‹ Mœurs administrativesChapitre 2 sur 16 · M. DCCC XXV · texte numérisé non relu

M. DCCC XXV

MOEÙBS

ADMINISTÀitiVËS.

DIXIÈME LETTRE

A MADAME

Influence des femmes. — Gonrernemeot de la lime. — Madame de MaiotenoD.— Furies révolutionnaires.— Rendues À la ^enouille par lïapoléon. — Le manteau de Dtfjanirc.— Réaction.— Danses de joie et de vengeance. — Renaissance des beaux jours. ^— Administration de boudoir. — Bienfaits qu^on lui attribue. — Immense personnel féminin* — La femme d*un préfet k la femme d'un ministre. — Leçon de déclamation parlementaire. — Gythère et Amathonte. — Bureaux incorruptibles.

L'iîïFLUENCE de votre sexe est grande partout ; mais elle n agit nuUe part plus activement que sur nos mœurs Tome II. z

admmistmtii^es.^ Pour n'avoir point de ' Ifrevéfe 'de difèeti-icés générales et de conseillères d'état,, certaines femmes gouvernent cependant de grandes administrations , et , dans les conseils où leurs insinuations pénètrent, elles parviennent à faire prévaloir leur opinion.

Un proverbe a frappé de dérision les hommes d'état qui, en toute occasion , votent complaisamment avec le pouvoir ; les femmes d'état n'opinent point du bonnet.

Jamais elles n'exercèrent plus d'influence sur les mœurs administratives que sous les règnes de Louis XTV" et de Louis XV. L'amour avait trouvé les cœurs de ces monarques vulnérables de toutes parts ; les sièges réguliers qu'en firent les dames de La Vallière , Montespan , Fontange , Dubarry et tant d'autres, seront long-temps célèbres.

Alors une grande partie de l'admi-

nistration de 1 état entrait dans Tapanage de la favorite : ses bouderies faisaient rappeler un maréchal de France, et obligeaient un fermier général à rendre gorge; ses caresses attribuaient à un sot le commandement d une armée , et à un fat le gouvernement d'une province. Les ministres travaillaient avec la favorite, et lui oflfraient mystérieusement la primeur des portefeuilles:

les grandes résolutions de paix ou de guerre , les augmentations de charges et d'impôts , les notes et les communications diplomatiques , étaient longtemps mûries dans le boudoir ; un vent frais y une atmosphère humide , une migraine ou des vapeurs , décidaient du sort des peuples. Chez les Romains, Tétat se gouvernait par les augures ; sous Louis XIV et Louis XV il fut long-temps régi par les phases de la lune.

Vous savez combien est contagieux l'exemple que donnent les princes : ils ne manquent d'imitateurs que dans la pratique des vertus; les courtisans copient servilement jusqu'aux disgrâces dont la nature ou le hasard a frappé leurs maîtres. Je ne sais quel monarque, devenu borgne , trouva le lendemain tous ses courtisans portant sur l'œil un bandeau noir. Quand le prince est amoureux , tout ce qui l'approche devient galant, et le sceptre administratif tombe nécessairement aux mains des femmes. Le premier ministre , les intendans et les commis prennent des maîtresses : les récompenses n'appartiennent plus au mérite et aux services; elles sont aventureusement distribuées par le caprice en guimpe et en cornette.

Heureux alors les peuples quand le hasard livre les volontés du prince à

une femme capable d'honorer une si périlleuse position. Telle fut longtemps M"'. deMaintenou. Cette femme illustre ne profita point de sa faveur pour trafiquer des dignités et des grands emplois. Un jésuite , qui ne la connaissait point , la priait de lui obtenir une audience de M°**. de Maintenon. — Et que voulez-vous d'elle? — ^ Un emploi ^ur un de mes frères. — Vous vous

adressez mal - — On assure pourtant

qu^elle a beaucoup de crédit. — On s'abuse. — Ah ! Madame , c'est donc à M"*", de Maintenon que j'ai l'honneur de parler, car elle seule peut se défier de son crédit? — En effet ; mais je demande quelquefois au roi des aumônes, jamais de grâces. » «Demandez , Madame , lui disait Louis XIV : vous n'avez rien à vous. — Sire , il ne vous est pas permis de me donner. »

Les ÊivQrites , douées de cette modé-

ration , ne sont pas moins rares que les grands princes. Loin de professer ce désintéressement, elles s'emparent, à Fexemple des confesseurs , du pouvoir et du trésor , et régnent par l'intrigue et la profusion.

Durant notre funeste révolution , on a vu , non des femmes, mais des furies, usurper une part à l'anarchique autorité , dicter des décrets à la barre , et des arrêtés aux comités exécutifs. Le consulat rappela le^ femmes au seul gouvernement de leur ménage , et , peu de temps après , l'empire les contenant plus étroitement encore dans les liens domestiques , ne leur laissa que l'aiguille et la quenouille.

Cette époque assombrira l'histoire de votre sexe : il vivait dans un complet isolement de la chose publique. Les doctrines de Napoléon étaient cruellement exclusives de l'influence des

femmes. On a répété mille fois qu'il était inaccessible aux tendres émotions qui vous attribuent Fempire des cœurs.

Cela est faux : il n'était pas insensible à vos charmes : mais il ne leur sacrifiait que de très-courts instans. Cette âme froide vous comptait au nombre des besoins : il ne pouvait tolérer votre présence dans les cabinets de travail ou dans les salles d'audience ; vous n'étiez à ses yeux que des meubles de fête ou de parade : quand ce maître absolu aspirait au gouvernement du monde entier, il vous reléguait à régner obscurément sur le coin du feu. Jamais^ sous ce despote , vous n'eûtes la moindre part à la nomination d'un maréchal , d'un évêque ^ d'un receveur-général ou d'un préfet : les sous-préfectures même échappaient à vos tendres sollicitations , et je ne crois pas qu*un adulte

auditeur vous ait jamais dû la conquête de son humble brevet.

Napoléon avait donné à Tune de ses sœurs une riche fourrure dont il aimait lui-même à s'envdopper.Unjour( c'était au commencement de la guerre d'Espagne ) dans une de ces matinales promenades qu'il faisait à Paris , il monte à cheval avec le prince Berthier, qui s'était fait suivre d'un pompeux étar major où ses aides-de^iîamp se faisaient remarquer par un luxe extraordinaire d'uniformes et de harnachement. L'un d'eux éclipsait les autres ; et à la faveur des combats que le vent livrait au manteau dont ce jeune aidede-camp était enveloppé , Napoléon reconnaît cette fourrm^ de la munificence fraternelle, qu'un sentiment trop tendre avait imprudemment fiaiit passer de ses épaules sur celles du téméraire favori. Il l'appelle. (( Que faites-vous

ici, Monsieur? ce manteau n'est point fait pour lèvent des Champs-Elysées.

Partez ce soir pour le quartier général, et rapporte2&-le criblé des balles de l'armée d'Espagne. Voilà conune il le faut gagner. » Vainement Berthier intercède pour son aide-de-camp : Napoléon est inflexible. Mais sa sœur se présente le soir même à l'Elysée , et ose élever la voix en faveur d'un protégé dont l'absence lui coûterait des larmes, a Habillez des poupées, lui dit-il , et non mes officiers. ))'Le jeune aide-de-camp partit et se fit tuer. U avait gagné soja manteau ; c'était celui de Déjanire.

Vous voyez que^ sous ce règne de fer, les femmes vivaient dans un état d'oppression qui, seul, aurait suffi pour amener une révolution. Refuser un simple capitaine aux prières d'une princesse! Cette inhumanité se peut-elle concevoir? Il ne faut pas, sans doute.

que VOUS ordonniez des levées, que vous formiez des états-majors; mais y a-t-il un grand mal à vous laisser une petite part à l'organisation de Farmée?

