DEUX CHASSEURS. — VS GRAS ET UN MAIGRE
Adnêmar allait tourner la rue d'Angoulème, lorsqu'un embarras de voiture le force à s'arrêter ; en ce moment, un cabriolet venait au grand trot derrière lui : la voix qui lui crie gare ne lui est point inconnue, et, le cabriolet étant forcé de s'arrêter aussi pour attendre que le passage soit libre, il a le temps de l'examiner ainsi que les personnes qui sont dedans.
La capote du cabriolet était entièrement renversée en arrière, et toute couverte d'une nature morte : des lièvres, des lapins, des perdreaux et deux faisans étaient attachés sur le tour de la capote, qui semblait être doublée de gibier; et, sur cette noble et glorieuse preuve de leur adresse, deux chasseurs étaient assis, la casquette sur la tête, le fusil entre les jambes, s'appuyant avec nonchalance sur les bêles qu'ils avaient tuées , et préférant recevoir la pluie sur la tête, que de ne pas montrer aux Parisiens le carnage qu'ils avaient fait. j
L'un des chasseurs, celui qui conduisait le cabriolet, élait un homme gros, court, au teint coloré, à la figure rubiconde, à I œil vif, réjoui , et au sourire souvent moqueur. Son compagnon était grand, long, mince, fluet, jaunâtre, ayant une physionomie sérieuse, phlegmatique. ennuyée et ennuyeuse. Gesdeux personnages, placés l'un à côté de l'autre, rappelaient sur-le-chamn à la mémoire non Quichotte et Sancho.
— Tiens!... je ne me trompe pas! c'est Bourdicbon ! s'écrie Adhémar, en regf dant le monsieur à figure réjouie.
A cette exclamation, le grce chasseur tourne ylveinent Ja tête, fixe le piéton, arrête son cheval, qui Aiiaii repartir, et repond :
— C'est Adhémar!... c'est ce che-- A<ihd3»ar MariUvI... Dis donc, Carcassonne... c'est l'ami Adhémar.
Le rhasseur maigre porte la main à sa casquette, et avance la têli; en murmurant :
— Ah! c'est donc cela... J'entendais une voix, et je me disais : certainement je connais celte voix... mais j'étais incertain sur une chose...
— La rencontre est délicieuse! reprend M. Bourdichon, sans laisser son ami Carcassonne achever sa phrase; nous arrivons, mo| cher Adhémar, neus venons de huit lieues d'ici, plus loin que La« gny... nous avons été jeter un crêpe funèbre sur les campagnes.. .^
CE MONSIEUR
Iloin, j(> (lis qu'on en a de ce Ribior, ça peut s'appeler une cliassc, ceci !
— El c'est vous qui avez tué tout cela?
— Ah I mauvais plai-aiil I c;elti: qucsliim... demandez plutiM ii Carssonne, il n'y a que deux pièces de lui... loul le reste est de moi.
— I! est viai, dit iM. Carcassonne, qin' je n'en ai ahallu que deux, mais j'en al hien tiié vingt-cinq. Si les autres ne sonl pas tonjbés, je puis en dire la raison. Il m'arrive... souvent... en tirant...
— Et combien avez-\ouscté de jours pour tuer tout cela? reprend AJliémar en «'adressant à M. Bourdichon.
— Nous sommes partis depuis quatre jours, mais j'en al passé trois à table, ce n'est vraiment que d'aujourd'hui que nous chassons, moi, du moins, demandez plutôt à Carcassonne...
— Oh ! parbleu, votre compagnon ne vous démentira pas... II est là comme Lazan'lle!...
— Et nous nous dépêchons d'arriver pour le bal de ma femme, car c'est ce soir, mon cher, que madame Bourdichon donne un bal costumé... mais vous le savez bien, vous avez reçu une invitation ; comment se fait-il que V041S ne soyez pas à votre toilette?...
— Quoi ! c'est ce soir le bal chez vous ? s'écrie Adiiéuiar. En effet , aujourd'hui samedi... Ah! mon Dieu, je l'avais oublié...
