‹ MoustacheChapitre 40 sur 281 · MUSÉUM · texte numérisé non relu

MUSÉUM

I Madame, vous ne m'avez pas conuiris. . . Je vous citais Socratc. . |lu sage. . . UQ savant. . .

MADAME TAMPONMET.

Je no connais pas ce nionsieur-là. . . Finalement, monsieur Muséum , voulez-vous apprendre à Tliéophile à lire , à écrire, compter , cl parler de tout ce qu'il est possible sans jamais être embarrassé?

Alors , madame , voulez-vous que j'en fasse un second Pic de la Atiiamlole, qui publia à Rome un programme de neuf cents jjropositions de omni re scibili, qu'il s'engagea à soutenir contre tous les savants qui se présenteraient pour les combattre.

MADAME TAMrONNET.

Un Pic ! . . Ah bien I elle est bonne celle-là. Faire un Pic de mon fils... Merci, ce serait gentil ! Qu'il soit aimable en sociétù, monsieur, et susceptible d'être conmiis dans n'importe (]uoi. . . même chez un huissier, mais (ju'il ne pique personne. . . Voilà ce que Je vous demande. . . Des leçons très-longues. . . Quarante sous le cachet. . . Cela vous convient-il?

Eh! madame, est-ce que je suis en position de refuser? .. . Il iaul vivre, et la fortune est si rarement compagne du mérite. . . Homère récitait des vers pour avoir du pain ; Piaule tournait la meule d'un moulin; .. . Vaugelas était fort pauvre... Le Tasse, n'ayant pas même de quoi s'acheter une lampe, priait sa chatte de lui prêter pendant la nuit la lumière de ses yeux, et fit sur ce sujet un joli sonnet qui commence ainsi .

Non avendo candcle per iscrivere i suoi versi.

MADAME TAMTONNET.

Excusez, monsieur Muséum, mais tout cela veut-il dire que vous acceptez les quarante sous par cachet?

Positivement, madame, et demain je viendrai donner une pref-V.iÈre leçon à mon intéressant élève

tA. Muséum salua et partit. Alors madame Tamponnet prit son fils dans ses bras et l'emporta tendrement en s'écriant :

— Ah ! cher enfant! tu peux te flatter que tu auras pour professeur un savant de la première force. . . Mais s'il voulait encore faire de toi un Pic, tu lui dirais que (a maman l'a défendu.

ÉDUCATION Hj: THÉOPHILF

M. Muséum, devenu professeur du jeune Théophile Tamponnet, jaettait de l'amour-propre à bien remplir la tâche qu'il avait accep- Jée. Malheureusement, son élève en mettait fort peu à s'instruire ; et dès qu'il voyait entrer son professeur, il poussait un gros soupir en se disant : Ah! quand je serai mon maître, je n'en aurai pas!. .. On doit être bien heureux quand on est libre de faire ce qu'on veut.

Chez un enfant, libre de faire ce qu'on veut, signifie : libre de ne rien faire.

Et pour beaucoup de grandes personnes, cela a encore la même signification. Nous en avons eu de nos jours de nombreux exemples-

Peut-être le vieux poète voulait-il apprendre à son élève trop de choses à la fois, ce qui embrouillait le petit Théophile, qui appliquait à une chose ce qui allait à une autre. Mais M. Muséum croyait an contraire sa méthod excellente ; lorsqu'il avait fait réciter à son élève quelques pages de son rudiment, il lui disait :

— Nous allons passer du grave au douxl. . . Vous allez apprendre

par cœur quehpies jolis vers que vous rùpiterez à votre maman, à table, au dessert. . . Et comme vous iM)urriez manquer de mémuire, vous tâcherez que l'on m'invile à dîner, parce qu'alors je serai prè» de vous et je vous soufflerai si vous ne saviez plus.

(Juoique le petit Théophile n'eût fuère plus de penchant pour lo doux que pour le biave. il ne manquait pas cependant de dire à sa mère •

— Invite donc M. Muséum à diner, maman, il me soufDera au dessert ipielque chose dans l'oreille que je te dirai par cœur pour te sur[)rendre.

Madame Tamponnet, enchantée d'entendre son fils lui réciter quelque, chose, ne manquait pas d'inviter lo professeur à diner; celui-ci manceait comme quatre , le petit Théophile ànonnait au dessert une devi.se de mirliton, sa maman pleurait dans son assiette et tout io monde était content.

Lorsque madame Tamponnet dqnnait un grand dtncr ou recevait nombreuse société, ce qui n'arrivait guère qu'à sa fête ou au jour de l'an, on ne manquait pas d'inviter M. Muséum, car alors on voulait que l'instruction précoce do Théophile brillât du plus vif éclat.

Il arrivait assez souvent dans ces circon.stances que l'élève de M. Muséum restait court au moment de réciter un sonnet ou une fable; mais alors son professeur la soufllait depuis lo commencement jusqu'à la fin; les auditeurs se croyaient au spectacle, où il n'est pas rare d'entendre la voix du souffleur couvrir celle de l'acteur, et ils se montraient aussi satisf.iits que les claqueurs du parterre.

