Le fatd'iii. Invocation religieuse
bénisso, nos enfants, d'avoir ainsi enterré le couteau du mal {khro'imi chevrr) , et qu'il vous fasse prospérer dans vos familles et dans vos biens ! »
Les marabouts sont ensuite visités de part et d'autre par les chefs, qui leur donnent des offrandes nommées zyara (visite).
La paix conclue , la tribu qui s'était mise en mouvement revient sur ses pas, et fait au départ une fantasia des plus bruyantes ; les chevaux caracolent, les coups de fusil retentissent, les femmes poussent des cris ; c'est de la joie, du bonheur, du délire. Une douzaine des chefs de cette tribu restent au milieu de leurs ennemis de la veille, et reçoivent une hospitalité fastueuse, et même de riches présents. Puis, à leur départ, ils emmènent, à leur tour, quelques-uns des chefs qui ont été leurs hôtes, et rendent à ces nouveaux alliés leur généreux accueil.
Ces trêves durent assez longtemps, c'est-à-dire une ou deux années.
Certes la paix n'eût pas été conclue, si les marabouts qui sont venus la solliciter ne s'étaient pas présentés au milieu de la nuit. S'ils venaient en plein jour, les Arabes, témoins de leurs intrigues , s'écrieraient par jalousie :
« Par le péché de nos femmes, nous nous battrons; un tel a reçu du drap, un tel de l'argent, un autre des bijoux, celui-ci des cotonnades, celuilà des armes; et nous, dont les frères sont morts.
nous dont les tronpoaux ont été enlevés, nous n'avons rien reçu! Oui! nous le jurons par Sidi-Abd- Allah , la poudre parlera ^ »
Souvent, en effet, la poudre parle, et sans que les envieux aient eu à se plaindre des cadeaux faits aux chefs, sans qu'ils les aient empêchés de débattre et d'accepter des conditions dont ils ne tireraient aucun profit. C'est quand la tribu a résolu de résister, quand elle se dispose à la lutte.
Elle laisse arriver les ennemis à une journée de marche, sans leur faire aucune avance, aucune proposition ; ils continuent leur route le lendemain, et viennent camper à deux lieues au plus de ceux qui s'attendent au combat.
Les éclaireurs des deux partis se rencontrent, ils s'excitent mutuellement et préludent aux hostilités par des injures. Ce sont les mecherahhin { provocateurs); ils échangent quelques coups de fusil, et s'écrient ,
Les uns : « Fatma ! filles de Fatma ! la nuit est arrivée; pourquoi continuer aujourd'hui ? demain s'appellera votre jour. »
Les autres : « Chiens , fils de chiens , à demain ; si vous êtes des hommes, vous nous rencontrerez. »
I.Ce passage présente encore un côté de la vie arabe. Il prouve en même temps combien il faut aux chefs d'habileté, de prudence et de politique pour diriger un peuple dont le dernier berger veut connaître les affaires de son pays.
Les éclaireurs se retirent ; les chefs de chaque parti organisent au phis vile une garde de cent liomines à cheval et de cent hommes à pied pour la sûreté du camp; le lendemain on s'observe avec attention : si l'un des deu\ partis charge ses tentes, l'autre en fait autant; mais si, laissant ses tentes dressées, il s'avance au combat avec sa cavalerie, son inftmterie et ses femmes montées sur des chameaux , on suit son exemple.
Les cavaliers des deux tribus se font face; les femmes sont en arrière , prêles à exciter les combattants par leurs cris et leurs applaudissements ; elles sont protégées par les fantassins , qui en même temps forment la réserve.
Le combat est engagé par de petites bandes de dix à quinze cavaliers , qui se portent sur les flancs et cherchent à tourner l'ennemi.
Les chefs, à la tête d'une masse assez compacte, se tiennent au centre. Bientôt la scène s'anime et s'échauffe; les jeunes cavaliers, les plus braves et les mieux montés, s'élancent en avant, emportés par leur ardeur et par la soif du sang. Ils se découvrent toute la tète, entonnent des chants de guerre, et s'excitent au combat par ces cris :
« Où sont-ils, ceux qui ont des maîtresses? C'est sous leurs yeux que les guerriers combattent aujourd'hui !
« Où sont-ils , ceux qui près des chefs parlaient
toujours de leur vaillance ? C'est aujourd'hui que la langue doit être longue , et non dans les causeries.
« Où sont-ils, ceux qui courent après la réputation?
« En avant les enfants de la poudre! Voyez devant vous ces fils de juifs ! notre sabre doit s'abreuver de leur sang; leurs biens, nous les donnerons à nos femmes.
