‹ Moyens à opposer au choléra pestilentielChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE CHOLÉllA, MALADIE CONTAGIEUSE. — FAUTES DE l’ AUTORITÉ.

Le fléau dévastateur a ralenti ses coups : le médecin cesse d’être le témoin désespéré de ce que peut la foudre sur un faible mortel; et, Famé encore oppressée de mille douleurs, il sent que de nouveaux devoirs lui sont imposés; le salut de ses concitoyens, de ceux que le souffle funeste n'a point frappés, lui commande de dire, à haute voix, les paroles graves et tutélaires de la vérité.

C’est d’abord à vous que je m’adresse, hommes du gouvernement, à vous qui vantez votre vigilance (i), et vous êtes laissé surprendre par ce fléau qui de tous côtés vous était signalé et prédit pour le commencement de celte année même, et par ceux qui en supputaient la marche épidémique, et par ceux qui, lui reconnaissant des formes contagieuses, constataient la valeur des mesures que vous avez essayé de prendre, et

(i) Circulaire de M. de Montalivet, 3o avril i83z. — AI. d’Argout à la Chambre des députés, séance du 3i août 1 83 1 .

surtout de celles que vous n’avez point prises; c’est à vous que je m’adresse :

A vous qui accusez la Nature (i)de ces malheurs de la France, malheurs qu’il vous était donné d’empêcher ou d’atténuer.

Cette Nature vous avait avertis par ses ministres et ses interprètes (2); les documens les plus sûrs, les instructions les plus précises ne vous avaient pas manqué. Entre mille, le rapport de l’Académie royale de médecine, bien que la question de la contagion du Choléra n’y soit que faiblement examinée, vous avait cependant fait entendre des paroles imposantes:

« Que le gouvernement dispose par avance les lieux d’observation, les dépôts à établir en cas de menaces réelles; pour lui c’est un devoir de le faire, et pour nous une obligation de le conseiller : quand le besoin pressant des quarantaines se fera sentir, il ne faut pas être pris au dépourvu.

» C’est tout naturellement , et par la force même des choses, que ces diverses précautions seront portées d’abord sur quelques unes de nos frontières ; il faut que là les cordons sanitaires soient vigilans, complets, et fidèlement observés. » ( Page iti/j- )

« Frappée de l’exemple des nations voisines qui ont toutes usé de précautions, frappée encore des dangers auxquels l’humanité tout entière pourrait être exposée, la Commission ne balance point à conseiller unanimement les mesures sanitaires autorisées par la loi du 3 mars 1822, ou par l’ordonnance du 7 août de la même année (3). » ( Pages i/\i et x 44* )

Votre Conseil supérieur de santé, plus familier encore

(1) Même circulaire.

(a) Medicus naturœ minisler et inter près. (Baco.)

(3) F oyez, à la fin de ce Chapitre, la Noie A, page 19.

avec ces matières que la sa Vante Commission académique, est bien plus positif, bien plus pressant surtout, et les faits qu’il expose, les conséquences qui en sortent, vous commandaient des mesures plus promptes, plus étendues et plus rigoureuses :

« Le choléra oriental se transmet et se propage » comme la peste. » [Page i5a. )

Dès lors le Choléra n’est plus une calamité inévitable ; il suffit, mais il est impérieusement nécessaire, de prendre à son égard les mesures ordinairement employées contre la peste, qu’on est ainsi parvenu à braver au milieu même des contrées qu’elle ravage d’ordinaire.

« Le Clîoléra-Morbus, dit encore au Conseil supérieur de santé M. Moreau de donnés, p. 3 29, est entièrement semblable à la peste sous le rapport de la contagion et de la prophylactique.

» Comment pourrait-on expliquer, sans la contagion, la naissance subite du Choléra dans des lieux éloignés des foyers infects? Comment expliquerait-on la naissance du Choléra à l’Ile-de-France, si le navire la Topaze ne i’y avait apporté ?

» N’est-il pas constant que dans les îles de Bombay, deCeylan, de Sumatra, c’est par les embarcations que la maladie a été importée ?

» C’est à la suite d’importations, par les communications maritimes, que le Choléra se produisit à Bancok , capitale du royaume de Siam , où il fit périr 40,000 ha bitans -, à Java et pays circonvoisins , où il fit périr cent deux mille personnes. » ( Page i3a.)

