LES LOGES ET LES GALERIES
PAR LE MEME
Nous avons esquissé le parterre d'une sjjlle de spectacle, où nous n'avons fait qu'un court séjour ; nous aurions pu y trouver un plus grand nombre de personnages dignes de notre attention, en général les originaux ne manquent pas, il ne s'agit que de les chercher. Nous avons passé rapidement sur les discussions, les querelles, les orages dont le parterre est souvent le théâtre, mais nous vous avons annoncé des esquisses et non pas des tableaux, et puis vous savez qu'iffie pochade faite en quelques coups de pinceaux est souvent plus ressemblante qu'un portrait pour Jequel on a pris plusieurs séances.
Montons à la première galerie : ici nous trouverons des femmes ; cela devient plus intéressant. Les femmes ont l'heureux privilège d'embellir tous les séjours qu'elles adoptent. Celles qui sont jolies n'ont qu'à se faire voir ; celles qui ne sont pas jolies rachètent ordinairement par une toilette élégante, de bon goût, quelquefois par une tournure gracieuse ce qui leur manque en beauté ; celles qui ne peuvent pas être élégantes, trouvent encore le moyen d'être gentilles par la manière piquante dont elles posent sur leur tête le bonnet le plus simple, ou le chapeau le plus modeste ; d'autres séduisent par un air spirituel ou par leur coup d'œil mutin ou par leur façon de rire qui attire sur-le-champ l'attention...; je n'en finirais pas si je vous disais tout ce que ces dames possèdent pour captiver les regards.
Quand un théâtre est adopté par les femmes, il est toujours trèssuivi parles hommes. Ceci est trop naturel pour avoir besoin d'explications.
En effet, combien de connaissances, de liaisons, d'intrigues, se sont formées au spectacle. Et ne croyez pas que ces liaisons soient toujours éphémères ; que ces intrigues auxquelles un regard a donné naissance se dénouent toutes aussi vite qu'elles ont été formées ; non vraiment ! le hasard vous fait quelquefois rencontrer dans un spectacle une personne à laquelle vous vous attacherez pour la vie , ou du moins dont la connaissance doit exercer une grande influence sur toute votre existence. Mais est-ce bien le hasard qui fait cela ? tout l'avenir de deux personnes dépend-il souvent du caprice d'une ouvreuse déloges..; ou de la bonne volonté d'un contrôleur '? ne devons-nous pas penser plutôt que la destinée de ces deux personnes était tracée, et que ce n'est pas seulement parce qu'on donnait ce jour-là la Sœur de Jocrisse ou bien l' Enlèvement des Sabines que ce monsieur aura fait la connaissance d'une femme charmante pour laquelle il se sera couiplétenienl ruiné, ou que cette jeune fille aura rencontré un mari qui aura fait son bonheur? Dans une galerie il y a ordinairement plus de femmes que d'hommes, et cependant, ce n'estjauiaisdelà que part le Lrnitquandily en a dans un théâtre; rendons en passant justice à ces dames j on leur a fait une léputation de bavardage que souvent elles sont loin de mériter. Dans une salle de spectacle remarquez que ce sont toujours les hommes qui font du bruit, qui parlent sans cesse et très-haut, qui sortent dans chaque enlr'acte, qui parleurs réflexions saugrenues, troublent parfois la représentation d'un ouvrage : il y en a même qui pous- «ent cela si loin, qui crient si fort et ne veulent pas se taire malgré «es chut répétés de leurs voisins qu'on est obligé de les mettre à la porte.
Mais voyez ces dames, comme elles sont sages... tranquilles, si elles causent, c'est bien bas, et de façon à ne pas être entendues; si elles ont ri un peu fort et que cela ait attiré quelques regards sur elles, vous les voyez rougir, se retirer dans le fond de leur loge ou baisser la tête pour que leur embarras soit caché par la passe de leur capote. Avez-vous jamais vu mettre une femme à la porte d'un spectacle? ohl lî donc !... jamais !... décidémentj messieurs, vous devriez bien prendre exemple sur ces dames?...
