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Chapitre XVIII. — Saint-Ouen , Poteaux et UoDtourtrt

Bouchenot est sorti du spectacle comme un fou ; il a couru dans la rue sans s'arrêter et comme s'il était poursuivi. Arrivé chez Cœlina, et ayant dans sa poche la clef de la petite enlumineuse, il est entré, s'est enfermé , puis s'est couché , et a mis la couverture par-dessus sa tête en se disant : — Pourvu qu'il ne vienne pas me poursuivre jusqu'ici, car c'était lui !... oh! c'était bien lui !... je l'ai parfaitement reconnu !... et j'ai bien dans l'idée qu'il m'a reconnu aussi !...

Cœlina a cherché son amant dans tous les corridors de la salle ; elle l'a demandé à toutes les ouvreuses , qui ont répondu à la jeune fille que ce monsieur n'était pas dans leurs petits cabinets. Cœlina s'est décidée à sortir du spectacle; elle a vainement reg;rdë et appelé Bouchenot aux environs du théâtre : ne l'apercevant pas, elle prend le parti de retourner chez elle en marchant très-vite, parce que plusieurs messieurs lui marchent presque sur les talons en lui adressant des galanteries de corps de garde.

Enfin la jeune fille est chez elle ; elle frappe à sa porte , mais on ne lui répond pas; et comme elle n'aperçoit pas de lumière , elle se dit : — Il n'est pas rentré ! et il a ma clef !... comment vais-je faire ? que peut-il être devenu '... Ah ! mon Dieu ! oit le chercher?

Comme Cœlina se plaint un peu haut, une voix lui crie :

— Qui est-ce qui est là ?

Eh ! mon Dieu, c'est moi... cnvre-moi donc quand je frappe !

tu me laisses me désespérer à la porte.

— Il fallait te nommer, il fallait dire que c'était toi ! répond Bouchenot en ouvrant la porte.

Est-ce que tu as peur des voleurs à présent? dit Cœlina en

entrant chez elle. Mais, me diras-tn enfin pourquoi tu es parti du spectacle comme une fusée... qu'est-ce qui t'a pris ?...

— Une horrible colique !

' C'«it bien singulier ' Et eorament t« sens-tu maintenant f

— Un peu mieux.

— A'^eiii-tu que je te fasse du thé ?-

— Non... si... comme tu voi;(lras.

— Celte pauvre pièce , que je me faisais un plaisir de voir...

— Elle ne valait rien... elle sera tombëe...

— Qu'en sais-tu? nous n'en avons pas vu la moitié; c'était bien la peine d'aller au spectacle !

— Cœlina, vos n'flcxions me semblent déplacées. Un homme n'est pas maître de ne pas avoir la colique ! ce sont de ces évéïiemeuts imprévus qui peuvent arriver am rois comme aux bergers.

— C'est juste; alors je vais te faire du thé.

Coflina avait allumé du feu, et elle se disposait à dotiner à Rouchenot une t.Tsve de thé dans un pot de confitures, lorsqu'on frappa violemment !i la porte.

— W'ouvre pas! ne réponds pas! dit aussitôt Bouchenot d'une voix altérée et en la regardant avec terreur,

— Pourquoi donc cela ?

demandeCoelina, qui ne conçoit rien à la frayeur de son amant.

— Pourquoi ?... ça ne te regarde pas... Tais-toi... ne sotiflle p.ts...

La petite enlumineuse regardait Bouchenot d'un air intrigué, lorsqu'une grosse voix se fait entendre sur le carré :

— Cœlina... y es-tu ?...

si tu n'y es pas , répondsnous?

— Eh ! c'est Prudence ! s'écrie Cœliua en courant ouvrir. Houclienot retombe sur le lit comme honteux de sa frayeur.

C'étaient, en e(îet,made moisellc Prudence et M. Timolhée qui s'étaient retrouvés à la porte du théâtre , et venaient pour savoir la ^auscdu départ précipité de Bouchenot et de Cœlina.

■^ — Monsieur a eu la colique ! dit la petite enlumineuse en riant ; et ce qu'il y a de plus drôle, c'est que ça le rend poltron comme un lièvre ; il ne veut plus qu'on ouvre la porte sans demander qui est là.

— Mademoiselle , c'est nerveux, répond Bouchenot avec humeur; et si vous aviez étudié la médecine , vous sauriez qu'on n'est pas maître de ça. Et la pièce...

a-t-clle réussi ?

— l'.st-ce que nous en savons rien ? répond Timothée.

Mademoiselle Prudence n'« pas voulu lester lorsqu'elle

s'est aperçue que son amie était partie. Il me semble pourtant qu'avec moi elle était en sûreté.

— Je n'avais pas peur non plus, monsieur, mais je voulais savoir ce qui était arrivé à Cœlina. D'ailleurs, moi, ça ne m'amuse pas beaucoup, les pièces de comédie... Tous ces gens-lJ» parlent de leurs affaires... ça ne me regarde pas... ,1'aime bien mieux polichinelle ou le pierrot des Funambules! Adieu, Cœlina, je m'en vais rentrer... Madame Ballon ne dir» pas que je viens trop tard ce soir.

— Je vais avoir le fi^aisir de vous reconduire , mademoiielle , dit Timothée.

— • Vous êtes bien honnête, monsieur. Ah! dis donc, Cœlina, c'est dans quatre jours fête... nous avons tonte notre journée à nous... veux-tu venir promener?... Mous voilà daus le printemps, la campagne doit être déjà jolie... j'aime tant la verdure !...

— Je vous demanderai la permission d'ê»i{ des vAtres , dit Timothée. ('e jour-lh je suis libre aussi, et je serais charmé d'aller respirer l'air pur des champs... 0 rus! quando te aspictam?

-^ Vous voulez chercher des aspics ? dit Prudence en regardant Timothée d'un air niais.

— Won, mademoiselle... je veux seulement voir de l'herbe.

— Oh! j'aime bien l'herbe aussi, moi. Eh bien, Coelina , est-ce convenu pour ce jour-là ?

Le marrhiinii de vins passe s"n nMiirlio'.r iiit. ur du cou de Mo'.iftacbs et s'éluigne.

— Moi, je ne demande pa« mieux, dit la petite enluminetue; et k moins que monsieur n'ait encore des colique»...

— Non, non... ce sera passé, et nous irons promener ton* le* quatre, dit Bouchenot.

— Et nous tâcherons de nous amuser mieux que ce soir, dit Cœlina. Alors, c'est entendu. Venez nous prendre à midi, nous seron* prêts.

