GÉNÉREUX ET PAUVRE
En arrivant h Paris, Adhémar prend une voiture, y fait mettre sa malle, ses effets, et se fait conduire d'abord dans li' f.inhourg Saint- Martin, à la hauteur de l'église Saint-l.aurent ; il va au pas, examine les maisons en se rappelant les imliealions qu'on lui a dminées, et se décide enfin à descendre et à s'informer si l'on connaît madame Folicourt.
Il a déjà parlé à quatre portiers et à deax fruitières, et n'a obtenu que des réponses négatives. A chacune de "les demandes , ou n'a pas manqué de lui dire :
— Qu'est-ce qu'elle fait cette daraô?. .
Impatienté de cette question, il répond avec humeur :
— Que vous importe ce que fait celle dame, du moment que vous ne connaissez personne de ce nom.
Il commence à perdre l'espoir de trouver celle qu'il cherche, il pense que madame Polatinskifkoff aura confondu un faiibniirg avec un autre, el ne sait à quel parti s'arrèier, lorsqu en porlant ses regards aulour de lui, il a(ifcrçoit, .as^is sur une borne plaeée au cota d'une allée sombre, un homme assez mal velu, qui semble l'examiner avec attention.
Adhémar ne peut se défendre d'une vive émotion en reconnaissant son inconnu, cet homme mystérieux qu'il a vainement cherché à retrouver dans le bois da Viuceaaes. Mais celte fois, au lieu de le
CE MON
fuir, IVtranger vient droit à lui , et lui (l(';si(?nant du doigt la mai- BOM (Icvaril laquelle il élail assis, lui dit tl'uu ton bref'
— Cilli-que vous dieichoz demeure là...
— Ciimiiiïn' savcz-vous qui je clierclie? répond Adlicmar avec Bur|)ri'Ne.
— N'est-ce pas madame Folicourt... ou plul(^t Pépita que vous voulez voir.
— Eti effet... Mais qui a pu vous dire...
— C'est dans cette maison que vous la trouverez... au second... la porli', à lii-oite.
Après avoir dit ces mots, l'inconnu s'éloigne, et Adliéniar est tclliiiML'iil éloiiiié, tellement sluiiéluil de ce qu'il vieul d'i;iili;ndrc qu'il ne songe pas à suivre eut lioinuie mystérieux et le laisse partir sans lui en deinauder davanlage.
Lorsque le premier moment de surprise est passé, Adliémar, fâché (le n'avoir pas retenu rincoiinu , le clierclie de» yeux ; mais ne l'anereevant plus, il se décide à entrer dans la maison (]u'il lui a indiquée. Il pénèlrc dans l'allée sombre, trouve un escalier sale et raboteux, arrive au second et frappe à la porte à droite.
Une vieille femme qui sent l'eau-de-vie, le vin et le tabac , qui a la figure rouge, bourgeoimée, les yeux chassieux, un tour qui semble verni , cl sous lequel passent des cheveux blancs, enlin une mise qui tient le milieu entre la femme de ménage el la porlière, ouvre la porte, regarde le jeune homme d'un air étonné el s'écrie :
— Tiens I je croyais que c'était le mi'dc'cin. C'est pas encore lui... Eh bien! il ne se gène guère, ce miMleciii-lii... il en piend à son aise' si on m'avail crue, aussi, on aurait pris \ lioméupaire! Il soigne bien plus aijrcahellciiient.
— lîsl-ce ici que demeure madame Folicourt^ dit Adliémar à la vieille.
— Oui, monsieur, marne Folicourt, une jolie petite femme... pour vous servir, queu dommagi.; qu'elle joiu's«e d'uue si mauvaise santé I
— Y est-elle maintenant... peut-on la voir !
— Si elle y est! j'crois lien! est-ce qu'elle peut sortir; pas plus de force qu'une cliiirc... C'est pas l'eniliarras. c'est pas l'envie qui lui manque! encore amntre hier, est-ce qu'elle ne me disait pas: Bla petite marne Lichor.' C'est moi. pour vous servir, Josépliinc- Désiré-Françoise-Aimable-Zérnire, veuve Lichor, garde-nialane de père en fils, quinze sous par jour, le double ([uand on passe les nuits I et encore ou s'arrange... je ne suis pas difficile! pourvu que j'aie mon enfé le malin, ma goutte d'cau-de-vie aiirès diuer, et m» petite irenipelie de vin pour le soir , ah I mon Dieu, je suis très sobre pour le reste...
Adliémar iiilerrompt le bavardage de la garde-malade en lui disant :
— C'est à madame Folicourt que je voudrais parler un momcnl.
— Je comprends ben ! oli! je comprends tout de suite... lîli ben ! écoulez, j'^as vous dire une cliose. si c'est de l'argent que vous venez lui demandrr pour queuque roiiiniture, je vous préviens qu'elle n'a pas ce (|ui s'appelle le sou! avanlre liicr. nous avons achevé de manger l'argeiii de son cliAle... un beau cliàle, ma foi! Imiteux de six ([uarts... j'en ai eu un comme ça le jour que j'épousa feu Liibor; j'ai été le porter cliez ma tante... pas Licbor... le cli;\le ; oh ben! je n'ai eu que cinquiiite francs dessus... ah! ils. sont Grtcs comme des Turcs... daiiiel l'argent v,i vile ici quand on en a! Que vouliz-vous, cette cbère dame a des f.inlaisies, des envies, ça lient à son Infeclinn de poitrine ; elle a voulu dos huîtres vertes, moi, je lui ai dit : Je ne crois pas que ça vous sera incommotle d ailleurs, j'en mangerai avec vous... et... alors...
— Je ne viens pas vous dcmaiuler d'argent, madame, ju <"ontraire, allez-donc voir si je luiis entrer.
— Oh! du moiiicnl que vous n'êtes pas un anylah, tous serez ien reçu. Nous appelons anglais les créanciers, vous me denian-
di riez pourquoi, que je ne jiuurrais pas vous le dire. Mai.-s vous ^ vez dans la conversation, on a connue ca élabli ilns petits sobri- Mi eis.
— Ah! madame, je vous en prie...
— J'y v;is... j'y vas.
La garde se décide enfin îi se rendre dans une pièce qui est au fond, laissant Adliémar dans celle qui sert d'entrée et qui est en- 'ièrement dépourvue de iiu'ubles.
«Quelle mi>^ére!se dit Adliémar. F't malade avec celai... voil.^ jIoiic uÙ mène cet amour du plaisir, celte coquetloric, cette iiicons- IftDce et celte insouciance qui ne voit que le préseut sans jamais
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penser k l'avenir. .Mon Dieu' il me setrible que je p'.'iirâi» n'^-.i m'appliquer toutes ce» réUexions! »
.Madame Lichor revient, eu faisant un air quelle croit gracieux, dire :
— Vous pouvez entrer, monsieur, madame «st «nliéreinent tisible, poDr vou« servir.
Adbéinar ne laisse pas la garde en dircdavantarc. !• pi;ti>-tredaM la pièi'e voisine qui du moins est uieubléo; !'• -^ *"'
une chaise longue, les pieds posés sur un co'j souf-
frante et faible elle était toujours coquette ; i' • . mvrail
sa tête était fort joli et SiS cheveux étaient ifrangés .wcc ^oin.
lîn apercevant Adhémar. la jeune Itali'.nne ne parait pa>: curpriie et fait sf-ulemenl un légi:r sourire qu-.nl à lui. il est pénibloment frappé du changement q^ui en si peu de temps s'est opéré dans les ■ (rails de Pépita. >
— J'avais deviné qa« c'était vous, dit la malade en lauanl fipn» tt Adhémar de s'asseoir.
— Et qui pouvait ous faire croire que je viendrais tous Toir?
— Comme tous mes adorateurs m'ont abandonnée, qui donc aurait pu venir, si ce n'est vous... qui n êtes plus mon adorateur. Si j'avais su votre adresse, je vous aurais écrit ; mai« le p.)riier de la rue de Navarin a dit à tout le monde '4ue vous étiez en voyage.
— Il avait raison, je n'étais p^s à Paris, j'y arrive à liiislanl... j'avais appris que vous étiez malade... et daus la gène... je suis venu...
— Cela ne m'étonne pas de votre part, vous avez été si généreux... Vous arrivez bien à propo? ! je suis sans arpent et m.dade avec cela. . mais je guérirai, oh I je guérirai vile. -Me trouvez-vous bien cliangée...
— Mais il est facile de voir que vous avez besoin de beaucoup do soins, de ménagements, et de suivre, surtout, un régime sévère...
— Un régime! ah! vous voilh comme les médecins, vous ! qui veulent que je ne bouge pas... que je ne prenne que du lait! M.iis vous ne savez donc pas que c'est tout cela qui me lue... |>arce que cel.t in'eiiniiie! Olil je m'ennuie horriblinu'iil... je voudrais sortir, aller au bal... au Ranelagb... j'y danserais si bien! je veux y aller, je...
Un violent accès de toux empfche Pépita de continuer; elle es! loiigleoips avant de pouvoir se renietlre; Adhémar sort de son portefeuille un billet de cinq cents fraucs, el le place devant elle, en
— Je voudrais pouvoir vous offrir plus... mais, je ne suis plus moi-môme dans une brillante position... cependant, ne vous tourmentez pas... je veillerai sur vous...
— Comiiu'iitl vous n'*les pas très riche! oh! c'est singulier, jo vous cro\ais millionnaire... enfin, je vous remercie, monsieur. An! dites moi donc votre adresse, que je puisse envoyer cher vous... ou aller vous remercier quand je serai guérie, ce qui ne tardera pas, je l'esiièrc.
— Je ne recois aucune visite et il est inutile que vous sachiez mon adresse. Je vous répète que je veillerai sur vous. Adieu, Pépita.
Adhémar se lève et se dispose à s'éloigner, la jeune femme I'a5 rite en lui disant :
— Attendez... j'ai toujours un grand secret h vous rcTéler.
— Un S'cretqui me concerne?
— >l)iisoui... et beaucoup môme...
— Mh bien ! parlez I
Pépita passe sa main sur son front, réfléchit pendant quelqnes;n> tanis, el dilenlin:
— Non... au fait... je vous dirai cela plus lard... cAa poiirnit vous indi.<poser contre moi... plus lard... nous avons h' leniju.
— Adlou donc, niadamc.
— .\(lieu... vous viendrez me voir, car je m'ennuie biMucoup.
Adhémar ne répond pas el sorj de lachnrabre;en ouvrant la porte , Il se cogne contre madame Lichor qui avait son oreillo presque collée eoiilrc la sorriii'e, mais qui se roracl bien vite à faite des révérences en disant :
— Commenl trouvez-vous votre malade? Bien faible, n'e^-rt p.as? dame , on lui ordonne le lait, elle xcul de la dinde IruiTéc... moi. je suis bien embarrassée! niettc/.-vous i> ma place...
Adhémar glisse dis francs dans la main de la garde eu lui disant '
CE MONSIEDR.
— Solgne«-la bien, et surtout Iftclicz qu'elle soit raisonnable I
En recevant les dix fiancs, inailanie Lichur a fait un tnouvemcnt connue pour embrasser le jeune liomnic qui s'csl reculé bie'n vite, et elle s'écrie d'un air attendri :
— Ali I mon cher monsieur ! si je la soignerai ! mais de toute mon âme, d'ahiu'd c'est ukhi étal, fitiur vous srrvir... mais celle petite femme est (jouiinamle diriime une cliatle, elle veut ci, elle veut ça ; moi, mon ami, mettez vousà ma place... encore araitlrehier,i\e voulait-elle pas de la salade et des œufs durs, pour vous servir!...
Adbémar ne juge pas nécessaire d'en entendre davantage, il laissi! madame Liclior parler toute seule. 11 redescend l'escalier en se disant :
« A présent, songeons à moi. Il faut me loger... mais je ne veux plus acheter de meubles, car je fais de troptnauvaises aU'aires quand j'ai besoin de les revendre : logeons-nous donc en garni. Avant mon voyage en Italie, je me rappelle avoir connu une jeune actrice des boulevards qui demeurait rue île Malte, dans un bùtel garni extrêmement modeste, c'est ce qui me convient niainleiiant. Si je veux encore obliger les autres, il est temps que je vive avec la plus stricte économie. »
Adliéinar.se fait conduire au petit hôicl garni de; la rue de Malte, où moyennant soixante francs par mois, dont il faut pajei la quinzaine d'avance, on l'installe dans une petite chambre assez propre et passablement garnie. A la vérité, les serrures des meubles ne ferment pas bien; les tiroirs ne veulent pas se tirer, les chaises ne sont pas solides, les armoires ne veulent pas s'ouvrir, mais Adbémar a pris la résolution d'être philosophe, et de se contenter de tout.
Par suite de celte résolution, au lieu d'aller dîner à quarante sous, comme cela lui était arrivé avant son voyage au Havre; il cherche mainlen^nt de.i rcjias plus modestes. Et comme à Paris il y a des traiteurs pour toutes les bourses, il ne tarde pas à découvrir un restaurant à vingt-deiix sous. A la vérilé, c'est dans le haut de la rue Saint-Jacques ; mais la longueur du chemin ne l'elVraie pas, il n'a rien à faire qu'à se promener, et la marche donne de l'appétit.
Dans l'espérance de trouver un emploi, Adhémarlittous les jours les Petites affiches. Quand il a lu : On demande un commis, on cherche un caissier, ou d'autres articles de ce genre, il prend en note les adresses, et le lendemain se rend à l'endroit indiqué sur le journal. Comme la toilette d'Adhémar est encore parfaitement soignée, comme sa tournure annonce un petit maître, et ses manières, un homme de bonne compagnie, il est toujours fort bien reçu, et les domestiques ne lui font pas faire antichambre comme a une foule de pauvres diables qui chercheut aussi des places, mais dont la tenue est loin d'être brillante. La personne qui tient un bureau de placement fait un profond salut à Adhémar, lui présente une chaise, et lui dit d'un ton mielleux :
— Que pourrais-je avoir l'honneur de faire pour voire service ?
Et lorsqu'Adhémar a exposé le but de sa visite, on le regarde avec étonnement, et on lui dit :
— Ce n'est sans doute pas pour vous, monsieur, que vous cherchez un emploi si modique?
— Pardonnez-moi, monsieur.
— C'est que vous ne paraissez pas en avoir besoin... alcrs, c'est pour apprendre le commerce.
— Précisément, monsieur.
Le placeur termine toujours sa conversation en demandant de l'argent d'avance. Pour être caissier, il faut donner un cautionnement ; pour être commis, il faut être six mois surnuméraire ; mais il est indispensable de pajer d'abord les démarches du placeur.
Adhémar se retire alors en se disant :
« Cet homme est un fripon, il me fait l'honneur de me demander î)lus qu'à d'autres, probablement à cause de ma tenue, mais je n'ai pas de cautionnement à déposer, et je n'ai pas envie de payer pour ottenir une place de surnuméraire. »
La mise élégante d'adhéraar le faisait aussi remarquer dans le restaurant ii vingt-deux sous où il allait prendre son dîner; les Jeunes gens du quartier chuchotlaient entre eux en le voyant; ceux dont l'habit était devenu sec comme de l'amadou, le regardaient i'ui\ air d'humeur, comme si la vue de son élégance eût choqué •eur négligé ; mais Adhémar ne faisait aucune attention à ses voi- Jins, il se contentait d'être poli avec tnut le monde, et souvent, par suite de ses anciennes habitudes, laissait dix sous pour boire au gaj-çon, après avoir fait un diuer de vingt-deux sous.
La nouvelle existence qu'il raenail, n'avait pas banni du cneur d'Adhémar tous les souvenirs lu pas^é. Mais lorsque riin.if.'e de (^harlésia revenait occuper son esprit, il fai>uil sun possihle pour l éluigner ; puis il se félicilail de n'avoir encore rencontré per.sunne de ses connaissances d autrefois, car 11 eût été cinbarra.ssé, si on lui avait demandé pourquoi II ne venait plus dans le monde, et il était bien décidé à n'y point rctoiiriier.
Un malin en se [ironicnant dans le quarlier de la Cité, Adbémar aperçoit collé sur la muraille une petite ulliclie écrite à la main. Il s'approche et lit : « Bertrand, épicier, demande tout de suite quel- » qu'un pour mettre ses livres en ordre et en parties doubles ; iJ » oll're cent francs par mois si on a une belle écriture. »
'I Un épicier! se dit Adhémar, travailler chez un épicier.... mais après tout il ne s'agit pas de peser du poivre et d'être dans sa boutique... Cent francs iiar mois, pour moi maintenant c'est beaucoup, la lierté serait ici (le la sottise. A 'Ions nous proposer h .M. Bertrand. «
Adbémar regarde radresse de l'épicier : c'était dans une rue voisine; il s'y rend et aperçoit bientôt la bout ()ue de .M. Bertrand; il éprouve encore un nioiiient dhésitatic)ii, mais il se décide enfin et enire bravement chez l'induslriel, où quelques bonnes se faisaient servir divers objets, tandis que sur un autre comptoir des particu liers en blouses ou en vestes buvaient des petits verres d'eau-de-vie ou de liqueur.
