M MO
linir p«r Ifur gaf;ner tii bUnea! ce lerait par trop bon genre. Ecouloui d'un iiiiire coté.
— Vou» devei trouver ma fille grandie, d^. une dame il sa voisine, car il T • lon|;lein|)s que vous ne l'avez vue.
— (Vii, en ell'et... je crois ciu'elle eut uu [leu grandie.
— Uii peu! de buit lijjiiiii di-|>iii. »c'|it niois!... c'ist énorme... et t'en suis sinv, je l'avais iiiesuié.' av..iji qu'elle retournât il sa pension, •t je l'ai ijifai.i'i^e quand elle est arrivée.
' — La pctiti- Durirui a grandi aussi.., je crois qu'elle est maintenant de la taille de la vôtre.
— Ob! que non! il y a un demi-pouce de différence, j'en suis certaine , je les ai mesurées toutes les deux. Ma fille sera très-grande; depuis l'année dernière, c'est étonnant cornue elle s'est développée... Je vois cela à ses robes...
— La petite Uuneui sera très-bien faite, je crois.
— Ma tille a la taille plus mince; je la lui ai mesurée avant-hier...
— Après cela, les enfants cliaugent beaucoup en prenant de l'âge : il y en a qui grandissent tard ; ou ne peut pas savoir d'avance ce qu'ils seront.
— Oh! pardonnez-moi, on voit Ji la longueur de leurs doigts s'ils auront une taille élevée... Les doigts de ma fille sont plus longs que tous cent des autres pensionnaires de son âge. Je les ai mesurés.
— Il parait que cette dame mesure tout, se dit Boiicbenot en se détournant. Si elle m'avait mesuré depuis que je suis debout au milieu de ce salon, je suis sûr qu'elle me trouverait maintenant rapetissé de beaucoup, car cela fatigue ciisidérablement de rester aiusi. Ah ! voilà un sié;;e vacant... ma foi, i.nit pis, je m'y mets.
Boucbenot va s'asseoir dans le cercle ; il se trouve avoir à sa gauche une petite vieille bien parée, bien fardée, bien élégante... dont le col, les oreilles et les doigts sont couverts de diamants, et qui fait toujours non avec sa tète , et à sa droite une grande dame entre deux Sges, qui passe fort souvent le bout de sa langue sur ses lèvres, en y mettant une certaine fierté.
Boucbenot adresse quelques mots à la petite vieille pour tâcher d'entrer en conversation; mais on ne lui répond que par des sourires et des signes négatifs.
— Est-ce que cette dame est muette ou sourde? se dit Boucbenot ; cela m'étounerait! Voyons , essayons encore... Elle a l'air d'entendre pourtant...
Et se penchant centre l'oreiUe de la vieille dame , il lui dit en élerant la voii :
— Madame va probablement faire sa partie... à l'âge de madame on doit aimer le jeu... On ne peut plus faire autre chose en société... car certainement madame ne danse plus.
La petite vieille sourit , brsiule la tète et répond d'une petite voix claire et tremblotante :
— J'ai pris deux fois du café aujourd'hui!... on m'en donnera encore demain... si je suis bien sage !
Boucbenot se recule en ouvrant de grands yeux et cherchant à deviner si cette vieille dame est sourde ou si elle se moque de lui... Mais un jeune homme placé derrière sa chaise, remarquant sa stupéfaction, lui dit en souriant :
— \ ous aurez de la peine à faire la conversation avec madame de Courtivaud ; elle est en enfance. '
— Eh bien, c'est gentil! s'écrie Boucbenot; Ot moi qui voulais absolument causer! je m'étais bien adressé ! quand on est comme cela, que vient-on faire en société?
— On place quelquefois madame de Courtivaud au boston. Elle a tellement l'habitude de ce jeu , qu'à défaut de sa tète , ses ye^^i lui suffisent encore pour y faire sa partie; cependant elle y iH-mmet de fréquentes distractions.
— Ce doit être bien amusent de jouer avec elle!
— Méfiez-vous de la partie de boston si on vous propose de vous y mettre avec des personnes que vous ne connaissez pas. Dernièrement ici, je me suis trouvé y tenir lêie à trois dames dont l'une éiait madame de Courtivaud, qui est en enfance, et met souvent du pique pour du cœur; la seconde dame était sourde, et la troisième s'endormait toujours pendant qu'on donnait les cartes; nous avons mis trois heures et demie pour faire deux tours.
— Vous avez eu de la patience ! au second tour, je vous certifie ^e j'aurais renversé les cartes, les bougies et la table.
Boucbenot s'est tourné vers le jeune homme , avec lequel il serait bien aise de continuera causer; mai» celui-ci se lève pour aller parler à des dames, et Boucbenot en est réduit à écouter sa grande voisine de droite, qui parle alors avec une dame et lui dit :
— Je n'aime que ce qui est beau et bon : que voulez-vous? chacun a ses goûts... d'abord mon mari gagne beaucoup d'argent... Il giene tout ce qu'il veut... il fait des affaires, des spéculations!... ma toi moi je me dis : Pourquoi se priver de ce qui fait plaisir ?... Qiiand j'achète quelque chose, c'est toujours ce qu'il y a de meilleur... je n'aime pas le mauvais... nous vivons bien! nous vivons Irès-bitn! il «erait impossible a mon mari de diner rien qu'avec deux piats, il lui en faut au moins quatre, ei toujours du dessert!.., il ne dînerait pas •an» dessert... il serait malheureux, il lui mauquerail quelque ehose... Mail pourquoi se priver <{uaud on gagne beaucoup d'argent?
