enfin, ayant remarqué la ligure piri.ie de boiilioniic d'un vieux monsieur assis derrière lui. il se retcHinie et lui dit tout doucement : — Est-ce que tous êtes content... (Vest que ma femme veut que je me forme une opinion sur cette pièce... et quand il y «des Turcs, ç^i m'embrouille.
Le vieux monsieur sourit, et réjwnd en bégayant t
7fi
— Il faut vol... voi... il faut vot... &ulle...a... atteiiil... attendons.
Notre pauvre mari pousse un j;ros soupir en se disant: Ce vicuTi mun- «leur-li ne pourra jamais achever de me faire connaître son opinion... J'ai du mallu'iirl... c'est le seul nui avait l'air disposé à causer.
Knflii la pièce est termini'e. Notre hommi; écoute alors de toutes M8 oreilles, car chacun dit tout haut son oj)inion.
— C'est cha... tha... aimant I s'écrie le vieux monsieur bègue.