Timothée s'éloigne avec mademoiselle Prudence , qu'il reconduit chez elle et quitte respectueusement à sa port*. En rentrant à >oa logement, il rencontre George qui montait l'escalier en chantant, en sautant, et qui se jette au cou de Timothée du plus loin qu'il l'aperçoit en s'écriant :

— Ah! mon ami!... embrasse-moi... Eh bien... qu'en di»-tu ? Timothée se gratte l'oreille et ne sait trop que dire, car il n'oM

pas avouer à George qu'il n'est pas resté au specUcle pour voir M pièce. Mais le jeune auteur ne lui laisse pas le temps de répondre, et

reprend :

— Quel succès, mon ami !

quel succès! malgré la cabale, car il y en avait...

N'est-ce pas que c'est bien?

— Très-bien.

— Tu as été content , hein?

— > Très-content.

— Ça t'a fait plaisir?...

— Oh! oui... mais je serai bien aise de la revoir encore une fois, ta pièce...

— Tant que tu voudras, mon ami... Et Boucîienot, et la petite voisine, ils sont satisfaits aussi?

— .\'itant que moi , je t'assure...

— Il faut que j'aille le* embrasser...

— Bouchenot est indi>posé !

— Ça ne fait rien... ces bons amis!... Vousavez pris tant de part à mon succès, qu'il est bien juste que je vous en témoigne ma reconnaissance.

El George va cogner chez la petite voisine, ce qui fait encore tressaillir Bouchenot, et il se jette au cou de (Cœlina et de son ami, et les remercie, et leur demande ce qu'ils pensent de son ouvrage, et ne leur laisse pas le temps de répondre, parce qu'un auteur qui vient de réussir a besoin de "'rler, de s'épancher, de se reii ler, de s'agiter, parce qu'il ne peut tenir en place ; c'est ce qui fait qu'au bout d'un moment il quitte ses amis pour descendre et entrer

dans un café voir si, par nasard, le journal du soir rend déjà compte

de sa pièce.

Et quand Bouchenot , plus calme , peut réfléchir enfin sur les iré-

nements de la soirée, il se dit :

— Je suis un imbécile 1 pourquoi ai-je peur de cet homme?... c'est plutôt lui qui pourniit avoir peur de moi ! je n'ai pas manqué au serment que je lui ai fait... Iklais en le reconnaissant , je n'ai pas éli maître de moi. Hum! il a une figure bien caractérisée, le gaillard!... Je le reconnaîtrais entre mille... 11 a paru surpris en me voyant... Ce n'est pas étonnant ! ma tenue était si différente de celle dans laquelle il m'a vu la première fois... Alors, il m'a«ra pris pour un malheureux, pour un vagabond !... J'ai peur de cet homme... J'ai peur qu'on ne découvre que je le connais... je tremble d'être compromis... et je fais des bêtises qui pourraient faire naître des soupçons!... Et avec tout cela, j'ai gardé les cent écus... je les ai même mangés!... il ne me reste plus qu'une vingtaine de francs! Quand je n'aurai plus rien, ce qui no sera pas long . j'irai trouver notre ami Henri, et je prendrai l'emploi qu'il m'a otVerl... 11 faut «e ranger.

1,'indisposition dont s'élait plaint Bouchetiot n'ayant pas eu de suites, rien ne s'oppose à la partie de campagne qui a été projetée avec Prudence et Timothée après la soirée de spectacle.

Ce jour s'est levé pur, radieux et dotu ratant un enfant qui r» •oubaiter la fête à ta mère.

On ila'tt an commencement de mal : à «ette époque, les beaux jouw srrallt'nl plus beaux, la verdure jilus fr;.îclie, la chaleur plus »(;ii'ablr ! c'est que tout cela esl alors dans sa priiut'iir, il i|iit-, comme l'a dit Iternardin de Saint-Pierre, les (iriuieurs |)lajseiit toujotus.

Cœliiiaa fait une loilt-lle de priiileni|*; la robe rose h nulle raies, faite à la diTiiicTe mode, le léjjer cbâir d» soie et le cliapfau de paille lurniontt' d'uu joli ncEud dr ruban, font de la petite grisetle une femme fort agréable pour promener è la caiup:if;iie.

Mademoiselle Prudence Flambard a mis aussi ses plus beaux •tours : c'est une robe de toile iminimée, sur laquelle de gros bouquets brillent par des couleurs bien (Sclalantes. La jeune apprentie lime les dessins qui se voient de loin, elle alTectionne aussi le? bonnets, et en a mis un très-petit de forme, et sous lequel sa grosse figure violette paraît encore plus large et plus bouffie.

En comparant la tournure de Cçelina à celle de Prudence, le grand Timotbée ne peut s'empêcher de donner la palme à la première; nais comme il n'a plus le choix, il veut au moins ne pas maniuer la conquête de la grosse apprentie ; il se flatte qui la partie de campagne lui fournira des occasions de tète-âi-tête qu'il compte mettre à profit. ^

— (-'oninent me trouvez-vous? dit Prudence en arrivant che» Ccblina. IN'est-ce pas que ma robe est jolie?... tout le monde me regardait dans la rue.

— Je le crois bien, dit Bouclienot,.vous avei l'air d'un bosuuet qui ce promène.

— C'est un peu trop voyant, dit Cœlina.

— Ah! j'aime ça, moi... Et mon bonnet... comme il est gentil, hein! et il me va bien...

— Très-bien, répond Bouchenot, il vous engraisse du double; si jamais je fais une grande maladie, je me ferai ua bonnet comme celui-là pour ma convalesceuce.

— Ah! est-il méchant, ce monsieur Bouchelrot! répond .madenoiselle Prudence en se tortillant devant une glace.

— Mademoiselle, je ne suis pas Bouchetrop... je auis Boucbenot; demandez plutôt à votre amie Cœlina.

— Ah! c'est vrai... Mon Dieu, je me trompe toujours pour les noms; c'est comme dernièrement... il y a une Ue no» pratiques qui ■'est fâchée. C'est une dame qui a l'air très-haut et très-fier!... Elle «'appelle madame Monferrière; elle arrive... ma maitrease était dm» l'arrière-boutique , et je lui crie : Madame Monderrière vous demande. Là-dessus celte dame sVs' mise en fureur, ei est partie ea disant qu'on se moquait d'elle , et qu'elle ne reviendrait plus chez nous... comme si on était obligé de bien savoir up nom propre !

— Ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit , dit Timothée. voyons," oU allons-nous? Il faut se décider a\ant de partir, pour ue pas être dans la rue comme des imbéciles, ne sachant de quel côté tourner.

— Timothée a parfaitement raison , réiiond Bouchenot. I! ssrait très-fâcheux que nous eussions l'air imbécile. Parlez, mesdemoiselle», où voulez-vous porter vos pas?

— Allons déjeuner à Puteaux, dit Cœlina, on y fait très-bien sauter les lapins; de là , nous irons manger !ine matelote à Sainl-Oaen, et puis nous reviendrons boire du lait à Montmartre.

