‹ MoustacheChapitre 265 sur 281 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

tiV.VX AMANTS SUR LES BORDS DU CANAL.

A sept licures du soir, par un temps afreiix, dans le mois de janvier de l'année mil huit cent quarante (année tant redoutée par les esprits faibles etlefemmes de ménage, et qui, d'après les pronostics de noiiibreiix almanaclis, devait être, sinon la dernière, mais i!u moins une des plus meurtrières pour ridlre ^lohe), un monsieur jeune et bien mis .^e pioinenait sur le quai \'almy, le lonj; des bords du canal ; dans ci; nouveau qnartiei- de l'aiis, (]ui sera peut- Cire lortpai, très vivant et bien pavé dans quelques années, mais (]ui n'est pas encore arrivé là. La partie du quai où *" '^'" où les habitations son ' encoi

Au momcut où ils prissent pris du cliKV'iiiiier, cet homme U'vo sa Inulciuo ù In liuuteiu' (lo leur visngc.

t notre prcnieueurHait une décolles raieu, où les maisoi.'s ont jieu de lo-

cataires, où, par conséquent, on renciiutre le moins de momie , même quand il fait jour et beau , d'après cela .

vous devez juger si elle devait être déserte le soir, par un temps froid, jduv ieu\. et lorsque les liourrasques de vent , qui s'élevaient à iliaque instant, forçaient .es hommes a porter leur main sur la tèl« poury retenir leurchapeau. qui. sans cela .

aurait pu Oire eiileTA et vojîuer sur le canal.

C'était de ces tein|ia où . suivant un vieux pnuerhe , on ne aiel^ trait pas un chien dehors; de «es temps où il faut vraiment avoir alïaire pour sortir; de C''S tempsoù. pourCaire faction dans une rue, il faut èire ou ain.int , ou voleur, ou jaloux.

L'individu qui allait fl venait sur le quai fais.iil lanti'.i du pas, tantôt vingt; puis il s'arrftail. regardail h sa montre, restait qu^quos minutes s;uis bouKor, revenait ousuilo lur se« pas, et r*coBtt-

CE MONSIEDR.

inençnit bientôt le mtme man^Kc Cependant, le» yeux ?e portaient prosi|ii(; loiijoui> du iiu^itiiî cote, il ri't.'iiiilail JrR fciièlies d'une a.*s(!Z belle iiiiiisi.ti, el li.\ail llal•lil■llli^l(•llll■nl le |.ieiiiler otage, où l'on aiiercevail de la lunnèrc aller cl venir d'iiiie |ii{ee à une autre.

Qui'liinefois le jeune luiincne nian'Iiail un peu, tout en regardant toujours les l'eiiôlres de lu uiui.Min. où. selon toute ap|iaience, logeait kl personne (|u'il cittemlait; piii.t, couMoe on ne voit pas il ses idc-ds quand lin n-i/arde en l'air, il lui arri\uit .Kouveiit de nieiire sa botte dans une (laiiue d'eau et de s'euMi^ei' de la boutt jusqu'aux genoux. Alors il .■i'airèlait, il jurait assez éncr;:iquement, ec qui ne l'einpêcliail pas d'être crotte, mais ee qui soulagiî lorsipi'on est en colèio ; Et enlin II se mettait à maiclicr avee piicipilalion, coiiinie s'il eit pris le parti de s'éloigner et de ne pas attendre ; mais, afirès avoir fait eiiMion dcu.x cenis pas avec la môme résidiilion, s^a marelie ne lardait pas à se raleiitii II s'an (Mail, se retournait, revenait sur ses

F as, et allait de nouveau se |ios('r en (action devant U maison où on vû\ait aller et venli*'dt! la liiinlère.

