Les Français ont donné par extension le nom de marabouts
Lorsque des inimitiés s'élèvent entre deux Iri- Ims, les marabouts seuls ont le droit d'intervenir, soit pour rétablir la paix, soit pour obtenir une trêve plus ou moins longue. A l'époque de l'élection des chefs, ce sont les marabouts qui ont l'initiative pour proposer au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes. Ils disent ensuite le fatah^ sur les élus.
Lorsqu'une tribu considérable a remporté un avantage sur une autre tribu plus faible, et que cette dernière est résolue à périr plutôt que de se rendre, les marabouts obligent la tribu victorieuse à se déclarer vaincue. Admirable entente du cœur humain, qui a su donner à chacun sa part de vanité. Les faits de ce genre ne sont pas rares ; et tel est le caractère de ce peuple , qu'il n'est pas d'autre moyen d'empêcher le faible orgueilleux de se faire anéantir.
Lorsque des circonstances graves nécessitent une réunion de tribus, les chefs en ordonnent la publication dans les marchés ; à l'exception des malades, des vieillards, des femmes et des enfants, personne ne manque au rendez-vous, si grande que soit la distance à parcourir. Au jour lîxé, les
aux petits monuments qui renferment des tombeaux de marabouts, et qui s'appellent en réalité knubbas, dômes.
1. Fatah, prière spéciale pour appeler le succès sur une entreprise quelconque.
IrilDus étant groupées séparément, les marabouts s'avancent au centre et font expliquer par le crieur [)uhlic le but de la réunion, en demandant les avis. Chacun a la parole, chacun est écouté, quelle i\ue soit d'ailleurs sa classe. Les opinions diverses étant recueillies , les marabouts se réunissent en comité , et le crieur public fait connaître au peuple leur décision. S'il ne s'élève aucune voix pour faire ■de nouvelles réclamations , on invite l'assemblée à battre des mains en signe de consentement.
Cela fait , tous les Kabyles déchargent leurs armes, et c'est ce que l'on nomme el mcïz, la décision.
Les choses que l'on raconte de l'influence des marabouts dans le pays kabyle sont tellement surprenantes qu'on hésite à les croire. Les montagnards, dit-on, ne craindraient pas d'égorger leurs propres enfants , s'ils en recevaient l'ordre d'un marabout. Le nom de Dieu, invoqué par un malheureux que l'on veut dépouiller, ne le protège |)as ; celui d'un maraboiit vénéré le sauve.
Les marabouts commandent aux marchés , et l'autorité des aminés s'efface devant la leur.
Les marchés sont libres , exempts d'impôts , de taxes ou de droits , et de plus, ils sont inviolables, (^hez les Arabes , un homme qui a commis un délit ou un crime peut être arrêté en plein marché; sur ie marché kabyle, les marabouts ne tolèrent ni
)li «
arresUition, ni vengeance, ni représailles, pour <pielquo motif ([lie ce soit.
Celte influence des marabouts est d'autant plus remarquable, que le peuple kabyle est bien loin des idées religieuses du peuple arabe. Il ignore les prières , il observe mal le jeûne et les ablutions ; il borne à peu près toute sa religion à ceci : « Il n'y ;i qu'un seul Dieu , et Mabomet est son prophète. » On dit qu'il y a des tribus kabyles où les gens pauvres ne craignent popt de manger du sanglier. Ils boivent pres(iuc tous de l'eau-de-vie de figue fabriquée par les juifs, qui sont en grand nombre dans le pays. Les préceptes de la religion ne sont suivis que par les chefs , les marabouts et les tolbas.
La cause de cette obéissance passive du peuple est donc tout entière dans son esprit industriel, qui lui lait comprendre à quel point l'ordre et la paix importent au commerce.
Les marabouts , du reste , ont profité de ce respect général pour instituer une des plus belles coutumes du monde, Yanaya, que nous ferons connaître un peu plus loin.
La vénération publique pour les marabouts ne se traduit pas seulement en honneurs , en déférence, en privilèges. Ils vivent sur le peuple et par le peuple ; on pourrait dire que tous les biens de la natiou leur appartiennent. Leurs zaouïas ou habitations communes, dont nous parlerons ailleurs.
sont réparées , pourvues , sans qu'ils aient à s'en occuper, sans qu'ils aient besoin même d'exprimer un désir. On prévient tous leurs vœux , on s'occupe de tous les détails de leur vie privée ; on leur apporte l'eau, le bois, la nourriture, etc. Vont-ils quêter dans les villages , chacun s'empresse audevant d'eux, s'enquiert de leurs besoins, leur offre des niontures , les comble de présents.