— Pas mal! dit Bouchenot, voilà une journée qui me semble aSMS bien divisée. J'appuie la proposition.

— Partons, dit Timothée. Kous prendrons l'omiibus, et de correspondance en correspondance, nous finirons nécessairemeut par arriver à Puteaui.

La société se met en route. Cœlina, sous le bras de Bouchenot, toute frétillante d'amour, de plaisir et de gentillesse, effleure à peine les pavés et semble marcher en dansant. Mademoiselle Prudence, beaucoup plus pesante dans son abandon, s'appuie sur le bras de Timothée, et fait beaucoup plus attention à ne point se croiter qu'aux discours galants de son cavalier.

Bientôt Bouchenot s'arrête devant une place de fiacre en s'écriant :

— Prendre un omnibus quand on esl quatre, c'est commettre une lésinerie en pure perte : montons eu voiture.

— Mais le fiacre ne nous mènera que jusqu'à la barrière, dit Tiaiothée.

— En doublant la course, il Jious mettra à Courbevoie.

— Alors, tu vois bien (iue c'est plus cher que l'omnibus. .— Qu'est-ce que cela te fait ? c'est moi qui paye.

— Mais oil diable prends-tu de l'argent , pour toujours trancher du milord ?

— Je te dis que c'est une vieille créance dans laquelle je suis rentré... Au reste , je suis an bout de mes fonds. Aujourd'hui, nous ferons sauter mes derniers écus , et demain je prends la place que Henri m'a proposée... Mais cette journée est encore pour le plaisir, la folie!... Il faut bien l'employer... Allons, mes petites poules, en voiture , et faisons-nous rouler ; ça nous ira tout aussi bien qu'à d'autres.

La soc'été monte dans un fiac:-;;. ^.I.nle noiselle Prudence est en- ' chaulée d'aller en vuiinre, ce qui nr lui esl oncore Brrivé qu'une foit | pour venir de F-'oissy ^'Paris. Elli; tit;nl sa tèie en dehors lïe la !<orti.^re pencunt presiiue tout ie chenin, ce i;ui ennuie beaucoupXui»tbée, qtù ne peut ^as parvenir k se Uixe ccouter. I

On arrive au pont de Neuilljr. La compagnie met pied à terre. Chaque cavalier reprend ea darne, et on se dirige gaiement vcn Puteaux, village fort agréable quand il ne fait pas di; sob-il, uiaii oh je ne vous rnnseille pas de vous promener pendant la canicule, car il est fort difficile d'y trouver de l'onibrc.

— 11 me semble qu'il n'y a pas beaucoup d'arbres par ici , dit Timothée ; moi, j'aime les campagnes où il y a des ombragi's... Les bosquets!... les bois!... c'est si gentil. N'est-ce pas, mademoiselle Prudence ?...

— Oh! j'aimerais mieux déjeuner! répond la jeune apprentie, car j'ai déjà très-faim.

— J'approuve ce désir! dit Bouchenot; déjeunons d'ahm-d, d'ait» tant plus que la promenade nie semble peu ombragi-e, ainsi que 1'» dit Timothée. Cœlina, pourquoi as-tu voulu venir à Puteaux?

— Parce qu'on y mange des lapins sautés.

— Mais, ma chère aïoie, on en mange dans toutes les catupagnes, des lapins; tu ne sais donc pas qu'aux environs de Paris, les lapins et le veau rôti sont les deux plais en permanence âur la carte des re*« taurateurs. Enfin, s'ils sont meilleurs ici qu'ailleurs , nous ne DOlU plaindrons plus de ce qu'il n'y a pas d'arbres à Puteaux.

Les deux couples entrent rhez m traiteur et demandent à déjeuner. Toute la cuisine est bien vite mise en mouvement. Le chef fait agir les marmitons; les marmitons bousculent la servante, et celle-ci casse les assiettes en voulant mettre plus de célérité dans son service, car Bouchenot a prononcé les mots magiques :

— Servez-nous bien, que tout soit bon, et nous ne regarderons pas au prix.

Cependant, malgré le mouvement que l'on se donne pour satisfaire la société qui est venue déjeuner à Puteaux, celle-ci n'est nullement satisfaite, car les œufs frais sentent la paille, les côtelettes sont dures, et le lapin faisandé comme une bécasse.

Bouchenot jure, Timothée fait la grimace, Cœlina est fâchée d'avoir conduit la société k Puteaux; Prudence seule mange comme quatre en disant :

— Ce n'est pas trop mauvais!... et puis quand on a faim , ça Ta toujours.

— Et il paraît que vous aviez faim ? dit Timothée.

— Payons et allons nous promener, dit bouchenot.

— Ah ! oui, allons cueillir des bluets, des coquelicots, dit Cœlina.

— C'tst ça , dit Prudence; et puis j'espère qu'on me fera voir la feuille à l'envers, parce que les demoiselles au magasin m'ont dit que c'était bien curieux, et qu'il ne fallait pas oublier de voir cela quand on allait promener à la campagne.

Les deux jeunes gens se mettent à rire, tandis que Cœlina donne un grand coup de coude à son amie e;i lui disant à demi-voix :

— Ma chère amie, tu devrais bien tâcher de ne pas dire continuellement des bêtises.

— Qu'est-ce que j'ai donc dit encore de mal ?

— Mais quelque chose de fort inconvenant au moins.

• — Comment! parce que j'ai parlé de la feuille à l'e'jvers !

— Justement.

— Toutes ces demoiselles m'en parlent depuis hier.

— Elles se sont moquées de toi, elles ont vu que tu étais une sotte

— Mais enfin qu'est-ce qu'il y a donc de mal itans..,/

— Allons, tais-toi... tu sauras cela plus tard.

On est so ii de chez le traiteur. On se reniet en route ; mais le soleil continue de griller la société; elle se décide à quitter Puteaux et à se rendre sur-le-champ à Saint-Ouen.

i.a promenr.de se fait gaiement, quoique Timothée soit contrarie de ne point trouver de bosquet, et que mademoiselle Prudence soit fort intriguée de ce qu'on ait ri de sa proposition touchant la feuille à l'envers. Au bout d'une heure, les deux jeunes gens avaient oublié leur mauvais déjeuner, et la grosse apprentie avait déjà repris de l'appétit.

On arrive à Saint-Ouen.

— Ici je réponds que nous mangerons une bonne matelote , dit Bouchenot , et ce qu'il y a de mieux , c'est que nous pouvons la pêcher noui-mèuie» si nous le désirons... Je connais le traiteur, il a un bateau, il va no as donner des filets et tout ce qu'il faut pour pêcher... Cela vous convient-il ?

— Oh! oui, cela nous amusera! disent les jeunes filles.

