L'HOMME ET LA VIE
« Voulez-vous savoir », écrivait Léopold Mozart, ramenant de Vienne à Salzbourg Wolfgang âgé de six ans et qui venait de jouer, avec sa sœur Nannerl, devant la famille impériale, « voulez-vous savoir quelle apparence a Fhabit de Woferl ? Il est du drap le plus fin, couleur lilas, la veste de moire, même couleur ; habit et veste avec une double rangée de gros boutons d'or. Ce costume a été fait pour l'archiduc Maximilien ». Beaucoup plus tard, deux mots de Gœthe achèveront le portrait de l'enfant merveilleux : « Je me rappelle fort bien le petit homme, avec sa perruque frisée et sonépée. »
A Vienne, vingt-quatre ans après. On répète pour la première fois avec orchestre Les Noces de Figaro. « Je vois encore, a raconté le chanteur O'Kelly, qui créa Basile, je vois encore Mozart avec sa pelisse rouge et son chapeau galonné d'or, debout sur la scène et battant la mesure... Je n'oublierai jamais cette petite ligure vive, dont chaque trait brillait, pétillait de génie. Il est impossible de la décrire, autant que de peindre les rayons
du soleil. Quand vint certain passage de l'air de Figaro : Non più andrai, entonné par Benucci d'une voix de tonnerre, les artistes en scène et les musiciens de Torches tre se levèrent d'un seul élan et, comme le tonnerre aussi, les applaudissements, les acclamations éclatèrent: « Bravo ! Bravo , Maestro! Vive le grand Mozart ! »
Cinq années encore ont passé depuis ce triomphe ; cinq années — les dernières et les plus dures — de génie et de pauvreté. Mozart va mourir. Il a fait apporter sur son lit la partition inachevée du Requiem. Il chante, et trois de ses amis l'accompagnent. Mais au moment de commencer le Lacrymosa, de prononcer le mot plein de larmes où sa vie se résumait tout entière, la voix, et le cœur aussi, lui manque. Des pleurs tombent de ses yeux et sa main défaillante laisse échapper le chef-d'œuvre qu'il n'a pas eu le temps de finir.
Heure miraculeuse de l'enfance, heure brève de la gloire, heure hâtive de la mort, c'est à ces trois moments et sous ces trois aspects que nous revient toujours le souvenir et la vision même de Têtre délicieux, peut-être unique, qui fut Jean-Chrysostome-Wolfgang-Amédée Mozart.
Regardons-le d'abord dans son berceau. Le soir du 27 janvier 1756, on l'y posa doucement, chétif et pâle, ouvrant à la vie de grands yeux bleus. Des six enfants que ses parents avaient eus avant lui, Marie-Anne seule,
plus âgée de quatre ans que son frère, vivait encore et devait lui survivre longtemps.
Le petit garçon naissait d'un père musicien, dans une ville musicale ou « musicanto » entre toutes. L'historien français le plus véridique — et le plus poétique aussi — de la jeunesse de Mozart, (nous avons nommé M. Téodor de Wyzewa), a vivement rendu ce qu'on pourrait appeler la physionomie sonore de Salzbourg vers le milieu du xviii0 siècle. « Nuit et jour, à tout venant », la cité natale de Mozart chantait. Concerts de voix ou d'instruments, toute la vie, et la vie de tout le monde, s'y écoulait en de perpétuels concerts.
L'exemple venait d'en haut. Le service de la « chapelle » du Prince-Archevêque comportait, avec la musique d'opéra, la musique de cour, ou de chambre, voire la musique de table ; car Sa Grandeur dînait volontiers, surtout en compagnie, au son des tambours et des trompettes. Dans les vingt-cinq églises de la ville, instrumentistes et chanteurs faisaient autant de ramage — et le même exactement — que sur le théâtre et dans les salons de la Résidence. Les couvents et les congrégations, de bénédictins ou de cordeliers, d'augustins ou de théatins, entretenaient des maîtrises rivales. Enfin l'Université ne manquait jamais de garder, en ses fêtes solennelles, une place importante aux cantates et aux symphonies.
Les grands seigneurs, de leur mieux, imitaient le maître. Toute occasion leur était bonne pour organiser des « séances » ou des « académies ». Les petits bour-
geois, les artisans mêmes cédaient à la passion ou à la folie universelle. Dans leurs salons et dans leurs salles basses, à moins que ce ne fût dans la rue. la nuit, à la clarté des étoiles, ils se réunissaient en quatuor, ou plus nombreux, et se donnaient le régal d'une « cassation » ou d'une sérénade.
Comme les habitants, les édifices de Salzbourg, depuis le Palais de la Résidence et la forteresse jusqu'à de modestes logis, s'étaient mis à chanter. Des orgues mécaniques, des carillons, disposés partout, se répondaient à travers la ville. « Dans la salle des carabiniers de la Résidence, il y avait un balcon de cuivre doré, dont chaque pilier, au toucher, faisait entendre une note de la gamme * ». Plus d'une porte, parmi les plus étroites et les plus pauvres, ne s'ouvrait pas sans agiter, en guise de sonnette, un de ces légers Glockenspiele dont se souviendra quelque jour le musicien de la Flûte enchantée.
Ainsi tout était musique autour de l'enfant nouveauné. Mais cet enfant venait apporter au monde encore plus de musique que le monde n'en avait à lui révéler.
Vers sa quatrième année, des signes divins parurent en lui. Un ami de la famille, qui faisait partie, comme Léopold Mozart, de la chapelle du Prince-Archevêque, le trompette Schachtner, a laissé, dans une . lettre mille fois citée, la relation du miracle. On sait que Mozart, dès l'âge le plus tendre, haïssait la trompette, au point, s'il en entendait les éclats, de tomber en con-
1 M. de Wyzewa.
vulsions. Mais il aimait le trompette Schachtner, et l'excellent homme l'aimait.
« Un jour, a raconté celui-ci, dans une lettre adressée en 1792 à Marianne Mozart, un jour, après l'office du jeudi, comme je montais chez vous en compagnie de Monsieur votre père, voilà que nous voyons le petit Wolfgang (il avait alors quatre ans) occupé à écrire quelque chose.
Papa. « Que fais-tu là ? — Wolfgang. Un concerto pour le clavecin; je vais avoir bientôt achevé la première partie. — Papa. Fais voir. — Wolfgang. Mais je n'ai pas encore tout à fait achevé. — Papa. Fais voir tout de même ! Cela doit être quelque chose de joli! »
Et son papa lui prit le papier et me montra un brouillis de notes de musique, dont la plupart étaient écrites sur des taches d'encre toutes frottées et étendues. Car le petit Wolfgang-, par inexpérience, plongeait toujours sa plume jusqu'au fond de l'encrier, d'où résultait chaque fois un gros pâté ; mais lui, résolument, il étendait le pâté avec le plat de la main, pour le sécher, et écrivait par dessus. Nous commençâmes donc par rire de cet apparent galimatias ; mais votre papa porta ensuite son attention sur la chose essentielle, sur les notes, sur la manière de composer. Et longtemps il se tint tout raide, en contemplation devantla feuille de papier ; après quoi, je vis des larmes, larmes d'émerveillement et de joie, tomber de ses yeux l »,
1 Cité par M. do Wyzewa.
D'autres prodiges suivirent, si connus, qu'il n'est guère besoin de les rappeler : c'est un menuet, écrit la même année que le concerto; c'est le clavecin, chantant de lui-même sous les petits doigts merveilleux : ce sera, plus tard, une partie de violon, jouée à première vue, sans leçon préalable et par surprise, dans le quatuor paternel; enfin c'est un enfant de quatre ans, pour lequel non seulement la musique est tout, mais tout est musique: ses joies, ses peines, ses désirs, ses rêves et jusqu'à ses jeux; c'est une âme qui ne prend conscience d'elle-même et de l'univers, qui ne se forme, ne se manifeste et ne s'épanouit que parles sons.
Mozart a dit un jour : « Après le Bon Dieu, vient tout suite papa. » Il disait bien et réglait ainsi selon la justice l'ordre de ses actions de grâces. Artiste médiocre, mais professeur incomparable, honnête homme, au cœur droit et religieux, son père selon la nature allait être le gardien vigilant et l'économe avisé des trésors que son Père céleste avait mis en lui.
Originaire d'Augsbourg, Léopold Mozart avait étudié dans sa ville natale pour être ou musicien, ou prêtre. Comme il ne se décidait pas, sa famille fit choix pour lui d'un troisième état. On l'envoya travailler le droit à Salzbourg. Là, par dégoût de la science au moins autant que par amour de l'art, peut-être aussi pour aider, par un métier qui n'était pas sans profit, à la conclusion d'un mariage de pure inclination, le jeune homme devint, ou redevint musicien. Le fait est que lorsque Wolfgang, son dernier enfant, naquit en 1756, le mari toujours
aimant et toujours aimé de la belle et bonne Marie-Anne Pertl, figurait parmi les membres les plus estimés delà chapelle archiépiscopale, « avec les titres de maître de concert, violoniste, chef d'orchestre et compositeur de la Cour i ».
Compositeur en tout genre et, comme tel, fort admiré de ses contemporains, Léopold Mozart a laissé des œuvres nombreuses, diverses, correctes et nulles. Écrites avec soin, même avec style, il leur manque d'être pensées et senties. Conformes à la lettre, l'esprit leur est étranger. Mais à défaut de ce qui ne s'apprend pas, l'honnête et sérieux Kapellmeister était pourvu de tout le reste et, pour ce qui s'apprend, il savait, comme pas un, le secret de l'enseigner. Excellente en soi, sonÉcole du violon, la meilleure de ses œuvres, conlient plus d'une leçon qui dépasse, et de beaucoup, l'intérêt d'une « méthode » particulière et technique.
