‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 10 sur 34 · Nous avons trouvé quelques-uns de ces mekhralel à Tunis · texte numérisé non relu

Nous avons trouvé quelques-uns de ces mekhralel à Tunis

2. Il y a ici un de ces anachronisraes si fréquents dans les légendes arabes. Abraham vivait quatre cents ans avant que Dieu se manifestât sur le mont Sinaï, qui fut, comme on sait, la douzième station des Hébreux dans le désert ; mais, pour les musulmans, même les plus savants, la chronologie au delà de l'hégire

XO LE TELL.

Les premières imposent :

De se couper les ongles ,

De s'arracher les poils des aisselles ,

De se raser toutes les autres parties que la nature à voilées,

De pratiquer la circoncision ,

De se couper les moustaches à la hauteur de la lèvre supérieure *.

Les autres sont :

L'usnge du koheul , du lienna , du souak,, et l'oudouel kebir, la grande ablution de l'homme et de la l'ennne.

Le henna, comme le koheul, est souvent chanté par les poètes. C'est un petit arbuste qui a quelque rapport avec le cédrat (zizyphus lotus , jujubier); on en broie les feuilles desséchées, on en fait une pâte qui, pendant quelques heures, appliquée sur les ongles, sur le bout des doigts et quelquefois sur les mains jusqu'au poignet et sur les pieds jus- ([u'à la cheville, les teint d'un rouge orange.

est toujours très-confuse. L'important, c'est que les prescriptions hygiéniques ou de morale soient présentées au peuple sous l'autorité d'un nom vénéré.

1. Dès qu'Ab-el-Kader eut assis son autorité sur les tribus, il s'attacha à faire rentrer les musulmans dans les pratiques imposées par les livres saints, et il força tous ceux qui s'étaient rangés sous son commandement à se couper les moustaches selon la loi.

Le henna donne au bout des doigts une grafieuse cesseiublance avec le fruit élégant du jujubier.

" Quand une femme s'est orné les yeux de kolieul, paré les doigts de henna et qu'elle a mâché la branche du souak qui parfume l'haleine, fait les dents blanclies et les lèvres de pourpre, elle est plus agréable aux yeux de Dieu, car elle est plus aimée de son mari.

«. Sara et Hadjira (Agar), les femmes de Jiotre seigneur Ibrahim, se faisaient belles devant lui par le koheul, le henna et souak. »

Sidi-Ali-ben-Abi-Tdleb a fait ces vers sur le souak , qui s'appelle également irak.

Sois la bien accueillie, branche de l'irak, dans sa bouche ! Mais n'as-tu pas peur, branche de l'irak, que je te voie ? Un autre que toi, branche de l'irak, je l'aurais tué , Et nul autre que toi ne pourra se flatter d'avoir fui ce destin.

La femme dont le mari est mort , ou qui a été répudiée, doit, en signe de deuil, s'abstenir pendant quatre mois et dix. jours du koheul, du henna ei du souak.

Sidi-Khelil a dit au chapitre El Djemàa ( du Vendredi ) :

Il faut que chaque vendredi l'homme accomplisse les dix choses révélées à notre seigneur Ibiahim et recommandées par El Syouty le Savant , ou quelques-unes au moins. s'il ne peut les accomplir toutes.

La chasse en Afriiiue.

On ratontc qu'un cliikli arabe était assis au milieu d'uu groupe nombreux, quand un bomme qui venait de perdre son àne se présenta à lui, demandant si quelqu'un avait vu l'aninial égaré. Le (liïkb se retourna aussitôt vers ceux qui l'entouraient et leur adressa ces paroles :

« En est-il un parmi vous à qui le plaisir de la chasse soit inconnu ? qui n'ait jamais poursuivi le gibier au risque de se tuer ou de se blesser en tombant de cbeval ; qui , sans crainte de décbii-er ses vêlements ou sa peau, ne se :?oil jamais jeté, pour atteindre la bête fauve, dans des broussailles hérissées d'épines? En est-il un parmi vous qui n'ait jamais senti le désespoir de quitter une fenune ])ienaimée , le bonheur de la retrouver? »

Un des auditeurs repartit : « Moi , je n'ai jamais rien fait ni rien éprouvé de ce que tu dis là. »

Le cbïkh regaida alors le maître de l'àne.