— J'adore pêcher, dit Cœlina.

— Moi je n'ai pas encore péché, dit Prudence, mais je suis sûr* que je le saurai tout de suite.

— Cela s'apprend très-vite, mademoiselle, dit Timothée, et si voui voulez, nous pécherons ensemble.

— Avec plaisir, monsieur.

Bouchenot va chercher le marinier qu'il connaît , et bientôt le ha* teau et les filets sont à la disposition de la 3o .iété. Les jeunes fiUei se jettent dans la petite einbi<rr»lio» en riant el en faisant mille folies, ce qui manque de la (aire c lavircr.

— Hé la priulfi.'-.!-, mcs<lenioisett<ra , dit Tiiaotfaée; rappelez-vou*' que vous n'èies pas ici ^ur iu ($a7.uu.

— [I n'y .1 lias de d.tuyer! dit Boachenot, d'aiheurs tu sais nascrr

— Certainement, et loi ?.m

— Moi aussi!... mais cela m'est dëfendu , parce que je suis sujet à la crampe tt que je (lourr^iis me noyer.

— Alors il fiiiiiirait que je sauvasse tout le monde, moi. Mesdemoinf Iles, pas de folies, je vous en prie.

Cependant Cœiina a jeté le filet plusieurs fois, et elle ne ramène que du fretin

— Si nous ne mangeons que cela, dit Bouclienot, autant valait commander encore un lapin.

— A mon tour, dit Prudence, vous allez voir comme je vais lancer je filet; je suis bien plus forte que Cœl'na , je vais ramener de beaux poissons.

La grosse apprentie ne veut pas 'écouter Timolhée, qui veut lui montrer de quelle manière un filet se ramasse et se lance; elle se croit sûre de sa pfcbe; elle jette le filet de toute sa force; mais le poiJs des plombs l'entraîne, et elle disparaît au fond de l'eau avec les filets.

Cœiina pousse un cri d'effroi ; Bouchenot en pousse deux ou trois pour appeler les mariniers; mais Timothée a déjà ôié son babil, et s'est jeté à l'eau. Il ne tarde pas à saisir Prudence, qui est enveloppée dans le filet. Il reparaît sur l'eau en so- tenant la jeune fille. Mais lalle-ci va l'entrainer sous l'eau en l'empèfhant de nager : heureusement, des bateliers sont accourus; ils parviennent jusqu'à Timolhée, et ils saisissent le filet. Les jeunes gens sont sauvés, et on retire mademoiselle Prudence de l'épervier.

Quand la grosse fille revient à elle , c'est pour déclarer qu'elle ne pochera jamais à l'avenir. On se hâte d'aller chez le traiteur , et là le marinier et sa femme prêtent des habits à Timolhée et à Prude^ice pour qu'ils puissent manger la matelote, tandis que leurs vêlements mouillés sécheront devant un grand feu.

Cet événement a un peu troublé la joie de la société. Cependant, Prudence n'a pas perdu l'appélit au fond de l'eau ; mais comme elle manque trois fois de s'étrangler en fêlant la matelote, Cœiina déclare que c'est la dernière fois qu'elle en marge avec elle.

Les vêlements étant à peu près secs, mademoiselle Prudence et son libérateur font de nouveau leur toilette ; puis on qui;te Saint- Ouen pour se rendre à Montmartre, oii , après avoir bu du lait, on doit terminer la soirée en dansant à l'Ermitage.

La compagnie fait le trajet à pied • car Bouchenot, qui a payé jus- «ju'alors, en est k son dernier écu, ce qui lui fait parfois pousser de profonds soupirs, en songeant qu'il faudra cesser cette vie de plaisir et de paresse pour laquelle il a une si forte prédilection.

On arrive à Montmartre : Prudence déclare que le lait lui fera grand plaisir, et qu'elle trempera volontiers du pain dedans. Bouchenot, qui se flatte toujours de connaître les bons endroits, conduit la société dans une espèce de petit cabaret oîi l'on trouve du lait, des ânes, du vin et un jeu de siam.

Le jeu de siam est un amusement assez connu dans les guinguettes Bouchenot prétend y être très-fort ; il défie Timothée, et lui dit ! — Pendant que ces dames boiront du lait , nous allons jouer un poulet et une salade pour souper.

Cette proposition est acceptée : on apporte du lait dans des petites tasses de faïence, et on place les quilles pour les messieurs.

Le jeu de siam était disposé dans une espèce de petite esplîtnsde qui se trouv.iit devant la maison du loueur d'ânes; de li< on voy.'tit à ses pieds tout Paris, et l'œil parcour.<it une immense étendre de pays. — Qu'est-ce que nous allons faire pendant que vous jouerez au siam ? dit Cœiina à Bouchenot,

— Beposez-vous... admirez la vue... il me semble qu'elle en Tant la peine.

— Ah ! c'est bien amusant d'êtr» avec des hommes qui jouent au siam !

— Mesdemoiselles, le jeu de siam est un jeu noble qui nous vient de la (irèce ; n'en dites pas de mal.

— Pourquoi donc, si c'est un jeu noble, n'y joue-t-on que dans les cabarets ?

— Parce que cela tiendrait trop de place dans un salon. Buvez votre lait, et laissez-nous jouer le souper.

Les deux jeunes filles, que cela n'amuse pas de regarder jouer au siam, vont se promener dans le village après avoir bu leur lait. Bouchenot et Timolhée prennent grand plaisir à leur jeu ; ils ont déj.^ fait plusieurs parties, et sont en train de jouer la belle, lorsque plusieurs hommes, qui demandent du vin, viennent s'asseoir à une table à peu lie distance des joufmvs. En ce moment, Bouchenot, un genou en terre, i'apprôtait à lancer k- disque ; la présence de plusieurs hommes qui le regardent jouer est un véliif-ule jionr son «i>ionr-propre. Quoique 1 s nouveaux venus paraissent èxrc des gen" a^sez communs, Bonche- >iot, qui brigue tous les sulYr.tpes, met beaucoup plus de temps à cal-

Ienler son coup, et crie à Timothée :

— Tu as perdu, nion cher ; je vais abattre toute la queue ! , — A Mf't , jo. p donc !... voi'à dent he'iri s que lu liens le disque, et II. n'e' finis pa? !

■ —Al' c'es-, qiit" je calcule mon alT.iire... tu vas voir. 1 Et -l'.iH.cheiioi »e prépare i joier, lorsqu'un (;rps chien nrrîfiî û\l /dehors en courant, et traversant le jeu de siam. rtnvcrie en un instant . ,; >^e g-Mode paKlj <îes quiUeâ.

— Que le diable emporte les chien*! s'écrie Bouchenot; c'est fort désagréable de ref'evoir la visite 'l'un chien dans un jeu de qiillei.