Les Kabyles payent des impôts. Ce sont la zekkat et Vachour, prescrits par le Koran , et lixés au centième pour les troupeaux, au dixième pour les grains. Mais , contrairement aux Arabes qui donnent ces contributions à leur sultan , les Kabyles, organisés en républiques . les apportent à leurs mosquées. On les emploie à défrayer les écoles , à secourir les pauvres , à noui'rir les voyageurs , à entretenir le culte , à donner l'hospitalité , à acheter de la poudre et des armes pour les malheureux de la tribu, qui sont appelés, comme les autres, à marcher le jour du condial.
Car , chez le peuple kabyle , dès qu'il s'agit de venger une injure ou de repousser une agression , tous doivent se lever, armés ou non. Ceux qui n'ont point de fusil prennent des bâtons , lancen't des pierres , et se tiennent à portée des combattants ; leur devoir est d'emporter les morts ou les blessés. Les femmes même , quelquefois, assistent à ces drames sanglants , afin d'encourager leurs
frères., leurs maris ; elles leur apportent des munitions, et, si l'un des guerriers vient à fuir, elles font avec du charbon une large marque siu- son burnous ou sur sa chemise de laine , pour le désigner au mépris de tous.
On régularise le concours général de tous les Kabyles à la défense publique par une formalité qui se rapproche beaucoup de notre recrutement. Lorsqu'un garçon a accompli son premier rhamadan , c'est-à-dire quatorze ou quinze ans , suivant sa constitution, il se présente à la djemmà. Alors il est déclaré bon pour porter un fusil. On l'insciit au nombre des défenseurs de la tribu , dont il aura désormais à courir les bonnes ou les mauvaises chances. On lit sur lui le fatah , et, si son père est pauvre, on lui achète un fusil sur les fonds publics.
Par conséquent , tout homme doit être considéré <:omme un soldat qui sert depuis quinze ans jusqu'à soixante au moins. C'est donc une méprise étrange , et trop commune pour être tue , que -«l'évaluer la population kabyle d'après la quantité de fusils , ou réciproquement , sur le pied d'un guerrier par six personnes , comme on fait en Europe. Les combattants, dans ce pays, doivent former le tiers de la population complète ; en calculant sur cette base , on se trompera peu.
Les Kabyles sont en outre assujettis à la corvée , touiza, mais non point comme les Aiabes, qui la
doivent |)Our faire valoir les biens du beylik. Le Kabyle ne connaît la touiza que pour sa mosquée , pour ses marabouts, pour la fontaine commune,, pour les chemins qui peuvent être utiles à tous. Il fait encore la corvée pour creuser la tombe de l'un de ses compatriotes.
Voilà toutes les dettes du Kabyle envers l'État. On voit comment il contribue de sa personne et de sa bourse au maintien de la chose publique ; mais ce qu'on cherche vainement , c'est une administration capable de régulariser tous ces efforts et d'en tirer le meilleur parti possible ; ce qu'on ne trouve pas non plus, c'est une force publique qui soit en mesure de les exiger au besoin. Il semble que l'opinion soit le seul tribunal auquel puissent être renvoyés tous les délits contre l'État.
Telle est la fierté du Kabyle, tel est son penchant instinctif pour l'égalité absolue et peut-être aussi son ombrageuse défiance , qu'il a pris à tâche , ])0ur ainsi dire, de supprimer tous les dépositaires du pouvoir social. Les marabouts, qui en possèdent la principale part, l'exercent avec ménagement et par voie de persuasion. Quant aux aminés , le moindre abus d'autorité se heurte promptement à. un refus d'obéissance exprimé dans les ternies les plus énergiques : enfa chïkh, ana chïkh ; littéralement : toi chef, moi chef.
