L INCONNU
Le cocher do fiacre auquel Adhémar s'était con.lè nour avoir un logement, avait ju.'^lement sa maîtresse cuisinière chez un vieux propriétaire de la rue du Perche, au Marais. Poupoule, c'était le nom de la maîtresse du cocher, avait plusieurs fois dit h son amant de tûchcr de lui envoyer des locataires , et celui-ci s'était arrêté tout fier avec la voilur" dans laquelle était le monsieur qui cherchait un logement.
Adhénwr, toujours préoccupé de tout autre chose que de se loger, avait sur-le-clianq) accepté deux petites chambres fort laides, et dont les papiers étaient en iiUisieurs endroits reC(dlés avec des clous. 11 avait fait venir un tapissier du quartier, mais celte fois il avait été très modeste, et, movennanl trois cenls francs, avait eu sur-le-ehamp un r.iiil)ili'>r d'uecasion Cela ne ressemblait plus à celui de la rue Na\arni, mais eidin il y avait à peu près huit ce qu'il faut pour nu garçon qui ne eompie p» donner des soirées.
En sortant de chez licuirdichon, Adhémar est entré comme un insensé dans sa nouvelle ilemeure. 11 n'a pas répondu à Poupoule , qui cause chez le portier, et lui oITre de la lumière. Il se trouve, sans savoir de quel cùté sont ses meubles, dans un logement qu'il connaît à peine; en clierelu'nt. son lit, il renverse la table, les chaises, enfin il se jelte sur s» couchelle, en se disant •
« Mon Dieu ! si je pouvais dormir I Ahl que je Toudrais donc être à demain I... Charlésia aurait un enfant !... ah I je ne puis le croire! Mathilde s'est abusée, ou elle aura voulu se venger de moi en me dési-spr-ranl... Charl^sia m'aurait trahi!... mais que dis-je ! n'en a.:'il-clle pas le droit?... ne l'avais-je pas moi-même dégagée de se» serments !... aurais-je des reproches à lui adreg.çer!... et cependant je ne puis pas croire que .Mathilde m'ait dit vrai !. »
!.a nuit paraît bien longue h celui qui souffre, qui attend, qui espère encore que le jour suivant lui rendra la tranquillité. La couchette d'occasion était bien dure aussi en comparaison du lit moelleux de son dernier appartement; mais Adhémar s'y serait trouvé aussi biet couché que dans un palais, s'il avait pu" retirer de son cœur le trait cruel qui le déchirait.
Au point du jour, Adhémar se lève; pour tâcher de passer le temps, il se met à sa croisée et regarde son nouveau voLsinage, mai» ses fenêtres donnent sur une cour triste et sombre. Quelques pot» de réséda et de giroflée sont les seuls ornemenls que Ion se permette. Quel changement avec la belle vue de la rue de Navarin! mais le nouveau locataire n'en est pas attristé ; il regarde sans voir, ou plutôt sa pensée est ailleurs, et il ne s'occupe pas de ce qu'il voit.
Tout à cotrp une espèce de satisfaction brille sur son visage ; il songe que la rue du Perche n'est pas bien loin de la place de U liastilleoù il a rendez-vous avec Mathilde, et il se trouve presque heureux de demeurer au .Marais.
A huit heures du matin, il sort^ va se promener sur les boulevards, et se rend enfin à l'endroit où l'on doit le trouver. Neuf heures sonnent, et Mathilde ne paraît pas. Dix minutes s'écoulent, qui paraissent des siècles à Adhémar ; iléjà il se dit : « Klle ne viendra pas, parce qu'elle ne saurait me prouver ce qu'elle m'a dit hier. » Et l'espoir commence à renaître dans son ànie, lorsqu'une citadine , qui arrive par les boulevards, s'arrête à l'entrée du faubourg. Une femme met la tôle à la portière. C'est .Mathilde ; elle aperçoit Adhémar : en un instant il est auprès d'elle , et le cocher se remet en route.
Mathilde est encore plu^s abattue que la veille, mais une agitalioa nerveuse, en donnant par moment de l'éclat à ses yeux, semble lui tenir lieu des forces qu'elle a perdues. En apercevant Adhémar, une légère rougeur est venue colorer ses joues; mais elle disparait bien vite pour faire place à une pâleur extrême.
Adhémar s'e.-t assis à côté de Mathilde , sans prononcer un mot. Pendant quelque temps la voiture roule , et tous deux continuent à garder le silence ; enfin c'est Mathilde qui se décide à le rompre.
— Vous désirez sans doute savoir, monsieur, où je vous conduis, et eiiiiimenl je suis parvenue à découvrir ce secret que je vous ai communiqué hier... je vais vous le dire, car je n'ai pas de secret pour vous, moi, monsieur, vous verrez que le hasard a tout fait.
— Je vous écoule, madame.
— La dernière fois que j'allai chez vous... où vous me reçûtes si mal... je partis bien brusquement... je ne sais pas si vous vous en souvenez... j'espérais pourtant que vous me rappelleriez... je restai quelques minutes dans votre escalier... mais j'espérais en vain, oh! vous étiez troj) content d'être débarrassé de moi !
Mathilde s'arrête très émue, mais Adhémar ne dit pas un mot et continue de regarder à ses picûs, La jeune femme reprend d'une voix plus assurée :
— J'oublie toujours que ce n'est pas iTe moi que je dois vous entretenir; pardon, monsieur, cela ne m'arrivera plus. En sortant de chez vous , je pris une voilure et me fis conduire chez... madame Valmeran... je voulais avoir une explication aNCC elle... j3 voulais la supplier encore de me dire si vous étiez... ou si voi» aviez été son amant. Au moiuent ifarriver chez Charlésia. je la vois de loin monter dans une voiture. 11 me vint à la pensée que c'est chez vous qu'elle va... ou qu'elle se rend à w. endroit où vou» devez la rejoindre... Knfin, je ne puis vous dire tout ce qui me vient îi l'esprit; mais je dis il mon c'eher : « Suivez de loin ceilo voiture et allons où elle va, » Madan^ Valmeran se fil conduire à Saiiit-Maur , et descendit devant une jolie maisonnelle dans laquelle elle entra. Mon cocher avail eu l'esprit de s'arrêter assez loin pour ue pas être remarqué. Je descendis aussi de voiture et je me tins à l'écart, ne perdant pas de vue la maisoiiiic-tie ; bienlol je vis Charlésia sortir, tenant par la u>«in un petit garçon qui |v:ul avoir deux ans ou un peu plus...