Le jeune homme élégant se sent un moment interdit en se voyant au milieu d'un monde si nouveau pour lui, et de leur ccMc les habitués de l'épicier le considèrent comme s'ils voyaient un nouvel animal du Jardin des Plantes.
— Je désirerais parler à M. Bertrand? dit Adbémar d'une voix haute.
Un petit homme tout rond, dont la figure rit toujours, et dont les petits yeux ont une expression qui frise la malice, s'avance en ôtant sa casquette, et dit :
— Me voici, monsieur, Bertrand c'est moi, c'est moi qui suis Bertrand.
— Je voudrais vous parler pour affaires... et en particulier, monsieur.
L'épicier paraît très intrigué de ce qu'on demande à lui parler en particulier, cependant il montre à Adhémar une porte au fond de son magasin, lui fait de grandes salutations et passe devant lui, en disant :
— Alors, monsieur, si vous voulez prendre la peine de me suivre, nous allons aller en particulier.... Par ici.... prenez garde, il y a un pas.
Arrivée dans une petite salle encombrée de tonneaux de cassonnade et de pains de sucie, l'épicier salue de nouveau Adhémar, et dit :
— Voilà mon particulier... Pardon, il y a de la marchandise, j'en mets partout... on a si peu de place à Paris... Pourrais-je savoir ce qui me procure l'honneur... J'ai des sucres superbes à dix neuf sous... et de canne, j'ose m'en flatter.
— Monsieur, dit Adhémar, je vais vous expliquer le sujet de ma visite : Vous avez fait poser des affiches où vous demandez quelqu'un pour mettre vos livres en ordre...
— C'est vrai, c'est moi même qui ai écrit mon affiche... le fait est que mes livres sont diablement arriérés.. . Que voulez-vous! on^ n'a pas le temps d'écrire ici... toujours du monde à servir jusqu'à minuit... ma femme rend la monnaie... il faut pourtant que je sois à jour.
— Monsieur, j'ai une fort jolie écriture, "X je viens m'offrir pour mettre vos livres au net.
L'épicier regarde Adhémar, en roulant des yeux étonnés, puis tout à coup il part d'un éclat de rire, en s'écriant :
— Ah ! elle est bonne la farce... la farce est très bonne.
— Comment, monsieur, de quelle farce parlez vous ?
— De celle que vous voulez me jouer... une plaisanterie, si vous aimez mieux!... oh! mais je ne gobe pas ça, moi!
— Je ne plaisante pas, monsieur, et je ne comprends pas ce que vous voulez dire!...
— Ah! très bien !... moi, je comprends le tour!... oh ! je le comprends!... vous autres beaux messieurs.... élégants! vous aimez beaucoup à voua moquer des épiciers... c'est votre habitude... vous aurez dit entre vous : « Quelle farce ferons-nous à celui-là ?... »
— Encore une fois, monsieur, vous êtes dans l'erreur, et...
— Connu ! connu !... on voit bien à qui on a affaire... un homme devotre tournure travailler chez moi... Ah! abl... laissez donc....
CE MONSIEUR
tenez, c'est sans doute l'un de vous qui aura tracas-ié un inallicuieux lioi'lier en lui ileniandanl de sus ciicveux!... h |)rcsunl c'est le tour des épieiers I... merci !...
— Mais, monsieur, je vous parle très sérieusement... Je demande à tenir vos livres.
— Laissez donc!... quelque farce là-dessous... Un petit maître en gants serins!... bottes vernies... et qui embaume le... je ne sais quoi!... on connaît son monde, vojez-vous!... Tenir mes livres!... vous auriez |)arié de faire des pâtés dessus... J'aime à rire, voyezvou-i : mais pourlant faut pas me vexer, parce que je me fdelie tout comme un autre!
— Ail I morbleu ! allez au diable après tout, puisque vous ne voulez pas me croire I...
— Ah I voyez-vous... l\Ionsieur est vexé parce que je ir.il pas donné dedans la mystification... quoique épicier, ou est malin, enteiidez-\ous, monsieur.
Adbémar n'en écoule pas davantage; il s'éloigne en regrellant d'ôlre entré chez cet épicier (|ui ne veut pas croire qu'un jeune borame mis avec élégance, puisse avoir besoin de gagner de l'argent, et il rentre tristement chez lui, en se disant:
« Cette élégance qui surprend ceux, auxquels je m'adres?.» ^our trouver un emploi, dans quelque temps je ne l'aurai plus peul-èlrc. . si je ne gagne aucun argent, il ne me sera plus possible de renouveler mes effets... Alors, seulement, on devinera ma pauvreté, alors, on commencera il croire queje suis malheureux. Inspirer la pitié ! ah ! celle épreuve sera la plus difficile à supporter!... Mon Dieu, puissiez vous m'en donner le courage!... Mais, pourquoi m'allligerd'avance... je n'en suis pas encore là. »
Un jour, en traversant rapidement le quartier du Palais-Royal, ne regardant pas autour de lui, de crainte de rencontrer des personnes de connaissance, Adbémar se sent arrêté jiar quelqn'ui qui lui prend le bras el lui serre forlement la main: c'était M. Oalbrun qui venait de reeonnaîlre Adbémar. Celui-ci voit qu'il n'y a jias moyen d'éviter la rencontre; mais de tous les hommes qu'il a vus dans le monde , Dalbrun est celui auquel il reconnait le plus de mérite , non pas de celui qui provoque les applaudissements ou l'admiration de la multitude, mais ce mérite réel (|ui inspire l'estime et la confiance, parce qu'il repose sur un esprit juste et des qualités solides.
— Que devenez-vous donc , mon cher monsieur Mai-illy ? dit Palbi'un en regardant Adbémar avec intérêt. Voilii bien longtemps qu'(Jii ne vous voit ])lus dans le monde... c'est fort mal de nous abandonner... cbacuns'eu plaint; vous vous rendez assez de justice, j'es|ière, pour être certain d'y être regretté.
— Je vi)us remercie, monsieur Dalbrun ; oui, je crois que quelques personnes... comme vous, veulent bien encore quelquefois se souvenir de moi !... mais pour le plus grand nombre qu'importe que je disparaisse <le la scène... La société est comme une lanterne magique, de temps à autre il faut renouveler les verres... on ne veut plus des anciens !
— Seriez-vous devenu misanthrope? vous, si gai, si aimable...
— Non, je ne suis pas misanthrope... mais des raisons... que je ne puis vous dire, m'empêchent de retourner dans les sociéles que je fréi|uentais autrefois.
. — Je ne serai pas assez indiscret pour vou.î demander vos motifs ; mais permettez-moi de vous assurer (|ue tout le monde vous regrelte... du moiiis toutes les personnes d(Mit l'amitié peut vous être chère.
Adbémar pousse un soupir et balbutie en hésitant •
— Et... qu'y a-t-il de nouveau dans la société?
— Madame Bourdicbon est toujours soull'rante et d'une tristesse qu'elle ne peut surmonler ; son niaii aime toujoinsà faire sa partie ; madame Carcassoiine est toujours ba\arde et menteuse... elle mérite constamment le sobriquet de lilaguanville ((u'on lui a décerné à l'unanimité. La famille Sublime n'est pas plus spirituelle que de votre temps, quoique madame parle latin et s'occupe d'un grand ouvrage, qu'on ne verra jamais, il faut l'espérer; leur fille n'est pas encore mariée...
— Kt madame Yalméran ?
— Pendant quelque temps, elle ne venait plus che» son amie... les amies se brouillent quebiucfois, et il m'avait semblé f.iir du l'ruid entre ci's deux dames; eependani madame \alMiéi;iii revient mainlenanl. Quant à Munlignaid , qui... comme vous l'axez pu voir, voulait faire la cour à celle dame, ab! il a été obligé de battre en retraite. Depuis qu'elle revieni dans le monde, madame Yalméran l'a traité avec tant de froideur et a si mal reçu ses galanteries , ipie Monfinnard a dû renoncer à toute espérance, el, de dépit, il est retourne papillonner près de mademoiselle Subltbié.
Adbémar éprouve un sentiment de plaisir en recevant celte nouvelle, .1 il ne piîut seini'ftcher de presser la main de Dalbrun coinrne pour le remercier dv ce qu'il vient de lui appiendre ; celuici lui'dii adieu . en l'ungageanl a ne plus être ei longtemps sau» aller voir ses amis.
« Non, Charli^sia ne pouvait pas aimer MonGgnard. se dit Adh>^mar en ruiournant dans son modeste holel garni ; j'avaLs bien tort d'être jaloux de ce monsieur!... la fatuité et la sottise ne parviendront jamais à lui plaire. .Mais elle en a rencontré un autre qui avait ce qu'il fallait pour loucher son cuMir. car idie a un enfant... Je l'ai vu de mes yeux, et j'ai entendu cet enfant I appeler sa mère ! sans cela, je n'aurais pu le croire. Ah I je me garderai bien de retourner dans le momie I je ne veux plus la voir! j'ai déjk assez de peiiK à l'oublier I et, d'ailleurs, je ne puis plus mener le train d autrefois. Je sais bien ijue l'on peut cli^-simiiler sa position ■ mais on a beau être bien \êtu. lorsqu'on est malheureux, lorsqu'on n'a plus d'argent à dépenser pour ses plaisirs, on grimace la gaieté, el «lans tout ce que l'on vous dil, il semble que l'on devine voire mauvaise fortune. Le monde est fail pour les gens heureux ; ccuï qui ue le sont pas y trouvent plus d'ennui que de distraction. »
11 y avait près de deux mois qii'Adhémar occupait son h'jtel garni et iTn'avait irouvé aucun emploi. Quelquefois, las de courir inutilement dans Paris, il passait ses journées chez lui. Alors, sa grande occupation était de passer en revue sa garde-robe, de battre et de brosser ses habits, enfin de faire son possible pour conserver dans sa tenue la môme élégance qu'aulrefois ; car. quoique cette élégance l'eût déjà plusieurs fois empêché d obtenir un emploi, il ne pouvait se décider à y renoncer.
L'hiver el le froid élaieiil revenus. Un matin , la domestique de l'hôtel garni, tout en allumant du feu chez Adbémar, s'écrie:
— Je perds un bon locataire... le monsieur d'au-dessus... qui logeait dans notre hôtel ilcpuis longtemps el ne songeait pas à le quitter!... ne vient-il pas de faire un hériiage!... 11 ne s'y attendait pas du toul!... Deux cents mille francs qui vous tombent du ciel, c'est gentil ! Aussi .M. Blondin a bien vite quille sa place, el il est parti pour la Picardie où il va entrer dans ses biens... el se régaler de cidre! en v'Ià des bonheurs!
— Quelle place avait ce M. Blondin? demande Adhémar.
— Il était employé dans une maison de commerce ou de banque... il gagnail quinze cents francs... Mais deux cent mille francs! c'est autre chose. 11 a reçu la nouvelle de sa fortune hier, el il part aujourd'hui.
— Savez-vous l'adresse de la maison dans laquelle il était employé ?
— Certainement! j'ai été souvent lui porter des lettres de pcliles dames qui venaient le demander; c'était un amateur, .M. Blondio. C'est rue Saint-Loui^, chez M. Desmatures... un banquier en petit... au coin de la rue Saint-Claude. Oh! il est bien connu.
Adhémar n'en demande pas davantage ; il s'habille et se liâie de se rendre à l'adresse iinliquée , il trouve la demeure de M. Desmatures, demande où sont les bureaux, monte au second, trouve un vieux commis qui taille sa plume et lui indique la porte du cabiuet du banquier.
.M. Dcsmatures est un homme entre deux âges, qui a de bonnes manières. Adbémar lui expose le but de sa visite . en lui disant franchement comment il a su qu'il avait besoin d'un commis. Kt le banquier lui répond avec la même franchise :
--Ma foi. monsieur , vous paraissez me convenir beaucoup, j'étais, en effet, 1res embarrassé; .M. Bloiidi.n m'a quitté fort brusquemeni, el je ne puis me passer d'une personne pour ^ravaille^ près de moi, me remplacer quand je sors... ce qui arrive fréquemment. Je fais l'escompte... uas de grandes affaires . mais beaucoup de petiles. Mellez-vous là, a ce bureau... vérifiez ce.' escomptes... je vais toul de suite voir si vous entendez ce lra\ail; alors >ous savez ce que je donnais à M. Blondin, quinze cents francs, et c« sera une alTaire faite entre nous.
Adhémar se place sur-le-champ à un petit bureau qui est près d« celui de .M. Desmalures, el il se inel avec ardeur h la besogne, ftt tem|)S à autre, le banquier vient voir ce qu'il fail cl s'écrie :
— Bien ! bien!... oh! vous allez! vous comprenez à merveille! oh! je vois que vous ferez mon alïaire.
— Adhémar est enchanté, il se dil tout bas :
« lùifin. me voilà donc placé... el ce n'est pas chei un épicier... elicion ne trouvera pas mauvais queje sois bien mis. »
Il y avait près de deux heures qii'.Vdbémar traNaillait dans le ojbinet de M. Desmatures, lorsqu'une porte qui communique à l >\- Icrieur de rapparleincnt s'ouvre, cl une jeune femme, habille* comme on l'est chez soi, entre eu disant au banquier:
CE MONSIECR-
— EU biei» ! mon ami, vous ne veiipz pas (iï-jeuiier... mais il est onze li(!uro8 passées... venez donc, loul sera froid.
— Pardon, ma clièie amio, m»* voici, répond M. Dc^matnres en quittant son bureau ; c'est que je nii-tfais au fuit mon nouveau cumt'iis, Diongiour <|ui va remplacer Biondin...
Aillii'mar s'est déjà relonrniî en entendant la voix de la jeune dame ; Celle-ci en fait autant , (otis deu.x se i-^'ardenl . et n.'stent saisis en se veconnaissant. lÙMmeliiie. car c'(^sl elle (|ui vient d'eiilrer dans le caliiiiel , sait ce|iend.iiil dissimuler sa surpii^c; , et, après u\uir fait une i(^L>ère inclinaliipn de tête h Adlii^niar, dit:
— Alil c'est monsieur qui remplace M. lllondin !... ICIi Inoni... mon ami , cela n'empùclie pus que mius veniez déjeuner, car j'ai tiès laim.
— Me voici, ma bonne amie, me voiei.
M. Ilesmatures donne encore queUpies comptes à copier à son nouveau commis, puis il suit la Jeune dame, cl le laisse seul dans le cabinet.
« l'nimeline ici I se dit Adhémnr, qui est tout ému encore de la rencoiilre. Elle a quitté son l?éf,'iiial<l , ce n'est pas cela qui m'étonne, car depuis lon^'lenips elle en avait le désir... Klle est maiiiienant la uiaitiesse d'un autre , c'est encore très naturel... Mais h la manière dont elle parle ici... il sa toilette.., ou plutôt à son négligé... est-ce qu'elle demeurerait tout à fait avec mon banquier? .. diable!,., cela me eoiitrai'ierait beaucoup... Voir tous les jours une femme que l'on a aimée prodij^'uer ses caresses à nn autre... cet fort ennuyeux... Espérons encore, peut-être madame n'est-elle ici... qu'en j assaut, u
Au bout d'une demi-lieure, M. Desmatures revient dans son cabinet ; il donne de nouvelles instructions h Adliéniar en lui disant :
— 11 l'anlqueje sorte, je ne serai pas de retour avant trois heures d'ici ; mais vous entendez très bien les affaires, et d'ailleurs , si quelque cbose vous embarrasse, appelez le vieux commis... ou demandez à madame, elle est fort au courant de mes affaires.
« Que je demande à madame, se dit Adhémar quand le banquier est parti. Est-ce qu'il l'aurait é|iousée!... ce serait encore possible. Ces petites l'emmes-lh font souvent de bons mariages..: Cependant... en si pou de teuips ! il n'y a |)as quatre mois qu'elle était encore avec Réginald...[el je serais le commis de son mari I «
Adbémar réfléchissait lorsqu'il entend ouvrir la porte du fond et Emmeline paraît.
Elle semble d'abord un peu embarrassée, va et vient dans le cabinet; enfin elle s'arrête devant Adhémar, et, d'un ton où il y avait presque de la protection, lui dit :
— Comment, monsieur, vous avez pris une place de commis ; je n'en reviens pas... je vous croyais riche!
— Vous vous trompiez, madame... je n'ai plus rien... et je ne rougis pas de chercher à m'occuper.
— Oh ! que c'est singulier... commeje vous avais mal jugé !
— Comment l'entendez-vous. . madame?
— Je veux dire qu'une place de quinze cents francs... on n'entretient pas plusieurs maîtresses avec cela.
— Ce n'est pas ce qu'il y aura de plus malheureux dans ma position.
— Et venir chez mon mari I...
— Est-ce que M. Desmatures est réellement votre mari!
— Pas encore tout à fait, mais cela ne tardera pas.