• » Voici, dit-il, la bctc que tu cherches, emmène-la! »

LA CHASSE EN AFRIQUE. S.î

Les Arabes disent , en effet :

« Celui ({ui n'a jamais chassé , ni aimé, ni tressailli au son de la musique , ni recherché le parfum des fleurs , celui-là n'est pas un homme , c'est un âne. »

Chez les Arabes, la gueiTC est avant tout une lutte d'agilité et de ruse ; aussi la chasse est le premier des ])asse-temps. La poursuite des bètes sauvages enseigne la poursuite des hommes.

Un poëte a fait de cet art l'éloge suivant :

La cliasse dégage l'esprit des soucis dont il est embarrassé ; elle ajoute à la vigueur de rinteiligencc . elle amène la joie , dissipe les chagrins, et frappe d'inutilité l'art des médecins en entretenant une perpétuelle taiité dans le corps.

Elle forme les bons cavaliers, car elle enseigne à monter vite en selle , à mettre promptement [iie>l à terre, à lancer un cheval à travers précipices et rochers, à franchir pierres et buissons au galop, a courir sans s'arrêter , quand même une partie du harnachement viendrait à se perdre ou à se briser.

Lhomme qui s'adonne à la chasse fait chaque jour des progrès dans le courage ; il apprend le mépris des accidents.

Pour se livrer à son plaisir favori , il s'éloigne des gens pervers II déroute le mensonge et la calomnie ; il échappe à la corruption du vice ; il s'affranchit de ces funestes intluences qui donnent à nos barbes des teintes grises , et foi.t peser sur nous avant le temps le poids des années.

Les jours de la chasse no comptent point p irmi les jours de la vie.

8i LE TELL.

Dans le Sahara, la chasse est l'unique occupation des chefs et des gens riches. Quand arrive la saison des pluies, les habitants de cette contrée se transportent tour à tour au bord des petits lacs formés par les eaux du ciel. Aussitôt que le gibier vient à leur manquer sur un point, ils tournent d'un autre côté leurs courses errantes.

Une légende connue de tous les Arabes prouve avec quelle force la passion de la chasse peut s'emparer d'une àme africaine.

Un homme de grande tente avait tiré sur une gazelle et l'avait manquée ; dans un moment de «;olère, il ht serment de n'approcher aucun aliment de sa bouche avant d'avoir juangé le foie de cet animal. A deux reprises encore, il fait feu sur la gazelle et ne l'atteint pas ; pendant tout le jour, il n'en continue pas moins sa poursuite. La nuit venue, ses forces l'abandonnent ; mais, fidèle à son serment, il ne prend aucune nourriture. Ses serviteurs continuent alors la chasse, et cette chasse dure encore trois jours. Enfin , la gazelle est tuée, et on apporte son foie à l'Arabe mourant, qui aj)proche de ses lèvres un morceau de cette chair, puis rend le dernier soupir.

Les Arabes chassent à pied et à cheval. Un cavalier qui veut poursuivre le lièvre doit pi'endie avec soi un lévrier. Les lévriers s'appellent slouyui; ils tirent leur nom de Slovgvïa, heu où ils sont nés,

assure- t-on , de l'accouplement des louves avec les chiens K

Le slougui mâle vit vingt ans environ, et la femelle douze.

Les slougui capables de prendre une gazelle à la course sont fort rares ; la plupart d'entre eux ne chassent ni le lièvre ni la gazelle, lors même que ces animaux viennent à passer auprès d'eux. L'objet habituel de leur poursuite c'est le bpkevr-ei-ouhach (antilope), que d'ordinaire ils atteignent au jarret et jettent à terre. On prétend que cet animal, en essayant de se relever, retombe sur la tète et se tue. Quelquefois le slougui saisit le bekeur-el-ouhach au cou et le tient jusqu'à l'arrivée des chasseurs.