— Voilà une dame qui finira par se faire volert se dit Boucbenot. Ah ci! est-ce que Henri va me laisser toute la soirée livré à moimême?... Ah! le cercle se défait enfin... Oh! ma foi, je vais essayer de me dégourdir les jambes!
Iluiicbeiiot se lève et se dirige du câlë de «on ami, qui est as ii derrière sa Pauline, à laquelle il tâche de temps en temps de glisser un mot d'amour.
— Dis donc, Henri, tu me laisses là-bas tout seul; si tu crois que je m'amuse!...
Henri se hite d'interrompre Bouchenot et le présente à mademoiselle Giraumout en lui disant :
— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous présenter un de mes amis qui va devenir mon compagnon de travail?... A dater de demain, Boucbenot est de ma maison... Et je pourrai alors avoir quelques mouienls de plus... pour aller voir mes connaissances.
Pauline fait à Boucbenot un salut gracieux, en lui disant :
— M. Henri m'a souvent parlé de vous, monsieur... Il était même inquiet de ne point avoir de vos nouvelles.
— Ce cher Henri, répond Bouchenot; oh! c'est un ami!... nous nous aimons beaucoup tous les deux... il m'a souvent prêté de... Je veux dire que nous nous obligeons dans l'occasion... Et certainement, mademoiselle... quand il s'agira de danser à sa noce , je n'aurai pas la goutte aux jambes!
La jeune fille baisse les yeux en rougissant, et Henri pousse Bouchenot en lui disant tout bas :
— Est-ce qu'on parle de ces choses-là?... Tu es bien indiscret...
— Ah! je croyais que la chose était convenue entre vous... On ne sait jamais ce qu'on peut dire ici.
— J'ai beaucoup d'espoir; Pauline n'aime que moi, je suis sAr de son cœur...
— Eh bien, ça va tout seul alors.
— ^lais son père tient tant à ce qu'on ait de la fortune... ou un commerce très-florissant!
— (Jn l'iuvile ù déjeuner, on le grise, et il consent à tout.
— Oh! non , ce n'est pas ainsi qu'il faut agir pour réussir près de M. Giraumout!.., C'est à force de travail, d'ordre, de bonne conduite, que j'obtiendrai la main de sa fille.
— Il ne me prendra jamais pour gendre, moi!
— Monsieur joue-t-il à la bouillotte? dit madame Merlier en s'adressant à Bouchenot.
— Oui, madame. Oh! la bouillotte... j'y ai passé bien des nuits...
— Voici une place ; si vous voulez commencer, veuillez prendre une carte!
— Très-volontiers, madame.
Madame Merlier s'éloigne, et Bouchenot s'approche de Henri en lui disant à l'oreille :
— Je vais jouer... glisse-moi de l'argent dans la main sans qui, cela paraisse... Nous avons oublié cela avant d'entrer.
— Ah ! c'est juste... tiens.
— Tu ne me donnes que vingt francs.
— C'est plus qu'il ne te faut, puisque je te dis qu'on joue petit jeu.4. trente sous la cave...
— Enfin, c'est égal, quand je n'en aurai plus, je te ferai signe. Et Bouchenot se dirige vers la table de bouillotte en se disant :
— Pourvu qu'on ne me fasse pas jouer avec madame de Courtivaud et avec la dame qui s'endort et celle qui est sourde... A la rigueur, si la petite Courtivaud voulait,jelui jouerais ses diamants.
Bouchenot est à la table lie bouillotte depuis quelque temps; il joue très-lestement l'argent de son ami ; il gagne et il commence à trouver que l'on s'amuse chez madame Merlier, lorsque la porte du saioa s'ouvre et le domestique annonce :
— M. Mortaudal.
Un bel homme, mis avec élégance, entre dans le salon, et va saluer la miiîtresse de maison, qui semble redoubler de politesse pour le recevoir.
Bouchenot, qui a levé la tète et jeté par hasird les yeux sur la pei^ sonne qui vient d'entrer, sent une sueur froide parcourir tout son corps, en reconnaissant le monsieur qu'il a dtjà vu au Vaudeville.
— Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? dit un des joueurs de bouillotte eu s'adressant à Bouchenot. Vous nous donnez à chacun quatre cartes....
— Ah! pardon, monsieur... je croyais jouer au billard....
— Au billard ! répond le joueur en riant.
— Non... au piqiet... ou... ie fait est que je ne savais plus à quoi je jouais.
Bouchenot ne sait plus ce qu'il fait. La vue de la personne qui vient d'arriver le bouleveiie , ii fait deux fois le mouvemsint de se lever^ il a bien envie de sortir du salon; cependant, il fait tous ses effortc pour se remettre, en se disant :
— Allons... qu'est-ce que. cela signifie d'avoir peur decel lioiutae?..^ il ne me mangera pas... D'ailleurs.,, c'est lui... qui doit avjjir peur... je suis un imbécile... Me sauver, de quoi aurais-je l'aii f..»^ue pen-
; seraii Henri?.,. Ailoas, remeitons-cjus... n'ayons p.^s l'air de connaître... cet homii^e...je suis bieu sûr qu'il en fera autan' de son { côté.... Rsstous au jeu... lie regardons que mes cartes, .|
Malgré tous ses efforts pour paraître calme, Bouchenot n'est plus à
k son jeu. Il commet de frëqucnles bévues. H abat ses cart*» avant qu'on ail parlé. Il tient qunnd il voudiait p.isscr, et il passe avec des brelans... Bientôt ses distractions aH(;mi;ntent , caril écoute avec attention une conversation qui a lii'U près du lui.