Emmeline fait quelques tours dans la chambre, puis dit à Adhèjiard'un air contraint et presque dédaigneux :
— Monsieur Adhémar, j'espère que vous oublierez entièrement ^ue... vous m'avez connu.., vous concevez que ce serait fort inconvenant!... Certainement... puisque vous avez besoin d'une place... que vous êtes dans la gène... je ne veux pas vous faire renvoyer... mais si vou^ me parliez quelquefois trop familièrement, alors... cela ne pourrait pas me Convenir... et jestraisobligée...
Adhémar se lève, prend son chapeau, regarde fièrement Emmeline, et lui dit :
— Vous me faites pitié!... vous n'aurez pas la peine de me faire renvoyer, madame, car je pars sur-le-champ ; je ne veux pas rester davantage dans une maison on j'aurais à supporter vos airs de dédain !... si en me voyant commis chez M. Desmatures, vous m'aviez témoigné par de l'amitié, par de l'intérêt, combien vous étiez touchée de ma position, alors, madame, j'aurais pu m'y habituer, et vous devez bien penser que j'aurais été le premier à cacher avec soin les rapports qui ont existes entre nous. Mais en me retrouvait malheu-
reu», en apprenant que j'ai besoin d'une place modique noar exister, vous vous croyez le droit de me parler avec impertinence!... ah ! je vous roinercle. madame, car vous m'apprenez h ne pas regretter le temps où je vuuscoimaissuis.
Emmeline rougit, elle baisse les yeux en balbutiant :
— Mais, nronsieur Ailhémar... je n'ai pas voulu vous olTcnBCr... Je vous ai dit cela... je me suis peut être mal expliqué...
Adhémar n'en écfiule pas davantage, il KorI brusquement de chez le banipiier. Dans la rue, il iiiarelic très vile, parce qu'après une vive émotion, il semble que l'on ait befiniii d'agir avant de se rc mettre; et malgré toute la pliilosDpliie qu'il s'est promis d'avoir, son cibur n'est pas en étal de supporter froidement les dédains que sa mauvaise forlune vient île lui attirer.
En arrivant chez lui, il se jette sur un siège; il e^l oppressé, cat on l'a humilié, et lia été obligé de dévurer les larme» do, it cet affront av:iit rempli ses yeux. Pendant quelque temps il reste accablé, anéanti ; enfin, il re|M'end nu peu de calme et se dit:
« Je me suis promis d'avcdr du courage. Ali I ce n'est pas l'amour d'Emmeline que je regrelle !... je n'y ai jamais cru I Pourquoi donc sa Conduite m'a-t-i'lle affecté?... peut-oii Httendre autre chose de ces jeunes femmes qui à vingt ans consultent déjà leurs intérêts avant de consulter leur cœur, qui- ne nous aiment (|u'en proportion des plaisirs que vousieur procurez, etdescadiîaux que vous leur faites... pauvre amour que celui-là, et auquel il serait temps de donner un autre nom. »
La servante de l'iiùtel apporio une lettre à Adhémar en lui disant :
— Je ne vous avais pas vu rentrer, monsieur; je ne voulais pourtant pas oublier de vous donner cela, on m'a dit que c'était pressé!
— Qui vous a remis cela, demande Adhémar en examinant la lettre qui n'est pas venue par la poste, est mal pliée, et dont l'adresse mal écrite est à peine lisible.
— C'est un monsieur... ou plutôt, c'est un homme, car il n'était pas très bien mis... Si je rencontrais cet homme là le soir, j'en aurais peur; il a l'air farouche... et puis, un parler... il ne doit pas être Français cet homme là.
Ce portrait rappelle à Adhémar son mystérieux inconnu; il ouvre le billet, et lit ces mots tracés à peine :
« Vous oubliez Pé|)ita, elle est très malade, et n'a plus d'argent » même pour acheter du bois. »
« En effet, se dit Adhémar, il y a deux mois que je suis allé lui porter de l'argent... avec de l'économie, elle auiait pu en avoir encore maintenant... mais sa maladie... cette garde (|ui est près d'elle... enfin elle souffre, elle n'a plus que moi pour appui et tant" que je le pourrai je ne l'abauiionnerai pas. Voyons, comptons ce qui me reste... depuis deux mofs, encoiiipienant le prix de mon loyer, je n'ai dépensé que deux cent cinquante francs... il m'en reste donc liuit cents (tinquante... ah! je puis encore être généreux. Allons vite chez Pépita. »
Adhémar se met en route, à pied cette fois, car il ne se permeltaii plus les voilures. En approchant de la demeure de Pépita, il regarde s'il n'apercevra pas son inconnu qu'il pense devoir être l'auteuide la lettre qu'il a reçue; mais il porte en vain ses yeux de tous côtés, il ne le voit pas, et sans chercher davantage, il se décide à monter chez la malade.
C'est encore madame Lichor qui ouvre la porte: en reconnaissant Adhémar, elle fait un hurlement de joie, frappe dans ses mains, se tape sur les cuis.^es et s'écrie :
— Ah! le via, not' sauveur! c'est lui, enfin!,., avanire hier encore, je disais .à la pauvre malade: Est-eeque not' sauveur ne va pas venir... Ecrivez-lui donc, 'mon enfant; ou bien dites-moi ous' qu II reste, et je vas tout de suite me transporter chez lui. Mais elle me répondait que'!? ne savait pas votre adresse, que vous n'aviez pas voulu la lui donner.
— C'est vrai ; mais alors... comment cet homme t'a-t-il suc?
— Quel lionmu', mon bon ami ; de qui parlez-vous?
— lisi-ce (|ue vous n'avez pas vu venir ici uu homme assez mal vêtu,., nue grande blouse grise,., une barbe noire... un mauvais chapeau qui lui cache pre.-ipie les yeux.
— Non... nous ne voyons absolument personne que le médecin, etencore depuis queuque temps, il vient fort peu.
— El... elle est donc plus malade?
— Ah I ne m'en parlez pas ! d'une faiblesse, elle ne peu' plus quitter le lit à présent.., le visage esl encore bon... l'aptiétit aussi... mais c'est cte chienne de toux qui a des aci-è^ à n'en p!u.> finir. Si je reste près de cette pauvre dame, ce n'est pas par intérêt... car nous faisons maiftre chère depuis quelque temps...
CK MONSIEUR — Je vous en s.iis gré, madame, cl je vous en tiendrai compte. Aillii'mar ne 8'ju'iftle pas plus longtemps pri» de la parde; pré
siiiriaul (|iic, sii vue scia a^riMble à la nialiidc;, il -;« liAli' d'eiilr ii:in.s l'aiilf pi^re; il apcirnil Pôpila ciiiii'l.ce ; cl (piii|f|iic l)ii n pâle, liirii alialiiic. enfoi'; cudl'iH- avec coipiinicric, cl tcnuiil k la main un pulit niiioir dans lci)iiel elle se rrganlail.
Kii apeic('\!iiil ri'liii qui viciil la voir, un «oui ire de bonheur vient (
raiiiimi' In pii\~l mile <le la <riaiade, et elle leiui m uiain a Adlié- i
mar en iiiui-iiiiiraiiM d'une voix laihiî: j
— Aiil \(jus voilai vous av.z 6lé nien longtemps sans revenir!
— .le me le reproche, puisque vous aviez besoin de moi. Klaisjo i pensais... j'cs])érais que la souiiii3 que je vous avais lais.-îée vous | mènerait plus loin.
— Ce n'est pas ma faute! j'ai donné de l'arsent au médecin, h la p:irde... et puis, il nie prend souvent cii\ie de manger d'une chose rare. H me seuille que je guériiais si je nie ccuitcntais... et quand on me ry|ipfirte, à peine y ai-j(' goûté, je n'en veux plusl
— l'^st-co vous qui m'avez écrit ou fait écrire?
— Jloi, mais couunent l'aiirais-je pu... je ne savais pas votre adresse... On vous a donc écrit ?
— Oui... que vous aviez besoin de me voir...
— C'est bien singulier!... et qui donc a jiu vous éerire.
— Oh ! je crois bien le deviner... Avez-vous ajierçu quelquefois à votre porte un grand homme en blouse grise ?
— Non... je n'ai pas remarqué...
— Cet liouirne vous connaît, à ce qu'il paraît; car lorsque jecherciiais votre demeure, c'est lui qui me l'a indiquée.
— Quel peui donc êlre cet homme?... vous ne savez |;as son i étai' difficile de l'aperci-voir. nom''... Mon Dieu!... l'idée de cet homme me fait peur... je ne suie pour(|M(ii...
— Calmez-vous et laissons cela!... Conimenl... commetrt vous trouvez-vous main tenant?
— ()h! assez bien, je ne souffre pas presque pas... je vm«
beauecup mieux ; si je n'clais pas si faible, je me lèverais.
— Il ne faut pas vous lever; il faut vous bien soigner, faire faire un bon feu dans cette chambre., et ne pas vous tourmenter. Tenez, voici cinq cents francs... |iayez votre garde, faites aelieler du bois, et Idehez ensuite d'économiser, car je no suis plus riche, nialheureusernent. IMais , cependant, je vous promets de ne plus être si longtemps sans revenir.
Pépita serre diiuremenl la main d'Adhémar, quelques larmes humectent SCS paupièies, et elle balbutie :
— Que vous èles bon! quand vous saurez ce que j'ai fait, vuus serez lâché peut-être d'avoir eu (dtié de moi... Je vou.= le ri"-ai... ouf, je vous dirai tout, mais plus tard, quand je serai guérie : laaintenanl je n'en aurais pas la force.
— Si la eonlidence que vous voulez me faire peut vous affliger, gardez votre secret, l'cpila...je ne vous demamle rien...
— Mais il faui pourtant ùien que vous le sachiez!... il faut...
Une loux violente empêche la malade de continuer; elle ne pouvait plus parler longtemps sans être prise par ces accès, qui l'afl'aiblissaient et meltaienl sa vie en danger. La garde arrive et pré.-ente à Pi'pita une cuillerée de potion; mais celle-ci la repou.sse de la main.
— Vous voyez ! dit madame Lichor, on n'est pas raisonnable, ou ne veut pas du bon nanan ordminé par le :i)édecin pour vous soulager llame! comment veut-on guérir, alors?
Adliéniar atieiid que Pépita soit redevenuo calme; alors il lui prend la main et dit :
— Montrez-vous plus jocile aux ordonnances ou médecin, soyez raisonnable... snrtcuit ne j-arlez presque jias, cela vous fait tousser; H soyez sûre ipie je né serai plus si longtemps sans revenir.
dieu !... ne parlez pas.
La malade lui presse la main en faisant un mouvement de tête nssez triste celle l'dis. Adhémar s'éloigne, madaire l.iehor l'accompagne jusque s r le carré, en répétant n chaque instant :
— Ah! mon cher brave honmie! ne nous abaudoi.nc/. pas, surtout! car vous êtes noi' sauveur, vous!... et si elle en réchappe, ce sera grâce à vos secours.
— Madame, dit Adhémar h 1,% garde, je ferai lonjours ce que je pourrai; mais éconinnisez sur vos dépenses, je vous y engage, car je crains de ne pas pouvoir en faire encore autant.
— Mais, mon Dieu, mon bon ami, je me sèvre de tout, moi... js me borne au c«lé, «ta ma trenipelle le soir... mais le médecin nout ï turbotT
I fait acheter un las de cochonneries, qrf entre yatm. ra ne h enénl I pas du tout.... et puis, d'un autre cote, celle p-i:-^ '• - ' •
laidaisii's... je n'en ai jam.iis «-u lant qu^- ra pi-ui!
piior von» siTvir. Qoaiid elle me dit: • Jr veux : me U r:i du bii-n; cnurrz :ii'di chen-iier. ou v..u« en •■ ■•• '.ne a, ; •
M<ii, mua ami, Je suis bien eiiibari<isȎe....- iiieiU:Z-< oua h lua I pl.ice.
Ne voulant p.is se rnetlp- i la place de roadam £,ichor, Adliénur l'éloigné el rentre chez lui eu di.>aiil :
/ Tant que l'un [leul encore obliger les aulre*. on ne doil pu M trouver malheureux. »
CflAriTRE XXI.
DB t OMELETrt ET DE L ASIOrn.
Une dizaine de jours après sa dernière vigile chez Pépita. Adhi^mar élail en train de diner dans son mode-ie restaurant h vinptdi'ux sous; suivaul son habitude, il s'était mis à une table dans un ciiiii du salon, où, lorsque les places près de lui étaient occupées, il
mais, au milieu de ce bruit incessant, dans un sa'on où l'on parveiiiit à entasser soixante personnes, k travers ce bourbonnemcnt coiiliuuel causé par li!S demandes des consomnateiirs, les réponses des garçons, le travail 'Ui<. fourcheties, le clioc d- s assiellvs el '.-î mouvement des màehoiies, une voix aiguë et très accentuée parvint à se faire jour; elle ilomine toutes les autres, et on l'entend pardessus tout le monde crier :
— Garçon, du pain... du pain, garçon, h moi..". Soigncï mon bifleck à l'aiifilaise... bi'auc'jup de ponmes de terre aut'jur... La pomme de lerî" n est p.is comme l'articliaul, elle n'einpèche pas da chauler. Ah I |e retiens de la mairloie... vous entendez, je m'inscris pour la ni.iielote d'anguille, il ne faut pas qu'on vieuoe me dire après : il n'y en a plus. Du pain, garçon !
r.n entendant celle voix qui lui esl bien connue , Adhémar a fn'mi. et il baisse encore plus le nez sur son assieU»- pour ne pas êlre a()erçu de son ancie i voisin. C'élail. en elTel. .M. Trouillad« (lui faisait tout c bruit; depuis son arrivée, oii n'enten>lail que lui dans le salon ; il n'était pas une minute sans appeler le garçon, sans redemander du pain; il s'emportait quand on ne le servait paa assez vile; eiiliii il se montrait aussi exigeant que s'il eût diue à viiigl francs par tète.
Adliémar voudrait bien quitter sur-le-champ le restaurant; mais pour s'en alh'r il faudrait passer devant la lalile où est Trouillade; celui-ci ne pouriait manquer de l'apfrcevoir. el c'esl justement ce (|iril dësire éviter. Il pense que le meilleur moyen pour cela est de rester dans son coin el de ne partir qu'après sor. voisin.
Mais Trouillade, (jui fait une immense consommation de pain, no paraH pas dispose .^ en tiiiir de longtemps. Il a cassé un énorme croûton dans sa julienne, ensuite il se ddate sur son hirt<'eL, puis il se dispute avec le garçon qui vient de lui servir de la wateloie.
s.-ce que c'est que çaT s'écrie Trouillade; c'e?l Ac II
ce que vous croyez que je veux risquer de m'étraiigler?...
a s.i l'orluiie dans son gosier, on ne le eomnr> uut n,i«
èles!... Je veux de l'anguillo.
^.^ur. il n'y en a plusl
. loyahle!... j'en avais retenu... On n'imprime pas sur I olollc d'augiiilles, quand c esl une niaielolte df c.rpes.., • t-r les consumiuateurs. Remporiez-uioi ces arîks... jft
'as.
^ -ce que monsieur veut h la place T t>-cz-moi UD bifleck avec iiûniment de pommes <•«
-Qu carpe; Quand avec de
— Ce s» carte c est Iro n'eu veu
— Qu'
— Re terre.
Tout et /langeant son second bifteck. Trouill.ide consulle la cari^ pour savoir ce qu'il choisira pour son troikième plat; après demûreff rcllcxions, il rappelle le garçon.
CE MONSIEDR.
— Oui, monsieur.
— Il est fiais?
— De la première fraîcheur...
— lluiii I... Je n'en veux pas. Vous avez du macaroni r
— Oui, monsieur; le voulez-vous au gratin on à l'ihilicnneT
— lluni!... donnez-moi un IVicamlcau chiciuvc, el du pain.
An bout d'un moment, le garçon uppurle à irouilladc son troillèmc plat ; celui-ci l'examine el s'écrie :
— Que m'apporlez-vous làT
— Le fricandeau demandé.
— Le fricandeau!... Vous ne rougissez pas d'appeler fricandeau *e pelil carré de viande ;
il V a une bouchée làdedans, el encore... lia ça, ce n'est pas de la chicorée, ceci!
— C'est de l'oseille, monsieur... il n'y a plus de chicorée.
— Vous vous fichez pas mal du mond(\ de me servir un fricandeau à l'oseille quand je le demande îi la ohicorée ! Remportez oela , et servez-moi à la place un bifteck aux pommes de terre, mais qu'il y ail davanlagede pommes de terre!... vous en êtes chiche ici !... C'est singulier, dans mon paja on les donne pour rien! eh bien! gardon!... à quoi pensezvous ?
— .Mais, monsieur, c'est que si loul le monde ici prenait trois biftecks comme vous, il n'en reslerail plus pour ceux qui viendraient ensuite.
— Cela ne me regarde pas... votre réflexion est inconvenante : on a ici pour dîner un potage, trois plats au choix et un dessert; eh bien, pour mes plats au ■■hoix je prends trois biltecks , je suis dans mon droit.