Et puis et surtout, le père de Mozart avait sur la musique des idées fort au-dessus de ses idées musicales. Il croyait à son art et il l'aimait. D'abord il aimait les sons pour leur beauté propre et spécifique. Et peutêtre les chérissait-il davantage pour la faculté qu'il reconnaissait en eux, plus qu'en nul autre langage, d'exprimer les pensées de notre esprit et les passions de notre âme. Quelquefois il leur demandait plus encore — c'est peut-être moins qu'il faudrait dire — et d'imiter, (comme dans certaine Course aux traîneaux, de sa com-
1 M. de Wyzewa.
position) les sonorités, les mouvements et les aspects de la matière elle-même.
De cette doctrine paternelle de l'expression musicale, Mozart devait répudier l'exagération, mais garder le principe. « Je ne puis, dira-t-il un jour, écrire en vers : je ne suis pas poète. Je ne puis pas distribuer assez artistement les couleurs pour leur faire produire des ombres et des lumières : je ne suis pas peintre. Je ne puis pas non plus exprimer par des signes et des pantomimes mes sentiments et mes pensées : je ne suis pas danseur. Mais je puis le faire avec les sons, car je suis musicien. » Le fait est que, s'il n'y a pas de vérité plus difficile à définir que celle du pouvoir expressif de l'art musical, il n'y en a pourtant pas une autre où la musique trouve plus sûrement son attache et sa racine, la première et la dernière raison de son être.
Enfin, autant qu'un maître de son art, Mozart eut la bonne fortune de rencontrer en son père un maître de de son âme. Sans la ferme, sage et pieuse éducation qui disciplina tout ensemble son génie et son caractère, Schachtner encore a prétendu que* Mozart « aurait risqué de devenir le pire des mauvais sujets, tant sa nature était ardente, impressionnable, toujours prête à s'abandonner sans réserve à tout ce qui l'attirait ». On sait qu'il devint justement le contraire, et sa personne morale, exquise autant que sa personne artistique, sa vie aussi belle, aussi pure que son œuvre, tout cela fut le fruit de l'exemple et de l'enseignement paternel.
Maintenant Wolfgang a six ans et demi. Dans les
six derniers mois, il a composé quatre ou cinq menuets et un petit allegro. L'automne dernier, il a figuré comme choriste dans une tragédie avec intermèdes lyriques représentée sur le théâtre de l'Université. Déjà son père a résolu d'emmener à travers l'Allemagne, peut-être à travers le monde, l'enfant dont il pressent que le génie a de quoi remplir le monde et l'étonner. Alors commence pour Mozart, plus tôt que pour le héros de Gœthe, une vie d'apprentissage et de voyage (Lehr und Wanderjahre) qui va durer près de vingt ans. Cette vie, longtemps errante, ne le sera pas, il est vrai, sans répit et surtout sans retour. Mais l'aimable Salzbourg, qui reverra souvent son Mozart, ne pourra jamais le retenir, et la ville témoin de sa naissance, ne le sera ni de son destin, ni de ses chefs-d'œuvre, ni de sa mort.
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11 partit, ou plutôt ils partirent pour la première fois tous ensemble, le père, la mère et leurs deux enfants, en 1762. Munich d'abord entendit Marianne et son frère. Puis la famille résolut de gagner Vienne. Chaque étape de la route et le séjour même dans la capitale autrichienne est marqué de cent traits extraordinaires et charmants. Partout l'harmonieux enfant' produit l'impression et comme l'émoi du miracle. Dans la chapelle des couvents, près de l'orgue que ses petites mains ont touché, des ex-voto de marbre gardent la mémoire de son passage et de son génie. Il ravit également tous
ceux qui l'entendent : les archevêques et les moines, les électeurs et les princes, les grands de ce monde et même les petits, puisqu'il suffit un jour, pour épargner aux voyageurs la visite de la douane, d'un air de violon joué par Wolfgang au douanier.
Vienne enfin, qui plus tard l'écoutera si mal, est pour lui tout oreilles. La Cour l'accueille et l'applaudit. Il grimpe sur les genoux de la grosse impératrice. Une autre fois, il glisse, il tombe sur le parquet, et l'archiduchesse Marie-Antoinette seule étant venue à son secours, il l'embrasse et lui promet de l'épouser. La ville entière suit l'exemple donné par Schoenbrunn. Il n'est pas un salon de Vienne où Wolfgang ne soit prié de jouer, soit à quatre mains, avec sa sœur, soit tout seul à deux mains, à une main, à un doigt même, sans regarder les touches, ou sur les touches voilées. Gentiment, avec un sourire, l'enfant se prête à toutes les épreuves, même aux plus saugrenues, et les tours du petit « maître sorcier », comme bientôt on l'appelle, lui sont payés tantôt en ducats, tantôt en présents de toute espèce, tantôt seulement en baisers.
Il prend la fièvre scarlatine, et cette première « tournée » qui s'annonçait bien, ne s'achève pas de même. Assez déconfite, la famille Mozart revient au logis. Mais avec les talents de l'enfant s'accroissait l'ambition paternelle. Au mois de juin 1763 on se remit en route. Cette fois, on voyage « noblement » comme dit Léopold Mozart, en carrosse à quatre chevaux, que précède un courrier. L'argent des Haguenauer, braves épiciers,
L É 0 P 0 L D MOZART ET SES ENFANTS. EN 1764 'Gravure de Carmonielle, Bi bliotliè |ue de l'Opéra.)
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propriétaires et amis des Mozart, pourvoit à la noblesse du voyage. Des hôtes princiers font aux voyageurs l'accueil le plus honorable. A Nymphenbourg, c'est l'électeur de Bavière. C'est le duc de Wurtemberg, à Ludwigsbourg, où le fameux violoniste Nardini révèle à Wolfgang la grandeur et la pureté du style italien. Enfin, c'est l'électeur Palatin Charles-Théodore, qui, dans sa merveilleuse résidence de Schwetzingen, offre à son visiteur de sept ans un concert à grand orchestre. Et comme « nulle part en Allemagne, nulle part au monde, il n'y avait alors un orchestre comparable à celui qu'avait formé l'Electeur-Palatin », on peut dater de ce jour la première rencontre du génie de Mozart et de Tidéal de la symphonie.
Ainsi le petit voyageur s'initiait par l'expérience, par une éducation où le travail proprement dit avaitmoins de part que la vie elle-même, aux formes diverses de la beauté dont l'instinct chaque jour se fortifiait en lui. Et cet enfant, qu'un prodige perpétuel élevait au-dessus de tous les hommes, demeurait néanmoins un enfant. Il allait, innocent et simple, espiègle jusqu'à la diablerie, avide de voir et de connaître, ardent aux plaisirs de son âge, à moins qu'il ne fût ému, par moments, d'une étrange et tendre mélancolie. Une question revenait constamment à ses lèvres : « M'aimez-vous ? M'aimezvous bien ! » Un soir, dans son petit lit d'auberge, il s'amusait à fredonner, sur des paroles drôlement italiennes, un air de sa composition. Mais un matin, son père le trouvait tout en larmes : « Oh ! papa ! J'ai trop
de chagrin ! — Et de quoi, Woferl, mon enfant? — J'ai trop de chagrin de ne plus voir les Haguenauer, et M. Wentzl et M. Leitgeb, et M. Gaétan (Adlgasser), et M. Long-Nez (l'organiste Lipp) et tous les autres amis de là-bas1. »
Par Mannheim et Worms, par Mayence et Francfort, (où le petit Mozart joua devant le jeune Gœthe), la famille gagna Bruxelles, et là, tandis que le père écrivait aux excellents Haguenauer pour leur demander encore un peu d'argent, l'enfant écrivit sa première sonate de clavecin.
Peu de mois après, c'est à Paris qu'il en faisait graver d'autres et les dédiait, en termes héroï-comiques, peutêtre sous la dictée de Grimm, à Mme Victoire de France et àla comtesse deTessé. Grimm s'était déclaré le protecteur et même un peu l'imprésario de Wolfgang. Il le servit alors avec zèle et le séjour en France fut heureux.
Londres accueillit Mozart plus dignement encore. Le roi Georges III et la reine Sophie étaient de meilleurs musiciens que les souverains de France. Jean-Christian Bach, un des fils du grand Sébastien, qui donnait des leçons à la reine, eut plaisir à jouer avec un aussi rare partenaire. Comme il avait écrit sa première sonate à Bruxelles, Mozart écrivit en Angleterre ses premières symphonies. C'est à Londres qu'il put entendre pour la première fois les oratorios de Haendel, et, chantés par des artistes excellents, des opéras italiens. Après un
1 Lettre de 1763, citée par M. de Wyzewe
séjour de plus d'une année en Angleterre, on repassa le détroit, et par la Flandre, la Hollande — où les enfants tombèrent de nouveau malades — par la France et la Suisse, la famille, depuis si longtemps en route, regagna son pays et sa maison.
Elle n'y resta que le temps nécessaire à Wolfgang pour composer deux cantates, Tune spirituelle et l'autre universitaire, sans parler d'un petit oratorio que l'enfant dut écrire en huit jours, sur l'ordre et presque sous la surveillance de l'archevêque, incrédule aux merveilles qu'on rapportait de son génie.