— Qu'est-ce donc que ce M. Mortandal? demande un jeune hotame i un de sps voisins. Madame Merlier semble avoir pour lui beaucoup de considération.
— Ah ! mon cher, c'est que ce monsieur est fort riche. C'est un Marseillais; il est arrivé à Paris, il y a une dizaine d'années, pour remplir une place de petit commis dans une maison de commerce; et, aujourd'hui, il a maison à Paris, maison de campagne, cabriolet! une fortune enfin !...
— El comment a-t-il gaf;né cette fortune-là ?...
— Dans le commerce... Il a fait des entreprises en gran^,.. î'out Jui réussit, à ce qu'il paraît; enfin, il gajiie bi.'aucoup d'argent... Aussi, c'est à qui aura l'avantage de recevoir M. Mortaudal.
— Monsieur... c'est à vous à faire... di! un joueur en s'adressant
rur la troisième fois à Bouchenot ; et clui-ci , qui était tout entier ce qu'il entendait dire sur le Marseillais, sort enfin de sa léthargie et tâche d'être à son jau, tout en se disant :
— Il gagne beaucoup d'argent!... il a cabriolet!... il est trèsricbe!... Parl)lcu !... je le crois bien !... Mais si l'on savait n?r quels moyens il fait fortune... et moi qui le sais !... et qui n'osi; pas le dire... Je suis un grand drôle... .le vo;ulrais bien m'en aller smis que cela se remarquât. Ah ! mon Dieu ! je crois qu'il m'a vu... cet homme... il me reconnaît... il va peut-être s'en aller... S'il pouvait s'en aller...
Mais, au lieu de s'éloigner, M. Mortandal, qui venait de regarder attentivement Bouchenot , se contente de se pencher vers madame Merlier, qui est alors près de lui , et semble lui adresser des questions ; puis, au bout de quelques instants, il s'approche de la table de bouillotte , et se tient justement en face de celui qu'il a aussi reconnu.
— Quelle audace ! se dit Bouchenot; il vient se poser là... devant mes yeui... me braver... J'ai beau tâcher de prendre sur moi... je me sens bien mal à mon aise... je dois avoir l'air très-bête en ce moment.
Bientôt une place est vacante à la bouillotte, M. Mortandal s'y met, et se trouve ainsi faire la partie de Bouchenot ; celui-ci n'est plus maître de son trouble, quoique le Marseillais semble lui sourire et affecte de lui parler avec une extrême politesse.
— Mon tout! mon tout! mon tout! s'écrie Bouchenot en roulant des yeujL effarés autour de lui. Cette manière de jouer fait d'abord reculer les personnes qui font la partie de Bouchenot; mais bientôt pourtant le tout offert est tenu, et Bouchenot est décavé.
— Comment, monsieur, vous faites votre tout avec deux huit et une dame! dit le Marseillais en regardant Bouchenot d'une façon singulière.
— Oui, monsieur, répond celui-ci en se levant et quittant la table; c'est comme cela que je joue à la bouillotte... chacun a sa mttnière.
— Je doute que ce monsieur gagne souvent, dit un des joueurs lorsque Bouchenot est éloigné.
— Je crois que monsieur était indisposé et voulait s'en aller, dit un autre, car depuis quelques moments il n'était pas du tout à son jeu.
Le Marseillais ne dit rien , mais il tourne doucement la lête {>our regarder la porte du salon, qui veuait de se refermer sur Buuchcnot, qui s'était doucement glissé jusque-là, et était parti après avoir pris le premier chapeau qu,'il avait trouvé sous sa main.
CaAPtTMB XX. — Une fortuna inattenilue.
— Eh bien, ditCielina en voyant revenir Bouchenot près d'elle, et en remarquant son trouble, sa pâleur, le désordre qui règne dans toute sa personne, eh bien, cher ami, que vous e^t-il donc arrivé ce •oir?... Comme vous voilà détail... bouleversé! bsl-ce que vos coliques vous ont pris dans cette belle réunion pour laquelle vous vous Étiez fait si beau ?
— Oui... répond Bouchenot en se jetant sur une chaise, je me suis îrouvé... fort mal à mon aise... je suis sorti très-vite.
— Mais savei-vous que ça devient inquiétant, un mal qui revient (i souvent? Voulez-vous que j'aille chercher le médecin ?
— ^|'on, c'est inutile... je me sens déjà mieux...
— Veui-tu prendre quelque chose?
— Je ne veux rien.
— Tu ne veux rien prendre ! Oh! certainement, tu es malade, cker •lui; tu n'es pas dans ton état naturel.
— Cœlina, laissez-moi tranquille, vous me ferez bien plaisir.
— Tiens, ce chapeau dont la coiffe est blanche... et la tienne était noire... Ce n'est pas ton chapeau, cela.
— C'est possible... Je trouvais aussi en chemin qu'il m'était an large.
Comment, tu n'as pas vu que tu te trompais de chapeau !.,. Il mble cependant qu'une coiffe blanche ne reasemble pas à une
— Quand on est pressé, eela se lessemble bcB«M«p.M
— Et qui te pressait donc tmt ?