Ui'i jour cependant un parent éloigné de madame Tamponnet, vieux garçon caustique, goguenard, prétentieux, et qui était de fort mauvaise humeur vers la fin du dîner, parce qu'au lieu de lui donner un morceau d'aile de volaille , on lui avait servi la carcasse , se permit de dire au dessert :

— Votre fils est déjà fort instruit, dites -vous, ma chère madame Tamponnet, je \oudrais pourtant bien qu'il nous donnât quelque» preuves de son. .. érudition. . . Car, enfin, tout à l'heure il ne savait pas deux vers de sa fable! . . .

A cette demande impertinente, madame Tamponnet devint rouge comme une crevette et s'écria . Ahl vous doutez de l'instruotion de mon fils, monsieur Morillon... Voilà qui me semble étrange, après ce que vous avez entendu tout à l'heure.

— C'est justement parce que je n'ai rien entendu tout à l'heure, si ce n'est son professeur qui soufflait comme un bœuf, que je désirerais maintenant que l'enfant répondît lui-même.

— Vous entendez, monsieur Muséum! s'écria la marnan , on doute des progrès, des connaissances de votre élève! .. . C'est un affront que vous recevez.

Le vieux poète, qui, pendant le repas, avait un peu abusé du vin de Pomard, en feignant de verser fréquemment à ses voisins, répondit aussitôt :

— Eh bien, que ce monsieur interroge le jeune Théophile sur t.iut ce qu'il voudra, et il saura bien lui répondre!

M. Muséum s'avançait beaucoup, mais le pomard rend imprudent; heureusement pour son élève , que M. Morillon , ancien marchand de bas, avait plus de jactance que d'instruction, et quand on lui dit d'interroger Théophile, il sembla lui-même aussi emlJarrassé que le petit garçon pour réciter sa fable.

Mais madame Tamponnet, enchantée de la réponse du professeur , n'était pas femme à laisser la chose en cet état. Elle regarda son parent qui se grattait le nez , le front et l'oreille , et lui dit :

— Allons , monsieur Morillon , interrogez mon fils , je vous y autorise. . . Je dirai plus, je vous le permets.

M. Morillon , après avoir rassemblé tous ses souvenirs scholastiques, prit un air sévère pour imposer au petit garçon, et lui dit :

— Qui fut le plus grand homme de César ou d'Alexandre?

Le petit Théophile répondit sans hésiter ■ C'est Goliath que le roi David tua avec une pierre.

Des applaudissements accueillirent cette réponse; M. Muséum se reversa du pomard et M. Morillon sembla surpris , mais il continua

— Quels sont les ver-^ les plus agréables et les plus coulants dans la bouche?

— Ce sont les verrej de Champagne.

Les applaudissements de la société redoublent. M. Morillon a l'air abasourO.i ; cependant il pose encore une question à l'enfant .

— Qui est-ce qui a inventé la poudre?

— Oh! ce n'est pas vous! répond Théophile en tirant la langue au vieux garçon.

Ici les applaudissements devinrent si bruyants, que le portier monta pour savoir si l'on ne se battait pas chez la locataire. Madame Tamponnet embrassa son fils avec fierté etlui donna dix sous; M.Miï séumse reversa du pomard, et le vieux parent s'en alla de fort mauvaise humeur en disant : Je crois qu'ils sont tous gris.

Cette journée acheva de donner à madame Tamponnet la plus grande confiance dans le professeur di' son fils; elle lui laissa carte blanche dans le choix des sciences qu'il devait enseigner à son élève; elle augmenta le prix des cachets, et invita depuis chaque jour lo vieux poète à dîner.

Cependant, lorsqu'elle arrivait sans y êi'-" .iiion lue dans '" ■ •• o*-

UN MONSIEUR TRÊS-TOUR^fENTÉ.

bre où Tlu'ophilo prenait ses Inrons, madamn Tamponnet trouvait souvent son lils en train fie jouer au bilboquet, tandis que le professeur, assis devant une table, la tûte appuyée dans une fie ses mains, s'obstinait à vouloir, terminer le dernier couplet de sa rotriaiico sur Pyrame et Thisbé.

Mais un jour la mère de Théophile ayant paru surprise du genre d'occupation de son lils, M. Muséum lui répondit aussitôt:

— Madame, les «eus les plus li'ti les, les gens lesjilus instruits, pour se relâcher, pour détendre un peu la contention ordinaire de leur esprit, se font presque tous des divertisserncnls suivant la diversité de leur goût et do leur ranicttre. Ticho-ltrahé faisait des verres de lunettes; Barclay élevait des plantes et des fleurs; Dalzac s'amusait à faire des pastilles; Galilée lisait l'Arioste; Bussy-Habutin se jouait avec Catulle, Ovide et Péironne; Guy Patin écrivait des choses légères à ses amis; le cardinal de Richelieu jouait avec des chats; le grand Frédéric jouait de la flûte ; M. tolre fils peut, il me semble, jouer au bilboquet.

Lorsqu'on lui faisait de telles réponses, madame Tamponnet restait muette, confuse, humiliée par le savoir du professeur ; elle s'en allait à reculons pour ne lui montrer que son visage, et envojait des baisers à Théophile, en lui disant:

— Profite, mon ami, profite. . . Tu es entre bonnes mains. . . Ah! Dieu! comme ton maître en sait long !

L'élèva profita si bien , qu'à quinze ans il savait à peine écrire et pas du tout calculer; mais en revanche il connaissait les régies de la versification et faisait assez bien un alexandrin; par exemple, il n'en faisait jamais qu un.

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