Dans un moment où il venaii encore de mettre ses pieds dans un trou, ce monsieur fait un mouveuient d'imiiatiencc . en se disant :

« Il faut avouer que je suis bien niaîî!.... roster alii.';| ai. ivoid, au vent, à la pluie, marcber dans l'eau, me crotier... lorsiiue je pourrais être maintenant cbez moi, assis devant un bon fi'u, les pieds sur mes chenets, et à mon aise dans ma lobe de chambre... ou bien chez un ami.,, ou au speclarle... enfin, il n'y a pas il'endroit où je ne serais mieux qu'ici ; et enco'-e si on disait : je reste là... je brave le temps... je brave les rhumes, la crotte, les voleurs... car on assure qu'il y a aussi des voleurs sur les bords du canal, mais c'est dans lespoir de voir une l'oimiie dont je suis très amoureux, une femme dont la possession l'ait mon bonheur... une femme quejailore! alors je serais excusable de faire ainsi faction par un tem[is aussi horrible. Mais non, c'est que ce n'est pas cela du tout... De bonne foi, suis-je amoureux d'Iînimelliie?... Pour être amoureux, ne faut il pas éprouver celte passion violente qui braverai! tons les obstacles pour arriver à la possession de la personne aimée?... ne faul-il pas penser nuit el jourà l'objet de sa tendresse; passer sans cesse de la souffrance à l'espoir, de la peine au plaisir? Ah ! j'ai su ce que celait que l'amour véritable... Après aïoir eu tant de maîtresses, ce serait bien nialhcnieux si je n'avais pas connu l'amour... Kn y réflécliissaiit bien, je crois même que je les ai aimées toutes... plus ou moins... Allons., bon I... encore une mare d'eau... quel joli quartier pour un rendez-vous!... »

Notre promeneur secoue ses pieds, regarde à sa montre, regarde les fenêtres du premier étage de la grande maison ; fait quelques pas, puis reprend le cours de ses réflexions. ...

« Mais Emmelineî..,. francnement je ne pensais pas du tout à elle! je l'ai rcnconli-ée dans le monde... dans ce monde excentrique où l'on vit philosophiquement avec la femme qui nous phiit, où ces dames [lorient le nom de l'homme avec lequel elles habitent jusqu'au moment où une querelle, une trahison, une passion nouvelle anènent une rupture et un divorce qui s'efTectiie ordinairement sans bruit et sans scandale. EnOn Emmellne vil avec un industriel, on l'appelle madame Réginald ; ce n'est [ins une l'eiume entretenue, car la tVmme entretenue ne vil pas marilaleraeiit avec son amant, elle préfère avoir son chez noi et elle a parfaitement raison. Mais la femme qui se donne à un homme, habite avec lui, et porte son nom ; elle a toutes les tribulations, tous les ennuis d'un ménage sans en avoir au moins les bénéOces... Pauvre Emmeline!.... Monsieur Réginald est riche, mais je vois bien qu'il ne la rend pas heureuse ! Je voudrais savoir quelle est l'idée de ces messieurs qui, devenus assez épris d'une l'tnime pour vouloir vivre avec elle, ne lui donnent pas le nom d'é|iouse et ne la traitent pas comme leur maîtresse!... Cimmenll vous êtss amoureux d'une femme au point qu'il vous la taut le jour et la nui' cbez vous ; mais alors vous allez donc l'entourer de plaisirs, cette femme yms ;illez être pour elle plus qu un amant, vous préviendrez tous ses di'sirs, vous aurez soin qu'elle ne puisse éprouver un seul moment d'ennui, afin que votre (vemenre lui «■ait agréable ; vous la mènerez aux spect:ieles, au.\ Vis, à la pronjennde ; enfin vous lui procurerez mille dlslraclions ,3oiir qu'elle ne puisse pas regietter celle libellé qu'elle vous a sa- Srifiée?... non vraiment!... ce n'est pas du tout ee que font la plupart de ces messieurs! A peine ont-ils leur maîtresse avec eux, Qu'ils commencent par lui donne»' de vieilles chemi-es, de.-- bas à raccommoder, des boulons à recoudre à leurs jianialons; ceci est ceii.-é devoir les amuser exiiêmement; ensnile ils les engagent h surveiller avec soin les détails du ménage, à vérifier les comptes de la dninesiique et de la biam liisseuse, à leur faire if s faux-cols, à leur ourlerdes cravates, enlin, ce qui doil être le ».v' plus vllrà de teur lioiilieur ce sera de s occuper de la cuisine el de savoir comjnent on farcit une dinde nu comment on confeelioiiMe une crème au abocolal. Pauvres (letites femmes'... et pour vous réeom|>enser de vouloir bien devenir ravaudeuse et cuisinière, sera-î-ou aux petits •oias pour voas? vous r«u4ri^-H>a w amour ce que vous perdez en