Si cet état d'oppression a été violent, la réaction a fait explosion. Vous avez vu revenir avec enthousiasme les petitsfils de Henri IV , de ce vert-galant qui savait concilier et la gloire et l'amour.

Cet heureux retour vous promettait de reconquérir largement , sur nos travaux et nos entreprises , cette influence que vous abandonnent facilement des cœurs français. Rappelez -vous les exclamations dont votre sexe fit retentir la capitale, les danses de joie et de vengeance dont il fi^appa le sol des^ Tuileries. Votre exaltation trouva sur-lechamp d'ingénieux interprètes , et les mouchoirs blancs, suspendus aux fenêtres, agités par vos jolies mains >

improvisèrent les drapeaux qui manquaient à votre délire.

Vous n'avez point encore ressaisi toute l'autorité à laquelle vous avec droit; les habitudes impériales tiennent obstruées des avenues où vous parviendrez à pénétrer; mais vous occupez les meilleurs postes. Malheureusement vous ne vous piquez point de cet esprit de corps et de congrégation qu on re* garde comme l'origine du succès des jésuites ; vous agissez isolément , sans code , sans préceptes , vous n'avez point de monita sécréta. Vous avez de l'adresse et pas de patience. Toutefois vos beaux jours commencent à renaître , et votre partfest déjà ronde.

Aujourd'hui il est de nouveau reconnu que vos passions, comme les nôtres, doivent avoir part aux destinées du pays. Sous Napoléon , la femme d'un ministre n'avait point d'avis; main*

tenant elle est puissance , et doit Tétre.

Cet empire qu elle a sur le cœur d'un mari dans toutes les choses d'affection et de sentiment y pourquoi ne Texerce^ rait-elle pas sur les portefeuilles? Ne peut--elle donner un bon conseil, indiquer un heureux choix? Dieu merci , vous êtes redevenues partie agissante et active dans les affaires publiques, et cette action est d'autant moins choquante qudle est inaperçue. Elle part du salon , du boudoir et de la chambre à coucher; elle opère par de tendres engagemens , par de voluptueuses espérances. La tribune et les tapis verts ne lui servent pas de théâtres ; elle se tient derrière la toile, et, comme les enchanteurs de l'Opéra, prépare, dans le secret , ses miraculeux édifices.

Oui, Madame, votre sexe a peutêtre quelque légère part à ces lois excellentes où se développent chaque

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jour nos nouvelles institutions. N j at-il pas un peu de votre tolérance naturelle dans la loi qui régit la liberté de la presse ? Ne seriez-vous pas pour moitié dans la faculté du double vote ?

Cette inspiration a quelque chose audessus du génie de Thomme. N'est-ce point vous, quoi qu'en disent quelques esprits mécontens, qui contribuez à purger notre théâtre de productions licencieuses et impertinentes, et qui fournissez secrètement aux censeurs ces ciseaux , votre arme favorite , dont ils font un si prudent usage? Et, pour citer enfin un bienfait plus récent qui porte avec soi tous les caractères de votre goût et de votre piété , cette influence mystérieuse n'entrerait-^U^ pas comme élément dans le double choix que vient de faire l'Académie, de monseigneur l'archevêque de Paris, et de M. Soumet? Loin d'accuser cette in-

l4 DIXIÈME

fluence , je l'appelle de tous mes vœux :

nous lui devrons peut-être quelque jour la loi sur la responsabilité des ministres.

Il n'est pas téméraire d'avancer que la grande majorité des fonctionnaires est mariée: il est peut-être non moins exact de reconnaître, au train dont les femmes ont mené les choses, que, depuis la chute du grand empire , elles ont repris sur leurs maris fonctionnaires une bonne moitié du pouvoir exécutif, à peu près comme César partageait l'empire du monde avec Jupiter.

Nous comptons en France plus de soixante mille fonctionnaires ; imaginez quelle doit être la puissance d'action de leurs soixante mille femmes, autorisées aujourd'hui à jeter quelques fleurs sur l'administration , à introduire de la grâce dans le recrutement, de la ten-

LETTRE. l5

dresse dans les finances , et de Tamour dans les fournitures l

A la tête de cet immense personnel féminin, je considère avec respect Tautorité acquise par les femmes de nos sept ministres ; je la vois se subdiviser et se communiquer entre trois douzaines de femmes de conseillers d état en service ordinaire , entre les quatrevingt-six fenmies des quatre-vingt-six préfets, et aller se perdre enfin en passant par les femmes des cinq cents sous-préfets , dans les quarante mille fenmies des quarante mille maires de communes.

Je vous ai déjà dit conunent se produit cette influence; elle est douce, bénigne, insinuante; elle agit sans aucun caractère oflkiel ; elle ne s'autorise ni de brevets, ni de timbres, ni de cachets. C'est une fée, une -magicienne qui , pour être i^visible , n'en est pm moins puissante. Quelques exemples

l6 DIXIÈME

VOUS apprendront y mieux que je ne le saurais faire , les ressorts à travers lesquels se manifeste son action.

La femme d'un ministre a obtenu de son mari une importante préfecture pour le mari de son amie. L'une et l'autre exercent amplement sur leurs époux l'influence si heureusement restituée à leur sexe. La crise des élections,et la tourmente des nouveaux projets de lois, commencent à se faire sentir ; la femme du préfet écrit en ces termes à la femme du ministre :

A le

K Ma chère amie ,

» Ah ! que tu as bien fait de donner » cette préfecture à mon mari ! Tu ne yt saurais te faire une idée des résis- » tances que vont rencontrer ici nos élec- » tions. Je me suis, assurée de quatre » arrondissemens , et je te réponds que

» ton présidentde collège sortira le pre- » mier de l'urne électorale ; mais, pour

)> l'arrondissement de , j'en déses-

î) père» n n'y a sorte de moyens que » je ne mette en œuvre. J'ai écrit de » ma main à toutes les femmes des » receveurs de communes , à celles des » maires, des conseillers municipaux.

» J'emploie à mes circulaires les gar- » nisaires, les gendarmes et les por- » teurs de contraintes que mon mari a » mis à ma disposition. Hier, j'ai eu >i réunion : j'ai déclaré à ces dames que » la doctrine des destitutions me pa- » raissait juste y»et que nous étions ré- » solues à la mettre en pratique; j'ai >r ajouté (comme ton mari l'a très-bien y> dit à la tribune ) que nous ne vou- » lions plus désormais que des amis » ou des ennemis. En lisant cette dé- » claration dans le Moniteur ^ je t'ai » reconnue toute entière. J'ai retrouvé

iS DIXIEME

» dans cette phrase cette expression >) vive et énergique que tu rencontres » si facilement, et qui manque à ton » mari. Dans ces grandes occasions-là , » souflBle-le.

» Dis -lui quune instruction réglé-»

» mentaire est indispensable pour la » bonne exécution de la loi des élec-* » tions, qui laisse une infinité de cas >» imprévus. Nous nous en passerons » au chef-lieu : j y suis; mais les pau- » vres sous-préfets se trouvent embar- )) rassés à chaque instant , et je n'ai » pas ici de commis qui sache un peu )) rédiger.

