I.'EXCtS toi TOUT EST UN DÉFAUT
M. Muséum mourut, en disant à son élève, qui lui répétait souvent qu'il voudrait bien être son maître : Mon cher ami , on n'est jamais bien sûr d'être son maître; en général ce sont les événements qui nous font agir et qui, par conseiiuent, sont les maîtres de nous, tandis que nous ne sommes jamais maîtres des événements. Cependant avec une bonne santé, une honnête aisance et point d'ambition . on est assez ordinairement maître de l'emploi de sa journée. . . Ne laites jamais de projets au dclii.
Le vieux professeur étant défunt, madame Tamponnet voulut un jour faire vérifier à son fils le mémoire de sa blanchisseuse; mais Théophile, après être resté trois quarts d'heure sur l'addition, avoua qu'il lui était impossible de s'en tirer quand il y avait plus de deux chiffres l'un sur l'autre.
Plus tard , la maman pria son fils de lui écrire une recette pour faire du plùmb-pndcling. Théophile écrivit sans faire de faute; mais il était absolument impossible de lire son écriture, et la cuisinière, à qui on avait donné la recette, fitun civet au lien d'un plumb-puddiug.
A quinze ans et demi , il fallut donner à Théophile un maître d'ecriturc et de calcul. Mais comme celui-là n'apprenait que des choses utiles, on ue lui donna que vingt sous par legon, et on ne l'invita jamais à dîner. . . Vanitas vonitiitum! Oiniiia vtmitas!
— Oh! se disait tout bas le jeune Tamponnet humilié, à près de seize ans faire des pages de pleins et déliés : quand je serai mon •naître , il faut espérer que je n'aurai plus besoin de professeur et <jue je ferai enfin mes volontés.
Cependant, à l'âge de dix-luiit ans, Théopliilo était parvenu à dcrire assez lisiblement et il faisait ses quatre règles; car, en avançant en âge, il avait été lui-mémo honteux de son ignorance; et c'est souvent lorsque l'on cesse d'avoir des professeurs que l'on commence seulement à étudier avec fruit, car les leçons que l'on so donne soimême sont celles dont on profite le plus.
Mais à dix -huit ans, les jeunes gens veulent slnstniirc de toutes lo.s façons; il y a surtout lo chapitre des amours, des leuimes, d..ns oquel ils ne demandent qu'à devenir savants. A dix-huit ans, tant dapJaisirs s'offrent à la jeunesse; il faut dire aussi que la jeunesse de ce temps-là avait encore toutes ses illusions, qu'on n'entendait pas alors des hommes de vingt-quatre ans s'é-crier :
— Je connais tout, j'ai usé de tout , jo suis dégoûté de tout I ... La vie n'est que mens()n^.:esl Iralilsonsl déceptions I .. . Aquoibon vivre encore. . . j'en ai assez.
A ces jeunes vieillards. . . si dcgoùlos, on pourrait répondre qu'ils 6ont très-dégoûtants, que ce n est pas la facile du siècle, s'ils ont
f)erdu dans la débauche leurs dents, leurs cheveux, leur appétit et eurs illusions; mais comme nous n'avons pas la prétention ne corriger personne, nous nous contenterons do fcUciler les jeunes jjeni
assez simples pour avoir encore des illusions, dussont-ils en *lre la dupe. Celui qui est trompe est bien plus hei&*eux que celui qui ne croit à rien.
Théophilo Tamponnet avait pour voisin on jeune homme de son âge, nommé Adolphe Badinct, cet Adolphe Undinet courait les spuc tacles, les promenades, les bals champêtre-; il connaissait des fleuristes, des couturicres, des brodeuses et mi'-me des modistes; enfin il était lancé dans les amours et les plaisirs, et, sans être joÛ garçon, trouvait tres-lacilement le plac<'menl de son cœur.
Plus d'une fois, Badiuct avait dit à son voisin Thi-ophile :
— Voulez-vous venir avec moi ce soir? j'irai à Tivoli. (Dans ce temps-là il y avaitun fort beau jardin de ce nomoû se donnaient de brillantes fêles,' terminées par des pantomimes pyrotechniques.)
Thêopliiie poussait un gros soupir et gardait le'silence, son jeune ami reprenait pour le décider :
— Venez donc, nous nous amuserons beaucoup ; d'abord, je suis certain d'y rencontrer plusieurs fleuristes de ma connaissance, nous les ferons danser et valser, nous leur paierons des bavaroises. . . Avec une bavaroise; au chocolat, si vous saviez comme on se fait vilo aimer d'une grisette. . . Venez donc! vous qui me répétez souven' que vous brûlez de faire une petite connaissance, vous n aurez que l'embiu-ras du choix. . . Eh bien! voyons. . . qui vous retient?. . .
— Qui me retient? repondait Théophile en levant les yeux au ciel. Ah! mon cher Adolphe! si j'étais mon maître comme vous, je n'hésiterais pas une minute. . . mais, hélasl . .
— Je ne vous comprends pas.
— Je vais m'expliquer. Vos parents logent dans cette maison, mais leur appartement est au premier, tandïs que vous occupez, \ous, une petite chambre au sLxième. . .
— Oui , dans les mansardes, avec une fenêtre en tabatière, mais cela m'est égal, j y suis mon maître; mon lit est rarement fuit deux fois par semaine, ma chambre n'est balayée que par le vent qui vient delà fenêtre, mais je rentre à l'heure que je veux, quelquefois même il m'arrive de ne pas rentrer du tout; comme mes parents n'en savent rien, le ne suis jamais gronde, et pourvu que l'on me voie à l'heure du afner, quelquefois le soir, et qu'on sache que je suis mc« cours, je fais ce que je veux.