Vienne était à la veille de marier une de ses archiduchesses. Nos gens d'y courir aussitôt. Mais à la Cour, au lieu des galas espérés, ils trouvèrent le deuil. La variole ravageait la ville et la fiancée elle-même y succombait. Léopold Mozart se réfugie à Olmûtz, mais trop tard : les enfants y prennent, ou plutôt «y apportent le mal, et pensent en mourir. Guéris, ils repassent par Vienne, qui déjà les accueille avec moins de chaleur. L'Empereur a beau commander à Wolfgang un petit opéra, la Finta semplice, la cabale en empêche la représentation et l'enfant connaît les premiers effets de l'intrigue, de la jalousie, qui le suivra jusqu'à sa mort. A défaut de la Finta semplice, il a du moins le plaisir de voir exécuter, chez un grand seigneur de ses amis, sa petite opérette, imitée du Devin de village, Bastien et Bastienne. Il dirige devant la Cour sa première Messe, avec timbales et trompettes, et revient encore une fois, au logis. Il entrait alors dans sa quatorzième année.
Italiam ! Italiam ! Léopold Mozart entendait depuis longtemps résonner à ses oreilles, comme un appel irrésistible, comme une promesse de fortune et de gloire pour son fils, le nom de la contrée qui passait alors pour la mère, au moins pour la nourrice de toute musique. Le genre ou la forme allemande par excellence, la symphonie, ne faisait que de se préparer. Fille des pays flamands, la polyphonie vocale, depuis Palestrina, s'était en quelque sorte naturalisée italienne. L'opéra, sorti naguère d'un salon de Florence, avait envahi la péninsule entière, mais s'y renfermait encore. L'Allemagne tardait à s'écouter elle-même. Ses princes appelaient de préférence, pour diriger leurs chapelles, des artistes ultramontains. Et même, à l'exception d'un Bach, le plus grand, le plus national de tous, et peut-être aussi d'un Haydn, le génie des maîtres allemands, des Haendel, et des Gluck, gardait, au xvme siècle, le reflet, pour ne pas dire l'empreinte, de l'idéal italien.
Elle allait s'imposer profondément à la jeune pensée de Mozart.
De la fin de 1769 au printemps de 1773, entre sa treizième et sa dix-septième année, Mozart se rendit trois fois en Italie, seul avec son père. Il fit représenter à Milan trois opéras: Mitridate, Ascanio in Alba elLacio Silla. Ses premières lettres datent de cette époque et désormais, grâce à sa correspondance, c'est d'après
lui-même que nous pouvons le connaître. Il nous apparaît toujours, et toujours davantage, comme l'enfant que Grimm un jour avait appelé « l'une des plus aimables créatures qu'il y ait au monde. » « L'une des plus aimables, et des plus aimantes aussi. Le moindre billet adressé d'Italie à sa mère, à sa sœur, respire la grâce et la tendresse, l'innocence et la gaieté : « Mon cœur est ravi de joie, parce que je m'amuse tant en voyage... parce qu'il fait si chaud dans la voiture, et •parce que notre cocher est un brave garçon1. »
Quelques mois après : « Je reste le même... Mais qui? Le même farceur, Wolfgang en Allemagne, Amadeo en Italie. » Entre deux répétitions d'un de ses opéras, le maestro de treize ans passait des heures soit à lire les Mille et une nuits, soit à « faire des pas anglais, des cabrioles et des pirouettes », et de tous les baisers qu'il envoyait à sa sœur, il priait toujours qu'elle en donnât deux ou trois à ses oiseaux. En ses lettres d'ailleurs, peu de récits pittoresques ou de « sensations d'Italie », rarement un détail comme celui-ci, qui fait image, et revient à la mémoire de tout musicien qui visite la basilique vaticane : « J'ai eu l'honneur de baiser le pied de saint Pierre à San Pietro, et, vu que j'ai le malheur d'être trop petit, on m'a soulevé à sa hauteur, moi en personne, votre vieux Wolfgang Mozart. » Depuis quelque cent cinquante ans, il se peut que le pied de
1 Lettres de Mozart, traduction complète par M. Henri de Curzon, Paris, Hachette, 1888. C'est à ce recueil que nous emprunterons toutes nos citations.
bronze n'ait pas reçu de plus pur, et j'allais dire de plus divin baiser.
Wolfgang, qui regardait autour de lui comme un enfant, n'écoulait pas de même. On sait qu'il se rappela, pour Favoir entendu une fois, certain Miserere de la cbapelle Sixtine. 11 retenait aussi promptement des opéras tout entiers et, quand il était empêché de les réentendre au théâtre, il pouvait, a-t-il dit, se les chanter en pensée à la maison. Chaque jour s'accomplissaient en lui des merveilles, dont il était seul à ne se point émerveiller. Nul orgueil, aucune vanité n'altérait l'ingénuité de son cœur. « L'opéra plaît », mande-t-il à sa sœur après le succès de son Mitridate à Milan, « Dieu en soit loué et béni. » Vingt ans plus tard, il n'annoncera pas avec moins de modestie le triomphe de Don Giovanni. Son dernier opéra milanais, Lncio Silla, devait être donné le 26 décembre. Le 5 de ce mois, il mande simplement : « Je n'ai plus à composer que quatorze morceaux. J'aurai fini. » Il se plaint seulement que les doigts lui fassent mal à force d'écrire des récitatifs. Rien n'interrompt ni ne retarde, non pas le travail, mais le jeu de sa pensée. Tous les bruits du dehors ne sauraient couvrir les voix qui chantent éternellement dans son âme : « Au-dessus de nous il y a un violoniste ; audessous, il y en a un autre ; à côté de nous, un maître de chant en train de donner une leçon, et, dans la dernière chambre, vis-à-vis de nous, un hautbois. Voilà qui inspire des idées. »
Les idées venaient pourtant, elles accouraient en foule.
MOZART 2o
A Lodi, le 15 mars 1770, Mozart écrit son premier quatuor. Dans les églises, quand il doit improviser à l'orgue, il faut lui frayer un passage à travers le peuple qui se presse pour l'entendre. A Milan comme à Venise, et à Bologne, à Florence, à Rome, à Naples, artistes et grands seigneurs l'accueillent et l'honorent. Le célèbre Père Martini lui prodigue ses avis et ses éloges. L'Académie de Bologne, celle de Vérone, le reçoivent parmi leurs membres après des épreuves pour lui triomphales, et le pape Clément XIV le nomme chevalier de l'Eperon d'or. Il n'est pas un opéra, pas un virtuose que, durant trois saisons, Mozart néglige d'écouter. Il s'enveloppe, s'imprègne de cet art italien que son art à lui, par une espèce d'affinité préétablie, ne vient pas contredire, mais plutôt couronner. Sensible à la beauté des voix, au talent des interprètes, même des virtuoses, autant et peut-être plus qu'au mérite des ouvrages, Mozart transcrit avec admiration tel « passage » exécuté par une fameuse cantatrice, la Bastardella. Ainsi, entre le jeune voyageur et la vieille terre sacrée, je ne sais quel dialogue mystérieux se poursuit. On croirait que le génie de l'Allemagne et celui de l'Italie préparent les noces idéales — uniques assurément dans l'histoire de notre art — dont l'œuvre de Mozart sera le fruit merveilleux.
Pendant ses trois années qu'on pourrait appeler italiennes, Mozart était revenu deux fois à Salzbourg. Son
second retour (décembre 1771) fut suivi de très près par la mort de son premier maître. Le prince-archevêque Sigismond de Schrattenbach, saint homme et bon musicien, avait conféré le titre de Concertmeister au petit Mozart partant pour l'Italie. Mais il ne paraît pas avoir connu son jeune et charmant serviteur. C'est dommage. On dit qu'il n'était pas incapable de comprendre et d'aimer celui que son indigne successeur allait, durant deux longues années, mépriser, outrager et haïr.
La nomination du comte Jérôme de Colloredo fut accueillie par les Salzbourgeois comme un malheur public. Ils avaient raison de craindre, et le nouvel archevêque le leur fit bientôt voir. Cet homme au visage pâle comme la mort, aux yeux gris, dont l'un ne s'ouvrait qu'à peine, portait sous sa robe de prêtre un cœur orgueilleux et dur. Inaccessible, impitoyable même aux humbles et aux petits, il ne fut pas le maître, mais le tyran, le bourreau de Mozart. Longuement, opiniâtrement, par inintelligence ou par inimitié, peut-être par l'une et l'autre à la fois, il pécha contre l'esprit, l'esprit divin que, sous une figure exquise, le Seigneur avait envoyé vers lui.
De son retour d'Italie jusqu'en 1777, Mozart n'eut que deux fois l'occasion et la permission de se soustraire un moment à son service, ou à sa servitude, et, comme il disait lui-même, de « souffler » un peu. En 1773, il passa quelques jours à Vienne; trois mois, en 1775, à Munich. Il y fit représenter avec éclat un opéra, La Finta Giardiniera, qu'il avait été chargé d'écrire pour la
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saison de carnaval. Le reste de ces quatre années, il vécut à Salzbourg et, de jour en jour, pour toutes sortes de raisons, il reconnut l'impossibilité d'y vivre. Ayant tout à souffrir de son prince, il ne pouvait rien espérer, ni la gloire, ni la fortune, de ses concitoyens. Dans un billet de cette époque, il parle, non sans ironie, de certaines gens qui n'ont rien vu de leur vie que Salzbourg et Innsprûck. « Que de fois, écrit-il encore au P. Martini, oh ! que de fois je sens le désir d'être plus" près de vous, afin de pouvoir m'entretenir avec votre révérendissime Paternité ! Je vis dans un pays où la musique fait très peu fortune... Pour le théâtre, nous sommes en peine par manque de chanteurs. »
Quelques lignes plus bas, il ajoute : « Je m'amuse pour le moment à écrire de la musique d'église et de chambre. » Étant donnée l'abondance de son œuvre pendant cette période, il faut croire qu'il s'amusait véritablement comme un roi, comme un dieu. Il prodiguait sonates et concertos, motets et litanies, messes brèves et solennelles, celles-ci à grand orchestre, selon l'usage — ou l'abus — du temps, « avec timbales et trompettes de guerre. » Ajoutez-y les sérénades et les « divertissements » les plus variés, les pièces de circonstances et de toutes circonstances, pour « académies » et pour anniversaires ou cérémonies, musique « de table » et musique de noces. En un mot, à la vie quotidienne, publique ou privée, de Salzbourg, se mêiait de plus en plus l'âme de Mozart. Son génie unique animait, emplissait la ville entière et finissait par la déborder.
