‹ MurilloChapitre 2 sur 10 · HENRI LAURENS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

HENRI LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON {VI«) Tous droits <lc traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

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Le 9 juin 1863, sur la place où Sëville a installe son musée qui renferme quelques-uns des chefs-d'œuvre d'un de ses plus glorieux enfants, a été posée la première pierre du monument que, bien tardivement, elle s'est décidée à ériger en l'honneur de Murillo. Achevé le 7 décembre de la môme année, il fut inauguré le 17 janvier 1864, jour anniversaire de la naissance, ou, tout au moins, du baptême, de l'artiste. Il consiste en une statue modelée par Don Sabino Médina, fondue en bronze à Paris et dressée sur un piédestal de pierre.

Séville n'avait pas besoin de ce monument pour rappeler son fils glorieux. La ville lui appartient, tout y parle de lui; il la remplit de son souvenir comme de son œuvre. Quelque soit l'endroit oii l'on s'y promène, il semble qu'on va le voir apparaître sur le port, au coin d'une calfc étroite bordée de soleil et d'ombre, sous les nefs de ses églises et de ses chapelles, sous les citronniers de ses

jardins, sous les cloîtres de ses couvents silencieux. Les jeunes femmes voluptueuses, auxlongs cils recourbés, aux yeux fendus jusqu'aux tempes, à la lourde et opulente chevelure, au balancement rytlimédes hanches, coudoyées aux Delicias de Cristina^ semblent descendues de ses toiles et avoir posé devant lui.

Au moment où Murillo vit le jour, Séville était la cité la plus brillante et la plus peuplée de la péninsule, le premier de ses ports intérieurs. Contre ses quais, entre les deux rives du Guadalquivir aux eaux grises et limoneuses, se pressaient les galiotes et les caravelles chargées des richesses du Nouveau Monde, prêtes à débarquer au pied de la Torre del Oro les lingots du Mexique et du Pérou.

L'Angleterre, l'Allemagne, les Pays-Bas, la France, l'Italie venaient y chercher les épices, en échange des produits de leur sol et de leur industrie. Toutes les races s'y donnaient rendez-vous, toutes les nations s'y rencontraient. La capitale de l'Andalousie était alors entourée d'une ceinture de murailles percée de quinze portes, dont l'une, la porte de Cordoue, avait vu le martyre du saint roi Erménégilde.

Séville n'est plus enserrée dans son corset de guerre, mais elle a conservé la plupart de ses anciens édifices. Elle offre toujours à l'admiration de ses visiteurs sa superbe cathédrale, sa Giralda, fille des Maures, huitième merveille du monde, qui fuse dans le ciel bleu de l'ancienne Bétique, entourée, comme un roi de ses courtisans, d'innombrables flèches et clochetons. La vieille cité a gardé ses

splendides egrlises, ses riches chapelles, ses fastueux palais, son alcazar, bijou sans pareil légué par les émirs arabes, ses rues tortueuses bordées de maisons aux rniradoi^s en saillie et aux portes fermées par des grilles de fer aux réseaux capricieux ; elle a toujours son faubourg de Triana avec sa population de gitanos conserv('e pure de tout mélange et où Ton retrouverait facilement les types qui ont servi de modèle au peintre des Assomptions,

Au moment où apparaît Murillo, les temps héroïques sont clos. Les Maures, depuis plus d'un siècle, ont été refoulés au delà des colonnes d'Hercule, l'œuvre de la libération est achevée. L'or des Andes a ruisselé à flots pressés dans la péninsule qui n'a pas su en tirer parti. Charles-Quint a fait miroiter aux yeux de ses sujets le mirage de ses rêves impériaux, mirage dont il subsiste encore quelques lignes imprécises. Les Espagnols jouissent d'un repos, relatif il est vrai, puisque la lutte contre la France dure toujours ; mais, si l'on excepta l:'s campagnes de Portugal et de Catalogne, on guerroie au loin, dans les Flandres, en Italie, au delà des frontières de la patrie. Les descendants du Cid et de Bernard del Carpio s'adonnent à la jouissance inconnue de leurs rudes aïeux, conséquence d'une civilisation plus raffinée. C'est bien, au point de vue politique, la décadence qui commence, mais c'est en même temps le moment propice pour l'art, celui qui suit l'effort et précède l'abandon.