Mais ce Choléra doit être redouté de plus loin que la peste , car ;

« C’est un phénomène qui n’avait point encore d’exemple que celui de la transmission d’une maladie

contagieuse à travers des déserts immenses, et après un voyage de trente à quarante jours. Le Choléra semble se propager par des lois qui rendent, plus facile son importation à de vastes distances : c’est par les caravanes qu'il a passé dans la Mésopotamie , sur le littoral de la Syrie, et des bords du golfe Persique sur ceux de la mer Caspienne; c’est très vraisemblablement par la même voie qu’il a été importé de Boucara à Orenbourg. » ( Page 285.)

Que les gouvernemens européens soient donc attentifs et qu’ils s’empressent de réaliser ces mesures à l’aide desquelles un fléau semblable à la peste, et plus redoutable qu’elle à certains égards, peut être à jamais éloigné de nous (i).

Hommes vigilans, que fîtes-vous en présence de tant de lumières? Vous demeurâtes, selon les apparences, préoccupés de cette idée aveugle : « que la mala- » die arriverait chez nous par voie épidémique; que » certainement elle cheminerait de proche en proche et à )> petits pas, de Vienne, de Berlin ou de Calais jusqu’à » nous; )> nonobstant mille faits importans et notoires, et, par exemple , ces faits de transmission du Choléra à de grandes distances, par le moyen des marchandises apparemment.

Car, depuis 1817, époque à laquelle le Choléra est parti du Bas-Bengale, comme la peste s’élève de la Basse- Egypte, sa marche, toujours irrégulière, a souvent été inarquée par ces bonds terribles qui faisaient éclater de moment en moment son caractère toujours contagieux , alors même que quelques apparences épidémiques le voilaient aux yeux les moins éclairés.

(1) F oyez , à la fin tic ce Chapitre, la Note P., page 20.

Toutefois ce n est poin t de celte manière que procèdent les maladies rigoureusement appelées épidémiques : l’épidémie, ainsi que la nature, non agit per saltus.

Cependant l’absence entière de tout signe contagieux, à une époque quelconque de la durée de ce fléau, n’eût point été suffisante pour justifier l’inertie de l’autorité; l’histoire des maladies contagieuses l'avait avertie encore : « une maladie contagieuse peut devenir un » instant, ou plus ou moins long- temps simplement » épidémique, et dans toute la rigueur du terme, pour » redevenir ensuite contagieuse : » tout le mondesaitcela. (V oyez la Note C , page 22. )

Et voici qu’en effet le Choléra, après avoir revêtu la forme épidémique, s’est élancé, sur les ailes de la contagion , contre les capitales de T Autriche et de la Prusse et enfin sur l’Angleterre.

^Nonobstant les apparences épidémiques , M. Wolowski , médecin en chef du quartier-général de l’armée polonaise, avait reconnu au Choléra une contagion spéciale. A Vienne, les médecins les plus instruits professent cette doctrine de la contagion. A Berlin, le célèbre Hufeland s'est prononcé dans le même sens. En Angleterre, le Conseil supérieur de santé (c’est à dire les H. Halford, les Th. Blane, les Russel, lesBarry, qui ont observé le Choléra en Russie et dans l’Inde) prescrit des mesures qui supposent qu’enfin la contagion y est reconnue; et le rapporteur du Conseil, Sr. Mac-Michaël , s’est chargé de défendre cette doctrine dans un écrit fort remarquable.

Plusieurs médecins de l’Inde avaient fait dès l’origine, sur ces questions si importantes , des observations décisives :

« On suppose, disait M. Anderson, que la cause de ce

mal existe dans 1 atmosphère ; mais comment peut-il se propager dans le sens opposé à un courant d’air continuel, tel que la mousson du sud-ouest? »

a Si cette maladie résultait d’une altération quelconque de l’atmosphère , écrivait M. Coates , elle se serait répandue dans tout le pays avec une sorte de régularité ; mais elle paraît en général avoir marché suivant des lignes correspondantes aux roules de poste, et avoir toujours eu besoin d’une succession de sujets pour sa propagation. »

Ainsi, de tous les coins du monde, la voix de l’expérience criait que ce mal était contagieux , et cette voix terrible s’approchait de plus en plus de nos oreilles. Qu’a fait le pouvoir, averti et pressé de tant de manières ? où sont les mesures réelles, suffisantes, qu’il a prescrites et accomplies?

