‹ MoustacheChapitre 152 sur 281 · JOLICBOSE FAIT DES SIENNES · texte numérisé non relu

JOLICBOSE FAIT DES SIENNES

Valentine attend avec impatience l'arrivée de M. de Charmeuse; il lui tarde de lui faire part de ce qu'elle vient d'apprendre. Enfii', Edouard arrive; à peine a-t-il vu Valentine, qu'il s'écrie :

— Que vous est-il survenu?... quel nouveau malheur nom. frappe?... Je lis dans vos yeux de nouvelles peines... parlez...

La jeune femme ne fait pas languir son amant; elle lui raconte tout ce que le professeur de son fils lui a dit, toute cette histoire de cet homme marié à une jeune femme qu'il n'a pas même vue... dans cette chapelle, à la porte de laquelle était une statue de femme dont la main était brisée : cette circonstance ne lais.sait aucun doute sur l'endroit dans lequel avait eu lieu ce mariage, C'était bien dans leur propriété de LoBVScienne que l'homme in-

LE PROf KSSKUR FICHECLAQUE.

..a avait été amené, c'était liicn à cet hoinmo là que la sœur Ae Contran avait été mariée.

Edouard aiiprend tout cela avec cette aj^itation, cette impatience que fl' ''le l'espoir de iléouvrir cnfiti un uiystcro important, un mystère dont la connais unce [icul changer toute notre existence. A peine la jeune ftinruu a-t-elle achevé de parler, qu'il s'écrie :

— Il faut que je voie le professeur, que je l'interroge... Cet homme doit en savoir plus qu'il ne vous eu a dit... ulil il faut que je lui parle...

— Mais, mon ami, qui vous fait penser qu'il en sait plus qu'il ne m'a dit? Ce M. Ludger est honnête; il témoigne la plu» tendre amitié à mon fils... pourquoi m'aurait-il fait mystère de quelque chose, jmisque je le suppliais de me dire tout ce qu'il savait?

— Pourquoi? je l'ignore... mais je suis persuadé qu'U sait le nom de cet homme... que votre frère vous a forcée à épouser.

— Pour quelle raison aurait-il rtfusé de me le dire?

— Il a peut-être prorais le secret... Mais cet ami qui connaissait .'autre, cet ami qui est mort aussi... tout cela n'a pas le sens ■ commun, et pour moi il est évident que maître l.mlger ne vous a pas dit toute la vérité. Je veux le voir, et je saurai bien le forcer

à parler... à rae dire le nom de... ah ! je ne dirai jamais le titre qu'on lui a donné... Vous savez l'adresse du professeur, donnezla moi...

— La. voici ; mais, je vous en supplie, Edouard, de la prudence.. . ne me compromettez pas... ne prononcez pas mon nom iniprudem ment... et traitez avec douceur ce bon professeur qui semble m'ètre entièrement dévoue...

— Soyez tranquille, chère Valcntine... reposi>z-vous sur moi pour ce qu'il faut faire. Ce M. Ludger rae parait être un fort brave homme... il aime Armand; je me sentîiis porté à avoir aussi de l'amitié pour lui. 11 ne résistera pas à ma prière, cl je saurai quel est cet homme qui consent à passer pour mort... je veux connaître celui qui est votre... non ! je ne dirai jamais cela!...

M. de Charmeuse (piitte préci|iitainmeiil la comtesse «t se rend à l'adres.se qu'on vient de lui (loniier.

Mais Ludger n'était pas cht;z lui. En sortant de l'hôtel de Ravagcole, il était allé donner des leçons dans un qa«rlier fort éloigné de sa demeure; et, .suivant son habitude, avait laissé sa clef chez sa concierge, qui avait soin de son ménage. La concierge ne devait alors laisser monter personne ; mais cette consigna ne concernait pas los filles de M. Picardiii, ni Jolichose, qui, depuis son mariage venait assez souvent chez le professeur pour tâcher de devenir an peu plus fort sur la grammaire et de ne pas faire de cuirs en montrant ses marchandi-ses.