Si l'on se faisait une idée de la vie réelle des Ka-
21 i LA KABYLIE.
byles d'après les conséquences vraisemblables d'un gouvernement comme celui qui vient d'être esquissé, quel effrayant tableau n'aurait-on pas sous les yeux? point d'unité dans le pouvoir, point de cohésion dans les masses ; partout l'intrigue et les rivalités poliliques , partout la prérogative privée bravant l'intérêt général ; nulle hiérarchie sociale , nulle autorité préventive, prévoyante, douée d'initiative ; l'opinion sans consistance , l'impunité du fort, l'oppression du faible, tous les désordres à leur comble : voilà ce que l'on attendrait. Mais beureuseinent cette société primitive se sauve par un phénomène inverse de celui qui caractérise les vieilles nations. Tandis que nos formes gouvei'nementales les plus savantes, les plus sages, sont faussées scandaleusement par l'atteinte de nos mauvaises mœurs, ici, tout au contraire, des institutions religieuses, des coutumes inviolables , coriigent admirablement l'insuftlsance du rouage politique. Amsi, ce peuple républicain jusqu'à l'individualisme a cependant une providence terrestre et un sultan. Sa providence , c'est l'institution des zaouïas ; et son sultan, c'est une coutume sacrée qui porte le nom iïancuja. Nous nous efforcerons de les mettre au grand jour.
Toute zaouia se compose d'une mosquée , d'un dôme ( koubba) qui couvre le tombeau du marabout dont elle port(; le nom , d'un local où on ne lit que
le Koran, d'un second réservé à l'étude des sciences, d'un troisième servant d'école primaire pour les enfants, d'une habitation destinée aux élèves et aux tolbas qui viennent faire ou perfectionner leurs études , enlîn , d'une autre habitation où l'on reçoit les mendiants et les voyageurs; quelquefois encore d'un cimetière destiné aux personnes pieuses qui auraient sollicité la faveur de reposer près du marabout. La zaouïa est tout ensendîle une université religieuse et une auberge gratuite : sous ces deux points de vue, elle offre, avec le monastère du moyen âge , une multitude d'analogies dont il est impossible qu'on ne soit pas frappé à la lecture des détails suivants.
Tout homme riche ou pauvre, connu ou inconnu dans le pays, qui se présente à la porte d'une zaouïa quelconque, y est reçu et liébergé pendant trois jours. Nul ne peut être éconcluit : l'exenqjle d'un refus de ce genre n'existe même pas. Ni le matin , ni le son-, les gens de la zaouïa ne prendront leurs repas sans s'être assurés que les h(Jtes ont eu leurs besoins satisfaits. Le principe d'hospitalité s'étend même si loin dans ce lieu, qu'un cheval, un mulet égarés, y arrivant sans conducteur et par hasard, seront toujours reçus, installés et nourris jusqu'à ce qu'on vienne les réclaïuer.
Cet accueil absolu dans la maison de Dieu fait
que les tourments de la faim et le vag-ahondage proprement dit restent ignorés des Kabyles. La vie du pauvre devient un long pèlerinage de zaouïas en zaouïas.
Considérées sous le rapport universitaire , les zaouïas renferment, toutes, trois degrés d'instruction.
L'école primaire est ouverte à tous les enfants kabyles ou arabes. Quelques parents en envoient de très-loin, plutôt que d'avoir recours aux petites écoles des tribus. On paye six douros de première mise pour chaque enfant, moyennant quoi il est nourri , logé et habillé aux frais de l'établissement , jusqu'à l'époque de son départ : ceci est la règle commune; mais nous verrons plus tard que les gens riches ajoutent à ce versement des cadeaux très -considérables. L'enfant apprend d'abord la formule religieuse de l'Islam : « Il n'y a de Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète ; » puis une demi-douzaine de prières et quelques versets du Koran. La plupart des Kabyles n'en savent pas plus long ; ils rentrent au sein de la famille pour prendre part à ses travaux, dès que leur développement physique le leur permet.
Ceux qui prolongent leur éducation apprennent à lire et à écrire, à réciter le texte du Koran, etc. Après six ou sept ans , cette instruction secondaire leur permet de rentrer dans les tribus cojnme toi-
bas, et d'y ouvrir de petites écoles pour les enfants du peuple.
Quand l'élève quitte la zaouïa , ses maîtres se rassemblent; un d'eux lit le fatali sur lui. Le jeune homme, à son tour, les remercie , et il le fait ordinairement par cette formule à peu près consacrée : « mon maître, vous m'avez instruit, mais vous vous êtes donné pour moi beaucoup de mal. Si je vous ai causé quelque peine , je vous en demande le pardon au jour de la séparation. »
Il convient d'ajouter en passant que le voisinage des zouaïas se ressent quelquefois de la turbulence propre aux nombreuses réunions de jeunes gens. Ce sont des querelles , des vols ; c'est la fréquentation des femmes kabyles que la loi a émancipées, etc. Les chefs des zaouïas passent leur vie à arranger les contestations que soulève chaque jour quelque nouvelle folie de leurs disciples.
