‹ Moyens à opposer au choléra pestilentielChapitre 4 sur 8 · LE CHOLÉRA, MALADIE ÉPIDÉMIQUE. FAUTES DE L AUTORITÉ · texte numérisé non relu

LE CHOLÉRA, MALADIE ÉPIDÉMIQUE. FAUTES DE L AUTORITÉ

Je suppose un -instant que la contagion n’eût été qu’un rêve oublié depuis long-temps, restait la menace d’une épidémie redoutable, annoncée de toutes parts pour i83t ; et dans celle supposition encore, le pouvoir n’était prêt sur rien de ce qui est important et indispensable.

Cependant, soit le a5 juillet 1 83 1 , soit le id septembre de la même année , l’Académie royale avait prononcé ces lumineuses sentences : « C’est à l’hygiène publique qu’appartiennent l’amélioration des classes indigentes..., l’administration des secours que ces classes réclament, la distribution des conseils et des consolations dont elles ont besoin.., l’organisation des hôpitaux provisoires... L’autorité administrative aura tout à la lois le courage et la prévoyance de pi évenir tous les besoins et de répondre à toutes les nécessités. (P. 1 5t , Rapport cité.)

» Les malades atteints du Choléra doivent être disséminés sur de grands espaces et placés dans des lieux élevés, secs et largement ventilés; que l’administration prenne ses précautions d' avance. (P. i65, Ibid. )

» Et comme les exemples de rechute sont fréquens, surtout quand les malades sont placés au milieu des influences capables de développer des maladies , il sera essentiel d’avoir des maisons de convalescence. (P. 166, Ibid. )

c ali )

» Que I on diminue l'encombrement et qu’on augmenie l'assainissement des diverses maisons d’arrêt . que l’on défende loin entassement d’ouvriers. » (P. 166. Ibid. )

Cependant aussi , contagionisles et non-contagionistes, chacun dans sa langue, avaient averti l’administration de supprimer toutes ces influences nuisibles, que ceuxci appellent des prédispositions à la maladie épidémique, que ceux-là désignent comme des conditions de la contagion, des causes de réceptivité-, tous ensemble avaient rappelé les mesures diverses réclamées par ces décès subitement mullipliésd’une manière effrayante, au commencement de toutes les épidémies pestilentielles. Ils avaient recommandé au pouvoir les classes inférieures de la société , dignes au premier rang de l’attention des magistrats, car elles ne peuvent se secourir elles-mêmes; ils avaient demandé pour elles du travail, qui éloigne l’intempérance et la débauche, du travail dans des lieux sains et bien disposés; et ces classes attendaient d'en haut ces influences morales si puissantes sur le cœur de l’homme, influences qui sauvent les infortunés de leur propre désespoir, ou les élèvent au dessus de toute vaine terreur ; rien de plus nécessaire pour elles dans ces fléaux multiples qu’on nomme épidémies. D’ailleurs il était urgent de faire disparaître toutes ces causes d’insalubrité, dont Paris, en particulier, se trouvait et se trouve encore souillé. A cet égard 'M. Rohault , rapporteur), une Commission spéciale avait adressé à l’administration un rapport remarquable.

Qu’a-t-elle entrepris pour satisfaire aux vœux exprimés dans ce rapport? A-t-elle fait curer tous les puisards, tous les puits qui devaient être curés, et 1 a-t-elle fait en temps opportun? A - 1 - elle supprimé tous les

puisards qui devaient i’ être ? A-t-elle pris en considération V impureté des eaux des puits de Pans encore augmentée par l’ infection presque générale du sol dans les quartiers très populeux ( p. 10), en sorte que» dans ces quartiers* Paris se trouve en quelque sorte fondé sur la boue et la fange?

Quoique le zèle des Commissions particulières ait fait beaucoup sous le rapport de la salubrité , on a été cependant bien loin d’atteindre les résultats les plus désirables; j en a i eu la preuve durant cette épidémie : on s’est fréquemment adressé à nous pour remédiera des causes d insalubrité que l’administration aurait dû et pouvait seule faire disparaître.

Je sais que certaines mesures proposées par des Commissions sanitaires avaient besoin de l’appui de nouvelles lois, lesa-t-on proposées aux deux Chambres? Où se Trouvent les ordonnances de police réclamées dans le rapport de M. Rohault? D’ailleurs, mille choses utiles turaieni pu être exécutées, en vertu d’anciennes ordonnances bien connues des hommes instruits et consommés en administration -, mais ces anciennes ordonnances, il est vrai, sont ignorées de l’administration nouvelle...