Allez... et apjiO'lezmoi du pain... il est à discrétion, allez donc.
Le garçon s'éloigne
•Il disant à demi-voix : ^i Oy' ^y
« On le reconnaîtra, cet ogre- là!... elon tâchera qu'il n'y ait jamiiis de place- poui' lui. »
Toutes les îiltercations entre Trouillade et le garçon ont pris du temps; les habitués d'un restaurant à vingt-deux sou» dinenl oïdinniremeiit assez le.îtement. Les pers(mnes placées près d'Xdhémar. el qui empêchaient qu'on ne l'aperçût d'en face, se sont levées peu à peu, et bientôt f espace qui le soporait de Trouillade se trouve entièrement vide. Alors, tout en savourant son troisième bifteck, le virtuose aperçoit dans un coin son ancien voisin, dont il est séparé par plusieurs .tables.
— Eh ! je ne me trompe pas ! s'écrie Trouillade, c'est mon ci-de- Tant voisin que j'aperçois là bas... Ah! quelle heureuse rencontre I Ehl bein! monsieur Marilly!... Garçon, frappez donc sur l'épaule de ce monsieur là-bas... qui ne m'enlend pas.
Adbémar entendait fort bien ; mais il aurait voulu faire le •ourd... Voyant qu'il n'y a pas moyen d'échapper à son voisin, il ;•« décide à 'errer la têle et le salue sans ricu dire; mais Trouillade
Elle en tire un p;
parait disposé à soutenir la conversation lui geul, et, comme il ert placé assez loin d'Adhémar, il crie de manière à ce que toutes les personnes qui sont dan» le salon sont obligée» d'entendre ce ipj'il dit.
— Ce cher monsieur Marilly I... je suis bien charmé de vous rencontrer. Vous ventz comme moi dîner à vingt-deux nom. C'est un peu gargotle ; il n'y a que les bilteckK de passable. . Moi , je suis garçon mainlenanl ; ma femme est partie pour Bordeaux avec Lycon's. l-:ile a un eugageiiienl siiiierbe... elle lient l'emploi des jeunes priinières, des (iamudrin et îles fortes Dufjazon!... elle a eu des débuts niagniliqui's... el ce pelil polisson de Lycoris, n'a-l-il pas l'ail un ell'et denier en paraissant en amour dan» un ballet ! c'est au point que tous les auteurs du pays s occupent de faire des pièces où
il Y aura des amours.
Moi , j'ai refusé quinze mille francs pourBruxelles. . Garçon , du pain ! Je n'aime pas la Belgique... mon pays avant louti J'ai du temps, rien ne me presse... Je prendrai peul-êlreunedirection.
elalorsje jouerais tout ce qui me ferait plaisir... Ce cher monsieur Marilly!... je ne vous ai pas vu depuis ce certain soir où j'étais en Figaro... chez madame l'olatinskifkoff.
où nous sou;jA[ncs fort bien... c'esl-à-dire que vous ne vîntes pas au souper... Azéma descenditvous chercher...
en remontant , elle était furieuse... vous étiez sorti !... Je crois que vous ne demeurez plus rue de Navarin.
Adhémar ne se sent pas la force d'en entendre davantage. Il appelle le garçon, paie et s'en va, passant vivement auprès deTrouilliide, auquel il fait un léger salut de tête, mais en ce moment le virtuose n'a pas le temps de l'arrêter, car il se dispute avec le garçon , auquel il demande un quatrième bifteck à la place de jon dessert, ce que celui-ci ne veut pas lui accorder.
Adhémar est rentré chez lui furieux el en jurant de ne plus dîner dans un endroit public, ne voulant plus s'exposer à des rencontres semblables à cellfe qu'il vient de faire; ii est bien résolu à pren»
dre désormais ses repas chez lui, âans sa chambre, et le lendemâiïv 'V
dit à la servante de l'hôtel :
— Est-ce que vous ne faites pas la cuisine pour quelques-uns de vos locataires?
— Non , monsieur , on n'a pas le temps ici... et puis je ne sai* faire que les omelettes, moi, jedine presque toujours avec ça.
— Est-ce que vous ne pourriez pas en faire une pour moi î
— Oh ! si fait, monsieur, c'est facile.
— Eh bien! achetez-moi un paiu de trois sous, et faites-moi une omelette.
La servante de l'hAlel ne tarde pas à apporter au jeune homme ce qu'il a demandé. Adhémar trouve magnifique l'omelette pour laquelle on ne lui demande que dix sous.
— Ah ! jai oublié d' aller vous chercher du vin ! dit la domestiqua
ittj, uu saucisson et une bouteille de cliampagne. -r Pag
CE MONSIEUR
«n voyant Adhftmar se disposer h dîner; celui-ci lui répond qu'il s'en passera, parce que sua aiédeciu lui a ordonné de se uietlre à l'eau.
•rs
Adliéinar pnilte un véritable plaisir à dinor avec une omelette; iéf,'i]ùlé , fatigué de la mauvaise cuisine qu'il prenait dans le res- .auraul à vingt-deux sous; il savoure le mets simple qu# est devant ui, en se disant
« Ceci est infiniment meilIiMir et prus sain que la cuisine cm poisdiinéc du restaurant où j'allais. L'eau est préférable à la boisson aigre ([u'oii me servait, et qu'on avait l'effronterie d'appeler du Vin. Je dépense beaucoup moins, je dîne mieux, et je ne risque pas «le faire des rencontres comme celle d'bicr!... Tout est donc pour le mieux , ainsi que le dit Voltaire. 11 est seulement l'Acbeux que je n'aie pas pensé |ilus tôt à dfner cbez moi. »
Et tout en prenant «on modeste repas, Adliémar se doinjait encore le [daisir de la vue; il avait placé sa table contre la fenêtre oui donnait sur la rue oe Malle, rue assez triste, à la vérité; mais la fenêtre étant au troisième étage, on planait sur des cliantiers de bois, en deçà desquels on aporcévaitdescollinesdépendantesdu cimetière du Père-Lachaise ; cet aspect aurait pu attristi'r un esprit mélancolique; mais toutle monde n'a pas la faiblesse du grand Louis XIV, qui ne voulait pas apercevoir les clocbers de Saint Denis; et il y a des personnes aii\quelles la vue d'un cimetière n'apporte qn.' des penséesde repos et de paix.
Adbémar était au milieu de son dîni'i-, qu'il prenait fort à son aise, n'ayant ebez lui aucun motif pour se hâter, et jouissant au contraire de se trouver libre, et de ne plus être forcé de se blottir dans un coin sans oser regarder ailleurs que sur.son assiette
Deux petits coups frappés à sa porte le Btirprennentdans celte situation ; il pense que c'est la servante de l'bcMel (pii vient savoir s'il est content de sa cuisine , et lui crie , «ans se déranger : — lînircz, la clef est ^ la porte.
La porte s'ouvre aussitôt, et une fenuiie entre dans la chambre, et Vient se placer devant le jeune bonime, eu s'écriant :
— Je ne m'étais pas trompécl... c'est bien luil
Adbémar est demeuré tout saisi , en reconnaissant mademoiselle Azéma ; il demeure immobile, tenant sa fnurcbello en l'air avec un morceau d'omeletle :iu bout. I. a jeune artiste part d'un éel.it de rire. Cl se jette sur une chaise, en disant :
— Ahl quelle drôle de lignie vous me faites!... Mais conlinuog, Jionsieur, que je ne vous empêche pas de manger...
Adhémar est très contrarié de ce que la jeune artiste le trouv* dînant avec une omelette I mais comme il n'y a pas moyen de dislimuler son repas, il se remet à manger, en lâchant d'avoir l'air do
rire ; seulement, pour avoir pluB M fini, tl se fourre de« iioçccaax énormes dans la bouche.
— Comment! c'est vous, mademoiselle Azéma!
— Oui, monsieur... j'étais chez une de mes amies, dans cette maison, là-bas, après le chantier... hn ree-'irdanl à la fenêtre, mes yeux se sont fixés sur la vôtre. J'ai la vue très bonne, il m'a semblé vous reconnaître ; je me suis dit : « J'en aurai le cieur n<;l. » Je sui» descendue tout de suite, j'ai couru demander au concierge de cetls maison s'il connaissait M. Adhémar Marilly; il m'a enseifiné votre chambre, je suis montée, et me voilà... Mais ne maogez lUme pasda si gros morceaux, vous allez vous faire du mal...
— Ohl c'est que... en rentrant chez moi... j'avais très faim: il m'a
pris Hne envie d'omelette... je m'ensuis fait faire une... une fantaisie... et puis la servante les fait très bi«i»
— Ce n'est pas défendu. Moi aussi, j'aime assez l'omelette...
une fois par ha«ard !...
— Ah ! c'est fini...
je n'ai plus faim... venez donc près du feu, mademoiselle.
Adbémar quitte sa table , va mettre da bois dans sa cheminée, et présente à Azéraa un vieux fauteuil ijui ejtaucoin du feu; celle-ci l'accepte , et pose ses pieds sur les chenets , en disant .
— Vous ne vous att'-ndiez guère à ma visite, n'est-ce pas?
— J'en conviens.
— Savez - vous que je devrais être furieuse "ontre vous... que je devrais vous briser...
je ne sais quoi ! Je ne vous ai pas revu depuis ce certain soir, chez Azurine... oùvousètes parti comme de l'eau de sellz!...
— Je conviens qu9 ma conduite a dû voua paraître assez peu polie... je vous prie de mexcuser. .Mais en apercevantcelledame...
ilr.ingère... qnieslarri%ée au moment du souper... j'ai reconnu quelqu'un avec qui...
je ne vouhiis pas me trouver... je suis parti... et je ne suis p.is rentré chez moi, p.\rco :;«e j'ai bien pensé qu'on irait m'y cbc»« cher.
— Je crois bien ! j'ai cat^tlonné h votre sonnolle... io crois m^ac que i'ai arraché le cordon: Je no voulais pas croire le portier, qui me disait que vous étiez sorti... Il f.iul qu elle vous ail fait de' terribles traits, celle dame, pour que vous la funoz ainsi!... Ah! vous la connaissez!... c'est singulier, quand on à prononcé votre nom devant elle, elle a dit que vous étiez marié...
Adhémar tressaille et détourne les yeux en balbutiant .
— Ahl elle a dit cela...
— Oui... après tout , quand vous le .seriez, vous en *les bien |p I uiaître... il y a plus d un mari ipii ne vil pas avec sa femme... elÙ i n'y a pas besoin d'être au tlié,\tie pom* voir cela.
I Azéma, qui s'aperçoit qu' Adhémar est devenu triste et pcu»if,re-
prend bien vite :
I — Mais jo vous parla de choses qui ne me regardcQt pas... A
Il nppuia SB têto contre la grilla et, sans qu'il s'en aperçoive, dû8 pleui» tombent do ses yoiix. — Page 80.
CE MONSIEUR
propo3 (le théâtre, je sois réeiigapte... je vaisù Lyon... cVst-h-dirc jo vais, je n'ai pas cnenrc Ripni*, je nf pmix pas mt- déeiiler k quitter Paris... Mais, qii'i^li'S-vmis clone iIummiu il('|iiiis hi |iiii';tem|is ? Je suis iiHdui ik'i- cliez A/nrlne, niai» viiiis utii'ic qiiilli't vuli'i; ln;;!:ineiil (il' lu nie ilu Navarin; j'ai ilciiiunilé vutru udresbu uu portier; il m'a dit i|Uf viiu^éluziiii «ova^e
— lin elle!. j« mis alli- .m llrtvre... je l'ai haliilé plus do deux mois, j'v ai iiiêiiie rfiiciiiilir- vus dL'ii.x iiiii's. iiiailaiiic l'iilaliii^Uilkotf ul iSiiniin: i|iii olurcliuifiil des cuipiill.>^(!!4 au bord de la mer.
— Vraiiiieiil, le m- sais pas ce qu'elles y ont rjniiassé, mais il parail i|iie c esi loiiril. car elles ne smit pas eneoru revenu -s. lîlles se seront l'ait remorquer par quelque corsaire I... Esl-ce que vous habitez ici?
— Oui, provisoirement; je ne sais pas si je resterai a i-aris, et je me Bui.s logé ici en ullendant.
— Il parail que vous aimez à changer de quartier... Diable ' maia 8a\ez-\ous que C'est as.-ez vilain ici... auprès de votre logement de lu rue ue Navarin... et même de celui du boulevard!
Adiit^mar rougit ei ne répond rien. Azéina s'amuse à regarder sa cliamhie; son examen lini, en je'.:iiit les yeu.x sur celui qui l'occutK', elle remarque son air conlraint cl peiné; alors, elle se sent elie-iiième tout altrisiée, elle comprend qu'elle a dit une soilise, et se levant vivement, elle l'ail quelques tours dans la chambre, puis s'écrie :
— Jlais, non, ce n'est pas vilain ici!., ah! j'ai habité des locaux qui n'étaient pas si bien... et puis pour un garçon... pour quelqu'un en passant... on n'est pas obligé...
Azéma s'aperçoit qu'elle s'entortille, elle coupe court à son discours en s'écriunt :
— Ah! mon Dieu! et mon amie d'en face, qne j'ai quittée si brusquement, elle va croire que je me sui^ fait enlever, il faut que j'aille la rassurer. Adieu , monsieur Adhémar, je vous quille, a:ais je vieiidn\i vous revoir , à présent que je sais votre adresse; vous le voulez bien, n'est-ce pas?
— Si cela vous fait plaisir...
— Oui, sans doute. Au revoir...
Azéma est partie, loisqu'elle est loin, Adhémar se dit:
n iille ne reviendra pas!... elle a deviné que ma position n'é'iit plus heureuse... Toutes ces jeunes femmes, folles de [daisirs, sont commes les hirondelles : elles disparaissent avec les beaux jours!... Ah ! je ne lui en veux pas!., il est naliirel de rhereher le bonheur, el on ne le trouve [las près de ceux qui vivent de privations!.. Enfin, je croyais manger mon oraelelle chez moi, sans témoins... et il n'en a pas été ainsi ; mais, c'est un incident qui ne se renouvellera pas! je n'attends plus de visites... on ne viendra plus me voir. »
Quoiqu'il se soit promis d'être philosophe , Adhémar ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse, en songeant que sa position malheureuse éloigne de lui les personnes qui autrefois lui témoignaient de l'j'llacheînent ; el il sent que, dans la mauvaise fortune, le plus dillicile à sjpporter est l'indifférence de ceux dont on se croyait aimé.
Tout c -la n'empêche pas le modeste locataire de persévérer dans sa résolution de dîner elwz lui, et le lendemain il se fait apporter une oiiulelle comme celle de 'a veille, et il se met à table en se disant :
« Celte fois, je parie bien que je ne serai pas dérangé. »
Biais il n'est pas à moilié de son omelette qu'un petit coup est frappé à sa porte; presque au3çit t elle s'ouvre , et mademoiselle Azéma enire dans sa chambre.
Adhémar éprouve encore une vire contrariété à laquelle se mêle pourtant un sentiment de plaisir en voyant qu'Azéma est revenue. Celle-ci n'attend pas qu'il lui dise de s'asseoir, et prend une chaise et se met près de lui, en disant:
— âe vous avais dit qne je reviendrais... me voilà... J'espère bien au re.^le. (pie vous ne doutiez pas de me revoir.
Adhémar sourit en lui tendant la main' puis il se met à avaler son omelette en mettant encore les morceaux doubles.
— H paraît que c'est l'heure de votre dîner ou plutôt de votre omelette, dit Azéma en riant.
— Oui... oui... je l'ai trouvée si bonne hiei... que... ma foi, j'ai voulu en manger encore aujourd'hui.
— Vousfaites très bien... mais n'allez donc passivité... est-ce que je vous gêne pour manger?... j'espère bien que non, et qu'entre nous deux il n'y a pas de cérémonie.
— Oh! certainement... mais c'esl que... je ne suis jamiis long à liîner.
— Je le crois!... surtout quand...
Azéma s'arrête, et devient rouge jusqu'aux oreilles, parce qu'elle s'aperçoit qu'elle allait eacore dire une sottise, quoiqu'elle n'eût
certes pas l'intcation de se moquT d'Adhémir, mais |im per«onnes qui pensent vitA sont HiijelteH h cominellre de telle» fauteti, ei ou en areiise leur euiur et leur esprit loi°it(|ue houveul ce n'eiii que dtt l'élourderie.