— Puiiqui: )« vous ai xiit que j'avais mes coliipie*... Cœlina boctie la tête d'un air deMo te et ra mormaraBI :
— Tout cela n'est pas naturel... Certainement on a quelque secret qu'on ne veut pas me confier... et c'est bien mal : avec qui aura-t-VB de la confiance si l'on en manque pour sa meilleur - amie, pour c-B* qui nous a donné des preuves de son sincère attacheoieat, qui nous a aimé dans l'infortune, et qui ne voudrait des richesses que ^lOut les partager avec nous?
Toul en diiant cela, la jeune fille s'est rapprochée de Hancheoot; elle passe une de ses mvins derrière son épaule; de l'autre, ellt- lui caresse <loucenlet)t le menton, et hit dit avec une voix siip^liant^i
— iMon petit Bouchenot, je serai bien discrèt«, je le le jure !«. mais apprends-moi ce qui te tourmente comme cela quelquefois... ce qui te rend tout à coup triste quand tu étais gai... muet quand tu éuiî bavard... ce qui, enfin, change tout à coup ton humeur... Oh! tu vas me le dire... n'est-ce pas que tu vas me le dire ?
— Cœlitia, fais-moi le plaisir de me laisser tranquille, répond Bouchenot en repoussant sa maîtresse.
La petite enlumineuse s'éloigne avec dépit, et Bouchenot chercLit dans le sommeil l'oubli de sis terreurs de la soirée.
Le lerdemain, Cœlina boudait encore, et Bouchenot faisait an pet'C pa luet de ses effet* pour les transporter au domicile de Henri, qui allait devenir le sien. Il se hâtait kutement, suivant son habitude, lorsqu'il s'agissait de prendre une 8a;;e résolution. Mai^ son gousset était vide; le travail de Cnelina n'était que bien juste suffi»ant pour subvenir à ses besoins, il fallait donc se résoudre à faire aussi quelque chose pour gagner de I'ari7etit.
— Voilà ce que c'est! dit l'ouchenot après avoir terminé ses préparatifs. Maintenant, il faut aller rrendre le collier de misère, (^e n'est pas le travail qui m'effraye, certainement !... mais ce qui m'afflige, c'est de se quitter... ma petite Cœlina... j'étais si heureux près de !oi... Eh bien! tu ne rue réponds pjs... tu me boudes, tJœlina ?
— Lais?ez-moi tranquille, monsieur, répond la petite enlumineuse. Hier au soir vous n'avez pas voulu me parler; moi, je ne veux pas vous lépoudre à présent. Chacun à son tour.
— Hier... j'étais malade.
— Oh! oui, comme je danse.
— Aujourd'hui, je vais te quitter... veux-tu nous séparer fâché»?
— Vous ne méritez pas que je vous aime.
— Si... et tu verras... dès que j'aurai fait fortune dans le commerce... et je tâcherai que ce soit le plus vite possible, c'est à te» pieds que je viendrai déposer le fruit de mes veilles.
— Nous verrons cela... Maintenant que vous aller habiter chex M. Henri, il va vous mener tous les soirs avec lui dans le monde... dans de belles réunions comme celles d'hier...
— Oh ! je n'irai pas ! je te certifie que je ne veux plu» y retourner, dans ces belles sociétés oit l'on rencontre des... où l'on se trouve avec toutes sortes de gens!... Je te le répète, c'est près de toi que je viendrai passer tous les moments que j'aurai de libres... et je tâcherai d'en avoir souvent.... Mais il se f;<it tard... midi est sonné, et je devais être chez Henri de bonne heure... Adieu, ma petite Cœlina. Je vais prendre en bas un commissionnaire, qui marchera derrière moi avec mon paquet; j'.i-irai l'air d'aller aux diligences.
— Veux-tu que je te le porte, ton paquet ?
— Won . clière amie , niui : il ne faut jamais réduire la beauté à l'emploi de portefaix... J'ai encore quinze sous... ce sera suffisant pour payer la commi.ssion.
— El tes amis George et Timothée , tu ne vas pas leur dire attieu?
— Certainement ils ne sont pas dans' leur chambre à m'attendre... D'ailleurs, ils me gronderaient de ce que je ne suis pas parti plus tôt, et ce n'est pas la peine. Ils viendront me voir... à mon bureau.
Bouchenot embrasse Cœlina et se dispose à sortir, lorsqu'une voix crie dans l'escalier :
— Monsieur Bouchenot!... trois sous, s'il vous plait !...
— Tiens I c'est toi que l'on appelle , dit Cceliua en regardant sol amant.
— Moi!... répond Bouchenot en devenant tout tremblant. Je n'y suis pas !... dis que je n'y suis pas !...
Et déjà Bouchenot se sauve dans la petite pièce qui sert de cuisine, et, dans son trouble, il veut se cacher derrière la fontaine, lorsque sa maîtresse court après lui en lui disant :
— Mais qu'est-ce qut te prend donc encore ?... qu'est-ce que t« as?... C'est le factourqvii l'appelle!... u'entends-tu pas fa claquetle... et n'a-t-ii pas demandé trois sous ?
— Le facteur... tu crois que c'est le facteur? répond Bouchenct d'un air inquiet.
— Sans doute , c'est une lettre pour toi... je w» aller la chercher...
— Une lettre... pourmoi... de Paris... Mais si c'était autre chose!..» n faudrait t'a.ssurer auparavant...