tracas domeotlquet non )ias! on deviendra liumoristel querelleur, colère. \ peine serez-vous sous je toit de votre ainaiit, qu'il sera un mari l'orl peu aimable ; il ira iliiier en ville sans vous, il vou> btl^- «■ ra seule le soir vous ennuyer el l'allendre, il trouvera iiiamais que vous demandiez 'i sortir, el il s'élunnera ((ue vous ne vouï trouviez pas excessivement heureuse atec lui.

a Voilà l'histoire d'Kmmclinel son monsieur Kéginald est jeune, joli garçon, riche ; pourquoi ne se contente-t il pas d'avoir une maîtresse bien faite, eharniantc... car elle est vraiiiient jolie, Iviiimeline: mais depui-i qu'elle demeiire avec lui, il la néglige totulenieiil, la laisse presque toujours seule, va courir, .s'amuser avee .-es amis, peut-être avec d'autres l'emmes, cl m- .se snuviiuil qu'il li.ibite avec sa maîtresse que le soir en ri'Utrant chez lui... parce qu'il troy-e ses pantoiilleg,.. cl un Ht bien eliauil '. . el puis apiè.s cela, c<l messieurs sont tout surpris qu'on leur soit inlidèlc 1

» Je me suis trouvé avec cette jeune femme dans an concert; je ne «idiisais vraiment pas à lui faire la cour, mais je la trouvais fort bien el je lui ai dit de ces choses que 1 on trouve tout Je suite.... quand une femme vous plall... même lorsiproii n'en est pas amoureux... J'ai été surpris de voir qu'on me répondait avec sentiment, avec tendresse... de voir enfin que l'on prenait au sérieux ce que j'avais dit bien légôremi'iit... Mais alors. Il moins d'être un mal appris, qu'est-ce qui ira répondre ii une femme : Je vous ai clii lout cela, mais je n'en pensais pas un mol'l... d'abord ce serait forl m.ilhoniiêle ; ensuite on ne peut pas en avoir la p.-nsée lor-que la femme qui vous a témoigné un tendre intérêt est jeune et jolie ; au contraire, on se sent flatté de lui plaire... on en éprouve un trouble, une salislaclion qui ressemble à de l'amour, et on finit par se persuader qu'on est vraiment amoureux.

» J'ai donné un rendez-vous à Emmeline, elle y est venue.... et maintenant me voilii son amant... il y trois m^ds que cela dure: ce serait peul-êlre déjà fini si nous avions pu nous voir facilement.... mais il faut user de précautions, de myslèrts... et les obstacles sont le premier aliment de l'amour. Après tout, ce monsieur Réginalil n'a que ce qu'il mérite!... Négliger unesi jolie femme ! Je dis celai et à sa place j'aurais peul-êlre fait (omine lui 1... Si, du moins, en profitant des bévues des autres, imus n'en faisions plus! Ah! ce n'est pas à moi de m'établir le censeur d'autrui ! »

Le jeune homme est retombé dans ses rêveries; il resle cinq minutes à la mèine place pour regarder la maison en face et sans paraître Sentir le vent et la pluie. On dirait que des pensées graves, sérieuses, sont venues s'emparer de sou esprit, et qu'il ne songe plus à son rendez-vous, el ne s'aperçoit plus qu'il est sur les bords du canal.

Un violent coup de fouet, qui claque à ses oreilles, et la voix enrouée d'un charretier, le rappellent à lui-même.