— Eh bien, pour moi , il n'en est pas ainsi : j'e loge sous le même toit, dans le même appartement que ma mère, qui est veuve; j'ai une fort jolie chambre, bien tenue, bien balayée, bien frottée; mon lit est fait tous les jours; je suis choyé, dorioté, gâté même; si jo tousse deux fois il.ms la journée, on me f.iit de la tisane qu'il me faut biiire soir et matin;si j'ai malà la tête, on me fjit prendre des bains de pieds ; si j'ai les joues plus colorées qu'à l'ordinaire, on me |H)se des sangsues; si je me plains d'être fatigué, on bassine mon lit avec du .sucre; enfin, je suis l'objet des soins constants de ma mère qui a près de soixante ans, et ne s'occupe que de son fils chên; mais cette tendresse, poussée à l'excès, devient quelquefois de la tvrannie; ainsi, ma mère voudrait que je fusse toujours là , présdVlle, que je ne sortisse jamais sans elle. Si je parle de déjeuner, de dîner en ville, ma mère s'écrie .
Cela te fera du mal, cela te dérangera, tu seras malade. — Si je vais au spectacle et qu'il finisse un peu tard, ma mère est en faction à la fenêtre, en proie à la douleur la plus vive, elle gtietlo mon retour; quand un fiacre passe, elle crie, m'ap^M^lle, demande si je suis dedans. Enfin , si je forme le projet d'aller au b,d , c'est bien une autre histoire! Elle s'écrie . Tu reviendras donc au milieu de la nuit... tu seras donc assassiné, volé, dépouillé, assomme en route; on no parle plus que d'attaques nocturnes, je ne veux pas que tu y ailles. Si je persiste, ma mère répond : En ce cas, comme je ne doiv. mirais pas avant que lu sois rentré , tu me diras ovi se donne ton bal, j'aime mieux aller l'attendre à la porte; — et comme je ne me soucie pas, moi, que ma mère aille se mettre en faction chez un portier avec des domestiques, il s'ensuit que je me prive d'aller au bal. . , Ah! Baillnet. que vous êtes heureux d'être votre maître, et d'avoir des parents qui ne vous gâtent point comme je le suis!
Le pauvre Théophile était en elTol une victime de la trop gnindo affection de sa mère. Madame Tamponnet ne voulait pas se dire quui garçon ne s'élève pas comme une fille, et que lorsqu'il a atteint dixhuit ans, c'est folie de pn>tendre le garder toujours à ses colês. A force de vouloir le bonheur de son fils, cette dame le rendait fort malheureux; elle le privait de tous les vilaisirs de son âge, elle no voulait pas comprendre qu'un p"eu de lioerlé est niVessairv k cehii oui devient homme, cl qu'en empêchant son fils de .suivre st's pen- , clianls, ses goûts, d'avoir une volonté, enfin, elle finirait par en faire un être sans force, sans énergie s.\ns résolution, sans cou-, rage; que si la timidité a de la grâce chez une femme, elle est ridi- ; cuV chez un homme, et nuit toujours à ses succès dans le nxmde, : où la fortune ne sourit qu'aux audacieux.
11 y a des parents qui ne comprennent pas tout rois, et se bornent à répéter sans cesse : Jo veux avoir toujours mes enfants sous les yeux, comme cela je serai certain qu'ils ne feront pjs de v*lisesl
Triste raisonnement que celui qui répudie tonte cimfiance! SS k>« maris en f.o.s.iieni aillant avec leurs femmes. . . comme celles-ci auraieul de l'u^iumoatl
UN MONSrnilR TRl'-.S-TOUnMENTÉ.
Théophile voulut cepondont secouer uu peu ce j.mi; ijui l'empi^cliuit «le tonnailre les plaisir» de son âge : uu beau jour il aci-epia Imvitiilioii (le son ami Budiiiet, il alla avec lui diaer en ville, puis au gpeciacle, puisonsuile au earé v»>r jouerau billaiil el buiretlupuiitli; bwf, il uu rouira qu'après minuit au liomicilu niati;i nul.
Il trou.i »a mère on pleurs, assisu sur une borne ilevunl leur demeure; ollo avait déjà doiiuo à plusieurs palrouilles le Bi^jualemeut rie son'lils, elle avait promis vjiii^t francs do ré ■oui pense à celui qui le retrouverait; elle devait lo laiie laiiibouriiier lo lendemain, et elle fut uUement heiiieusu en le retrouvant, qu'elle l'appela polisson, mauvais sujet, libertin, coureur; enlin, elle le gratiiia d une foiilo d'épithètes qui prouvaient toute l'inuuiéludo qu'elle avait éprouvée d« son absence, el qui n'en étaient pas moins malsonnanWs aux oreilles de bou lils, qui alla se coucher de fort mauvaise humeur en se disant : (Juelle scène! parce (pie j'ai fait comme la plupart des jeunes gens de mou àgel Ah! qu'où est malheureux d'être un enfant eûto!
Le lendemain , Théophile trouva sur la table de nuit de la tisane qu'il lui fallait boire; ensuite la l'euime de ménaae lui apporta, par ordre de sa mère, un lavement, qu'on le suppliait de prendre po\ir cmp'^c.her une maladie que devait amener la ribotte do la veille.