Adlii'Mii.ir a bienl(*<i nclievé foii repas , daiii< lequel il a iiien Hoia de ne |>as boire, afin ((u'oii ne reiiiar(|ue |la^ qu'il n'a que d>- I eau, Iviisiijie, il ranime le l'eu de >'u cli.eniiuée , et engage A/énia h prendre la place, qu'cll." itcciipall la mmII •. I,a jeune acirice «e re,mcl ihms le uuu'^ faiilituil . et vuiil soiilenir la conveo.illon a^ee sa iiaieié oriliniiir;; mai"», iii.ilgré iou« s,-s •■ifuriH. »n loii (|n die est disicaile, préocciipée el beaucoup lunii- eu irain il>i rue que la veille. De lemps à autre, elle regarde (ixeiii'iil Adhémar. il seiiiblo qu'elle veuille lui dire quelque chose el ne l'ose pas, car ■ Ile cesse alors de parler, puis bais.se les yeux et paraît Irès enibarraggéc. Alors, c'est le jeune honiine qui fait OC Ron mieux pour ranimer rentretien et qui lAclie de paraître aussi enjoué, au&M gai que dans le temps de sa prospérité.
Après une heure passée ainsi, Azéma se lève en disant :
— Il faut que j'aille chez le correspondant des tlii;Atres... il m'attend à colle heure ci... Adieu, monsieur Adhémar... c'est-à-dire au revoir, car je reviendrai... cela ne vous contrarie pas que je revienne.... n'est-ce pas,..
— Non, ma chère voisine... je veux dire mon ex-voisine... je me croyais encore à mon logement du builevaid...
— Ah! oui... quand vous me donniez des perdreaux...
— Vous vous en souvenez ?
— Oh! j'ai bonne mémoire... je me souviens aussi... que... noua devions déjeuner ensemble... el... ça n'est jamais arrive.
Adhémar sourit en répondant : Quand vous voudrez me faire ce plaisir... je ne demande pas mieux.
— Oh! nous verrons cela... Nous avons le temps, je ne guis pas encore partie pour Lyon... au revoir, monsieur Adiiémar.
Azéma s'éloigne après avo'r lendremenl pressé la main de son ancien voisin, en ayant encore l'air de vouloir lui dire quelque chose et de ne pas oser.
Lorsqu'elle est partie Adhémar regrette de ne l'avoir pas priée de venir à une autre heure, afin qu'elle ne le trouvât pas toujours eu Irain de dîner, puis il se dit :
«Pourquoi aurais-je honte de n'être p.as riche devant celle jeune femme qui me témoigne une véritable amitié... ia vanité n'est excusable que lorsiju'on est vis-i-vis dessils, car ceux-là ne reconnaissent de mérite qu'à l'aigent!... mais doit-on rougir devant ses amis, parée qu'on diiie avec un omelette el qu'on boil(Jei'ejij ? a
Et malgré o«la, le lendemain, Adhémar se dépêchait de dtnei et d'avaler son nmelelle, l()rs(|ue sa porte s'ouvrit. C'est encore Azéina; celte fois elle entre sans frapper, elle s'approche d'Ahémar, celui-ci lui tend la main, elle la prend el va lui dli'e bonjour, lorsque ses regards tombent encore sur les débris d'une oraelette; alors elle tài-lie de sourire, mais, au lieu de cela, ce sont des larmes qui coulent de ses yeux; elle ne peut plu.? parler, mais elle passe ses bras autour du cou d'Ahémar et l'embrasse à plusieurs reprises; celte action valait le discours le |ilus éloquent.
Aprèî avo.r répondu aux tendres étreiule.s de la jeune femme,' Adhémar la fait asseoir à côté de lui, en lui disant :
— Oui, ma chère Azéma, oui je suis pauvre... je suis obligé dé vivre avec la plus stricte économie... mais je n'en rougirai pas devant vous, parce que je crois à votre amiiié... et niaiiilenani je me donnerai le temps de manger mou omelette... je ne craindrai plus qne vous me voyez boire de l'eau... car a\cc vous je ne ferai plus comme avec des gens du monde on des éliangers.
— Oh ! je le voyais bien!... je l'avais deviné... je voulais vous en parler hier et je n'osais pas... je me disais : cela le fâchera peut-être, si j'ai l'air de le plaindre... Mon Dieu, est-ce que c'esl votre faute si vous n'avez plus d'argent! et quand ce sérail votre faute, est-ce une raison pour (|u'on ne vous aime plus.
Et en disant cela, Azéma pressait les mains d'Adhémar, elle tâchait de sourire et elle pleurait encore.
— Ma chère amie, dit Adhémar , ma silualion n'e-t peut-être pas aussi précaire que vous pourriez le croire; il me reste encore une centaine d'écus devant moi ; vous voyez (pie si je le voulais, je peurrais manger autre cho^e (jue de romelelle. Mai.s cet argent (iépensé, je n'ai (ilus de ressource, voilà pour(|uoi je le ménage. A moins ce"pendant que je ne parvienne à irouver un emploi... de l'occupation .. J'en cherche depuis longtemps, el je ne puis parvenir à en obtenir... Une fois pourtant j'avais tioové une place près d'un banquier, je me voyais déjà très heureux! Une ciiconslance m'a forcé de la quitter; mais enfin je parviendrai peul-êde à en avoir une autre! Je me suis promis (l'avoir du courage, de ne désesp/'rer de rien ; je vois que j'ai eu raison , puisque dans mon infortune il me reste encore une amie.
— Ahl que c'est bien ce que vous dites là! Oui, je suis votre
CE MONSIEUR
îiinic , rnoi , et Jfî vous prouverai ([u'il y a des femme.'?... môme au il' Airo. qui ^îi\ent ;iimrr sans iiiterôl... mais li'aljonj, je veux iK'iiiier, 011 pour niii'UX ilire, flltn-r avec vous... ()li ! j'ai apporté mon 'lîiier, vous nie periDelIn'zsculerni'nl de l(! joindre au vôtre.
Kn disniil i-eia , Azi^ma coiirl prendre un panier (ju'elle avait l,.issé contre la porle eu eoiratii; elle lire un p;\l(5 , un saucisson, un poulet froirl cl une houleille de ehauipa^Mie. Aillii^mar la pronde, i.' e>l làelié (|u'i Ile ail aL'porli- laiil d(: eliosns, puis il veut soriir
I jr aller acheter aussi des couie>lild('s ; mais Azéma le retient en
— Voilîi donc encore votre vanité (pii vous refirend ! tJommcnl, nujnsieur, cela vous lAclie que je me sois permis d'apporter mon dîni'i- chez vous... et vous dites que uioii amilie vous console!... Si vous tuiles la moue, je m'en vais et Je ne reviendrai plus, car je oroirai que décidément vous êtes lro|) lier pour vouloir dîner avec nioi.
— Pour toute réponse , Adhémar fait asseoir Azéma devant la table qu'il a mise près du feu, [mis il se filace près d'elle; etl'omelelie qu'il a mandée lie l'empôidie pas de faire liouiicur au repas, et J'eau ([u'il hoit depuis trois jours lui fait Irouvi r le champasne encore meilleur. Depuis liien longtemps enfin . il n'avait pas fait un dincr aussi agréable; tant il est vrai que l'ailversilé fait a|)préeic-r le [dus léger bien, comme la maladie donne un nouveau |uix à la sanlé.
— Kt puis Azéma est si contente, elle se montre si gaie, si tendre, si heureuse d'être avec Adhémar! elle répète si souvent : «Ah! je l'ai bien gagné, ce dîner-lîi! » qu'il serait difficile de ne pas partager son bonlieiir. Aussi le repasse prolnuge longtemps, si longtemps que la nuit était venue depuis plusieurs heures et que les convives étaient toujours ensemble; mais, à la vérité, ils n étaient plus à table.
Lorsque enfin Azéma songe h la retraite, elle s'approche d'Adhcmar d'un air confus, et lui présente un petit portefeuille, en lui disant :
— Mon ami, je suis en fonds, moi, j'ai signé hier mon engagement pour I.Ytm, j'ai reçu des avances... permeitez-moi de vous prêter mille francs, vous me les rendrez quand vous serez plus heureux.
Adhémar repousse le portefeuille.
— Ma ebère Azéma, je suis sensible à cette nouvelle preuve da votre amilie, mais je ne puis accepter, j'ai encore de 1 argent pour longtemps... ensuite le ciel m'aidera... je vous en prie, n'insistez pas, ce serait me f;\cher.
— l'^b bien! puisque c'est ainsi... je ne partirai pas pour Lyon sans être assurée sur voire position , sans avoir trouvé une place... ()li! vous verrez que quand une femme se mêle de quelque chose, cela va bien plus vile qu'avec les hommes!... .le dois partir dans dix jours, il faut qu'avant ce temps vous sojez occupé.
Adhémar a ri de l'assurance avec laquelle Azema lui a fait cette piome.sse. Sept jours .s'écoulent pendant lescpiels la jeune actrice vient tous les malins voir son ami, eu lui disant :
— Soyez trauipiille, je m'occupe de vous.
Enfin, le huitième, elle accourt toute joyeuse, et dit à Adhémar :
— M. Angely , architecte , a besoin de quelqu'un pour faire des C0|)ie3... et qutlqiicfois pour travailler avec lui dans son cabine ...
II donne de l'ouvrage presque tonte l'année; voici son adresse, allez, il vous attend... je viendrai ce soir savoir si vous vous êtes arrangé.
Adhémar s'est rendu à l'adresse indiquée , et le soir, lorsque Azéma vient chez lui, il court l'embrasser, en lui disant :
— Mon sort est assuré, grâce à vous; ce M. Angely m'a fort bien accueilli, voiei des copies (]ue je ferai chez mol . ensuite, i|uaiid il sera pre.s.sé, je travaillerai avec lui dans son cabinet, 'l'ont cela me viudia, m'a t-il dit, environ cent cinquante francs par mois; maintenant, jioiir niid , c'esl une l'orlune, car je ne vais plus dans le monde, et... je vis avec économie, et cette fortune, c'est à vous que je la dois.
— Alors , je puis doue partir pour l.von, moi... en vous ([uiKanl du moins, je ne serai p,is inquiète sur votre sort.
— Kst-ce que vous partez bientôt, Axciiia?...
— Demain, mon ami. demain... car je ne vous avais pas dit vrai, ■en vous annomaiit que j'avais dix j(Uirs pour partir ; c'était si.\ eue l'on m'avait donnés. Mais, bah! j'en ai pris ipiatre de plus... je prendrai la poste... je jouerai comme un ange, le public sera enchanté, et tout sera réparé.
— Ainsi donc, celte soirée est la dernière que vous me donnez ?
— Mou Dieu, oui ; ensuite je vous dirai comme la chanson :
< Say<« Heureux, mais ne m'oiiblitiz {lusl »
chapitue XXII.
TOUT SE DtCorvilE.
Nouî a'vom» perdu de vue M.tlliilde. depuis le jour où. sprè< a*off roniltiil Ailliciiiar à Saiol-Mniir. e<-lui-iri lu quitta si brUM^ucmcul jjoiir courir sur les Iraees de son iiuiniriu.
M.illiil<ti!^ivnil allendii ipie|i|ue le.mps dans la Toiture, puio enfin elle s'était décidée à retoiiriii;!' s. -nie a l'uri.«. l'.ll.- i ■ i.- ii ni \ l émar ne tardi-rail pas à revenir la voir, elle Cl .t
vu h Saint- .Maiir le détacherai! entièremenl'di- ' ,
moitié par dépit, moitié par amilie. il renoiier.i
elle se flalail que son amour ferait le reste et lui rcn .. .'
aussi lemlre, aussi aimani qu'autrefois. On se flallc loi J
on aime I on se flatte encore lorsqu'on devrait déjà avuu ij'.i i j i.ul espoir.
Cependant, après avoir vu plusieurs jours s'écouler ^an-; e-il'ndre parler d Adhémar . Matbilde senlit s'évanouir puis, ne pouvant supporter cet élal d'iuceriitude, > i
d'écrire à celui qu'idle aimait toujours , et elle adi • ment sa lellre rue de Navarin. Quelques jours se paÂcrciit , ne recevant pas (le réponse, elle .«e di'cida à s-' rendre chez Adhémar. Le portier de la rue de Navarin lui apiiril alors que la personne qu'elle demandait était [larlie brusquement en disaril qu'elle allait vovager. Matbilde revint chez elle désolée, mais sans être convaincue qu'.\dhémar eût quille Paris, et se disant :
« C'est pour se soustraire h mes visites, à mes lettres, qu'il n'a pas voulu donner son adresse à ce portier I Non -seulement ii ne m'aime plus, mais il ne veut plus même entendre parler de moi. »
Et pendant assez longtemps aussi. Mnthilde avait cessé d'aller chez madame Valméran. Celle-ci n'était pas revenue à ses rcuniuns depuis la soirée où Adhémar avait été sur le poini de provocju.T le beau Monfignard; avant cela les deux amies se fiisairni onlioairement des visites le malin, c'était surtout madame Boiirilielion , qui allait fréquemment chez Charlésia . parce que là, ce- .Icui dames pouvaient tout ,-i leur aise causer de ce qui les iméiessait, sans craindre que des importuns vinssent les déranger. Mats Charlésia, ne recevant plus la visite de Matbilde , avait aii>>i cessé d'aller chez elle. D'ailleurs, la dernière soirée oij Adhémar s'était trouvé avait également blessé ces deux dames, el leur amilie paraissait y avoir essuyé de vives atteintes.
Mais quoiqu'elle n'aimât plus Cliarlésia comme anln'fois, quoique souvent même elle se prîl à la liaTr, .Mathilde se luisait violeiico pour ne point retourner la voir. Il y ava t entre ces deux femmes un sentiment qui les éloignait et les rapprochait sins cesse l'une de , l'autre. Mais pour Malhilde surtout, c'était un besoin de vnir Charlésia ; car ce n'était qu';\ elle qu'elle pouvait parler de celui auquel elle pensait loiijcuirs ; et puis, dans le fond de sou cœur, elle sentait bien qu'elle avait aussi des torts, et que ce n'était pas fori bien do sa pari d'avoir conduit Adhémar à Saint-.Maur, pour lui faire \oir que sou amie y avait un enfant.
Le résullal de ces réfii'xions. et surtou' le dé>ir de parler d'.\d!iéiiiar , ramena un jour .Mathilde cln-z Charlésia. Celle ci la rcçjt d'abord avec froideur; mais biciilôl, en vnyaiit s.i profonde tristesse, elle n'eut pas le courage de lui garder rancune, et redevint pour elle bonne et aim.mte comme aulrefois.
— Il est parti, dit .MatbiMc en regardant son amie: il a quitté son logemeiil, en disant qu'il allait voyager. Croyoz-vous que vraiment il ait quitté Paris?
Charlésia souri' Irislemenl eu répondant :
— Il me parait que vous espériez que je vous ilonner."»is «le se» nouvelles... mais je n'en sais pas plus ipie vous. Cependant, (lourqiini aurait-il quitté Paris Y... Il aime les plaisirs... le monde.. Udissipalii>n.
— Depuis quelque temps il venait fort peu à nos réunions.
— Parce qu'il idlait peu chez voos. e.la ne prouve p.is qu'il n'.ill.il puinl ailleurs... Pour qu'il eOt quille Paris, i! faudruil qu'il lui fût arrivi'' queUpie chose... qu'il eiM un molif, enfin.
Matbilde se lui el baissa les yeux elle se rappelait le clinizrin
qu'Adbémar avait éprouvé à Saint-Maur en voyant Charlésia car.»ser le petit Charles.
Cependant la visite s6 prolongea : même lorsqu'elles ne se disnienl rien, les anciennes amies ne s'ennuyaient jamais ensemble. Quand Matbilde partit, elle dit ii Cbarlàsin :
— Ueviendre/.-viois ( liez moi, nuiintenautt
— l'.t Cbarlési.i lui re|Mnidil .
— Oui, puisque vous êtes revenue me voir... cesiaue voiuToalex bien que j'aUlo chez vous.
CE MONSIF.nn.
Knfiii on se sépara, sinon avec les marques d'une sincôrc amitié, du muiiis avec le dcsirde se revoir souvent.
Cliarlésia tint parole: elle revint chez mailaini^ llourdiclion ; mais ce fut à dater de celle époque qu'elle reçut avec tant de froideur les Ralanlerics de Monli^nard , et le superbe dandy, conipreuant eiiiia qu'il piM'dait sou temps cl ses œillades, se décida ft porter ses soupirs ailleurs.
Dans le monde, Malhilde ne parlait jamais d'Adhémar, mais elle trouvait moyen d'amener la conver.-ialion sur des circonstances qui le rappi'laienl aux autres, et alors c'élaieni les autres qui parlaient de lui. Souvent M. liourdichon s'écriait :
— Ca' j(iiiv-la iM. Marilly dînait avec nous; ou b.'în :• Nous étions au spectacle avec Adliémar lorsque nous avons vu ceile pièce.
Alors une autre persomie manquait rarement de dire :
— Mais que devient-il donc, M. Adliémar? On ne le voit plus, on ne le rencontre nulle part !
— .le n'y conçois rien , s'écriait M. Bonrdichon ; c'i'St un garçon que j'aime beaucoup... je ne lui ai rien l'ail qui ail pu le ficher... je ne vois pas pourquoi il sérail brouillé avec moi... N'est-ce pas, ma femme, que nous n'avons rien fait jiour ficher Adliémar?