Nombre d'Arabes poursuivent le bekeur-elouhach à cheval et le frappent par derrière avec ime lance. C'est à cheval aussi que d'habitude on court la gazelle; mais on emploie toujours conti'e elle le fusil. Les gazelles vivent en troupeau; on vise , au milieu de ses compagnes , la bête que l'on veut frapper, et on la tire sans ari'èter un instant le cheval que l'on a lancé au galop.

Un proverbe arabe dit : Plus oublieux que la (/azelle. En effet ce joli animal, qui a déjà de la

1. Ce croisement n'est pas impossible ; Buffon, après l'avoir nié, le constate sur des documents d'une incontestable authenticité.

femme le doux et mystérieux regard, semble en avoir aussi la cervelle légère. La gazelle, quand on l'a nianquée, court un peu plus loin, et puis s'arrête, insouciante du plomb qui, au bout d'un instant, vient la cbercber encore. Quelques Arabes lancent contre elle le faucon, qu'ils dressent à la frapper aux yeux.

C'est surtout chez les Arabes du pays d'Eschoul que ce genre de chasse est en vigueur. J'ai rencontré là une petite tribu appelée la tribu des Es-Lib , qui ne vivait que des produits de la chasse. Les tentes y étaient faites en peaux de gazelles et de bekeur-el-oubacb ; les vêtements n'y étaient pour la plus grande part que des dépouilles (le bêtes fauves. Un des membres de cette peu- ])lade chasseresse me dit qu'il sortait d'habitude avec un àne chargé de sel. Toutes les fois qu'il abattait une gazelle, il l'égorgeait, lui fendait le ventre, frottait ses entrailles avec du sel, puis la laissait sécher sur un buisson. Il revenait ensuite sur ses pas et rapportait à sa famille les cadavres (juil avait ainsi préparés; car, dans ce pays, il n'existe aucun animal carnassier qui dispute le gibier au chasseur. Les Es-Lib sont tellement habitués à se nourrir de chair, que leurs enfanls jetèrent des biscuits que je leur avais donnés. Ils ne s'imaginaient point que ce fût chose bonne à manger.

On pmliquo souvent la chasse à l'affût contre le mâle et la femelle du bekeui-el-ouliacli. Quand la chaleur a desséché les lacs du désert , on creuse un trou auprès des sources où Mennent boire ces animaux, ([ui trouvent la mort au moment où ils se désaltèrent.

Une des chasses qui exigent le plus d'intrépidité est celle du lerowj , animal qui ressemble à la gazelle , mais plus grand qu'elle , sans atteindre toutefois la taiUe du bekeur-el-ouhach. Le lerouy, (ju'on appelle aussi tis-el-âjebel (bouc de montagne), se lient au milieu des rochers et des précipices ; c'est là qu'il faut le poursuivre à pied à travers mille périls. Comme les animaux de cette famille courent très-mal, un chien ordinaire les prend facilement aussitôt qu'ils descendent en plaine. Mais ils ont, à ce que l'on affirme, un privilège singulier. Un lerouy poursuivi par des chasseurs se jette dans un précipice profond de cent coudées , et tombe sur-la tête sans se faire aucun mal. On constate l'âge de la bête par les bourrelets de ses cornes ; chaque bourrelet indique une année. Le lerouy et la gazelle ont deux dents incisives ; ils n'ont pas les dents (robaï) situées entre les incisives et les canines.

Si la chasse au lerouy est le triomphe du piéton, la chasse à l'autruche est le triomphe du cavalier. Par ces journées de sirocco, où une sorte de soin-

meil brûlant semble peser sur toute la nature , où l'on croirait que tout être animé doit être condamné au repos, d'intrépides chasseurs montent à cheval. On sait que l'autruche , de tous les anijnaux le moins fertile en ruses, ne fait jamais de détour, mais, confiante en sa seule agilité, échappe par une course droite et rapide comme celle d'un trait. Cinq cavaliers se postent à des intervalles d'une lieue sur la ligne qu'elle doit parcourir : chacun fournit son relais. Quand l'un s'arrête, l'autre s'élance au galop sur les traces de l'animal, qui se trouve ainsi ne pas avoir un moment de relâche et lutter toujours avec des chevaux frais. Aussi , le chasseur qui part le dernier est nécessairement le vainqueur de l'autruche. Cette victoire n'est pas sans danger. L'autruche en tombant inspire au cheval, parle mouvement de ses ailes, une terreur qui est souvent fatale au cavalier.

