‹ MoustacheChapitre 35 sur 281 · DANS I.'ESCALIER · texte numérisé non relu

DANS I.'ESCALIER

Un ionr... non, c'était une nuit; uietlons cela au lever de l'aurore, (le peur île nous tromper, dans une maison située tout au l'ond du faubourg Sainl-Marlin, et quand nous disons tout au fond, nous entendons par là que c'était tout près de la barrière, il est toujours bon de s'expliquer, un monsieur entre deux âges, mais plus près du second que du premier, courait dans son escalier, s'arrêtait ;\ chaque palier, sonnait aux portes de ses voisins, descendait dans la cour, cognait à la loge du portier (ce n'était point un concierge), et faisait son possible enfin po"r réveiller tout le monde, en criant:

— C'est à présent! c'est pour tout de bon, celte fois! ça y est, c'tstù-dire ça veut y être .. 0 mon épouse! enfin je vais donc l'être !... Après dix-liuil ans de mariage! ça n'est "pas malheureux,.. Il y en a qui le sont la première année; mais comme dit le proverbe: il vaut mieux tard que jimais. . . Voyez un peu s'ils se réveilliTont... 11 faut pourtant que Ion vienne à mon aide... Je ne m'en tirerai jamais tout seul.

Et M. Taïuponuet (c'e t le nom de ce particulier) continuait d'aller, de venir, de courir, de crier, de se lamenter, do beugKr. Dans le désordre de son esprit, dans le trouble, la joie où le jetait l'événement qui lui arrivait, après avoir sonné à un éla^je, il ne se donnait pas le temps d'attendre que l'on passU iiu vétcmoiit pour viMiir lui ouvrir ; il s'impatientait et descendait ou moulait à un aiiliv, de façon que déjà qucbiucs voisins étaient venus ouvrir leur porte, et n'y trouvant personne, l'avaiml refermée avec Ivdineur eu se disaat:

— J'ai donc rêvé que l'on sonnait.

Cependant, au ciiKpiièmc, tout près des greniers, M. Tamponnct, a cogu<?, et avant cpi'il ait le temps de redescendre, on lui a ouvert. C'est que la porte qui vient de s'ouvrir à lui est celle d'un vieux poêle. Dans ee temps-là, les poètes logeaient assez souvent près des greniers. C'est sans doute pour cela que Boranger a dit.

Dans un grtnicr qu'on est bien à vingt ani.

Mais le vieux poète, qui avait passé la soixantaine, et qui était maigre comme le chevalier de la Trisle-Figuro, ne paraissait point se trouver très-bien dans son grenier; il ouvre donc en grommelant, se présente, non pas dans le simple a/^parcil..., mais enveloppe dans une vieille houppelande qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à une couverture de laine, et qui, probablement, en faisait aussi les fonctions. D.ms ce négligé, qui n'avait rien de galant, la léte coiffiv d'une serviette qui jouait assez bien le turban, et donnait h ee monsieur l'aspect d'un marchand de dattes, il dit brusquement à celui qui vient de cogner à sa porte ^où il n'y a pas de sonnette):

— Oue rae voulci-vous? Pourquoi venir si matin? Vous faites un tapage insupportable !

— Ahl monsieur Muséum! si vous saviez... je suis si content... C'est bien aimable à vous de m'avoir ouvert... Je ne sais pas c« qu'ils ont dans celte maison; ils donnent comme des marmottes. . Personne ne me répond, pas même Dupont, le portier... 11 nio semble cepenJanl qu'il ne devrait plus dormir, voilà l'aurore qui se lève.

— C'est qic probablement lo portier u'a pas toujours été Ttrtueux.

— Je ne comprends pas.

UN MONSIEUR TRËS-TOUUMENTJS.

