SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT
Au commencement de la maladie et pendant sa duree.
Mais voici que l’autorité est instruite d’un fait qui a quelqu’apparence suspecte : ce n’est point le Choléra dans toute son évidence , mais ce pourrait être un de ces accidens analogues, signes précurseurs du Choléra luimême.
— Dès lors favorisez toutes les séquestrations volontaires, et opérez toutes celles que vous pouvez opérer, sans faire naître aucune pénible affection. Par exemple, voici des maisons d’éducation, des pensions bourgeoises, des familles entières composées de femmes, de vieillards et de jeunes enfans, honneur, espoir de la patrie , mais aujourd’hui inutiles à la cité -, les habitations qui les reçoivent sont toutes sur un grand espace , bien isolées -, vous leur conserverez cet isolement ; vous le perfectionnerez , en chargeant d’ailleurs vos Commissions de leur procurer, de leur assurer, non seulement tout ce qui peut leur être nécessaire , mais agréable-, vous ferez pour elles ce que font pour ellesmêmes les familles des Francs, dans les villes de l’Orient où vient à se montrer la peste; vous les préserverez par les mêmes moyens qui mettent si facilement à l’abri de ce fléau. ( F oyez, à la fin , la Note L, page io5.)
Vos couvens cloîtrés, vos maisons de refuge, vos hospices, vos casernes, vos prisons même, seront sous
un régime semblable, après que l’intérieur en aura été assaini, et disposé de façon à ce que toutes les règles de l’hygiène soient satisfaites.
Ayez trois fois pitié de ces malheureux prisonniers, auxquels vous ne pouvez ôter toutes leurs peines , triste prédisposition à cet autre mal, dont il faut les préserver;
La vie est difficile où meurt la liberté.
Comptez d’ailleurs que ces séquestrations vous apporteront les résultats les plus consolans. Voyez ce qu’elles ont produit en Angleterre, à Sunderland en particulier, qui a été si fort maltraité par le Choléra; les casernes ont été séquestrées, et dès lors parfaitement mises à l’abri ; il en a été de même dans toutes les villes d’Angleterre, où les casernes ont été séquestrées : elles ont toutes été exemptes de la maladie contagieuse.
Considérez encore qu’elles sont de la plus grande utilité, alors même qu’elles ne sont pas constituées le mieux possible : ainsi les casernes de Sunderland sont situées dans un quartier presque malsain, et néanmoins elles ont été préservées. On voit semblables choses dans la peste. (Foyez la Note M, page io5.)
J’ai vu à Paris, et dans les environs, des séquestrations imparfaites n’ëtre pas sans avantages remarquables.
— A l’approche d’un tel fléau, doit-on émigrer au loin ? aurait-on dû, par exemple, quitter Paris ? Non, disaient quelques jeunes auteurs ; oui, répétaient quelques autres : d’après Franklin , disaient-ils, il fallait partir de bonne heure, s en aller bien loin , et revenir le plus tard possible.
Ce conseil est de la plus ancienne date et bien plus
vieux que Franklin; et c’est ainsi que les auteurs les plus oubliés ont formulé ce conseil :
Hœt tria mortifevam tollunt adv erbia pestent ,
M ox, longe , tarde; cede, recede, redi.
Pour les différentes classes d’ouvriers qui seraient exposées à manquer de travail, durant l’épidémie, cette question n’en est pas une; leur émigration doit être favorisée et même opérée par les soins de l’administration; elle doit être dirigée, celte émigration d’ouvriers, vers des lieux parfaitement sains, où ils seront assurés de trouver un travail convenable.