Malhilile rougissait en répondanl quelques mots vagues , et son mari reprenait :
— Il faut (|n"Adliémar soit en voyage! oh! bien ccilaineinent, il est allé faire quelque tournée, sans cela il viendrait nous voir.
]Mais un soir que Cliarlésia était chez son amie; Dalbrun , qui venait d arriver, s'approcha des dames eu disant :
— J'ai vu anjourd'hni une personne de voire connaissance, mesdames; en traversant le Palais-Uoyal, j'ai rencontré M. Adliémar.
En entendant ces mots, la pâleur de Malhilde lit place à une vive rougeur, et, de son coté, Charlésia eut de la peine à cacher son émotion ; mais on ne remarqua pas le trouble de ces dames, parce que M. Bourdiclion s'écria aussitôt :
— Comment, Adhémar est à Paris!... vous en êtes sûr, Dalbrun ?
— Puisque je lui ai parlé ce matin.
— Alors, que devienl-ii donc? que fait-il? pourquoi ne le voit-on plus?
— Je lui ai adressé à peu près toutes ces questions... je lui ai dit que tout le monde dans la société s'inquiétait de lui... nn'on remarquait avec chagrin son absence...
Et qu'est-ce qu'il vous a répondu?
— De ces choses qui ne sont y)as précisément des réponses, mais qui on tiennent lieu... parce que, à moins d'être indiscret, cela vous fait comprendre que vous ne devez pas pousser vos questions pins a\anl. Au reste, je ne sais s'il a été malade, mais il m'a paru maigri, changé...
— Je ne comprends rien à tout cela ; si je savais l'adresse d'Adhémar, certainement j'irais le voir, el je saurais pourquoi il
nous lient rancune mais il ne demeure plus rue de Navarin,
et on ne sail pas son adresse... vous l'a-t-il donnée à vous, Dalbrun?
— Ma foi, non, et je n'ai pas osé la lui demander.
L'arrivée de plusieurs personnes met fin à celle conversation ; mais celles que cela intéressait le plus n'en ont pas perdu un mot.
— "Vous le voyez , dit tout bas Malhilde à son amie , il n'a pas quitté Paris... ^
— C'est aussi ce que j'avais pensé, répond Charlésia.
— Mais il ne va plus dans le monde... il aurait trop peur de me rencontrer.
Charlésia ne répond rien; mais elle se dit que c'est bien plutôt à cause d'elle, et dans la crainte de la rencontrer, qu'Adhémar a renoncé à venir dans la société.
Plus de.denx mois s'étaient écoulés depuis que, par Dalbrun, Malhilde el Charlésia avaient eu des nouvelles d'Adhémar; mais depuis ce lenxps on n'en avait plus entendu parler; dans la société on commen\-»it à moins penser à lui, car, parmi les gens de plaisirs, les absents sont bien vile oubliés. Mais il y avait deux femmes qui, en cela, ne ressemblaient pas à beaucoup d'antres : elles n'oubliaient pas celui qu'elles avaient aimé, par la simple raison qu'elles l'aimaient encore; el n'entendant plus parler de lui dans le monde, elles en parlaient plus souvent entre elles, ou du moins Malhilde en parlait, mais Charlésia était toujours disposée à l'entendre.
Un soir, la réunion était nombreuse chez M. Bourdichon, et madame Valméran était assise auprès de son amie, lorsqu'on vit arriver dans le salon toute la famille Sublimé. Depuis l'affaire du mariage manqué, mademoiselle Idalie el sa famille n'étaient pas venues chez MathiWe. On se voyait dans des maîHons tierces ; mais on se
parlait avec froideur. Il fallait donc qu Ique circonstance exlraar» <liiiaire, quelipie événement imprévu pour amener les Sublimé chez madame .llunrdirhoii.
— Ils viennent probablement nous annoncer le mariage de leur fille, dit Mathilile àdeini-voi.\.
— lîlle épouse sans doute .Monfignard, dit Dalbrun.
— Je croyais ((u'elle le trouvait trop gros, s'écrie madame Car «iissonne en riant aux larmes; puis elle reprend : Après tout, ça ne fait rien, j'ai connu une femme de six pieus un pouce qui a épousé iiu nain.
EWa lui a probablement fait porter des talons? dit Dalbrun — Oui, elle lui a l'ait porter une foule de choses La famille Sublimé semble en effet rayonnante de joie : la flile est d'une gaieté folle, la maman porte encore la tète plus haute que d'ordinaire, et Dardanus fait le gentil en tirant de temps à autre une petite boite de sa poche. lùifni la mère et la lille se jelten souvent des regards d'intelligence.
— Certainement ils ont quelque cho.^e. dit Malhilde ; mais elle attend avec impatience que les SubliiU'* expliauent leur joie à la société.
Lorsque madame Sublimé pense que la réunion est au grand complet, elle prend la parole en disant, de manière à ôlre entendue de tout le salon :
— Mon mari... M. Dardanus Sublimé, nous a appris aujourd'hui quelque chose qui nous a bien étonnées, ma fille el moi; c'esl-àdire. éionnées n'est pas le mot, car j'avais toujours soupçonné du mj.-lèrc et quelque chose de louche dans la position de M. Adhémar Marilly.
En entendant prononcer le nom d'Adhémar, loute la sociclc prête atteiilion à ce que dit madame Sublimé; niais il y a surtout deux personnes qui ont senti tout leur sang refluer vers leur cœur, el <|ui attendent avec anxiété ce qui va suivre.
— Oui, repretid madame Sublimé, ce jeune homme qui faisait tant d'embarras... qui jouait un jeu d'enfer... qui se mettait avec la dernière élégance... tout cela pour mieux tromper sur sa position; M. AcTIiémar, enfin, n'a pas le sou, el pour vivre il est obligé de travailler chez les autres...
Charlésia devient d'une pâleur extrême; mais elle l'ail un efTor sur elle-même pour cacher ce qui se passe en elle. Malhilde, frappée de ce qu'elle enlend, voudrait parler, elle n'en a pas la force; mais M. liourdichon s'écrie :
— Comment qu'est-ce qui vous a dit cela, madame? ce n'est
pas possible! on vous a trompée.
— Trompée! non, monseur; mon mari m'a parlé de visu: n'esl-il pas vrai, Dardanus, que c'est de visu que vous m'avez parle ?
M. Sublimé, qui n'a jamais su le latin, regarde sa femme d'un air étonné en murmurant :
— Non, je ne connais pas de visu, je vous ai parlé de M. Marilly, que j'ai trouvé travaillant dans le cabinet de mon architecte.
— C'est ce que je vous disais, mon ami, dans un idiome étranger. Ainsi, monsieur Bourdichon, il n'y a pas à nier le fait. M. Sublimé, fort surpris en voyant M. Adhémar chez .M. Angely, a demandé tout bas à celui-ci ce qu'il faisait, chez lui, de celle personne, el M. Angely lui a répondu : « C'est un jeune homme que j'emploie; il avait besoin de travailler, il était fort malheureux; il me fait des copies chez lui, el quelquefois écrit sous ma dictée dans mon cabinet. » Voili la position de M. Adhémar : ceci est véridique el authentique.
— Je n'en reviens pas... dit monsieur Bourdichon; ce que vous m'apprenez là, madame, m'étonne au dernier point!
— Moi, cela ne me surprend pas du loul, dit Monfignard en se caressant le menton ; depuis longtemps, ce monsieur était tellement disirait, préoccupé... cela annonce toujours un homme qui n'est pas bien dans ses affaires "
— Fiez-vous donc aux apparences! reprend madame Sublimé On se donne un air opulent, on affecte de ne point tenir à l'argent! et tout cela pour faire des dupes!...
— Des dupes! madame! s'écrie Dalbrun en jetant sur madame Sublimé un regard courroucé. El qui vous a donné le droit de sup- |)Oser à monsieur Marilly celle honteuse pensée... Parce qu'il est pauvre maintenant... parce qu'il aura éprouvé des revers de fortune, est-ce donc une raison pour attaquer son honneur... Au lieu de le plaindre, on l'accuse... et moi je serai garant de la noblesse de ses sentiments.
— Ah! c'est bien, ce que vous dites là, monsieur! s'écrie Charlésia qui n'est pas maîtresse de retenir l'élan de son cœur, tandis que Malhilde remercie Dalbrun par ses regards humides de larmes.
— Moi, je pense comme Dalbrun, dit monsieur Bourdichon, je
CR MONSIflUR.
crois A'ihi'mar un fort honnêlfi (çarçon; s'il est ruiné, c'est un inallR'iir, mais cela peut arrivera loullc momie.
— l'irifin, inessii'urs, reprend tnailamo Siiljlimé d'un Ion aif-'re, il n'en est pas iiioins vrii nue iioii" avons inan()ué, nous, d'i^lre la dupe de uioiisieur Adiiéinar : il a failli ôlre noire cendre... Ali! 4)ieu 1 je frémis à eelle pensée; si ma (ille ne ra»;iit pas cru dans une position l)rillante, certainement elle n'aurait jamais jeté un doux regard sur lui...
— Oh! certainement, .s'écrie matlemolselle Idalie, je suis trop bien élevée pour remarquer un homme ([ui ne serait pas riche!
Le petit lîudoxe, qui est k un autre bout du salon, se met alors à crier comme un Ane :
— Alil dis donc, ma sœur, pounpioi donc alors que maman a renvové Gobet, notre frotteur, ci\ disant que lu en étais amou- .•eusc?
Mademoiselle Idalie devient pourpre , Dardanus laisse tomber une boîte h musique , et madame Sublimé , après avoir essayé de lire, s'écrie :
— Eudoxe, mon fils, vous devenez stupidus! on vous conte des fables pour se moquer de vous, et vous croyez cela... la société appréciera ce que vous dites à sa juste vi.'leur.
Le petit garçon retourne dans son coin en murmurant entre ses dents :
— Je sais bien qu'on a renvoyé Gobet, toujours! parce qu'on l'avait trouvé cidernié dans un jietit cabinet avec ma sœur.
— Madame, reprend Dalbrun avec chaleur, ce que la société appréciera, j'espère, c'est la conduite de M. Adhémar, qui fut toujours digne d'esiime. Je ne comprends même pas que vous soupçonniez sa délicatesse-, car en refusant la main de mademoiselle votre fille, il vous a prouvé au contraire qu'il. ne tenait pas à l'argent.
— Parce qu'il aura pensé sans doute qu'au moment de signer, on découvi irait sa position précaire... ce qu'il ne voulait pas.
— ICh! madame, s'il avait eu des vues intéressées, il aurait contracté le mariage d'abord! Quoi! on attaque un homme parce qu'il est tombé dans l'indigence! Si, en effet, ce que je crois aussi, M. Adhémar a perdu sa fortune, à qui , dans la société, a-t-il fait du t(u't? a qui a-l-il emprunté de l'argent?... Bien au contraire, il a cessé de venir dans le monde, (larce que ne voulant accepter des secours de personne, il ne voulait pas que l'on y connût sa position... Celle conduite annonce de la fierté, de l'aniour-propre peutêtre... mais cet amour-propre-là rend incapable d'aucune bassesse. Ali! je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir ignoré sa position quand je l'ai rencontré, il y a quelque temps, car je me serais estimé heureux s'il avait bien voulu accenter ma bourse et mon crédit.
Presque toutes les personnes de la société applaudissent au discours de Dalbrun. La famille Sublimé, fort mécontente de ce qu'on ne partage pas ses senlimcnts sur Adhémar, ne tarde pas à prendre congé; et la manière dont Mailiilde reçoit les adieux de ces dames doit leur faire comprendre qu'elles seraient fort mal venues en se présentant de nouveau chez elle.
Le beau Moufignard liii-iiiénie ne suit point madomoisclle Idalie, ce qu'il a entendu dire du petit frotteur semble avoir changé ses sentiments.
Cependant Charlésia, qui semble vivement agitée-, ne tarde pas à dire adieu à son amie.
— Vous l'avez entendu, lui dit Mnlhilde, il est malheureux , el il le cache à tout le monde... c'est par fierté qu'il ne viint plus nous voir... il ne veut pas qu'on l'oblige... Coinnient dcuic faire?
— Son sort changera ! répond Charlésia en prenant la main de son amie.
— Comment?... qui vous faii es[)érer cela?
Mais Charlésia n'en dit pas davantage, et, prenant vivement son cliapeau el son chàle, elle par' sans répondre aux questions de Mathilde.
Arrivée cbez elle, Charlésia envoie demander par son domestique un Àlmanack du cmnmetre; lorsqu'elle a ce livre, elle y cherche l'adresse de M. Angel.v, urchiteclo. -Vlors elle en\oie sou domestique il cette adresse, en lui disant :
— Il n'est que dix heures du soir ; si ce nnuisicur est absent, vous l'atleiulrez. Il t'iuil Uii parler ce soir, vous lui domiuiderez l'adresse d'une personne qui travaille chez lui depuis (|uelque teniiis... M. Adhémar Marilly ; vous direz qu'il s'agit pour ce monsieur d une affaire pressée... vous ne reviendrez pas sans avoir cette adresse... Allez.
Le domestique part. Il revient au bout d'une demi-heure; i! a trouvé M. Aiigelj, qui lui a donné l'adresse ([U il deniandait. Charlésia semble respirer plus librement lorsqu'elle sait où (>1 Adhémar; elle renvoie ses gens, et si place à son burouu. où elle écrit ja lettre suivaule -
« Monsieur, après l'événement qui amena notre séparation, tous m'écrivîtes plusieurs haires où. en réclamant de moi votre pardon, vous me demandiez à revenir près de moi. J'ai ré^l-^té alor* k vos prières, mon cœur était alors tro() bles»é!... Aujourd'hui, i'e*t moi (jui reviens à vous , c'est moi qui vous supplie de me rendre mon époux... Je viens d'apprendre que vous avez perdu voire fi.rtuue, que vous êtes obligé de chercher de l'occupalion. Ah ! ni j'avais su tout cela plus lot , vous auriez eu déjà de me^ nouvelle'* ; mais j« vous croyais heureux et fortuné, voilà pourquoi vous n'enlendiex pas parler de moi. Ah! venez, de grâce, venez retrouver voire femme, qui n'a jamais aimé que vous et n'aura point de repos qu'elU ne vous ail pressé dans ses liras. <.
Après avoir signé celleletireet avoir mis son a.]re»8e*u r»as, Charlésia regarde sa pendule qui marque onze heures, elle soone viv* ment son domestique, el lui dit :
— Courez [lorler celte lettre rue de Malle, i l'adresse que l'ot vous a donnée ; c est pour M. Adhémar Marillv... SI on le croil déjà endormi , vous direz qu'on ne manque pa<« ^e lui donner ce billet demain de grand malin.
Le domestique pari. Charlésia compte les minutes. Au plus léger bruit, elle couil à sa fenêtre , elle brûle de savoir si Adhémar aura sa lettre le soir même. Knfin, son valet revient et lui dit :
— Ce monsieur était chez lui , la servante le croil endormi depuis longtemps, elle lui remettra la lettre demain de bon malin.
« Demain !... il faut donc attendre jusqu'à demain ! se dit Charlésia. Ah! que celte nuit sera longue!... mais demain je le verrai, il viendra!... car il me semble qu'il m'aime encore... L'émolion qu'il a éprouvée en me revoyant dans le monde... la jalousie qu'il ne pouvait cacher lorsque M. Moufignard me faisait la cour.. . enfin. lahandon où il a laissé Malhilde , oui. il m'aime toujours... Ah! j'ai été trop sévère peut-être! mais désormais j'oublierai ses fautes, et je ne chercherai qu'à le rendre heureux. » ^ Charlésia passe la nuit entière sans goûter un moment de repos. Enfin le jour parait; elle regarde sa pendule . elle calcule le temps, [luis elle se dit :
« Maintenant on doit lui avoir donné ma leltre... à présent il l'a lue... il va venir bientôt, oui, dans quelques instants, peut-être, il sera près de moi... prenons patience... »
Mais l'heure se p.isse, cl celui qu'elle attend, qu'elle désire, n'es» pasvenu... Déjàdescrain'tesvaguesonl remplacél espérance, lorsque le brulj de la sonnette se fait entendre, puis on marche vers son appartement.
— Le voilà! c'est lui! s'écrie Charlésia; et elle couri vers la porte, espérant voir Adhémar; mais son domestique seul parait, il lient à la main une lettre qu'on vient d'apporter pour sa ma tresse. Charlésia laprend en tremblant, elle vient de reconnaître l'écrituro de son mari.