En vain on répondrait que cependant la question de la contagion du Choléra pestilentiel n’est point encore décidée, et qu’on ne devait rien à une question indécise-, on lui doit tout au contraire, car la question de la contagion de la peste n’est point décidée plus nettement , et cependant nous avons des lazarets et des quarantaines, etc...

Mais vous l’avez reconnu vous-même : vous-même , monsieur d’Argout, en venant demander à la Chambre des députés un crédit extraordinaire d’un million, pour faire face aux dépenses résultant des mesures sanitaires prévues par l’ordonnance du 7 août 1822, en exécution de la loi du 3 mars précédent; le 3i août i83i, vous aviez prononcé ces paroles rassurantes :

« La science use de la liberté qui lui appartient en disputant sur la nature de la maladie ; l’administration remplit un devoir impérieux eu ne livrant rien au ha-

sard lorsqu il s’agit do la vie des citoyens... Pouvonsnous nous abandonner à une sécurité qui ne reposerait que sur une théorie peut-être trompeuse?... La France aura encore à fonder sa sécurité sur les précautions quelle prend elle- même et sur la vigilance avec laquelle le gouvernement les fera respecter... Toutefois, pour consolider cette sécurité , nous devons prévoir que d’autres mesures pourraient devenir nécessaires , et nous nous montrerions imprudent, si nous ne préparions pas les moyens défaire face à tous les besoins éventuels d’un service aussi important. »

Après de si belles paroles, fortifiées d’un million de francs, qui n’aurait espéré des mesures plus parfaites que celles qui n’ont point empêché l’importation duCholéra ?... ainsi, desquaran laines plus longues, plus exactes, et moins tardives surtout-, des cordons sanitaires subitement établis et vigilans , complets, et jidèlement observés ?

Comptons sur des résultats plus beaux encore que les paroles de M. d’Argout; car voici qu’un non-conlagioniste distingué vient à la tribune politique se prononcer en faveur des mesures anliconlagieuses.

En effet, nous avons entendu, dans son rapport à la Chambre des députés, séance du i/j. septembre i83i, M. le docteur Prunelle prononcer ces paroles mémorables : a Quelque soit le parti qu’on embrasse dans une question de ce genre, il faut toujours en venir à reconnaître que dans certaines circonstances, et alors surtout qu une épidémie sévit avec le plus de force, elle peut revêtir aussi le caractère contagieux. »

Oui, il se pouvait que la maladie, qui s’était couverte quelquefois des apparences épidémiques, reprît sa forme et son essence contagieuses : et cela n est que trop prouvé!

il se pouvait alors que le Choléra, suivant, les hommes dans toutes leurs communications , et se propageant avec une rapidité proportionnelle à V activité des relations sociales (M. de J.), s’élançât de Berlin, de Vienne , de Londres, sur la capitale de France, avec la triple rapidité du roulage accéléré , de la chaise de poste, et du bateau à vapeur.

Où sont les mesures positives, promptes et efficaces, et encore une fois plus parfaites que celles de l’étranger, que l’autorité a prises à temps, et que les fonds volés par les Chambres étaient destinés à acquitter ?

Puisque la contagion du Choléra était possible, et elle l’était aux yeux de tous, on devait être armé contre elle , et depuis long-temps. En effet , dans ces grandes calamités, pour une administration amie du peuple et vraiment vigilante , tout ce qui est possible est à craindre ; tout ce qui est à craindre est à prévenir aussitôt.

Grand Dieu! de quelle tristesse on est saisi, en lisant celte circulaire de M. de Montalivet , où il proclame la lutte active de l’administration contre de déplorables désastres. Oui , bien déplorables , et vous aussi mille fois , car ces désastres, vous étiez chargés de les prévenir, par d’autres moyens que ces quasi-mesures que vous avez quasi-employées , et d’éloigner à jamais de nous une époque où nous serions exposés à lutter contre ce fléau pestilentiel , qui, dans les quinze premières années de sa course , a jonché la terre de quarante millions de cadavres (i) : Di, talem à nobis avertite pestent ! Mais lutter ! lutte impuissante et désolante par cela même !

(i) Rapport cité au Conseil supérieur de santé.

Qu’ils étaient petits, inutiles et ridicules, ces lutteurs administratifs, en présence du monstre gigantesque !