— Vous l'avez vue avec cet eiifantT sC-crie .'Villiémar en regardait lîvement Mathilde.
— Oui, monsieur, oui, je l'ai vue... .Vh! vous me regarvlei à présent... il fallait cela pour vous faire lever les yeux... lih bien! mt
CE MONSIEDR.
trouvez-vous assez changée I... croyez-voua m'avoir fait assez du Cliagriii I...
— De grâce, madame... achevez donc I...
— Ali ! c'est juste... j'allais encore vous parler de mol... comme ■i cela M>us iiiléiesMill I Je vis donc m.ulanie ViihiK^raii avec cet enfant... lille alla se promener assez longlcinps sur le., boids de la Marne; je ne la suivais (|ue de tiès loin, car je n'aurais pas voulu èlrc rue ; je ne pouvais donc pas enlemlre ce qu'elle dis.iil ii l'enfant, mais je la voyais le caresser, l'embra.sser à chaque inslanl... Oli I elle parail l'aiinir lieancuup. Kniin , elle le ramena à la niai- Eonnelle, el, au liuul de quelques iiislaiits, reinunta dans sa voilure et partit. Celle fois , Je ne la suivis pas ; m.iis quand je fus certaine qu'elle était iléjà éloignée, j'entrai à mon tour dans la maison, je pris le (ireniier prélexle venu... h: trouvai d'ailleurs une uaysaiiiie qui aimail beaucoup à causer. Après avoir eu l'air de cli-^i el:er dans le pavs une donii-stique qui devait l'habiter, je carresaai le petit garçon , et je dis h la pay.-anne : « H me .semble que je viens de rencontrer ce joli petit (;a"reon avec une dame?... — C'est sa maman, me répondit aussitôt la villagenise; elle vient presque tous les jours voir son petit Charles... Oh ! elle l'aime bien, elle lui apporte toujours des bonbons, desjoujoiix... »
— Cet enfant s'appelle tlliarles... et la paysanne vous a dit que madame Valinéran était sa mère? murmura Adhéinar d'un air sombre.
— Oui , monsieur , je vous répèle mol îi mot ce qu'on m'a dit. En faisant jaser la mère .^llj,'nol, c'est le nom de la paysanne, j'ai su qu'elle n'avait l'enlanl cliez elle que depuis ré[ioqiic du retour de Charlésia; eniiii , elle m'a dit aussi que la nière du petit i:iiailes venait le voir presque tous les jours... toujours seule... c'est de cela siirloul que je in'inluruiai. J'en savais asse^ , je [larlis. Dep.iis j'eus la curiosité de revenir à [leu près h la môme heure au même endroit, et j'aperçus encore Charlésia se proineiianl dans la eam-
iiagne avec... son (ils. Voilà pourquoi je vous comluis à Sainlrlaur. Je pense , monsieur, que vous y voirez ce que jy ai vu, et vous aurez la preuve que je ne vous ai point menti, en vous disant que... madame Valniéran a un enfant... el un enlanl qui n'est pas de feu M. Valniéran.
Malhilde a cessé de parler, Adhéniar ne lui fait plus aucune question , il paraît absortjé par ce qu il vient d'entendie. Après linéiques minutes de silence, c'est encore Mathilde qui le rompt, en s'écriant :
— Kl maintenant, monsieur, vous ne pouvez plus me nier votre passion pour madame Valniéran ; car si vous ne l'aimiez pas, si elle vous él.iit indiû'érente , que vouS iiniioiter.iit qu'elle eut un enfant I pourquoi la découverte de ce secret vous aura.t-elle causé une émotion si violente"? Hier, d'ailleurs, votre dépit, votre jalousie étaient visibles, lorsque M. Monfignard causait avec Charlésia. Vous n'avez pas. jm y tenir... vous m'avez quittée impcdiment pour aller vous placer près d'eux... vous avez presque provoqué ce monsieur... ce qui eût été fort mal chez d'^s étrangers... mais ce qui chez moi élait de votre ])arl un acte de cruauté... car vous deviez bien savoir que je souU'rais des Imtures , que j'élais au supplice... Que vous im|iorle à vous! vous ne voyez plus que la dernière que vous aimez' les autres ne sont plu.> rien I... lit moi... moi... pour'vous je trahis l'aniitic : car ce que je fais aujourd'hui est bien mal, je le sais... mais après tout, Chirlésia n'a pas eu assez confiance en moi jiour me dire ses secrets... pourcpioi donc -la méuagi'raisje... lorsqu'elle nie l'ait perdre votre cœur?... Oh! je la déteste à présent. . car vous l'aimez... vous ne vous en cachez plus... vous l'aimez, n'est-ce pas?...
Jlalhilde serrait le bras d'Adhémar, et sollicitait une réponse, mais tout à coup celui-ci ouvre la [lortière, passe sa tè'.e en dehors, et s'écrie :
— Nousscaamesà Sainl-Maur, madame.
— C'est bien, monsieur, le cocher sait oij il doit s'arrêter, mais j'espère, monsieur, que vous y.e me couiproinelirez pas... que vous ne parlerez pas à madame Valniéran... une vous aurez quelque pitié de moi.
— Soyez tranquille, madame, je n'ai pas l'intenlion de parlera... celle dame... ni de lui laisser vcir que j'épie ses actions.