En cette atmosphère saturée de lui-même, l'adolescent étouffait chaque jour davantage. Son maître ne relâchait rien de sa rigueur et de son avarice. Il payait vingt-cinq francs par mois les vingt ans de Mozart. Ceux-ci tout de même finirent par lui échapper. Le 28 août 1777, sur une requête encore plus humhle et plus pressante que toutes les autres, la dure main de l'archevêque écrivit ces mots : « Permis au père et au fils d'aller chercher fortune ailleurs ».
Par prudence, et pour sauvegarder au moins ses intérêts à lui, le père demeura. Avec le fils, si jeune encore et si précieux, pour défendre de tout mal et son corps et son âme, c'est la mère qui dut quitter Salzbourg. Elle n'y revint jamais. Dès le 23 septembre, sur la route de Munich, Wolfgang écrit avec la bonne humeur et la gravité, avec la tendresse familiale et la foi religieuse qui se mêleront toujours en lui : « Viviamo corne princi/ri (nous vivons comme des princes), et rien ne nous manque, que papa. Allons ! Dieu le veut ainsi. Tout
s'arrangera bien Nous prions tous deux papa de
faire bien attention à sa santé, de ne pas sortir de trop bonne heure le matin, de ne pas se faire de chagrin, de bien rire, d'être gai et toujours joyeux en pensant que, si le mufti H. C. 1 n'est qu'un misérable, Dieu, du moins, est compatissant, miséricordieux et charitable. »
Ainsi, le mélodieux pèlerin reprenait sa vie errante, incertaine, à la fois triomphale et précaire. Il retrouvait
1 Hieronymus Colloredo, l'archevêque.
à Munich les succès Si les déboires accoutumés, l'espérance, éternellement fugitive, d'obtenir un « emploi » ou une « situation », comme on dit, en termes toujours déplaisants, mais plus que jamais odieux quand on parle d'un Mozart.
Les lettres de Munich nous montrent pour la première fois le génie de Wolfgang partagé, tel qu'il le fut toujours, entre l'idéal italien et l'idéal allemand. « Ils n'ont pas encore de pièces originales ici. Ils voudraient bien pouvoir donner bientôt un opéra séria allemand et Ton souhaite fort que ce soit moi qui le compose. » Il se sentait capable, — et il le proposait — et proposait d'en composer plus d'un : quatre au besoin chaque année, sérieux ou bouffes. En dédaignant des offres pareilles, l'électeur de Bavière manqua l'occasion et l'honneur de voir naître auprès de lui, chez lui, l'opéra national allemand. Mais, aux instances de Wolfganget de ses protecteurs, le prince répondait invariablement : « Il n'y a point de vacance. Et puis c'est encore trop tôt. Que Mozart se rende célèbre » (comme s'il ne l'était pas déjà). « Qu'il aille en Italie » (comme s'il n'en était pas déjà revenu). Alors le désir d'y retourner pressait de nouveau le musicien hésitant. « Quand j'y pense sérieusement, il n'y a certes pas de pays où j'aie reçu tant d'honneurs. Et puis on a un si grand crédit lorsqu'on a écrit des opéras en Italie !... A composerunopérapourNaples,on se faitplus d'honneur qu'à donner cent concerts en Allemagne... Enfin, je serai plus heureux parce que j'aurai à composer, ce qui est mon unique joie et ma seule passion... Rien
que d'entendre parler d'un opéra, d'être au théâtre et d'entendre chanter, me voilà tout hors de moi. »
A Munich, puis à Augsbourg, il souflrait de ne donner que des concerts, de ne faire métier que de virtuose, même de virtuose prodigieux. 11 jouait partout et de tout, orgue, clavecin, violon, quelquefois pendant des aprèsmidi ou des soirées entières. Ses lettres nous disent, avec autant de sincérité que de simplicité, les miracles accomplis par ses mains. « Le soir, au souper, je jouai le concerto de Strasbourg- (pour violon). Cela alla comme de l'huile. Tout le monde loua la beauté et la pureté de mes sons. Après, on apporta un petit piano clavicorde ; je préludai et je jouai une sonate, puis des
variations Un des religieux (c'était dans un couvent)
me proposa un thème. Je me mis à le développer, et, au beau milieu, (la fugue était en sol mineur), je commençai en sol majeur un motif sur un mode tout à fait gai, quoique de la même mesure; puis, je repris le thème, mais à rebours. A la fin, l'idée me vint que je pourrais peut-être employer aussi, en sujet de fugue, le motif gai. Je ne me le demandai pas longtemps, mais le fis; aussitôt.... Quelqu'un apporta une sonate fuguée... « Messieurs, c'en est trop, il faut que je l'avoue; je ne vais pas pouvoir jouer cette sonate-là du premier C0Up. — Oui, c'est ce que je crois aussi, dit le Doyen. — Mais pourtant, repris-je, je veux l'essayer... Et j'entendis tout le temps, derrière moi, le Doyen qui disait « Oh ! le petit gredin, oh ! le petit coquin ! » Je jouai jusqu'à onze heures, toujours bombardé et pour
ainsi dire assiégé uniquement de sujets de fugue. » Programme d'une autre séance : « Qu'est-ce que papa pense que nous avons joué en premier après la symphonie? Le concerto à trois pianos... Après, j'ai joué seul la dernière sonate en ré... puis mon concerto en si bémol, puis seul, de nouveau, et en style d'orgue, une fugue en ut mineur, et, tout à coup une magnifique sonate en ut majeur, improvisée, et un rondo pour finir. Il y eut alors un bruit, un vacarme indescriptible. M. Stein n'arrêtait pas de faire des mines et des grimaces d'admiration, M. Demmler ne pouvait s'empêcher de rire sans cesse. C'est un homme si bizarre, que quand quelque chose lui plaît tout à fait, il ne peut s'empêcher de rire d'une manière effroyable. Avec moi, il commençait même à jurer. »
Toutes ces lettres de la vingtième année respirent la joie de vivre et de créer. Joie sans orgueil toujours, jamais sans fierté. Mozart entend désormais qu'on le respecte autant qu'on l'aime. Il sait donner, quand il le faut, à des sots, à des insolents tels que M. le bourgmestre et MM. les « Patriciens » d'Augsbourg, la ville natale de son père, de justes et rudes leçons.
Avec cela, rien ne le rebute ou ne l'abat. Un de ses concerts a rapporté quatre- vingt dix florins; un autre, devinez combien : deux ducats. « Que papa vive sans inquiétude. J'ai continuellement Dieu devant les yeux. Je reconnais sa toute-puissance et je redoute sa colère; mais je connais aussi son amour, sa compassion et sa miséricorde pour ses créatures : il n'abandonnera jamais
ses serviteurs. Si les choses vont suivant sa volonté, elles iront aussi suivant la mienne; ainsi, je ne puis manquer d'être content et satisfait. »
Une telle foi, de telles espérances, ne trompent jamais ceux qui jamais ne les trahissent. Mozart, toute sa vie, leur est demeuré fidèle, et nous verrons jusqu'à la fin de sa carrière son âme s'élever avec son génie.
Entre tant de villes d'Allemagne où passa la jeunesse de Mozart, et qui la laissèrent passer, Mannlieim est plus digne que toute autre de mémoire et presque de piété: c'est à Mannlieim que le futur musicien de Don Giovanni goûta la douceur et l'amertune de son premier amour.
Mannlieim, qui ne sut pas garder Mozart, l'accueillit du moins à merveille et flatta pour un moment son immortelle, hélas ! et son inutile espérance. Il apprit beaucoup à Mannheim, et comme il apprenait toujours : moins par le travail scholastique, que par l'expérience et par la vie elle-même : une vie active, ardente, vouée tout entière au commerce quotidien des œuvres et des hommes, de la musique et des musiciens. Dans l'aimable cité palatine où il était venu enfant, le jeune Wolfgang retrouva d'anciennes connaissances. Il y fit de nouvelles et très chères, trop chères amitiés. « Je suis tous les jours chez Cannabich », écrit-il à son père. Gannabich était le directeur de l'orchestre du Prince. En cette maison devenue sienne, Mozart rencontraitlaplupart des artistes de la ville : le violoniste Danner, Ram m le hautbois, Wendling et Lang, qui jouaient l'un delà flûte,
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l'autre du cor. Et puis, et surtout, Gannabich avait une fille, une enfant de treize ans. La petite Rose jouait fort gentiment du piano. Mozart voulut être son maître. Il écrivit une sonate non seulement pour elle, mais d'après elle. « Dès le second jour que j'étais ici, j'avais terminé Yaliegro, par conséquent n'ayant encore vu qu'une seule fois Mlle Gannabich. Le jeune Danner me demanda alors comment je comptais faire Yandante. « Je veux le composer tout à fait d'après le caractère de Mlle Rose. » Quand je le jouai, il plut entièrement. Le jeune Danner raconta alors ce que j'avais dit. Et c'est la vérité : tel est Yandante, telle est MKe Gannabich. »
Très peu de jours après, Mozart venait annoncer à ses amis qu'il avait résolu de partir. « C'était l'heure de la leçon... Aujourd'hui, fit la petite, il faut étudier bien raisonnablement. — Je crois bien, répliquai-je, car cela ne durera plus longtemps. — Comment? Comment cela? Pourquoi? — Elle alla vers sa mère, qui lui dit la chose... Là-dessus, elle se mit, toute sérieuse, à jouer ma sonate. Je n'ai pu retenir mes larmes. Alors des larmes vinrent aussi aux yeux de la mère, de la fille et de M. S..., car elle jouait justement ma sonate, et c'est elle qui est la favorite de toute la maison. « Écoutez, dit M. S..., si M. le maître de chapelle s'en va, il va nous faire tous pleurer. »
Et pourquoi voulait-il s'en aller, « M. le maître de chapelle »? Justement parce que ce litre, que lui donnaient ses amis, le prince-électeur, après tant d'autres princes, s'obstinait à le lui refuser; parce que une fois
encore, comme les plus humbles ouvriers, l'ouvrier divin qu'était Mozart demandait littéralement « du travail » et n'en pouvait obtenir.