On objecterait en vain que la crainte qu inspire une maladie contagieuse et tous les résultats de cette, crainte sont quelquefois plus dangereux que la maladie ellemême 5 il n’en est point ainsi à l’égard du Choléra-, le rapporteur du Conseil supérieur de santé d’ Angleterre, Sr. Mac-Michaël , a déjà répondu à cette objection par des réflexions remarquables. {V oyez , à la fin de ce Chapitre, la Note D, page 23.)

Non, il n’est pas vrai que l’idée de contagion eût été, sur l’esprit des populations, une idée funeste; non , j’en atteste l’alliance éternelle qui existe entre la vérité et le bonheur des hommes : la contagion du Choléra , aussi bien expliquée et entendue quelle peut l’étre, n’a rien qui effraie. D’abord, le mot ne doit pas être regardé comme l’équivalent de contaclus des Latins; il doit être reçu dans le sens que lui attribue la science. Or, la contagion du Choléra pestilentiel est spéciale. et ne s’efFectue qu’à certaines conditions, connues pour la plupart, et auxquelles il est facile de se soustraire ; l’idée d’une maladie non contagieuse , mais ringoureusement épidémique , qui vous environne, vous /enveloppe de toutes parts et dont vous ne pouvez éviter les coups, est certes bien plus redoutable, bien plus I effrayante.

En général, un homme d’une bonne constitution et id’ ailleurs tempérant, généreux, exempt de profonds } chagrins, peut vivre impunément au milieu des Cholériques, en ne s’y livrant point à des fatigues excessives , |sn respirant avec eux un air pur, en multipliant , pour eux et pour lui, les soins de la propreté. De tels

hommes n’onl rien à craindre de la contagion du Choléra; la contagion pour eux n’existe pas. Comment, au contraire, se dérober aux coups de ces épidémies non contagieuses, qui dépeuplent des provinces, des royaumes entiers, et semblent consister en un certain état de l’atmosphère ; en sorte que l’on en est frappé par cela seul que l’on respire? Exemple : ces épidémies qui ont ravagé l’Espagne et l’Italie au commencement du XVIIe. siècle.

Mais notre propre histoire ne nous avait-elle point appris que mensonge et forfanterie n’engendrent que malheur. Il fut une fois un médecin en chef de l'armée française en Egypte, qui , pour rassurer les imagina lions, s'inocula le pus inoffensif d’un bubon pestilentiel, puis se lava avec de Veau et du savon qui lui furent offerts. « C’est pourquoi la maladie n’est point contagieuse: — » donc, concluent les soldats , rien ne saurait nous em- )> pêcher de nous appliquer les effets et les hardes de » nos amis que la maladie a moissonnés : » — et l’armée française fut infectée de la peste (1).

Depuis long-temps le chirurgien Larrey avait fait, à ce sujet, les observations les plus judicieuses, et bien dignes d’application aux temps actuels. « Il eût été à désirer que, dès les premiers jours de l’invasion de la peste , on eût présenté aux militaires , cependant sous les couleurs les moins défavorables, le vrai caractère de cette

(i) Ce n’csl point ici le médecin de l'armée d’Égypte que j accuse; je me rappelle, au contraire, une thèse soutenue en sa présence, en l’an XII de la république, où le candidat , qui était M. F. D. Budan, aujourd’hui inspecteur général de l’ Université’, osa blâmer l'action que nous blâmons nous-mêmes en ce moment. M. Desgencttes fit comprendre qu’il avait obéi, dans cette occasion, à des ordres du quartier-général. J’étais présent.

maladie ; un eut diminué le nombre des victimes et rassuré bien plus vite le soldat; tandis qu imbu de 1 opinion qui fut répandue que celte maladie n était point pestilentielle, il n’ hésitait pas, dans le besoin , désemparer et de se couvrir des effets de ses compagnons morts tle la peste : le germe pestilentiel ne lardait pas alors a se développer chez ces individus, qui subissaient tous le même sort. Ce ne fut que lorsqu’ils eurent une connaissance parfaite de cette maladie, que beaucoup s en préservèrent par les précautions qui leur furent indiquées. » (Relation historique et chirurgicale.)

En particulier, il n’est pas vrai que des mesures [exactes, dirigées contre les marchandises, auraient eu ; l’inévitable inconvénient d’offrir de nouveaux appas à la contrebande et d’ accroître ainsi la contrebande et la maladie; non, avec l’idée de la contagion, les contrebandiers auraient eu peur de la contrebande elle même ; mais qui empêchait d’ailleurs d’appuyer ces mesures d’une bonne loi sur les douanes? Où se trouve le projet de loi présenté à ce sujet, et en définitive qu’a-t-on fait? Tandis qu’on laissait la patrie désarmée contre les • fureurs du Choléra, on livrait le commerce français à l’encombrement et à la ruine; le commerce étranger a I seul profité de cette conduite. En France, à Paris surtout, se trouve un emmagasinage énorme, sans écoulement : et les fins de mois ajoutent d’autres douleurs à celles qui désolent une grande partie de la population.