Enfin, les éludes transcendantes réunissent, surtout dans quelques zaouïas plus renommées, des lolbas de toutes les régions. Il en vient non-seidejuent des divers points de l'Algérie, mais de Tunis, de Tripoli, du Maroc et de l'Egypte même. Ces savants payent, à leur entrée, quatre boudjous* et demi pour toute la durée du séjour, qui reste entièrement à leur discrétion.
t. Le boudjou est une pièce d'argent de la valeur d'environ un franc soixante et quinze centimes.
218 LA KÂBYLIE.
On apprend dans les zaonïas :
1° La lecture et l'écriture;
2° Le texte du Koran, jus([u'à le réciter intégralement sans une faute, et avec la psalmodie ou l'intonation convenable qui sert à maintenir la pureté du langage ;
3° La grammaire arabe {djaijroumia). On n'enseigne le berbère nulle part : ses éléments n'existent plus;
A." Les diverses branches de la théologie {toiihidd il tassaououf);
5" Le droit, c'est-à-dire le commentaire du Koran au point de vue légal, par sidi Khelil, qui lait foi dans tout le rite 3Ialeki , et , en conséi]uence, chez les Arabes;
6" Les conversations du Prophète {hacUle sidna Moltanwied) ;
7° Les commentaires sur le Koran (tefessir el Koran), c'est-à-dire l'interprétation du texte saint. On compte sept ou huit connnentaircs ayant autorité : El Khazin est le plus estimé;
8" L'arithmétique [kacal eb ghrobari); la géomé- Irie [harab cl-mrmbcr); rastronomie {aem-el-fa- Irak);
9° Enfin , la versification {alem-el-Aaroud). Pres- (juc tous les tolbas sont poètes.
Les différentes zaouïas nourrissent entre elles des dissidences et des rivalités universitaires; l'opi-
nion les classe, l'esprit de coi-ps s'en mêle, un taleb n'émigrerait point de sa zaouïa dans une autre : il n'y serait pas même accueilli.
Les zaouïas les plus fameuses sont :
Sidi Ben-Ali-Chérif (chez les loullen);
Sidi Moussa-Tinebedar (chez les Béni OurghIisJ;
Sidi Abd-er-Rliaman (près de Bordj el Boghni);
Sidi Ahmed-ben-Driss (chez les Ayl-lboura).
Celles-là comptent un personnel considérable. Sidi Ben-Ali-Chérif, par exemple, renferme en pei'inanence deux ou trois cenis tolbas et élèves, avec un nombre variable de passagers , dont la moyenne journalière peut être évaluée à plus d'un cent, et le maxinmm au quadruple.
Les zaouïas sont donc i à proprement parler, des institutions de bienfaisance; elles fournissent l'hospitalité gratuitement , l'éducation presque pour rien ; elles le font sur une vaste échelle et nécessairement à grands frais. En quoi consistent leurs ressources ?
Les zaouïas sont un objet de vénéi'ation particuculière pour le peuple. C'est là que les Kabyles provoquent le serment, lorsqu'ils ont quelques réclamations à faire ou quelque discussion à propos de dettes, de vols, etc. Les Kabyles sur lesquels viennent fondre plusieurs malheurs s'y rendent de trèsloin en pèlerinage pour demander à Dieu, par l'intermédiaire des saints marabouts , la fin des maux
qui les affligent. La mère qui ne peut élever ses^ enfants, qui les voit mourir en bas âge, vient prier Dieu de les lui conserver. La femme stérile s'y fait conduire pai- son père ou par son mari, espérant la grâce d'une postérité.
La mosquée de Koukou est la plus renommée pour les miracles de ce dernier genre. On les attribue au bâton de Sidi Ali-Taleub, que la femme stérile doit agiter en tout sens , dans un trou pratiqué au milieu même de la mosquée. On en frotte également le dos des malades pour les guérir. D'après la tradition , Sidi Ali-Taleub n'avait qu'à mettre en joue son ennemi avec ce bâton merveilleux pour le faire tomber roidc mort. Les malades emploient aussi comme remède la pierre du tombeau sacré, qu'ds broient et qu'ils avalent.
