‹ MoustacheChapitre 36 sur 281 · LE CHOIX D'UN NOBI · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UN NOBI

Maintenant, passons sur la première enfance de notre héros, c'est le fils de ce monsieur que vous avez vu courir dans son escalier.

Nous vous dirons seulement qu'on l'avait appelé Tliéoplàk, malgré les réclamations de sa mère, qui voulait à toute fore* que son fils se nommti Ludovic, comme un de ses cousins (jui était fort joli garçon.

Mais M. Tamponnet, qui avait la prétention d'être lettré, voulut absolument que son rejeton portât ce nom confectionné avecdugiec, en disant : Cela portera bonheur au petit; il sera aimé des dieux! son nom a cette signification.

M. Muséum essaya vainement de faire comprendre à son voisin que Théophile signifiait, en grec , ami des dieux, et non pas aimé des dieux, M. Tamponnet persista dans son opi i i'. Le vieux poëic avait conseillé de donner à l'enfant le nom de Félix. Cela signifie heureux en latin , et le latin vaut bien le grec; d'ailleurs, Félix est un joli nom, doux à pt-ononcer, harmonieux à l'oreille, et pas trop long : ce qui est bien avantageux pour un nom , et ne l'expose pas à être défiguré, surtout par les domestiques qui l'annoncent dans un salon; et il citait pour exemple un monsieur que l'on avait baptisé du nom de Vercin eiorix, et que tonte sa vie les bjnnes et les portières avaient appelé M. Vieus-Saint-Jean-Tu-Ris.

Mais M. Tamponnet avait repondu au vieux prc'.e. Laisfci- moi donc avec, voire Fclix qui est un nom heureux! J'ai connu deux Félix, il y en a un qui, après avoir été courtit." de commerce , a fini par aller ouvrir les portières des fiac'res, et l'autre, à trer;tè ans, avait une jambe de bois et un œil de moins. Si c'est cela que vous appelez être heureux! j'ambitionne antre chose pour mon his.

La grosse voisine, fe rappelant iiu'on l'avait éveillée pendant que l'enfant venait au monde, avait proposé de lui donner le nom de Morphée.

Enfin, comme le portier se rappelait les évolutions de M. Tamponnet dans l'escalier, il prétendait que l'enfant aurait dû se nommeT Carré.

Le nom de Théophile prévaltit ; M. Tamponnel était heureux el fier lorsqu'il disait. Où est mon fils Théophile?

Et pourtant comme il n'avait pas d'autre enfant, il aurait pu M

UN MONSreuiV TnES-TOURMliNTE.

tioruar à iliru : « Où est mon TnsY Venez, mon lilsl » Mais il y a des pftïBonnDS qui ne seraient point lieureuses si elles ne prononçaient lias le iium eu s'adrossant à (juclqu'au , lors mrme que ce quelqu'un les louche Av foi I i>rés.

Ecoulez tieaucotip (ie ces dames qui tiennent un comptoir, lorsqu'elles parlent à leur niun

— Monsieur lîenolt, eux -tu venir dine|^? — Monsieur Bertrand, il y a là queliju un qui veut te parier.

C'est à la l'ois tendre et respectueux.

MONSIEUR MUSÉUn,

I.o jeune Théophile avait de petits yeux, une çrrande bouche, un gros nez, un front bunibô, les dents un peu courtes, les oreilles un peu longues, et les cheveux un peu crépus.

Tout cela nn pouvait pas former un ensemble bien séduisant; il n est pas probublo que les peinires qui voyaient cet enfant demandaient à ses parents la pernussion de le faire poser pour un amour. Cependant, comme il y avait dans la physionomie du petit garçon quelque chose qui annonçait de la bonté , de la douceur , enfin ce qui constitue en général un agréable caractère, le jeune Théouhile ne semblait pas trop laid , et mOme il ne déplaisait pas. Tant il est vrai que l'expression de la physionomie séduit bien plus que la perfection ou la régularité des traits; nous pourrions vous citer cent preuves à l'appui , nous no vous les citerons pas.

Ouanl aux parents de Théophile, inutile do dire qu'ils trouvaient leur fils superbe, charmant, magiiilique.

Heureux privilège de l'amour paternel et maternel, qui donne la beauté, qui pro ligne les attraits, les grâces à ceux auxquels nous avons donné l'existence ! \'X cet amour-là est le feul viai, le seul bon ; car le temps ne lui ôte rien de sa force,- nos enfants grandissent, embellissent, vieillissent, mais ils n'enhidissent j.mais... pour nous, cela s'entend.