Théophile voulut jeter la tisane par la fenêtre, et la serincrue avec ta tisane, mais toute la journée il fut poursuivi par sa mère qui tenait dans la main une tasse de tisane, et par la domestique qui portait le clystere. De guerre lasse, et quoi^piil n'en eût nullement besoin, le jeune homme consentit à prendre tout co qu'on lui offrait; mais ce ne fut pas sans répéter encore : (Juel ennui d'être tourmenté comme cela ! . . . La tendresse qui nous rend malheureux ne vaut pas l'indifférence qui nous laisse en repos.
Kt comme le pauvre garçon n'aimait ni les soins, ni la tisane, ni les la\ements, il se pri' a ries plaisirs de son âge, pour ne plus être exposé à tous ces désagréments.
DEUX DAMES AU SPECTil CI.E.
Madame Tamponnet mourut. Son fils avait ah rs vingt-sept ans; à cet âge un homme est encore jeune. . . (nous e i voyons qui le sont toujours, et ils ont bien raison) mais Théophilo forcé malgré lui à une vie calme, paisible, retirée , avait presque ,iei'du le goût de ces folies si naturelles dans la première jeunesse , el qui se font encore dans la seconde , quand on en a eu l'habitude.
Cependant Théophile avait un cœur sensible; ce cœur, contraint jusqu'alors de refouler ses penchants, pouvait enfin s'épancher à son aise.
Badinât, qui était toujours ami de Théophile, avait acheté une charge d'avoué, ce cpii ne l'empêchait pas de continuer à mener une joyeuse vie comme dans sa première jeunesse; il vint alors trouver 8011 ancien voisin et lui dit :
— Tu es ton maître, *u as assez de fortune pour vivre sans rien faire, ce qui est très-commode quand on n'aime pas à s'occuper ; voilà le moment de jouir de la vie, mais pour cela, mon cher 'Théophile, garde-toi de former ce qui s'appelle une liaison durable... il n'y a rten de plus dangereux pour un garçon que d'avoir une maicresse en titre. . . ne cherche jamais à avoir une véritable passion... il faut beaucoup se défier de ces passions-là. . . qu'un homme ait des amourettes, qu'il fasse des petites connaissances. .. en courant; enfin, qu'il voltige de belles en belles et soit galant avec toutes, qu'il profite des bMines fortuves qu'il rencontre sur son chemin, voilà le vrai moyen d'être heureux. Mais si tu t'amuses à vouloir être véritablement'aime, tu te prépareras une foule d'ennuis, de tracas , de chagrins, desquels tu auras ensuite lieaucoup de peine à te débarrasser; car il est souvent bien plus difficile de rompre une liaison que de la former, alors même qu au fond de leur cœur les deux intéreMés en aurait l'envie. 11 y a tant de choses ici-bas qne l'on continue de faire par habitude.
Théophile écoutait son ami, mais il se disait à part lui : C'est un singulier garçon que ce Bailinet. , . il dit qne c'est une sottise <lc chercher à être aimé de sa maîtresse, parce que probablement il n'a jamais pu l'être. . . ayant toujours été trompé, il désire que les autres le soient aussi. .. c'est pousser un peu loin l'amour-propre. Il me semble, à moi, que cela doit au contraire être fort agréable d'inspirer de tendres sentiments. . . d'être l'objet d'une véritable passion.
Et, pendant quelque temps, Théophile n'allait dans le monde, aux spectacles, aux concerts, aux bals, que dans l'espoir d'y faire une conquête, mais il n'était pas assez joU garçon pour séduire au premier eoup d'oeil, ui niètne au second ; il n'avait pas un nom connu
dans les arts, une rèpatation, choses qui aident hoavcoup ft 11 Conquête el loiit boiivont oublier la Inideur; enfin, il n'était pas asseï riche pour que I on passùt (lar-dcMua les déiauU du physique et du moral. .
Le pauvieThéophilcen était doncpoorhci lEiMadns; lorsqu'il apercevait une jolie leiiinie dont il aurail été lier de devenir l'amant, il s'épuisait en vain en soupirs, en positions gracii'u^i's, en calMiteries; il se donnait beaucoup de mal pour iien. Lis conquêtes lesseinblent à une foule défaveurs do la fortune, qui voui fuient quand on les désire, qui pleuvent sur vous dès qu'on ne li^s rherche pas. Le proverbe a raison qui dit : « L'eau va a la^^ivlcie. n
Avec de l'or vous rencontrez raille occasions d'en gagner; avec deux ou trois maîtresses vous êtes accablé de bonnes fortunes , elles vous guettent duiis la rue, elles vous arrêtent sur le boulevard el vous attendent chez voire portière.
Enfin , uu soir , le hasard , la destinée . la sympathie , on plutôt l'alfiche du spectacle , engagiTent Théophile à entrer au théâtre de la Gaité, oîi l'on donnait un drame fort en vogue; il se trouva placé dans une loge derrieie deux dames très-éiéçantcs el dont l'une, qui paraissait avoir vingt-huit ans environ, était assr-z jolie et poss<''dait une taille fine, une main mignonne et un bras potelé. Quant à l'autre, elle était d un âge mùr et suffisamment laide pour l'aire rcssor" tir la beauté do son amie
Aussitôt voilà notre chercheur de conquêtes qiii se livre à toutes les évolutions qu'il croit ."susceptibles de produire de l'elTet ; il pince sa bouche, son nez, sa langue; il tâche d'agrandir ses yeux en les ouvrant le plus possible; il rejette ses cheveux de côté pour se donner ce qu'on appelle un coup de vent; il rapproche les deux bouts de son col, tire son gilet, rajuste sa cravate, puisse met à fredonner entre ses dents un iietit air qu'on peut prendre pour tout ce qu'où veut.