Les croyances superstitieuses varient pour chaque zaouïa. Dans les époques de sécheresse, autour de toutes indistinctement , on fait de grandes processions pour demander la pluie (frappant rappoil avec nos Rogations!). Enfin, quoique chaque tribu ait sa mosquée, les gens religieux ne manqueni jamais d'aller faire leur prière du vendredi dans la zaouïa la plus proche.
Celle-ci reçoit, dès lors, une portion de l'achour et de la zekkat dévolus aux mosquées. En outre , elle a certaines tribus du voisinage qui se sont déclarées ses serviteurs et tiennent à honneur de lui
faire des présents (ziarah); elles lui apportent continuellement de l'huile, du miel, des raisins secs, des iigues, des poules, etc.; elles lui envoient des moutons, des chèvres, quelquefois même de l'argent. Les pèlerins, et surtout ceux qui implorent une ftiveur céleste, font de riclies présents. Une famille dont les enfants s'instruisent à la zaouïa lui donne également en raison de ses moyens. Voilà pour le casuel.
Les zaouïas ont de plus des propriétés foncières, soit que les fondateurs les aient constituées sur uu bien à eux appartenant, soit qu'elles en aient acquis par des extinctions de habousK Elles contient la culture de ces terres à leurs propres serviteurs , ou, selon l'usage arabe, à des métayers qui prélèvent le cinquième de tous les produits.
Au besoin, elles font appel à la piété des croyants, et ceux-ci leur fournissent alors une corvée générale ( touiza ). Mais les revenus fixes n'entrent pas en comparaison avec le produit des offrandes volontaires. Telle zaouïa ne possède pas un pouce de terrain, qui l'emporte en richesse sur les mieux loties.
Chaque zaouïa est placée sous l'autorité d'un
1. Le hahous est une donation d'immeuble faite à une institution religieuse, avec maintien de la jouissance usufruitière pour les héritiers du testateur. Quand la famille s'éteint, le bien retourne aux légataires.
chef suprême, et cette autorité passe héréditairement de mâle en mâle dans la famille du fondateur. Quand celle-ci vient à s'éteindre, tous les tolhas de la zaouïa se réunissent ; l'un d'eux est élu chef pour un an seulement. Si ce personnage justifie le choix dont il a été l'objet , s'il maintient à l'établissement sa réputation de sainteté , il conserve le pouvoir et devient la souche d'une nouvelle famille de chefs. Dans le cas contraire , on renouvelle l'élection chaque année , jusqu'à ce (lu'elle soit tombée sur un honuue vraiment digne (le l'emploi.
C'est le chef permanent de la zaouïa qui l'administre dans les moindres détails, par l'intermédiaire de ses tolbas et de ses serviteurs; mais, quand le chef est seulement annuel, les tribus qui desservent la zaouïa choisissent elles-mêmes l'administrateur de ses biens.
On sait qu'il existe chez les musulmans des ordres religieux, et qu'ils sont répandus en Algérie. Parmi les zaouïas kabyles , un petit nombre seulement compte des frères {kou an); nous en dirons néanmoins quelques mots.
F/ordre le plus répandu de beaucoup est celui de Sidi Mohammed ben-Âbd-er-Rhaman , bou hobercin '. Ce surnom est fondé sur une légende
I . Bou veut dire père, maître, possesseur; hou hohereiii , qui a deux tombes.
merveilleuse , quoique assez récente. Sidi Mohammed venait de mourir et de recevoir la sépulture dans le Djurjura, lorsque des habitants d'Alger, où ses vertus étaient en grand renom , allèrent priei' la nuit sur sa tombe. On négligea de les surveiller, et ceux-ci, par une fraude pieuse, s'approprièrent le corps du marabout, qu'ils vinrent déposer près de la route du Hamnià , un peu avant d'arriver au Café des Platanes , au lieu où s'élève aujourd'hui la koubba de ce marabout. Slais bientôt la rumeur publique apprit cet événement aux Kabyles; ils en conçurent une indignation terrible, et de longues vengeances se seraient sans doute exercées, quand on leur donna le conseil d'ouvrir la tond)e qu'ils possédaient chez eux. Ils l'ouvrirent , et , chose miraculeuse! les restes du marabout s'y trouvèrent aussi.