A six ans le ptitit Théophile perdit son père. Madame Tamponnet, qui avait toujours eu une honnête atl'ection pour son mari, dut alors concentrer sur son fils toute sa tendresse. M ulaiiie Tamponnet, qui n'avait été mère qu'à trente-neuf ans, en avait donc quarante-cinq à la mort de son épous; n'ayant jamais été coquette, il ne lui vint pas à l'idée de commencer à l'être aussi tard ; ce qui arrive quelquefois à des dames qui regrettent de ne l'avoir pas été plus tôt.

Madame Tampimnet ne s'occupa donc que de son (ils, qui était son bijou, son idole, sa gloire. Klle commença à se promettre à ellemême de ne jamais s'en séparer, par conséquent de r.c rrint le mettre en pension ni même en demi pension. Il y avait peut-être uunstct amour un peu d'égoismc, car il est rare que les éduciUions particulières valent celle que l'un reçoit dans un collège. Knsuile, les jeunes garçons, en yivant entre eux, apprennent pins tôt à devenir des hommes. Mais ce n'est peut-être pas, cela qu'il serait urgent de leur apprendre si vite,

.Cependant, comnin madame Tamponnet ne voulait pas que son fils fût un ignorant; comme elle espérait, au contraire, qu'un jour ivir son esprit, ses talents, ses connaissanoes , il rendrait son nom célèbre, et qu'elle n'était nullement en état de faire elle-même son éducation , parce que la sienne ayant été 1res- négligée, elle se permettait parfois des liaisons bien dangereuses, elle songea à donner à son fils un précepteur, ou plulol un professeur.

I.e vieux poêle, M. Muséum, demeurait loujours au cinquième éiage, dans la même maison que madame Tamponnet; les Muses n'avaient pas traité favornbleinent co vieux nourrisson du Piude, qui parlant s'élait logé le plus près possible de rKnipyiiH', espérant sans doute que les inspirations lui iirriveraient là de première main.

M. Miiscum n'avait jamais pu terminer lo quatrième couplet de sa romance sur Pyraine et Thisbo , et il en accusait son voisin Tiunjionnet, qui l'avait interrompu lorsqu*? sa verve était échauffée. Ne gagnant pas avec ses vers do quoi s'acheter une robe de chambre, et sapeicevant que sa couverture de laine menaçait de no plus draper qu'uuH demi-))oition de son individu, le viouï poète avait dû songer h faire autre chose que cîo i.i n''"'sio; ii avait donc annoncé au portier Dupont qu'il donnait dos leçons de français, do latin, d'histoire et de vcrsillcalion aux enfanti des deux sexes, en le priant de répandre celle nouvelle dans sa maison et dans le quartier, alin do lui procurer des élèves.

Puis en rentrant chez lui, lo vieux poète avait écrit sur le dos d'une Cfc-rte :

« Maîénm, professeur de belles-lHtres, fait des éducations, nv>nlre le français, la versification ; montre une foule de chose chez lui ou dehoi "j au cachet on au mois ; le tout à des prix modérés. »

Puis il avait cloué celle carte à la porte de son grenier en disant Maintenant attendons les élèves; il ne saurait manquer de m'en venu en foule.

Cependant, le temps s'écoulait et les élties ne venaient pasl Ii est SI rare que l'on croie au talent, quand i' faut aller le chercher dans un grenier!

Mais lorsque madame Tamponnet, devenue veuve, penM i fair» donner de l'éducation à son fils, elle se rappela le vieiLi po<i<;, son voisin, (pii demandait des élèves, et se dit ; — Je n'ai p»s besoin de chercher plus loin un professeur pour Théophile , puisque j'en al un sous la main !

Sous la main n'était pas le mot bien juste, puisque celte dame demeurait au troisième étage, et le professeur au cinquième: maii» il y a comme cela ufte foule de locutions que l'on emploie mal à propos. Il faudrait, dit-on, pour ne jamais avancer une bêtise, tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Convenez cependant que cela deviendrait bientôt incommode en société, et que cela exposerait à une foule de grimaces dans la conversation.

Madame 'Tamponnet ayant fuit prier .M. Muséum de vouloir bien venir lui parler, le vieux poë'.e Ixossa sa ciilott6> brossa son habit, brossa son chapeau ; mais le tout avec ménagement, parce aue chacun de ces objets était si mûr, qu'un coup de brosse imprnaent aurait pu en emporter un morceau; ensuite il se frotta le visage avec de l'eau, mais, dans cet exercice, il mit de la vigueur, afin de se rendre le teint frais et rosé; sa toilette achevée, M. .MuseiiBi descendit chez madame Tamponnet, qu'il salua jusqu'à terre, puis le dialogue suivant s'établit entre celte dame et le vieux poète, en présence du jeune Théophile, qui était assis dans un coin et jouait avec de petits soldats de plomb :

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