La même Commission spéciale avait consacré, tout cnlière , la troisième partie de son Rapport à proposer à l’administration des mesures relatives aux logemens garnis, à ces logemens destinés aux gens sans domi- ' i le, et qui y sont entassés d’une manière si fâcheuse * tous égards : ce qu’elle en rapporte était bien fait jour exciter toute sa sollicitude. Un des maires de Pa- 'S » M. Cronier, que vous avez destitué depuis, m’a lit vous avoir proposé de louer, pour le compte de administration, une partie de ces logemens, afin le les conserver vacans, afin d éviter ainsi cet cncom-

brement méphitique qui est devenu si nuisible à ce» malheureux, bientôt moissonnés par le fléau. Vous pouviez encore leur ouvrir des asiles spéciaux, et les placer dans des lieux sains et aérés : vous eussiez ainsi sauvé la vie à plusieurs milliers d individus; car le nombre de ce genre de victimes a été immense. Patexemple, tous ceux qui ont été ainsi abandonnés à la mort, dans la rue de la Mortellcrie, auraient été logés assez à l’aise dans les bâtimens, quelque peu raccommodés, de l’Archevêché, que vous faites démolir. Il est vrai que M. l’Archevêque de Paris en aurait béni Dieu, et vous aurait bénis vous-mêmes , en voyant ces nouveaux habitues de sa propre demeure ; en voyant ces malheureux , protégés par les ruines d’où on l’a chassé, il vous aurait bénis!... Quel scandale!

Considérées hors de leurs tanières infectes , ces mê-

mes populations devaient attirer encore l’attention de l’autorité, et depuis long-temps : vous eussiez dù les éloigner de la capitale menacée, en les appliquant, dans des contrées saines, à des travaux utiles '. faute de soins à cet égard , ou ces malheureux sont morts victimes de l’épidémie, ou ils oui soldé votre incurie par des émeutes épouvantables; ou enfin emportés par la peur, ils se sont répandus dans les provinces, multipliant à la lois la contagion et la mort.

Ah ! que vous êtes à plaindre ! car de tout le bien qui a été fait dans cette épidémie désastreuse, il ne vous en appartient guère; il est arrivé souvent que l’on n’a pu vous déterminer à effectuer des choses indispensables. Certaines mesures essentielles, que vous avez l’air d’avoir prises, vous ont été arrachées par des hommes généreux, recevant mission de la nécessité, entraînant avec eux vos Bureaux sanitaires et vous forçant à sauver

vos concitoyens, malgré vous-mêmes -, pour les choses utiles que vous vous trouvez avoir faites et qu’en général vous avez ordonnées trop tard , elles avaient été accomplies ailleurs, et à temps, et beaucoup mieux, et dans des pays dénués de la plupart des avantages dont nous jouissons, dans des pays réputés barbares.

Voyez, par exemple, ce qui a été accompli à Moscou :

«. A la première apparition du Choléra à Moscou , M. le prince Galitzin réunit, d’une part, un grand nombre de personnes de marque , de l’autre la plus grande partie des médecins. Moscou fut partagé en io quartiers. Chaque quartier eut son chef temporaire et son médecininspecteur. Un Conseil médical fut établi. Des affiches portées à domicile instruisirent les habitans des préservatifs contre le Choléra. Le gouvernement mil à la disposition du prince les sommes nécessaires. Dans chaque quartier, on organisa des hôpitaux de a5, 5o et jusqu’à 100 lits avec une promptitude surprenante 5 il y en eut qui furent établis en 3 jours. Des quarantaines furent établies sur les frontières du gouvernement de Moscou. Le chef temporaire et ses adjoints étaient chargés de veiller à l’exécution de toutes les mesures qu’on avait jugées propres à arrêter les ravages du Choléra , comme l’établissement des hôpitaux , la propreté dans les maisons, les fumigations de chlore , la translation des locataires logés trop à l’étroit dans des logemens plus spacieux, etc... Le médecin -inspecteur veillait à l’état sanitaire des habitans du quartier. Il était médecin de l’hôpital cl avait sous ses ordres plusieurs autres médecins, qui étaient, chacun à leur tour, de service à la maison de police du quartier, et se rendaient sans délai auprès des personnes attaquées de Choléra, ou de symptô-