Il y a cependant des hommes aux galeries. Lés uns ont accompagné des dames ; quelques autres sont seuls, qui sont venus se placer là avec le désir de faire une petite... ou une grande connaissance. Ceux-là ne choisiront pas pour voisine une femme laide ou vieille, ils tâi'hent toujours de se placer près d'un joli minois, près d'une ligure agaçante et coquette : en cela ils font preuve de gôùt, et nous ne saurions les blâmer.
Allons, messieurs, faites les beaux, les lions, les Don Juan, lancez des regards aussi séduisants que possible, fredonnez, si vous avez une jolie voix, faites sur la pièce quelques réflexions spirituelles, si vous* avez de l'esprit; soyez galants, si l'occasion s'en présente, essayez d'entamer la conversation si l'oaveut bien vous répondre, et SQyez aimables si vous le pouvez. Tout cela vous est permis, et tant que vous ne sortirez pas des bornes de la décence et de la politesse ou ne pourra pas trouver mauvais que vous vous enflammiez pour toutes les jolies femmes que vous rencontrez au spectacle.
Mais de grâce, n'imitez pas ces messieurs qui vont se placer derrière ou à côté d'une dame, puis l'obsèdent de leurs coups de genoux et se permettant de glisser leur main dans l'ombre, cherchent à la pincer n'importe où... en s'appuyant sur n'importe quoi. Une telle façon de faire sa cour à une dame est aussi honteuse pour celui qui l'emploie qu'outrageante pour la personne à laquelle elle s'adresse. D'où donc sortez-vous, monsieur? où vivez-vous habituellement ? si vous vous conduisez ainsi avec un sexe que vous êtes appelé à défendre et à protéger, vous ne comprenez donc pas tout ce que votre conduite a d'ignoble, vous ne voyez pas que vous vous mettez au niveau de la brute, et que dans ce moment, vous ressemblez parfaitement i ces chiens que nous voyons dans les rues courir après une pauvre petite levrette et entamant la conversation... comme vous savez.
Et ces pauvres femmes, venues au spectacle dans l'espérance de s'amuser, quelle agréable soirée elles vont passer I les voyez-vous indignées, mais tremblantes, ne sachant comment faire pour repousser des attaques qui les font rougir? Si elles n'ont pas d'homme avec elles, qui les protégera contre l'insolence de ce mousieur? et si elles sont avec leur mari, avec leur père, trop souvent la crainte de faire naître une querelle leur ferme la bouche et les empêche de se plaindre.
Quelques dames pourtant montrent plus de courage ou de présence d'cspiit. Une jolie femme placée, un soir, au balcon d'un théâtre avec ^une de ses amies, était obsédée par un monsieur assis derrière elle et qui croyait sans doute que ses deux genoux devaient former un fauteuil fort agréable. La jolie femme attendit que la pièce fût commencée et alors se levant brusquement et parlant assez haut pour être entendue d'une grande partie de la salle, elle prit les deux genoux de c« monsieur qu'elle rejeta tiès-viveraent en arrière, en s'écriant :
— Je vous suis très-obligée, monsieur; mais je ne veux pas que vous me serviez de fauteuil, je préfère la banquette à vos genoux.
Vous jugez qui fut penaud et interdit, car tout le monde applau» dissant à la sortie de la jolie dame, le monsieur eut à essuyer les regards de toute la salle elles quolibets que les personnes placées près de lui ne manquèrent pas de débiter sur cette manière de faire des stalles. L'acte achevé, ce monsieur disparut honteux et confus I je ne sais pas s'il jura qu'on ne l'y prendrait plus, mais il ne revint pas à sa place.
Une autre fois, une dame recevait aussi une déclaration d'amour en action et elle était d'autant plus à plaindre, qu'ayant son mari à sa gauche elle n'osait pas laisser voir tout ce qu'elle soufïrait; car elle connaissait assez son époux pour être certaine qu'eu sachant comment se conduisait le monsieur son voisin, il commencerait d'abord