« U m'écrit , se ilit-ellc, il m'écrit el il ne vient pas... quels motifs... me serai-je flattée... ne maimerail-il plus ! »
Cependant sa main a déjà brisé le cachet, et elle n'ose lire celle lettre dans laquelle est écrit son sort. Elle se décide enfin, el lit cea mots tracés par Adhémar :
« Il n'est plus temps, madame; je vous remercie de votre souvenir pour un inalheureux, mais je ne puis plus retourner avec vous. Ce n'est pas ma fierté qui s'y oppose; si j avais cru encore à votre amour, je n'aurais écouté que le mien. .Mais vous m'avez trahi, j'en ai eu la preuve. Je vous avais rendu votre liberté, vous en avez usé, c'était peut-èire votre droit, mais pour moi, c'est le motif d'une éiernelle séparation. »
«Je l'ai trahi! s'écrie Charlésia en laissant tomber la lettre do ses mains. Il m'accuse... il me croit parjure! moi, je n ai jamais cessé de penser à lui... moi, qui l'aimais toujoui-s . même en le fuyant, el qui faisais violence à mon civur pour ne point voler vers lui. Il en a eu la jn-euve , dit-il. Oh! il faut que j'éclaireisse cet affreux mystère, il faut que je le voie, il ne peut refuser de m'entendre; il me repoussera ensuite, s'il le veut, mais au moins je me justifierai!.,. Je ne puis supporter la pensée d'être coupable à ses yeux... »
Charlésia prend à la liAlc un chapeau, un chAle: elle fait venir une voilure, monte deilans, el se fait conduire à l'hiMel garni habité par sou mari. I'"lli> arrive, demande monsieur Adhémar Marilly, insiste pour lui parler sur-le champ, cl n'entend p;is qu'on lui répond :
— Mais, madame, le monsieur que vous demandez n'est plus ici, il est parti de ce malin.
— Parti!... il est parti! s'écrie enfin Charlési.-v. Mais ce n'est pA» possible, il vient de in'écrire. de m'envoycr une lettre...
— Oui . madame, en partant il a remis une lettre à la servants, quia été la porter sur-le-champ.
— Mais, où est-il alor»
78 CK MONSlEUn
Nous n'en bavons lieu, innlamc, ce monsieur n'a pas dil où il
allait lomT.
— .M.iis... ses effrls,.. qui les a i.Mii|>iirlës ?...
— Liii-in6inu, nimliinn' ; nous iivoiis olTei'l do If-s lui poilr-r, mais il a l'cUisi^, en ili.sani qu'il pn'nili'ail un uoumiissionnaire ou une vuiiuie |>Uis juin.
— I';i Miiis iiu r«»e« pas juivi?.,
— l'iiiiiqiioi faire, niiiilainc? Ce monsiuur a pajû sa dépense... nous n'avions ri'Ui à lui ri'di'inander.
(Jliarlésia est d(^sol(^e, elle voit que toutes ses queelions seraient vaincs; on n'en sait pas davanta^'o, cl il faut qu'elle s'éloifine .^auR avou- auenn reuseifinement , aucun indice qui puisse la rnt-tlre sur les (races de sim époux. Son déscipoir est d'aulaul plus grand, qu'elle sait que son mari la croit coupable . et qu'ignorant où il est, il lui sera désormais impossible de se justifier. AecaUlée, anéaiilie par tous ces ovéïieiiienls , Cliarlésia rentre chez elle , où elle s'aliaudonne à toute sa doideur.
Pi'ndant (|ue tout ceci se imssait, Malliilde n'était pas restée oisive; les dernières paroles prononcées par Cliarlésia , en la quittant , lui avaient lait penser que son amie avait l'intention de s'oi-cupi-r du sort d'Adliémar, et de son coté elle s'était promis de ne point se laisser devancer pur elle. Aussi, le lendemain de grand matin, Slatliilile s'était lui^e en course; mais, n'ayant pas retenu le nom de l'areliileele, prononcé par M. Sulilimé, et ne sachant de ([uel côté porter ses pas pour découvrir celui qu'elle cherchait, Malhllile s'était encore ren<luc rue Je Navarin ; lîi, elle n'avait rien appris de nouveau, et elh; ne savait plus h qui s'adresser, lorsque I idée lui vint de se rendre boulevard Saint-Denis, au logement qu'Ailliéinar y avait occupé.
Madame (^oipienard, qui aimait à jaser, avait écouté avec beaucoup d'intérêt les questions de .Mathilile, et lui avait répondu :
— rerlainemenl, M. .Marilly a logé ici; c'était un jeune homme que j'estimais infiniuieiit; il receviiit beaucoup de petites dames, c'est encore vrai ! Mais où est le mal? est-ce que les deux sexes ne sont pis laits pour se visiter mutuellement? Du reste, pour vous dire où il demeure h présent, je n'en sais rien du toull
Malliilde allait s'éloigner, lorsqu'un monsieur descend l'escalier en taisant des roulades, et la portière s'écrie :
— Tenez, voilà un monsieur qui était son voisin... Dites donc, monsieur 'l'iouillaile , voilà une dame qui vomirait bien savoir l'adresse de JI. Adhémar; vous ne la savez pas, par hasard?
Trouillade s'avance, et, voyant une dame élégante et jolie, commence par s'assurer que le nu'ud de sa cia\ate est au inilîeu , se |)ose, par habitude, comme la statuelte de Figaro, puis, ebcichant s'il prendra pour répondre la voi.t de tête ou de poitrine, liiiit par parler du nez, en disant :
— M. Adhémar?... ah! madame dem nde M. Adhémar Marilly? Je le connais beaucoup... nous lo^'ions porte à porte dans celte tnaison... il venait nous voir; il jouait avec Lyeoris , mon lils, qui l'ait maintenant les amours à Bordeau .
— Et savezvous son adresse, monsieur?
— Madame, en quiliaut celle maison, il se logea rue de Navarin... mais il n'y demeure |)lus.
— Je le sais, monsieur... et vous ne l'avez p;is vu depuis r...
— rardonoez-nini ! je me suis trouvé à dîner chez le ii;ôiiie traiteur que lui... riiez Véry... au ralais-Hoval... Je h i ai parlé... mais il est parti bruscpieinent... et comme j'étais alors en train de chercher de (piel viii je prendrais ji'jur mon secoi;d r.ervi e, ma loi, je ne l'ai pas vu partir.
— Nous n'en savez pas plus, monsieur?
— Non madame... si ce n'est qu'un soir je passai la soirée vec lui chez une dame fort distinguée, madame de PolatinskifkolT... mais ceci vous intéresserait peu...
— Pardonnez-moi , monsieur, tout ce qui touche M. Adhémar m'intéresse... Continuez, je vous prie.
— lîb bien! madame, puisque cela vous intéresse, je vais voi rapporter une circonstance qui me semble fort singulière, à moi... toujours relativement à mr.:: ci devant voisin. Une dame qui vint à cette réunion, et qui |)arais,sail connaître très parliiwilièremont BI. Adhémar, nous assura ([u'il était marié..,
— Marié!...
— Oui, qu'il s'était marié en Italie!... Eh ! mon Dieu! qu'avezvon.5 ilone. madame?... vous changez d ■ couleur., vous êtes imiisposée... Madame Coqueuard vnez donc secourir madame qui s'en va!
Sl:ithilde était devenue d'une pâleur moilelle , s<fs forces l'abandoonaieiil; quelques mots aviiieid sulTi pour faire luire à son esprit une vi\c lumière, et ce qu'elle a» ail éprouvé alors lui avait causé une révolution si subite, qu'elle serait tombée sur le carreau , si Trouillade ne l'avait reçue dans ses bras. 11 la porte dans la loge; poadame Cuqueuard asperge la jeuue dame d'eau de mélisse et
de vinaigre, et pendant ce temps , M. Trouillade ne cesse de g'^ crier
— Voil.'i la eeiilièine fcMurne ipii se trouve mal en m'écoul.inl.. R-it-ce leiVei du timbre de ma vniît' esl-co ce que je lui ai dit? je pencherais pour la i^remièrc raison.
Madame Coquenard commenç.iit à s'inquiéter du loniç évanouissement 1" i:e!le d.uiie, et pensait a aller cbereiier un inédecin. lor<>i|i)e eiiliii Malliihle rouvre li^s yeux : elle promène scu regards autour d'elle, rappelle ses souvenirs, remercie ceux uui l'entourent, cl prie la portière de lui chercher une voiture
— Il y en a en face, répond madame onquenarJ , juste devant la maison ; niais madame n'est |ias en état de s'en aller seule.
— J'(dîrirai h madame de raccjinpagner jusque chez elle, dil Trouillade en faisant des yeu.x lauguissanLH.
— Je vous remercie, monsieur, votre bras jusqu a la voiture, c'est tout ce que je sollicite de votre complaisance.
El glissant dix francs dans lu main de la portière, qui la !«alue avec attendrissement, .Malhilde prend le bras de Trouill.ule, qui lui fait traverser le boulevard , et dans ce court trajet se permet de lui serrer le bras très énergiqnemenl : mais Malhilde est trop préoccupée pour y prendre garde; elle monte dans une voilure, remercie encore le virtuose qui s'est posé en Figaro devant la portière, el se fait conduire chez Charldsia.
Toutes les ilcm irclics de Malhilde avaient pris du temps ; il était alors (liés de deux heures, el Cliarlésia était seule dans son apparlemeiil, livrée à celle douleur muette el sombre qui annonce la perle de toute espérance, lorsipie sa porte s'ouvre brus(|uemi:nt et Malhilde paraît devant elle ; mais elle est si pftle, si Ireiublanle. ses yeux sonl lellem ni rougis et gonflés par ses larmes, que Charlc-ia est pres(pie eflrayée de son étal ; elle va aller au devant du son amie, mais Malhilde s'est précipitée à ses genoux et saisit une de ses mains qu'elle baigne de pleurs en balbutiant :
— Pardonnez-moi !... vous êtes sa femme... je sais tout maintenant... Ah! combien vous devez me mépriser 1
Cliarlésia veut relever son amie, qui s'obstine h rester îi genoux, et, n'y pouvant parvenir, dépose un baiser sur le front de .Ma;hilde, en lui disant :
-^ Oui. je suis sa femme... je ne veux plu? le cacher; et maintenant qu'il est malheureux, je me fais un devoir de porter son mno'... Je ne l'ai jamais méprisée, Malhilde, je me ouis contentée de le Iilaindre ; car je savais bien que la passion que tu éprouvais pour lui ne pourrait te causer que des peines...
— Cette passion... d'un mot vous pouviez la faire rentrer au fond de mon cœur... mais vous avez craint de me taire rougir devanl vous... Ah! vous avez été trop généreuse!... taudis que raoi... si vous saviez 'oui ce que j'ai fait! ..
— Je t'ai dit que je lé pardonnais... Mais exi)!ique-moi comment tu as découvert le secret de mon union avec Adliéiuar.
Malhilde fail à son amie un récit exact de ses démarçh"s depui'S le malin, el lui expliiiue comment les mots prononcés par Trouillade ont l'ait luire à son esprit toute la vérité. Lorsqu'elle a cessé de parler, Cliarlésia, la forçant à s'asseoir à côté d'elle, lui prend la
' main en lui disant :
) — Maintenant, je ne dois plus avoî.' de accrets pour loi. Je vais l'apprendre l'histoire de inon mariage avec Adhémar, et ce qui amena notre séparation. Ecoute-moi : Devenue veuve de M. Valmé-
i rail, libre de mes actions, je voulus voir l'Italie, je partis. A Naples, je lis la connaissance d'Adliémar; nous étions du même pays; ses
I manières distinguées, son esprit, tout me prévenait en sa faveur. Mon ccur, qui n'avait pas encore aime, vola au devant du sien ; car il y a une secrète sympathie qui nous eulraiiie vers celui qui doit posséder notre amour. Adhémar me demanda ma main, eu me disant : «Ma»fortune n'est pas égale à la votre, quoi'iu'elle soit bien siil'fisanle pour moi; mais j'aime îi croire que vous êtes certaine que je vous épouse par amour el non par intérêt. » Je tendis la main à A(fl)émar en lui répondant : « Je crois h votre amour... mais, songez-y bien... je veux être aimée biute ma vie. Mon premier mariage tut pour moi une chaîne pesante, parce qu'on m'avait unie à un homme qui m aimait et que je n'aim'ciis pas... J'ai senti alors combien il est cruel dêlre forcé de vivre avec quelqu'un qui nous obsède d'un amour que nous ne partageons pas. Je vous aime, moi, et je, ne changerai jamais! mais si vous me trompiez... si un jour vous éticL infidèle, je vous quitterais à I instanl, parce que je ne voudrais pas être pour vous ce que mon prt«iiier mari fut pour moi. Adhémar me lit serment de ne jamais changer; je le crus, et noiie mariage s'accomplit. Nous avions loué alors une charmanle villa aux environs de Naples, et j'avais [iris pour femme de chambre une jeune villageoise italienne noiiimée Pépita; eelie fille était fort jidie et très coquette. Mais elle était si jeune' si naive! d'ailleurs, pouvais-je être jalouse de ma femme de chambre ni de personne, lorsque je'*iue croyais sûre de l'amour de niun époux. 11 n'y avait que iroi? nii>is qin; j'étais la femme d'Adhénar ; je me rendais à Naiiles uii matin pour faire des emplettes, mon mari devait me re-
'oindre le so<r k la ville ; tout k coup un hfttnme que je ne connaissais pnR anfla ma voiliiri Jf cnis d'aljoid (|ue cï-lail un voleur; mais cel limutne se eoiilenta de me diii; : « Ne ^on-., éloignt'z pas', voire mari vous troiii|ie; retourne/, à voire rilla, vous le Irouvciez dans les liras de l'épila. « Ces paroles me glacèienl le cœur; je pe pouvais croire à ce ()iroii nramioiiçail , el pourlaul j'orOoiiiiai à mon cocliei de me ramener cli^'i! moi; quanta I incoiiiiu (|ui m'.i\ait averti, il avait disparu. Je dexM.Ji'lis <ie voilure asKez loin tW. [ua demeure, pour qu'on ne m'fiitcndit pas revenir. Je me plissai .sans êire a)ierçue jusqu'à la eliamlirc dt; Pépita... JlélasI cel hcninie ne m'avait n'as menti... Adliémar me trahissait. Il se jeta à mes pieds en me demandant jiardon de sa f;iut(!. Mais l'excès de son amour même avait raninn^ loiMe ma fierté; oulra],'ée, furieuse, je rappelai à Adhéraar les rondiiions que je lui avais faites en l'épcjusant. « Dé-ormais, lui dis je, je ne suis plus votre -fcniine, et vous n'ôles plus rien pour moi. Je vous remis votre liherté. Nous nous somme» mariés en pays étranj^er; en Franci\ vous pourrez encore vous dire garçon : (piaiii à moi, dès ce moment, je cesse de porter vot'-e nom, et je reprends celui de mon premier mari. Séparons-nous sur-lechamp... parlez, monsieur, sinon, c'est moi qui vais vous céder la place. » Les prières, les larmes d" Adliémar ne purcUra'émouvoir... Alors il partit, s'éloif^iia... et, au hout de quelque»' jours, j'appris qu'il avait quitté lltaii'. Ah! tu dois penser, Jlalliilrlc, comhien je
soulîrais... coinbien il m'a fallu faire violence à mon cœur car
il m'écrivit avant de p:irlir, cl, sans chercher k se justifier, il me faisait comprendre eoinnient les avances et les agaceries d'une jeune fille coqui'lle l'avaient entrainè dans une faute qu'il n'avait pas préméditée. Avant de quiiler aussi un séjour qui m'était devenu insnnporlable, je voulais savoir ce qu'était devenue Pépita, disparue de cliez moi le jour du départ de mon mari, je voulais m'assurer si elle ne l'avait pas suivi. Après plus de quatre mois de recherches infructueuses, je retrouvai enfin celle jeune (ille; elle habitait une chaumière aux environs de Tivoli, elle y vivait seule el misérable... et elle était enceinte.
— Enceinte ! s'écrie vivemsat Matliilde tn fixant sur Chailésia des regards expressifs.
— Oui, oui, niais laissez moi continuer. J'allai trouver cette jeune fille; elle se jeta à mes pieds en ini|ilorant ma pitié. « Que forezvous de votre enfant? lui dis-je; elle baissa les yeux en balbutiant: « Je n'ai pas de quoi le nourrir. » Alors je lui proposai de m'en charger, si elle consentait fi me le donner. La joie avec laquelle elle reçut cette proposilion me prouva que son cœur était entièrement élranjrer aux douceurs de l'amour maternel. J'attendis l'iiisiant de sa délivrance. Kl'.e mit au monde un fils que j'emportai dans mes bras, auquel je donnai mon nom, ne pouvant lui donner celui de son père. Quant à l'épila, je lui laissai une bourse pleine d'or et ne la revis plus. Cette femme m'avait révoltée: elle n'avait pas même demandé à embrasser son enfant. Quelque temps après, je quittai l'Italie avec mon |ielit Charles, auquel j'avais donné une bonne lourrice... je me rendis en Suisse, où je passai plus d'une année.