mes qui y ressemblaient -, si le malade désirait rester chez lui , et s’il était logé convenablement , on le traitait à domicile, sinon on le transportait à l’hôpital. A cet effet , il y avait dans chaque maison de police des voitures suspendues. La maladie étant regardée comme contagieuse, les morts, après avoir été mis dans le cercueil, étaient emmenés dans des caissons et enterrés hors de la ville dans des fossés creusés exprès. Le 27 septembre, le Prince reçut une lettre de sa Majesté l’Empereur, qui approuvait toutes les mesures qu’on avait prises, et promettait de venir partager les dangers des habitons de la capitale. Le 29 septembre, à 1 1 heures du matin, l’Empereur était déjà à Moscou. Ce dévouement héroïque, à une époque où personne 11e doutait de la contagion du Choléra, excita l’enthousiasme de chacun, et rassura une grande partie de la population. Sa Majesté resta à Moscou jusqu’au j octobre. Elle entra dans lès plus petits détails sur tout ce qui avait été fait, parcourut plusieurs fois la ville , et enfin ordonna de nouvelles mesures qui achevèrent d’établir la sécurité générale.

» On imprimait journellement des bulletins dans lesquels on faisait connaître les nouveaux réglemens de l’administration, les avis du Conseil médical , et tous les dons faits par les particuliers en faveur des hôpitaux. On y voyait l’humble tribut du paysan à côté des 200,000 roubles offerts par M. le chambellan P. Békéloff. Bientôt les hôpitaux eurent à leur disposition des sommes considérables ct'iine énorme quantité d’objets et de denrées de toute espèce. On conçut 1 idée d’établir des hospices pour les mendians, cette classe de la société étant la plus exposée aux ravages du Choléra. Ils furent logés, nourris, chauffés et habillés. Dans la seule maison du comte Ohéréméteff on en réunit plus de 3oo 5 on distribua aussi

des vivres el de l’argent aux indigens. Pendant tout le temps que la ville fut entourée par un cordon sanitaire, les denrées se vendirent aux prix ordinaires, parce qu'une sage prévoyance l’avait abondamment approvisionnée. » ( Observations sur le Choléra , par Zoubkoff, Note 2.)

Tandis qu’à Moscou le prix des choses nécessaires à la vie resta ce qu il était d ordinaire, nous avons vu, à Paris, la viande de boucherie tellement élevée , que la livre de mouton s’est vendue le meme prix que la livre de sucre ; le prix des médicamens y a été augmenté d’une manière incroyable. Cependant nos voisins les Espagnols, qui sont si arriérés , ont prescrit que tout pharmacien qui éleveraii le prix ordinaire des médicamens, et ajouterait ainsi aux malheurs de l’épidémie, paierait, pour chaque délit de ce genre, une amende équivalant à r,3oo fr. de notre monnaie.

Mais si l’autorité fut indulgente et de bonne composition envers les pharmaciens , les bouchers, et aussi les marchands de flanelle, en revanche elle a traité bien durement ces pauvres médecins, qui n’ont rien dit de trop dans la Gazette médicale, où ils ont ainsi exhalé leurs plaintes : « Déjà nous avions donné le signal des contributions volontaires, qui a tout à coup été suivi avec tant d’empressement et par la cour et par la ville; nous offrions quelque chose d’aussi efficace pour les malades que l’argent que les riches leur envoyaient, c’étaient les secours de notre science. Nous offrions quelque chose dont nous eussions été excusables d’ëtre plus avares que les riches de leur argent, c’était notre temps : la très grande majorité des médecins de Paris se compose de jeunes gens, et les médecins en général ne sont pas riches. Qui aurait eu le. droit de trouver mauvais qu’ils

tirassent de leur profession lous les profils que la circonstance extraordinaire leur offrait? Les nolaires, qui oui eu sûrement à faire plus de testa mens que de coutume, ont-ils mis les testamcnsau rabais ? Les avocats, qui sont consultés sur plus de successions litigieuses, donnent-ils leurs conseils pour rien? Les militaires qui se battent sont payés et gagnent des grades. Dans les industries on a mieux fait encore; on a ajouté aux profils de la demande plus grande les bénéfices d’un renchérissement énorme de la marchandise : les couvertures de laine, de flanelle, ont triplé de prix; le camphre, le chlore ont centuplé de valeur. Non seulement les médecins n'ont pas pensé à élever le prix de leurs visites, mais ils les ont offertes gratuitement. Encore une fois, n’esl-il pas regrettable que l’autorité municipale, en acceptant et régularisant ce dévouement, ait fait semblant d’oublier notre initiative, et se soit illégalement donné l’air de nous avoir taillé des corvées comme à des vassaux pleins de paresse, d’avarice et de mauvais-vouloir? »