On ne met aux chevaux qui doivent fournir ces ardentes courses qu'une seule housse et une selle d'une extrême légèreté. Quelques cavaliers n'emploient même que des étriers de bois et un mors très -léger, également attaché par une simple licelle. Le chasseur porte avec lui une petite outre remplie d'eau; il humecte le mors d'heure en heure, pour maintenir dans un état de fraîcheur la bouche du cheval.

Cette course à cinq cavaliers n'est pas, du reste.

Ja seule manière de cliasser raiitniclic. Quelquelois LUI Arabe qui connaît à fond les habitudes de ce gibier va se poster seul près d'un endroit où l'autruche passe d'ordinaire, près d'un col de montagne, par exemple, et, aussitôt qu'il aperçoit l'auimal, se lance au galop à sa poursuite. Il est rare que ce chasseur réussisse , car peu de chevaux peuvent atteindre l'autruche ; j'ai possédé toutefois une jument qui excellait dans cette chasse.

Quoique le cheval soit habituellcmeut employé contre l'autruche, dans cette chasse comme dans toutes les autres , il n'est pas cependant pour l'homme un indispensable compagnou. La ruse se charge parfois à elle seule de combattre l'autruche. A l'époque de la ponte, des chasseurs pratiquent des trous auprès des nids , s'y blottissent et tuent la mère au moment où elle vient visiter ses œufs. Enfin, les Arabes ont recours aussi à des déguisements. Quelques-uns d'entre eux se revêtent d'une peau d'autruche et approchent ainsi de l'animal qu'ils veulent tuer. Des chasseurs ainsi déguisés ont été, dit-on, plus d'une fois atteints par leurs compagnons.

Quand une autruche a eu une jambe brisée par un coup de feu, elle ne peut pas, comme les autres bipèdes, sauter sur une seule jambe. Gela tient à ce qu'il n'y a pas de moelle dans ses os, et que des os sans moelle ne peuvent pas guérir lorsqu'ils ont

été fracturés. Les Arabes affirment que l'autniclie

<^st sourde et que l'odorat chez elle remplace rouie.

L'hyène est un animal fort , dont les mâchoires sont dangereuses, mais lâche et fuyant le grand jour. Elle habite ordinairement des excavations (lUe l'on trouve dans les ravins ou dans les rochers.

Elle ne marclie habituellement que la nuit , recherche les charognes , les cadavres, et commet de tels dégâts dans les cimetières , que les Arabes , pour s'y opposer, ont soin d'enterrer très-profondément leurs morts. Dans certains pays même, on construit deux cases pour un seul cadavre , qui est alors contenu dans la case inférieure.

En général , elle n'attaque pas les troupeaux ; cependant, la nuit , autour des tribus, elle enlève (juelquefois des chiens de garde.

Les Arabes en font peu de cas ; ils s'amusent à la chasser à cheval, et la font prendre par leurs lévriers, sans lui faire même l'honneur d'un coup de fusil.

Quand on a bien reconnu la tanière dans la- ([uelle elle se lient, il n'est pas rare de trouver des Arabes qui la méprisent assez pour y pénétrer hardiment, après en avoir toutefois très-soigneusement bouché l'entrée avec leur burnous, de manière à empêcher le moindre jour d'y entrer. Arrivés là, ils s'approchent d'elle en lui parlant avec

énergie , s'en emparent , la bâillonnent sans qu'elle oppose la moindre résistance , tant elle est devenue crauitive, et puig la font sortir à grands coups de bâton.

La peau d'un animal aussi lâche est peu estimée. Dans beaucoup de tentes , on ne la laisserait point entrer ; elle ne peut que porter malheur.

Les Arabes du peuple mangent la cliair de l'hyène, qui, du reste, n'est pas bonne. Ils se garderaient bien de loucher à la tète et surtout à la cervelle. Ils croient que ce contact suffirait à les rendre fous.