La \oilure s'arrête dans une espèce de ruelle écartée où elle a l'ordre de l'alleiidre. Malhilde descend et prend le bras d'Adhi''ii!:ir, qui ne le lui olïrait pas. Elle s'appuie forlemeiit jur ce bras (pi'elle tient contre elle... et la faiblesse de sa santé sert alors d'excuse à la faiblesse de sou cœur.
Après avoir marché quelque temps par des chemins de traverse, Mathilde montre de loin à son compagnon une maisonnette devant iaquelle un fiacre est arrêté, el lui dit :
— C'est là... Charlésia est déjà arrivée... cette voiture fui altend là jious l'aimouce. Elle sera sans doute allée, suiv.inl son habitude, se
promener sur les bords de la Marne avec l'enfant... Venet. . De«c«ri. dons par ce sentier, nous la trouverons... mais marchons avec prudence... regui Ions au loin, devant uou:4.
Adhémar se laisse conduire. .Malhilde le fait descendre par un chemin fort joli, jusqiies aux bords de la ruière. I.h, de.^ buissons, des loiilfes de saules empêchent souvent de voir devant soi. De temps à autre, Malhilde s'ariêlait, reg.irdail, écoulait , mais elle ne qiiiltuil p.is le bras de sou cumpagium; Adliém.tr portait de lous'-côl'' ses regards iiiquiels, mais ne pruiioiieait pa.j un seul mol.
Tout a coup Malhilde s'arrête bruRquemenl et fait faire h Adhémar quelques pas en arriéra, ca lui di-sant bien bas :
— -Elle est là... assise contre un saub^.. heureusement je l'ai aperçue à temps... quebpies pas de plus, el elle nous voyait. Tenez, en tournant par ici, nous serons fort près d'elle, et elle ne pourra pas nous voir.
Adhémar est tremblant, Il vient en effet d'apercevoir une femn» assise .sur le gazon ; il ne se sent plus la loïc- d'avancer; mais .Mathilde lui prend la main , le guide, et bientôt il peut, à liavers l( feuillage il un buisson, voir tout à son aise Charlésia el le petit garçon, qu'elle tient surses genimx.
Une pâleur mortelle a couvert le visage d'Adhémar, lorsqu'il a reconnu niailame Valméran. M.ithilde s'en aperçoiteten est effrayée; elle lui presse la main, en lui disant tout bas :'
-r Allons! du courage!... monsieur, du courage!... j'en ai bien eu, moi... el vous ne souffrirez pas plus que je n'ai souffert.
Charlésia tient le petit garçon sur ses genoux. De temps h antre elle l'embrasse, passe sa main dans ses cheveux, et semble le considérer avec atlendiissement.
Bientôt la voix enfantine du petit Charles se fait entendre, el ceux qui sont cachés derrière le buisson ne perdent pas un mot de ce qui se dit :
— Ma bonne petite maman, je voudrais bien avoir une voiture avec un dada, pour promener mon polichinelle dans le jardin.
— Je t'en apporterai une, mon ami, tu sais bien que je te donoe tout ce que tu me demandes,
— Oui, lu es bien bonne.
— El tu m'aimes bien aussit
— Oli! oui.
— Et la mère Mignot ne te fait pas pleurer, nesl-ce pas?
— Oh! non; elle joue avec moi, et Pierrot aussi... il est bien gentil, Pierrot.
Charlésia embrasse tendrement l'enfant, en murmurant encore : « Pauvre petit! » Elle reste ensuite assez longlemps livrée à ses réflexions, qui ne sont pas gaies, à eu juger par des larmes qui coulent kntefflent de ses yeux, et qu'elle ne pense même pas à essuyer. Elle se lève enlin et prend la main du petit garçon en disant :
— Viens, Charles, il faut retourner chez madame Mignot.
Charlésia a repris avec l'enfant le chemin de la maisonnette; bientôt on les perd de vue; mais les deux personnes qui leg oliservai ni sont restéi-s à la place qu'elles occupaient. Adhémar, accablé par ce qu'il vient devoir, semble ne plus avoir la force de faire u pas; Mathilde le regarde attentivement et cherche à deviner ce qui se passe au fond de son cœur.
— Eh bien, monsieur, vous avais-je trompé? dit Malhilde; ai-je calomnié madame Valinéran ? vous ai-je prouvé ce que j'avançais?
— Non, vous ne m'aviez pas trompé! murmure Adhémar; il ne jie reste plus aucun lioule!
— Madame Valméran va sans doute repartir pour Paris, désirezvous aller chez la paysanne... la ç"";stionner sur l'enfant qui est confié à ses soins.
— Non, oh! c'est inutile: j'en sais asses^» nous pouvons retourner à Paris.
— Donnez-moi voire bras , alors... car je ne suis pas forte encore... et c'est tout ce que je pourrai faire que de regagner noire \oiture... Mon Dieu! vous tremblez aussi... qu'avez-vou3 donc?...
— Rien, madame... cela va se passer.
— Ce que vous venez de voir vous a fait bien de la peine I Si je l'avais su... et pourtant vous n'avez pas craint de m'en faire, vous. Mais vous l'aimez donc bien, celte femme!... mais que vous a-l-elle fait pour que vous sojez si désespéré de sa perfidie!.... !
Cent donc parce qu'elle ne vous aime pas que vous en êtes si
é|iijs'... Aiiliéinar... rr|]i)iidf!/.-iii(ii...
— Je ne pui.-» rien vous dire, riiailanie; vous nier que des rap- Jifitts aient cxisli- entre madame Valini'ian cl moi, seiail maiiitenanl lr(ip nlisurde; mais je ne puis vous dire de quelle iialure fui noire liaison. J'ai eu bien des loris envers vous, madame, je le MIS... j'en suis arili|.;é; mais, en rcvo^anl chez voue... voire amie, je n'ai pas été niailre de mon émolion... el votre jalousie a fait le reste.
