ESQUISSE DE MOEURS DRAMATIQUES, PAR PAUL DE KOCK
Clioislsséï le tnearftt qui vous sera le plus :i<,'réiil)le , mais cependant ne prenez pas un parterre dans lequel les Ibninies sont admises; ceuxlà ne vous conviennent pas; François 1" a dit qu'une cour sans femmes était un printemps sans roses : mais en vérité ces roses-là sont fort mal placées "dans le parterre d'un théâtre, et d'ailleurs si toutes les femme» sont des fleurs, comme je me plais à le croire, ce ne »ont iias ordinairement les plus IVaiches et les plus suaves qui vuui au spectacle au parterre.
Nous avons donc un parterre d'hommes; nous le prendrons au commencement du spectacle, avant qu'il ne soitentièrement plein. Du este, nous avons des parterres qui ne le sont jamais, même lorsque e «peclacle est avancé ; il y en a d'autres qui ne sont Lien garnis que es jours de premières représentations. Ces jours-là, comme s'ils vouaient se dédommager de leur solitude habituelle, ils sont bourrés comme des omnibus par un temps de pluie; on met dedans plus de inonde qu'il n'en peut ou du moins qu'il n'en devrait tenir; bien enendu que ceux qui seront au milieu de cette foule n'auront besoin ni de se moucher, ni de prendre leur tabatière dans leur poche, c'est un exercice qui leur est défendu, i moins d'être un Hercule du Nord, un Alcidede... n'imjyorte où, et de pouvoir avec des bras de fer, dompter et contenir les mouvements de ses voisins.
Quand vous êtes entré dans un parterre où la foule est compacte, où les portes sont encombrées, où toutes les issues sont parfaitement bouchées, vous devez vous résoudre à n'en plus sortir, malgré l'envie pressante que vous pourriez en avoir ; si cependant vous ne pouvez résister au désir de prendre l'air, de respirer un moment dans une atmosphère moins épaisse, alors, pour revenir à votre place, pour rentrer dans ce fortuné parterre, séjour des élus et des romains^ il faut vous attendre à faire une petite partie de boxe avec les personnes entassées à la porte... Ce n'est pas toujours agréable, surtout si vous n'êtes pas d'une certaine force à ce jeu-là; entin, ce sont quelques coups de poing que cela vous coûtera. Désaugiers vous aurait dit :
Une vestale vaut bien ça.
Mais la pièce que l'on donnera ne les vaut peut-être pas. N'importe; vous avez combattu, vous avez à peu près vaincu, c'est-à-dire que vous vous êtes fait jour entre plusieurs personnes qui ne voulaient pas se déranger"; ensuite, pour se débarrasser de vous plus promptement, on vous aide à entrer ; ce qui signifie que l'on vous pousse en avant; vous tombez sur plusieurs têtes dont vous vous servez comme de point d'appui pour regagner votre banquette. Après avoir nagé ainsi pendant quelque temps sur ces flots vivants, qui ne sont pas enchantés de vous soutenir, vous parvenez à regagner votre place... que l'on a prise pendant votre absence. Mais vous reconnaissez un voisin et vous dites : — .i'etais làl -
L'intrus qui est venu se mettre à la place que vous occupiez ne vous répond pas, et a l'air de lorgner quelqu'un à la galerie. Vous vous impatientez, vous poussez ce monsieur, en répétant : J'étais là. alors il se retourne et vous dit :
— Qu'est-ce qui me prouve que c'était votre place?... Aviezvous laissé un gant... votre mouchoir?
— Je n'avais rien laissé, parce qu'on ne retrouve pas toujours ce qu'on laisse dans un parterre ; mais voilà monsieur qui vous dira que 'l'étais à côté de lui.
Celui dont on invoque le témoignage est un de ces personnages 'qui craignent toujours de se cûmpromettre en prenant parti pour quelqu'un. Il répond, en se grattant le nez: — Ah! vous étiez là... ma foi, c'est possible... Mais quand il y a tant de monde, on ne peut pas remarquer toutes les personnes qui vous entourent. Tout cela ne vous satisfait pas, vous tenez bon et vous repoussez votre usurpateur, en vous écriant: — Je veux ma place I
L'usurpateur ne cède pas; en génërau les gens qui se raeltent à la place d'un autre n'ont pas pour habitude de la lui restituer ; avant de se rendre coupable d'une action aussi hardie, ils en ont mesuré, calculé toutes les conséquences, tous les dangers, et ils sont décidés à les aflronter. Ils se rappellent que le succès justifie tout, maxime qui n'est pas neuve, mais qui est désolante pour ceux qui sont usurpés.