— Rangez-vous donc, sacrebleul v'ià dix fois que je lui crie gare! et il ne bouge pas, celui-l;i. Est-ce qu'il n'y a pas assez de place sur les cédés, que vous ne pouvez pas donni-r le m. lieu aux voitures? Si vous êtes sùû), c'est dilîéreiit ! à la bonne heure ! on le dit alors !

Celui auquel ce discours s'adressait ne juge pas nécessaire de répondre au charretier; lise met de coté, laisse passer la voilure, puis regarde sa montre, et murmure :

« Sept heures et demie.... Voilà une demi-neure que j'attends.... c'est bien assez, surtout par un pareil temps... Tlbulle' a dit : (Juam juvet immites ventos audire cubantem !... Et dominam tenero detinuissesinu!... Mais ce n'est pas un plaisir d'entendre les vents impétueux et de recevoir la pluie, lorsqu'on attend son amie. Décidément, elle ne viendra pas... Pourquoi ne vient-elle pas?.... Elle sait que je l'attends... Mais il n'est pas sorti peut-être, et elle est obligée de rester aussi... Il semble que ce soir j'aurais eu tant de plaisir à la voir... C'est toujours ainsi lorsqu'elle ne parait pas : alors, je deviens inquiet... jaloux... ie crains qu'elle ne m'oublie pour un autre... alors, je suis evlrêmement amoureux d'elle... Pendant que je fais sentinelle en plein air, si quelqu'un était près d'elle... profitant de l'ajisence de Réginald... oh ! ee serait indigne... Et pourquoi ne me tromperait-elle pas?... elle le trompe bien, lui... Mais moi... elle m'aime... Si elle ne m'aimait pas, qui loldlgerait à s'exposer pour me voir?... Ah! les femme* sont si coquettes! Allons-nous-en... elle ne viendra pas! a

Le jeune homme regarde de nouveau autour Je. lui : ses yeux sn portent sur toutes ces lumières que l'on aperçoit aux fenêtres des appartements habités, et il se dit en soupirant :

<< Dans toutes ces pièces où je vols de la lumière, je gage que l'amour tient compagnie à la plupart des personnes qui les habitent... Les jeunes ouvrières pensent à leur am ml en achevanl len ■ ouvrage... Il s unes le verront le dimanche, les antres le rej liiidronice soir. Li bile de ce b n bourgeois songe à celui qu'elle pié'ère .-a faisant de la tapisserie sous les yeux de ses parents, D ms un nouveau niénag-i, 'es époux se prodiguent de tendres caresses; chez ceux qui ne s'aiment plus, il y a de secrètes intrigues qui occupent

CE MONSIEUR

Monsieur ef Madame... LK, une femme jalouse compte les heures, en ;illriii|,ini çfpM rn.iri... I);ins celle petili; eliarril)ri; uiiiiiKardéc, lialiiléc \<'iv une grisctlc;, l'aniour poii<lnil un jeune iHiidiaiil. Tous les eiiiliiiils i-onl l)inij.\ (piaiid on |ienl y presser d:ins ses bras riibjel île s;i irnilicssc. Di'cid'Moi'nl, r.moui' esl le premier des biens ; si l"<in di'sire la f'orlnrie, cesl parei-ipielleaplanil tous les obslacles qui enliavcnl nos passions. I,a fortune sans luniour ne scîrailtju'une irifle eliose, tandis que '.'i dernier sentiment peut a lui seul nous rendre leureux... Alais connie il /ne paiail i[i ; je ne le serai pas ce soir,

artuns. »

Kl, celle fois, le monsieur all.iit en eftel s'('loi,':ner, !o\ "qu'il aper-

oil dans l'ombre deux peisonnes qui s'avaneeiii. Ca siui' il'.'ux femmes, il j en a une grande, légère, éléfrante, dont les pieds semblent loiichi'r h peine le pavé, tandis que son bras s'appuie sur clui de sa compagne ; celle-ci est une petite bonne courte, ronde, coilfée avec un bonnet Irop élégant pour une donicslnpic, et lenanl un parapluie que, jiar disiraelion j)ent-êiie, elle ticnl bi'aucoup plus sur elle que sur sa maîtresse, puis se retroussant de manière à inonlrer la couleur de ses jarretières, et même qncdipie cbose au-dessus. Mais la nuit, par un lemps afl'reux et dans un quartier désert, il est bien permis de se retroiLsser un peu haut; on rencontre souvent en plein jour et dans des rues très fréipientr'cs, des dames qui en l'ont v<dr autant : celles qui ont la jambe bien faite montrent surtout une grande atlention à ne point crolter leur robe.