î» Dis encore à ton mari que, loin » d'être arriérés sur les contributions, » les contribuables sont en avance de » trois mois. La femme du receveur » général me dit hier qu'ils allaient se » trouver créiliteurs au trésor d'envi- » ron 800,000 fr. Le recrutement s'est

w feit avec facilité; nous n'avons que » dix réfractaires , qui auraient déjà » rejoint si les curés nous aidaient un » peu au prone du dimanche^

» Si le grand projet qui doit occu- » per la session nW pas encore envoyé T» à Texamen du comité des finances , » tâche d'y faire introduire la disposi- » tion dont je te parlais dans ma derji nière lettre. Les esprits ne sont pas » mûrs pour cette brusquerie. Tu ne » m as pas paru donner assez d'impor- » tance à l'amendement que je te pro- » posais.

» Au surplus, je ferai tout aller ici, » car mon mari a le grand^mérite de » se rendre aux bons avis. C'est une )» qualité qui manque au tien. Pour^ » tant, je perdrais mon crédit, je te le » déclare, si tu ne m'obtenais pas pour » cette session le projet de loi en fa- » veur de notre pont. J'en ai parlé

» hier à Tingénieur. N'oublie pas que » nous devons être autorisés à nous » imposer pour 1 ,500,000 fr.

)) Adieu , ma bonne , ma tendre , » nia meilleure amie. »

P. S. « Un billet, qui m'arrive à » Tinstant, m'annonce trois nouvelles )> voix conquises pour nous dans ce » vilain arrondissement; encore qua- » tre, et nous aurons la majorité.

» Envoie-moi donc la toque que tu » as commandée chez Herbault. »

- On a vu la fenmie d'un ministre, non - seulement mettre la main aux discours de son mari, mais lui donner des leçons de grâce et de faconde. Ce ministre apportait ordinairement à la tribune, l'accent de son pays, un débit saccadé, une action vive et désordonnée, et un ton de bonhomie bourrue.

Madame assistait régulièrement aux séances , où il y avait probabilité que son

mari prendrait la parole. Elle y recueillait des notes sur les gestes maladroits , les intonations fausses de son disciple; et, de retour au logis , elle lui disait, comriie à nos acteurs : « Tu as été dé- » testable : là, tu as manqué d'énergie, » ici, de dignité. Tantôt tu ralentis » lourdement ton débit , tantôt tu le » précipites. J'ai été sur le point de te » crier aujourd'hui, comme à ma fille » quand elle est au piano : Tu près-- » ses* »

Mais'le ministre n'eût tiré que peu de parti de ces conseils d'une tendre épouse sans les exercices pratiques dont ils étaient accompagnés.

U y a dans les constructions de nos maisons et de nos hôtels , des accidens qui ouvrent à la curiosité et à l'indiscrétion de traîtres points de vue^ d'où elles découvrent beaucoup de choses que l'on imagine profondément secrè-

tes. On s'en croit bien défendu par de pompeux rideaux; mais le hasard ou le vent y ont pratiqué quelque légère ouverture; et l'observateur qui se trouve en face , aidé des principes d'optique , 1:1e perd rien de ce qui se passe dans l'appartement. L'amour a souvent fait son profit de ces éclaircies , et elles ont procuré quelquefois aux conunis des scènes divertissantes.

Cest à la faveur d'une ouverture semblable , qu'on voyait la femme du ministre donner à son mari des leçons de déclamation parlementaire. On reconnaissait, à n'en point douter, quelle commençait d'abord par mettre sa mémoire à l'épreuve. En eflFet , elle tenait long-temps à la main un cahier qui , sans doute , était le discours , et l'on voyait le' ministre remuer les lèvres comme un écolier qui récite les mille vers de son pensum. Peu après , Son

Excellence se plaçait derrière une table à la Tronchin , dont la disposition figurait assez bien une tribune; sa femme , assise en face, faisait galerie; alors commençait une déclamation et des gestes d'autant plus comiques, que Ton n'entendait rien. Parfois, on voyait madame se lever, prendre une plume et écrire quelques mots sur le cabier qu die tenait à la main : c'était évidemment une expression ou une phrase, dont elle corrigeait l'inconvenance ou la sauvagerie. Souvent, enfin , elle se portait vivement de son fauteuil au simulacre de tribune, puis dépostant rudement son mari, et gesticulant à son tour, semblait lui indiquer comment il devait ralentir le débit, l'animer ou le précipiter. Veutrêtre n'était-ce là qu'un amusement, dont l'objet était fort étranger aux luttes parlementaire^ ; mais il est constant, que le lendemain ou le sur-

lendemain de ces sortes de scènes, le ministre prenait presque toujours la parole.

Dites-moi maintenant, madame, ce qu un ministre oserait refuser à une telle épouse? Ne sentez-vous pas qu'il n'est point de secrets pour elle , que le trésor des grâces et des faveurs lui doit être ouvert , et que sa douce influence doit tour à, tour descendre jusque dans les plus obscurs bureaux, pour remonter jusqu'au conseil des ministres?

Si je ne craignais pas de faire là part de vos faiblesses , je vous ferais voir les inconvéniens que présente votre trop facile accession aux afi^ires publiques.

Sur soixante mille femmes de fonctionnaires, vous me permettriez de compter quelques infidèles qui usent de leur influence selon les règles de Cythère et d'Amathonte; nous en trouverions bien aussi quelques-unes qui sacrifient exclu-

LETTRE. a5

sivement à Plutus, et dont lal^rotection, toujours aux enchères , contribue à accroître cette réputation de vénalité , dont on cherche méchamment à flétrir fadministration. Si cela était, nous serions bientôt conduits à regretter l'in* fluence des dames sur les mœurs administratiyes« Que dirions-nous d'une femme de directeur qui, prenant un amant pour en faire un courtier des promotions et des feiveurs que son mari distribue, discuterait avec hii, sur le canapé du boudoir , le prix qu'il convient dy mettre, taxerait une préfecture et coterait un généralat?

- Ce sont là des traits qui appartiennent à la haute comédie. U en est qui égayeraient des ébauches d'un ordre moins élevé ; si l'influence des femmes de ministres va jusqu'aux élections et aux projets de loi, celle des femmes de chefs de bureaux et de commis em- ToME IL a

20 DIXIÈRIE LETTRE,

brasse de rifcindres ambitions, dont les efforts sont plus divertissans. Il serait sans doute plaisant de voir ces dames sollicitées par d'actifs pétitionnaires qui vont chercher dans les brillans ateliers d'Odiot , ou dans les magasins parfumés de madame Chevet , des moyens de séduction : il serait comique de vousmon-i trer ces dames, conseillant à leurs maris d'adoucir cette conclusion d'un rapport trop austère , dicter la tournure artificieuse et la phrase atténuative ; mais vous auriez plus souvent à applaudir à la dignité bureaucratique qui repousse ces offres corruptrices, et force courageusement à battre en retraite les bataillons de bouteilles d'Aï, et les rassemblemens de dindes que le Périgord a truffées.

Br\ XI,— 21 aoàtiS2i.

A MADAME

Le protocole. — Espèce de iiudgct. — • La conside'ratioa en catégories. — Six classes. — Travail du protocole. — Boussole de» rédacteurs et de Pexpëditionnaire. — Grave correspondance. — Adnahiistfâtion par protocoles. — Correspon* dance minislërielle faite d^avance. — Coqs à Pane. — Sœur du protocole* *- LaByyinthe sans Ariane. — BiMiothëque de circnlaires. •'-Modèles. — Le Sphinx. — Phrase qui coûte cinquante mille francs par an. — Toiture de Pimprimerie royale. — On ploie, on met des adresses, on cachette.

Dans les grandes administrations il existe un fonctionnaire impassible qui accompagne les refus, les disgrâces, les faveurs et les récompenses d'expressions de civilité , de formes gracieuses

et honorables. Ce fonctionnaire est ce qu'on appelle le protocole. Vous ne savez pas ce que c'est que \e protocole.