Pendant que Théophile s'exerçait à ce travail, (jui ne laissait pas que d'être fatigant, le dame pour 'aquelle il faisait toutes ces jolies choses s'était retournée plusieurs fois pour regarder son voisin qui devait être fort laid et fort ridicuh lorsqu'il faisait l'exercice pouruno concpiête : mais celle-ci ne pouva.t pas douter que ce ne fut pour elle que ce monsieur se donnait tant de mal; les iciumes sont indulgentes quand elles ne sont pas en train de se moquer , et puis, celleci était peut-être dans les mêmes dispositions que son voisin. Dans ce cas la connaissance le f.iit très-vite.
Tamponnet s'aperçut qu'on lui lançait un doux re"ard , aussitôt il s'arrêta au milieu d uni roulade qu'il était bien facile d'avoir commencée; il risqua quelq tes mots sur la pièce, sur les acteurs, on lui répondit, et dès ce moment la conversation fut engagée.
La pièce commença : c'était un drame fort larmoyant, la joliô dame porta plusieurs lois -,on mouchoir à ses yeux; alors Théophilo se moucha comme s'il eût voulu jouer de la trompette.
— Elle est sensible , se disait - il , elle pleure au spectacle. . . à la Gaîté ! . . . c'est une preuve que son âme n'est point encore blas-Jc. . . et qu'elle ne va pas tous les jours aux Français... C'est une fe'inme qui a encore les goûts naïfs et primitifs. . . ellés'émeut r,icileraent. . . et elle me regarde d'une façon assez encourageante. . . elle est foil bien mise. . . tournure distinguée. . . Je ne l'ai pas vue marcher, mais c'est égal, elle doit avoir la tournure distinguée, cela se voit rien qu'à la manière dont elle appuie son bras devant la loge ; . . . joliô figure. . . des yeux cpii disent beaucoup de choses ; . . . c'est bien la conquête que j'avais rêvée. . . ce doit être une dame de grande maison. . . ou une t'en. me de lettres. . . ou une lingère en magasin, n'importe I pourvu qu'elle soit libre. . . après tout , une fen.me est toujours libre (juand elle le veut.
P-nsrentr'acteTbéophilenpmanquepasd'allerchercaeraesorara
■ ('= qu'il revientolfrir à sa voisine et à son amie, grosse femme fort jaune qui avait as-:ez l'air d'une nvilâtresse et qui en parlant laistit entendre un accent qui tenait du normand et du limousin, et employait des locutions et des liaisons plus qu'étrangères.
.\otre Jalant, tout en causau!, cherche :i faire expliquer lajolie dame sur sa position; celle-ci semble ne pas mieux deman der que de se faire connaître; elle dit à son voisin en minaudant fort gentiment :
— Mon Dieu, monsieur, cela vous semble peut-être fort singulier de voir au spectacle deux dames sans cavalier. . .
— Pourquoi donc cela, madame... tous les jours .. . ou plutôt tous les soirs cela se voit. . . toutes les dames non» pas des maris complaisants et disposés à les mener au spectacle lorsqu'elles en ont l'envie: il en est d'ailleurs qui ont des affaires, des occupations qui les empêchent d'être libres de leur soirée, alors il faudrait donc que leurs pauvres femmes fussent privées d'un plaisir qui est fort à la mode et fort innocent. Ensuite il y a les dames veuves. . . ou celles dont les époux sont en voyage. . . car il y a des maris qui voyagent presque toute l'année. 'Voilà encore des dames qui n'ont pas toujours à leur disposition un cavalier pour les mener au spectacle. . madame est peut-être dans ce cas-là?. . .
— Moi , monsieur , je suis veuve... d'un général. . . dont le nom était bien connu. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du général Croufraann.
— Le général. . . Croûte. . . oh! oui , madame, ouî....t'enai beau-
UN MONSIEUR TRES-TOURMIîXTG.
coup cnlcndu parler, répond Tln^opliile, qui ciilendait eu nom pour la picmiiTc luis.
— Il avait sept cioix, nionsiciu'.
— l'idilre! niuriiuiru Tliéopîiile, aulanl que de boutonnières.
— Il avail perdu une jambe... à la li itail'c de... cette l;imciise bataille, le nom n'y f. il rienl il avail en un œil percé par un lioiilet de cauoii au siot;e du... un lri;s-grand siése. . . on ne connaît que celuilà... il avait laissé un bras à la prise de... vous savez bien... la prise, ,. une si belle prise. Je nepuis uiinais me souvenir des noaià...
— Cela ne f.iit lien, madame.
— Enlin , à la dernière all.iire où il assistait il a laissé. . .
— Ah ! ii.ou Dieu, madame, que pouvaii -il <!ûuc encore laisser sur le champ de bataille?
— Jl y a laissé son cheval, monsieur, vn cheval magniGque, qui avait été son compagnon fidèle depuis qui'i/e ans. Le jjenéral Oroutmaim no put se consoler de cette perte :l mourut aussi quelques mois après, me laissant veuve et lort jeune encore, avec une fortune médiocre... et si pou d'expérience. . . Je ne sais ce qui me serait ariivési le ciel ne m'avait donné une amie sincère et dévouée... Vous la voyez avec moi... madame Potiche, qui a quitté la Sa.oie, sa patrie, pour venir entreprendre à Paris un ronimeree de queues de boutons danslequel elle aurait gagné immensément d'argentsi elle n'avait pas essuyé dix-neuf ban iwroutes. . . Mais elle est philosophe et loujours au-des.sus des événements.