Les derkaouas, ou révoltés, sont les puritains de l'islamisme, en révolte, en lutte perpétuelle contre l'autorité des sultans , contre la hiérarchie sociale. Dans la Kabylie, on les trouve surtout près de Zamora, chez les Beni-Yala. Leur chef est un homme important, Hadj- Moussa hou liamar (maître de l'âne), que nous verrons plus loin entrer en lutte contre l'émir.
On appelle dérouïches (détachés) les hommes détachés du monde; sous ce rapport, les derkaouas sont des espèces de dérouiches; mais il
existe en Kabylie une secte beaucoup plus digne de ce nom , et remarquable par son affinité avec nos solitaires ascétiques de la Thcbaïde. Dans le pays des Beni-Raten , un marabout célèbre, Chïkli-el- Madby, prétend conduire ses disciples à l'état de sainteté de la manière suivante : cbacun d'eux est rigoureusement renfermé dans une petite caverne ou cellule qui lui permet à peine quelques mouvements, h peine la position droite. Sa nourriture est diminuée progressivement pendant quiu'aute jours, jusqu'à ne })oint dépasser le volume d'une ligue; il en est môme dont la subsistance pour vingtquatre heures ne consiste que dans une cosse de caroubier. A mesure qu'ils subissent cet entraînement hors de la vie matérielle, les disciples acquièrent la seconde vue; il leur vient des songes d'en haut ; enfin , la relation mystique finit par s'établir entre le marabout et eux lorsque leurs rêves coïncident , lorsqu'ils rencontrent les mêmes visions. Alors Chïkh-el-3Iadhy donne un burnous, un haïk, un objet quelconque, en signe d'investiture, à l'adepte accompli, et l'envoie par le monde faire des prosélytes. Il existe, en effet, des succursales de l'établissement modèle chez les Beni-Ourghliss , chez les Beni-Abbas, chez les Beni-Yala : on en compterait peut-être une cinquantaine. Leurs pratiques reposent toujours sur l'ascétisme le plus rigoureux : la proscription de tout plaisir, des feimnes,
du tabac, s'y maintient scrupuleusement. L'état de prière ou de contemplation est l'état perpétuel.
Les initiés font remonter cette institution à Sidi- Ali-ben-Ali-Thaleb, le gendre du Prophète. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle fut apportée de l'Egypte par Sidi-ben-Abd-er-Rhaman, disciple de Sidi-Salem-el-Hafnaoui , et que le christianisme a laissé dans l'Egypte la puissante tradition des extases mystiques, des abstinences prodigieuses et de la solitude cellulaire.
L'anaya est le sultan des Kabyles; aucun sultan au monde ne lui peut être comparé; il fait le bien et ne prélève point d'impôt. Un Kabyle abandonnera sa femme, ses enfants, sa maison, mais il n'abandonnera jamais son anaya.
Tels sont les termes passionnés dans lesquels le Kabyle expj-ime son attachement pour une coutume véritablement sublime , qu'on ne trouve chez nul autre peuple.
L'anaya tient du passe-port et du sauf-conduit tout ensemble , avec la différence que ceux-ci dérivent essentiellement d'une autorité légale, d'un pouvoir constitué, tandis que tout Kabyle peut donner l'anaya; avec cette différence encore, qu'autant l'appui moral d'un préjugé l'emporte sur la surveillance de toute espèce de police, autant la sécurité de celui qui possède l'anaya dépasse celle
22fi LA KABYLIE.
dont un citoyen peut jouir sous la tutelle ordinaire des lois.
Non-seulement l'étranger qui voyage en Kabylic sous la protection de l'anaya défie toute violence instantanée, mais encore il brave temporairement la vengeance de ses ennemis , ou la pénalité due à ses actes antérieurs. Les abus que pourrait entraîner une extension si généreuse du principe sont limités, dans la pratique, par l'extrême réserve des Kabyles à en faire l'application.
Loin de prodiguer l'anaya, ils le restreignent à leurs seuls amis ; ils ne l'accordent qu'une fois au fugitif; ils le regardent comme illusoire s'il a été vendu ; enfin ils puniraient de mort une déclaration d'anaya usurpée.