Lors(pieM. de Charmeuse su présente et demande maîlr» Ludger Fichoclaqiic :

— Il n'y est pas, répond la concierge.

— Et tardera-1-il beaucoup à rentrer?

— Je n'en sais rien, monsieur; ccpeudanl je ne pense pas qu'il soit longtemps, car il y a un monsieur... uu de ses élèves, enfin quelqu'un qui est très-lié avec lui.et auquel j'ai ordre de remettre la clef quand M. Fieheclaque n'y est pas, et ce monsieur est làhaut qui attend le professeur.

— Puisqu'il y a du inonde qui attend là-haut, je nu vois pas '• pourquoi je n'y attendrais pas aussi. Â quel étage, madame ?

— Au troisième, monsieur ; il y a une plaque et le nom sur la porte.

C'était Jolichose qui était venu et qui attendait Ludger; mais cette fois ce n'était pas seulement pour prendre une Ii-d.ii de français que le nouveau marié s'était rendu chez le professeur. Un motif bien plus inUrcssant l'y coiiiluisait : .sa femme lui avait aii- Doncé, le matin même, qu'elle devenait mère. A cette nouvelle, X-ili-'liose, ivre de joie, .s'était livré à mille folies ; puis il avait voulu tout de suite faire clioiï d'un parrain et d'une marraine. Ou élait vite tombé d'accord : la mai raine, ce serait A.ngelle ; le parrain, ce serait Ludger. Et aussitôt qu'il avait en un moment de libre, Jolichose avait couru chez le professeur pour lui apprendre celte grande nouvelle.

li^doiiard n'a dans la tète que l'idée de l'homme inconnu que le professeur n'a pas nommé, et il se dit que c'est peut-être lui qu'il va trouver chez Ludger. Mais aussitôt qu'il a aperçu Jolichose, il comprend que l'aventure mystérieuse ne saurait le regarder.

Le nouveau marié se promenait dans l'apparlemeiit. en clicrchaiit (Il j.i (piel nom il donnerait à sa progcmturt:. Lu voyant la porte s'ouvrir, il s'éciiu ;

— Ça y est ! cher ami, ça y est!...

Mais s a[)ercevant que ce n'est pas le professeur qui rerienl, il

s'arrête et murmure :

— Tiens ! ce n'est pas lui... c'est un mon.<ni'ur que je ne connais pas.

— Et qui désire beaucoup voir M. Ladger, dit Edouard. J'ai â j l'entretenir pour une all'aire importante ... On m'a dit q-i" qn*-!-

qu'un l'attendait déjà chez lui... voilà pourqui je me • monter... Je présume, monsieur, que cela ne vuu- '

— Moi... oh! pas du tout, monsieur, au conti ^ nuierai moins... quand je suis tout seul je m't-nnuie ljc>->it«:... Assayez-vous donc, monsieur... je puis tiire les honneurs, je suis ici comme chez moi...

— Ah !... je comprends, vous êtes fort lié avec M. Ludger?

— C'est-à-dire que nous sommes les deux doigts de la main... de la même main, si ce n'est qu'il est savant et moi pas...; m.iis chacun son état ; moi, je confectionne des enfants, et je puis dire que dans ce moment je le fais un peu bien, mon état... eh! eh:. . Ah I vous ne comprenez pas ! voilà la chose : je tiens un m.ig.i-in de confection .. pour enfants principalement. Or, je viens dénie marier et ma femme est enceinte; alors vous voyez que la loiifection va... ah ! ah ! ah !... suis-je heureux ! et je viens demander à Ludger d'être parrain de notre mioche mâle ou fcniulie... Ah! voilà ce qui m'ennuie ! c'est de ne pas déjà étresiir du sexe... ie déclare que ceci est une faute dans la perpétration des individus... il devrait paraître un signe... sur le visage de la mère, nar lequel on verrait tout de suite ce qui en est : ce serait bien |dus commode pour s'occuper d'un nom et d'une layette.