Laissons de ce côté cet ignoble animal , et maintenant arrivons à la chasse qui vraiment est digne d'aiguillonner des intelligences , d'embraseï* des âmes guerrières. Le chasseur arabe s'attaque an lion.

lia, dans cette audacieuse entreprise , d'autant plus de mérite que le lion est, en Africjuo, un être redoutable, sur lequel on raconte un grand nombre de mystérieuses et terribles légendes, dont une superstition épouvantée protège la formidable majesté. Avec cet esprit observateur qui les distingue, les Arabes ont fait sur le lion une série de remarques dignes d'être recueillies et conservées.

Pendant le jour , le lion cherche rarement à attaquer l'homme ; d'ordinaire même, si quelque voyageur passe auprès de lui, il détourne la tète et

fait semblant de ne pas l'apercevoir. CepeiidanI , si quelque imprudent, côtoyant un buisson où il est couché, s'écrie tout à coup : « Il est là [ra liena), » le lion s'élance sur celui qui vient troubler son repos.

Avec la nuit, l'Iiumeur du lion change complètement. Quand le soleil est couché , il est dangereux de se hasarder dans les pays boisés, accidentés, sauvages ; c'est là que le lion tend ses embuscades, qu'on le l'encontre sur les sentiers qu'il coupe en les barrant de son corps.

Voici , suivant les Arabes , quelques-uns des drames nocturnes qui se passent alors habituellement. Si l'homme isolé , courrier, voyageur , porteur de lettres, qui vient à rencontrer le lion , a le cœur solidement trempé, il marche droit à l'animal en brandissant son sabre ou son fusil , mais en se gardant de tirer ou de frapper. Il se borne à crier : « Oh! le voleur, le coupeur de routes, le fds de celle qui n'a jamais dit non ! crois-tu m'effrayer? Tu ne sais donc pas que je suis un tel, fds d'un tel? Lèvetoi et laisse-moi continuer ma route. «

Le lion attend que l'homme se soit approché de lui , puis il s'en va se coucher encore à mille pas plus loin. C'est toute une série d'effrayantes épreuves que le voyageur est obligé de supporter. Toutes les fois qu'il a quitté le sentier , le lion disparaît , mais pour un moment seulement; bientôt on le voit reparaître, et, dans toutes ses manœuvres, il est

accompagné d'un tei'iible bruit. Il casse dans la forêt d'innombrables brandies avec sa queue, il rugit, il hurle , il grogne, il lance des bouffées d'une baleine empestée, il joue avec l'objet de ses multiples et bizarres attaques, qu'il tient continuellement suspendu entre la crainte et l'espérance, comme le chat avec la souris. Si celui qui est engagé dans cette lutte ne sent pas son courage faiblir, s'd parvient , suivant l'expression arabe , à bien tenir son àme , le lion le quitte et s'en va chercher fortune ailleurs.

Si le lion , au contraire , s'aperçoit qu'il a affaire à un homme dont la contenance est effrayée, dont la voix est tremblante, qui n'a pas osé articuler une menace, il redouble, pour l'effrayer davantage encore, le manège que nous avons décrit. Il s'approche de sa victime , la pousse avec son épaule hors du sentier, qu'il intercepte à chaque instant , s'en amuse enfin de toute manière, jusqu'à ce qu'il finisse par la dévorer à moitié évanouie.

Rien d'incroyable, du reste, dans le piiéuomène que tous les Arabes ont constaté. L'ascendant du courage sur les animaux est un fait incontestable.

Suivant les Arabes , quelques-uns de ces voleurs de profession, qui marchent la nuit armés jusqu'aux dents , au lieu de redouter le lion , lui crient , quand ils le rencontrent :

'< Je ne suis pas ton affaire. Je suis un voleur

comme toi ; passe ton chemin , ou , si tu veux , allons voler ensemble. »

On ajoute que quelquefois le lion les suit et va tenter un coup sur le douar où ils dirigent leurs pas. On prétend que cette bonne amitié entre les lions et les voleurs se manifeste souvent d'une manière assez frappante. On a vu, dit-on, des voleurs, aux heures de leurs repas, traiter les lions comme des chiens, en leur jetant, à une certaine distance, les pieds et les entrailles des animaux dont ils se nourrissaient.