Le désir de se fixer le tourmentait sans trêve : « Dès que je sais, d'une manière à peu près certaine, ou très probable, que je devrai quitter un endroit, je n'ai plus une heure de repos ». A l'époque où nous sommes parvenus, en 1777, Mozart devait attendre trois années encore, trois années inquiètes, errantes, l'heure de se reposer. Et même alors, quand il aura fini par s'établir à Vienne, nous verrons comment il se .reposera. Pour le moment, c'est à Paris qu'il a résolu de se rendre, avec sa mère. Les artistes de Mannheim devenus ses amis, les Wendling et les Ramm, l'y emmènent et lui répondent du succès. Wendling a été déjà deux fois à Paris, « le seul endroit où l'on gagne de l'argent et où l'on puisse vraiment se faire honneur. » Ramm, le hautbois, « est un brave, joyeux et digne homme, ... qui a déjà beaucoup voyagé et qui, par suite, a beaucoup d'expérience. »
Ainsi tout est décidé, tout est prêt. Mozart va partir, il part... Mais non, tout est changé, Mozart ne partira pas; ou du moins, s'il quitte Mannheim, ce n'est plus Paris qui l'attire, ni les mêmes amis qu'il suivra.
Ceux-là maintenant, et tout à coup, voici qu'il aurait peur, dit-il, et même un peu honte de les suivre. « Maman et moi nous avons causé ensemble et nous sommes tombés d'accord que la vie des Wendling ne nous plaît pas du tout. Wendling est un très brave et très excellent homme,
mais malheureusement pas religieux, et toute sa maison est comme lui. On le dit assez, du reste, que sa fille a été une courtisane. Ramm est un brave homme^ mais libertin. Je me connais assez, je sais que j'ai assez de religion pour ne faire certainement jamais rien que je ne puisse faire devant le monde entier; mais je suis effrayé à la seule idée d'un voyage en compagnie d'hommes dont la manière de penser est si éloignée de la mienne et de celle de tous les honnêtes gens. »
Derrière ces scrupules et ces prétextes, une raison se cachait, une raison du cœur. Mozart s'était épris d'Aloysia Weber, l'une des filles de Fridolin Weber, copiste et souffleur du théâtre de Mannheim. Elle avait quinze ans, « une voix belle et pure », avec un talent égal à sa voix. Du jour où Mozart commence à parler d'elle dans ses lettres (17 janvier 1778), il ne parle plus que d'elle et des siens. Ils ont fait tous ensemble une excursion, ou plutôt une tournée de quelques jours à Kircheim- Boland, résidence de la princesse d'Orange. La « pauvre chère Weber » a déployé là tout son talent, tous ses talents plutôt, car elle ne joue pas moins bien du piano qu'elle ne chante. Mozart n'a jamais rencontré jusqu'ici, fût-ce en Italie, de plus admirable interprète. C'est en Italie, au pays de son éternel désir, qu'il veut retourner avec elle, avec eux, car sa tendresse s'étend sur toute la famille, sur cette nombreuse, honnête famille, « écrasée de soucis », dont l'amoureux et généreux enfant n'a plus d'autre souci lui-même, que d'assurer et de partager l'avenir.
Raison du cœur, avons-nous dit, et qu'allait refuser de connaître, ou d'admettre, un père que Mozart appelait quelquefois sa « Raison souveraine ». Déjà^ bien que plus indulgente, la raison maternelle était elle-même alarmée. Au bas d'une lettre de son fils, la mère de Mozart avait ajouté ces mots : « Mon cher mari, tu verras d'après cette lettre que lorsque Wolfgang a fait connaissance avec de nouvelles personnes, il donnerait aussitôt pour elles et son sang et sa vie. Il est vrai qu'ELLL chante d'une manière incomparable, mais on ne doit pourtant pas négliger tout à fait ses propres intérêts... La société de Wcndling et de Ramm ne m'avait jamais plu, mais je m'étais abstenue de toute remontrance . . . Dès qu'il ( Wolfgang) a connu les Wcber, il a tout à fait changé de sentiment... A toi de décider ce qu'il faut faire. »
La décision fut promptement prise. Avec beaucoup de sens et peut-être trop de rudesse, en une lettre où se mêlaient aux plus sages conseils des soupçons, voire des reproches injustes, Léopold Mozart éveilla Wolfgang de son rêve. 11 lui représentait avec vivacilé leur situation depuis trop longtemps précaire, le peu de profit que tant de voyages et de travaux avaient jusqu'ici rapporté. Quels succès pouvait attendre en Italie, eût-elle même le talent de la Gabrielli ou de la de Amicis, une cantatrice aussi jeune qu'AIoyse, et qui n'avait jamais paru sur le théâtre? Le père se gardait bien d'omettre le danger que ferait courir à la réputation d'un artiste honnête et chrétien comme son fils, une tournée entre-
prise dans la compagnie d'un inconnu et de ses filles. Enfin, ne serait-ce pas, de la part de Wolfgang, autant qu'une folie, une faute, et plus que légère, de sacrifier à la douceur, à la violence même d'un juvénile et peutêtre éphémère amour, ses intérêts et ceux de ses parents, l'avenir de son génie et l'urgence de son devoir. « Tu te dois compte à toi-même, concluait gravement le père, des dons extraordinaires que t'a prodigués le bon Dieu. C'est à toi de choisir si tu veux devenir un musicien vulgaire et que le monde oublie, ou bien un maître de chapelle illustre dont se souviendra l'avenir. »
A tant de raisons, et de tout ordre, les unes morales et les autres pratiques, peut-être même intéressées, comment Wolfgang aurait-il pu résister? Il choisit donc, et choisit d'obéir. Mais autant il montra dans sa soumission de piété filiale, de grâce souriante et gentiment héroïque, autant il apporta de chaleur et de noblesse à se justifier. « Je vous en prie, écrit-il à son père, croyez de moi tout ce que vous voudrez, excepté du mal. Il y a des gens qui s'imaginent qu'il est impossible d'aimer une fille pauvre sans de mauvais desseins, et ce beau mot de maîtresse est vraimentbien joli. Je ne suis ni un X... ni un Z... ; je suis un Mozart, mais un jeune et sage Mozart. Parmi tant de défauts, j'ai aussi celui de croire toujours que lès amis qui me connaissent, me connaissent ; et en ce cas je n'ai pas besoin de beaucoup de paroles. Et s'ils ne me connaissent pas, oh ! alors, où pourrais-je trouver assez de paroles ?... Tout cela n'est pas à votre adresse, mon cher papa. »
Le « cher papa » lui-même n'a pourtant pas toujours ni tout à fait connu son enfant. Ici, pour la première fois, il a douté de lui; entre le père et le fils un premier nuage passe, et sans doute il ne fait que passer; mais d'autres viendront un jour, qui ne se dissiperont pas. En attendant, Wolfgang est incapable de retrancher, de relâcher rien de son respect et de sa sollicitude filiale. Il s'inquiète et s'afflige de savoir son père vêtu pauvrement. Les dernières lettres de Mannheim respirent une douceur avec une tristesse infinie. Wolfgang prend congé de ses amis: des Cannabich, hélas! et des autres aussi. Les premiers remercièrent à peine le maître de leur fille ; mais les Weber montrèrent plus de gratitude. « Mlle Weber m'a tricoté, par bon cœur, deux paires de mitaines, dont elle m'a fait présent... Le père m'a offert les comédies de Molière... Le jour qui a précédé mon départ, ils ont voulu m'avoir encore à souper. Mais comme j'étais forcé d'être à la maison, cela n'a pu se faire. J'ai dû pourtant leur accorder deux heures avant le repas. Ils n'ont pas cessé de me remercier, disant qu'ils auraient seulement désiré être en état de me témoigner leur reconnaissance. Quand je partis, tous pleurèrent. Je vous demande pardon, mais les larmes me viennent aux yeux quand j'y pense. Lui descendit l'escalier avec moi, resta sous le porche jusqu'à ce que j'eusse tourné le coin de la rue, et me cria encore adieu. »
C'est ainsi que Mozart pour la seconde fois se dirigea vers Paris. Il y portait un cœur moins résigné que soumis, où se mêlaient aux soucis anciens une jeune douleur.