Edouard prêtait assez peu d'attention à ce que loi disait Jolichose. Cependant, au bout d'un moment, il lui dit :

— Il y a longtemps que vous connaissez M. Ludger?

— Ali ! je crois bien... je le connaissais avant ma naissance!... c'est une faijon de parler ; mais nous avons toujours ete amis, parce que... vous allez saisir la chose... ma femme, Léonie Picar din, que j'ai épousée, il y a trois mois dans hnil jours, ma femme a une sœur i]ui est fort jolie aussi... pas brune, par exemple; mais c'tist égal, elle est jolie. Or, moi, je faisais la cour à Léonie et le professeur la faisait à sa sœur Angelle; comme ça nous étions toujours bons amis... seulement il y a déjà bien longtemps qu'il fait sa cour, lui .. tandis que moi ça n'est pas ancien.

— Est-ce que M. Ludger n'est pas aimé de la sœur de votre femme?

— Pas aimé !... oh! pardonnez-moi... c'est-à-dire que mamielle Angelle l'adore! eile en dessèche, c'est facile à voir...

— Alors pourquoi donc le professeur ne l'épouse-t-il pas?...

— Pourquoi? ah! voilà ce que je me suis demandé plusieurs fois... je l'ai demandé aussi à ma femme, mais elle n'en sait («s plus que moi ; elle n'y conçoit rien... Il y a quelque diose qui n'est pas clair... c'est même très-obsL-nr... mais, pardon!... ce que je vous coule là vous embête peut-être?... Ah ! higre! si ma femme était là et qu'elle m'entende diiv : vous embête !... elle me gronderait très-fort... Elle veut que je devienne distingué dans mon langage !... mais tant pis! quand je ne suis pas devant elle, je me lâche, je me permets un peu d'argot...

M. de Charmeuse, qui commençait à prendre beaucoup d'iiilt' rêt à ce que lui contait Jolichose, rapproche sa chaise Uu la siouih;, en lui disant :

— Je vous assure, monsieur... pardon, j'ignore votre nom ?

— Jolichose, confection d'enfants, Au Bébéqui fait s<s dcnlsl... C'est une idée de moi cette enseigne-là : on voit uu \>elit bèK> assis sur un vase nocturne, et il est censé qu'il fait ses deuts .. eh ! eh !... Ma femme veut changer cette enseigne là, mais moi jy tiens.

— Pardon, monsieur Jolichose... mais vous me parUei de M. Ludger... qui n'épouse pas la sœur de votro femme, dont «1 e.-l aimé cl qu'il aime aussi...

— Juslmient, c'est là le nœud, c'est là où l'on se perd en conjectures ; moi, je m'y suis déjà perdu plusieurs fois ! Figure»-vous que, il y a six ans et demi environ, ce panvn! professeur ét:ii t gueux comme un rat, pas d'élèvi-s, par d'argent, et par œiisctluonl piuj de quoi ri noiiveler ses votemenls qm tombaient en ruines... J'étais bien jeune encore, j'avais seize ans ; cVs» tg-ù, je me rap|)olle qu'en regardant ce p."i'.Tvre Ludger, je ne pouviiis pasuLi'tmpêeherde chaulerlachansondeCa W/î^-uis*', vous savez;

Cinlet-IJoiissul ii'it qu'uu baliit, U <Mt "^ubM da papier grid

LE FHOFESSEUH KICHECLAQUE.

ijuand eu abaisse sa maisou, en preuaut un misérable pour beau-frère... (P. 3o.

J'ai oublié les autres coupltts... les savez-voiis?

— Non ; mais contiiuiez, je vous eii prie; tout ceci m'intéresse beaucoup.