Ajoutez à cela la liste des médecins assommés dans les émeutes, tués par le fléau, ou demeurés encore affectés de la plus pénible convalescence. Celte liste serait fort longue et fort intéressante, même en supprimant les noms de ceux qui n’ont été cholériques que par métaphore, car il faudrait y ajouter les noms de beaucoup de praticiens, aussi habiles que modestes, qui ne font pas tympaniser leurs services et leurs mérites.

Cependant, plus d’une Commission, haute et basse, a parlé du dévouement des médecins à Paris comme de la chose la plus vulgaire, bien que leur générosité ait été au dessus de tous les éloges; il y a néanmoins par là un certain pair de France qui aurait pu se rappeler en quels termes la Chambre des pairs s’était, exprimée, à

l’égard des médecins français envoyés en Espagne dans l’année 1821. (V. le Rapport dë MM. Bally, François , Parizet. ) Elle disait au roi :

h Votre Majesté a vu avec un orgueil paternel des Français allant se dévouer à la mort pour empêcher des populations entières de mourir... Que Votre Majesté pardonne cette vive expression d’un sentiment que nous n’avons pu maîtriser , et que la récompense de tant d’héroïsme soit d’être signalé par les pairs de France , en présence de Votre Majesté sur son trône, à l’admiration et à la reconnaissance publiques. »

Voici comme, Monsieur le pair, il convenait à votre seigneurie de parler encore aujourd’hui, surtout aujourd’hui, des médecins français.

Véritablement, nous avons eu à Paris, pour consoler toutes les âmes honnêtes des méfaits de l’administration, deux grands spectacles : le dévouement sans bornes des médecins, de tous les médecins, jeunes et vieux, de la capitale et le dévouement d’une multitude, d’hommes religieux, et de tous les jeunes ecelé-* siastiques, transformés en infirmiers, partout où l’on a bien voulu les recevoir, et ayant à leur tête M. l’Archevêque de Paris, pillé, ruiné, traité comme un ennemi dont la tête aurait été mise à prix, et donnant à tous, avec une admirable sincérité, l’exemple de l’oubli des injures, de la charité la plus pure et la plus touchante. (Voyez, à la fin de ce Chapitre, la Note F, page 42.)

Quant à ces diverses Commissions sanitaires, centrales et particulières, il aurait fallu qu’elles fussent ainsi composées, pour faire le bien qu’elles étaient appelées à faire :

i°. Le pasteur du lieu, comme en Angleterre;

‘2°. Des hommes riches et possédant la confiance générale , pour les sacrifices à faire et à faire faire ;

3°. Des médecins instruits, pour les dispositions hygiéniques et thérapeutiques; les médecins du quartier, ayant la connaissance des lieux, la confiance des malades;

4°. Des architectes et des ingénieurs, pour exécuter les mesures d’assainissement;

5°. Des hommes d’affaires, pour faire rentrer dans le droit commun des mesures qui sentent l’arbitraire.

Une première faute très grave a donc été d’éloigner les pasteurs de ces Bureaux sanitaires, où ils auraient donné l’exemple du dévouement et de la générosité ; et cette faute a eu divers résultats dont je signalerai quelques uns... La partie fervente de la population catholique, celle qui marche sous la bannière du pasteur, a eu de la répugnance pour des secours auxquels il n’était point associé ; des hommes peu éclairés ont repoussé des avantages où, croyaient-ils, la charité chrétienne n’avait point de part. Plus haut , des aumônes ont été resserrées long-temps, ne pouvant encore être confiées aux mains pastorales...