Le jeune bommc a reconnu la personne qu'il attendait , il court à elle en s'écrianl :

— 11 y a trois quarts d'heure que je suis là... J'allais partir... Vous êtes cruelle pour vous faire toujours attendre.

— Mais, mon Dieu, mon ami, est-ce ma faute?... est-ce que vous crojez (|uejene m'impatientais pas aussi, moi"? Madeleine, vous me retrouverez chez ma mercière... vous savez. . j'y serai dans trois quarts d'heure... Si vous avez une course à faire pour vous, faites-la, puis vous irez où je vous dis.

— Oui, madame... mais ne soyez pas trop longtemps, monsieur avait l'air tout drôle quand vous avez voulu absolument aller acheter du lil d'Ecosse par le tem|is qu'il fait...

— C'est bon... allez, Madeleine...

— Est-ce que madame garde le parapluie?

— Mais sans doute ; vous voyez bien qu'Adbéniar n'en a pas.

— Moi, prendre un parapluie! ob! non, par exemple, j'aimerais mii.'ux Êirc trempé.

— V'Ià une drôle d'idée!... mon bonnet va être bieu arrangé... alors, c'est amusant!...

— Mais laissez-nous donc tranquilles, Madeleine.

— Oh ! c'est ça I... voilà !... les amants, ça leur est bien égal que les autres se mouillent.

ICt tout en murmurant entre .ses dents, la bonne s'est mise à courir du côté du poni, eu retroussant ses jnpes comme si elle portait dedans une livre de cerises.

Les amants sont enfin têle-îi-tète ; ils se tiennent le bras, se le serrent bieu fort, se regardent dans les yeux et s'embrassent tendrement, s'abiilanl à peu près avec le parapluie, mais s'inqniétant feu de recevoir de l'eau. Après ces premiers ijistanls donnés à amour, Ailhémar (car nous savons à présent que c'est le nom du pionieiieiir), dit à la jeune femme :

— Pourquoi donc as-tu tant tardé?

— Parce qu'il n'esl pas sorti ce soir comme il l'avait piojeté. Il a mal Ji la lêle, il va se coucher.

— Mais nous n'allons pas rester en plein air... viens chez moi.

— Oh! non, ce n'est pas possible ce soir, car il ne faul pas que je sois trop longtemps. Hcginald devient exliêmeincnt méi haut... jioiir im rii'ii il me qucrcdlc, me fait di's scènes, il faut qu'on lui nil dit quelque chose, car autrefois il n'était fias jaloux, el maiiiti'iiant il ne veut plus que je sorte. iMilin, (piand je suis partie uMil à 1 heure, il m'a dit : Je vais regarder la pendule, et voir

Combien tu seras de temps pour aller acheter du fil dICcosse

Ah I depuis quelque teni)is je suis bien malheureuse.

Vin baiser d'Adhémar arrête un gros soupir que la jeune feniuic se disposait à faire entendre.

— Mais alors descendons jusqu'au boulevard nous prcu-

jlrons une voiture, et nous nous piomèuerons h l'heure.

— Oh I lion, mon ami; av;ini (pie nous ne soyons au boulevard.... cela Aous Di'cudiait trop de temps C'est impossible ce

soir...

— C'est-li-dire que cela ne vous jdaît p.is, que \ous ne vous en soucii"/. pas.... A votre aise, madame ; je ne vousdemanderai plus une chose qui vous est désagréable...