De tous les artistes de sa nation, Murillo est celui qui a suscité la plus grande somme d'admiration, étant le plus

pënëlrable et le plus compréhensible. Avec Velazquez, Ribera et Zurbaran, il est un des quatre grands maîtres que la péninsule ait produits, le dernier venu^ car après lui commence la décadence. 11 n'a pas la puissance de Velazquez, il n'atteint pas les hauteurs inaccessibles où se place l'auteur des Meninas ; il n'a pas la fermeté de Ribera, la sérénité de Zurbaran ; en revanche il possède un charme à nul autre pareil, une souplesse exceptionnelle, une suavité de rendu dont rien ne peut donner une idée. Il est le peintre des âmes tendres, rêveuses, caressantes et sentimentales. On peut parfois lui reprocher de manquer d'accent, d'atteindre plus souvent le joli que le beau ; il se montre, certains jours, banal, pire même, doucereux et fade ; mais, comment lui tenir rigueur de ces défaillances, comment résister à l'enchantement de ses harmonies se condensant et se fondant les unes dans les autres, aux transparences de son clair-obscur, à l'éblouissement de son coloris vainqueur fait du chatoiement des émeraudes et des rubis sertis dans d'impalpables parcelles d'or? Comment surtout résister à l'appel amoureux que vous adressent les acteurs de ses compositions ?

Sa peinture est le miroir de l'âme nationale, elle reflète sa pensée et l'idéal de la race. Il est bien le fils de cette Andalousie restée quelque peu mauresque, exaltée et langoureuse. Son œuvre faite de grâce et de douceur se résume en un triomphant hymne d'amour. Elle console par sa tendresse, elle subjugue, vivifie, surexcite en éveillant des ardeurs nouvelles. Elle fait participer les humbles, les

timides, les pauvres, les déshérite's, aux espérances futures. Elle pousse à la prière, elle inspire la foi, suscite la confiance en la bonté divine. Tous les êtres que l'artiste met en scène sont bienveillants et miséricordieux. Ses Vierges respirent l'aménité, ses Enfants Jésus et ses Christs, la mansuétude ; ses martyrs, la foi ; ses saints, la piété ; et ces divers sentiments se résument en un, l'amour. D'instinct Murillo traduit et transpose les effusions de Itime qui n'aspire qu'à Dieu, toute sa philosophie est là.

Son art est encore, jusqu'à un certain point, l'expression du catholicisme aimable issu des instructions d'Ignace de Loyola et de Thérèse de Cespeda, qui, dures et implacables pour leurs disciples, les membres de leurs ordres, sont pleines d'onction etde suavité pour les simples fidèles. Son œuvre est faite pour son pays. Il ne faut pas oubher que dans la péninsule, la peinture, avant d'être un art, avait été une manifestation religieuse. Pacheco, le professeur et le beau-père de Velazquez, un des esprits les plus cultivés de son temps, n'a-t-il pas écrit : « L'art du peintre doit se consacrer au service de l'Église et, bien souvent, ce grand art a produit, pour la conversion des âmes, des effets plus grands que les paroles du prêtre. »

L'Église et son représentant, le Saint-Office, régentaient le gouvernement et le peuple qui se courbaient devant eux. Les grands faits de l'Ancien et du Nouveau Testament étaient les seuls sujets de tableaux admis. Les cérémonies religieuses demeuraient le grand attrait, le suprême spectacle. Les gentilshommes et la multitude s'y pressaient de

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concerl, avec le moine entrain. Les processions parconranl les rues de Séville, bannières déployées, ravissaient grands et petits.

Sur TEspagne, hier farouche, Murillo entr'ouvre un ciel radieux, débordant d'allégresse. Ses compatriotes lui en sont restés reconnaissants et ont conservé pour lui une inclination particulière. Eduardo de Amicis fait à ce propos une remarque fort juste. « Pour les Espagnols, » dit-il, «Murillo est un saint; ils prononcent son nom avec un sourire, comme pour dire : il nous appartient et en le prononçant, ils vous regardent comme pour vous imposer un air respectueux. » Les Andalous seraient ingrats s'ils ne lui gardaient pas une vénération toute patriotique, car il a chéri Séville de toute son âme. Nous aurons maintes fois à signaler l'affection que l'artiste a sans cesse témoignée à sa ville natale. Toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion, dans ses ouvrages les plus appréciés, il a représenté sa cathédrale, glorifié sa Giralda, sorte de palladium sacré de la cité.