Mais, en effet, entre ces Commissions sanitaires, celles qui étaient les plus importantes , les plus exercées , celles des divers quartiers de Paris, comment étaient-elles composées? De quelques hommes capables sans doute, mais qui, par cela même qu’ils étaient envoyés par l’administration et non choisis par leurs pairs et les hommes des localités, ont eu quelque peine à se faire estimer ce qu’ils valent. D’ailleurs, il existait, dans ces Commissions , des médecins en chef envoyés tout droit par la police, à l’exclusion d’anciens médecins du lieu proposés par les autorités locales ; lesquels chefs de service n’a-

vaient que la qualité d’étudians : chose incroyable, ils n’étaient pas encore reçus docteurs! et c’était à eux que toutes les notabilités médicales, que des hommes vieillis dans la science et dans la pratique de l’art devaient avec déférence adresser leurs rapports et soumettre leurs observations ! On a toutefois bien des raisons pour ne pas s’étonner de ceci : il était tout simple que, dans une situation aussi grave et qui demandait tant de savoir , des administrateurs d 'hier envoyassent des docteurs de demain.

Mais que de résultats féconds et utiles on a empêchés , en méprisant ainsi le vœu des localités , la raison et le bon -sens-, en ne laissant pas chaque quartier , chaque portion de commune constituer elle-même ses Bureaux sanitaires! L’instinct de la conservation leur aurait inspiré, à toutes, les meilleures nominationsdans tous les genres : nécessairement, les hommes les plus riches, les plus éclairés et les plus dévoués se seraient trouvés là. J’admets volontiers que certains Bureaux eussent été constitués comme ils le sont aujourd’hui ; mais de combien plus d’autorité, de confiance auraient joui ces citoyens honorables! combien plus d’aumônes leur auraient été confiées! C’est là ce que j'entends dire à tout le monde , à ces hommes honorables eux-mêmes.

Les hôpitaux spéciaux devaient être établis long-temps à l’avance; l’histoire des grandes épidémies parlait, à cet égard, comme tous les médecins. Il y a long-temps qu’on le sait, de ces meurtrières calamités c’est le commencement même qui est le plus à redouter : là, se trouve le plus grand nombre de victimes. Une administration avertie, et qui n’est point prête long-temps avant lrcommencement d’une telle calamité, n’a pas fait son devoir.

Et sa faute retentit dans tous les sens : d’abord des

milliers de victimes sont sacrifiées, qui auraient été dé* lobées à la mort par des services bien montés et trouvés complets à l’origine du mal -, puis des hôpitaux bien disposés, bien garnis à l’avance d’un matériel parfait, et exposés au regard du public, auraient attiré les malades, et la mortalité à domicile aurait été ainsi diminuée considérablement 5 enfin on aurait obtenu, pour quelques centaines de mille francs, des avantages qu’on n’a pu atteindre avec plusieurs millions que l’on a dépensés. (Foyez, à la fin de ce Chapitre , la Note G , page 45. ) L'épidémie avait déjà renversé une foule de victimes, et il ne se trouvait point encore de linge, dans nos postes médicaux, pour les malades à domicile 5 ce fut l’occasion , pour moi , de constater que la charité chrétienne est habituellement sublime , sans que l’humilité qui l’accompagne toujours lui permette de s’en apercevoir. J’étais dans un poste médical, le 4 avril ; entrent deux sœurs de la Charité : « Messieurs, nous venons vous demander du linge \ toutes nos ressources sont épuisées en ce genre. » — « Mes sœurs, nous avons bien deux couvertures que la Reine nous a envoyées, mais nous n’avons pas de linge. » — cc Ce sont des draps qu’il nous faudrait pour ces pauvres malheureux Cholériques, qui vont mourir dans la fange de leurs déjections. » —

« Mes sœurs, tâchez de vous en procurer quelque part.» — « Messieurs, si nous n’avions pas donné les nôtres, nous ne vous en demanderions pas. »- — « Ah ! mes sœurs, les vôtres mêmes... ! » — « Nous n’avons fait que notre devoir. »

Mais c'est surtout au sujet des inhumations, que votre incurie s’est montrée sous les formes les plus hideuses : vous ne pouviez cependant ignorer combien la ville de Marseille eut à souffrir, en 1720, de l’absence de mesures suffisantes à cet égard 5 M. de Chabrol ne l'eut pas

ignoré du moins, lui qui compte au nombre de ses ancêtres ce chevalier Roses, qui rendit, sous ce rapport en particulier, de si grands services à cette ville affligée par la peste ; mais vous , vous avez laissé la mort prendre votre place et se montrer partout où vous auriez du vous trouver vous-- mêmes avec des mesures bien conçues et bien exécutées... En sorte que nous avons vu, de nos yeux, des choses horribles que l’on voudrait à jamais éloigner de sa mémoire ; nous avons vu , de nos yeux, précisément ce que vos journaux ont été chargés de nier...