En vain vous ferez dire que les quarantaines d’Allemagne et leurs cordons sanitaires (partout tardivement institués, ce me semble) n’ont rien produit de bon : j’en .loute. Mais , parce que des lazarets ont été disposés çà 2t là au rebours du bon sens, et ont eu leur effet naturel, à savoir l’inutilité; parce que des mesures baro-

ques, par exemple des fumigations faites seulement à l entour d’une chaise de poste ou d’une voiture de roulage , faisaient rire et enrager tout à la fois les voyageurs détenus dans ces bizarres quarantaines; parce qu’enfin beaucoup de niaiseries ont été sans résultats avantageux , s’ensuit-il que des quarantaines bien entendues, dans des lazarets bien disposés , avec des cordons sanitaires bien 'vigilans , bien complets et fidèlement observés, d’ailleurs munis d’une réduction utile sur le tarif des douanes, avec augmentation de peines contre les contrebandiers : s’ensuit-il que toutes ces mesures, employées à temps, eussent été sans utilité réelle?

En vain , on répétera que , « sur une ligne aussi étendue , il était impossible d’empêcher l’entrée de toute espèce d’objets conlagiés. » Peut-être. Je pense qu’en effet les mesures les mieux entendues n’empêchent pas tout miasme de passer; mais il n’en résulte point que ces mesures cessent d’être suffisantes et efficaces :

11 est évident qu i! faut, pour ainsi dire, une certaine somme de miasmes pour que les effets de contagion s’accomplissent, exemple les avantages de la séquestration dans une ville affectée, où cependant l’air se trouve nécessairement chargé d’une foule d’émanations contagieuses. Tant que les objets contagiés introduits en fraude ne sont point arrivés à produire cette somme funeste de miasmes contagieux , la contagion ne s’accomplit point : c’est ce qui se passe probablement dans le plus grand nombre de cas. Peut-être encore que des quarantaines incomplètes obtiennent des avantages incomplets; mais enfin ce sont des avantages , et c’est pour cela sans cloute que les malheurs de 'Vienne, de Berlin, d Edimbourg n’ont été presque rien, si on les compare à ceux de notre infortunée capitale.

C’est en vain qu’on prétendrait rejeter sur nos jeunes confrères, généreux explorateurs de la Russie et de la Pologne frappées du fléau, et sur les rapports qu’ils ont pu faire, les torts de l’administration, c’est en vain; alors que nos jeunes médecins n’auraient vu, à Pétersbourg et à Varsovie, le Choléra que sous des formes non contagieuses, il résulterait seulement de cette assertion qu’ils ont vu une certaine chose sous de certaines apparences; et leur observation, avec ses conséquences, resterait bornée aux lieux et au temps où ils ont observé; d’ailleurs, d’autres médecins, observant avec eux, au même temps et dans les mêmes lieux, ont vu, soit la contagion absolue, soit une contagion spéciale; mais enfin, tous ensemble n’auraient point vu de contagion, ni à Varsovie, ni à Pétersbourg, qu’en résulterait-il? Un grand fait très remarquable dans l’histoire du Choléra, mais qui pouvait être suivi, ainsi que l’atteste l’histoire de ces fléaux voyageurs , de faits non moins graves , non moins importans, de faits de contagion bien constatés, tout : comme il en a été précédé depuis quatorze années qu’il a parcouru l'Asie, et une partie de l’Afrique.

Il n’y avait donc rien là qui pût autoriser le ministère 1 à renoncer aux mesures anticontagieuses; au contraire, les renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts lui donnaient le conseil d’en accélérer l’emploi, d’en augmenter l’étendue, d’en perfectionner l’usage (i).