Des femuies arabes ont aussi, à ce qu'on raconte, employé avec succès l'intrépidité contre le lion. Elles l'ont poursuivi au moment où il emportait des brebis et lui ont fait lâcher sa prise en lui donnant des coups de bâton , accompagnés de ces paroles : « Voleur, fils de voleur. »

La honte, disent les Arabes, s'emparait alors du lion, qui s'éloignait au plus vite. Ce dernier ti'ail prouve que le lion, chez les Arabes, est une sorte de créature à part, tenant le milieu entre l'homme et l'animal, une créature qui, en raison de sa force, leur paraît douée d'une intelligence toute particulière.

La légende suivante , destinée à expliquer comment le lion laisse échapper le mouton plus facilement que toutes ses autres proies , confirme cette opinion.

En éniimérant ce que ses forces lui pcrmcttaienl (le faire, le lion dit un jour :

"■ An cha Allah, s'il plaît à Dieu, j'enlèverai, sans me yèner, le cheval.

« An cha Allait, j'emporterai, quand je voudrai, la génisse, et son poids ne m'empêchera pas de courir. "

Quand il en vint à la hrebis , il la crut tellement au-dessous de lui qu'il négligea cette religieuse fornuile : « S'il plait à Dieu; " et Dieu le condamna pour le punir à ne pouvoir jamais que la traîner.

11 y a plusieurs manières de chasser le lion.

Quand im lion paraît dans une tribu, des signes de toute nature révèlent sa présence. D'abord ce sont des rugissements dont la terre même semble trembler; puis de continuels dégâts, de perpétuels accidents. Une génisse, un poulain sont enlevés, un homme même disparaît ; l'alarme se répand sous toutes les tentes, les femmes tremblent pour leurs biens et pour leurs enfants : de tous les côtés ce sont des plaintes. Les chasseurs décrètent la mort de cet inconnnode voisin.

Un fait une publication dans les marchés pour (|u'à tel jour et à telle heure cavaliers et fantassins, tous les hommes en état de chasser, soient réunis en armes à un endroit désigné.

On a reconnu d'avance le fourré où le lion se l'ctire pendant la journée ; on se met en marche, les fantassins sont en tète.

Quand ils arrivent à luic cinquantaine de pas du buisson où ils doivent rencontrer l'ennemi, ils s'arrêtent, ils s'attendent, se réunissent et se forment sur trois rangs de profondeur, le deuxième rangprêt à entrer dans les intervalles du premier, si un secours est nécessaire; le troisième rang, bien serré, bien uni, composé d'excellents tireurs qui forment une invincible réserve.

Alors commence un étrange spectacle. Le premier rang se met à injurier le lion et même à envoyer quelques balles dans sa retraite pour le décider à sortir :

•' Le voilà donc, celui qui se croit le plus brave ! il n'a pas su se montrer devant les hommes; ce n'est pas lui, ce n'est pas le lion ; ce n'est qu'un lâche voleur ; que Dieu le maudisse ! »

Le lion , que l'on aperçoit quelquefois pendant <|u'on le traite ainsi , regarde tranquillement de tous les côtés, bâille, s'étire et semble insensible à tout ce qui se passe autour de lui.

Cependant quelques balles isolées le fi-appent ; alors il vient, magnitîque d'audace et de courage, se placer devant le buisson qui le contenait. On se tait. Le lion rugit, roule des yeux flamboyants, se recule, se recouche, se relève, fait craquer avec son corps et sa queue tous les branchages qui l'entourent.

Le premier rang décharge ses armes; le lion s'é-

lance et vient tomber le plus souvent sous le feu du deuxième rang, qui est entré dans les intervalles du premier.

Ce moment est critique, car le lion ne cesse la lutte que lorsqu'une balle l'a frappé à la tête ou au cœur. 11 n'est pas rare de le voir continuer à combattre avec dix ou douze balles à travers le corps ; c'est dire que les fantassins ne l'abattent jamais sans avoir des hommes tués ou blessés.