Théophile croit devoir l'aire un salut respectueux à cette dame (jni a essuyé tant de revers dans les ([ueues de boutons; mais, en re moment, madame Potiche était tellement occupée à avaler plusieurs quartiers d'orange avec leurs pépins, qu'il enestpourses politesses, qu'on n'a pas remarquées. La veuve du général Croutmann le dédommage bien de l'inattention de madame Potiche; la jolie dame est e.\trèmement causeuse; elle est bientôt avec Théophilo comme si elle le connaissait depuis lotitjlemps. Celui-ci est enchanté, trans[Hiii6; il a déjà presque risqué une oéclaration, et on lui a souri; et celte excellente madame Potiche ne s'est pas retournée tme seule fois pour troubler la conversation (]ue l'on tient près d'elle; c'est une amie remplie de discrétion, et (]ue l'on mènera sauvent au spectac.li'.
Le drame est fini; tout le monde part avec les larmes aux yeux; les l'eiumes ont, en plus, le nez rouge; mais on s'est bien amusé, et l'on se promet do revenir pleurer à la Gaîté, théâtre qui a la spécialité des larmes.
Théophile est près de la jolie veuve. Lorsqu'on est sur le boulevard, il s'aperçoit avec joie qu'il tombe qut Iques gouttes d'eau, il se hâte d'offrir uno voiture aux deux dames, (,ui no font aucune façon pour l'accepter. Une petite citadine se troi ve là . la belle veuve du général y a monté avec légèreté; l'énorme madame Potiche y entre avec l'aide du cocher, qui ne craint pas do la pousser par son centre de gravité; il ne reste à Théophile que le petit siège qu'on relève pi^ur lui, et, pour placer ses jambes, il est obligé d'emboîter une foule de choses énormes ap]K\rtenant à madame Potiche; mais, quand on a le cœur pris par di; nouvelles amours, où no tiendrait-on pas pour être près de celle qui nous a charmé?
Théophile est horriblement serré, mais il se trouve très-bien; il ne peut pas laiie un mouvement sans être presque écrasé par les bras, les genoux ou les mollets de madame Potiche, mais la veuve du général Croutmann lui a permis de venir lui rendre visite; la grosse amie s'asseoirait sur lui, ipi'il serait caoable de la sup[iorter.
On arrive devant la demeure de la jolie lémnie, qui loge dans uno assez belle maison de la rue Mazagran. Théophile croit akirs .se iiouver libre do renvoyer sa voiture; mais madame Potiche ne demeure pas dans la même maison ([ue la veuve du général , et celle-ci a dit à son nouvel adorateur :
— Illst-ee que vous aurez ia bonté de remettre mou amie chez elle?
Cette prière est faiti< sur un ton si insinuant qu'il n'y avait pas moyen de n'y point obtempérer. Théophile s'est empressé de répond ro .
— Comment donc, madame; mais avec le plus grand plaisir.
XSi TABAC X:T IXS P£TITS CHIENS.
Et bientôt il est assis dans la citadine à côté de l'énorme dame qui a crié au cocher : Rue de Louroioe, quartier Moiiffetaid , la maison du boulanger.
1.0 pauvre Théophile gp sent tressaillir; il an demande conunont nne porsounss qui semble aussi distinguée que sa nouvelle conquête, peut avoir une amie(pii loge rue de l.onreine: puis il lucnd son parti en se disant : ('.est un moment à passer. Toute méuaille a son revers 1 Cet Le dame no m'a pas semblé causeuse, je pourrai penser à mes uuoui s.
ilais Théophile se trompait; ei madame Poticite n'ouvrait f>as U
bouche lorsqu'elle était avec son ami»-, c'est que probiibleinerl c'était sa c/insi^ne. Elle se dédommageait quand la veuve cj ^c-icni. n'était plus là. ;
.Son infortuné compagnon est obligé d'entendre l'histoire de» tribo-lations qu'elle a essuyées depuis qu'elle est à Paris. p!u3, celles de son premier mariage avec un homme qui Id : . , tijani
leur lune de miel; ce qui. à juste titre, I. s le*
lunes qui devaient suivre, lorsqu'une pleure- ■ -.ur,
quille ne jusea pas à protos de regretter. — 1'. - .•• soo
second mariage »*ec M. Potiche, un homme ausi, ca-
dra que son ,ireniier époux était brutal, un ho,. ^ ail, qui passait une partie aesa vie à ses pieds, quiiui •JcrijUiéisc» jar retieies, pour avoir le plaisir de les lui remettre; eolio, ua homme qui voulait se coucher a huit heures, et ne se lever q 'à midi. Et tout cela entremêlé d'adverbes iuronnus et de liaLsoas bien hasardées.
Théophile écoutait avec la résignation d'une personne pil n'est pat obligée de répondre, et qui. par conséquent, a le dron de;^;nser a autre ihose. Mais à son bavardage, niadam.' Potiche (."■ignail un autri défaut plu» disagreable . piusinrou mode, et ronlt i lequel son malheureux compagnon cherchait en vain un remédie. Cette grosse dame prenait du tabac, elle s'en bourrait le i.cz; de plui , elle lirrit souvent son mouchoir, et de cet infâme mouchoir s'exiialait cette odeur de vieux tabac , de roupies , qui n'est pas suppoi taille mémo chez les perstnines qui prennent un miuclioir blanc tous les jours, et madame l'oticho n'en changeait que deux lois par sema ne.