Cependant, en France, il était permis d’obtenir

(i) « L’itinéraire que le Choiera s’est trace jusqu’ici, en paraissant t » attester qu’il a généralement suivi la marche des armées, les grandes I” communications commerciales maritimes ou continentales, établit é » une forte présomption qu’il a été introduit par importations dans les i » pays où il s’est manifesté. » ( M. d’Argoct, Chambre des députés,

- séance du 3i août 1 83 1 . )

mieux que partout ailleurs. Tous les hygiénistes pronostiquaient à notre France le sort le plus favorable, elle serait exempte des rigueurs cl’une telle calamité , ils redisaient à l’envi les uns des autres : « Heureusement elle est belle, cette chère France, elle est salubre -, bien cultivée en général , elle renferme peu de terrains humides et malsains capables de produire des foyers d’infection ; sa température est peu élevée, peu variable... ; les hommes y sont, ou bien, ou du moins suffisamment nourris; la population est assez industrieuse et assez éclairée pour comprendre et exécuter les mesures sanitaires qui seraient nécessaires; nous pouvons donc, avec tant d’avantages, moins redouter que d’autres le danger qui nous menace... Et s’il faut le subir l'année prochaine, comptons sur l’état avancé de la civilisation dans notre beau pays, pour en prévenir les dangers , en arrêter les progrès , en avancer le terme. » (. Manuel curatif et préservatif , par une Société de médecins... Paris, 1 83 1 .)

L’Académie royale de médecine nous avait flattés d’un avenir encore plus favorable : « Riches de la position géographique la plus avantageuse , d’un ciel doux, d’un climat tempéré, d’un sol fécond, d’une heureuse distribution de la propriété territoriale , d’une industrie universelle, dune instruction assez générale , et, par cela même, d’une hygiène publique et privée qui laisse peu <à désirer, les Français ont l’espoir d’être préservés de ce fléau. » ( Rapport cité, p. i5y.)

Hélas ! il n’a manqué à celle belle France qu'un gouvernement digne d’elle, et qui connût ses devoirs et sût les remplir. Or, ces devoirs étaient de calculer longtemps à l’avance les moyens d’accomplir facilement et efficacement les mesures anticonlagieuses, mesures in-

dispensables ; c’est là, c’est contre les difficultés que présentent ces mesures, que long-temps à 1 avance devait s’exercer celte lutte active , fort inutile quand elle vient trop tard. Puis , ces mesures , il fallait en effet les accomplir partout où elles étaient nécessaires, et tôt et ferme , et généralement faire plus et mieux que ces nations qui n’ont su se préserver ; ainsi parle le plus simple bon sens. C’est à cet égard que devait s’évertuer toute la sagacité de nos lutteurs administratifs. Mais comme l’autruche qui , poursuivie par le chasseur, se croit à l’abri de ses coups derrière un arbre qui lui en dérobe la vue. vous avez fermé les yeux et vous avez dit : Il ri y a point de contagion.

Naguère toutefois une maladie contagieuse exerçait ses ravages dans une contrée voisine et menaçait la France. A ussitôt. le roi, ému d’une tendre sollicitude pour ses peuples, fit donner ï ordre à quelques médecins français d'aller étudier le fléau et les moyens propres à en garantir nos frontières [Rapport de MM. Bally, François, Parizet, p. 1), et nos frontières furent garanties. On^sait quel fut ce roi, ému d’une tendre sollicitude pour ses peuples (i).

Lisons encore cette page du Rapport au Conseil supérieur de santé, et comprenons tout ce qu’elle a de remarquable : « Au moment où le pacha d’Egypte , résol - ? vant d’adopter nos institutions sanitaires, consultait le gouvernement français sur les moyens propres à délivrer

(i) Les ministres qui l’assistaient et sauvèrent alors tout le midi de la France (il faut être juste envers tout le monde), c’e'taient MM. de Corbières , de Villèlc, de lîellune, de Peyronnet, de Clermont-Tonnerre et Matthieu de Montmorency. A cette même époque, M. de Châteaubriand , illustre successeur du vertueux Montmorency, vint prendre part au gouvernement de la France.

cle la pesle le pays qu'il régit , le Conseil supérieur de santé crut que c’était répondre au vœu de ce prince que d’éveiller sa vigilance sur le nouveau fléau qui menaçait ses frontières. Il adopta le rapport que nous lui fîmes, le 26 juin 1824, sur les mesures qui pouvaient les préserver du Choléra pestilentiel de Syrie. Ces mesures, recommandées au pacha par la haute approbation dont elles furent revêtues, reçurent une prompte et sévère exécution , et prévinrent l’union fatale de la peste de l’Inde et de celle du Levant, dans la vallée du Nil.