Mais nous avons vu des choses plus affreuses encore, nous avons vu des scènes d’atroce barbarie , contre lesquelles vous deviez être munis d’armes puissantes ; vous aviez été avertis par ces spectacles féroces, dont Petersbourg, Pest , Berlin, Konisberg ont été le théâtre. M. de Mortemart , dit-on, vous avait, à ce sujet, adressé des conseils énergiques; et, d’autre part, la magnanimité de l’Empereur Nicolas, rétablissant l’ordre au milieu de sa capitale ensanglantée , était encore pour vous un exemple à suivre. Qu’avez-vous fait pour prévenir ces détestables malheurs, ou du moins pour lutter contre eux avec fermeté et courage? Où étiez -vous. Monsieur le Préfet de la Seine, alors que des meurtres épouvantables, des scènes de cannibales se passaient sous les fenêtres de votre hôtel de ville. Oh! si vous eussiez été dans cet hôtel de ville , vous vous fussiez précipité pour sauver vous- même ces infortunées victimes, dénuées de tous les secours que vous aviez du leur préparer. Oh ! abomination ! ils ont été mis en pièces, déchires en lambeaux, par des monstres a face humaine. Non , Monsieur le Préfet de la Seine , vous n’étiez pas dans votre hôtel de ville, vous n’y étiez pas.

Mais où étaient ces masses imposantes de gardes nationaux, toujours utiles et admirables quand il s’agit à la fois d’éclairer et de contenir le peuple? où étaientelles ?

Avez-vous du moins appelé à notre secours la religion de nos pères, la religion de douceur et de mansuétude ?

Emollit animos , nec sinil esse Jeros .

Vous l’avez repoussée au contraire...

Et vous n’avez point flétri cette proclamation d’un maire de Paris ( Cadet - Gassicourt ) , répandant la calomnie et poussant le peuple furieux contre une classe inoffensive de ses concitoyens, de ses administrés...

Ah! sortons de ce Paris, livré au sang, aux plus affreux désordres , à l’infection et à la mort ; sortons de ce Paris, dont M. de Montalivet propose F exemple h la France ( Cire, précitée), sortons; et respirant plus à l’aise, je reprendrai le fil de mes questions... Dites-nous enfin quelles influences vous avez préparées pour relever l’esprit consterné des populations françaises? Qu’avezvous fait en particulier contre ces vaines terreurs, funestes prédispositions à cette affreuse maladie, ou plutôt, car vous n’avez rien fait d’utile en aucun genre, que deviez-vous faire ?

Je vais donc dire un mot de cette action protectrice qu’un gouvernement paternel eût cherché à exercer sur le moral des populations :

Dans un pays où F immense majorité des habitans est catholique, et où la minorité est encore diversement religieuse , c’était à la religion que le gouvernement devait s’empresser de recourir.

Il fallait, disions-nous , relever le moral des peuples, le placer au dessus de toute vaine terreur, les animer

de ces seniimens qui font battre le cœur , repoussent tout miasme pestilentiel et produisent des émotions profondes et durables , parce qu elles sont unies à la foi. Or, la plus grande partie de vos populations est persuadée que la France va être désolée par mille fléaux, la France qui a laissé abattre ses croix et ravager ses temples. Elles pensent, ces populations, qu’elles vont être moissonnées par la faux de la mort : victimes expiatoires de ces exécrables forfaits. La terreur, qui appelle le Choléra, lésa pénétrées jusqu’aux moelles ; bâtez-vous donc de leur rendre leurs croix et de réparer leurs temples 5 bâtez-vous , c’est le plus impérieux de vos devoirs , si vous savez le moins du monde ce qu’est la puissance de la religion sur le cœur de l’homme (i) , et c’est la

(i) La France, à son tour, se souviendra-t-elle de ses temples? Visitera-t-elle , quand tous les fléaux la visitent, ces basiliques vénérables où toutes les générations qui nous ont précédés ont tour à tour prié Dieu pour la patrie? Reliques saintes, châsses bénites, chaires tonnantes sous lesquelles s’inclinèrent nos aïeux , vous ne feriez plus de miracles visibles comme alors ! Vous en feriez un plus grand , celui de calmer les coeurs ulcérés ; celui de nous parler de paix et d’union , quand tout paide de mort. Et fallût-il accorder à des coeurs trop crédules, à de tendres superstitions, des’guérisons subites et de vains prodiges, mensonge pour mensonge, à tout prendre c’est celui de mon siècle que je repousse : c’est le néant !