— Ces torts... Adhémar, il ne lient qu'à vous que je les oublie...
: la la-
Adlii^mar ne répond rien; mais il ranièns sa compagne à l'endroit où la voilure les allcndait. Il fait monte' Matliilde et se place auprès d'elle. Le coclier est remoiilé sur son su-ge, el part, lui ce nioMn^iil Adhémar, en reirardant par la porliere. aperçoit h une ciiii|iianlairie de pas, et aiiôlé conlic un massiC d'arbres, un homme dont le Costume est pn scpie celui d'un mendiant, et qui a les jeux li.\és sur la voiture el les personnes qui sont dedans.
— C'est lui, s'écrie Adhémar, c'est encore cet homme, oui... oui... Oh I je le reconnais bien... le regard de ce misérable semble toujours me narguer... m'insulter...
— Quel honniie? de qui voulez-vous parler? demande Malhilde avec inquiétude.
— Eh! mou Diim! je ne sais... un inconnu... un être que je trouve sans cesse attaché à mes pas. Uh 1 mais aujourd'hui il ne m'échappera pas. il laut que je lui parle... je le forcerai bien à s'expliquer... Cocher I cocher, arrêtez...
— Comment... que voulez-vous faire?... vous allez me quitter.. ,
— Non, je vous rejoindrai... allez toujours, mais il faut absolument que je sache quel est cet homme : il y a trop longtemps que cet espionnage dure, je veux y mettre un terme.
Le cocher vient d'ariêter sa voiture; Mathilde essaye en vain de retenir Adhémar : il ne l'écoute pas; il ouvre la jiortière, descend et se met h courir du cùté où était son inconnu. Mais il porte vaineinent SOS regards an hiin : il ne l'apercoil plius; il marche loujolU's, el, rencoiitiaiil une jeone fille qm cueillo de l'herbe, lui dcuiandc si elle a vu l'Iionune dont il lui donne le signalement.
— Oui, monsieur, répond la jeinie fille, je l'ai aperçu qui allait du côté de Vinceiuies; il est entré dans le bois parla... oh! il marchait bien vite.
— N'itnpoite! se dit Adhémar en se dirigeant ver.^ la partie du boi.5 qnon vient de lui indiquer. « l)usaé<^e passer la journée à parcourir le hois, il faut ipu! je reirouve cet hinnuie. Je ne sais quoi me dit qu'il est pour quelque chose dans ce qui m'arrive depuis quelque temps. »
CUAPITIîR XIX.
S^JOUn AU HAVRE. — I.\ TAni.E d'hoTK.
Pendant près de trois heures, Adhi'mar parcouil le bois de Viucennes, s'infoiiuant, demandant, cherchant parlont cet hoinnir (pi'jl hn'ile lie relrouver, mais il lui est impossible de le rejoindre, et, burassé de fatigue, il se décide enfin à relouruer à Paris.
Arrivé chez lui, Adhémar se jette sur un siège; il regarde ce (jui rt.ntoure; il lui semble un uioineiil que loiit ce qui lui arrive est un rêve : ce nouveau local , aiii|iiel II n'esl pas encore habiltié, son vo\age h Sainl-Maiir, ce qu'il vieiil d y voir, la perle de ses vingt mille lianes, tout cela retiuirdit, le grise el lui fait l'elVel d'un songe. Mais, devenu plus calme, (|uaiid il esl forcé de se dire ipie loiil e-t bien réel, alors nue -sombre lristes.se, un découragcmciil total s'euqiurent de lui, el, portant sa main sur une paire de pistolets qui est dans son secrétaire, 11 se dit
«J'ai lout perdu, bonheur, fortune... espérance... Oui. celle espérance qui ne m'avait jamais nhandonné... C(! souvenir de Cliarlésia qui me suivait uu ini'ieu de mes folies... je ilois le repousser mainlenantl... J'espéfi'ig qu'elle ne protiterall pas de cette liberté (^ue Je lui avuis reudut '<* me tromuù» Jt^^ est tlui pour uigi...
CE MONSIRDR. ^
n'ai je donc pas le droit de me débarra«««>r d'une «isleiicc qui M in'oi;.-!; plus que des cr.nuiti el des regret»?...»
I!t la main d'Adliémar caressait un de» piglolels, qa'il a»all Mis»; mai'', au bout de quelques inëtaui» de mcdilaiioos, il jette l'anna de < Mié en h'écriaiil .
« Si j'ai perdu l'amour de Charb'- ■ e...
si je n'ai |>us rien enfin, n'e^t-ce ; '•»»<
^laK le eoiiratte di; supportur les roo • , s'iin. se donner la uioil est une l.'ieiicié , cii e po-ition où le sort nous a mis, c'c-t de jdus ui quelle notre vanité veut nous survivre il uous-ii. ou-
lons encore faire parler de nous après notre morl!... l'aii-.re- K>ts que nous sommes!... si la plupart de ceux qui uni cédé k cette résolution funeste avaient pu enlemlre ce que l'on a dit deut. et lirait comme ils serai^nl vite oubliés, ils auraient bien reifn-tlé d'avofr pris ce triste patii. Non, je saurai supporter l'adversité: il v a plus de courage ;i cela qu'à se tirer un coup de pistolet : el d ailieura peut-on jamais deviner l'avenir? peut-on prévoir ce que la Provi dence saura faire pour nous?... Eh bien! si le malheur me poursuit, je lutterai avec lui, je serai homm- , enfin... J'ai fait bien des folies pour les femmes... je leur ai dii lou- mes piai>irs ei toute* mes peines... Celle que j'éprouve aujourd'hui est plus forte que toutes les autres, mais il faut savoir la supporter. >»
Satisfait de sa résolution et ayant retrouvé toute son énereie, Adhémar jiense sérieusement à sa position et aux moyens de se créer un avenir. Il ne |iossède plus que les deux mille frducs, pnvduit de la vente de son élégant mobilier; s'il ne prend aucun parti en ce moment, il faudra bien qu'il cherche un emploi, un place, lorsqu'il aura mangé son dernier écu. et il lui semble plus siip-- de s'en occuiier avant. 11 sent bien aussi qu'il doit renoncer aux bals, aux soiiées de bouillolle el à toute<: les occasions de d'-penscs; mais maintenant il quittera tout cela sans regrets, car il ne veut plus se relrouver avec Charlésia, cl il a pris la ferme résolulion de ne plus aller dans les maisons où il pourrait la rencontrer.