» Cette heureuse expérience, et non moins encore le succès obtenu à Téhéran par le souverain de la Perse, qui a préservé de la contagion cette résidence en défendant aux caravanes de s’en approcher, prouvent que, même dans les contrées de l’Orient, le Choléra pestilentiel n’est point une calamité inévitable , et qu’à l’exemple du monarque de la Perse et du vice-roi d’Egypte, les gouvernemens des provinces de l’empire ottoman peuvent en garantir les contrées qu’ils régissent.

» Il suffit, pour y réussir , du petit nombre de mesures simples et faciles adoptées par l’Egypte. » ( Page 272.)

Ainsi les Barbares ont suivi nos conseils, dans ces temps où nous étions heureux et sages, et ils ont été sauvés; mais les Français d’aujourd’hui, que sont-ils devenus en dépit de leurs lumières ? Hélas ! ils meurent, par toute la France, de maladie , de misère, d’ oppression , de pauvreté, de désespoir : Eheu (1) nos miseros ! ou miseram Gai.liam !

Quel a été depuis le sort de l’Égypte? Elle a négligé, abandonné les mesures simples et faciles qui l’a -

(,) Ces paroles, Guy Patin les écrivait au moment où la France enfantait laborieusement Je règne miraculeux de Louis.

( rrj )

valent cl abord préservée : elle est devenue victime comme nous \ instruisant ainsi deux fois les nations des mêmes vérités , et par les avantages dont elle a joui , et par les maux quelle a soufferts.

(2e qui met le comble à l'indignation ou à la stupeur, c’est que, avant cette époque où notre Ministre du commerce essayait, à l’égard des provenances de la Tamise, ces mesures si tardives, si minimes et si polies..., tout le monde savait qu’en Angleterre la contagion était reconnue et défendue , même dans les écrits provenant du Conseil supérieur de santé des . trois royaumes. Nos compatriotes, conduits par leur zèle dans la Grande- Bretagne, v constataient que la maladie était contagieuse ( M. Delpech de Montpellier, M. Dubuc de Rouen...): la maladie y avait été importée, par voie contagieuse évidemment, en octobre i83i -, or, dès l’instant de celle importation, notre ministre responsable avait dû faire exécuter, à l’égard de toutes les provenances anglaises, l’ordonnance et la loi déjà citées, et les faire exécuter dans toute leur plénitude ; c’est pour cela qu’un million de francs lui avait été accordé par les Chambres... ( Voyez la Note E, page a/j.)

En Angleterre, l’administration avait été surprise, à ce qu'il semble, et c’est précisément pour cela que la notre ne devait point l’être 5 mais du moins l’administration anglaise a véritablement lutté, non sans activité, contre les progrès du Choléra 5 et bien que, dans les intérêts du commerce, elle 11’ait pas fait ce que, dans l’intérêt des habilans du pays, elle aurait dû faire (auri sacra faines!) -, elle a cependant prescrit et exécuté des choses utiles, très utiles, que notre administration n a pas même cherché à imiter; on le verra bientôt.

D’ailleurs l’administration anglaise était , à l’é-

( iH )

gard de ce fléau, dans une position lausse -, elle avait pris dans l’Inde, en présence de toutes ses populations victimées , des engagemens funestes; l’intéréi de la compagnie des Indes y avait été singulièrement soigné, et pour que les communications commerciales n’eussent point à souffrir, on avait exclusivement ae cueilli et favorisé les faits et les doctrines qui représentent la maladie comme non contagieuse.

Pour nous, combien notre situation était différente! Nous n’avions à cet égard que d’heureux anlécédens, promesses favorables, espèces de garanties pour l’avenir : notre Ile-Bourbon avait été sauvée par des mesures sanitaires semblables à celles qu’on aurait dû accomplir pour nous.

Ce qui est plus imposant encore, un vaste territoire, l’Égypte, avait été sauvé par ces mêmes mesures conseillées par nous, et appuyées d’une haute approbation . oui, les Français avaient droit d’es^eVerqu’ils seraient préservés de ce fléau.

Et cependant nous avons vu le deuil et la désolation ; les orphelins se sont multipliés; et à chaque pas on rencontre cette veuve délaissée , ou cette mère inconsolable, qui

S'assied, croise les bras, baisse la tête et pleure.

Delw.le

Et c’est encore là l’image de la France, telle que vous l’avez faite !

NOTES DU CHAPITRE Ier.

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