Ah! ne parlez pas d une femme qui prend du tabac... il n'y a point de beauté, de grâces, de jolis traits, ae jolis yeux, d'esprit, de geatiW lesse, d'amabilité (pii puisse faire excuser celte horrible cotlume. . . L'odeur du tabac ciiez une léinme a quelque ehose qui la vieillit, l'eulaiilitel la fiit tomber sur-le-champ au rang des portière, et des marchandes de chiffons; et c'est en vain que les lemraes qui ont ce malheureux défaut cherchent à le dissimuler, en prenant fouies les précautions imaginables... Elles ont beau f.iire, il leur reste loujours ([uelque chose qui les décèle, qui les tiahit; leur nez d'ailleurs prend une autre forme. . . car il est bien prouvé que cette vilaine poudre que vous y insinuez finit par les grossir et les jaunir.
Par pitié pour vous-mêmes, mesdames, ne prenez pas de tabac. Ah! encore un a\ is en passant : n'allez pas, dans l'âge d'aimer et de plaire, vous prendre d'une belle, passion pour les petits chiens. Voilà eniore une chose qui vous fait bien ou tort près dos hommes. Uno t'eiume qui aine les petits chiens. . . Mais voyez donc où cela conduit. Chez elle, c'est une foule d'exii;ences . de soins, de pré» cautions qu'il faut prendre pour ne point con'jarier, dératieer ou blesser l'animal chéri.
Vous arrivée chez une dame qui a un petit chien; vous vous présentez d'un air empressé, galant; vous vous flattez que votre visite fera plaisir. A peine vous a-t-on souri à votre eniiee; au lien d'éconler vos compliments, on est disirait, on regarde i droite, à gauche , sous les meubles, derri, lo les coussins. Comme ce manège ne tarde pas à vous ennuyer, vous dites :
— Qu'aver.-vous donc, madame, vous para issM inqnièt», préoccupée... vous serait -il arrivé quelque événement f.lcheuxt...
— Ce que j ai... c'est Zaza que je cherche... Zaza, ma (>otito chienne... Elle était là tout à l'heure, couchée sur mou sofa, quand vous aveï sonné... et.ie ne la vois plus... (Jue peui-elle être devenue?... C'est que je ne veux pas qu'elle surle.
— Mou Dieu , madame, votre chienne n'est pas por.iu«> , elle se retrouvera; je venais vous demander s'il vous serait agréable d'aller ce soir...
— Je la retrouverai!... Comme vous dites c«'a, monsieur; mais je l'espère bien, que je la retrouverai... D'abord, si je perdais Tai», je ne m'en rnnsolerais jamais... Julie! Julie!
— .Mors, madame, vous ne pouvez pas me dire si c* soir il tous serait agréable... «
On ne vous écoute pas, on sonne la bonne, on ordonne des rochen-hes, des perquisitions dans toute la maison; on Tiit déjà des conjectures. On veut deviner quel est- le lo-aïaiit? assez scélérat pour avoir retenu, gardé Za?»; on proinel une forte récompense : on fera iiiteiTOÇer toutes les fruitières. i4ius les é]iiM'eis du quartier. La lv>nne part jviur commencer les recherches, et, en reve-.ani à sa place, In dame apei\'oit la chienne chérie qui s'est couchée sur une bergtM"e et qui était cachée par quelques robes sur lesquelles elle s'est oubliée.
Alor«la ioio, la bonne humour, l'amabilité renaissent obezcettedamr si maussade quelques moments auparavant, et si voua a\« la snah adresse de t'aiie remarquer que Zaza a laissé i\t^ traces de son séjour sur la bergère , on repond :
— Ohl ce n'osl rion; la couliiHi'^ro mcttrii un autre lé â col U ' robe... J'ai encore de l'étoffe pareilf':'. »
Et frite.<s bien attention que cette même dame eninT.iit en fu-çur on aurait des allaqiies de nerfs si ut; »'!\;"ani, uvec des ntatns couver» te.i de confitures, était venu en joiumt ».^ c.irhor ■ r- i,',< plis de sa robe. Il parait que les conGtureslui in-ipirent inCnimenl plus de ait
DN MONSIKUU TRÉS-TOUILMKNTÉ
goât que le» méfaits (ic sa cliionnc; rt puis, qu'i'sl-po rin'uti enfiinl auprès de Zaza, co polit animal qui abnii' d'uni; façon assminlissante après les t;oiis mal mis? OucI instinct! Quand un onLint a le iiiallieur de plpuri'r , do so plaindre, de iliro qu'il a bubu, on appi'llo la boaue Cl on lui dit •
— Co»icIifi-ln bien vite... il est insupportable ce soir .
(juand le petit chien grogne, aboie au point qu'on ne s'entend [i.is parler, et veut quelquefois vous mordre les jambes, celte dame lui donne des gimblcttes, du sucre, ou l'accablo de caresses pour le calmer, en vous disant :
— Vous l'aurez taquiné, c'est votre faute. . . il ne peut pas souffrir être taquiné, c'est son caractère.