Cependant, comme il ne voudrait pas que l'on pût deviner le mauvais état de ses finances, il aura le plus grand soin de sa toilette; il tàcliera d'avoir encore des gants frais el des bottes vernies, afin que, d'après son costume, on le cmie toujours dans une brillante situation. Ou voit que le courage d'Adliémar n'était pas eucure assez fort pour triompher de sa vaiiilé.
Pendant un mois, Adhémar parcourut Paris, cherchant dans sa tête ce qu'il pourrait l'aire, mais ne voulant s'adres*r h aucune de ses connaissances, à aucun de ses amis du beau monde pour trouver un emploi ; car c'eût été leur dévoiler sa position, cl, en le disant à une seule personne, sous le sceau du secret, il savait bien que c'eût été comme s'il l'avait dit à tout le monde.
Maintenant, au lieu d'aller dîner comme autrefois au café de Paris ou chez Véfour, Adhémar se glisse furtivement dans les restaurants à quarante sous, qu'il a soin de choisir dans les quartiers lea plus éloignés, et où il ne reste que le temps bien juste de diuer, n'y causant avec personne el se plaçant dans les endroits où l'ou e«l le moins en vue
Au hou! de ce mois, Adhémar s'est beaucoup promené dans Paris; mais il n'en est pas plus avan é. Il est fort difficile de trouver un emploi, lorsqu'on ne veut s'adresser à personne. Quinze jours s'écouleii! encore; un inntin, en rcfléchissaiit à ce qu'il pourrail faire, Adhémar se rappelle un ancien ami de sa fannll •, riche négociant établi au Havre, qui lui a souvent f.iit des offres de services lorsqu'il venait à Paris et l'a beaucoup engagé à le voir au Havre, cl il s'écrie :
— Allons trouver M. Bonnefond, c'est un excellent homme, il m'emploiera dans sa maison ou me trouvera une pince; je ne serai ))lus à Paris, cela n'en vaudra que mieux. Corameni diable n'ai-je pas eu cette i(b'e-li\ plus loi.
Deux heures après, Adhémar avait retrnu sa place pour le Havre; il revenait chez lui, faisait ses L:alle». nppeUiil ma<lemoiselle Poupoule et la priait d'aller lui rherclier le lapi.<$i«<r qui lui avait vendu ses meubles , parce qu'il quilluil Paris le lendemain.
Le tapissier arrive, il 'ail la grimace comme son ciuifrère de la llh.nussée-d'Anlin, quand ou lui dil qu'il s'agit d'acheter au lieu dc vendre. Il examine minutieusement tout ce qu il oonnail Irè» lien Adhémar s'impelieiite encore; rinfurtune n'a pas ciiaiigc son liunieiir, il s'écrie !
— Eh bien ! moi><i,nir, que donncz-vuus do tout cela?...
— C'est bien mauvais, c'est bien vieux, bien délabre, dit U tapissier en sccouaiil la tète.
— Votu m'avez dit uue c'était encore fort bou «t parluilcmcul
êk
CE MONSIEUR
conservé, quand vo\JS m'avei vendu cela il y d six semaines.
— C'est qu'en six semaines monsieur a beaucou;» usé ses meubles.
— Je ne comprends pas comment, en si peu de temps, j'ai pu user mes eliaiscs et mon lit, n'ayant jamais reçu uersonne chez moi... enlin terminons...
Le tapissier offre quatre-vingt-dix fiancs de ce qu'il a vendu «ent écus, Adliéniar accepte en se disant :
<< Si je continue de faire ce rommerre-lh, certainement je ne m'enricliirai pasl espérons que ce sera ma dernière affaire de ce genre. »
Le lendemain Adhéniar était en route pour le Havre. A son arrivée dans cette ville, il se dit:
« Irai -je sur-lechamp chez M. I)oniiefoiid, on descendrai- Je à un hùtel. Ce dernier parti me .semhle préféraLle. H y a plus d'un an que je n'ai vu ce monsieur ; arriver chez lui et à l'heure du dîner, ceserait peutêtre indiscret... si je ne venais pas lui demander un service , j'irais sans balancer...
mais l'infortune rend timide... allons à l'hôlel. »
Dn commissionnaire offre au voyageur de Je conduire à une hôtellerie. Adhémar suit son guide, et celui-ci, jugeant, comme c'est 1 Usage , de la dépense que i'on veut faire par la mise que l'on a , conduit Adhémar à l'hûtel de l'iùirope, un des meilleurs hùtels de la ville.
— Ce n'est pas ici que je ferai des économies , se dit Adhémar , mais comme je n'y resterai que peu de temps, je puis bien me permettre d'y loger.
On demande à Adhémar s'il veut dîner à table d'hôte; il accepte, et on l'engage alors à se rendre dans la salle où les voyageurs venaient de se mettre à table, et procédaient déjà à la consommation avec cette activité qui dislingue les per- Bonnes habituées à manger à table d'hôte.
Adhémar se trouvait placé entre un commis voyageur et un courtier en vins. Le commis voyageur prenait de toiil ce qui passait devant lui; mais son assiette ressemblait à un chemin de fer, les objets y disparaissaient avec une telle rapidité qu'il était impossible de les reconnaître Le courtier, qui paraissait vouloir lutter de vitesse avec le commis, ne pouvait y jarvenir; à ch.iqne instant, il manquait de s'étrangler en avalant de Iraver;--.'