Mais Cœlina n'éc ' s Bouchenot, elle est déjà dans l'escalier,
et elle remon* «te lettre à sa main.
MODSTACIIE.
— Tu voit bien que je ne m'était p*i trompée... c'eat une lettre p*ar toi... U voiU.
— C'est siii);ulier!... dit Bouchenot en s'emparant de la lettre; je n'attruds pus de nouvelles... qui donc peut m'écrire ?
— Oh! (|uel(|ue rrnime sans doute! cela se devine!...
— Mou... ce n'est pas là une écriture de femme.
— Pourquoi donc? il y en a qui érrivenl comme des peintres, nainleuaiit. C'est quelque beauté dont vous aureî fait la conquête kier, en société, et qui vous donne un rendez-vous...
— Hier... en société... Oh! non... je ne pense pas avoir fait de conquèteabier...
' — Au reste, j'espère que je vais lavoir ce qu'on vous écrit... Voyons... ouwez donc... dépêcheï-voiudonc.Ah I il y «longtemps ^< j'«iu«ù briié le câchet, moi !..
Madame Gimblanc et madame Durieux.
Bouchenot examinait et tâtait la lettre , il semblait craindre qu'en la décachetant elle ne fit explosion. ïl ne reconnaissait pas l'écriture, qui, quoique belle, semblait contrefaite. Enfin, il se décide cependant à briser le cachet; mais auparavant il s'éloigne de Cœlina en lui disant : •
— Permettez, chère amie, il peut y avoir là dedans des choses qui ne concernent pas les femmes.
— Oh! c'est bon!... lisez... mais il faudra bien que je la lise aussi, moi., . ou sans cela, gare à vos yeui !
Bo ichenot se retire dans l'embrasure d'une fenêtre ; il ouvre la lettre, et là, la première chose qui frappe ses regards est un billet de banque, plié en quatre, qui était renfermé dedans.
Pal' un mouvement aussi prompt que la peusée, Bouchenot a saisi le billet de banque , l'a roulé dans sa main et glissé dans sa poche, en toirnant le dos à Cœlina , qui ne s'est aperçue de rien. Il se hâte ensuite de lire sa lettie, qui n'est point signée,' et contient ces mots :
• Je croyais ne jamais vous revoir; car dans l'état oîi je vous vis poui ia première fois , je ne devais pas soupçonner en vous un homme qui est reçu dans le monde; puisque nous nous sommes retrouvés, j'espère que vous serez toujours aussi fidèle au serment que voua nous avez fait : je viens de prendre des informations sur vous, je sais que la fortune ne vous est point lavorable, je vous prie d'accepter les mille francs que renferme cette lettre , et tous les mois vou^ recevrez par la poste cinq cents francs pour prii de votre discrétion. »
Bouchenot a cessé de lire , mais il tient toujours ses regards attachés sur la lettre ; il semble absorbé dans ses réQeiions. L'étonnement, la joie et la crainte se partagent tour à tour son être ; il ne sait s'il doit ajouter foi à ce qui lui arrive; il relit encore le billet anonyme , dont il devine aisément l'auteur :
Ccnliua, impatientée de ce que la lecture du bUlet se prolonge, se rapproche de son amant , et passe doucement la tête par-dessus son épaule en s'ccriant :
--'Il parait qu'il y en a long!.,, voyons tin peu ça !.(.
Mais Bouchenot froisse la lettre dam lei maini et la fourre préei
pitamment dans sa poche en disant :
— Ce sont des affaires particulières... des choses... de famille qui ne regardent que moi... vous ne pouvez pas voir cette lettre.
— Je ne ])iiis pas voir cette lettre! répond la petite enlumineuse en devenant pâle de jalousie et de colère. .\h ! par eicmple, ce serait un peu fort... Vous ne pensez pas sans doute que je me contenterai de cette réponse !
— L le faudra bien. Je vous répète, Cœlina, que ce billet n'a rapport qu'à des alVaires de famille.
— Vous mentez, vous n'avez plus de famille... tous vos parents sont morts, vous me l'avez dit cent fois.
— Je me trompais!... il m'était resté un cousin... un arrièrecousin... c'est lui qui m'écrit. •
— Et comment s'appelle-t-il, ce cousin?... voyons, quel est le nom de la personne qui vous écrit?... Eh bien... vous ne pouvez pas répondre... vous ne savez pas même le nom de celui qui vous écrit?
— Si, mademoiselle, je le sais... mais je ne veux pas le dire.
— Monsieur Bouchenot, montrez-moi cette lettre... tout de suite... je veux la lire.
— iMademoiselle Cœlina , je vous répète que vous ne la lirez pas, parce qu'elle parle de choses qui ne sont pas de votre compétence.
— C'est bien , monsieur, il suffit, il est inutile de chercher à mt tromper... je ne suis pas encore bête comme Prudence, Dieu merci!... je vois ce qui en est, cette lettre est d'une femme... vous avez une intrigue nouvelle... je m'en doutais... Depuis longtemps vos mystères... vos distractions, vos soi-disant coliques m'avaient donné des soupçons, maintenant je n'ai plus même l'ombre d'un doute; vous en aimez une autre... je suis délaissée, trahie !...
— Cœlina , je te certifie qu'il n'en est rien... il n'est pas du tout question d'amour dans cette lettre... •
— Eh bien alors, montrez-la-moi... laissez-moi la lire... Bouchenot... mon petit Bouchenot... je t'en supplie... laisse-moi lire cette lettre... ou je vais grincer des dents et m'arracher les cheveux.
