‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 21 sur 34 · Palefreniers · texte numérisé non relu

Palefreniers

temps inutiles, et l'on commençait à en désespérer, quand on le vit tout à coup s'arrêter de luimême sur le seuil d'une vieille masure qu'il flairait en la fouillant du pied. Un Arabe, qui était resté jusque - là spectateur impassible , s'en approcha alors sans l'effrayer, comme s'il en eût été connu, le caressa de la voix et de la main , le saisit par la crinière, car sa bride était en mille pièces, et, sans difficulté aucune , le ramena docile au sultan étonné.

« Conmient donc as-tu fait, » lui demanda Sa Grandeur, « pour dompter ainsi l'un des plus fougueux animaux de l'Arabie? — Vous ne serez plus surpris, seigneur, répondit le croyant, quand vous saurez qu'ayant appris que tous les biens de ce monde jusqu'au jour du jugement seront pen- ■< dus aux crins qui sont entre les yeux de nos chevaux, j'avais enterré sous le seuil de ma maison la tête d'une jument que j'avais trouvée morte. « Le reste s'est fait par la bénédiction de Dieu. »

« Le sultan fit à l'instant creuser dans l'endroit désigné, et, quand il eut ainsi vérifié les assertions de l'Arabe, il s'empressa de récompenser celui qui n'avait pas craint d'ajouter une foi entière aux paroles du Prophète. Le pauvre reçut en présent un beau cheval, des vêlements superbes et des richesses qui le mirent à l'abri du besoin jusqu'à la (in de ses jours.

« Vous savez maintenant, ajouta le marabout, ce qui peut arriver à ceux qui croient; » et, sans attendre ma réponse, il me salua des yeux, à la manière des Arabes, et sortit.

Cette légende est populaire dans le Sahara , et les paroles du Prophète, sur lesquelles elle est fondée, y sont un article de foi. Que le Prophète les ait dites ou non , elles n'atteignent pas moins sûrement le but que s'est proposé leur auteur. Le peuple arabe aime les honneurs, le pouvoir, les richesses ; lui dire que tout cela tient aux crins de son cheval, c'était le lui rendre cher, le her à lui par l'attrait de l'intérêt personnel. Le génie du Prophète allait plus loin encore, sans aucun doute; il avait compris que la mission de conquête qu'il a léguée à son peuple ne pouvait s'accomplir que par de hardis cavaliers, et qu'il fallait développer chez eux l'amour pour les chevaux en même temps que la foi dans l'isiamisme.

Ces prescriptions, qui, toutes tendent vers un même but, revêtent toutes les formes : le marabout et le taleb les ont réunies en sentences et en légendes , le noble (djieud) en traditions , et enfin l'homme du peuple en dictons et en proverbes. Plus tard, proverbes, traditions et légendes ont pris un caractère religieux qui les a pour jamais accrédités dans la grande famille des musulmans.

Quand Dieu voulut créer la jument, procla-

ment les àoulàmas , il dit au vent : « Je ferai naître de toi un être qui portera mes adorateurs , qui sera chéri par tous mes esclaves, et qui fera le désespoir de tous ceux qui ne suivent pas mes lois; .. et il créa la jument en s'écriant :

« Je t'ai créée sans pareille; les biens de ce monde seront placés entre tes yeux, tu ruineras mes ennemis, partout je te rendrai heureuse et préférée sur tous les autres animaux ; car la tendresse sera partout dans le cœur de ton maître. Bonne pour la charge comme pour la retraite, tu voleras sans ailes, et je ne placerai sur ton dos que des hommes gui me connaîtront , m'adresseront des prières, des actions de grâces, des hommes enfin qui m'adoreront. »

La pensée intime du Prophète se dévoile ici tout entière; il veut que son peuple seul , à l'exclusion des infidèles, se réserve les chevaux arabes, ces puissants instruments de guerre qui, dans les mains des chrétiens, pourraient être si funestes à la religion nuisulmane.