Les cavaliers qui ont accompagné cette infanterie n'ont rien à faire tant que leur ennemi ne quitte pas les pays accidentés ; leur rôle commence si , comme cela a lieu quelquefois dans les péripéties de la lutte, les hommes à pied parviennent à rejeter le lion sur un plateau ou dans la plaine.

Alors s'engage un nouveau genre de combat qui a aussi son intérêt et son originalité ; chaque cavalier, suivant son agilité et sa hardiesse, lance son cheval à fond de train , tire sur le lion comme sur une cible à une courte distance, tourne sa monture des que son coup est parti, et va plus loin charger son arme pour recommencer aussitôt.

Le lion, attaqué de tous les côtés, blessé à chaque instant, fait face partout; il se jette en avant, fuit, revient et ne succombe qu'après une kilte glorieuse, mais que sa défaite doit fatalement terminer, car contre des cavaliers et des chevaux arabes tout succès lui est impossible. II n'a que

trois bonds terribles , sa course ensuite manque d'agilité. Un cheval ordinaire le distance sans peine ; il faut avoir vu un pareil combat pour s'en faire une idée. Chaque cavalier lance une imprécation , les paroles se croisent, les burnous se i-elèvent, la poudre tonne; on se presse, on s'évite, le lion rugit, les balles sifllent, c'est vraiment émouvant.

Malgré tout ce tunuilte , les accidents sont fort rares. Les chasseurs n'ont guère à redouter qu'une chute qui les jetterait sous la griffe de leur ennemi, ou, mésaventure plus fréquente, une balle amie, mais imprudente.

On connaît maintenant la forme la plus pittoresque, la plus guerrière que puisse prendre la chasse au lion. Cette chasse se fait encore par d'autres procédés qui peut-èti"e même ont quelque chose de plus sûr et de plus promplement efficace.

Les Arabes ont remarqué que , le lendemain du jour où il a enlevé et mangé des bestiaux , le lion , sous l'empire d'une digestion difficile , reste dans sa retraite, fatigué, endormi, incapable de bouger. Lorsqu'un lieu troublé d'ordinaire par des rugissements reste une soirée entière dans le silence , on peut ci'oire que l'hôte redoutable qui l'habite est plongé dans cet état d'engourdissement. Alors un liomme courageux , dévoué , arrive en suivant la piste jusqu'au massif où se tient l'animal , l'a-

juste et le tue roide en lui logeant une balle entre les deux yeux.

Kaddour-ben-Mohamrned , des Oulad-Messelem , fraction des Ounougha , passe pour avoir tué plusieurs lions de cette manière.

On emploie aussi contre le lion différentes espèces d'embuscades. Ainsi les Arabes pratiquent, sur la route de son i"epaire , une excavation qu'ils recouvrent d'une mince cloison. L'animal brise par son poids ce léger plancher et se trouve pris dans le piège.

Quelquefois on creuse, auprès d'im cadavre, un trou recouvert de forts madriers , entre lesquels on ménage seulement une ouverture nécessaire pour laisser passer le canon d'un fusil. C'est dans ce trou , appelé melebda , que le chasseur se blottit ; au moment où le lion se dirige vers le cadavre , il l'ajuste avec soin et fait feu. Souvent le lion , lorsqu'il n'a pas été atteint , se jette sur le melebda , brise avec ses griffes les madriers, et dévore le chasseur derrière son rempart anéanti.

Quelques hommes entin entreprennent contre le lion une chasse aventureuse et héroïque qui rappelle les prouesses chevaleresques. Voici comment, à son dire , s'y prenait Si-Mohammed-Esnoussi , homme d'une véracité reconnue , qui habitait le Djebel Guezoul, auprès de Tiaret :

« Je montais sur un bon cheval ( c'est Mohauj-

med lui-même qui parle) et je me rendais à la forêt pendant une nuit où brillait la lune. J'élais bon tireur alors , jamais ma balle ne tombait à terre. Je me mettais à crier plusieurs fois : Ataïah ! Le lion sortait et se dirigeait vers l'endroit d'où partait le cri, et je tirais aussitôt sur lui. Souvent un même fourré renfermait plusieurs lions qui se présentaient à la fois. Si une de ces bêtes m'approchait par derrière, je tournais la tête et je visais par-dessus la croupe de mon cheval ; puis, dans la crainte d'avoir manqué, je partais au galop. Si j'étais attaqué par devant , je détournais mon cheval et recommençais la même manoeuvre. »

Les gens du pays aflirment que le nombre des lions tués par Mohammed-ben-Esnoussi atteignait presque la centaine. Cet intrépide c'jasseur vivait encore en l'an 1253 (1836 de J. C). Quand je le vis, il avait perdu la vue. Qu'il jouisse de la miséricorde de Dieu !