Il est de mode, aujourd'hui, alors qu'il y a trente ans on célébrait sur tous les tons le sentiment religieux de Murillo, de le nier et de le traiter de simple religiosité, de ne voir dans ses compositions les plus pieuses que des créations purement naturalistes sans rien de noble ni d'élevé. Mais si ses Vierges ne sont que de charmantes Andalouses, celles de Raphaël sont-elles autre chose que derobustesRomaines? 11 faudrait pourtant s'entendre.

Il est incontestable, et c'eât là un des éléments primor-

cliché NeunîeTn.

l'immaculée conception.

(Musée du Louvre.)

MUHILLO. 15

(liaux de sa puissance et de son emprise, que Tauteur de la Sainte Elisabeth de Hongrie est un naturaliste, disons même un des plus intransigeants de l'École espagnole, où I ils sont légion. Comme Velazquez, comme Ribera, comme

Zurbaran, il poursuit la nature sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, s'intéressant même, d'une façon toute particulière, aux objets inanimés qu'il introduit dans la plupart de ses compositions.

La technique du maître ne prétend à aucune originalité. Son exécution a sensiblement évolué d'époque en époque ! et a sans cesse été progressant; parvenue à son apogée,

j elle n'a pas connu de déclin ; elh» est restée simple, pré-

cise, sans sous entendus, sans particularisme. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue superbe, d'une j souplesse exquise, d'une habileté consommée, fluide,

transparente, osée, prestigieuse, d'une matière sans pareille. Le ton en est toujours frais et rayonnant, pittoresque et riche. Murillo pousse au point culminant la valeur d'une ligne heureuse, d'un effet dramatique. Sa composition est sinon d'une beauté morale absolue, tout au moins d'une piété ineffable, d'une tendresse infinie. Dans son œuvre entière apparaît un lyrisme attendri au rythme sonore et éclatant. « Sa couleur chaude et limpide, où les formes nagent dans une vapeur argentée, » a écrit Paul de Saint- Victor, « est bien celle du ciel que rêvait sainte Thérèse et où la transportaient ses extases. »

Louis Viardot remarque avec infiniment de justesse que dans la plupart de ses sujets miraculeux où surgit une

apparition, « l'effet général résulte principalement de Topposition que forme avec la lumière du jour, dont les objets d'en bas et du dehors sont éclairés, la lumière de Taj)partement qui illumine le haut et Tintérieur du local. Murillo surpasse, en tous ces points, ce que l'imagination pouvait concevoir et espérer. »

A l'École flamande il a emprunté certaines colorations transparentes; aux Écoles italiennes il a demandé des règles d'ordonnance et d'arrangement que lui ont fournies les maîtres des bords du Tibre et de l'Arno ; aux Vénitiens il a pris quelques colorations chatoyantes ; au magicien de Parme, avec lequel il a tant d'affinités, une partie de son cliarme.

Les Bolonais étant assez clairsemés, dans les résidences royales d'Espagne, quand Murillo séjourna dans les Castilles, comme nous verrons plus loin, il n'a guère été influencé par eux. Les eût-il fréquentés, ils ne l'auraient probablement pas subjugué, car il ne fut jamais en quête des effets. L'artiste espagnol du xvif siècle n'avait point été asservi, comme le Florentin et le Romain de la même époque, par la culture italienne dévoyée; il était resté proche de ses ancêtres sincères, croyants, naïfs et simples. Bref, le peintre andalou a peu subi la déformante influence de la Renaissance classique ou, pour mieux dire, pédagogique qu'il n'a connue que fort imparfaitement et de seconde main, par reflet.

11 n'a guère interrogé l'antiquité, qu'il n'aurait d'ailleurs peut-être pas comprise ; les parfaits modèles de l'art grec

Cli*;hu! Anderson.

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