— Abl dites que je ne vous aime pas!. . adresser.-moi dos reproches, ju vous le conseilkl.. 11 ne me muui^uerait plus que

cela.... des querelles, de» ennuis chez mol.... quelqu'un qtil me fait peur maintenant quand il me regarde fixement, p.irce qu'il ms semble toujours qu'il voit dans mes veux que c'est a vous que la ueiise!... El, pour (irix de ce que j'cii>fure pour lui, mousieur ucuil a présent i|ue je ne l'aime pas!...

— Pardon, Emineline, (lardon... je ne sais ce que je dis... Désormais, je ferai loul ce que lu voudras je serai sage cotntuâ

une image.

■— Eli bien!... qu'csl-ce vous frites donc?... c'est ioli... filcs-vous fou?...

— Il n'esl pas défcnuu de se prendre la taille sous an parapluie...

— Pardonnez-moi ; il esl défendu de se parler aussi près...

— Si i'ai l'oreille dure...

— Voyons marchons je ne veux pas rester là, moi... j'ai

peur ici Tenez, reganlez donc cet homme cri blouse qui •.icnl

vers nous... il tient une lanterne...

— C'esl un chiU'onnicr... il s'occupe fort peu de ce que nous pouvons faire là... (^uand on passe sa vie à cbi-rcher de» chiffons, on doit nécessairement être philosophe... Craies el Diogene avaioot beaucoup d'anal.igie avec ces gens-là.

— .Mon ami, j'ai peur des cbilTonniers... allons-nous-en, je l'en prie.

Emmeline entraîne Adhémar, qui se remet en marche à contrecœur ; mais la jeune femme l'exige, el il faut lui céder.

Au moment où ils passent [ucs du chiO'onnicr, cet homme lève sa lanterne h la hauteur de leur visage, les regarde tous di-ux d'une façon singulière, puis se met îi ricaner, et s'éloigne en sifflant.

Emmeline ne peut s'empêcher de rire de l'action du chiffonnier, mais Adhémar est resté loul interdit, ses traits se sont conlraclés, son front esl devenu sombre comme ses yeux.

— A t-on jamais vu !... il est sans gêne, cet homme I dil la jeune femme en entraînant son amant. U se met à rire en nous regardant!... encore s il vous avait vu un peu plus lot me prenant la taille... je coricevrais.... C'esl bien heureux que je sois plus raisonnable que vous... Pili bien... tu ne dis rien, mon ami, le voilù loul pensif... on dirait que le regard de ce chiffonnier vient de te prliilier !

— Moi ?... non... mais... je ne m'attendais pas....

— A quoi?

— Voyons, achève donc... qu'est-ce qui esi arrivé pour que la aies tout à Ciîup changé de visage?

— J'ai changé de visage, moi ?...

— Mon Dieu, vous allez me dire que vous n'avez rien. .H présent... Est-ce que je ne vous connais pas? Tout à riienre vous étiez gai I vous ne pensiez qu'à dire el même qu'à faire des bêtises... el depuis que ce mon-ii'ur à la hotte nous a mis sa lanterne sous le nez. vous avez changé à vue... comme à l'Opéra .. Est-ce que vous le connaissez, cet homme?

— Ah ! voilà qui est très joli!... Poar''joi ne dites-vous pas tout de suite qu'il esl de mes amis... dénies parents, même?

— .Mou Pieu! Adhémar, que vous êles ridicule!.... On connaît votre fauiillc, monsieur; on sail que vous êtes né de parents distingués on sail aussi que vous avez de trop bonnes manières pour

fréipienlor des gens qui vous feraient ro-igir... Je ne puis pas .ivoir la pensée qu'un chilVounier .soit votre ami ; mais, avant d être loiiibt dans nue [losition si abjecte, cet homiiie ne pouvait-il p.is être d.in« une autre condition?... .\ P.iris, on voit ihs chos s plus singiilèi-es. Réginald me mnntrail deruièremeiil une femme qui vend dos ei in.rli-s ]iour ne pas avoir l'air de demander raumi\ne, el qui a\aii «•>.■ \oiture à SCS ordres il y a dix ans...