Il n’est qu’une église que le génie de ce siècle suicide permette de visiter : Saint -Germain -l’Auxerrois , ou même l’Archevêché, à la bonne heure! On s’y précipitera pour renverser la croix devant laquelle est tombé l’esclavage 5 mais convier le peuple à la prière com mune, mais montrer les magistrats unissant leur voix à celle du prêtre pour invoquer le ciel!...

C’est la première fois au monde que , dans une tempête , les passagers sentent la planche du navire trembler sous leurs pas, et voient s’entr’ouvrir les abîmes sans élever une pensée vers le ciel , sans dire un hymne, sans accepter une bénédiction. (M. Sai.vandy, Revue de Paris.)

seule chose que vous puissiez l'aire pour elles; car, sous tous les autres rapports, vous êtes la stérilité même.

Hatez-vous encore d’appeler les premiers pasteurs à ces cérémonies édifiantes, qui consolent les âmes et transforment les hommes les plus faibles et les plus timides en de nouveaux martyrs , prêts à se sacrifier pour leurs frères malades et frappés du fléau ; et tous ensemble qu’ils lèvent au ciel leurs mains suppliantes, et conjurent la sagesse ancienne et toujours nouvelle; comme autrefois les personnages de Sophocle priaient Minerve, dans Th'ebes désolée, d'éloigner un Dieu cruel, ce nouveau mal indomptable , qui, sans bouclier et sans épée, remplit la ville de deuil et de monceaux de morts. (Œdipe.)

Au lieu de tout cela , qu’est-il arrivé dans notre pays ? Un ministre à peine échappé de l’école, sans lecture et sans expérience, a enfin écrit une lettre-circulaire, adressée à MM. les Évêques de France, alors que l’épidémie avait déjà pris son plus grand développement parmi nous. On y remarque la date incroyable du 19 avril (1)!

La lettre elle-même commence de cette manière :

« Dans les diverses contrées de l’Europe, où la maladie épidémique, connue sous le nom de Choléra-Morbus, a successivement exercé ses ravages, les populations qui en étaient affligées ont élevé leurs communes pensées vers le ciel , éprouvant le besoin des consola-lions religieuses. »

Elle finit ainsi :

« Je crois donc, Monseigneur, devoir vous inviter

(1) L’épidémie s’est déclarée à Paris le 26 mars, et dès le 5 avril les victimes étaient extrêmement multipliées.

à prescrire que des prières publiques aient lieu pour le même objet dans toutes les églises de votre diocèse. »

Cette lettre est pour nous un chef-d’œuvre de circonspection. A la prendre au mot, elle inspire tout droit cette prière si connue : Mon Dieu, s’il y en a un , ayez pitié de mon ame , si j’en ai une. Quels heureux prodiges vont s’opérer sur l’esprit des peuples , transportés à la lecture d’une telle pièce!.... J’aime mieux cependant les lettres que le Roi de Prusse et le Roi d’Angleterre ont écrites à l’occasion de ce fléau, dans ces pays où V immense majorité n’est plus catholique...

Il faut pourtant dire, à la décharge de M. de Montalivet, qu’il n’est pas le seul, parmi nos Ministres, qui ait écrit d’une manière si piquante et si utile ; il y a des lettres de M. d’Argout qui sont taillées sur le même patron et se réduisent à ceci : « Certains gouvernemens de l Europe ayant prescrit telle mesure, de laquelle il est résulté que le Choléra est entré et a ravagé, je ne vois que de l’utilité à prescrire des mesures semblables, moins rigoureuses toutefois, et le plus tard possible : plein de confiance d’ailleurs dans les résultats...

Une chose fort remarquable, honorable d’ailleurs pour notre vieille France, et qui lient à l’ascendant qu’elle exerce encore, malgré ce nouveau délire, sur les autres nations : c’est que d’autres gouvernemens, assistés de Ministres capables, dit-on, se bornent aux quasimesures de notre quasi-administration , et croient ainsi protéger véritablement leur pays.

Quam pari’â sapicnliâ regitur mundus ! (Oxenstieun. )

Page 1