Quant aux particuliers, ils auraient tort de s’éloigner, à l’étourdie, d’une ville où tout est préparé contre le fléau , pour aller dans un lieu plus sain peut-être , mais où iis seront dénués de secours, et cependant poursuivis par la maladie qui peut les y atteindre. 11 faut donc , pour émigrer même dans un lieu plus sain , plus aéré que celui qu’on habite d’ordinaire, être assuré d’y trouver encore des secours éclairés et immédiats. Dans ce cas , on fait bien d’émigrer , on fait bien pour soi et bien pour ses concitoyens ; on diminue ainsi la somme de la matière injectable ,• on contribue ainsi , pour sa part , à amoindrir l’épidémie d’une somme égale à celle des individus qu’on éloigne du futur foyer d’infection ; dans ce cas, lorsque d’ailleurs on est certainement inutile à la cité , il faut partir, en laissant à sa place des aumônes proportionnées à sa fortune et à l’énormité des besoins qui peuvent, en quelques jours, surgir de tous côtés:
Riches, donnez beaucoup ; pauvres, donnez encore.
Et pour donner le plus possible , remettez à ces mains dans lesquelles vous avez confiance.
— Mais un génie malfaisant s’est rencontré, qui vous a empêchés d’être prêts à temps et d’opérer les séques-
t rat ions que vous vouliez accomplir à l’avance, et le fléau s’est déjà répandu tout autour de vous. Ne vous découragez pas néanmoins ; rappelez-vous que ces entreprises, bien qu’effectuées dans des villes déjà infectées, n’ont pas été sans produire tous les avantages qu’elles promettent : la peste était déjà à Moscou, lorsque le médecin de l’Hôpital des enfans, M. de Mertens, séquestra cet hôpital et protégea efficacement i,5oo individus contre les fureurs de ce fléau. (Voyez , à la fin , la Note N , page 106. )
Votre ville est située tout près de celle autre cité importante que le Choléra vient de ravager, et vous vous regardez déjà comme frappés à mort, car votre ville est moins favorablement disposée que cette autre qui a tant souffert. Gardez-vous encore de vous décourager et de renoncer à toutes ces mesures sanitaires qui peuvent encore vous être applicables :
La peste avait causé à Pavie (irjr]^) de terribles désastres ; Alexandre Massaria voit que ce même fléau s’introduit dans Vicence, sa patrie; dès lors il conseille, il fait ordonner, exécuter ces mêmes mesures sanitaires que nous vous proposons, et moins parfaites que celles que vous pouvez établir, et le sort de Vicence fut bien différent de celui de Pavie. Vicence souffrit très peu; et les villes de Trente, de Vérone, Mantoue , Milan, Venise avaient été désolées par la peste.
De même qu’on peut mettre sa maison à l’abri du fléau et lui en défendre l’entrée, on peut aussi empêcher les premières maisons infectées de répandre la maladie à l’extérieur, et c’est encore par une séquestration exacte qu’on peut en venir à bout. La Commission de santé d’Angleterre prescrit donc,. en ce dernier cas, que ces maisons soient séquestrées en effet, et les per-
sonnes employées auprès des malades , soumises à telles mesures de (Quarantaine cju il serait exige. ( P. O'j du Rapport de Sr. Mac-Michaël.)
Des villages, des villes, des territoires entiers , ont été ainsi séquestrés, en cas de peste , de manière à ce que le feu de la maladie ne pût dévorer les contrées voisines et les provinces et les royaumes-, de ces grandes séquestrations, il existe des exemples bien remarquables , entre lesquels il faut distinguer celui de la séquestration de Noja, dans le royaume de Naples, en 181 5.
( Voyez la Note O, page 108. )
Nos confrères I3ally, François, Parizet ont encore fourni, dans leur Rapport sur l'épidémie de Barcelonne, divers documens précieux à cet égard. On se rappelle, en particulier, qu’ils recommandent d’établir des cordons sanitaires , à la plus grande distance de ces villes qu’on veut séquestrer. « Quand on veut éviter un grand malheur, disent-ils , il ne faut pas craindre d’enfermer quelques petits villages dans 1 enceinte-, s’il était possible de laisser un rayon de dix lieues , on serait assuré de sauver des milliers de malhetireux , victimes de l’impossibilité où ils sont de se loger dans les campagnes , ou de s’y établir convenablement. » ( Page 6iü.)