" A la nage !... les jeunes gens ! à la nage! Les balles ne tuent pas.
« Il n'y a que la destinée qui tue. »
Ces cris enflammeut les cavaliers, ils font cabrer leurs chevaux et sauter leurs fusils; tous les visages demandent du sang; on se mêle, et l'on finit par s'attaquer à coups de sabre.
Cependant l'un des deux partis recule et commence à se replier sur les chameaux qui i)ortent les femmes; alors on entend de part et d'autre les femmes pousser les unes des cris de joie pour animer encore les vainqueurs ; les autres des cris de colère et de sanglantes luiprécations pour raffermir le courage ébranlé de leurs maris ou de leurs frères.
« Les voilà donc ces fameux guerriers qui chevauchent avec des étriers blancs et des vêtements splendides dans les fêtes et les noces ! les voilà qui fuient et abandonnent jusqu'à leurs femmes!
juifs, fds de juifs! mettez pied à terre, nous monterons vos chevaux , et , à partir d'aujourd'hui ,
VOUS ne compterez plus parmi les hommes. les lâches! que Dieu les maudisse! »
A ces injures , l'ardeur se réveille chez les vaincus, ils tentent un effort vigoureux ; appuyés par le feu des fantassins qui sont en réserve, ils regajrnent du terrain et rejettent l'ennemi jusqu'au milieu de ses femmes , qui à leur tour maudissent ceux qu'elles applaudissaient tout à l'heure.
Le comhat se rétablit sur l'emplacement qui sépare les femmes des deux tribus : la lutte, dans ses ditTérentes péripéties, a été très-acharnée, et bientôt le parti qui a eu le plus de chevaux et d'hommes blessés, qui a perdu le plus de monde, et surtout qui a vu tomber ses chefs les plus vaillants , prend la fui le, malgré les exhortations et les prières de quelques hommes énergiques qui , voulant le rallier , volent de la droite cà la gauche et cherchent à ressaisir la victoire.
Ces braves s'écrient : « Y a-t-il des hommes ici , ou n'y en a-t-il pas?
« Tenez vos âmes! Si vous fuyez, on vous enlèvera vos femmes, il ne vous restera que la honte.
« Moui'ez ! on ne dira pas : « Ils ont fui !...» Mourez ! vous vivrez encore ! »
Alors se passe une scène vraiment belle et touchante; le chef le plus élevé, au désespoir d'être vaincu , se précipite dans la mêlée pour y trouver
la mort, mais il esl lelenu par les jeiuies gens qui l'ciiîourenl et le supplient de se retirer.
« Tu es notre père, disent-ils; que deviendrionsnous si nous venions à te perdre ? C'est à nous à mourir pour toi ; nous ne voulons pas rester comme un troupeau sans berj^er. »
Quelques guerriers veulent encore tenir , mais îa déroute générale les entraîne ; ils sont bientôt auprès de leurs fennnes. Alors chacun , voyant que tout est perdu, s'occupe de sauver ce qu'il a de plus cher; on gagne le plus de terrain possible en arrière ; de temps à autre on se retourne pour faire face à l'ennemi , s'il poursuit.
Un désespoir téméraire a parfois changé la face des choses. Aissa-ben-el-Chériff, un enfant de quatorze ans, était monté à cheval avec sa tribu .pour repousser une attaque dirigée par Sy-el-Djedid. Les gens de l'Arbàa lâchaient pied et prenaient la fuite, lorsque l'enfant, se jetant en avant d'eux, essaya de les arrêter.
" Quoi donc! vous étés des hommes et vous avez peur! Vous avez été élevés dans la poudre et vous ne savez pas la frapper ! N'avez-vous donc tant soigné vos juments que pour vous en servir dans la fuite? » Les autres criaient toujours : « Djedid! Djedid! voilà Djedid! —Djedid! reprend l'enfant ; c'est un homme seul qui vous fait fuir! Voyez donc ce gr.erricr terrible qui met en déroute des cent, i-
nés d'hommes et qu'un enfant arrête dans sa victoire! » et Aïssa pique des deux. 11 arrive au guerrier redouté ; Djedid ne se tenait pas sur ses gardes; qu'avait-il à craindre d'un enfant? mais celui-ci se jette à son cou, l'enlace, et, quittant son cheval, se suspend à lui d'une main, tandis que de l'autre il cherche à le frapper de son couteau.