— Vous avez raison. Emmeline, il se fait souvent de cruels ehaugoments dans la silualion de geii.» que l'iii a vus au sein .le I opulence, des plaisirs et même des grandei rs... Mais de quoi diabla allons-nous parler!... Ce maudit chiffonn-er est venu avec sa lanterne troubler notre bonheur^,, nos amours... Je le maudis, cri homme... je suis fiché de ne poiiil lui avoir casse son cruchut sur le dos.

— Ah I oui, c'i ùl été très bien v a.... Je ne veux pas aller par là... il fait trop sombre....

— Ah ! vous êtes bien Icriil--!", ce .soir'...

— C'est vous qui 6les Icrriblo!.,. Alil ^ous «llet encore faire le. moue...

— Moi?... non,

— l-iinbrasscz-nioi loul de suite.

Vininiiiine était une feu i ne de viiigl ans; sa l.iili< e:,',il eievêe mais bien prise, svelte el dépourvue de celte raide;^ >y.n nuit si souvent à 1,1 gr;\ee; sa jambe et sa main élaienl fort bien f.iiles; sci cheveux blonds, dino finesse extrême; ses ycu.x iio?;s élaieul c*-

CE MONSIEUR

pendant tendres et uoux, ei lormnient avec ses cheveux blonds un coiiii'iiste aussi gracieux que iii(niaiit.

Adiiomar avait près de vin^ci-uniif ans; mais il avait l'air l^ort jeune. Il était (;iaiid sans l'ôtie tru|>, lii un sans filre jaune, et joli gniTon SMns être fat. -Sa fi^'iu'e, taiit('it si'iiiMise, lanliM gaie, laissait voir trop lidèienu'nt li's impressions qu'il éprouvait. C'est un dél'iuit pour un liouune(iui va dans le momie, mais il y a de ces dél'auis qui tiennent à notre nature, et diinl nous cherilierions vainement à nous corriger. Il en est de cela fonime de l'accent du pajs quand il n'est plus dans le langage: il exisU; toujours au fond du cœur.

Pour deux personnes qui s'aiment et qui sont (uisemble, le temps vole au lieu de marcher. Il y aviiit oins d'un»! heure qu'Kmnieline se promi-nait pendnc au bras d'Adliémar. Ils ne faisaient aucune atleiiliiin au mauvais temps et à la erolte; ils se servaient de leur parajduic pintot pom- se dénduM' aux regards des passants que pour être a l'abri de l'eau. Les amants se servent de tout au profit de leur amour.

Cependant Emmeline se rappelle que sa bonne doit l'attendre, et elle dit à Adhémar-

— Voyons donc l'îieure a ta niontry I— Neuf heures moins un ([uarl.

;- Ah! mon Dieu!... et je suis sortie h sept heures et demie... S'il ne s'est pas endormi, je suis perdue.

— Tu vois bien que tu aurais eu le temps de venir chez moi... ou de nous promener en voilure... mais tu as préféré barbotter les ruisseaux.

— Vas-tu encore me gronder?... Allons, monsieur, ne soyez pas méehanl... Après-demain matin, il sort de très bonne heure, et j'irai vous trouver... le voulez-vous?

— Quelle question !

— Dame, vous pourriez en attendre d'autres... Ça ne vous arrive jamais, peut-être?...

— Non... j'en suis incapable... Depuis que je vous connais...

— Oh! Dieu, si j'avais autant de mille livres de rente que vous m'avez fait d'intidélilés... quelle fortune 1...

— Emmeline, vous me faites de la peine.

— Oh 1 oui, je le crois.. Condui.=i-moi devant ma mercière.

Le couple amoureux se remet en marche. On arrive devant la boutique de la mercière, où attendait la bonne.

— Déjà arrivés!... dit Emmeline; viens, remontons un peu la rue, puis nous redescendrons.

Aclhémar ne demande pas mieux. Les deux amants reprennent le diomin par oii ils sont venus, et la jeune femme dit avec tristesse :

— Encore se quitter... et être deux jours sans se voir... Quel ennui!... et maintenant je suis si malheureuse quand je rentre chez lui i. quand Réginald veut m'embrasser... Ah! mon Dieu!...