De semblables mesures méritent attention : en ayant égard à. tout ce qu’elles ont d’ailleurs de délicat et de difficile , ne les 'prescrivant qu’après avoir balancé les nécessités qui les appellent et les inconvéniens qui les repoussent , elles peuvent rendre d’importans services dans certaines contrées menacées par le Choléra-, ces contrées seront probablement plus heureuses encore, si leurs autorités, véritablement vigilantes, ont pris à temps, contre le Choléra pestilentiel, toutes les précautions employées contre la peste !
On conçoit encore comme possible la séquestration même de certains quartiers , qui formeraient comme de petits îlots au milieu d’une grande ville infectée; mais une telle opération veut être calculée long-temps à i’avance , pour être exempte de tout inconvénient.
— L’cpidémie commence, disions-nous: eh bien! chaque malade qui ne trouvera point dans son intérieur toutes les circonstances les plus favorables à sa guérison , de même que celui qui n’aurait point à sa disposition tous les moyens propres à former un obstacle suffisant à la dissémination de son mal , ne balancera pas sans doute à se rendre à cette maison de son voisinage convertie en élégant hôpital, et que vous avez su d’ailleurs lui rendre désirable , tant il est bien monté et bien fourni du nécessaire, et du superflu, chose très nécessaire, dans ces conjonctures surtout.
Il quitte sa demeure, non point gisant sur une triste civière, mais porté dans une voiture élégante aussi, celle que nous avons décrite plus haut. Elle a dans son intérieur de petits appareils à désinfection, placés dans les coins ; et déjà ces appareils opèrent sur le malade et sur ses enveloppes d’une manière utile ; ils servent ensuite à désinfecter la voiture elle-même, en sorte qu’on ne verra aucun de ces accidens de contagion observés en Angleterre, par l’intermède de ces sortes de voitures (i).
Notre malade s’avance donc, sans peine, vers sa nouvelle chambre à coucher. Dans le chemin , je le
(,) Le docteur Haslewood , dans son Histoire de l’épidémie de Surïdevland, parle d’une chaise à porteurs qui servait à transporter des Cholériques. Les habitués de la maison, où cette chaise était deposée, s’amusèrent à s’y porter mutuellement; il en mourut rapidement cinq qui avaient pris part à cet amusement.
vois accompagné d'un membre de sa famille, de sa femme ou de sa fille, qui demeureront auprès de lui, dans ce nouvel asile, tout le temps qu’il y demeurera lui-même 5 nouvelles infirmières, remplies de dévouement, qui seront les aides d’infirmiers inlelligens dressés de longue main au service Elles resteront aussi les aides essentielles et les protectrices du malade, qui n’aura rien perdu du côté des affections, et aura tout gagné du coté du traitement et de la sécurité.
— Mais à l’égard des malades traités dans cet asile, comme à l’égard de ceux qui sont traités à domicile, la désinfection commence du premier jour de la maladie.
Eeuis velemens , des lors, sont portés au grenier et soumis au sérénage ( i ) , et à des modes divers de désinfection.
Le seul moyen à employer pour désinfecter les baillons et le sale mobilier de certains misérables, c’est de brûler ce mobilier et ces baillons, après les avoir remplacés par quelque chose de mieux.
La chambre de chaque malade est constamment aérée, ventilée, jour et nuit 5 car, c’a élé une chose bien remarquable , les Cholériques, même ceux qui sont habituellement les plus propres et les plus inodores ( les vierges les plus pures, dirait Hippocrate), alors même [ne toute évacuation avait cessé , et que le linge le plus blanc était incessamment renouvelé autour d’eux , ces Cholériques exhalaient une odeur maladive particulière, 3xlrcmement intense-, je recommandais donc aux permîmes qui soignaient ces malades de n’être satisfaites e leurs soins que lorsqu’à force de ventilation elles
(.) Moyeu de desinfection qu’il ne faut pas mépriser, quoiqu’il ne oit plus mode; Expérience passe science, dit à ce sujet M. Fodërë
auraient entraîné au dehors ces émanations sans cesse renouvelées, de manière à ce que cette odeur maladive ne se lit aucunement sentir; le malade était en même temps protégé contre le froid par des voiles convenables.