Je vais vous l'apprendre.

Un ministre est dans la nécessité d'écrire à tout le monde. Il ne peut pas employer avec un simple citoyen les formes qu'il emploierait avec un pair de France. D'un autre côté , il peut moins encore varier son allure épistolaire selon les degrés d'aÉFectionsou d'intimité : iln'ad'abordquefortpeud'aÉFections et moins encore d'intimité; ensuite ces nuances tlélicates que saisissent si habilement le talent ou l'amitié, contrastieraient avec la dignité administrative.

Elléa donc imaginé unprofoco/eoù elle s'est attachée à renfermer, comme en un biudget , toutes les prévisions de la po-r litesse et toutes les dépenses de l'urbanité. Pour aucune considération elle pe consentirait à dépasser jce budget

LETTRÉ. ûg

OÙ chacun , depuis le roi jusqu'au dernier sujet, a son article particulier. '

he protocole indique comment on doit s'adresser à telle ou telle personne, selon les fonctions ou lé rang quelle occupe ; il indique aussi comment on doit la saluer. Ce protocole fut , pendant la révolution, d'une monstrueuse grossièreté ; on était alors ktuet k toi.

Beaucoup de vieilles liaisons bureaucratiques qui subsistent encore n'ont pas d'autre origine. Sous l'empire , le protocole redevint civil , mais on osa le dégager du luxe d'une infinité de superlatifs prodigués par le vasselage et la servilité qui aiment à ramper au troisième degré de comparaison. Aujourd'hui le protocole a repris tout cet antique cortège ; mais il a ses subtilités, que quelques exemples vous apprendront à connaître.

Le protocole est rédigé d'après cette

3a ONZIEME

pensée fondamenlale , qu'il n en coûte rien d'être poli; ainsi, quelque obscure que soit la personne à laquelle écrit le ministre , la lettre porte en vedette ce mot : Monsieur... et se termine par ceux-ci : Tai f honneur d'être votre très-humble et très<^béissant sen^iteur.

C'est là le fond du protocole. S'agit- il d'un fonctionnaire? selon le grade qu'il a , le ministre après ces mots : J 'ai thon^ neur d'être, introduit celui de consi^ dération , qui est nuancé par les divers degrés que voici :

Avec considération.

Avec une parfaite considération.

Avec une haute considération.

Avec une très-haute considération.

Avec la plus haute considération.

Ce qu'il y a d'agréable , c'est que , soit que le ministre vous salue avec de la considération pure et simple, ou avec de la parfaite considération , ou

LETTRE. 3l

avec la considéiâtion la plus haute , soit qu'il vous suspende de vos fonctions, qu'il vous destitue ou vous donne l'ordre impératif de remettre votre service à quelque autre , il se dit toujours i^otre très-humble ettrès^obéissant serviteur. Cela ne varie pas. .

La considération simple du ministre est ordinairement réservée aux sous-* préfets et à leurs analogues ; Isl parfaite considératioiY est le contingent des préfets ; la haute considération atteint aux lieutenans-généraux et aux députés ; la très-'haute considération est faite pour les pairs de France, et la plus haute pour les ambassadeurs. Viennent les cardinaux, les évêques, les curés , les juges , les procureurs du roi , auxquels sont destinées des formules particulières qu'il serait trop long de vous rapporter.

Ce tarif de la civilité ministérielle

32 OIVZIÈME .

est ordinairement revu , corrigé et mo^ difié par chaque ministre qui arrive au pouvoir. C'est une grande affaire : Son Exe. appelle le secrétaire-général à ce travail et le consulte. On remet là en question de savoir quelle espèce de considération on accordera aux différens échelons du mîarche-pied administratif?

Selon que le ministre est lui-même placé ou plus haut ou plus bas par son grade, ou sa noblesse, il ajoute ou retranche de la considération qu'il accorde aux autres , car plus il s'en attribue personnellement , moins il en concède à ses sous-ordres. Cette discussion est fort divertissante. Dans ces sous-répartitions de considération, on entend sans cesse répéter : Songez donc qu'il est duc , baron , marquis. Jamais on n'entend dire : Songez donc qu'il est homme de bien , homme de talent , homme vertueux.

^ LETTBE/ 33

Dès que le nouveau ministre et le secrétaire-général ont réglé le protocole , il devient pièce officielle , il est immédiatement communiqué aux directeurs qui en font suspendre des co* pies dans tous les bureaux. Là , chacun peut voir , à toute heure , de quel degré d*estimé il jouit dans 1 esprit de Son Excellence.

Ce protocole est la boussole des ex-»

péditionnaires. Le rédacteur , affranchi de toutes les délicatesses de style où il serait contraint , s'il consultait le talent et la capacité de l'administrateur auquel il écrit , se borne à indiquer , sur sa minute , que la lettre s'adresse à un sous-préfet ou à un préfet , et l'expéditionnaire moule à ces administrateurs la considération n^. 1 ou n^. 2 de l'invariable protocole.

A la longue , ces formules sont considérées, par la personne k laquelle

écrit le mioistre, comme une marque •distinctive des fonctions. Ainsi, le receveur-général que le ministre saluerait de la formule qui appartient au receveur d'arrondissement, concevrait des craintes sérieuses d'intérêt ou de vanité.

Cela occasione fréquemment de grotesques débats. — J'ai été témoin de quelques-uns 9 que le chantre du Lutrin aurait immortalisés.

Un expéditionnaire avait salué un préfet avec de la considération simple, au lieu de considération parfaite y ou tout bonnement, il s'était trompé d^ ligne en consultant le protocole. C'était une faute , mais une faute excusable ,

Ignoscenda quidem scirent si ignoscere mânes !

Le préfet, fonctionnaire très-indépendant , et surtout très- susceptible ,

chercha une proraptc et immédiate vengeance dans Tomission obstinée du mot Monseigneur aux nombreuses lettres qu'il écrivait à Son Excellence. ElDe le remarqua à son tour, et, piquée de cette affectation qtd commençait à faire scandale dans les bureaux , elle écrivit au préfet la lettre que voici :

(i Monsieur le préfet,

» J attache personnellement assez » peu d'importance aux titres et aux » distinctions ; mais je ne puis impo- » ser la même indifférence à des suc- » cesseurs auxquels je dois conserver » intacts les privilèges d'autorité et ceux » mêmes d'amour-propre. Votre cor- » respondance leur supprime une épi- » thète que l'usage a consacrée. Je )) me serais certainement abstenu de » vous entretenir de cette omission.

)) si elle n'avait été remarquée que paf » moi.

)) J'ai l'honneur d'être avec la plus » parfaite considération ,

» Votre très-humble et très-obéis- » sant serviteur. »

Le préfet répondit immédiatement :

« Monseigneur,

)) J'attache personnellement assez » peu d'importance aux titres et aux » distinctions ; mais je ne puis imposer )) la ménie indiflférence à des succès* » seurs auxquels je dois conserver iny> tacts les privilèges d'autorité et ceux » mêmes d'amour-propre. Votre lettre » du 25 mars dernier leur supprime » une épithète que l'usagé a consacrée.

» Je me serais certainement abstenu de » vous entretenir de cette omission , si

» elle n'avait été remarquée que par )) moi.

y» J'ai l'honneur d'être avec respect,

» Monseigneur,

» De votre excellence ,

» Le très-humble et très- )) obéissant serviteur. »

A cette cavalière réponse, était jointe, en original, la lettre du 25 mars, où le mot parfaite n'escortait point celui de considération. On tança le pauvre expéditionnaire, et l'ordre fut donné/ de collationner très - rigoureusement les saints de protocole.