— Eh bien alors, le papa Picanli:!, qui ne connaît que le quibus, avait presque mis le professeur à la porte... et pendant trois mois on ne le revit plus. Au bout de ce temps, il reparut chez M. Picardin; mais ce n'était plus un pauvre diable à peine velu : c'était un homme bien couvert, élégant même... Enfin, il dit qu'il avait hérité; et, à dater de ce moment, il trouva des élèves tant qu'il en voulut. Alors on crut naturellement qu'il épouserait Angelle dés qu'elle serait en âge d'être mariée; mais pas du tout ! Les mois, les années s'écoulèrent ; le professeur semhlait toujours en admiration devant la jeune fdie, mais il ne demanda pas sa main. M. Picardin a voulu marier mamzelle Angelle à un autre, mais pas raojen; elle refuse tous les autres partis, elle n'aime que son cher Ludger. Celui-ci est toujours en contemplation devant elle, puis il pousse des soupirs, lève les yeux au ciel... Ils ont l'air très-malheureux de s'aimer comme ça, et ils ne s'é|iousent pas... Eh bien, si vous y comprenez quelque chose, vous serez plus malin que nous.

Edouard commençait, lui, à très-bien comprendre ; le bavardage de Jolicho.-e venait de lui faire pressentir une partie de la vérité et 1 avait mis sur la voie de ce mystère qu'il voulait pénétrer. Mais feignant un air indifférent, il se borne à répondre :

— Ce que vous venez de me raconter est, en effet, très-singulier... mais il est probable que le professeur a de fortes raisons pour agir comme il le fait.

— Mais quelles sont-elles, ces raisons ? qu'il les dise alors, qu'il s'exphque... on ne laisse pas une jolie demoiselle perdre le plus beau de sa jeunesse à regarder les mouches voler!... An reste, Léonie a pris son parti : d'abord elle ne voulait se marier qu'après sa sœur, qui est l'aînée; mais quand elle a vu que celle-ci refusait tous les partis pour rester fidèle au professeur, alors elle s'est dit : « Tant pis ! moi, je vais me marier. » Et elle m'a épousé avec joie, avec ivresse... et je me flatte qu'elle ne s'en repent pas, d'autant plus que, vous voyez... il n'y a pas encore trois mois, et ça y

est !... confection d'enlant; je viens apprendre cette nouvelle-là à mon ami Ludger, que nous avons choisi pour parrain... Va-t-il être content!... mamzelle Angelle sera sa commère... et que saiton? cela le décidera peut-être à en finir... Ah! on monte l'escalier... c'est lui... voilà mon parrain, je reconnais son pas.

Ludger vient, en effet, de rentrer ; il demeure fort surpris de trouver chez lui M. de Charmeuse et lait peu attention à Jolichose, bien que celui-ci saute et danse dans la chambre, en criant comme un sourd :

— Ludger! ça y est... ma femme a son affaire... vous serez le parrain... c'est convenu... il faut chercher un nom bien mélodieux, deux noms même, vu que cela peut être un garçon ou une fille...

— Quoi ! monsieur de Charmeuse m'a fait l'honneur de venir chez moi ? dit Ludger en saluant respectueusement Edouard.

— Oui, monsieur le professeur, j'ai à vous parler d'une affaire fort intéressante .. pour laquelle je vous demanderai un entretien particulier...

— A vos ordres, monsieur.

— Ludger, vous n'avez donc pas entendu 7 ma femme est enceinte, vous serez la marraine et mamzelle Angelle le parain... non, je me trompe... mais ça ne fait rien... vous acceptez, j'espèreî

— Oui, mon cher Jolichose... tout ce que vous voudrez... mais en ce moment vous voyez que je ne puis vous écouter ; veuillez nous laisser, je vous verrai bientôt...

— A la bonne heure!... c'est toujours convenu... en attendant, pensez à un nom... masculin ou féminin.

— Oui... oui... j y songerai... au revoir...

— Moi, j'aime beaucoup Oculi... c'est gentil pour un homme... c'est égal, cherchez toujours...

Ludger e>t parvenu à mettre Jolichose à la porte ; il revient alors trouver M. de Charmeuse, lui présente un siège, puis s'assied à son tour, en lui disant :

— Je vous écoute, monsieur.

Edouard regarde fixement le professeur.

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