Cette pensée, que le bas peuple de la tente n'a pas vue peut-être sous le voile symbolique dont elle est revêtue, n'a point échappé aux chefs arabes. L'émir Abd-el-Kader , au plus fort de sa puissance , punissait impitoyablement de mort tout croyant convaincu d'avoir vendu un cheval aux chrétiens; d;ms le Maroc, on frappe l'exportation

des chevaux de dioits tels, que la permission d'en sortir de l'empire devient illusoire ; à Tunis , on ne cède qu'à regret à des. nécessités impérieuses de polilique; il en est de même à Tripoli, en Egypte, à Constantinople , dans tous les États musulmans enfin'.

Parlez-vous de chevaux avec un djieud, ce nohle de la tente, qui tire encore vanité de ce que ses ancêtres ont comhatlu les noires en Palestine, il vous dira :

Rekouh el ferass , Teluuy el inerass , Ou tekuerkib el akhras , Yeyu'.laâ edoude men erass.

Le moniement des ehevaux, Et \e lâchement des \é\ners , Et le cliquetis des boucles d'oreille, Vous ôlent les \ers d'une tète.

En causez-vous avec l'un de ces cavaliers (77iekhaznni) dont la figure -bronzée , la barbe ^o/yre el sel et les exostoses prononcées de ses tibias^ an-

i . J'ai la certitude que, dans certains pays musulnnans, sur la liste des présents obligés, en regard d'un nom chrétien, le donateur avait mis : Kidar ala Khrater el Roumi. » Une rosse pour le chrétien. »

2. Les exostoses prononcées de ses tibias. L'œil de l'étrier arabe occasionne toujours des exostoses sur le devant des jambes. Par elles l'on peut, à première vue, distinguer le riche du pauvre, le cavalier du fantassin.

noncent qu'il a vu bien des aventures , vous l'entendrez aussitôt s'écrier :

El Kheil îel bêla ' El ybel Iel Kela Ou el begueur Lel fekeur.

Les chevaux pour la dispute , Les chameaux pour le désert, Et les bœufs pour la pauvreté.

Ou bien il vous rappellera que, lorsque le Prophète faisait des expéditions, pour engager les Arabes à soigner leurs chevaux, il donnait toujours deux parts de prise à celui qui l'avait accompagné bien monté.

Le voluptueux taleb , homme de Dieu pour le monde , qui vit dans la paresse contemplative, sans autres soins que ceux de sa todette, sans autre travail que celui d'écrire des talismans et de faire des amulettes pour tous et pour toutes, vous dira les yeux baissés :

Djennet el ard âla dohor el Kreïl , Ala Montala el-Iietoube.

Le paradis de la terre se trouve sur le dos des chevaux , Dans le fouillement des livres , Ou bien entre les deux seins d'une femme ,

ajoutera-t-il , s'il n'y a pas d'oreilles trop sévères :

Ou beine Guerabeus Enneça !

Que si vous interrogez l'un de ces vieux patriar-

ches arabes (chikh) renommés par leur saj^TSse, leur expérience et leur hospitalité , il vous répondra :

« Sidi-Aomar, le compagnon du Prophète, a dit: « Aimez les chevaux, soignez-les, ils méritent <• votre tendresse; traitez-les comme vos enfants, « et nourrissez-les comme des amis de la famille," « vêtez-les avec soin! Pour l'amour de Dieu, ne « vous négligez pas, car vous vous en repentiriez « dans cette maison et dans l'autre. »

Avcz-vous enfin le bonheur de rencontrer sur votre route l'un de ces trouvères errants {medahh, fessehh) qui passent leur vie à voyager de tribu en tribu pour amuser les nombreux loisirs de nos guerriers pasteurs? aidé d'un joueur de flûte (kuesob), et s'accompagnant d'un tambourin (bendaïr), d'une voix sourde mais non sans harmonie , il vous chantera :

Mon cheval est le seigneur des chevaux !

Il est bleu comme le pigeon sous l'ombre , Et ses crins noirs sont ondoyants; Il peut la soif, il peut la faim, il devance le coup d'œil, El, véritable buveur d'air, Il noircit le cœur de nos ennemis , Au jour où les fusils se touchent.

Mebrouk' est l'orgueil du pays.

Mon oncle a des juments de race , dont les aïeux lointains

Page 1