Allez-vous à la promenade avec c<>ite nii'me dame, ello emnicinera sa chienne, après avoir veillé à sa toilette, l'avoir pei°iiéo avec soin; souvent clUi lui attachera un nœud de ruban rose au cou , elle la tient en laisse; mais ne pensez pas marcher comme tout ce inonde qui se promène. A chaque instant il faudra vous arrêter parce que Zaza s'arrête , et s'il plaît à la chienne de faire de longues pauses, de rester longtemps contre une borne-alfiche , de vouloir causer avec quoique passant de son espèce, il vous faudra vousarrrêter tout aussi longtempsqu'elle, alors même que vous vous trouveriez dansun endroit où il y aurait de la crotte, ou bien dans un passage dangereux à cause des voitures; en somme, vous n'êtes donc sorti avec celle dame que pourètre aux ordres de sa chienne...
Prenez garde qu'on ne vous la fasse porter...
Cela s'est vu.
En avez-vous assez?
Attendez, voici le bou-, quel... quelque chose qui surpasse tout le reste et qui serait incroyable si nous ne l'avions pas vu , et trèssouvent même.
Cette adorable petite chienne, qui, à la promenade, a pu satisfaire toutes ses fantaisies, si elle est fatiguée, sa maîtresse la prend dans ses bras , la porte pour revenii , et, de temps à autre, l'animal , par reconnaissance, paratlachement et surtout parce qu'on le lui a appris, allonge le tête, tend le museau et se met à lécher le visage de sa maîtresse; alors celle-ci est enchantée, attendrie , elle se laisse lécher la figure et accable l'animal des noms les plus doux pour le remercier de ses caresses.
Et si vous avex l'avantage d'être bien avec cette dame, lorsque vous serez pour la quitter, elle vous tendra sa figure pour que vous l'embrassiez.
En pareille circonstance j'ai vu un jeune nomme serecuieravec dégoût, et dire ài la dame, qui était cependant fort jolie :
— Pardon , ma chère amie, mais je ne me soucie pomt de loucher avec mes lèvres les places léchées par votre chienne qui, tout à l'heure, lorsqu'elle était à terre, a fait les mêmes amitiés à plusieurs de ses pareils. . . seulement, elle ne s'adressait pas à leur visage.
La jeune dame trouva ce monsieur fort ridicule. Quant à elle, pour tout au monde vous ne lui auriez pas fait embrasser un enfaut qui aurait eu la figure un peu barbouillée^
nznB MAITRESSX).
Le tabac et les petits chiens nous ont fait oublier Théophile Tamponnet, que nous avons laissé dans une position assez desagréable , forcé de reconduire dans un quartier perdu cette grosse damo qui prisait et l'empoisonnait avec »od mouchoir-
Enfin , notre galant a terminé sa corvée.
Il a mis madame Potiche rue de Lourcine, il est rentré chez lui , et peut se livrer à sa joie . il a fait une conquête. . . ce qu'il cherchait en vain depuis si longtemps; et cette conquête est jeune , élégante , jolie et spirituelle. . . car Théophile a trouvé que celle dame avait beaucoup d'esprit dans la conversation. Peut - être n'était-il pas bien exigeant, oui amour avait prêté son charme à ce qu'il avait entendu , ensuite, comme tout est relatif, cette dame pouvait avoir beaucoup d'esprit pour lui, et n'en îiurait eu que médiocrement près d'un autre.
Le lendemain, notre galant s'est rendu chez la veuve du général Croutmann. Sa nouvelle connaissance l'accueille fort bien. Théophile méritait une rélompeiise pour avoir, la ve;lle, reconduit madame Potiche rue de Lourcine; il était très -amoureux et demandait beaucoup de choses. La jolie veuve ne semblait pas avoir linlention de se montrer bien cruelle; cependant avant (le se rendre, elle n'était pas fâchée de dicter ses conditions .
— Si jamais jélaii as53z faible pour céder au penchant de mon cœur, dit la veuve du général en lançant à Théophile dos regards qui achevaient de lui tourner la tels, je voudrais d'abord être bien certaine d'être aimée. . .
— Ah! madame, vous ne pouvei pas douter des sentiments que.;.
— Un moment, monsieur: tommont comprenez-vous l'amour, s'il vous plaît? C'est que je trouve qu'il y a mille manières d'aimer ; quelle est la vôtre?
A cette question assez insidieuse, Théophile se seniii lort embarrassé; il avait si peu ou si mal aimé dans sa vie qu'il ne savait pas trop lui-même quelle était sa manière. Mais , enflammé par les beaux yeux qui étaient devant lui, il répondit, en accompagnant ses paroles de profonds soupirs :
— Ma manière d'aimer, madame, ah! ce serait de vous répéter sans cesse que je vous adore. . . que jamais je n'ai rencontré dans le monde une femme qui put vous être comparée. . . ce serait de pas< ser ma vie à vos genoux, d'admirer vos yeux si séduisants, si beaux; votre bouche si aimable, si spirituelle votre front si noble,
Quoi est le polisson qm sonne chez moi aTSnt le jour?
UN MONSIEUR TIlÈS-TOUnMENTfi.
yolre main si bien faite, si blanche; votre taille svelic, fine, ùlégantc ; votre. . .
La joiiiio veuve juge conrenablo d'arrêter ce monsieur, qui aurait peut-ôtre été fort en peine desavoir comment s'arrêter lui-m<^me; rllo l'interrompt par un grand éclat do rire , en s'écriant :
— Ahl monsieur, s'il vous fallait passer votre vie comme voug vem'3: do lo dire, je cesserai» liientôt de vous paraître jolie, et mes faillies attraits, que vous avez la bonté de louer eu co moment, perdraient chaque jour de leur charme à vos yeux.
— Touvcï-vous croire, chère madame t\c Oout...