Je ne te cacherai pas que mon espoir était de me réunir un jour à mon mari et de lui pardonner; mais, chaque fois que je formais ce
firojel, clau moinenlde revenir en France, je recevais toujours des eltres anonymes dans lesquelles on me détaillait toute la conduite d'Adhémar; on ne me rai>ail prAce d'aucune de ses folies, d aucune de ses bonnes forlunes!... Alors je sentais renaître mon dépit, ma jalousie, et je renonçais à l'idée de me réunir à lui. Lorsque j'arrivai à Caris, je savais qu'il avait alors pour maîtresse une nommée l'îmmeline, et probablfinent on m'aurait aussi écrit sa liaison avec loi, si tu ne m en avais pas iiistriiile toi-même. iMaiiileiianl lu gais tout... le fils d'Adhémar es' h Sainl-Maur, chez une bonne paysanne ipii en a pand soin; je vais leiubrassor presque tous les jours, eiilin, aujourd'hui, j'('spérais lui rendre son père, lîn apiirenani qu'Adhémar est malheureux, j'ai dû oublier tous ses loris. J'avais découvert son adresse... Je lui avais écrit (jue tout était pardonné... je comptais lui causer la plus douce surprise en mellanl son liis dans ses bras... mais, tiens, voici c" qu'il :ai'a répondu... puis il est parti, et on ne sait plus ce i; i il est «Icvenul...
Malhilde prend en tremblant la lettre que Charlésia lui présente; après l'avoir lue, elle détourne la loto et baisse ses regards wprs la terre.
— Il me croit coupable I s'écrie Charlésia. Ah I cela f indigne, n'esi-ce pas?... Mais de ipioi m'accuse-l-il?... qui donc a pu me cahnnnier près de lui V...
— Moil nuirmure Malhilde d'une voix sourde.
— \ ousl...
Va t'.barlé.-iia, par un innuvcineni subit, a quitlé sa plaça "A s'est éloignée de Matliilde; celle-ci eontiiuie sans lever les yeux :
— J'avais découvert (|ue vous faisiez élever en secret un enfant .'i SaiutMatir, j'avais eiuendii cet enfant vous nrunmer sa mère, j ai dû croire (lu'en efl'et c'était voire lils. J ai l'ail narl à Adheniar de celle découverte; il ne vimlaii pas me croire, je l'ai mené à Saiul- Mtvir; U vous a vue tenant k petit Charles daus vos brasi...
CE MONSIEUR
— Oh I c'est affreux ! dit Charl
un siépc comme anéantie par ci- ,
ignoriez que j'él.ii» I épouse d'Adbéui.ir.. -tc
iiiie raison pour me faire tant de nul. riioe
amie!...
— Ah ! c'est que je l'aimais aussi, moi! répond Matiulde ta cachant sa figure ilunK ses mains.
cu.vpiTRE xxni.
BRCOBE CE MO'SIECn.
Azéma était partie pour Lyon, heureuse et tranquille sur le sort d'Adhémar. auquel elle avait"^lroiivc de I occupaiiim chez un architecte; mais un hasard malenconlredx avait >oulu que ce M. .Vnvdy, chez lequel Adhémar travaillait, fût jusleraent l'archilcctc de M. Sublimé.
Eu se retrouvant avec le père de ma'*''mois<'iie Mali'-. .Kdhémar avait sur-le-champ compris que .sa position allait être connue ilans le monde oij il allait autrefuis; il était rentré chez lui désespéré, maudissant sa destinée , qui ne loi permeitail pas de vivre ignoré dans sa nouvelle position. 11 ne savait k quel parti s'arrêter; car, s'il avait eu le courage de supporier la pauvreté, il ne se sentiil pas celui de souffrir les airs insolents et dédaigneux de es gens qui, comme les Sublimé, ne reconnaissent de mérite qu'à la fortune.
La lettre de Charlésia l'avait trouvé dan? celle situation; elle lui avait prouvé que M. Sublimé s'était hdté d'aller conter partout dans quelle position il l'avait vu. Nous savons quelle réponse Adliémar fil k cette lettre. Après avoir écrit à sa femme, sa résolution élait arrêtée.
Il a quitlé son hôtel , parce qu'il ne veut pas que l'on retrouve ses traces; son plan est lixé; il est ré-olu à chercher k l'étranger des moyens d'existence, pour ne plus être expo.'é à rencontrer aucune des personnes qu'il a connues autrefois.
Adliémar s'est rendu dans la cour des Messageries. 11 entre dans un bureau et demande une place.
— Monsieur va k Bordeaux! lui dit le commis.
Adhémar ne savait pas où il voulait aller; m.iis le principal, pour lui, est de quiller Paris. 11 apprend que la diligence di» Bordeaux part k six heures du soir. Il retient sa place, pai.-, I iis?e sa valise, puis s'éloigne en se demandant ce qu'il fera jii.squ'à six heuies du soir; il n'était encore que dix heures du matin.
Toui k coup, un souvenir se présente k sa pensée, et il se dirige vers le faubourg Sainl-.Martin, en se disant :
« Et celle pauvre Pépita! Voilk près d'un mois que je ne l'ai vue!.. je ne partinii pas sans lui dire anicu Je n'ai plus que i>eu d'argent! cependant, si ctia est néeessaii-". je part.igerai encore avec elle!.. Si, k Bordeaux, je ne trouve pas déplace... eh bi'uîje m'emhaniuerai... je me ferai marin... je m enrôlerai!... je suis prépari k tout. »
Adhémar est arrivé dev.uil la dni(.nre de Pépita; il va entrer, lor.-quune femme l'arrête par le b.as; il se retourne, et reeonnail madame l.iehor. •
La garde-malade prend un air de componction, en lui disant ;
— Où donc allez-vous, mon cher monsieur?
— Voir voire malade.... coniinoni est-elle maintenant? Madame Lichor secoue la tête, en murmurant :
— Depuis quinze jours elle ne soutire plus la pauvre dame).. c'est fini.
— l'.lie est morte?
— Hélas! oui, mon Dieul et elle aurait bien voulu vous p.ir-
ler elle avait comme un secret, disait-elle, qui lui pe.s;iii sui
le eteur... mais dame, mon elle- ami, je ne savais où vous cherelier!.... Du re.-te, grAce k vous, elle n'a manque de rien jusqu'au (in... et elle est morte bien douilletteineut.
Adhémar pousse un profond soupir .
— Morte' si jeune! et sous un ciel élransrer, quelle ilesiiné».. Pauvre l'épila! el personne, *ins doute pour l'actMmjiagncr il $« dernière demeure!
— Pardonne/.-moi... un it«„iisicur... <iui n'a jias l'air raté... el qui cependant a bn-n fait les choses, a snivi C'ite jriiiie it.nnc; et il parait inénic (|u il lui a fait faire un petit tondi«au le -o ,.;e"(il. nu Père-Lachaisc. C'e.st bien singulier, el il ne tcumI p.iâ là voir du tout «lurant sa maladie.
KO
CK MONSlKLIi.
Ailliémaresl fr.i|ipe île lMc circonstance, il m fait iloiiiier If sif naliiimit lie ccl lioiniiif;il iic doute pas nncri' ne ^mt son iiiciiiniu ; Alurs, sans litip »r. luiulie raisiin ilii iiinlll' i{iii raniini.', Il >|ijilto Itiu-iiiiciiicn' la garde ei hc n nii'l à tnaiiliei' a grands pas, en se diïigrani cette fuis du côté du i inietiéie de \'li.A.
La course était long. e, et Adlicin ir n'allait pas vite, parce qu'd était absoi bé dans se> rcllcxijps. Il pensait à l'opita, se ilcina dait i|Ut'l secret elle pouvait avoir à lui conlier ; pu s l'iuiage de Sun mystérieux inconnu revenait à sa pensée, et il etiil rernicniciit recoin, «'il rencontrait cet houune, à le lorcer de lui expliquer sa conduite.
Adliémar arrive enfin au cimetière; la journée était fioideet somfcre, peu de personne^ pjrcouraleilt cette triste demeure, m .is celles «u'iiiio douleiir véritalilc y aineiie ainieat mieux y trouver le silence •il la solitude que le hruil et le monde.
« Au milieu do toutes ces lomlies, comment découvrir celle de Pépita! se ilit Adliéninr en [iidiiu liant ses regards autour de Un. Je n'ai aucune imlicalion... n'ui'ourte... quelque chose me guidera peut-être! clictclionsio
Il y avait plus de deux licrwcs qu'Adliémîir se promenait dans le ■ciu.fliérr, lor.-ipi'eiilir., cil pissant suus un niassil d'ai lires, il aperçoit, une siinpli; pu'iie luiiiiiiaiie entourée d'une grille et de fleurs .noiiNvJleinenl iilantees, il s'ap[iruche et lit sur la pierre le nom de 'Pépita.
Il s'iurête, il s'agenouille, il appuie sa tète contre la grille sans qu'il s'en apirçoive des pleurs tuinbent de ses yeux.
lin lioiiime paiait alors de l'aolre cùté de la grille, qui considère Ailliéniar, d'un air qui est d'almrd faiouclie, mais dont l'expression s'adoucit bientôt en le voyant pleurer.
Lorsqu'Adliémar lève infiii les yeux, il rencontre ceux de cet îionuiie; Umi de témoigner de la surprise jcn reconnaissant son in- :cunnu, il s'écrie :
— Ah! quelque chose me disait que je vous rencontrerais ici !
— En (llét, répond l'étranger tristement. C'est elle qui e>t cause ique je ne vous ai point perdu de vue... c'est elle encore qui fait nous seti'uitver.
— .Voosieur. j'ai voulu souvent vous parler, je vous ai cherché pour vrtiKis demander quel motif vous atlachait à mes pas... vous faisait espionner ma conduite.... vous m'avez toujours échappé... enjonrd'hai, puisque je vous retrouve ici, vous allez vous expliquer, ij'espère.
— Oui, aujourd'hui je vais vous répondre, plus tôtje ne l'aurais
fait; mais maintenant qu'elle est morte.... tout est fini! Celte
jK-nne femme qui repose là, je l'aimais, moi... je l'aimais avant iflW»; vous ne vinssiez dans noire pays... car je suis né sous le iivp,me eielque Pépita. !Mais d'un caracière jaloux etdéfiant.jen'avais pas etsvîore déclaré mon amour à ceUe que je voulais épouser, Jorsque iv.ous vîntes habiter aux environs ô» Naples.... Pépita entra au service, de votre femme, et puis... je n'jj pas besoin de vous dire ■ce qui arriva.
Vous aviez Cait mon malheur, je résolus de me venger, en vous ^'mpêchant de v«us raccommoder avec votre femme, car je savais iien que aous l'aiHiiez encore. Dès lors, je m'attachai en secre'. à wos pas, je vous suivis dans vos voyages changeant d'état et de (Costume suivant les cjj-constances... tout mêlait bon pour arriver à
layn but! et il me fallait si peu pour vivre! Vous écriviez
souvent à votre épouse pour lui demander l'oubli de voire faute; mais; moi, je lui écrivais aussi pour lui apprendre toutes vos folies toute* vos intrigues; et par là, je l'empêchais de vous pardonner.
Voilà ce qiie j'ai fait c'était bien juste, n'esl-ce pas, car vous
m'aviez rendu bien malheureirx, moi ! qui aimais tant Pépila !
Adhémar a écouté ce récit en silence; et lorsque l'Italien a cessé Ae parler, il s'apjiroche et lui tend la main, en lui disant :
Si j'ai fait votre malheur, vous vous êtes bien vengé!... mais
■devant la tombe de celle jeune femme, tous les souvenirs de haine ■doivent s'effacer... pardonnez-moi comme je vous pardonne... Adieu, anonsieur.
L'étranger semble touché, il presse la main d'Adhémar. et quand céîiii-ci va pour s'éloigner, il le retienl, en lui disant d'une voix émsje :
— Attendez... j'ai encore quelque chose à vous dire... Ce que vous av.ezfait pour Pépita pendant sa maladie... ces pleurs que je viens
de vous voir répandre sur sa tombe... ont désarmé ma haine ce
seorel an'elle voulait vous dire, jele sais, moi.... il peut vous rendre au «onlieur...
Ah! parlez, monsieur... parlez, je vous en supplie...
Pépita portait dans son sein un fruit de sa faute, quand vous
ez qmlt' lltalie...
— il se pourrait!
— On... elle a mis au monde un fils...
—Un lils... Et cet enfant, qu'est-il devenu?... ah! le savez-vous,
Moeur?
— Votre femme en a pris soin, et le fait éle»p^ A Sainl-Maur, >-oi)8 le nom de Cliailes; c'est lui que vous l'avez vue embrasser, caie^^tr !...
— Grainl Dieu! cet enfant! c'est mon fils!
Ailheinar pousse un cri de joie, sa surprise, le ravissement où I0 jette celte lévélatiori >oiit leUqiie pi'ndaiit i)n<dqiiei inouii'nt-. il redit muet d'eioiiiiemcnl, de iMnilnMir ; eoliii, il court à I étranger, le presse dans ses bra-, en luibut^iiil •\t:-, m■)t^ sins suite, puis, S'ns en dire davantagi', quitte pronipt> nient le cimetière, monte dans une «ot< tiire, et se fait conduiie ehez sa femme en prorueltant dix Iraiics pour boire an coeher s'il veut brûler le pave.
Chai lésia était encore livrée à la profonde douleur que venaien< I de lui c.inser les paroles 'le Mallnlde; et c^:lk-;i, apn;- avoir avoué ?
son amie tout le m^l qu'elle loi avait fail, se teii.tit à quelques pa« I d'elle, n'o^.iiit plus réclamer s.m p.ird'Jii, lor-qne tout à ecup la porte
s'entrouvre, tt A Hieinar enliedaiis l'apiiai teineiit. Il est pàb-, a:.;ité. I des pleurs m<^uillent ?es yeux; il court vers Charlésia et se jeite à
gCS genoux, in s'ecriant :
— Je sais tout maintenant... c'est mon fils que vous élevez en secret... Vous lui penneitez de vous appeler sa mère! et j'osais vous soupçonner ! ah! vous ne voudiez plus me pardonner!
Pour toute réponse, Charlé^ia s'est précipiiée dans les bras de son mari. Elle le lient cuutre son cœur, et pendant longtemps elle ne trouve pas de paroles pour dire tout ce qu'elle sent.
— Témoin du bonheur de son amie, .Mathilde en éprouve cette fois la joie la plus vive; après avoir fait tant de mal à Charle.-ia, elle sent son cœur soolagé en la voyant heureuse. Mais cependant, comme les i apports qui avalent existé entre elle et Adhémar ne lui perinettaient plus de se trouver avec l'épous de son aune, .Mithilde prend congé de Charlésia, en lui jurant de nouveau qu'elle formera toujours des vœux jiour son bonheur; Charlésia ne doute pas de la sincérité de son amie, cpendant elle rei^oil ses adieux avec pla'sir, et ne l'engage pas à revenir la voir.
Quand Mathilde est éloignée, Charlésia embrasse son mari, en lui
— uesormais. Je meilral tous mes soins à faire voire bonheur... car j'ai été trop sévère pour une faute... sur laquelle tant de femmes ferment les yeux... Mais aussi, quand j'étais sur le point de vous pardonner un ennemi secret se plaisait à déchirer de nouveau mon
cœur en m'apprenant que j'étais totalement bannie du vôtre!...
— 11 se trompait, dit Adhémar, je cherchais des distractions, voilà tout... mais les femmes confondent trop souvent l'inconstance avec l'infidélité.
— Je serai plus raisonnable, mon ami, et maintenant allons embrasser votre nls qui, dès ce raomeni, ne nous quittera plus.
Est-il besoin de vous dire qu'à dater de ce jour, le bonheur revint habiter le ménage d'Adhémar et de Charlésia. Dans le monde, on fut étonné d'aprendre que madame Valinéran était depuis longtemps madame Marilly, cela lit beaucoup jaser pendant quinze jours. Ensuite on en parla moins, puis on parla d'autres choses, c'est la marche. Mais Adhémar qui sut par sa femme la manière dont Dalhrun l'avait défendu, s'empressa d'offrir son amitié au jeune avocat, et ce ne fut pas entre eux une simple liaison de société.
Madame Carcassonne continua de débiter des ga^connades, et son mari de chasser les plateaux de punch; Bourdichon se déguisa encore en quadrupède, mais pour aller au bal chez les autres, car Maihilde nevoulait plus en donner chez elle, lesouvenirdu dernier lui suffisail. Le beau Monfignard ne se maria pas, et mademoiselle Idalie Sublimé finit par épouser un eiilrepreneur de poudrette.
Emmeline épousa monsieur Desmalures et devint dévote; A^éma eut peu de suciès au ihé'Ure, ce gui ne l'empêcha pas d'être fort recherchée... à la ville.
Trouillade s'en alla rejoindre sa femme et son fils; il ne put rejoindre que son fils- Héléiior étant disparue après une re|irésentalion à son bénéfice, où le directeur lui avait annoncé que, tous Comptes faits, c'était elle qui lui redevait dix-sept francs.
Figaro se remit alors à foueiter Lycoris pour lui donner de la voix, el l'enfant cria si bien qu'au bout d'un an il ne pouvait plus parler.
Et depuis sa visite à la tombe de Pépita, Adhémar ne revit jamais ce monsieur.
Ch. Paul DE KOCK.