Adhémar s'occupait peu de ses voisins; et comme on étaït Irenie à table, il n'avait pas encore aperçu le moitié des convives, lorsqu'un petit cri part en face de lui ;'il lève les veux et aperçoit toute la famille Sublimé assise à la table d'hôte
C'est mademoiselle Idalie qui a jeté un cri en reconnaissant Adhémar \ puis elle a poussé sa mère, celle-ci a, poussé son mari
Je \0ud1ai3 pouvoir vous offrir plus... mais je 110 suis pi uue brillante position . — Page 67,
qui pousse son (lis qui allait boire, et qui renverse son vin sur k table, en disant :
— C'est la faute h papa qui m'a poussé... pourquoi donc que ta me pousses, papa ; c'est bète ça !
Dardanus ne répond rien, il regarde une boite à musique qu'il a placée devant lui sur la table aliii qu'elle fasse l'admiration de» voyageurs; mais à une table d'hôtel les voyageurs ont pour habitude de n'admirer que ce qu'on leur sert, cl M. Sublimé était obligé de faire tout seul l'éloge de sa musique.
Kii reconnaissant les pcr.onnes qui sont devant lui, Adhémar leur fait un çalut poli ; mais mailenioiselle Idalie détourne la lêle d ua air dédaigneux ; sa mère l'yint de ne point le reconnaître, et le
Aiari (|iii avait déjà commencé à rendre le fialut, reçoit sous la table un grand coup de genou qui lui ôte l'envie d'être honnête.
Malheureusement le petit prodige n'ayant pas reçu de coup de genou, s'écrie en apercevant Adhémar :
— Tiens, voilà monsieur .'^larilly lahl bonjour monsieur Marilly, vous venez donc au Havre aussi... nous venons prendredes bains de mer, nous autres , jiarce que "ma sœur a toujours la courante depuis que vous n'avez pas voulu l'épouser... Ohl je sais tout ça, moi , je suis un finotl
Il n'est pas facile de rendre l'effet produit par le petit discours de J\I. Eu(lo.\e : mademoiselle Idalie est devenue verte (ce qui donne un nouveau poids à l'indiscrétion de son frère) madame Sublimé ne sait plus quelle coii'enance tenir , et mAche sa serviette en croyant ronger une côtelette ; Dardanus regarde son assiette d'un air confus, et la plupart des voyageurs cèdent à une envie de nre qui se prolonge assez longtemps et qu'Adhémar ne peut s'empêcher de partager.
Madame Sublimé ne tarde pas à prendre la parole, et avec ce ton prétentieux qui ne la quitte jamais, elle
— J'espère que la société ne prendra pas au sérieux le discours d'un enfant qui ne comprend pas la portée de ses paroles I
— On ne peut rien trouver de sérieus dans tout celaJ dit un jeune homme en continuant de rire-
— Nous venons au Havre dans l'unique but de notre agrément, reprend madame Sublimé, la vue de la mer ne peut qu'étendre et développer les idées iiitellecluelles; c'est un sujet dont je compte parler beaucoup dans un ouvrage scientifique que j'ai sur le tapis... Au reste, je ne regretterai pas mon voyage; les ei.Tïrons du Havre sont charmants, la végétation y est superbe! j'ai vu, devant une maison de campagne, à Ingouville, un magnifique pinus et un admirable populus. Je voudrais bien avoir un pareil p/nus dans mon jardin.
Le discours ip4Ié de laiii de madame Sublimé est sur }e poi;^! de
luoi-mêiue dans
CE MONSIEUR
produir» sur la société le même effet que celui de son flis ; cependant on se contient ; mais le courtier placé près d'Adhémar, dit à denji-voix :
— Si cette (!r.nie a quoique Aoee sur le tapis, il me semble qu'elle ferait très b;en de l'j laisser.
Mortifiée de ne produire aucune admiration, madame Sublimé prend un air de mauvaise humeur et se concentre dans son assieUe. Au bout de quelques instants mademoiselle Idalie dit à sa mère
— Je me sens indisposé'... je veux quitter la table. La mère se lève, fait un signe impératif à son mari, qui se résigne à re^'ret à en faire autant; il n'est pas aussi facile d'emmener le jeune prodige, il se met à crier qu'il a encore faim et qu'il veut du dessert. On l'entraîne, ou plu
tôt on l'emporte de la salle à manger. Ainsi disparaît la famille Sublimé qui, à dater de cejfiur, cesse de dîner à table d'hôte.
Après le dîner, Adliémar songe Ji se rendre chez le vieux négociant qu'il connaU; il se rappelle son adresse et se dirige vers sa demeure , persuadé qu'il seia reçu à bras ouverts; mais* lors(|u'il demande M. bonnefond au portier de la maison, on lui répond:
— M. Bonncloml , négociant qui était élab'i au Havre depuis vingt ans, est aile se fixer à l'île Bourbon où il avait acheté de grandes propriél s qu'il veut faire valoir lui même ; il s'est em barque il y a neuf mois...
— Voilà qui est fut pour moi! se dit Adlié mar en retournant i son hôtel. Le seul imi sur lequel je puisse
compter la seulo
personne devant h quelle je n'aurais pis rougi (l'avouer ma po sition !... et qui ni a i rait peut-être rouvert le chemin de la for- Junel elle est partie I...
pour l'ile Bourbon...
Je ne connais \ilus per- Boiine au Havre maintenant... que faire I Nais rappelons- nou»
que je me suis promis de supporter l'adversité avec courage!...
puisque me voici au Havre, restons y, peutêtre y trouverai-je un emploi plus racilement
qu'à Paris. Kl Ailliéniarsedécidehresteranssi dans le belbôleloiiilest descemlu, à continuer de vivre comme 1rs antres vovngcurs, c.ir la famille Sublimé est toujours au Havre, où elle prend en elTel des bains de mer : et en se logeant inodestenient. il craindrait qu'elle ne devinftl sa position, c'est surtout aux Sublimé qu'il veut le cacher; 'ils la savaient , toutes ses connaissances de Paris en seraient bientôt instruites.