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Loin de le consoler ou seulement de le distraire. Paris lui réservait une autre et plus cruelle épreuve. Trois mois après leur arrivée, en juillet 1778, Wolfgang perdit sa mère. Admirables de sincérité, d'ingénuité même, car un sourire d'enfant y brille à travers les larmes; admirables de piété filiale et de piété cbrétienne, ses lettres monlrent combien il ressentit son malheur et comment il le supporta. Le coup lui dût être plus rude encore en pays étranger. Et, de tous les pays, aucun ne fut comme le nôtre étranger, pour ne pas dire odieux à Mozart. Pourquoi ne pas le dire, lui-même Payant dit tant de fois. Il nous a dédaignés, dénigrés, détestés en tout. Il n'écrivit chez nous et pour nous que peu de chose : le ballet des Petits Riens et deux symphonies, jouées au concert spirituel avec le plus grand succès. Mais il a beaucoup écrit contre nous, et dans un esprit que ce peu de lignes suffit à révéler : « Si Paris était un lieu où les gens eussent des oreilles, du cœur pour sentir et tant soit peu d'intelligence et de goût pour la musique, je rirais de bon cœur de tout cela. Mais je ne suis entouré que de brutes et d'imbéciles (au point de vue de la musique). Et comment en pourrait-il être autrement? Dans toutes leurs actions, leurs désirs et leurs passions, ils sont les mêmes. Il n'y a vraiment pas au monde un lieu comme Paris. Et ne croyez pas que j'extravague quand je parle en ces termes delà musique d'ici. Adressez- vous à qui vous voudrez — excepté à un Français de naissance et pourvu que ce soit quelqu'un à qui on puisse s'adresser — on vous dira la même chose. »
« Tout cela », dont le pauvre Mozart se plaint et nous accuse, c'était l'habituel fardeau de soucis et de peines qu'en son pays même il avait constamment porté. « Tout cela », c'était l'indifférence d'un imprésario de théâtre ou de concert, la sottise, la ladrerie ou la grossièreté d'un grand seigneur comme le duc de Guines; l'inintelligence et l'inattention d'un auditoire mondain comme chez la duchesse de Chabot. Mais en réalité je ne vois pas que pour Mozart — je veux dire contre lui — « tout cela » ait été français plutôt qu'allemand, et que ses compatriotes l'aient beaucoup mieux compris et plus honoré que les nôtres. Il n'était pas nôtre, de naissance du moins, ce baron Grimm, dont Mozart aujourd'hui se plaint autant que jadis il s'en était loué. Si notre Grétry, dans ses Mémoires, ne parle pas de Mozart, notre Gossec dit-il, fut son « très bon ami ». Enfin et surtout, c'est une archiduchesse d'Autriche, assise sur le trône de France, qui ne daigna même point l'entendre, ou seulement s'enquérir si ce jeune homme aux yeux bleus, aux mains harmonieuses, et qui venait de son pays, n'était pas son petit amoureux d'autrefois.
A notre contact et par contraste avec nous, avec notre caractère, notre esprit et nos mœurs — lesquelles alors n'avaient rien de sévère — Mozart sentait encore s'accroître la pureté de son âme, s'affirmer et s'exalter, en même temps que sa foi religieuse, la conscience etl'orgueil de sa race. «Ce qui me ranime le plus et me conserve bon courage, c'est que je suis un honnête Allemand. » Ailleurs : « Je demande tous les jours au Dieu tout-
puissant qu'il me fasse la grâce de tout supporter ici avec constance, de me faire honneur à moi et à toute la nation allemande, puisque tout est pour sa plus grande gloire. Je le supplie de uf accorder de faire ma fortune et de gagner beaucoup d'argent, afin d'être en état de vous aidera sortir de votre position, si triste actuellement, et pour que nous puissions vivre heureux et contents tous ensemble. Du reste, que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
Au terme ou plutôt au faîte de ses vœux et de ses espérances, Mozart, de loin, croyait encore voir briller Tétoile d'amour. Aloysia n'avait pas cessé d'occuper et de posséder son cœur. Cent fois, dans ses lettres, il parle d'elle à son père, pour la dépeindre ou la défendre, pour le convaincre ou le désarmer. Fidèle à sa passion, il l'est également à son génie et à son travail. Concerts publics ou privés, leçons au prix le plus modeste, rien ne l'humilie ni ne le rebute en ce Paris qu'il déteste, mais où s'obstine et se raidit sa volonté de réussir.
Il y serait demeuré plus longtemps; mais son père, qui l'y avait envoyé d'office, ne souhaitait plus que de l'y soustraire et de le revoir. Toujours soumis, Wolfgang reprit donc le chemin de Salzbourg : chemin d'écolier, ou d'amoureux, qui passait par Mannheim et Munich. A Mannheim, il ne retrouva que les Cannabich et non les Weber, Aloyse ayant été engagée au théâtre de Munich. A Munich, hélas ! c'est Aloyse qu'il ne retrouva plus elle-même. Lorsqu'il entra, l'ingrate le regarda comme un étranger. Il ne fallut que ce regard.
La flamme avait été vive ; elle s'éteignit brusquement, Wolfgang se mit au piano et, d'une voix qui sut ne pas trembler, il chanta : « Je quitte sans regret fille qui me dédaigne. » Quelques jours après il rentrait à Salzbourg, aussi pauvre et plus malheureux qu'il n'en était parti.
Salzbourg"! Encore Salzbourg ! Salzbourg, ce « pays de gueux ! » {Bettelort) ; Salzbourg, où, plutôt que devant les indigènes, Mozart eût préféré jouer devant les chaises et les tables! Salzbourg et ses habitants! Salzbourg et son archevêque surtout, dont le joug pèse de plus en plus lourd sur un front de plus en plus fier! Maître de concert, organiste de la cathédrale et de la cour, Mozart eût peut-être continué longtemps d'écrire des grand1messes pour l'église et des opérettes pour les comédiens ambulants de passage à Salzbourg, quand l'électeur de Bavière (c'était l'ancien électeur Palatin Charles-Théodore) le pria de venir composer l'opéra que devait représenter, au printemps de 1781, le théâtre de Munich. Ce fut Idoménée. L'ouvrage eut un succès retentissant et le bruit en alla jusqu'à Vienne. Aussitôt l'ombrageux archevêque de Salzbourg, qui s'y trouvait alors, se hâta de rappeler, ou plutôt de reprendre, comme son bien, comme sa chose, un serviteur qui décidément ne laissait pas de faire quelque honneur à son maître.
La reprise fut terrible, atroce même. Mais, pour le bonheur de Mozart, elle dura peu. « Maintenant, écrit
Mozart, le lendemain de son arrivée à Vienne (mars 1781), maintenant parlons de l'archevêque. » Traité chez lui, par lui, comme les domestiques, Fauteur à'Idoménée prenait ses repas avec eux. « Messieurs les deux valets de chambre sont placés au haut bout de la table. J'ai du moins l'honneur d'être assis avant les cuisiniers... On fait de grossières et stupides plaisanteries, mais personne n'en fait avec moi, parce que je ne dis pas un mot, et quand je suis forcé de dire quelque chose, je parle toujours avec la plus grande gravité. Des que j'ai fini de manger, je passe mon chemin. » L'archevêque, en outre, prétendait se réserver, à lui seul, des services qu'il payait chichement. Au théâtre, au concert, Mozart ne pouvait se faire entendre sans la permission de son maître. Enfin le moment approchait — redoutable entre tous — de retourner à Salzbourg avec le prélat et de quitter Vienne, sans même en avoir essayé la conquête. C'est à propos de ce retour que la crise décisive éclata. L'archevêque en vint aux plus honteuses extrémités. « Tout d'une haleine il se mit à me dire que j'étais le drôle le plus débauché qu'il connût, que personne ne le servait si mal que moi... Impossible de placer un mot; cela marchait comme un incendie... Il m'a menti en pleine figure, m'a appelé gueux, parasite, crétin... A la fin, lorsque mon sang fut par trop en ébullition, je lui dis : « Ainsi votre Grandeur n'est pas contente de moi? — Quoi! Est-ce qu'on veut me menacer? Crétin! Oh! le crétin! Voilà la porte, la voilà, je ne veux plus rien avoir affaire avec un pareil misérable. »
Quelque chose pourtant restait à faire, et de plus ignoble encore. Un chambellan de l'archevêque, un grand seigneur, s'en chargea. L'histoire a retenu le nom du comte Arco. C'est ainsi que s'appelait l'homme par lequel fut chassé, littéralement comme un chien, à coups de pied, l'homme qui s'appelait Mozart.
« Je n'ai plus le malheur, écrit Mozart à son père, d'être au service de Salzbourg. Aujourd'hui est l'heureux jour de ma délivrance. » Il se retrouve enfin, il se reprend lui-même. Enfin, comme dit l'Ecriture, il va posséder son àme. Mais, comme elle dit également, ce n'est que dans la patience, dans l'épreuve et dans la misère qu'il la possédera.
Mozart a vingt-cinq ans. Dix années seulement lui restent à vivre, et c'esl à Vienne, sauf de rares absences, qu'il les vivra. Il a quitté « le service de Salzbourg ». Mais celui de Vienne, hélas î ne lui sera pas beaucoup plus doux. Incapable, non de le comprendre, car Joseph II était musicien, mais de le choisir et d imposer son choix, l'empereur se l'attachera, de trop loin, par un titre dont l'honneur sera banal, et médiocre le profit. La rupture avec l'archevêque d'abord, puis le nouvel amour de VVolfgang et son mariage, tout cela finira par éloigner de lui son père et relâcher des liens qui les unissaient jadis étroitement. L'intrigue, la cabale s'élèveront. avec et contre son génie. Après le musicien à'Idoménée, celui de l'Enlèvement au sérail, des Noces de Figaro et de Don Juan, de la Flûte Enchantée et de Cosi fan tutte, usera ses dernières forces dans la poursuite — - inutile
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CONSTANCE MOZART, NÉE WEBEU (D'après le portrait à l'huile peint en 1789 par son beau-frère Lange, à Vienne.)
et désespérée — des bénéfices et des faveurs. Mozart ne trouvera pas assez de leçons pour nourrir Mozart, et le temps de ses plus purs chefs-d'œuvre sera celui de son plus affreux dénuement et de sa misérable mort.