J’ai lait exercer ces ventilations, même la nuit, je le répète, avec les précautions nécessaires; et mes malades ne s’en sont que fort bien trouvés.
Toutes les fois que j’ai pu obtenir des soins aussi exacts et aussi parfaits , le malade en a joui d’abord , et je n’ai pu reconnaître qu’il eût transmis la maladie à personne.
C’est surtout en quittant les Cholériques, à odeur si forte et si âcre, que j’ai éprouvé, quelquefois seulement, outre les impressions dont j’ai déjà parlé , cette autre impression d’une àcreté particulière, occupant, en général, l’arrière-bouche, et que M. Récamier compare à la sensation que produirait le sulfate de fer sur ces mêmes parties. Cette sensation, quelquefois extrêmement gênante et qui me tirait alors de mes préoccupations les plus tenaces, était si fort tenace elle-même, que je ne pouvais m’en débarrasser, ni en crachant, ni en me mouchant à diverses reprises; mais plusieurs pastilles de menthe poivrée me débarrassaient constamment.
Dans des saisons tout à fait défavorables , on pourrait ajouter aux moyens connus de désinfection des fumigations, dont les appareils seraient placés sous le lit des malades; mais dans tous les cas, elles m’ont paru moins utiles que la ventilation, lorsqu’elle amène la respiration d’un air pur.
Chez les Cholériques qui ont quelqu’aisance et de grands appartemens , on devrait attribuer deux chambres à coucher à chaque malade, lesquelles chambres
seraient alternativement fumigées, désinfectées, ventilées surtout ; et le malade ne ferait, dans chacune d’elles, qu’un séjour de quelques heures.
Que les quarantaines dont nous avons parlé, que des désinfections complètes, étendues, suivent au delà de la guérison et les malades et tous leurs alentours.
— Mais, quelle sera la durée des quarantaines? Point de faits assez bien observés et assez multipliés pour prendre, à cet égard , un parti autorisé et également sur dans tous les cas-, la période d’incubation du Choléra, il faut le dire, non seulement à la honte des médecins, mais de tous les hommes en état de réfléchir, n’est point encore fixée et rationnellement déterminée, depuis 1817 que le Choléra ravage le monde. Il sera donc prudent d’étendre les quarantaines bien au delà du terme vulgairement prescrit, et de considérer d’ailleurs, avec attention , tous les faits qui peuvent mettre à même de déterminer enfin cette période d’incubation; ces quarantaines elles-mêmes offriront des occasions favorables à ce genre d’observation si important.
A cet égard , je mentionnerai ici une observa-
Ition que j’ai faite moi-même : j’ai vu le Choléra se développer, au bout de vingt-sept jours, chez une personne qui a demeuré, ces vingt-sept journées , dans la solitude d’un cloître, après avoir passé plusieurs heures avec d’autres personnes qui, de temps en temps, quittaient la chambre infecte d’une malade cholérique, pour venir causer et se reposer dans la cellule de la personne chez laquelle j’ai fait cette observation, laquelle, d’ailleurs, ne prouve rien à elle seule , comme on sait : teslis anus , teslis nullus.
Puissent donc les observations analogues se multi-
plier! puissent ces recherches s’étendre à d’autres sujets! puissions-nous obtenir, au moins, des bases propres à établir les extrêmes des périodes d’incubation, dans les différentes maladies appelées virulentes et contagieuses! Ce serait un travail plein d’intérêt et d’utilité.
Si les maisons de quarantaine étaient insuffisantes, on pourrait chez soi, dans sa propre maison, prendre des mesures équivalentes, dans leurs effets, à ces quarantaines; et ces mesures, moins parfaites peut-être, présenteraient encore les plus grands avantages.
— Certainement , vous aurez bien peu de malades : vos médecins, vos chimistes , vos physiciens devront donc se presser de répéter les expériences déjà faites, en les variant, plus que n’ont pu le faire leurs devanciers.
Plaçant de nouveau la contagion dans ce doute méthodique, si favorable au progrès des sciences, vos médecins verront à la constater de nouveau.