Adhémar ne dit rien; il presse le brat d'Emmeline pour la consoler, et celle-ci reprend au bout d'un moment:

— Vivre comme cela... avec quelqu'un qu'on n'aime plus., ce n'est pas trop la peine... surtout quand on n'y est pas forcé... Si j'étais mariée, ce serait diûérent ; mais je ne le suis pas... Je suis ma maitiesse, après tout.

Adhémar garde encore le silence ; il paraît très occupé de regarder à ses pieds. Emmeline se lait ; elle semble attendre ce qu'il va lui répondre, enfin, au bout de quelques instants, elle se presse contre son amant, tourne sa ligure près de la sienne, le regarde amoureusement, et lui dit avec un accent bien tendre :

— Si tu voulais, cependant... nous ne nous quitterions plus...

— Comment cela? murmure Adhémar.

— Dis un mot, et je quitte Réginald, et je suis tout à loi... Tu es libre... tu es seul... qu'est-ce qui nous empêcherait de vivre ensemble?

Adhémar est quelques moiwints sans répondre; il mon ses levrcs et paraît embarrassé ; enfin il balbutie :

— Ma chère amie... il y a des circonstances où on ne fait pas tout ce qu'on voudrait... et, dans ce moment, j'ai des raisons... pour ne pas agir ainsi.

— Quelles raisons pouvez-vous avoir? Vous êtes garçon... vous avez perdu vos parents; vous m'avez dit cent fois que'vous étiez entièrement votre maure... Quant à votre fortune, je ne sais pas si vous en avez; je ne m'en inquiète pas! Que m'importe?... c'est vous que je veux... vous, daus un désert... dans un. grenier, et je serais heureuse.

— Chère amie, ces choses-là se disent, mais...

— Ah! vous croyez que je ne le pense pas.

•>'Sl.. si... vous pouvez le penser à présent; mais quant à moi,

je ne voudrais pas prendre une femme pour la mettre dans un grenier... Je craindrais qu'elle n'y utTap&t un Coup d'air.

— Ah ! c'est cela... vous allez dire des plaisanteries... Au reste, je ne vous parlerai plus de cela : je vois bien que ça vous déplaît.

— Non... non... mais plus lard... dès que ce sera possible, je tt le dirai. Voyons, allons-nous encnrc nous quitter fichés!

— Oh ! non... Voilà la maudite boutique... il faut se séparer pourtant... Allons, adieu, mon ami, à après-demain matio.

— De bonne heure!

— Oli ! le plus lot que je pourrai.

On s'embrasse encore, puis la jeune femme court chez la mer» cière, et en sort bientôt avec la petite bonne.

Adhémar les regarde s'éloigner, et regagne ensuite le Doulevard en se disant :

«Vivre avec elle!... ohl non, vraiment... Elle est bien gentille; mais elle en a déjà aimé beaucoup avant moi. Et d'ailleurs, quel sort oOiirai-jo ."i une femme, puisque c'est tout au plus, maiiitenanl. si j'en ai assez pour moi... Il est vrai que je ne suis pas raisonnable! o ma fortune I... (Ie[)ui3 deux ans, comme je l'ai dissipée!... Mais j'ai voulu me distraire; j'ai voulu chercher dans les plaisirs l'oubli d'une faute... dont on m'a puni bien cruellement... et, de mes huit mille francs de rente, il me reste dix-sept ii'iiis lianes de revenu.... De six raille à dix-sept cents, quelle déf:ilrij;Mhide ! Encore je ne suis pas bien sûr de m'anêter là... .Mais du iiiiiins j'ai l'air d'être riche, c'est toujours quelque chose ; c'est au (loint i|ue souvent on m'emprunte de l'argent; quel honneurl... Quand je m'attristerais, à quoi bon?... Je n'ai jamais tjnu à l'argent, qui, de son côté, ne tient guère à moi... D'ailleurs, si j'avais voulu!... »

Le jeune homme devint rêveur, et il continue sa route en pensant au chiffounier qu'il a rencontré pendant qu'il était avec Emmeline.

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