I — Tu ne t'arracheras rien du tout , et je ne te montrerai pas la I lettre... je suis désolé de te refuser, mais cela ne peut pas être autrement.
1 — Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur! s'écrie Cœlina en I s'éloignant de Bouchenot; eh bien, tout est fini entre nous... je ne veux plus vous voir... je ne veux plus entendre parler de vous...
— Comme il vous fera plaisir, mademoiselle.
— Voilà vos effets, monsieur, emportez votre paquet... il n'est pas trop lourd...
— C'est ce que je vais faire, mademoiselle.
— Et ne vous donnez pas la peine de revenir chez moi , parée que je n'y serai jamais.
— Cela suffit, mademoiselle, on s'y conformera; j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour. •
Bouchenot prend son paquet et descend fort tranquillement l'escalier ; quand il est arrivé au premier étage, Cœlina lui jette sur la tête une brosse à dents et un peigne en lui criant :
— Tenez, monsieur, voilà qui vous appartient encore... je ne veux garder aucun de vos effets; donnez cela à ?otre nouvelle maîtresse pour la mettre dans ses meubles.
Bouchenot foule dédaigneusement à ses piei^ 5e peigne et la brosse à dents, et sott de la maison en se disant : — es vais m'y mettre, moi, dans mes meubles, et cette fois ce sera un peu élégant, je m'en vante.
Cinq cents francs par mois ! se répète Bouchenot en marchant au hasard le long des quais, tenant son petit paquet sous son bras gauche, et de sa main droite caressant le billet de banque, qui est dans la poche de son pantalon : cinq cents francs par mois! cela fait six mille francs de rente par an!... cela représente un capital de cent vingt mille francs... et même plus, maintenant que la rente est à cent neuf quatre-vingts... Il est vrai qu'on doit rembourser le cinq pour cent... Mais, moi, je suis tranquille, on ne me remboursera pas mon capital... j'ai donc maintenant six mille francs de rente... C'est une fort jolie fortune pour un garçon... qui n'avait rien... plus , 'mille francs comptant que je tiens.... que je palpe... que je caresse... dont je puisa présent faire tout ce que bon me semblera... Ah çà! mais... c'est I magnifique tout cela... me voici dans une position superbe !... suis-je j bien éveillé!... Moi... qui n'avais que l'espoir d'une place médiocre... oii il aurait fallu travailler comme un nègre... me voilà riche.... me ! voilà rentier et maître de mon temps !... Je n'ai plus rien à faire qu'à , m'amuser du matin jusqu'au soir... Oh! mais c'est charmant!.,, je I suis le plus heureux des mortels !...
Et Bouchenot , qui sourit parlant seul, comme cela arrive fréquemment aux personnes fortement préoccupées, est sur le point de se mettre à danser sur le quai, lorsque tout à coup sa figure se rembrunit, sa gaieté disparaît, son front se plisse et devient soucieux; c'est qu'alors Bouchenot fait d'autres réflexions, c'est qu'il se dit :
— Mais cette fortune qui me tombe... non pas du ciel , mais d'une source bien criminelle !... si l'on venait à découvrir de qui je la tiens... ne serais~je pas regardé comme complice de cet homme qui
paye mon titence?... Ah ! mon Diea!... cette réflexion me fait fris- •onner!... Que faire?... quel parti prendre ?...
El lioiicheiiol marctie jihis leiitenietit, d'un pas plus lourd cette fois, et il ne se sent plus envie de chanter, de danser en marchant; maLs cependant sa main droite ne sort pas de son gousset et ne cesse pas de caresser le hillct de banque.
Après être resté assez longtemps dans l'indécision du parti qu'il doit prendre, Boucbenut se dit :
— Vraiment je suis bien niais de me consulter pour savoir si j'accepterai ou si je refuserai la fortune qui m'arrive... Il faut bien que je l'accepte... J'y suis forc-^ Car à qui la renverrais-je ?... Celte lettre est anonyme... Je nie doute Je qui elle vient... mais je n'ai pas de preuve... La personne peut nier. Irai-je renvoyer ce billet de banque à M.*Mortandal... à ce Marseillais qui ne m'a pas adressé un seul mot ?... Il noiirrait me répondre qu'il ne sait pas ce que ie veux dire...
On babitné de la maison Merlier.
qu'il ne me connaît pas , qu'il ne m'a jamais vu , et certainement il me répondrait cela... et moi , que dirais-je alors? j'aurais l'air d'un imbécile... Allons , décidément il faut que je me résiyne à avoir désormais six mille livres de rente, et à disposer des mille francs que j'ai dans ma poche... Ma toi , tant pis, je me résigne.
Et Bouchenot reprend une physionomie tout à fait riante, car il a cherché à se persuader qu'il n'avait aucun reproche à se faire , et il y a facilement réussi. Du moment que l'on capitule avec sa conscience, c'est que l'on a déjà l'intention de ne plus écouter sa voix. En fait de probité, de délicatesse, celui qui hésite est déjà coupable; dans une ame honnête, il y a un sentiment de droiture qui n'admet pas comme faisable ce dont on pourrait avoir à rougir.