— Appcli'z-nioi Alphonsine; c'est mon [letit nom, je vous permets de me lo donner.
— Ah! que vous êtes bonnel . . . Pouvci-vous croire, séduisaule Alphonsine, qu'on puisse cesser de...
— Pardon, monsieur, mais jusqu'à présent tous avez fait fies serments, des protestations, comme tous les hommes en font lorsqu'ils veulent persuader à une femme (ju'ils l'aiment et lui seront fidèles : moi , je trouve cela lrès-va;^ue, et ce n'est pas de cette manière que l'on prouve à une dame que l'on a véritablement de l'attachement pour elle.
— Ah! ce n'est pas 4e cette manière. . .
— Non, monsieur. Si TOUS voulez me le permettre, je vous dirai, moi , coHinieiit il faut qu'on se conduise avec unoremnuipourqu'ello croie à votre amour.
— Dites, madame, dites, je vous en prie; je ne perdrai pas un mot , car c'est une leçon dontj'espère profiter.
— Monsieur, la meilleure manière de prouver à une femme qu'on l'aime, c'est assurément de chercher i\ la rciKlrc heureuse; car il ne suflitpasque votre amour vous rende heureux, vous, ccii serait de l'ôgoïsme ; il faut, avant tout, qu'il fasse lo bonheur de votre amie : ce sera lo plus sûr moyen devons l'attacher. Hendre une femme heureuse n'est pas une chose bien difficile; que faut-il pour cela? Contenter tous ses goûts , satisfaire tous ses désirs, ètro toujours aux petits soins près d'elle; lui donner tous les chiffons, tous les bijOux dont elle peut avoir envie; ère soumis à ses volontés, et surtout no prendre aucune distraction, aucun plaisir sans elle. Voilîl , monsieur, la boimo manière dai-
Théophile a écouté la venvo du général Crnutmann avec beaucoup plus d'alteiUion qu'il n'en avait jadis pour écouter son professeur, ce digne M. Muséum. Lorsque la jolie dame a cessé de parler, il lui prend la mai[i qu'il porto sur son cœur, eu disant .
— Tout ce que vous venez de mo dire est gravé là .. je n'eu ai mer?
pas perdu un mot !
— Et ferez-vous tout cela. . . si on a la faiblesse de vous aimer.
— Je le ferai , je lo jure sur.
— Point de serment! En amour ils n'ont jamais serviàrijMi. Mais prenez gardp, no vous engagez point légèrement, je suis peul-ètie un pou vjiigeantc.
Olil ca n'est pai vous! ri^ponil Tht'opliilo m tir.ant la Inngno nu vioui gnrçon.
— Vous ne In serez jamais trop.
— Songez que je ne suis pas de ces femmes que l'on prend et que l'on quitte comme uu vêtement à la mode!
— Ah! madame, me croyez- vo*s capable dévoua comparer à quelque chose que l'on quitt»: facilement?
— Je porte un nom honorable , j'ai une position dans le monde. . J Je ne suis point une grisette . monsieur.
— Vous en êtes à cent lieues, madame.
Madame Croulmann yyant bien fdt toutes ses conditions, toates ses réserves. Théophilo ayant adhéré atout, l'aflaire ne pouvait manquer de s'arranger.
Au bout de quchpies jours, Tamponnet se promenait la tête haute, lo uez au vent, se daudmant tant soit peu sur les hanches; enfin il
avait cet airsatisfdit, conquérant, d'un homme qui a une jolie mattresse et qui n'est pas habitué à ces choses là.
Il rencontre un matin son ami Badinet, celui-ci sourit de loin en l'apercevant et lui dit en l'abordant :
— Diable! mais nous avons un air de triomphateur aujourd'hui! . ..
Je gage que tu as maintenaot plus de bonnes fortunes que tu n'en veux?
— En effet, cher ami... j'en ai, pas plus que je n'en veux, ear je n'en ai qu'une, mais elle suffit à mon bonheur... Ahl Badinet , si tu savais combien je suis heureux...
Une tènime charmante, une femme trèsdistinguee, veuved'un général qui avait laissi la moitié de sa personne sur des champs de bataille. . . le fameux général Croutniann qui a eu un œil emporté par un boulet de canon. . .
— Par un boulet. . ." El le b.mlet n'a fouchô qu'à l'œil!... Il fallait qu'il fût bien petit ce boulet -là. Demande donc à la gênéride de quel calibre il était. . .
— .\h! Badinel. si lu vas déjà commencer à te inotjuer, je no lo conte plus rien. .
Tous les jours on dit...
un biiulet... et cela signiGo un éclat do bombe.
— A la bonne heure I ie te passe un éclat d»
Donibe.
— Enfin, mon cher, une veuve cl une femme jolie, pleine d'espiit, très-bien élevée; on voit qu'elle a reçu une brillante éducation.
— Elle est musicienne?
— r.lle a uno voix délicieuse, elle vocalise supérieurement.
— l'"lle touche du piano?
— i:ile en toucluMa dès que je lui en aurai donné un. — Ah ! il parait ([ue tu fais des cadeaux. . .
— Oh! quo c'est joli!... ta réflexion est bien Iwnne. Est-ce que tu as ou des matlivsses auxquelles lu n'as pas fait de cadeaux, toi?
— Mais, oui, quelquefois... souvent même... J'en fais assM volontiers à celles qui no m'en demandent pas, mais rarement à c^ les qui en veulent.
— Je no m'étonne plus si lu n'inspires jamais une passion profonde. . .