— C'est bien beureu.x que je vous aie rencontré pour vous le rappeler; si vous ne veniez pas, ma femme serait très fichée contre vous... D'ailleurs, nous rirons , nous nous amuserons... et nuus ferons la petite bouillotte... D'abord, moi, je ne danse guère... et toi, Carcassonne, est-ce que tu danses?...
— Moi... j'ai dansé beaucoup, je danse même encore, c'est-à-dire cela dépend de...
— Mais voyons, nous restons là à la pluie, oii allez-vous, Adliémar?
— Je rentrais chez moi.
— Eh bien! montez, je vais vous y conduire, vous serez plus tôt arrivé... et plus tôt prêt pour le bal...
— Mais vous n'avez pas de place là-dedans avec tout voire gilder.
— Bath ! balh ! il y en a toujours; les lièvres se serreront un peu. Adliémar monte d.ins le cabriolet, se met connue il peut dans un
coin, au risque de faisander le gibier. Bourdichon se serre contre Carcassonne ; le grand chasseur se serre contre les deu,\ lapins qu'il a tués, et le cheval reprend sa couise.
Adliémar n'avait pas oublié le bal de madame Bourdichon , mais son intention était de ne pas y aller. Cependant l'épouse du gros monsieur était une jolie femme, ou du moins une femme fort agréable, ce qui vaut souvent mieux; ses traits n'avaient rien de remarquable pris séparément, mais leur enseinlile plaisait sur-le-champ ; elle était grande, bien faite, elle avait des nianières élégantes et toujours de bon goût; enfin elle avaitassez d'es[irit pour ne jamais cherchera en monirer; son abord était quelquefois sérieux et môme sévère; c'était de ces dames devant lesquelles on ne conte pas ces choses que l'un n'hésite pas à dire devant d'autres, mais dont le sourire ou l'approbation vous flattent d'autant plus qu'elles ne' les prodiguent pas.
Les soirées de M. Bourdichon étaient fort gaies ; la société y était nombreuse, peut-être pas assez choisie, parce que monsieur, beaucoup moins difficile que madame, Invitait trop facilement à venir chez lui des gens avec lesquels il avait diné on fait la i)artie dans d'autres maisons. Mais, dans le monde , on n'est pas tenu de passer à un examen sévère de la conduite de toutes les personnes avec lesquelles on se rencontre; s'il en était ainsi, s'il tallait no se trouver en société qu'avec des dames dont la vertu eût toujours été irréprochable, ou avec des hommes intègres, incapables de faire à autrui ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fit, sans doute on pourrait encore voir quelqu'un ; mais comme les rangs s'éclairciraient! comme les réunions deviendraient rares!.,, combien de salons où l'on ne rencontrerait plus personnel 11 faut donc dans la société se contenter de connaître la position, les moyens d'existence de cbac n , el n'exiger ensuite que du savoir-vivre une bonne tenue el de la \>olitesse. Quant à l'esprit, à l'instructioh, à l'amabilité , on est heu- \ reux lorsqu'on les rencontre, maison ne peut pas non plus f'rxiger; ce serait mettre trop de monde à l'index. Après cela, c'est à >oiisde ne pas vous laisser prendre à ces faux dehms de franchise, de détîintcri'ssfmeiit, de bonhomie, dont tant de gi'iis font par.ule , et qui ne sont que des amorces, des lilots pour preiidn' les dn|ies. ()ii;uit à ces liiinunes qui mettent sans cesse en avant leur probité, leur honneur, leur moralité, et à ces dames qui n'ont à la bouche (|ue les mots vertu, devoir et pudeur, vous devez savoir aussi que presque toujours les premiers sont des fripons et les secondes des oatins.
