RÉSUMÉ
Telle a été la marche et la suite de cet ouvrage :
Ses deux premiers chapitres montrent les fautes qui ont été commises par le Pouvoir, sous quelque point de vue que l’on considère le Choléra pestilentiel : s’il est contagieux , les lois sanitaires de notre pays ont été violées; n’est -il qu’épidémique, on n’avait rien su préparer pour s’opposer aux désastres de cette épidémie attendue.
En faisant ainsi connaître ces fautes des agens de l’Autorité, j’ai rempli un devoir qui m’a été pénible ; car, je le sens, ils trouveront que mes paroles sont dures : elles pèseront sur leur cœur, répétées par plus de trente mille victimes en notre France désolée, et répétées encore par des victimes renouvelées tous les jours.
Dans le troisième chapitre sont signalées d’autres fautes sorties de la même source ; le sujet serait inépuisable, et je me hâte de passer à des considérations importantes sur la nature du Choléra pestilentiel.
Cette maladie est-elle contagieuse? probablement, répond la science; certainement, doivent dire l’administration et l’hygiène publique.
D ailleurs cette contagion a ses conditions connues , hors desquelles il n y a plus de con tagion, il n’y a plus de Choléra, plus de maladie.
Dans le quatrième et le cinquième chapitre, se trouve indiquée une suite de moyens, à laide desquels on résiste victorieusement à ce fléau.
Bien que j aie dû m’abstenir ici de tout ce qui est vulgaire et mentionné partout, il m’est resté encore à exposer un système de mesures que les hygiénistes dog matiques pourront rapporter aux divisions scholastiques accoutumées. Pour la classe la plus nombreuse de nos lecteurs, elle verra que nous avons noté avec soin ce qu’il y a de plus essentiel à faire avant la maladie, au commencement , pendant sa durée , alors quelle décline et quelle a cessé enfin.
Après avoir indiqué comment on peut défendre un vaste territoire, nous avons dit comment on organise contre le mal la cité tout entière, comment on protège les différentes classes de la société, puis la famille, et enfin l’individu.
Mais ce n’est point assez d’avoir établi une disposition méthodique de toutes les choses qui sont hors de l’homme , il faut appeler à son secours une puissance qui pénètre son ame et la rende plus forte que tous les fléaux du monde.
Nous croyons que partout où le Choléra se reproduira sous la forme que nous avons observée à Paris, le traitement que nous avons fait connaître sera très utile ; il sera également fort important de donner au traitement des plus légères indispositions toute l’attention que nous réclamons en sa faveur.
Enfin nous avons cette confiance, que les hommes, qui ont été comme nous témoins des malheurs de la capitale et qui auront réfléchi sur ces mesures, par lesquelles on aurait pu les éviter, applaudiront à nos efforts, approuveront ce travail fait sur nature, écrit en présence des besoins, des nécessités et sous leurs inspirations mêmes : nous avons celte confiance, car c’est déjà chose expérimentée pour nous j souvent nous n au-
rons exprimé que ce qu’ils avaient eux-mèmes pensé ou imaginé dans leur amour du bien public.
Entre les différentes mesures qui sont ici consignées, il en est quelques unes, nous l’avons dit, qui sont d’un emploi délicat et difficile, exemple les grandes séquestrations par terre : ces mesures , en particulier, sont proposées non pas seulement aux sentimens patriotiques, mais aussi à l’intelligence éclairée de toute sorte de lumières. Il faut reconnaître d’ailleurs que ces grandes séquestrations par terre sont, dans l’état actuel du vieux continent, d’un résultat fort incertain. Il est difficile de dire où le Choléra n’est pas aujourd'hui , du moins sous forme latente ; cependant partout où les grandes séquestrations pourront être pratiquées sans blesser le moral des populations, sans leur enlever aucun des avantages essentiels dont elles jouissent d’ordinaire, on fera bien de les pratiquer, mais complètement et de la manière la plus sûre : ainsi seront renouvelés des succès trop rarement obtenus.
En même temps on se gardera de négliger aucune de toutes ces mesures, que nous avons proposées pour l’intérieur des villes, des villages et des habitations parti culières : elles vaincront, si le combat n’a pu être évité.
Et nous, médecins, nous observerons, nous examinerons long-temps; nous ferons même de la controverse, non pas sans chaleur, mais sans aigreur, sans personnalités :
Qui discute a raison 5 mais qui dispute a tort.
Rulhibre.