— A qui donc est cet animjlla ? dit Timothée; est-ce qu'il est de la maison ?

— Non, monsieur, il est à moi, dit un des hommes qui viennent d'arriver; mais je vais l'appeler, et le garder à mes côtés pour qu'il n'aille plus dans votre jeu... Ici... ici, donc !... Venez coucher tout de suite.

Cependant , le chien s'était arrêté devant Bouchenot, et celui-ci ayant de nnuveau poné les veux sur lui, devient tout à coup pale et tienibhint en re'-onnais<-,.int Moustache.

Le chien ne s'empressait pas d'obéir aux ordres de son maître; Il continunit de se promener dans le jeu de siam. lorsque Cœiina et Prudence, revenant de leur promenade, arrivent sur la petiie esplanade.

— Eh bien ! avez-vous fini de jouer ? dit Cœiina ; il me semble que vous devez en avoir assez, de vos quilles... D'ailleurs, voila la nuit, et nous voulons di'user à l'Erroitî-iîe.

— Oui, dit Prudence, nous avons entendu le violon, et... Ah ! mon Dieu! serail-il possible!... Mais oui... mais c'est lui :...

— Qu'est-ce que tu as donc ? demande Celina à son amie ; est-ce que le lait t'a grisée?

— >Ct- que j'ai !... mais c'est moT! chien... c'est Moustache que je retrouve!... Tiens, le voilà... le reconnais-tu?... Moustache!... viens donc ici... viens donc caresser ta maîtresse!

Le chien, aui n'avait jamais Lié très-caressant, restait immobile a» niilieu'des quilles, regardant tantôt son ancienne maîtresse, tantôt son nouveau m«iire, et le plus souvent léchant le bout de sa queue d'un air fort indifférent.

Cependant, l'homme qui a déjà appelé le chien plusieurs fois quille la table oii il l.uvait. et s'avance au moment oii Prudence allait caresser Moustache, en s'écriant d'un air colère :

— Qu'est-ce que c'est? qui est-ce qui se permet de dire que mon chien est à lui ?... Je voudrais voir ça, par exemple !

— Où, ceminement, ce c'-'-n est à moi, dit Prudence; c'est lui, c'est Moustache... n'est-ce pas, Cœiina?... n'est-ce pas, monsieur Bouchenot?... Tiens! oii est-il donc?... il connaît bien mon chien , lui.

— Où est Bouchenot? dit à son tour Cœiina en regardant de toui côtés; qu'est-il donc devenu? Répondez, monsieur Timothée.

— Mon Dieu! mademoiselle, je n'en sais rien, dit le jmne homme.', Bouchenot était là tout à l'heure... il faut qu'il ait disparu tout èi coup... il va revenir, sans doute.

— Enfin, cela ne fait rien, reprend Pnidence, ce cl\ien est à moi; je l'avais )>erdu il y a approchant six semaines... je le retrouve , je vais l'emuiener.

— \'ous allez l'emmener ? dit l'homme d'une voix de stentor. .\h ! bien, je voudrais voir cela !... Que ce chien ait été à vous, c'est possible , mais miintenant il est à moi, bien à moi, qui l'ai payé ■lix francs à un homme qui est venu nn soir me le proposer dans ma boutitiue. Je suis connu, ma grosse hlle; je suis marchand de vin établi à Paris... J'ai des témoins de ce que j'ai payé ce chien. Si vous l'avei perdu, tant pis pour vous; mais aujourd'hui ce n'est plus ^loustache, c'est Dragon qu'il se nomme, el je vous réponds que vous ne l'emmènerez pas... Ici, Dragon, ici ! ou je te bats comme du plâtre.

— Mais, monsieur, puisque c'est mon parrain qui me l'a donne...

— C'est vrai, dit Timothée; mademoiselle tenait cet animal de son parrain.

— Qu'est-ce que ça me fait à moi que ce soit votre parrain ou votre tante ?... Je vous dis qu'il est à mi.

— Cœiina , parle donc à monsieur... Tn sais bien que c'est Moustache, toi.

— Ah ! laisse-moi donc tranquille... Je cherche Bouchenot, qni est perdu... c'est bien plus intéressant que ton chien.

Pendant que Prudence se lamente, le marchand de vin, pour en finir, a passé son mouchoir au collier de Moustache, et il s'éloigne avec ses amis en emmenant le chi, u, que la jeune fille regarde partir en poussant de gros soupirs.

De son côté, Cœiina a visité tous les environs de la maison en appelant en vain Bouchenot.

— Il est parti , dit-elle, ]■ v .i comme cela... tout d'un coup... saiu nous attendre!... Compreni;.-vous cela, monsieur Timothée f

— Probablement, mademoiselle, qu'il aura encore eu des coliquM comme au spectacle.

— Des coliques?... Ah ! je ne sais... mais la conduite de Bouch»not n'est pas naturelle.

— C'est ce que je ti-ouve aussi, mademoiselk.

— Ce jeune homme-là a quelque secret...

— Je le crois...

— En attendant, il faut partir... car enfin «'il ëUit malade... Allons, monsieur Timolhée, donnez-nous vo'.re bras.

— nu. m -T., nic;.|.-ri ■^.• Ks.

— S'en al er<iu I on couipUjt s'amuser... dicser !... Ah I qvclU

tris .0 partie de cauipiigne .

— ..h! mon pauvre chien! dit Prudence; c'eii bien vùiiu de n'avoir pas voulu me le reudn^ t

MODSTACHE.

CHAriTRi XIX. — Bouchenot en bonne sociéM.

Timothëe revient k Paris avec les deux jeunes filles, qui sont fort tristes : l'une jiarce qne sou amant a disiKini , l'autre parce que son chien ne lui a pas été rendu. Timothi'e lait tous ses elTorts pour consoler Cœlina et Prudence : \ l'une il dit cpie son amant se retrouvera; i l'autre, que son chien ne vaut pas la pi'ine qu'on le reijretip. Quelquefois il if trompe, et adresse à l'uni- ce qu'il voulait dire » l'autre. Il prétend que Bouchenot ne valait pas dii francs, el que Moustache •ura été prit d'une colique. Mais les jeunes filles sont trop prt'occupées pour remarquer ces hévues, et l'on arrive rue de la Calandre en IMStant contre le» mésaventures de la journée.

Bouchenot était déjà rentré el couché, suivant son habitude de se réfugier sors une couverture lorsqu'il était en proie à quelque violente terreur. La vue de Moustache l'avait bouleversé : il s'était figuré que le chien allait de nouveau s'attacher à ses pas ; que l'homme qu'il avait reconnu au spectacle se mettait à sa poursuite; et il avait quitté Montmartre et était revenu à Paris, toujours courant, et sans oser regarder derrière lui.