On s'amusait aux réunions de monsieur Bourdichon, parce que chez lui on élait libre, on jouait ou l'on causait, on faisait de la musiqui'. on ebantail, .souvent même on dansait à l'iniproviste, enftu, chacun y suivait sou goùtj oa n'ét;ùt pas tenu d'y venir en
grande toilette, les dames apportaient quelqnefoia leur ouTrar<>. m tout le monde y était à j'On al-e. parce que madame Bourllrliou avait le talent fort rare de bien recevoir sa tociéié. loul t-ti nift-ml à chacun cette douce liberté, qui ne doit jamais dégénérer en licence, et que l'on trouve si rarcmcntdans les réunion!- nombreuses, on, pour s'amuser, bien des gens croient qu'il est Indispensable d« faire un vacarme infernal, et de mettre loul sens dessus dessous. Genre de liberté et de plaisirs, qui ressemble à de la gaieté comme un sot à un homme d'esprit ; il y a des personnes qui s'y trompent.
Adhémar se plaisait assez aux réunions du gros chas«eur; il savait bien que son bal co-lumé serait gai, qu'il trouverait là beaucoup fc personnes de sa connaissance. Mais en allant dans le monde, il ,«st dilficile de ne point dispenser il'argent. on a beau ne pas faire une grande toilette, un jeune homme qui se met bien, doit toujours avoir des gants frais, cnsuiti- Adbeinar aimait as<ez le jeu, il lui était difficile de résister à l'offie dune partie de boiijllole. c il y était rarement heureux. Enfin, lorsqu'on n'a plus que dix-sept cents francs de rente, et que l'on vent encore faire ligure daii.s le monde il faut au moins y aller foi t rarement. C'est pourquoi le jeune homru s'était promis de ne point aller au bal costume de madame Bou» diclion.
Mais que de choses on se promet de ne pas faire! que de bellf ' résolutions on prend!... Combien de plans de sagesse on s'est ira ces!... et pour détruire tout cela, il ne faut souvent qu'un mol, un regard, une occasion. Adliémar avait bien rarement le courage de retuser une partie de plaisir; succomber à la tentation était son habitude ; son caractère léger, son humeur vive et enjouée naimaient pas à s'arrêter sur des pensées tristes ou à s'occuper de l'avenir, et s'il philosophait, c'était encore en riant. Depuis quelques années, cependant, et à la suite d'un voyage qu'il avait fait «n Italie, les amis d'Adbémar avalent remarqué du changement dans son humeur. Parfois, Marilly restait pendant quelques instants comme absorbé dans ses réflexions, et alors son front devenait sombre et soucieux. Mais ces moments de mélancolie étaient rares, et celui qui les éprouvait était toujours le premier à chercher à se distraire.
La rencontre inattendue des deux chasseurs a déjà changé les sages projets d'Adbémar, et en montant dans le cabriolet, il s'est dit :
« Ma foi, j'irai au bal de madame Bourdichon... encore celui-1^ et puis je me priverai des autres... d ailleurs j'ai un costume à mid... et qui c.sl encore trèsjoli... je n'aurai pas beaucoup de frais à faire... Des gants... une voiture, voilà tout. J'économiserai sur mes dé- -ft':ses journalières... je dînerai chez moi. »
— Vous demeurez toujours boulevard Saint-Denis? demanda M. Bourdichon, tout en fouettant son cheval.
— Toujours... j'adore le boulevard, je suis un peu haut, mais j'ai une vue délicieuse.
— Si je logeais sur les boulevards, dit M. Carcassonne, je voudrais anoir une chambre noire.... vous savez, de ces chambres qui font des lanternes magiques... j'ai eu un ami qui avait une chambre noire avec laquelle on voyait tout le monde sens dessus dessous.... alors...
— Carcassonne, laisse-nous un peu tranquille avec tes chambres noires. Ce dont il faut nous occuper maintenant, c'est de nos costumes.., il est bleu temps d'y penser.
— Comment? dit le grand chasseur, est-ce qu'il faut absolument se déguiser?