Demeurons toujours prêts à accueillir la vérité , alors même qu’elle se présenterait à nous sous des traits différens de ceux que nous lui avions supposés.
Mais n imitons point ces docteurs qui ont lu toute I histoire du Choléra pestilentiel dans leur hôpital, ou leur bureau de secours : les matériaux de cette histoire, (jui ne sera pas écrite tout a l’heure, sont épars aujourd hui dans toutes les parties du vieux monde; on en est à recueillir les témoignages, ensuite la vraie critique les pesera, les jugera, et nous verrons alors : jusque-là 11e nous pressons point de prendre un parti , si ce n’est celui de la prudence.
On rencontre cependant, tous les jours, des gens téméraires et tranchans, tout entiers à la partie dogmatique de la science, et qui ne veulent, en aucun cas et à aucun prix , de la con lagion (périsse l’ univers plutô t qu’ un principe!), à moins que celle contagion ne soit aussi claire que celle de la variole. Tout le monde, en effet, reconnaît aujourd’hui que la variole est contagieuse ; mais, remarquez -le bien, aujourd’hui! car, pendant plus de mille ans, sa réputation était tout autre , la variole était considérée comme épidémique seulement. Eh bien ! supposez qu’au moment où la variole s’est montrée en Europe (au VIe. siècle), la société eût déjà été munie des lumières et des ressources qu’elle possède aujourd’hui sur la contagion et contre elle ; supposez que, reconnue contagieuse, 011 lui eût opposé dès lors, à celle variole , les moyens que nous proposons : la variole eût été à jamais éteinte pour nous, en touchant le sol de l’Europe, et cette somme incalculable de morts n’aurait point été pleurée; plus tard, l’Amérique ne l’eût point connue et n’eût point été ravavagée, comme le monde ancien, par cette terrible maladie !
Craignons donc qu’en traitant le Choléra sans défiance, et l’accueillant, pour ainsi dire, comme nos an-
cêlres ont reçu la variole, le Choléra ne s’établisse au milieu de nous, comme elle s’y était établie elle-même, avant la vaccine.
En présence d’un pronostic si grave, craignons et prenons nos mesures de désinfection générale, comme après les pestes qu’on n’a pu éviter.
A ce mot de peste , voici que des docteurs s’écrient : n’assimilez point le Choléra à la peste , dont la marche
connue est toute régulière — Pas plus régulière que
celle du Choléra Ce n’est point seulement à Orreus,
déjà cité, que la peste s’est montrée épidémique et non contagieuse : la peste noire, contagieuse en général, avait aussi, et comme le Choléra, revêtu souvent les apparences épidémiques, elle eut parfois une marche, une durée régulières, et fut prise alors pour une simple épidémie.
Mais l’histoire de la peste est pleine de ces irrégularités, bien faites pour nous instruire, au milieu de ces autres irrégularités du Choléra pestilentiel. On voit à Vienne, en 1713, la peste renaître, éminemment contagieuse , dans la même maison qui , durant la peste de 1679, avait servi d’hôpital; au contraire, on voit à Bender, dans la saison des plus fortes chaleurs, la peste qui y était née au printemps se dissiper tout à coup , alors même qu on faisait le siège de. cette forteresse, circonstance réputée partout ailleurs comme infiniment défavorable.
La peste qui régnait dans le Holstein , en 1713, cesse tout à coup, lorsque les légions sous la conduite du général Steinbok arrivent dans celte province, non sans augmenter beaucoup l’encombrement : ces militaires ne prenaient aucune précaution pour se préserver de la maladie; ils se servaient des mêmes hardes, des mêmes
lits qui avaient appartenu aux pestiférés, et ils ne contractèrent point la peste, dont on n’entendit plus parler. Je ne finirais point si je voulais suivre, à cet égard, le cours des faits et de mes pensées.
Gardons-nous cependant de repousser ces philanthropes, qui voudraient lutter contre toutes ces maladies, qu’ils ne croient point contagieuses , en assainissant toutes les cités, toutes les habitations, en améliorant, dans tous les sens , le sort de tous les hommes ; écoutons-les avec respect, mettons à exécution ces beaux et admirables projets, et suivons ces bienfaiteurs de l’humanité jusqu’à ce point, où ils disent si aventureusement : ce Choléra pestilentiel nest point contagieux . Là se trouve une doctrine qui est née avant terme, doctrine pleine de hasards et peut-être d immenses malheurs !