Ils rechercheront d’ailleurs si , les communications contagieuses s’opérant en général à la seconde période , celle où la maladie reproduit complètement, dit-on, les principes contagieux qui l’ont fait naître; ils rechercheront, dis-je, si la rapidité même du Choléra n'est pas un obstacle à la transmission contagieuse de la maladie, qui dès lors ne reproduit qu’imparfaitement ses principes, privée qu'elle est de la période où s’exerce cette complète reproduction. Dans celte supposition, ils auraient à reconnaître qu'en effet les Choléras qui ont quelque durée donnent lieu à des •communications contagieuses, moins rares et plus marquées...
Il semblerait que le Choléra, sous ses différentes formes, est transmissible aux animaux, et M. Delpech a ra-
conté, à cet égard, des faits assez curieux, p. 275 et 276 de ses Éludes. Il sera intéressant de multiplier et de varier ce genre d’observations et d’expériences :
Que deviennent ces chiens et ces chats favoris, toujours présens sur le lit de leur maîtresse, devenue cholérique? que deviendront ces chevaux, que vous exposerez aux émanations de ce palefrenier qui, atteint du Choléra , n’aura pas voulu quitter l’écurie , dont il a fait sa chambre à coucher , etc., etc.?
On nous a donné des analyses du sang des Cholériques, dit-on; mais ce sang 11’est pas toujours le même : en général il est privé de sérum ; mais on a pu apercevoir, entre les divers Cholériques que l’on a fait saigner, des différences sous le rapport de la densité du sang, sous le rapport de la couleur... Celui-ci rougissait à l’air; celui-là y restait d'un violet noir, sans aucun chan gement. ..
On devrait encore répéter les expériences que Moscati a faites sur l’air des rizières, que d’autres médecins ont répétées, en les appliquant à l’air chargé des émanations de malades affectés de typhus, etc. On devrait, dis-je, soumettre à des expériences semblables, et comparées, les émanations des Cholériques. (Ployez, à la fin, la Note P, page 1 13.)
Que vos Dumas, et vos Turpin, et vos Raspail exercent encore leurs microscopes sur cette matière gélaiiniforme, qu’on recueillera peut-être dans ces expériences; comme sur le sang des Cholériques, et ces fluides blancs et séreux de leurs déjections , etc. ; comme ils devraient les exercer encore sur les virus comparés de la petite-vérole, de la vaccine, de la gale, etc.
Que nous ne soyons pas réduits aux chlorures et au chlore, comme moyens de désinfection. Essayez si les
fumigations de gaz acide nitrique, déjà vantées par Car- Michael Smith , et si faciles à employer , ne valent point les fumigations de chlore. Elles auraient d’ailleurs sur celles-ci l’avantage de ne pas gêner autant les voies pulmonaires , etc.
Appréciez encore les bons effets qu’on peut retirer, dans les désinfections en grand, des différons charbons, des lavages <à l’eau de chaux, des masses d’eau capables d’absorber beaucoup de vapeurs, ou encore de l’eau employée comme opérant la submersion plus ou moins prolongée d’objets notablement infectés.
Pour vos relevés statistiques: vous remarquerez, ce semble , que ces grandes épidémies sont à la fois la cause et l’occasion de bien des maladies diverses-, elles tuent leurs victimes avec des armes variées. Vous penserez donc que toute l’influence de l’épidémie cholérique ne s’estime point par le chiffre des individus dénommés cholériques , dans les différens bulletins qui servent de bases à vos travaux. Vous jugerez que l'influence vraie de cette épidémie ne peut être déterminée que par le nombre total des malades et des morts , cholériques et autres, moins la somme qui exprime la mortalité commune à la même époque de l’année.
— Je ne dirai qu’un mot sur le traitement, ou plutôt sur certains points du traitement, renvoyant, sur l’ensemble et les moyens d’un traitement rationnel, au dernier Rapport de l’ Académie royale et à une foule de bons ouvrages, entre lesquels je distingue Y Instruction pratique de M. Cayol , les Recherches de M. Récamier —
Si le Choléra commence par une céphalée intense extraordinaire, faites pratiquer une grande et abondante saignée du pied, par une large ouverture.