— Oui, oh I c'est de rigueur. Ma femme tient à cela, et je Ir-iuve qu'elle a raison, c'est bien plus gai ; il ne faut jamais de choses mixtes. Dans ces bals où l'on se déguise si l'on veut, il y a ordinairement la moitié de la société qui ne l'est pas. Alors, ceux qui sont travestis sont fAchés de ne pas être venus en bourgeois; ceux qui sont en bourgeois sonl fichés de ne pas être Irave.siis, La mesure prise par madame Bourdichon sera exécutée poncluellemenl, A ceux qui se présenteraient en costume de ville, on mettra sur-lechamp un bonnet de coton, un tablier et un œil de poudre, c'est la consigne.
— Ah ça, mais, et si l'on refusait l'œil de poudre el le bonnet de coton.
— En ce cas, on s'en irait, mon cher, mais je te certifie qu'on ne serait pas reçu.
— Diable!... diable!... et en quoi donc veux-tu que je me dcgui.se... ma femme qui n'est pas prévenue ne m'aura rien préparé...
— A la rigueur, dit Adliémar. vous pourriez venir au bal dans le costume que vous avez-là... vous êtes en chasseur, vous allach«riex vos doux lapins à votre ceinture.
— Vous croyez... ma foi, ça m'arrangerai! .isseï... d'eul.tnl plus que,..
— Quant à moi, j'ai mon aff,4ire ! dit Bourdichon en souri.'^nl d'u»
CE MONSlEnR.
air malin, rtli! ro sera un piîii ilnMc!... Jft n'en ai rion dit... pas inôiiie paiii'^ à Iimiimii!... niais nous voici bouiuvuriJ Saint-Denis... voiru poilc, ino.isifiir Maiilly...
— 'IVnez... la .teeondo à gaiiolio.
— Altii's, vou.s ilcniciin'Z iiortc à porte avec les Jublimé?
— Kii l'tlel, H' les aperçois souvent à li;ur I'imkMic au srcond .. "A plii^ii'tirs lois j ai rencontré madame Sublimé ([■ti a bien voulu r'>'ungafri r h aller la voir...
— ICn ce cas, mon cher Adbi'mar, failcs-ii,.,! !e plaiwir (!« les prendre pour venir au bal ; il était convenu <|iie Monlif.'naril irait les clicrcliej-, mais il était à la chasse aus.M, cl il a prétendu être trop talipiié pour venir ce soir chez moi ; il nous a quitti's à la barrière or. i! a pris une voiture iiour se rendre elinz lui, La famille Sublimé ra'.umlrait et ce serait désagréable,., mais vous aurez la complaisance d'y monter, u'est-ce pas?... ça ne vous dérange pas, c'est à votre jiorte.
— Si vous pensez que ça ne sera pas Indiscret.
— Indiscret? mais au contraire, c'est un service que vous leur iv'ndrez, ils seraient caiiables d'altendre Moidi^'nard jusqu'à onze heures... B'ailieurs, madame Snhfimé vous aime beaucoup,., elle vous parlera latin... vous savez, elle veut l'aire la savante... quanta son mari... c'est un antre orif;inal avec sa manie de pendules et de boites à musique... mais ils oui une demoiselle qui est fort bien, et un petit pareon qui est, dit-on. un prodige en tout; il n'a que huit ans, et on dit qu'il est déih d une granile force sur le bilboquet... \nus voilîi chez vous... allons... luilez-vous... il est neuf heures... j'espère que vous serez arrivé avant dix.
— Oui, je vous le promets... à moins rjuo la famille Sublimé ne me fasse attendre.
— Vous les presserez... an revoir... Ah I voulez-vous accepter un îièvre et deux |ierdreaux... Vous voyez que je piMs faire des généroï-Ués... j'ai rapporté du bulin... ce n'est pas conm.a Carcassouiie, avec ses deux lapins... ah' ah ! il * mis quatre jours pour les lucr, ça fait un lupin en deux jv)urs !.,.
— J'accepte le lièvre et les perdreaux, èa Adhèmar, qui vient de sauter en bas du cabriolet, ùe gros cliasseur lui donne les trois pièces de gibier et fait repartir son cheval, pendant que son ami Carcassouue commence uu discours relatif à ses lapins.