Parmi tant de souffrances, pour le fils admirable qu'était Mozart, la souffrance filiale ne dut pas être la moins amère. Dans sa querelle avec l'archevêque, il vit son père se déclarer contre lui, et la crainte, l'intérêt, l'emporter sur la dignité paternelle. Aux reproches de ce père inquiet, pour ne pas dire ingrat, Wolfgang répondait avec un respect, une tendresse inaltérable, où perçait néanmoins une généreuse émotion : « Je ne sais par où commencer, mon cher père, car je ne puis encore revenir de mon étonnement, et jamais je ne le pourrai, si vous continuez de penser et d'écrire de même... Je dois vous avouer que je ne reconnais mon père dans aucune des lignes de votre lettre... C'est bien un père... mais non le meilleur des pères, le plus affectueux, le plus soucieux de son honneur et de l'honneur de ses enfants, en un mot ce n'est pas mon père. »
Ce ne l'était plus en effet, et pour d'autres motifs encore. Autant qu'à Mozart outragé, son père, son vrai père, allait manquer à Mozart amoureux.
En quittant l'archevêque, Wolfgang s'était réfugié dans la famille Weber. Le père était mort. La coquette Aloyse avait quitté la maison et, devenue la femme du comédien Lange, elle chantait à l'Opéra. La mère et ses trois autres filles, Josépha, Constance et Sophie, tenaient
une petite pension à l'enseigne de l'Oise de Dieu. Elles y reçurent volontiers leur ami solitaire et malheureux. Bientôt les derniers souvenirs d'Aloyse achevèrent de s'effacer devant le charme présent de la gentille et sage Constance. « Elle n'est pas laide, mais cependant rien moins que belle... Toute sa beauté consiste en deux petits yeux noirs et en une belle tournure. Elle n'a pas de vivacité d'esprit, mais assez de bon sens pour pouvoir remplir ses devoirs d'épouse et de mère. Elle n'est pas portée à la dépense,... au contraire, elle est habituée à s'habiller très simplement... Elle s'entend à tenir un ménage,... elle a le meilleur cœur dumonde... je l'aime et elle m'aime de tout son cœur. Dites-moi si je pourrais désirer une meilleure femme. »
Que n'a-t-on pas raconté naguère des amours de Mozart, de ses innombrables et folles amours ! C'était un beau sujet pour la légende. Aujourd'hui c'en est un pour l'histoire, que son unique et légitime amour.
Tout s'opposa d'abord aux vœux de Mozart et, pardessus tout, la volonté paternelle. Mais son génie du moins conspirait avec ses désirs. Au temps de ses douces et tristes fiançailles, il écrivait l' Enlève ment au sérail, dont T'héroïne s'appelait également Constance. Ainsi Mozart pouvait donner tout son art et toute son âme ensemble à sa bien-aimée, idéale et vivante à la fois.
Peu de jours après la représentation et le succès de son œuvre, Constance devint sa femme (août 1782). Une amie dévouée avait servi leur amour. Elle assura leur hymen, qui fut célébré, dit-on, parmi des sourires
et des larmes. La bénédiction paternelle y manquait. Elle arriva pourtant, mais tardive, et jamais plus jusqu'à sa mort, en dépit d'une ou deux visites réciproques et vaines, malgré tout le respect et la piété filiale de Wolfgang, jamais le père ne rouvrit tout entier son cœur à son enfant.
Constance donna le sien sans réserve à son époux. De ce cœur, « le meilleur du monde » Mozart s'est-il toujours et tout à fait contenté! Faut-il croire que sa vie conjugale ne fut pas aussi parfaitement pure que sa vie déjeune homme? Constance, devenue veuve et remariée, aurait parlé, dit-on de « peccadilles». Elle ajoutait, il est vrai, que son mari les avouait lui-même et quelle n'avait jamais pu, tant il était aimable, s'empêcher de les lui pardonner aussitôt. Apparemment elles étaient légères et tous les témoignages contemporains attestent que rien ne bannit jamais de ce foyer la joie, l'espérance et l'amour.
De la part de Mozart, (ses lettres exquises sont là pour en témoigner), c'était et ce fut jusqu'à la fin le plus attentif et le plus dévoué, le plus tendre et le plus attendrissant, le plus délicat et le plus délicieux amour. « For worse and for better » , disent les Anglais du mariage, « l'union pour le pire et pour le mieux ». Wolfgang et Constance ne connurent guère ensemble que le pire. Ils le supportèrent non seulement avec vaillance, mais avec gaîlé. Dans le courage, et je dirai volontiers dans l'héroïsme de Mozart, il y eut toujours quelque chose de juvénile, d'allègre et de souriant.
Vienne, on le sait, ne lui donna ni le repos, ni la fortune, ni la gloire. A Vienne, les Noces de Figaro (1786), malgré leur éclatant succès, ne triomphèrent pas longtemps de la cabale et de Fenvie. Prague sut bien les venger, et Prague, peu de mois après (1787), eut Don Juan pour sa récompense. Mozart à Prague : on ferait, sous ce titre et comme avec ce fonds, l'un des plus jolis et des plus vivants portraits de Mozart. Que dis-je ! on en ferait dix, on en ferait vingt. Il y en aurait d'abord d'éclatants et presque officiels. Dans le théâtre en fête, Mozart dirige la réprésentation des Noces de Figaro. Son visage rayonne de génie et de plaisir. Un autre jour, c'est un grand concert qu'il donne. Il vient de se mettre au piano. « Figaro ! Figaro ! » s'écrie la foule d'une seule voix, et sous les mains joyeuses du maître, les thèmes de l'opéra jaillissent et se croisent en traits étincelants.
Quelques tableaux intimes auraient plus de charme encore. Tandis que la ville entière ne chante, ne joue et ne siffle pas autre chose que Figaro, voyez-vous dans ce jardin, sous une treille, ce petit homme assis devant une table rustique? Près de lui, de gais compagnons font une partie de quilles. De temps en temps il se lève, lance la boule à son tour, et se rassied. C'est Mozart en train d'écrire Don Juan.
Constance a voulu l'accompagner à Prague. Elle veille sur lui, prend de lui, comme d'un enfant distrait et qui ne sait rien de la vie, mille soins ingénieux. Demain, 24 octobre, Don Juan doit être joué pour la pre-
mière fois. L'ouverture n'est pas encore prête. Le soir venu, Mozart se met à son bureau, Constance à côté de lui. Pour chasser le sommeil, pour aider à sa tâche légère, il la prie de lui faire du punch et de lui raconter des histoires. Alors elle parle, elle dit les vieilles légendeset les récits magiques et, toute la nuit, la symphonie exquise s'anime et se déroule au souffle de sa voix.
Aimable, innocente vie, et qu'on a calomniée pourtant. C'est à ces jours tranquilles et purs qu'on a rapporté les prétendus excès de Mozart, alors qu'il écrivait, moins d'une semaine après la première représentation de Don Juan,, à son ami le comte de Jacquin : « N'est-ce pas que vous êtes de plus en plus convaincu de la vérité de mes petits sermons ? Le plaisir de l'amour volage et capricieux n'est-il pas aussi distant que le ciel, de la félicité que donne un sincère et raisonnable amour ? »
Ce que Prague venait de faire pour Mozart, Vienne, aussitôt qu'il y rentra, le défît. La capitale autrichienne avait commencé par lui sourire. De 1782 à 1788, Mozart eut quelques raisons d'espérer. Mêlée de joies et de peines, sa vie du moins était mêlée encore. Trois fils lui naissaient, dont un seul, Charles, devait vivre \ Le vieux Mozart mourait brusquement, non sans avoir connu la femme de son fils, mais sans l'avoir aimée, et peut-être sans avoir à ce fils même — et lequel ! — rendu toute sa tendresse.
1 Le quatrième et dernier, Wolfgang Amédée, naquit en 1791, peu de mois avant la mort de son père.
Cependant la renommée de Mozart grandissait. A peine suffisait-il à ses travaux. En 1784, il écrit : « Toute la matinée est consacrée aux élèves et presque tous les soirs je joue. » On le jouait aussi, même en jouant ses rivaux, et plus d'une fois on le priait d'introduire dans un de leurs opéras deux ou trois morceaux de sa façon, qui ne manquaient pas d'être les plus applaudis. En vain ses ennemis avaient étouffé le triomphe des Noces de Figaro ; un moment au moins elles avaient triomphé. Haydn, à qui Mozart venait de dédier six admirahles quatuors, saluait publiquement en lui le plus grand musicien qu'il eût rencontré. On riait alors, on chantait, on dansait, au modeste foyer de l'amoureux et gentil ménage. Dans une lettre de 1783, Mozart demande à son père de lui envoyer promplement un costume d'arlequin. Une autre fois il parle d'une pantomime jouée chez eux, en famille, et dont il avait composé non seulement la musique, mais le scénario.