Ces messieurs s'échauffent, des mois piquants sont échangés ; la querelle va devenir sérieuse!, déjà on entend murmurer ces phrases : «Je suis Français... vous êtes Français... cane peut pass'nrninfrer. » Mais les voisins, qui aiment mieux voir la pièce nouvelle que
■i avoir à entendre une querelle, se serrent un peu de chaqie eft^ (je façon à ce que ces deux messieurs puissent s'asseoir, alors rhaca uyanl une place, le motif de la dispute n'existe plus ; on se calme, o s'apaise, et ce petit incident est bien vite oublié, d'autant plus qu'i est très-commun dans le parterre d'un théâliï"
Il y a quelques parterres qui sont toujours pleins, même lorsqu'on ne joue pas une pièce nouvelle; ceux-là sont les heureux du siècle, d en général on remarque qu'ils sont les moins méchants. Tniinpioi ? cela me semble assez facile à expliquer. Les théâtres où il y a toujours beaucoup de monde doivent être nécessairement ceux o:i le monde s'amuse le plus; or ;ieut-on être méchant quand on est heureux (et l'on est très-heureux quand on s'amuse)? Encore une maxime qui i''esl uas neuve... mais celle-ci est consolante.
C'est une singulière chose qu'un parterre de théâtre ; pour celui qui pourrait observer, écouter, que d'études à faire, combien de types sont cacnés là, assis modestement dans la foule ; que de gens d'esprit, d'originaux, de sots, de nullités, et si l'on pouvait lire dans la pensée de tous ces hommes jeunes, vieux, riches, pauvres, tristes, gais, malheu . reux, contents, honnêtes, intrigants, que le hasard vient de rassembler là, combien ne serait-on pas surpris parfois de voir à coté l'une de l'autre deux personnes si peu faites pour se trouver réunies!
Mais le hasard qui vient de vous placer à côté de quelqu'un avec qui, durant la soirée, vous avez échangé quelques mots, ne se renouvellera peut-être jamais. Vous ne rencontrerez plus cette personne avec qui vous avez causé pt'ndant quelques heures et dont les remarques, les l'éllexions piquantes vous ont fait oublier la longueur des entr'actes. Vous regrettez de ne point savoir quel était ce monsieur; vous série/ charmé de le retrouver encore Vous espérez que le hasard vous replacera près de lui. Mais, non. Vous allez presque tous les soirs au spectacle, ce monsieur y va tout aussi souvent de son côté, et cependant vous ne vous rencontrerez plus.
Mais en revanche, vous ne pouvez entrer dans le parterre d'un théâtre sans qu'un individu ennuyeux, remuant, insupportable parsoa bavardage, et dont vous avez eu déjà le malheur d'être le voisin, vienne se placer encore près de vous. C'est le hasard qui le veul aiwsi, et il ne nous est pas toujours favorable.
Vous croyez peut-être que le même motif a conduit dans cette salle tous les hommes que vousvoyez rassemblés dans le parterre; qu'ils sont venus parce que le spectacle annoncé leur promettait une soirée agréable? Détrompez-vous! parmi ces personnes qui sont, en effet, attirées par les pièces que l'on joue, combien d'autres se U'ouvent là par un tout autre motif!
Ainsi, ce monsieur que vous voyez là-bas dans le coin... avait un rendez-vous avec un ami pour causer d'un placement de fonds ; c'est pour lui une affaire importante, mais son ami n'est pas venu au rendez-vous. Après avoir attendu longtemps, ce monsieur a dîné dans ce quartier, parce qu'il était trop tard pour rentrer chez lui; puis, se trouvant près de ce théâtre, il y est entré pour se distraire, et sans savoir même ce que l'on jouait. Mais au lieu d'écouter la pièce, il pense toujours à ses affaires, à son placement de fonds ; et après le spectacle, je crois qu'il serait bien embarrassé pour vous dire ce qu'on a joué
Cet autre a dine chez un traiteur avec un ami ; ces messieurs se son? mis en gaieté, ils se sont donné une petite pointe et ils se sont dit ensuite : « Allons au spectacle. » Pendant que l'on joue, ils parlent sans cesse, ils rient, ils toussent, ils crachent, ils ont trop chaud, fis no sont pas une minute sans se remuer, ils ne sont pas en état de com prendre la pièce, mais ils s'écrient de temps à autre i
— Mon Dieu ! que c'est mauvais I
Demandez-leur ensuite ce qu'ils ont vu, cequ'on a joua, eiiisseit»; aussi embarrassés que le monsieur au placement.
Voici un spectateur qui paraît bien attentif, qui semble ne poi i perdre un mot de la pièce. C'est un homme d'une trentaine d'année; fort bien mis, assez joli garçon, mais dont la îi^ure est sérieuse t même sévère. Vous croyez que celui-là serait en etaî de faire le so; une criàrue raisonnée de l'ouvrage que l'on joue en ce moment. ..Voi: n'y êtes pas.
Ce monsieur est marié; il a une femme qui est jolie et coquette. Il est bien rare que l'un aille sans l'autre, cependant nous voyons de< femmes laides qui sont coquettes aussi. Ce monsieur est jaloux, c'ist un malheur, c'est plus qu'un malheur, c'est une maladie ; c'est plus qu'une maladie, c'est une infirmité. Quand on est jaloux, on est don^ malheureux et infirme, et quelquefois on est encore autre chose. 1,.-