— Que vais-je faire maintenant? dit Bouchenot ; je suis brouillé avec Cceliua, et je n'en suis pas très-fâché ; car un homme qui a six mille livres de rente ne peut pas demeurer avec une enlumineuse, fi donc !... et loger rue de la Calandre !... quelle horreur ! 11 me faut maintenant un appartement dans le beau quartier... dans la Chaussée-d'Antin; je veux devenir un petit-maître, je veux coucher avec des gants, je veux être mis dans le dernier goût , et porter un lorgnon, deux lorgnons même si c'est le genre !... Oh ! comme je vais faire sauter mes six mille livres de rente! et pour commencer je ne vais plus à pied... A pied... avec un paquet sous le bras... Ah ! mon Uieu ! je dois avoir l'air d'un tailleur... Si je jetais mon paquet dans la Seine... I\on... il y a des choses dedans qui pourront encore me servir; mais je vais prendre un cabriolet pour clieicher un logement. Holà , cocher ! ici !
— Montez, mon bourgeois !
— Je vous prends à l'heure ! mais allons très-vite , vous aurez pour boire.
— Cela suffit, bourgeois; voyez votre montre.
— Ma montre, dit Bouchenot en faisant semblant de tâter à son gousset. Ah ! diable ! je l'ai perdue !...
— Vous l'avez perdue... mais on vous l'a peut-être volé/»''
— C'est eneore très-possible... On me l'aur» volée?
— Avez-vous fait votre déclaration, bourgeois?
— J'en serais bien fâché ! est-ce que j'ai le temps de m'occuper de ces misères-là I j'en achèterai une autre. Allons, fouettez votre ciïiev&l.
— Ou allons-nous , bourgeois ?
— Chercher des logements.
— Des logements ! oii ça ?...
— Parbleu ! dans le beau quartier; menez-moi dans la Cbautsécd'Antin , et là nous nous arrêterons devant les écriteaux.
Le cocher fouette son cheval, et conduit Bouchenot rue du Mont- Blanc. Chemin faisant , le jeune homme se penche sur le tablier, ou avance la tète hors du cabriolet pour tâcher d'être remarqué par les passants; il se trouve si bien en voiture, qu'il ne pense plus à en descendre, lorsque son cocher lui dit :
— Bourgeois, voilà un écriteau.
— Très-bien, allez demander au conciei^e ce qu'il y a à louer, et quel est le prix?
Le cocher entre dans la maison et revient dire :
— Bel appartement complet, avec des caves et papiers peints, en couleurs, tout frais; deux mille cinq cents.
— C'est trop grand, répond Bouchenot; voyons ailleurs.
On fait dix pas, etl'on aperçoit un nouvel écriteau. Bouchenot fait arrêter et descendre le cocher', qui revient lui dire :
— Petit logement , une pièce et un cabinet sur le derrière , de garçon; deux cents francs.
— C'est trop petit.
A peine le cocher est-il remonté dans le cabriolet, qu'on aperçoit un écriteau de l'autre côté de la rue , il faut s'arrêter de nouveau. Le cocher va aux informations eu disant ;
— Il me semble, bourgeois, que ce n'est pas la peine que je remonte pour redescendre à chaque porte cochère...
— Il est certain que ce n'est pas commode d'être en cabriolet pour chercher des logements , dit Bouchenot; vous allez conliuier dit marcher, et moi je vais vous suivredans le cabriolet, je ne descendrai qu'aux appartements qui me sembleront coavei;dblcS.
Lo cocbor de Boucb«ool.
Le bourgeois et le cocher passent de cette manière deux henret rien que dans la rue du !>Iont-Blanc; tantôt c'est le cocher qui va devant aux informations, tantôt c'est Bouchenot qui descend pour aller visiter les logements. Enfin , dans la rue S.iint-Laiare , Bouchenot se décide à louer un petit appartement de cinq cents francs, dans lequel on peut entrer sur-le-chaïup.
Le concierge de la maison tt nd la msin pour recevoir le denier à Dieu; Bouchenot se tâte , il n'a sur lui que quinze sous et son billet de banque. Il présente ses mille francs au concierije en lui disant :
— Je n'ai que des billets de banque sur moi, pouvei-vous me changer cela ?
— Très-facilement, monsieur, il y a un baoïiuier dans la mùsoni
— Alors allez me chercher de la monnaie.
WOjLS'JfACUli,
Le c'nncierfre prend le billet de banrfue en s'inrlinnntjiinqii'à terre, p»rce qu'un homme, qui n'a que des billet» dft iiii'lr friirips dans sa poclie , fst , aiii yciu du viil|,'aire, un être stipériciir, di|,iie qii'on le Irnite comme un prince. Pendant qu'il va chercher de la monnaie, liouclienot se dit :
— J';ii un loi;ement, c'est t^^s-bien , mai» il n'y a rien dedans, et y n'ui ()as envie de coucher par terre; heureusement qu'à Paris, avec le l'jij;cnl, on peut en une journée se procurer un méiiaye complet... •n trouv^'«it jusqu'il une femme et des enfcnts.
I.e concierge revient avec un sac d'argent, qu'il présente humblement à houclienot. Celui-ci, après l'avoir (ji'néreusemint payé de sa peine, lui dit :
— Mon cher ami , je voudrais maintenant avoir des meubles pour mon appartement ; j'ai fait cadeau de ceux que j'avais à ma (lernière
• maîtresse. ..Connaissez-vousparici un tapissier... je payerai comptant, ' —J'ai bien mieui que cela à vous offrir, monsieur, répond le eoncierge. Un Anglais qui lope dans cette maison , et qui repart pour Londres, veut vendre son mobilier... C'est très-joli, tout neuf; et comme il est pressé de partir, vous aurez cela pour rien. / — Pour rien ! je le prends. Peut-on voir sur-le-champ ce mobilier ? ' — Oui, monsieur, c'est dans la maison.