Pour éviter cette dernière fraude, et en même temps pour prévenir toute infraction involontaire, l'anaya se manifeste en général par un signe ostensible. Celui qui le confère délivre, comme preuve à l'appui , quelque objet bien connu pour lui appartenir, tel que son fusil , son bâton; souvent il envoie l'un de ses serviteurs; lui-même il escorte son protégé, s'il a des motifs particulier? de craindre qu'on ne l'inquiète.
L'anaya jouit naturellement d'une considération plus ou moins grande, et surtout il étend ses effets plus ou moins loin, selon la qualité du personnage qui le donne. Venant d'un Kabyle subalterne, il
sera respecté dans son village et dans les environs; de la part d'un homme en crédit chez les trihus voisines, il y sera renouvelé par un ami qui y suhstituera le sien , et ainsi de proche en proche. Accordé par un marahout, il ne connaît point de limites. Tandis que le chef arahc ne peut guère étendre le hienfait de sa protection au delà du cercle de son gouvernement, le sauf-conduit du marabout kabyle se prolonge môme en des lieux où son nom est inconnu. Quiconque en est i)orteur peut traverser la Kabylie dans toule sa longuoiu', quels que soient le nombre de ses ennemis ou la nature des griefs existants contre sa personne. Il n'aura , sur sa route , qu'à se présenter tour à tour aux marabouts des diverses tribus; chacun s'enq^resscra de faire honneur à l'anaya du précédent et de donner le sien en échange. Ainsi, de marabout en marabout, l'étranger ne pourra manquer d'atteindre heureusement le but de son voyage.
Un Kabyle n'a rien plus, à cœur que l'inviolabilité de son anaya : non-seulement il y attache son point d'honneur individuel, mais ses parents, ses amis, son village, sa tribu tout entière en réj)ondcnl aussi moralement. Tel homme ne trouverait pas un second pour l'aider à tirer vengeance d'une injure personnelle, qui soulèvera tous ses compatriotes s'il est question de son anaya méconnu. De pareils cas doivent se présenter rarement , à cause
228 LA KÂBYLIE.
(le la force même du préjugé; néanmoins la tradition conserve cet exemple mémorable :
L'ami d'un zouaoua' se présente à sa demeure pour lui demander l'anaya. En l'absence du maître, la femme, assez embarrassée, donne au fugitif une chienne très-connue dans le pays. Celui-ci part avec le gage de salut. Mais bientôt la cbienne revient seule ; elle était couverte de sang. Le zouaoua s'émeut, les gens du village se rassemblent, on remonte sur les traces de l'animal , et l'on découvre le cadavre du voyageur. On déclare la guerre à la tribu sur le territoire de laquelle le crime avait été commis; beaucoup de sang est versé, et le village compromis dans cette querelle caractéristique porte encore le nom de dacheret el kelba, village de la cbienne.
L'anaya se rattache môme à un ordre d'idées plus général. Uu individu faible ou persécuté, ou sous le coup d'un danger pressant , invoque la proleclion du premier Kabyle venu. Il ne le connaît pas, il n'en est point connu, il l'a rencontré par hasard; n'importe, sa prière sera rarement repoussée. Le montagnard, glorieux d'exercer son patronage, accorde volontiers cette sorte d'anaya accidentel. Investie du même privilège, la femme,
I. C'est le nom d'une tribu kabyle. Ou le donne aussi, par eitension, à toutes celles de la crête du Djurjura , entre Dellys et Jîougie.
INSTITUTIONS KABYLES. 2f9
naturellement compatissante, ne refuse presque jamais d'en foire usage. On cite l'exemple de celle qui voyait égorger par ses frères le nieurtier de son propre mari. Le malheureux , frappé de plusieurs coups et se débattant à terre, parvint à lui saisir le pied, en s'écriant : « Je réclame ton anaya! » La veuve jette sur lui son voile; les vengeurs lâchent prise.
Il est connu dans tout Bougie qu'au mois de novembre 1833 un brick tunisien fil côte en sortant de la rade , et que ses naufragés furent tous mis à mort, comme amis des Français, à l'exception de deux Bougiotes, plus compromis encore que les autres, mais qui eurent la présence d'esprit de se placer sous la sauvegarde des femmes.