Une chasse plus dangereuse encore que la chasse dirigée contre le lion lui-même, c'est la chasse que l'on fait à ses petits. Il se rencontre toutefois des gens pour tenter cette périlleuse entreprise.

Tous les jours le hou et la lionne sortent de leur repaire vers trois ou quatre heures de l'après-midi pour aller au loin faire une reconnaissance, dans le but sans doute de procurer des alinients à leur famille. On les voit sur une hauteur examiner les

LA CHASSE EN AFRIQUE. lOl

douars , la fuiuée qui s'en échappe , l'emplaceiuent des troupeaux ; ils s'en vont après avoir poussé quelques horribles rugissements qui sont des avertissements précieux pour les populations d'alentour.

C'est pendant cette absence qu'il faut se glisser avec adresse jusqu'aux petits , et les enlever en ayant soin de les bàilloimer étroitement ; car leurs cris ne manqueraient pas d'attirer un père et une mère qui ne pardonneraient point. Après un cou|) de celte nature , tout un pays doit redoubler de vigilance. Pendant sept ou huit jours, ce sont des courses éperdues et des rugissements atroces ; le lion est devenu terrible, il ne faudrait pas alors que tœil vint à rencontrer l'œil.

La chair du bon , quoiqu'on la mange quelquefois, n'est pas bonne ; mais sa peau est un présent précitMix ; on ne la donne qu'aux sultans , aux chefs illustres , ou bien aux marabouts et aux zaouyas.

Les Arabes croient qu'il est bon de dormir sur une peau de lion ; on éloigne ainsi les démons, on conjure le malheur et on se préserve de certaines maladies.

Les griffes du lion, montées en argent, deviennent des ornements pour les femmes ; la peau de son front est un talisman que certains hommes placent sur leurs têtes pour maintenir dans leurs cervelles l'audace et l'énergie.

En résumé, la chasse au lion est en grand honneur dans le pays arabe. Tout combat contie le lion peut avoir pour devise le mot : Meurs ou tue. « Celui qui le tue le mange, dit le jiroverbc, et celui qui ne le tue pas en est mangé. » Aussi donnct-on à un homme qui a tué un lion ce laconique et viril éloge , on dit : Celui-là , c'est lui. Hadak houa.

Une croyance populaire montre la grandeur du rôle que joue le lion dans la vie et dans l'imagination des Arabes. Quand le lion rugit, le peuple prétend que l'on peut facilement dislinguer les paroles suivantes : « Ahna ou ben el merci , moi et le fils de la femme.» Or, comme il répète deux fois ben el mera et ne dit ahna qu'une seule fois, on en conclut qu'il ne reconnaît au-dessus de lui que le fils de la femme.

Le Chambi' à Paris.

Tandis que la poésie est chez nous le don d'un petit nombre, le privilège de quelques esprits, une fleur exquise et rare qui n'appartient qu'à une certaine espèce de sol, chez les Arabes elle est partout; elle anime à la fois, dans le pays par excellence de l'espace, du soleil et du danger, les spectJEicles de la nature et les scènes de la vie humaine. C'est un trésor auquel tous viennent puiser, depuis le pasteur dont les troupeaux disputent à un sol brûlant quelques toufl'es d'herbe flétrie , jusqu'au maître de la grande tente, qui galope au milieu des goums bruyants , sur un cheval richement harnaché.

Tel est le fait dont se sont pénétrés tous ceux qui ont longtemps vécu , comme moi , de la vie arabe. Les personnes qui en sont encore à leur apprentissage des mœurs africaines croient souvent à

Page 1