— Vous n'y ÔU'S pas oliligi'.. . . ; ciifiil, voisin, pourquoi veiiezvoiis iiio lovcillor?. . . Ouanil je dis mv rovoillor.je no suis pas absoliinieiil dans lo vrai; j avais ûti'A un œil ouvert, parce (pie je clierihais lo quatrième couplet de la romance que j envoie: celle' année à l'AlmuiHuli des Mitses.. . Lo sujet est la inoit de Pyrniiicvl Tldsbé.. . vous saver ce» deuï amants qui ont changé la couleur du fiuit du raùriir. .

— Non , voisin, je ne sais pas. . . , mais ce n'est pas du fruit du mùriei- qu'il est question en ce moment, c'est du mien. . . Ahl monsieur Muséum ! après ili.t-lmit ans de mariagel ... Je le suis!

— Vous l'êtes. . . (Juoi'?

— Eh parbleu ! je suis père. . . H me semble que cela se conipreiia tout de suite.

— Mais non... (Juand vous dites : « Je le suis! ion pourrait penser autre chose... B'iûn vous êtes père, c'est très-bien, et je vous en fais mon compliinout ; mais je ne vois pas trop qu'il fût nécessaire de venir coijnpr chez moi si matin pour me dire cela.

— Vous ne voyez pas? Mais je no vous ai donc p'^s dit? ça n'est pas encore fini. . . Ma chère Aldegonde est dans les douleurs, et jo suis seul. . Elle a voulu renvoyer sa bonne avant-hier, parce qu'elle lui avait fait un potage aux croûtons sans croùlOHS. J'ai eu beau lui dire : «Aldegonde, lu as tort; ne renvoie pas ta bonne; si elle n'est forte sur les potages, en revanche, elle fait supérieurement les onimeli'ttes soufflées. . . » et c'est une gourmandise quej'alTectionne. On assure que c'est devenu un plat de grisettes , cela ne m'einp'"'i liera pas de l'aimer.

Ma l'eiiinie ne m'a pas écouté; bref, je suis seul avec elii-; moi, qui ne peux pas entendre un chat miauler, juyez si je suis en étal de lui purterseL'ours. . . Il nous faut l'accoucheur, une garde, du inonde, cnliii... Si vous étiez asKez bon, monsieur Muséum, pour donner un coup de pied chez l'accoucheur. . .

— Il me semble que le portier pouvait bien y aller. . .

— Mais il dort , monsieur, il ne veut pas s'éveiller. . . cette brute, cet animal! Monsieur Muséum, vous serez lo second père de mon enfant; il vous devra aussi Ib jour.

— Allons, puisque cela vous oblige tant, je vais passer une culotte (dans ce temps -là on portait des culottes); je vais me chausser, je descends. . . Attendez-moi en b;is, je ne serai pas long.

Le vieux poëie est rentré chez lui. M. Tamponnel redescend, et sur son chemin , tire encore tous les cordons de sonnettes , absolument comme ces gamins qui se laissent couler sur la rampe d'un escalier.

Au second étage on ouvre tout à coup une porte, et une grosse dame , cuirassée dans une camisole et tyois ueignoirs , se présente armée d'un balai , qu'elle lève sur la tète Tamponnet , en s'é-

criant :

— Quel est le polisson qui sonne chez moi avant le jour?

Mais en reconnaissant son voisin, cette dame laisse retomber son balai, lequel ajant déjà ramassé plusieurs toiles d'araignées, avait presque l'air d'un drapeau

— Ouoi ! monsieur Tamponnet, c'est vous qui. . .

— Oui, chère voisine; mon épouse est en mal.. . de ce que vous savex bien. . . Je suis seul; je ne sais où donner de la télé; soyez assez bunne pour monter près do ma femme. . . vous serez le second père. . . ; je veux dire la seconde mère de mon enfant. . . Il vous devra le jour.

— Ah! il faut que ce soit pour vous oblicier, mon voisin, car j'avais encore très- envie de dormir. Ordinairement je sommeille jusqu'à neuf heures , il en est tout au plus cinq, c'est quatre heures qui me manquent, cela nie donnera la mijraine.

— Vous rattrapperez cela demain, voisine ; vous dormirez deux jours de suite, si cela vous amuse. . .