— Conduisez- moi , concierge... Cocher, veux-tu venir voir le mobilier ?
— Merci, bourgeois, il faut que je garde ma voiture.
— C'est juste, garde notre voiture... fais manger ton cheval; double la ration, c'est moi qui ré>;ale.
Le concierge mène Bouchenot chez l'Anglais qui veut se défaire de •es meubles. Le marché est bientôt conclu, iiloyennant sii cents francs, Oouchenot se trouve possesseur d'un charmant mobilier qui lui aurait cofité le triple chez un marchand. Il a jusqu'à des draps à son lit et des foulards pour mettre sur sa tête. Il est dans l'enchantement. Il paye sur-le-champ. Il est sur le point d'embrasser le concierge; il le chiirge de faire transporter ses meubles dans son logement, et celui-ci ne lui demande que deux heures pour avoir fini.
Bouchenot remonte dans le cabriolet et se fait reconduire à son ancien logement de la rue de la Calandre. Son intention n'est point de remonter chez lui, ni de retourner chez Cœlina; mais ce qui lui importe beaucoup, c'est que là on sache sa nouvelle adresse, afin de pouvoir la donner lorsque le facteur viendra lui apporter des lettres. Comme c'est par la poste que Bouchenot doit recevoir ses renies , il tient essentiellement à ce que la poste ne mette pas ses lettre» au rebut. Il va donner sa nouvelle adresse à la fruitière, à l'épicier, à tous les boutiquiers des environs; il distribue d'avance des pourboires, il a incessamment la main à la poche, et on lui promet de donner fidèlement son adresse au facteur.
Bouchenot quitte alors son ancien quartier en murmurant : - - Adieu, Rome! je pars!... je deviens dès aujourd'hui un heureux habitant de la Chaussée-d'Antin... je déjeunerai chez Tortoni et je dînerai au café de Paris!... Vutre temps!... autres soins!... et je ferai ce qui me fera plaisir, depuis le matin jusqu'au soir... Ah ! mon Dieu!... à propos de cela! et Henri qui m'attend ce matin pour m'installer à son bureau !... Je n'en veux plus, de sa place !... je u'en ai plus besoin. Mais cependant il ne faut pas le laisser m'attendre... ce serait malhonnête, et je ne veux pas qu'on dise que la fortune me rend impoli. Si j'allais dire à Henri qu'il peut disposer de sa place... Mais SI je vais le voir, il me questionnera... me demandera d'où me vient l'argent que je dépense... non... je ne veux pis aller le voir... Parbleu!... écrivons-lui; une lettre, c'est bien plus commode. On n écrit que ce qu'on veut et on ne répond à rien. Cocher, arrêtei- Lioi dans ce café là-bag.
— Oui, boui^eois.
Bouchenot entre dans un café; il se fait servir un verre de vin de Malaga, demande du papier, une plume, et écrit à Henri la lettre suivante :
« !Mon cher Henri, ne m'attends pas ce matin pour travailler : des affaires imprévues m'empêcheront d'aller chez toi ; je te dirai en même temps que tu peux disjioser de la place que tu m'avais proposée; décidément je ne la prendrai pas. Des rentrées de fonds sur lesquelles le ne comptais pas me permettent une existence plus libre. J'ai changé ae projet, et je rjnouce au commerce. Je n'en suis pas moins reconïaissant de tes offres, et je te prie de me croire toujours ton ami u
Après avoir signé cette lettre, Bouchenot se dit :
— J'aurais peut-être dû parler à Henri de l'argent que je lui dois... Ahl bah!... il n'en a pas besoin maintenant, et je le lui rendrai plus lard. Portons cette lettre à son adresse.
Bouchenot remonte en cabriolet, se fait conduire devant la deineure de Henri , fait remettre par son cocher la lettre qu'il vient d'écrire, puis se lait ramener à son nouveau logement de la rue Saint- Lazare, oii il congédie son cabriolet après avoir généreusement rénbué le cocher.
— Le logement de monsieur est prêt, les meubles sont transportés et J'espère que monsieur sera satisfait de l'arrangement du mobilier' dit le concierge en présentant use clef à son nouveau locataire' wmme on présente à un conquérant les clefs d'une ville. '
— Bravo, mon concierge ! dit Bouchenot en prenant sa clef. Vous
êtes un homme expéditîf ; j'aioie celi. Oéiornaîs , t'Mt ^oni «pie je cbarije d'avoir soin de mon a|>p»rtpmetit; vous f rei mes chsnihr»*, mes bol'es ; vous Imltrez mes h»!)iu, et voir. fi\- rez v0"»-inêiJ'« vct émoluments; cela von» va-t- !; ?
— Oui, sans douf monsieur, je serai toujours à vos ordres
— A propos! le n'ai pas encore songé ^ vo' s donner mon ancienne adresse; si vous vouliez aller aux renseignements. .,
— Ah ! fi don;! monsieur me fait une injure... on voit bien à qui l'on a affaire, et je n'ai pas besoin d'aucune information avec mo»aieur.
— Allons! se dit Bouchenot, il paraît que j'ai l'air très comme 11 faut !... Ce que c'est pourtant que d'avoir toujours l'argent à la mainl