— Me direz-vous, monsieur, pourquoi vous nous avez laissés tous à Montmartre, comme des ixiqvets? s'écrie Cœlina en revoyant Bouclienot; savez -vous que c'est très- malhonnête, ce que vous avez f»itlà!

— Il est certain, dit Timothée, qu'on ne quitte pas ainsi les personnes avec lesquelles on est. Tu ne fin^s pas notre partie de siam... c'était la belle, et certainement tu aurais perdu le souper... Ce n'est pas encore de cela que je me plains... mais disparaître sans avertir !... sans dire un mot !... Cela n'est pas du tout aimable.

— Vous Pies cause que nous n'avons pas dansé à l'Ermitage, dit Prudence. Et puis, si vous étiez resté là, vous auriez peut-être su me faire rendre mou chien ; ou bien , il vous aurait encore suivi... ce pauvre Moustache ! que j'avais retrouvé, et qu'un vilain homme n'a pas voulu me rendre, sous prétexte qu'il l'a payé dis francs, et qu'il est bien à lui.

^ , — Voyons, monsieur, pourquoi nous avez-vous quittés comme cela ? •'écrie Cœlina en prenant un petit ton bien courroucé.

— Je me suis senti... indisposé, répond Bouche.not en tâchant de se donner un air intéressant.

— Encore !.. Diable !... cela vous arrive souvent !... Mais, au surplus, Montmartre est grand, et ce n'était pas une raison pour revenir sans nous à Paris. Tenez, monsieur Bouchenot, votre conduite n'est pas naturelle... Vous avez des mystères!... des secrets!... je ne sais quoi !... msis, certainement, vous avez quelque chose.

— J'»' des coliques, mademoiselle, et pas autre chose, répond Bouchenot avec humeur.

— C'est singulier ! dit Timothée ; tu n'y étais pas sujet autrefois.

— 11 me semble que le tempérament peut changer !... cela n'a rien d'extraordinaire.

— Voilà une partie de plaisir qui n'a pas été bien agréable !... reprend Cœlina ; au spectacle, à la campagne... vous nous jouez partout le même tour. C'est fort ennuyeux d'avoir un amant qui part eomme une fusée au moment oit l'on ne s'y attend pas.

Prudence dit adieu à son amie, et Timothée offre, comme de coutiime son bras à la jeune fille. Lorsq'i'il se voit seul avec Cœlina, Bouchenot essaye de renouer la conversation.

— Vous êies donc revenus de Montmartre... sur-le-champ?

INe fallait-il pas que nous nous missions à danser sans savoir ce que vous étiez devenu ?

— Et... Prudence avait donc retrouvé son chien? • •— Oui.

— Mais ce chien... vous ne l'avez pas ramené ?

— ^ ous n'avez donc pas entendu ce qu'elle vous a dit !... L'homme auquel il appartient maintenant n'a pas voulu le rendre. Il prétend l'avoir acheté pour dix francs.

— Ahl... il l'a acheté !... Et quelle espèce d'homme était-ce?

— Quelqu'un qui paraissait assez g-ossier... Il s'est dit marchand de vm.

— Marchand de vin!... dans quelle rue? a-t-il dit son adrefce?

— Ah ! mon Dieu 1 non...

— Et il a e.. mené le chien ?

— Sans dout.. En vérité, je suis bien bonne de vous répondre • qu'est-ce que tou: cela a d'intéressant? Au lieu de vous occuper dé moi, de me demander pardon de votre conduite malhonnête à mon «gard vous ne songez qu'au chien de mademoiselle Prudence ' Eh Bon Dieu ! monsieur, il fallait courir après, puisque vous vous v intéressez tant. ^

Bouchenot se tait, il -éfléchit; il commence à penser qu'U a encore cédé a une terreur panique, et qu'il a eu tort de se sauver en «percevant Moustache, Il se dit que cela ne lui arrivera plus, et il • endort en se promettant de ne plus être poltron mal à propos.

Le lendemain , Bouchenot , après avoir fait sa paix avec Cœlina lui dit d'un ton tragi-comique :

<— Chère amie, no» beaux jours sont passés!... Nous avons épui»4

la coupe des voluptés... et mangé tout notre pain blanc!... U fai^ maintenant avaler le calice de l'amertume.

— Qu'est-ce que tout cela veut dire? reprend la petite enlumineuse en fixant sur son amant des rcgai-ds étonnés.

— Cela veut dire que je n'ai plus le sou... que par conséquent il faut que je prenne l'emploi que l'on m'a pruposé, q'ie je me fiie pré» de mon ami Ilnri Jumière, qu'il faudra, que je travaille coinm» un manctiivre pour gagner quelques mallieureui écus, et que je na pourrai plus passer une journée à te faire la cour et à te mener promener.

— Si c'est là ce qui t'attriste, dit Cœlina, il me semble que ta as grand tort; le travail n'est pas un ennui, au contraire : je pensais comme toi autrefois, lorsque je ne voulais rien faire que m'amnser, courir, vivre enfin en véritable gamin; mais depuis que je me suis livrée au travail, je me suis aperrue que l'on s'amuse lieaucoup mieux quand l'on ne s'amuse pas toujours. Depuis que tu es avec moi, je t'ai surpris plusieurs fois bâillant, l'air ennuyé, endormi, et ne sachant qu'inventer pour tuer le temps. Lorsque tu travailleras, tu n'éprouveras pas cela; tu verras que le temps marche vite alors, et tu t'amuseras bien plus lorsque tu en auras le loisir. D'ailleurs ton ami Henri n'est pas un tyran, sans doute; tu pourras venir me voir tous les jours, ou du moins fort souvent, et peut-être qu'on n'étant plus sans cesse avec moi, ton amour, qui s'attiédit un peu, reprendra une nouvelle force.

— Ma chère Cœlina, tu parles comme Bossuet, et quoique je ne me sois jamais ennuyé près de toi , bien que tu aies l'air de le croire , je vais essayer de m'y plaire davantage en y étant moins souvent; jfe vais de ce pas trouver Henri, et lui annoncer que je me mets dès ce moment à sa disposition... Cependant, s'il me donne encore quelques jours, je les prendrai... parce qu'il faut devenir sage le pluf tard que l'on peut : c'est ma maxime à moi... Ah! tu as beau dire, Cœlina, je trouve qu'une fortune toute faite vaut bien une fortune à faire.

— Mais quand on n'en a pas une toute faite, il faut bien se donner quelque peine pour en acquérir...

— Que veux-tu !... je m'étais laissé dire que la fortune nous venait en donnant, et je l'aurais volontiers attendue comme cela; mais il me paraît que ce serait m'exposer à dormir trop longtemps, et voilà pourquoi je vais trouver mon ami le commerçant.