Quelques années après, un jour d'hiver, un ami de Wolfgang et de Constance, entrant dans leur chambre, les trouvera dansant encore ; mais cette fois ce sera pour se réchauffer, faute d'argent à la maison pour acheter du bois. Qu'est-il donc arrivé ? Les suprêmes déboires et la dernière misère. En 1788, Don Juan n'eut à Vienne qu'un médiocre succès. Mozart avait dû, pour veiller à l'exécution de son ouvrage, abandonner la plupart de ses leçons. Il lui fallut se remettre en route. Un de ses plus dévoués amis, le comte Lichnowsky, partit avec lui pour Prague, Dresde,
Leipzig et Berlin. A Leipzig, Mozart se plongea dans la lecture des manuscrits de Bach. « Enfin, s'écriait-il, je trouve donc ici quelque chose à apprendre. » Mais nulle part il ne trouva grand'chose à gagner. Le roi de Prusse pourtant lui faisait des offres avantageuses. Il les déclina pour venir reprendre à la cour de l'Empereur un emploi qui ne suffisait point à le faire vivre. L'avarice de son maître ne put le rendre infidèle à sa patrie.
En janvier 1790, il donne Cosi fan tutte, et la mort de l'Empereur en interrompt le succès. A l'occasion du couronnement de Léopold II, de grandes fêtes, musicales peut-être, se préparent à Francfort. Il s'empresse de s'y rendre et, pour se procurer la somme nécessaire, il est obligé d'engager son argenterie. De plus en plus, l'inquiétude le ronge et la nécessilé le presse. Tout se dérobe et lui manque. Dans sa détresse croissante et pour vivre, littéralement, rien que pour vivre, à qui — fût-ce à des usuriers — n'est-il pas contraint d'avoir recours ! On a relrouvé dans ses papiers les brouillons de navrantes suppliques. Peu de mois avant sa mort, il jetait cet appel désespéré : « J'ai maintenant deux élèves... Je voudrais arriver à huit. Répandez partout le bruit que je donne des leçons. » Ses lettres d'alors à ses amis, à ses bienfaiteurs, sont déchirantes. Il n'y est question que d'argent. Mais ses lettres à sa femme sont adorables. Elles ne parlent que d'amour. « Petite femme chérie, écrit-il de Dresde, (avril 1789), si je voulais te raconter tout ce que je fais avec ton cher portrait, tu rirais bien souvent. Par exemple, quand je le tire de sa
prison, je lui dis : « Dieu te bénisse, petite Constance!... Dieu te bénisse, friponne... tête ébouriffée... » Et puis, quand je le remets en place, je le fais glisser peu à peu, en disant tout le temps : « Allons... allons... » mais avec l'énergie particulière que demande ce mot qui dit tant de choses... Et pour finir, je dis bien vite : « Bonne nuit, petite souris, et dors bien. » Je crois que je viens d'écrire là quelque chose de fort stupide (du moins pour le monde) ; mais, pour nous, qui nous aimons si tendrement, ce n'est pas précisément sot. »
Trois jours après, de Dresde encore : « J'ai trouvé une lettre de toi, attendue depuis si longtemps et avec un si ardent désir, ô la plus chérie et la meilleure... Je suis resté longtemps dans ma chambre, car je ne pouvais me rassasier de la lire et de la baiser. »
Enfin, le 23 mai, de Berlin : « Ma petite femme chérie, il faut qu'à mon retour tu te réjouisses plus de me revoir, que de l'argent que je te rapporterai. » Et pour la dernière fois il revient avec moins d'argent que d'amour.
« Liebe, Liebe, Liebe, ist die Seele des Genius. » Un ami de Mozart avait eu bien raison d'écrire ces mots sur l'album du maître. L'âme de son génie était l'amour. N'est-ce pas par bonté, par charité, que Mozart composa la Flûte enchantée sur le livret, à la prière et pour le théâtre, (un théâtre en plein vent), d'un ancien compagnon menacé de faire faillite : cet étonnant Schikaneder, devenu, de comédien ambulant, imprésario et poète. Allons plus loin. Sous la double apparence d'une opé-
rette assez saugrenue et d'une allusion théâtrale aux rites de la franc-maçonnerie, dont on sait que Mozart était membre, qu'y a-t-il au fond, tout au fond de la Flûte enchantée ? En certaines pages mystérieuses de l'œuvre légère et sublime, quelle idée ou quel idéal se cache et se devine, sinon celui — que reprendra le Beethoven de la neuvième symphonie — de la joie promise à tous et de l'universel amour?
Le dernier chef-d'œuvre de Mozart lui prit son dernier printemps. Il l'écrivit, comme Don Juan, en plein air, dans le jardin du théâtre, ou dans un petit pavillon qui s'y élevait et qu'on a transporté depuis à Salzbourg. Constance, enceinte et malade, était aux eaux de Baden, près de Vienne, où, le 26 juillet 179 J , elle mit au monde son dernier fils. On a douté, pour cette période encore, de Mozart et de sa fidélité. Mais il semble bien que ses lettres à sa femme répondent pour lui et de lui. Jamais il n'en écrivit de plus conjugales, où se trahisse une plus amoureuse sollicitude et, comme il dit gaiement lui-même, où voltigent plus de baisers.
Sa gaieté, sinon sa tendresse, était feinte. Usé par le travail et les privations de tout genre, son corps cédait à la fatigue et son âme à la mélancolie. Faut-il rappeler quel incident bizarre acheva de le troubler, et jeta comme une ombre fantastique sur les derniers mois d'une vie jusque-là si lumineuse. Il n'y avait — on l'a su — qu'une supercherie dans cette commande d'une messe de Requiem, faite en secret par un étranger de la part d'un inconnu. Mozart y crut deviner un mystère et le
présage de sa mort. De funestes pensées ne le quittèrent plus désormais. Ayant achevé la Flûte enchantée, il se mettait à l'œuvre, à cette œuvre qu'il appelait son testament et son chant funèbre, lorsque la ville de Prague lui demanda, pour le couronnement de Léopold II comme roi de Bohême, un opéra de circonstance, la Clémence de Titus. Il accepta. Le jour de son départ, au moment de monter en voiture avec sa femme, il vit reparaître le sombre messager, réclamant le Requiem promis.
Dix-huit jours suffirent pour la composition et l'exécution de Titus (septembre 1791). Mozart se hâta de revenir à Vienne surveiller les dernières répétitions de la Flûte enchantée et terminer sa mystérieuse et sombre lâche. Le dernier jour de septembre vit le succès prodigieux de la Zaïiberflôte. Il arrivait trop tard. Ni la gloire, ni la fortune ne pouvait plus sauver Mozart, ou seulement le distraire. Un de ses derniers billets, écrit trois mois avant sa mort, trahit la tristesse et l'effroi : « Très cher Monsieur, je voudrais suivre votre conseil, mais comment y réussir? J'ai la tête perdue, je suis à bout de forces et ne puis m'ôter des yeux l'image de cet inconnu. Je le vois continuellement, qui me presse, me sollicite et me réclame impatiemment mon travail. Je continue, parce que la composition me fatigue moins que le repos. Au surplus, je n'ai plus à trembler; je le sens à quelque chose qui me prouve que l'heure sonne. Je suis près d'expirer. J'ai fini avant d'avoir joui de mon talent. Et pourtant la vie était si belle ! La
carrière s'ouvrait sous des auspices si fortunés!... Mais on ne peut changer son propre destin, nul n'est assuré de ses propres jours. 11 faut se consoler! il en sera ce qu'il plaira à la Providence. Je termine en ce moment mon cliant funèbre, car je ne dois pas le laisser imparfait. )>
Il y consuma le reste de ses forces et ne le put achever. Plus faible de jour en jour, il sortait encore cependant, au bras de sa chère Constance. Il allait s'asseoir avec elle sur un banc du Prater et regardait s'effeuiller l'automne. Parfois, en proie à d'étranges soupçons, à de vagues terreurs, il parlait de crime, de poison. Puis il semblait reprendre courage : il écrivait une cantate, Y Eloge de V amitié, pour une fête maçonnique ; il demandait un dernier flacon de vin à son fidèle ami, l'hôtelier du Serpent d'argent.
Il prit le lit et les pires symptômes parurent. Sa douceur et sa grâce ne s'étaient point altérées. Le soir, il aimait à suivre en pensée la représentation de la Flûte enchantée : « Maintenant finit le premier acte... Voici le grand air de la Reine de la Nuit. »
Le dernier jour, voyant entrer sa belle-sœur Sophie : « Vous avez bien fait de venir, lui dit-il, vous resterez cette nuit afin de me voir mourir. Et qui donc porterait secours à ma chère Constance? » Le soir amena la crise mortelle. Des compresses froides, appliquées sur sa tête brûlante, lui firent perdre connaissance. Vers une heure du matin, a rapporté sa belle-sœur, ses lèvres battirent une dernière fois, comme pour marquer un roulement
de timbales, il tourna la tête vers la muraille et rendit l'esprit. C'était le 5 décembre 1791. Il n'avait pas accompli sa trente-sixième année.
Ses funérailles furent d'un pauvre. Malade de chagrin, sa femme n'y put assister et, comme la neige tombait, les amis qui l'avaient accompagné d'abord ne le suivirent pas jusqu'au bout. Il entra seul au cimetière et son corps fut déposé dans la fosse commune. Quelques jours après Constance vint et questionna le fossoyeur. Il répondit qu'il ne connaissait pas ce mort, et depuis, pour prier sur la tombe de Mozart, nul n'a su jamais où plier les genoux.
« Se hla f ein, mein Prinzchen, schlaf ein! Dors, mon petit prince, dors ! » C'est le refrain d'une exquise berceuse de Mozart. Sur les dépouilles du maître, si le hasard impie ne nous les avait dérobées, on n'eût pas souhaité d'autre épitaphe. « Dors, mon petit prince, dors ! » En ce peu de mots, et surtout en ce peu de notes exquises, les siècles auraient su lire la grâce et la noblesse de ce génie, sa jeunesse et sa pureté.