On s'imagine que noua^ sommes tou-* jours occupés de graves affaires. Vous voyez que nous avons du loisir à donner aux bagatelles. Rappelez - vous le schisme qu'occasiona jadis la pronon-r çiation du mot latin quanquam* Cer-?

tain jésuite s'avisa de proclamer en chaire , qu'il fellait prononcer kan-kan ; plusieurs collèges adoptèrent cette prononciation, contre laquelle la Sôrbonne s'éleva de toutes ses forces; la querelle menaça de soulever la France entière, et depuis , les kans-kans sont demeurés célèbres. Quand la Sôrbonne se livre à des disputes de prononciation , les miniâtres peuvent bien se permettre des disputes de mots.

Lorsque vous recevrez une lettre de ministre, je vous défends de dire : Le ministre m'a écrit une lettre fort honnête.' Vous direz dorénavant : Le protocole m'a écrit une lettre fort honnête.

Il existe une autre espèce de protocole bien diflférent de celui que je viens de vous définir. Ce protocole a pour objet de régir , par un moyen simple et uniforme , une disposition quelconque

dont l'exécution est confiée aux sous* agens. Quand une mesure est ordonnée par un ministre , et que dans sa généralité elle s'applique à tout le royaume , vous concevez qu'elle peut présenter sur plusieurs points des rési* stances ou des succès divers. Les résistances exigent des incitations, comme les succès méritent des comp1imens.< Après quelque temps d'expérience , un commis est chargé de mettre en caté^ gories les résistances , et de classer les succès. Selon l'esprit d'analyse dont le travail et la nature l'ont doué, il compte sept ou huit espèces de résistances, et trois ou quatre genres de succès. Il dresse alors huit lettres qui s'appliquent aux résistances , et quatre lettres qui vont à la mesure des succès. On en soumet les projets à Son Excellence, qui les approu* ve, et ils sont envoyés à l'imprimerie.

Dès ce momoit la correspondance

ministérielle est faite d'avance. Un préfet rencontre-t-il un obstacle , croit-il avoir découvert un cas imprévu, une question spéciale ^ selon l'expression qui a fait fortune? le commis saisit hardiment un des huit numéros du protocole des résistances, et il l'applique au préfet, en remplissant les blancs destinés aux noms et aux dates. Un autre préfet a-t-il habilement triomphé de la mauvaise volonté, de la fraude ou de la malveillance? un des quatre numéros du protocole des succès est adressé au premier magistrat du département.

Vous voyez combien cette espèce de protocole rend la besogne simple et facile. Sur ces nombreuses lettres d'administrateurs qui consultent, doutent, discutent, se plaignent ou font des remontrances, le ministre et ses directeurs n'ont plus qu'à inscrire ces mots :

Protocole n\ 1 , Protocole n". 2 , n^. 3, etc. , et cette partie de ladministration de la France va comme sur des roulettes. Ce système de gestion présente quelque analogie avec la force motrice que nous tirons de la vapeur.

U a bien quelque avantage en ce qu il contribue à ramener à Tétât uniforme la matière administrée ( passez-moi ce néologisme; on a bien osé dire la matière électorale) \ mais on en fait souvent de très-fausses applications. D'abord , parce qu'il n'est pas donné , même aux esprits les plus perspicaces, de deviner toutes les résistances; ensuite parce qu'un événement quelconque peut venir perturber les plus sages prévisions. U arrivé donc souvent que ces protocoles que le commis fait entrer à coups-de marteau dans les portefeuilles, Tont fort mal à la taille de tel ou tel préfet. Enfin , après six mois

d'application , ce ne sont plus que de grossiers contre-sens qui, rapprochés de la correspondance à laquelle on les oppose, rappellent assez fidèlement le jeu des coqs à Vâne.

Ce genre de protocole a , dans l'administration ,• une sœur extrêmement féconde qui envahit tous les bureaux de France, et encombre les cartons ; cest la circulaire. Son nom exprime assez bien quelle est appelée à faire le tour du royaume; elle est l'idole du commis ministériel et l'eflfroi des commis départementaux. La circulaire prend naissance dans les projets de lois; on la voit germer, se développer et fleurir dans le vaste champ des instructions et des règlemens; quelquefois elle pousse spontanément dans la tête de certains commis qui se plaisent à attirer au centre tout le papier de la province* La circulai!^ est nécessaire

XETTRE. 43

pour mettre en mouvement une mesure générale; mais elle est, par-delà, une cause très -active de désordre et de confusion. Voici dans quelle circonstance elle produit ce déplorable eflfet.

Le ministre a pris une décision qui régit un point d'administration quelconque. Cette décision est notifiée et développée aux divers agens de départemens par une première circulaire.

Rien de mieux; mais l'exécution se heurte en peu de temps à certaines localités tel paragraphe qui a paru raisonnable à Paris, est une sottise à Perpignan ; tel autre qui semblait excellent dans la rue Neuve- des- Petits -Champs, est inexécutable à Marseille. Voilà les agens des Pyrénées-Orientales et ceux des Bouches-du-Rhône qui se hâtent d'écrire qu'il y a impossibilité , et qui le prouvent. Cinq ou six lettres sembla-

bles provoquent une nouvelle circu-* laire qui ira à merveille dans les Bouches-du-Rhône et dans les Pyrénées- Orientales, mais qui bouleversera le commencement d'exécution qu'on avait obtenu dans le Finistère et dans les Vosges; nouvelles réclamations, nouvelle circulaire. Eln moins de trpis mois on en voit éclore vingt sur la même matière, qui, se joignant à une foule de solutions particulières, forment tout un corps de jurisprudence et de procédure que les Bartbole et les Cujas du ministère sont chargés de commenter.

Les préfets, les sous «préfets et le»

maires, embarrassés dans cette multitude de lisières administratives, n'osent plus bouger sans pousser une question qui risque d'engendrer encore une autre circulaire; de telle sorte que les.

circulaires donnant naissance à des^ questions,^ et les questions à des circu-

laires , le ministère et ses agens tour-* nent dans un labyrinthe tout sembla* ble à celui où s'égara Thésée, à cette exception près, qu'ils ne trouvent point d'Ariane pour les en tirer.

Toutefois un directeur , père de vingt circulaires, en retire une foule de paragraphes , dont s'çnorgueillit son érudition administrative. Tout cela, comme vous le pensez bien , étant plein de contradictions et d'obscurités , forme dans sa tête un mélange d'où s'échappe difficilement la lumière; mais, comme il est le créateur de ce fatras de chapitres , de sections et d'articles , il ne perd pas une seule occasion d'en citer des passages au ministre qui les a signés de confiance; et quand il arrive à celui-ci de demander quelque chose de raisonnable, le directeur ou le chef de bureau rencontrent toujours quelque vieille et savante circulaire qui s'oppose au vœu

de Son Excellence. Us s'escriment , dans de longs rapports, à lui démontrer qu'une circulaire , écrite à telle époque, a consacré des principes sur lesquels il est difficile de revenir. En un mot, ils lui prouvent laborieusement qu'il ne peut marcher , parce qu'ils lui ont lié les jambes.