Bouchenot se rend en effet chez Henri, qu'il trouve occupé à travailler; le jeune négociant fait une exclamation de surprise en l'apei* cevant.

— Ah ! te voilà donc enfin, Bouchenot?

— Oui, mon cher ami, nie Toilà.

— Parbleu ! ce n'est pas mallieureux !

— Il est vrai que j'ai iiii peu lardé... mais que veux-tu !... j'étais rentré d.ins une petite somme... sur laquelle je ne comptais pas., et avant de changer de conduite, de me livrer entièrement au travail, j'ai pensé que je pouvais encore m'amuser un peu...

— Tu appelles cela un peu... voilà près de deux mois que je t'attends.

— Tu crois qu'il y a tant que cela ?

— Et si, ne te voyant pas venir, j'avais disposé de la place que je t'avais offerte ?

— Alors j'attendrais qu'il s'en présentât une autre.

— Calme-toi , il n'en est pas ainsi. J'ai toujours pense que ts viendrais enfin, et je n'ai pas pris un autre commis; quoique surchargé d< besogne, j'ai suffi à tout. Eu passant des nuits, en travaillant saib relâche , on fait bien des choses !

— Oui, en effet, je crois qu'en travaillant... sans relâche... pa'î exemple, cela doit échauffer le sang.

— Rassure-toi; quand nous serons deux, nous serons bien moins pressés!... Tu auras encore du temps pour aller voir ta maîtresse.

— Ah ! ça me fera bien plaisir, car j'ai une fort jolie maîtresse, et je t'avoue que je suis jaloux comme un tigre. C'est pourquoi je suis bien aise de pouvoir la surveiller.

— Moi, je ne suis point jaloux... je suis tellement sûr du cœur de ma Pauline... et pourtant elle est bien séduisante aussi !... Dis-moi, Bouchenot, la connais-tu? l'as-tu vue ?

— Celle que tu aimes? N'est-ce pas cette jeune personne qui était devant toi, au Vaudeville, le soir de la première représentation de la pièce de George ?

— Précisément... Eh bien?

— Elle m'a paru charmante... Mais de loin, au spectacle, tu sais qu'on ne peut pas bien juger...

— Oh ! je veux que tu la connaisses, tu verras qu'elle est aussi aimable, aussi bonne que joî-e. Tiens, aujourd'hui même, je puis t€ présenter à Pauline...

— Aujourd'hui ?

— Oui... Es-tu libre ce soir?

— Sans doute , puisque je venais me mettre à ta disposition,

— li est trop tard aujourd'hui pour que tu entres en fonction.^ Tu commenceras demain.

— J'aime autant cela, d'autant que j'ai un peu mal à la tête.

-" Mais ce soir, si tu veux, je te mènerai dans une maison où Pa%3

MODSTACHE.

Une tt son père leront. Cest chez madame Merlier, nne dame fort comme il faut... celle qui était avec nous au spectacle.

— Ah ! très- bien... Je ne la connais pas, madame Merlier.

'— bile m'aime beaucoup, et, présenté par moi, tu seras bien reçu. P'r exemple, je n'ai pas besoin de te dire que c'est une maison dans iariuellc il faut se conduire décemment.

— Sois donc tranquille ! est-ce que tu crois que je vais demander le ]>ot de chambre en arrivant ?

— AF(! si tu parles comme cela, ce n'est pas rassurant.

— Won, non ! Je veuï seulement te persuader que je sais fort bien me conduire dans une société comme il faut. A t'entendre, ou croirait que Je n'ai jamais été que dans de mauvais lieux.

— Ce n'est pas cela que je veux dire; mais, entre nous, tu conviendras que depuis quelque temps tu ne fréquentes plus que di.s grisettes.

— Parbleu I quand je passais une semaine avec six sous dans ma poche, je ne pouvais pas aller souvent au balcon des Italiens ou de J'Opéra. Mais, je te le répète, tu seras content de moi. Qu'est-ce Iju'on fait chez cette madame Merlier ?

— On cause, on fait un peu de musique, et on joue la bouillotte et récarté

— Très-bien... Tu m'avanceras de l'argent pour jouer, parce que je n'en ai plus.

— Volontiers. Mais je te préviens qu'on joue petit jeu.

— Prend-on quelque chose dans la soirée ?

— Oui, on apporte de l'oigeat... de l'eau sucrée.

— Ah ! diable! ça ne porte pas à la tête. En&n, c'est égal, je prendrai ce qu'on me donnera.

— Tu soigneras ta toilette...

— Oui... oui . je resterai comme je suis, parce que je n'ai pas autre chose, mais je mettrai du linge blanc. Je te gage que je fais quelque conquête chez ta madame Merlier... Dis donc, y vient-il des dames un peu potables ?

— Ah! Bouchenot, je te répète que je te mène en bonne compagnie, et si tu as déjà de ces idées-là...

— Il niK semble que c'est justement dans la bonne «ociélé que les hoMinies doiviiit ^(le galanls... Est-ce que les Richeliiu, les Gratunuml- n'élaieiit pas bonne compagnie, et cela ne les enipéihait pas de faire leur cour aux dames. Au reste, je te répète que tu seras content d% moi. Je serai sage comme uu puritain.

— Viens nie preiidie à 6 heures; nous dînerons ensemble, et nous irons ensuite dans la maison où je te présenterai.

— Très-bien, je serai exact.

lioiiclieuol retourne près de Gcliiia, va se mirer, chanp.e de cravate, en refait «liiq fois le nœud, ce qui donne de l'Iiuineur à la pelile enluinineusc, qui prétend que son amant n'a pas bcsnin d'être si beau pour aller sans elle en compagnie, lintin, il la quitte et .se promène jusqu'au moment d'aller tiouver Henri, eu se disant : — Je puis bien passer ejicore celte journée à llauer... cela ue m'arrivera plus de lojiji'temps.

Heini mène son ami dtaer chez un traiteur, et après un repas dans lequel Bouchenot trouve qu'ils ont bu trop raisiniiiableinent, ils se dirigent vers le Marais, et s'arrêtent rue de Breta;ji:e, oi'i demeure madame Merlier.

On arrive dans une vieille maison à grande porte eochère, on monte un grand escalier dont les marches de pierre sont larges et basses, et dont la rampe de ter est souteuue par de giosses colonnes de bois.

Si la société dans laquelle tu vas m'introduire est aussi ancienne que la maison, dit liouchendt à Henri, je vais me trouver avec de la noblesse du temps du roi Pépin.

— Bouchenot, tu sais ce que tu m'as promis i'

— Sois tranquille : cette maison anlique m'inspire déjà un sentiment de respect... je me sens déjà vieilli depuis les pieds jusqu'à la lOle... Je ne parlerai que de l'bisioire ancienne.

— Je crois que tu feras bien de t'observcr... Mais nous y voici.