Si c’est par des vomissemens, faites prendre aussitôt
plusieurs cuillerées à bouche de sirop d’éther non étendu d’eau ; ou des pilules de glace, qu’on précipite dans l’es-' tomac 5 ou quelques gorgées d’eau acido-carbonique , de Seltz , ou autre.
Si c’est par la diarrhée : application de sangsues à l’anus, une trentaine, lavement, de 5 onces de liquide (un grand verre) , chargé d’amidon , et de gouttes de Rousseau, 7-10 gouttes ; ce lavement doit être gardé , et répété au besoin.
Si c’est parun Fefroidissementsubit : réchauffez immédiatement, non pas à l’aide des corps qui transmettent le calorique, et rien de plus, mais à l’aide des moyens qui provoquent et excitent de la chaleur, en augmentant d’abord la sensibilité locale : ainsi par des frictions avec la pommade ammoniacale du docteur Gondret , et autres moyens analogues.
Si vous ne dissipez pas aussitôt tous les accidens, dans ces quatre modes divers d’invasion :
Appliquez de larges sinapismes, qui enveloppent les bras et les jambes , et soient constitués de manière a agir infailliblement, au bout de deux minutes 5 soit parce que la farine de moutarde noire est très chargée d’huile volatile , irritante, soit parce que vous aurez étendu, à la surface du cataplasme sinapisé, des substances énergiques ( ex. : acides concentrés ).
Placez un semblable sinapisme sur la région du cœur.
Conservez ces sinapismes en place, jusqu’à ce qu’il se soit développé une vive douleur, jusqu’à ce que le pouls se soit relevé fortement et que vous ayez excité une fièvre artificielle.
Si , dans la période de réaction , laquelle demande d’ailleurs des soins divers sur lesquels les écrits que
j’ai indiqués vous éclaireront, si, dis-je, vous venez à remarquer :
Les retours d’une céphalalgie intense , insupportable, ou une grande anxiété précordiale; le pouls ayant encore quelque force, peu ou beaucoup : laites pratiquer une saignée à la lancette, que vous répéterez peut-être.
Si , après des saignées suffisantes , les symptômes nerveux continuent et prennent , ce qui arrive souvent, la forme de syncopes, usez de la mixture suivante :
Prenez : Teinture de quinquina 2 gros,
Ajoutez s. a. musc choisi. . . . 2 grains,
Sirop d’e'ther '/„ once,
à prendre en deux doses égales.
Mais assurez-vous d’abord que vous avez à votre disposition le musc véritable, et non sophistiqué.
Si vous en manquez, ce qui est fort ordinaire , servez-vous d’une potion équivalente, choisie entre les potions excitantes les plus énergiques et les mieux formulées.
Surtout, n’oubliez point d’appeler au secours de vos malades les diverses préparations de quinquina, toutes les fois qu’elles pourront leur être administrées : soit avant la maladie, chez les individus dont la constitution est faible et la circulation peu énergique ; soit durant la maladie, alors qu’elle semble s’incliner vers la fièvre nerveuse, sans complication de gastro-entérite; soit enfin après la maladie et dans les convalescences embarrassées de ces mêmes symptômes.
— Pendant toute la durée de l’épidémie : ayez soin
que la propreté des habitations ne soiL pas enlretenuë aux dépens des passans; qu’il ne leur arrive point, à ces passans, comme on le voit à Paris, d’être tout le long de la matinée, souillés, à chaque instant, par la poussière et les ordures répandues par les fenêtres , au moyen de mille tapis, de mille serviettes et torchons secoués et agités, dans tous les sens, par tous les domestiques du monde. Ce mode de nettoyage n’est pas seulement préjudiciable aux passans, mais aux voisins, dont les fenêtres sont ouvertes à ces poussières immondes. On conçoit que la contagion a pu être souvent transmise de cette manière.