— Je vais in'habiller, voisin. Je vais mettre un corset et je monte chez vous.

— De grâce, voisine, ne mettez pas de corset, vous êtes si bien comme cela.

— Ahl monsieur Tamponnet, ne me regardez pas, je vous en prie, vous me feriez rougir... Un homme ne m'a jamais vue sans corset... Je rentre, voisin,... ne me regardez pas, je vous en supplie : ne me regardez pas, vous allez me faire devenir comme une cerise !

La grosse voisine est rentrée chez elle. M. Tamponnet sourit malignement, en se disant:

— Elle m'a répété trop de fois : « Ne me regardez pas! » Celait pour que je la regardas.se, au contraire ; mais je n'en étais pas tenté , . . . . elle a trop d'embonpoint; elle en abuse; ... el quand elle marche, elle me rappelle ces gelées au rhum que l'on apporte au dessert, et qui ne veulent jamais se tenir au repas... Mais à quoi vais-je penser, nialheurcuï. . . lorsque mon épouse souffre pour me rendre père! Ah Dieu! je suis un drôle! Voyons si ce portier se réveillera enfin.

M. Tamponnet est redescendu dans la cour. Il frappe au carreau de la loge du portier. M. Dupont, c'était le nom de ce faux suisse, montre enfin son chef orné du bonnet de coton de rigueur, et dit en bâillant.

— Est-ce que le feu est à la maison?. .. Où allez- vous. . . Que me demandez- vous? U n'y a personne.. . Us sont sortis!

— Allons, hoMni'l(ï Dupont, éveillez-vous tout à fait. .. Vous ôtc» encore à moitié endormi,. . Grande nouvelle, DupontI grande nouvelle!

— Tiens, ('est M. Tamponnet! le locataire du troisième. .. Dt quoi nuit y a Jonc, monsieur Tamponnet, (|uc vous f.ites un tintainariu de mardi gras?

— Mon énoii.se e,t en train d'accoucher, portier.

— Oh! ùli! et do quoi? et de quoi?

— Vous me f. ites l'elVet duo pbiîoquei, en ce moment, aM . vos : El de quoi?

— Dame, monsieur, c'est qu'il y a quinze jours, la mercière d'en face, qui se croyait cnceinle, a fini d'accoucher tout bonnemenl d'un fiiiinjge.

— En vérité, Dupont, OD croirait que vaus nt^t déjà bu! Vous dites des choses slupidcs.

— Il n'y a rien de stupide là -dedans, monsieur; le pharmacien d'en face, ipii se fâche quand on l'appelle apothicaire, el qui est pourtant un homme très-savant, ï dit comme ça que les femmes étaient susceptibles d'accoucher de tout plein de choses. . . depuis des nègres jusqu'à des lézards. Je trouve ça plus firt qu'un fromage!

— Vous me rendez très-malheureux eu ce moment, Dupont, avec vos histoires! . . . Mais je vous en supplie, courez chez l'accoucheur, chez la garde. . . vous savez où tout ce monde demeure. . . Allez, portier, et si vous êtes prompt, si vous êtes bientôt de retour, jo vous donnerai un petit verre de kirch en sus de votre commission, vous s,i\ez, de ce vieux kirch qui a vingt ans de bouteille.

Le pniiier, (jui avait une grande faiblesse pour le kirch, se bâto al : de s'habiller et sort eu disant : Vous me tirerez lo cordon, jo vais ramener en deux temps l'accoucheur cl la garde.

Et très- heureusement Dupont se chargea de cette commission; car la grosse voisine du second, ayant eu la malheureuse idée de se lacer sur son lit, ne tarda pas à laisser sa tète retomber sur l'oreiller, et à se rendormir pour rattraper les heures de repos qui lui manquaient.

Quant à M. Muséum, en rentrant dans sa chambre, il avait trouvé le premier vers du quatrième couplet de sa romance sur l'i/rame cl Thisbé, et en cherchant le second , il avait totalement oublié qu'il devait servir de second père à l'enfant de son voisin.

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