Un ddinestique ouvre à ces messieurs, et Bouchenot muimure en traversant raiiiichambre :

— Un valet mâle... peste... bon genre... mais j'aimerais mieux deux cuisinicii s.

I.e domestique ouvre la porte du salon, et auuoiice, sur ce que lui a fin Henri : — M. Jumière, M. Bouchenot.

Henri passe le premier et Bouchenot le suit dans un immense sallim où il y a déjà beaneoup de monde. Madame Merlier, femme d'une Icmqiiantaine d'annec-s, dont les manières sont gracieuses et distm- Sgnées, vient au-devant de ses messieursi. Henri prend Bouchenot par lia main et le présente .^ la nultresne de la maison n.mnie un de ses îmeillems amis. Madame MtMtier adresse quelques parohs aimable* i IjHoiichenot, et eelui-ci ne pouvant pas parvenir ùtoinner nue réponse convenable, se contente de saluer piotondénitut en se tenant le eol bien roiile dans sa cravate.

Henri vient d'apercevoir sa Pauline, et il quitte bien vile son anij pour aller pi-e» lic la femme qu'il aime. Madame Merlier va recevoir d'antres personnes qui arrivent, et Bouchenot se trouve abandonne' ù lui-meuie au milieu du salou, dans un imine«ise c rele de daines d„

tout âge , derrière lesquelles les hommes causent et m promènent. Bouchenot se sent extrêmement mal à son aise. S'il y avait du feu à la cheminée, il irait se placer devant, et , au risque de se griller le» mollets, trouverait là une contenance. Mais un paravent a remplacé le feu : aller s'installer devant, peut sembler gauche. Bouchenot s'assiérait volontiers, et il a pour cela jeté des regards furtifs autour de lui; mais tous les sièges sont occupés, et ce qu'il y a de pis, c'est que deux nouvelles dames qui viennent d'arriver ont, en se plaçant, fermé l'entrée du cercle dans lequel Bouchenot a été introduit. Il s* trouve donc bloqué dans le beau milieu du salon , et po.ivant servir de point de mire à toute la société.

— Sacrebleu ! je dois avoir l'air de l'obélisque ! se dit Bouchenot en tournant et retournant son chapeau dans ses mains et le faiui» passer de son bras droit sous son bras gauche, comme s'il eût voulu faire des tours avec. Si l'on croit que je m'amuse au milieu de ce cercle I et ce Henri qui me laisse là... et toutes ces femmes qui me regardent... Ce que c'est que de perdre l'habitude de la société... on est tout embarrassé... tout bête... Il me semble que dans ce moment mon nez est enflé d'un tiers. Allons, remettons-nous... de l'aplomb .. de l'assurance... N'ayons pas l'air gêné.

Et pour n'avoir pas l'air gêné, Bouchenot commence par mettre son chapeau sur sa tète, et fredonne un couplet entre ses dents; mais bientôt il s'aperçoit que quelques dames le regardent d'un air surpris, que plusieurs hommes ricanent en l'examinant; ne sachant pas ce que cela veut dire, il devient rouge écarlate, et fourre ses deux mains dans son pantalon en tâchant de se donner une poje académique.

Heureusement Henri vient de jeter les yeux sur son ami, et se hâtant de pénétrer dans le cercle, il court à lui et lui dit à l'oreille :

— Malheureux! qu'est-ce que tu fais ? veux-tu bien ôter ton chapeau de dessus ta tète!... Comment, dans un salon, devant det dames, tu oses te couvrir !

— Ah ! mon Dieu ! c'est vrai , répond Bouchenot en étant virenient son chapeau; tu as raison... je n'y pensais plus... je me croyaii à l'estaminet !

— Mais veux-tu te taire !

— Oui, je voulais dire... je me croyais au café... Aussi, pourquoi me laisses-îu comme cela seul au milieu de ce salon, dans lequel je ue connais jjersouue? Quelle mine veux-tu que je fasse, moi?... Toutes ces dames me regardent... ça me trouble, parole d'honneur... je ne sais plus comment pincer ma bouche.

— Ne la pince pas du tout, cela vaudra infiniment mieux.

— Cela t'est facile à dire... il faut bien que je me fasse unebouch^ un sourire... Je vois que la société ne se compose que de vieilles gens... c'est vrai... il y a de la jeunesse aussi... c'est mêlé... c'est très-milé

— Chut ! ne parle donc pas si haut...

— il me semble que je ne dis pas de sottises... Reste près de moi , ça me fera plaisir...

— Tout à l'heure je te présenterai à ma Pauline...

— Ah! oui, tu me retireras de ce cercle... ça m'obligera beaueonp.

— \ois-tu ce vieux monsieur qui cause dans ce coin là-bas ?...

— Ce petit vilain, sec, ridé?

— Chut! c'est M. Giraumont, le père de Pauline.

— Ah! c'est là M. Giraumont... diable! il est bien laid, M. Giraumont ; et pour avoir une fille si jolie, il laut que sa femme ait eu un regard ou autre chose...

— Bouchenot, je te prie de ne point te permettre de pareilles plaisanteries sur des personnes que je dois respecter.

— Mou Dieu! tu ue veux pas que je piaisaute, tu ne veux pas que je chante... tu nfi veux pas que je pince ma bouche... alors il faut donc que je fasse la statue pour avoir l'air bonne compagnie?

Henri allait répoudre à son ami , mais en ce moment une dame l'appelle; il se hâte d'aller près d'elle, et Bouchenot se retrouve de nouveau seul dans le cercle, parce qu'il n'a su comment m.<rcher pour en sortir. Il se décide pourtant a aller s'adosser devant la cheminée , écartant les basques de son habit comme s'il se CiuutTjil; et pour se désennuyer, il prête l'oreille aux conversations des dames «|ui sont assises près de lui.

— Mad;uue, je suis vraiment en malheur depuis quelque temps, dit une petite dame âgée à une personne placée près d'elle, c'est étonnant comme cela me poursuit...

— Est-ce que vous avez encore été maltraitée hier, madame Gimblanc?...

— Très-maltraitée... Si cela continue, il faudra que je cesse de jouer!...

— Est-ce à la bouillotte que vous avei perdu?

— A la bouillotte! 6 donc! je n'aime pas ce jeu-là!... c'est trop perfide, et puis cela va trop vite. C'est au boston que j'ai joue hier, et j'ai encore perdu dix-neuf sous... Irente-huk fiches.

— Ah! vous jouez à deux liards la fiche; c'est bien cher!

— Que voulez-vous? maintenant diuis le moude on joue un jea d'enfer! c'est ennuyeux.

— J'cipère qu'on ne me fera pas faire la partie de ces dame* . se dit Bouchenot. Ce doit être amusant... être avttc de vieilles tètes et

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