« La police sanitaire devrait encore prendre des précautions telles que, durant l'épidémie, aucune opération de vidange, aucune entreprise de nettoyage d’égouts, aucun travail de curage des puits ne pussent avoir lieu, ces diffère il s travaux incapables sans doute de produire la maladie , quand elle n’existe pas, pourraient l’accroître et l’aggraver en ce moment. » (. Rapport de V Académie , p. 167.)
Si vous avez des voitures publiques, comme nos omnibus , fuites qu’elles soient ventilées et désinfectées à chaque pause. Durant notre épidémie , et par le froid qui régnait alors , ce genre de boîte, contenant quelquefois quinze personnes, s’infectait promptement, sans qu’on pût faire consentir les enrhumés à permettre l’introduction du zéphyr le plus léger; et la contagion du Choléra a pu s’exercer ainsi.
Vos bains publics seront assainis avec plus de soin encore. Chaque fois qu’un baigneur quittera sa chambre de bain , elle sera balayée , arrosée , fumigée , ventilée, durant plus ou moins long-temps, avant qu’elle admette un nouvel hôte.
Les traités généraux d’hygiène , et la plupart des brochures anticholériques, vous indiqueront encore beaucoup d’autres mesures.
— Mais un point qui est d’une importance extrême, et qui n’a point assez attiré l’attention de ces écrivains, c’est le traitement, des plus légères indispositions. Si ce moyen pouvait être employé universellement, l’épidémie serait subitement arrêtée par cela même.
Interrogez tous ces médecins qui ont une clientèle ancienne et qui leur estattachée avec confiance, interrogezles tous -, ils ont recommandé, en général , qu’on les avertit au premier signe du mal, et souvent la peur n’a pas attendu ces recommandations. Eh bien! entre les personnes qu’ils ont traitées des plus légères prédispositions au Choléra, comme des plus graves, mais au début meme des premiers symptômes; entre ces personnes, dociles à leurs avis et qui les ont accomplis avec intelligence et exactitude, aucune n’a été la proie de la maladie!
Il n’est pas un médecin de Paris qui ne puisse certifier de semblables résultats ; en sorte que la proposition que nous énonçons peut être regardée comme ayant l’appui du plus grand nombre de faits.
J’en conclus que dans ces cités, organisées comme nous l’avons indiqué plus haut , et divisées en très petits districts, et, par exemple, en groupe de quatre maisons, comme on l’a exécuté à Vienne ; dans ces cités, il sera facile de soumettre les babitans à des inspections qui se feront une ou deux fois par jour, soit par des médecins, soit même par des hommes appartenant à une condition libérale, et doués d’un esprit droit et observateur. C’est ainsi que la plupart des hommes honorables que nous avons vus figurer comme présidons , vice - présidons de nos Bureaux de secours, avocats,
négocians et autres, auraient très bien fait de semblables inspections } dans les cas douteux, le médecin sera appelé aussitôt , et , je le répète, il empêchera, il arrêtera le développement du mal terrrible.
De tels succès nous sont assurés de toutes parts : nous avons vu des proviseurs de collèges, des chefs d institutions, des pères de famille exercer eux-mêmes celle surveillance, qui est facile auprès des personnes raisonnables, et qu’il a fallu rendre sévère auprès de celles que l’éducation n’a point polies (i). Constamment le médecin, appelé à temps, est toujours arrivé pour vaincre le mal.
Ce n’est donc que pour traiter complètement notre sujet que nous ajoutons ici les considérations qui suivent :
Regardons un instant comme possible , même ce qui ne saurait vous advenir:
— Imaginons que beaucoup de décès ont eu lieu : votre Commission des inhumations a eu soin de faire préparer des bières en nombre suffisant-, elle a soin de prescrire que les morts soient enlevés , ou dans les délais ordinaires, ou au moment, de la putréfaction commençante-, car quelques observateurs assurent avoir remarqué que les cadavres des Cholériques étaient plus disposés à la putréfaction que les cadavres ordinaires*, elle les fait enlever, en général , le matin , de grand matin, dans les caissons couverts dont nous avons parlé.