Et toujiiurs dans te but de cacher le mauvais éiat de ses finances, Adhémar fréquente le tlié:\iie, les concerts on il apciçciit mademoiselle lilalic et sa famille, ijuil l'ait maintenant senihlaiil do ne pas connaître, et dont il se tient ii une di.-ilaiice respectueuse.
Puis, au lieu de se chercher quelque emploi, Adliomar va tous les jours se promener sur les bords de la mer; le spceliele majestueux dont on jouit de la jetée porte l'i^me aux réflexions. Adliémar en fait beaucoup et souv«at sages, il se dit :
Ali ! je \oii5 ro.tcivio, mailiimi', car vous ni'apprcii'-z i\ no jias iVjjrtU'"!- lo temp» où jo vous conunissuiâ. — P'igc "0
« J'avais six mille francs de revenu. Cest une fortune modette, mais raisonnable ; j'avais épousé une femme fort riche... mais jt me suis séparé d'avec elle... elle prétendait m'abandonner la r.ioitié de ses biens... je l'ai refusée, et je le devais, c'était elle quo j'avais épousée et iKin pas son or! Pour me consoler... me iit- Irajre... par vanité enlin, j'ai vécu longtemps c<<u)iiie si j'étais richel... et à présent je n'ai plus que quelqu*-» centaines da francs... si du moins j'avais des talents... si j'élais peintre... pi>éte... musicien... je trouverais des n-si^ources en mol-inëme!... Qu'ua artiste fasse des folies... son talent lui reste du moins. Il ne peut pas le dissiper comme sa fortune ; il est sûr de le retrouver dan* l'adversité. . c'est un ami fidèle qui ne nous abandonne pas quaoi nous revenons franchement vers lui. Mais je o'ai aucun talent!..,
moi !.. et j'ai tout dissipé! Je suis doa bien plus fou que ]«.
autres.
Après un mois da réflexions et de promenades aux borda de la mer, Adhémar aperçoit . un malin, un beau bâtiment ver* lequel on porte des ballots, des marchandises, tout annonça qu'il doit bientôt ni)-tlra à la voile. Un matelot venant de ce bâ iment passe près d'Adhémar qui lui dit :
— Quelle est la destination de %olre lAtim.-nt!
— Bourbon, répond le matelot, nous parlons dans huit jours si le vent n'es pas contraire.
« Bourbon! se dit Adhémar, mais c'est l.'i où est allé s'établir .M. Bonnefond... si j'allais retrouver ce vieil ami de ma famille...
si je me rendais aussi à I île Bourbon... voilà un bâtiment qui m'y traiisp'irtera... et dans un autre climat j'oublierai Paris... et je ferai plus facilement fortune qu'en reslaoi en France.»
L'idée de quitter la France ne séduisait pas beaucoup Adhémar; mais plus il rofléchissait et (dus il pensait que le meilleur parti qu'il eût à prendre dans sa position était d'aller ,=>. l'Ile Bourbon retrouver .M. Bonnefond.
Le lendemain il va
trouver le capitaina
et lui demande combien il lui prendra pour !•
ùM b(\limpnt transporter à Bourbon.
— Avez-vous une cargaison, une pacotille h emporter T dit U capitaine.
— Rien, que moi et la malle contenant mes effets.
— Cela vous coittera douze cents francs ; mais vous serex biea nourri, vous ne manquerez <le riiMi. Faites vos réllex'ons. . comma VOUS n'avez pas de pacotille, if suflira de lu'avortir d'ici ^ quatta
Adhémar retourne se promener sur la jetée ri se dit: « Doi cents francs, j'en avais deux nulle... j'ai dépensé h peu pr^-^ qua
Doux* latra cents francs depuis que je suis ic-i. Je puis ii'arlir. il me resler.i encore quatre cents fiaïK-s en arri\aiil ,^ Bourbon, c'est bien sufTisanl daus un pays où je vais pour jjagnsr de l'argent et non pour en dé-
CE MONSIEUR
■ i)*ttser. Allons, c'est décidé, Jepartirai. A Pari», on m'oublicia bien Tllel el cti'jà pi'titfttrc a-t-on cessé de penser h moi. »
Qiioiiiiic »n l'ésolulimi soit [irise, Aijliém.ir m- se presse pasirajinr •veiiii- lccn|iilaiiie; il laisse séemiler los quiilrejours, in.iisalors se rajifii'laiil (ju'il n'a pins île leiii|is k i>erilre s'il veut ô(re admis au DCiiibi'u des passagers, il se nielen route eu se disant:
• Le sort est jeté I allons retenir ma |il.vce:»
En approchant des bords de la mer, Adhémar aperçoit dcox jeunes l'emmes, qu'à leor tournure gracieuse el coqiielle il c<t facile da ri'Cunniiîlre pour des Purisieiines. Il jette sur elle un regard d'anialeur, el ii'iîst pas peu siii|Mis de retiouver au Havre les deux loreties de la ruo de Navarin, la gentille Noiiore et niadaine PolalinsUilKiir.
De leurcôlé, les deux dnmes re-^onnaissent Adhéraar, elle» v4ennen'l à lui en riant et en s'écriiiLnl
— Ah! c'est monsieur chose I... notre ci-devant voisin de Paris...
— Monsieur Aaneniar, je me rappelle maintenant le nom de nonsii-ur.
— Moi-même, mesdames, je ne m'aii^odais pas au plaisir de vous rencontrer au Havre.