La circulaire est une maladie orga* nique de l'administration. Il n'y a guère de commis à dix-huit cents francs qui ne soit auteur d'une douzaine de circulaires. On en forme des volumes qui font bibliothèque; on les broche pour le sous-chef, on les cartonne pour le chef de bureau, et on les dore sur tranche pour Son Excellence. Plus le recueil s'accroît, plus la marche de l'administration s'alourdit et s'entrave. Y cherchez-vous une solution sur un point quelconque? Il y a autant à parier pour la réponse affirmative que pour la ré-

ponse négative; aussi, la correspondance se ressent-elle de cett^ espèce de vague qui naît de tant de décisions diverses ; plus elle cherche de points d'appui dans cette multitude de documens , plus elle devient obscure. Dans un temps où Ton était moins prodigue de circulaires, un préfet écrivait au ministre de l'intérieur :

« Monseigneur,

» Je prie Votre Excellence de vouloir

» bien me faire savoir si le paragraphe

)» 3 de la circulaire n**. 7 , n'est pas im-

» plicitement annulé par le paragra-^

» phe 9 de la circulaire n**. 20? Je

)) serais porté à le croire , si je m'en

» rapportais au paragraphe 15 de la

» circulaire n"*. 24; mais la circulaire

» n**. 25, qui a suivi immédiatement

» cette dernière , contient , au paragra-

» phe 13, une disposition qui pourrait

» donner à penser que. le paragraphe 3 )) de la cinculaire n"". 7 , doit continuer » à recevoir son exécution. i>

Une question - aussi lucide exigeait une réponse claire, voici celle que reçut le préfet :

« Monsieur le préfet,

» La question que contient la lettre » que vous m'avez fait l'honneur de » m'écrireest suffisamment résolue par » l'article 7 de l'instruction n"* 4; mais, » s'il vous restait quelques doutes, je » vous engagerais à reporter votre atten- » tion sur le paragraphe 9 de la circu-^ » laire n"* 1 7, lequel étant combiné avec » le paragraphe 1 6 delà circulaire n° i 2 , » postérieure de quinze jours à la cir- )ï culaire n^ 7 que vous citez, ne laisse » subsister aucune équivoque. Veuillez.

» bien écrire^ dans ce sens à MM. les » sous-préfets et maires. »

Je doute fort que les soi^- préfets et les maires, auxquels le préfet aura écrit dan$ ce sens, aient compris de quelle manière ils devaient agir.

Quand l'administration est arrivée à ce point , elle apparaît aux admini^ strés telle que le sphynx, ayant la tête et les mains d'une fille, le corps d'un chien , la queue d'un dragon , proposant aux passans ses barbares énig-^ mes; car vous vous rappelez que le sphynx mettait en pièces quiconque ne les devinait pas. Il rencontra du moins un CËdipe; mais cette trouvaille reste à faire à l'obscurité des circulaires ministérielles.

La conception d'une circulaire, sa rédaction, son approbation, son impression et son départ , sont accompagnés de détails que l'observation ne doit pas dédaigner.

C'est ordinairement de la tête du Tome II. 3

5o ONZIEME

chef de bureau que s'échappe la circulaire, comme jadis Minerve sortit toute armée du cerveau de Jupiter; ce grave administrateur est tout à coup frappé d une pensée qui ne saurait trop promptement être répandue dans toute la France. Il se met à la besogne. Les lettres à la main souffirent une certaine négligence, un abandon qui autorisent l'emploi du style familier ; mais il est reconnu que la circulaire imprimée conuBande de la dignité, de l'élévation, et doit aspirer au sublime du style.

Rarement le rédacteur croirait sa circulaire parfaite, s'il ne la terminait par quelque phrase grotesquement hortatoire ou comminatoire. La plus ordinaire est celle-ci :

« Je ne doute pas , Monsieur, que » vous ne fassiez tout ce qui dépendra » de vous pour assurer , en ce qui vous » concerne, l'exécution des dispositions

LETTRE. 5l

^ de cette lettre , et que vous n'y trou- » viez Toccasion de donner de nouvelles » preuves de votre zèle et de votre dé- » vouement. »

Je ne sais à qui appartient Thotineur de cette longue phrase ; mais aucune n a jamais , autant que celle-là , fait ^mir la presse et noircir le papier; elle est immuable y consacrée. Elle doit seule consommer un quart des chapitres alloués au budget pour Jrais d' impression. Si j'avais l'honneur d'être député y j'en demanderais la suppression, comme une importante économie : je suis persuadé qu'elle coûte annuellement aux peuples cinquante mille francs ; plus que quatre conseillers d'état.

Quand le chef de bureau a enfanté sa circulaire et qu'il en est délivré , il la soumet à Son Excellence par un rapp<Mt (Jui conclut à l'impression d'un

millier d'exemplaires; on n'en tire guè*' re plus des bons ouvrages. Le ministre approuve , et le clief-d'œuvre est envoyé à l'imprimerie royale.

Vous avez quelquefois rencontré, dans la direction de la Vieille-rue-du* Temple au pont Royal, une voiture oblongue, attelée d'une paire de cher vaux vigoureux? Le train de l'arrière forme comme une petite maison qui a ses chambres et ses chambrettes; le train de l'avant porte un siège couvert où se tiennent le cocher et un homme de^ peine. Cette voiture est celle que l'imprimerie royale a affectée au transport des circulaires ministérielles. La petite maison qu'elle traîne s'emplit tous les jours des circulaires que la veille a fait'éclore. Quand la voiture se dirige vers la rive gauche de la Seine , les deux chevaux tirent de toute la force de leur poitrail ; les pauvres bêtes font

des efforts dé muscles extraordinaires; on sent qu'ils sont attelés au style des chefs de bureau ; mais lorsque la voiture reprend sa direction vers la rive droite, les deux coursiers allégés lèvent la tête et prennent le trot. On devine qu'ils ont exécuté la circulaire , en ce qui les concerne.

Cependant les mille exemplaires sont péniblement portés dans le cabinet de Tauteur, qui, d'un coup de sonnette , énergique , appeUe le commis d'ordre.

A l'instant nième , la circulaire est partagée entre une trentaine d'employés :, on ploie , on met des adresses ; un garçon de bureau épuise les pains à cacheter ; un autre y imprime le sceau ministériel. Tous ces paquets, précipités pêle-mêle dans de vastes paniers d'osier , sont portés à la grande poste , où ils sont livrés aux mains des commis de M. le marquis de Vaulchier.

Peu de temps après, la circulaire du chef de bureau brûle toutes les routes de France , en attendant qu'elle en* flamme le zèle et le dévouement de»

mille agens qui vont la^recevoir. Vous avez Vu les effets qu'elle produit, les doutes, les discussions et l'interminable correspondance qu elle fait naître ; jugezen à la longueur de cette lettre que la vertu du sujet a frappée de proxilité.

N^. XII. — 29 septembre 1824.

A MADAME

(Ce que c'est qu une pancarte. «- Songes édmiiiistiiiUfg. -* Pancarte qui a vu sept minislèrei.— Matériaux pour écrire I^histoire. — Kevue de six pancartes. — Celle d*un minis-

• Ire. — D*ul^irecteur. — D*un ehoff d« ht^eau. — B^un sous-chef. — D'un rédacteur. — D*uu vieil expéditionn^re. — La manie des croix.

> Je vous ai déjà fait connaitre , dans le petit cours d'administration que nous avons entrepris, des choses curieuses et des physionomies originales. Les mi-* nistères, les directions et leurs bureaux:

étaient naguère pour vous un pays inconnu , sur lequel vous aviez beaucoup

d'idées romantiques : vous ne les aperceviez qu'à travers des nuages. Consolez-vons : les bureaux eux-mêmes ne voient pas toujours les affaires trèsnettement, et malgré tout le soin qu'un administrateur apporte à braquer sa lunette sur le véritable point de vue , il arrive souvent que de confuses vapeurs, d'épais brouillards, obscurcissent sa lentille , et l'exposent à des erreurs d'observation. L'administration a cela de commun avec l'astronomie.