Ces corps ne sont point présentés à l’église, afin que
(i) Ainsi dans une très grande maison d’éducation, on a menacé de mettre sur-le-cliamp à la porte tout domestique qui n’avertirait point delà plus légère indisposition; cette menace était nécessaire, elle a été parfaitement utile.
( ios )
la maison de prières reste pure de toute contagion ; d’ailleurs les sonneries mortuaires ne se font plus entendre ; plus tard , après avoir purgé leurs quarantaines, les pareils et amis du défunt viendront ensemble prier pour lui, montrer que leurs regrets ne sont point des regrets d’un jour, et rendre grâces à une religion qui s’intéresse à tous les besoins de l’humanité.
Si , nonobstant tous ces obstacles apportés à la contagion , ou plutôt si par cela qu’on les aurait négligés on venait à en éprouver les effets : par exemple, dans nos contrées du midi, et alors qu’une saison toute froide et toute boréale aura été remplacée par les influences de la chaleur et des vents méridionaux- alors aussi nos vénérables pasteurs, toujours attentifs à satisfaire à toutes les nécessités, se rappelleraient que , pour cette cérémonie si pieuse et si imposante, demandée par la ville de Marseille à M. de Belsunce, clans la peste de 1720, après une triste expérience du fléau pestilentiel, M. le commandeur de Langeron avait, donné de très bons ordres, pour empêcher cpià la sainte action il n’y eût aucune foule , ni même aucune communication . ( Pièces historiques , page 1 1 3 . )
Des précautions semblables protégeraient leurs touchantes cérémonies , qui resteraient ainsi toujours dignes de leur but sublime et d’un Dieu infiniment bon.
Mais non , rien ne changera le cours ordinaire de vos fêtés, la suite de vos habitudes: ces malheurs ne seront pas pour vous ; non , nous sommes autorisés , de par l’histoire, à vous redire avec Sarcône : « Des mesures » aussi utiles , aussi saines et aussi dignes d’éloges, eu- )> rent tout l’effet désiré; Dieu bénit vos vues pieuses, » ainsi que les soins tendres et à jamais mémorables
( io3 )
» que vous prîtes de la vie de l’Etat, vous qu’on peut, )) à juste litre, appeler aujourd’hui les pères de la pa- » trie ! »
Mais ce n’est point assez dire : vous avez fait plus de bien encore que vous ne pensez. Vous avez été habiles à protéger vos concitoyens , car les ravages du fléau immense ont été à peine remarqués au milieu d’eux : mais encore vous avez été puissans contre le fléau lui-même : le venin qui le constitue a perdu, faute d’alimens, toute son énergie : ses traits contagieux s’effacent, et sa marche affaiblie , incertaine, annonce qu’il va tomber lui-même; c’est l’histoire encore qui nous permet de parler ainsi : oui , vous avez aussi préservé ces contrées, voisines des vôtres ; vous avez vaincu le fléau.
Mais pour que votre triomphe ne soit jamais troublé, pour que vous n’ayez à craindre aucun funeste retour, faites exécuter ces désinfections générales , qui se sont montrées si utiles dans les plus redoutables des épidémies. (Voyez, en particulier, la fin de la Note O, p. 108.)
Pour Paris surtout, comme pour les grandes villes en général, en ce moment où beaucoup d’industries sont menacées et languissent, on devrait encourager les entreprises de désinfection ; or, il est évident que ces entreprises extrêmement utiles seraient en même temps très profitables aux entrepreneurs.
Tout ceci est fort sérieux. Des gens capables nous avaient bien dit que nous serions préservés de celle grande calamité : et cependant elle a porté, au milieu de nous, ses ravages lamentables. Qui oserait nous assurer aujourd’hui qu’elle ne reviendra pas, et plus terrible encore, comme à Téhéran?...
Ici, comme en toutes choses, craignons le mal qui a
été, parce qu’il peut être encore, soyons en garde contre lui; et, d’autre part, espérons, infortunés que nous sommes, espérons que des jours meilleurs renaîtront pour nous, pour notre beau pays, jadis si cher à la science, aux arts et à la vertu!
Milita renasciintur, qnœ jam cecidere,
( io5 )