— Ali ! c'est une fug;ue! une iilée qui nous a prise à toutes deux ; Nonore et moi nous brûlions d'envie de voir la mer... et c'est liii^n naturel, n'est-ce pasi Moi j'ai vu blendes elio-es denuis que je suis aumonde etje n'avais pas vu la mer!... M. Kiliobicne est allé faire .im voyage eu Belgiipie, j'a; prolité de ça... Nonore était brouillée avec Sou bicnfaileur, elle n'a |ias mieux demandé que de m'aceompagncr... el nous sommes; parties!... et nous voilà arrivée-; depuis Lier, el logées à Frafcali, rieu que ça, oii l'on prend des bains de mer!
— Oh ! nous en prendrons! nous prendrons de tout! d'abord nous sommes venues pour luius amuser... Oh! si v(ms saviez ce que nous avons déjh. mangé dhuilres depuis hier! c'est elTiayaiU... mais nmi, ça me passe cmnaie une letire à la poste... et fiuis on a un appélit d'enfer ici... Dieu que c'est beau les bords de la mer... sans coin|)ter l'agiémeut de ramasser des coquillage*... Il y en a de cliar- Dianls... nous rapporterons à Paris chacune tin pucelage, hein ! c'est Ça qui est gentil.
— Qu'elle est bêle, cette Nonore!
— Mais dame! ça se dit... c'est le nom propre de la coquille, n'est-ce pas, monsieur Adhémar?...
— Mais à propos, reprend madame Polatinskifkoff, nous ne dn- 7rions pas vous parler, car vous vous êtes bien mal conduit avec nous... avec moi surtout.
— (Ju'ai-je donc fait, madame?
— Ah! monsieur ne se souvient plus comme il a disparu de chez moi au moment desouper... nous l'avons attendu fort longtemps... et cette pauvre Azéma! était-elle vexée...
Adhémar cherche à s'excuser, Nonore l'interrompt en lui disant :
— Oh 1 nous savons bien le fin mot... c'est madame Folicourt qui TOUS a fait sauver..
— Madame Folicouit...
— Oui, oui, l'Iialienne... vous la connaissez, vous n'avez pas voulu vous trouver entre elle el Azéma, ça se conçoit tout de suite. Et la preuve que vous la connaissiez, c'est qu'elle est deseendue chez vous le lendemain à cinqheuresdu matin... Alhéna'is qui guettait je ne sais quoi dans l'escalier, l'a entendue ouvrir sa porte... vous voyez qu'on est instruile!
Adhémar ne peut s'empêcher de soupiier, puis il dit à Azutine :
— Elle ne vous a pas accompagnée au Havre, votre voi- 'ine?
— Oh! celle pauvre Folicourt I répond Aïurine d'un ton triste, elle n'est pas en étal de voyager, de s'amuser...
— Pourquoi... qu'a-t-elle donc?...
— D'abord, elle ne demeure plus dans notre maison; elle a tout vendu el elle a filé... un pouf! c'est une mangeuse d'argent! elle dévorerait le veau d'or, oelle-là! Mais comme elle s'amuse trop, et qu'elle n'était pas déjti bien portante, elle est tombée sérieusement malade il y a un mois déj.î... ah 1 si vous saviez comme eMe est changée... c'estde la poitrine qu'elle soulTre, el son ma! a fait des progrès effrayants... et puisquaml on n'est plus heureuse... qu'on manque de mille choses... on s'affecte el cane guérit pas...
— Comment... celte jeune dame serait dans la peine?...
Elle est daas ladébine lapluscon^lète.... tous ses adorateurs
l'ont almndonnéfi dppulH qu'elle ei«t ma1ad«... Il oit certain qu'aile
est vieillie de dix ans depuis deux mois!... je suis allé» ht voir quatre jours avant de partir., elle n avait pas de quoi aetusUtr les medieainenis que son iiiéd'-eiii lui urdoiine... je lui ai même piôté dix francs... elle ne me les rendra janiaigl... mais j'en ai fait le sacrifice... Nous allons nous promener sur la jeiee... venez voih avec nous, monsieur Adhémar, vous nous ramasuerez des coquillages?...
Depuis oiielques moments . le jeune homme paraissait tout pensif, madame Polatinskirkofif répète sa proposition, et II répond enliii : "
— Je vous remercie, mesdames, je ne puis avoirce |»lai'^'... Je retourne sur-le champ ù Paris.
— Comment, vous allez partir, ah! quel dommage! attende? dolic f!eux jours seulement, el nous repartirons avec vuus.
— .le ne le puis... une affaire imporiante. il faut que je parle aujourd'hui même... Ah ! voinlricz-vous me donner ladresseub Pépita, je veux dire de madame Folicourt.
— Vous voulez aller la voir maintenant qu'elle est malade... ahl c'est bien cela... vous valez mieux que les autres, vous. Madame Folicourt demeure mainienant dans le faubourg Saint- Martin, dans le haut... je ne sais pas le numéro, mais c'est presqu'cn face Sainl- Laurent. Une assez vilaine maison... sale... noire...
— Merei, je trouverai. Adieu, mesdames, je regrette de ne pouvoir jouir plus longtemps de votre société
— Adieu, monsieur Adhémar, venez nous voir h Paris, nous vous donnerons lie nos coquillages.
Les deux loreties s'éloignent en riant, en sautillant, en se livrant à toute la gaieté de leur caia sère ; qiianl à Adliéuiar, au lieu de se diriger vers le hàlimeni, eouune il en avait d'abord rintention, il retourne i\ son holel en se disant :
« Je ne puis laisser à Paris Pépita malade et sans ressources... Celle femme est la cause de toutes mes peines! et cependant tant qu'il me restera quelqu'argenl. je ne rabandonnerai (las... Au lieu di! partir pour Bourbon, je vais ristourner à Paris... .le ne crois pas que ee soit le moven de faire f irluiie... mais j'ai toujours pUilôl consulté mon ciBur que mon intérêt, etje serais l'àché d6 changer... «
Le soir môme, Adhémar était sur la roule de Paris.