Vous n'avez encore reconnu que les lie"ux et les personnes. Nous aurons à mettre tout ce nlonde-là en mouvement. C'est peu de vous avoir expliqué, pièce à pièce, les rouages de la machine : il faudra les faire travailler.

Vous verrez arriver les dépêches au secrétariat général; sans être indiscrets, nous les ouvrirons; nous les diviserons ep dépêches importante^ , et en dépê-

cbes courantes; nous placerons sous les yeux du ministre celles qui sont dignes de cet honneur; il en annotera quelques-unes de sa main. Nous répartirons les autres entre les directeurs; nous les ferons arriver aux mains des chefs de ]]^ui;eaux , puis tomber dîahs celles des commis-rédacteurs. Vous apprendrez par combien de degrés d'épuration doit passer la rédaction pour arriver claire et limpide à la signature de Son Excellence ; vous saurez combien d'ouvriers sont employés à un rapport; vous connaîtrez la variété des travaux d'exécution qui en suivent l'approbation , et comment , échappées du ministère , les décisions prises vont atteindre le préfet, le sous-préfet et la commune.

Cette tâche est plus grande que celle que nous avons accomplie. Nous y trou* verons peut-être moins d'agrément, mais nous en retirerons plus d'utilité.

Ce sera notre paulo majora canamus.

Gcmime par le passé, nous serons gais et inoflfensifs. '

Avant de nous lancer dans cette vaste carrière, je veux encore une fois vous faire parcourir les bureaux. Savez-vous ce que nous y passerons en revue? JLes pancartes. C'est une inspection fort amusante , et qui livre souvent à l'observateur le secret des pensées , des intérêts qui occupent les bureaucrates.

Mais d'abord, savez-vous ce que c'est qu'une pancarte? On appelle de ce nom cinq à six feuilles de papier grand aigle, d'une pâte commune, d'un œil gris ou jaune , formant une sorte de cahier que l'on applique sur le bureau pour préserver les manches de l'écrivain , du frottement destructeur qu'eUes éprouveraient sur le bois ou le cuir de la table.

. Lorsque, placée devant votre secré-

taire d'acajou, vous méditez au biUet que vous allez écrire; ou que, songeant à des intérêts qui vous sont chers, vous promenez vos pensées et vos calculs sur des projets déjà nés ou à naître, n'é-^ prouvez-vous pas le besoin d*en tracer des ébauches qui parlent à vos yeux et soulagent votre imagination ? Votre plume s'empare alors du premier morceau de papier qu'elle rencontre, et là vous préludez en phrases imparfaites, en expressions isolées, en signes abréviatifs, à l'exécution du plan dont vous êtes préoccupée. Ce petit morceau de papier, pris à l'aventure, remplace chez vous la pancarte inamovible du directeur, du chef et du commis.

Dans les bureaux, ils sont innombrables les momens de loisir où le rapport languit, où la circulaire ne donne point ; momens heureux où le garçon de bureau n'a point à renouveler la li-

queur noirâtre des encriers ^ où la grande majorité des plumes laisse en paix le préfet, le receveur, l'intendant et le général. Dans ces intervalles d'une molle et douce oisiveté, tout repose; les appointemens seuls continuent k courir.

L'essaim des songes administratif»

ou privés assiège alors le fonctionnaire , et chaque pancarte en reçoit de capricieuses images. On y grave , sous mille formes , l'expression vague de ses craintes , de ses désjrs et de ses espérances. L*un y traduit sa pensée indo-.

lente en une suite de dessins qui ne méritent point les honneurs du Louvre, mais qui trahissent un vœu, une émotion , quelquefois uneépigramme* L'autre, pour qui le langage des chiflfres est plus éloquent, additionne ses misères près des richesses d'un chapitre du bud« get; mille vaines tentatives y laissent

LETTBE. 6î

toujours paraître un déficit. Un troisième enfiin , malhabile à faire taire ses ressentimens contre le despotisme d'un chef, trace une foule depithètes veurgeresses , auxquelles il ne manque qu'un nom propre, que la maligne notoriété saura remplir.

Quand ces signes hyérogliphi^ues de la pensée secrète des employés ont noirci, dans leur abondance, la prer mière page de la pancarte, on la, retourne, et la feuille blanche offre une nouvelle carrière aux plumes rêveuses # Ces pancartes contiennent ordinaire-^ ment six feuilles ou vingt-pquatre pages.

Il faut avoir biep des pensées secrètes pour remplir eà un an une seule de ces vingt-quatre pages. Vous voyez que beaucoup de ces petits cahiers sont plus durables que les emplois ; il est un grand nombre de pancartes qui ont jplus de vingts-quatre ans de service. Quel fonc-

tionnaire peut se flatter d'en compter autant ?

Je puis vous donner l'assurance que la première feuille de ma pancarte a vu sept ministères. J'y inscrivais soigneusement les dates des ordonnances de nominations. Je contemplais avec mélan-»

coUe son inamovibilité au milieu de tant d'illustres chutes. Gela élevait mes idées À des considérations philosophiques; je \ me disais : Une feuille de papier a donc moins d'instabilité qu'un ministre; elle est plus solide et demeure plus long* temps en place? Pourtant Je soufflais dessus et je la voyais mobile et prête à m'échapper.

Un grand écrivain qui concevrait le projet de publier la changeante histoire des ministères , irait sans doute à la ve^ cherche d'une foule de mémoires se^ crets ; il tâcherait de surprendre , dans les entretiens des grands , les causes

LETTRE, 6i

mystérieuses des variations de systèmes; il fouillerait les archives et ferait le sac des cartons. Moi, humble et observateur^ je demanderais qu'on me livrât les pan* cartes. Je m entourerais de celles qui ont couru sur les bureaux depuis 1 790 jusqu'à nos jours. Il y a là plus de véritable histoire que dans les mille volumes que ce mémorable intervalle nous four* nit tous les ans.

Ma prévoyance est grande : je n'ai point, comme quelques congédiés, emporté du ministère, de la fortune, des titres et des pensions; moins encore, à fexemple du plus grand nombre , du dépit, dumécontentenientetdes regrets.

J aiemporté des pancartes. Au ministre qui m'immolait, je n'ai point demandé de gratification; je me suis adressé au garçon de bureau qui m'a permis , pour indemnité , d'emporter six pancartes.

Examinez-les avec moi.

Voici celle d'un ministre qui a duré six mois. Le calcul que nous remarquons à Tangle gauche de la pancarte se rapporte à la majorité qu'il cherchait. Remarquez combien de fois il a soustrait le nombre 1 76 du chiflfre 354 . Le chiflfre 354 estévidemmeni l'effectif de la cham<bre au moment où il écrivait ; le nombre i 76 représente l'opposition qu'il redoutait. Il n'avait que deux voix en sa faveur ; tantôt il soustrait 1 75 , puis 1 74.

Deux noms propres se trouvent à côté de ces soustractions , et indiquent des convictions non encore formées, qu'on espérait convertir au système. Vains efforts! L'angle de cette pancarte pronostiquait un changement , et il a eu lieu.

Connaissez-vous ce nom écrit en grosces majuscules, au bout du milieu de la pancarte? — C'est celui d'un parent de Madame ; depuis trois mois elle soL

licitait une préfecture pour ce protégé.

Le ministre traitait sa femme comme la foule des solliciteurs : il lui faisait des promesses. Madame a pris le parti d'in-^ scrire là, avec dépit, le nom du parent et la date de cette délicate agression à la mémoire de son mari. Ouvrez le bulletin des lois du lendemain ; vous y trouverez la nomination de cet heureux cousin.