Ces traits épars , et qu'il serait facile de multiplier, indiquent une assez large part faite aux sentiments de fraternité, de merci. Leur présence au milieu d'une société nuisulmane, si âpre d'ailleurs, ne saurait être constatée sans éveiller quelque surprise. Chez un peuple Irès-morcelé, très-peu gouverné , fier et toujours en armes , où doivent abonder par conséquent les dissensions intestines , il était nécessaire que les mœurs suppléassent à l'insuffisance des moyens de police, pour rendre à l'industrie et au commerce la sécurité du transit. L'anaya produit cet effet. 11 assoupit en outre bien des vengeances, en favorisant l'évasion de ceux qui
les ont suscitées. Enfin , il étend sur tous les Kabyles un immense réseau de bienfaits réciproques.
Nous voilà certes loin de cet inexorable fatalisme, de cet abus rigoureux de la force , de ce sacrifice complet des individualités, qui partout ont suivi la marche du Koran sur le globe. D'où viennent donc ici des tendances plus humaines, des velléités charitables, des compassions subites? Ne sommes-nous pas en droit de les considérer avec attendrissement comme une lueur affaiblie de la grande clarté chrétienne qui a jadis illuminé l'Afrique septentrionale?
Nous venons d'esquisser à grands traits un tableau général de la société kabyle. Ou nous nous trompons fort, ou ce tableau ne parlera pas seulement aux yeux ; il dévoilera clairement à l'esprit le grand amalgame de race et des croyances qui s'est élaboré, pendant des siècles, sur ce point peu connu de la côte d'Afrique. De cet ensemble , une seule impression résulte : elle est facile à résumer.
Les indigènes que nous avons trouvés en possession du sol algérien constituent réellement deux peuples. Partout ces deux peuples vivent en contact, et partout un abîme infranchissable les sépare ; ils ne s'accordent que sur un point : le Kabyle déteste l'Arabe, l'Arabe déleste le Kabyle.
Une antipathie si vivace ne peut être attribuée qu'à un ressentiment traditionnel, perpétué d'âge en âge entre la race conquérante et les races vain-
eues. Corroborée par l'existence indélébile de deux langues distinctes, cette conjecture passe à l'état de certitude.
Physiquement, l'Arabe et le Kabyle offrent une dissemblance qui constate leur diversité de souche. En outre, le Kabyle n'est point homogène; il affecte, selon les lieux, des types, différents, dont quelques- uns décèlent la lignée des barbares du Nord.
Dans les mœurs, mè]nes divergences. Contrairement aux résultats universels de la foi islamite, en Kabylie nous découvrons la sainte loi du travail obéie , la femme à peu près réhabilitée , de nombreux usages où respirent l'égalité, la fraternité, la commisération chrétiennes.
Passons à l'examen des formes sociales et des lois ; le phénomène s'y révèle encore mienx. Tandis que tous les musulmans s'en tiennent au Koran comme au code complet, universel, qui em- J)rasse la vie entière de l'homme et règle jusqu'aux moindres détails de sa conduite publique ou privée, les Kabyles, par excepli'!!, observent des statuts particuliers qu'ils tien i. cul de leurs ancêtres, qu'ils font remonter à des temps antérieurs. Sur plusieurs points fort importants, tels que la répression du vol, du meurtre, etc., ces statuts ne s'accordent point avec les arrêts du Koran ; ils semblent incliner davantage veis nos idées en matière pénale ; entin , ces statuts portent un nom qui con-
serve admirablement le cachet de leur origine chrétienne , ils s'appellent kanôuns K
Ainsi, l'on constate d'abord une dualité nationale qui résiste, après des siècles, à la communauté religieuse et au contact le plus multiplié ; indice irrécusable de l'incompatibilité des races. Celles-ci , comme certains métaux , ne pouvaient former un alliage ; la force et le hasard ne réussirent qu'à les amalgamer.
Puis , si l'on abandonne ce parallèle pour approfondir spécialement les mystères de la société kabyle, plus on creuse dans ce vieux tronc, plus, sous l'écorce musulmane , on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que le peuple kabyle, en partie autochthone, en partie germain d'origine, autrefois chrétien tout entier, ne s'est pas complètement transtiguré dans sa religion nouvelle. Sous le coup du cimeterre, il a accepté' le Koran, mais il ne l'a point embrassé ; il s'est revêtu du dogme ainsi que d'un burnous ; mais il a gardé , par dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n'est pas uniquement dans les tatouages de sa figure qu'il étale devant nous, à son insu, le symbole de la Croix.