Déployez la pancarte qui sert quelquefois de portefeuille secret : on a coutume de cacher dans ses plis des papiers que , bien à tort , on croit là en sûreté. En voici un dont le contenu doit vous être connu? — C'est un discours énergique , éloquent et plein de raison , dont la tribune a retenti. — Il doit être de la main du ministre? — Point : c'est l'écriture d'un pauvre diable de rédacteur, qui avait dix-huit cents francs et du talent, et que le ministre nouveau -venu

66 DOUZtEllïE

n'a pu comprendre dans l'organisation pour raison d'économie. Vous voudriez que je vous donnasse l'explication de toutes ces notes diverses, de ces autres chiffres et de éette multîttide de noms , dont la pancarte est chargée ? Je ne le puis.-... Passons à la pancarte du directeur.

Qu est-ce donc que ces trois nombres additionnés? — Ce sont les émolumens attachés aux trois emplois qu'occupe le directeur. Quelques efforts qu'il fasse , ils ne donnent toujours que le même total, 25,985 francs. — Était*ce pour essayer sa plume qu'il écrivait partout conseil d^étai , conseil d'état , con--

seil d'état? Ce n'était point pour

essayer sa plume qui fatiguait fort peu, je vous assure. Remarquez qu'il écrivait non moins souvent, service ordinaire, service ordinaire. Tournez la pancarte ; regardez à droite , à gauche, vous ne

rencontrerez que ces mots : conseil d'état y service ordi/mire. Ce directeur était tourmenté de l'ambition d'entrer au conseil d'état; c'était sa marotte.

Il en était poursuivi comme d'une idée fixe , et là même où il devait signer son nom, il lui arrivait quelquefois d'écrire conseil d'état. Beaucoup de solliciteurs ont l'eçu de lui des lettres , qui se terminaient ainsi : « J'ai l'honneur d'être , » Monsieur, votre très-humble et très- » obéissant serviteur , conseil d'état.

Voici la pancarte d'un chef de bureau que j'ai beaucoup connu. C'était un garçon de bonne humeur , très-rond , ayant line bedaine de directeur. Il avait la passion d'obliger, de rendre service.

On se plaint du grand nombre des pétitionnaires. Sa philantropie trouvait qu'on n'en comptait jamais assez« — Quest-ce que toutes ces dates-là , lundi 4 , mardi 5 , mercredi 6 , jeudi 7 ? 11 co-

piait donc le calendrier, pas un jour de la semaine n est ou^ié? — Ce sont des invitations à diner. Les adresses que vous voyez au bout des dates indiquent assez qu'il s'agissait de politesses qu'on lui faisait , et dont il ne pouvait se débarrasser qu'en les acceptant. Ce chef de bureau était ce qu'on appelle communément un bon enfant. Il savait par cœur certains chansonniers modernes et chantait comme eux pour tout le monde ; du reste fort exact à ses devoirs :

à table comme au bureau , ses moindres séances étaient de sept henres. — Ce digne chef m'intéresse ; qu'est-il devenu ? — Il est mort d'indigestion.

Ce gros cahier est la pancarte d'un très-ancien sous-chef qui s'est retiré en 1 81 8 avec le maximum de la retraite ; il comptait plus de trente ans de service , ayant fait ses premières armes à Versailles, souç le ministère de M. Nec-

ker* Toutes les révolutions avaient passé sur sa tête sans l'effleurer. Jamais il ne s'était occupé de questions politiques.

Sa vocation l'avait appelé à devenir un excellent constructeur. Il la manqua ; mais tous les loisirs que lui laissait l'administration étaient consacrés à étudier les différeps traités des plus célèbres architectes. Entré une lettre k un préfet et un rapport au raiinistre , il lisait les cinq'ordres d'architecture de M. Perrault ; il entremêlait aux audiences l'étude du fameux Traité de la coupe des pierres du P. Dairan, commenté par M. la Rue; il arrivait au bureau lisant le long du chenoiin , au risque de donner du nez dans les voitures, l'ouvrage De la Distribution des Edifices , par Jean-François Blondel , et portait pour canne cette partie de toise dont sont ordinairement armés les architectes.

Voyez sa pancarte: c'est la même qu'il fit en 1 790, et dont il a usé jusqu'au mo* ment de sa retraite. Ce plan , tracé à la première page, est celui qu'il proposa pour l'hôtel du ministère quand les bu*»

reaux furent transférés à Paris. Le devis est à côté : le bâtiment , fait à neuf, devait coûter, selon lui, huit .cent mille francs. On a préféré construire selon les besoins, les ciixx)nstances , et surtout selon le caprice desjdivers ministres qui se sont succédé. Les plans que vous apercevez aux autres pages de la pancarte sont ceux des changemens que chaque Excellence a fait subir au bâtiment. Soixante et douze ministres ont bouleversé soixante et douze fois la distribution de leurs prédécesseurs, et ces calculs, que le sous-chef a inscrits à côté de chaque plan nouveau , sont les totaux de la dépense paj ée pour les travaux de simple maçonnerie. En voici la récapi-

LETTRE. ^i

tulation soigneusement feîte par le souschef, à la septième page de sa pancarte :

elle s'élève à trois millions cinq cent mille francs, auxquels, depuis 1790, il s est complu à ajouter les intérêts composés qui portent la dépense générale à cinq millions sept cent mille francs. Il va encore, disant partout, que si l'on avait suivi son plan de 1790, il aurait procuré au gouvernement une économie de trois millions sept cent mille francs.

Toutefois j'étais devenu un peu incrédule sur ses talens en architecture. Il avait recueilli un modeste héritage , et s'était avisé de faire bâtir une petite maison de campagne qu il assurait être un modèle de distribution et d'ordonnance, admirable parles divers ordres, la perfection des ornemens et la beauté des façades. J'y allai dîner un jour de congé ; une averse tomba pendant que

nous étions à table , et , bien qu étant dans la salle à manger, nous la reçûmes comme si nous étions en rase campagne.

Sa délicieuse maisonnette, devant laquelle Vitruve serait demeuré en extase, faisait eau de toute part,

Cette cinquième pancarte est celle d'un malin rédacteur qui avait du goût pour le dessin. Observez les six têtes qu'il a esquissées sur cette feuille. Malgré le haché de la plume, et la grossièreté du trait, vous devinez que ces physionomies -là ne sont point des figures de fantaisie, mais bien de véritables portraits. En effet, ce sont six chefs de division du ministère de ce temps-là. Voyez quelle docilité dans le regard , queUe soumission dans l'inclinaison des têtes ! Le rédadteur les a représentés en présence du ministre.

Tournez la pancarte. — Eh ! mais ce

sont les mêmes figures? — Sans doute.

Que remarquez-vous dans leur expression? — Dieu! quelle attitude fière, quel air impérieux et hautain! — Ils donnent des ordres aux commis.

Pourriez-vous me dire quels sont ces noms si bien écrits et accompagnés de quatre et cinq chiffires ? — C'est la table statistique de la capacité des employés du ministère. lie rédacteur la simplement formée des noms et des appointemens de chacun. — Gela n'exprime pas les capacités ? — Pardonijeatmoi, il ne faut qu'avoir la clef — Quel signe indique donc la plus grande capacité ? -^Le plus petit chiflfre.

Quelle est cette pancarte que vous avez gardée pour la dernière ? — Celleci est plus curieuse que vous ne pensez.

Elle a appartenu à un vieil expéditionnaire qui , sous une enveloppe grossiè-

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