Djedid, stupéfié de tant d'audace, gêné dans ses' mouvements, cherche en vain à se déharrasser; mais il n'a pas assez de tout son sang froid pour parer les coups que lui porte l'enfant. Enfin il n'a pas d'autre moyen de salut que de se laisser tomber de cheval afin d'écraser Aïssa dans sa chule ; mais celui-ci a su l'éviter, et s' élançant sur le cheval du chef redouté, il rejoint sa Irihu, oîi il montre un trophée qui fait rougir les plus vieux cavaliers de ce moment d'effroi auquel a su résister un enfant
Le vainqueur, s'il ne faisait par sa faute un pont d'or au vaincu, pourrait le ruiner complètement ; mais la soif du pillage l'emporte, il se déhande et ne songe qu'au hulin : l'un dépouille un fantassin, l'autre un cavalier renversé; celui ci emmène un cheval, celui-là un nègre. Grâce à ce désordre, les plus braves de la tribu parviennent à sauver leurs femmes, quelquefois leurs tentes.
Après le pillage, les cavaliers de la tribu victorieuse songent à se relirer, les chefs les y engageni.
« Nous avons beaucoup tué, nous avons enlevé des chevaux, capturé des femmes, pris des fusils, nous avons ratVaî'-hi nos cœurs en faisant des orphelins de ces tîls de chiens ; le meilleur parli à prendre est d'aller coucher ce soir à tel endroit ; car nos ennemis, soutenus de quelques renforts, pourraient bien nous attaquer cette nuit. »
On fait hier en avant tous les bagages; une forte réserve forme l'arrièrc-garde et les protège. Le premier jour et les jours suivants, on marche jusqu'à la tombée de la nuit.
Dans ce genre de guerre , on a le plus grand respect [)Our les lenunes captives. Les hommes de basse naissance les dépouillent de leurs bijoux , mais les chefs tiennent à honneur de les renvoyer à leuis m;i ris avecleurs chameaux, leurs joyaux, leurs parures; ils s'empressent même de faire habiller, pour les restituer, celles qui ont été dépouillées.
Au désert, on ne fait pas de prisonniers, on ne coupe point les tètes, et on a horreur de mutiler les blessés; après le combat, on laisse les blessés se tirer d'affaire connue ils peuvent, on ne s'occupe pas d'eux. Il y a quelques rares exemples de cruauté; ce sont les vengeances d'hommes qui ont reconnu dans le gouin ennemi les meurtriers de personnes qui leur étaient chères, d'un frère, d'un ami.
A sa rentrée sur son territoire, la tribu est ac-
cueillie par une fête inouïe ; l'allégresse générale se tialiit par les démonstrations les plus vives ; les i'einnics font aligner leurs chauicau.v sur un seul rang et poussent des cris de joie à des intervalles réguliers ; les jeunes gens exécutent devant elles une fantasia effrénée ; on se salué , on s'embrasse , on s'interroge, on prépare le repas et pour les siens et pour les alliés ; les chefs réunissent la somme qu'il faut distribuer à ces derniers. Un simple cavalier ne reçoit jamais moins de dix douros ou d'un objet de cette valeur. Cette rétribution s'appelle zebcun ; elle est obligatoire et donnée en sus du butin que cbacun a pu faire ; on y ajoute même, pour le cavalier qui a perdu un cheval, trois chameaux ou cent douros.
Inutile de dire que l'on donne plus de dix douros aux chefs des tribus alliées, chefs dont l'in- Ikience a été décisive : ils reçoivent leur part connue les autres; mais, en outre, on leur donne secrètement de l'argent ou des cadeaux d'une certaine valeur (tapis, tentes, armes, cbcvaux).
On donne aux iiUiés une hospitalité généreuse , et le lendemain, lorsqu'il se mettent en marche pour rentrer sur leur territoire, les chefs montent à cheval et les accompagnent. Après avoir cheminé de concert deux ou trois heures, on se renouvelle mutuellement le serment de ne pousser jamais qu'un seul cri, de ne faire qu'un seul et
même fusil , de venir le malin , si l'on est demandé le matin, et de venir la nuit, si l'on est demandé la nuit'.
Il est naturel de chercher à savoir pourquoi la tribu qui va être attaquée et qui ne veut pas faire les sacrifices nécessaires pour obtenir la paix ne s'est pas, elle, tribu nomade, mise à fuir au lieu d'attendre le combat.
Fuir, ce serait vouloir être poursuivi et altaqué dans le désordre d'une retraite, ce serait s'éloigner de son pays , s'exposer à manquer d'eau pour les troupeaux, peut-être même à tomber chez un autre ennemi, qui saisirait bien certainement une occasion de pillage et de vengeance.
Le plus sage est de choisir son terrain, de réunir ses alliés et d'attendre l'enneini si l'on se croit le
1. Dans le désert, si les haines sont héréditaires et vivaces, les sympathies, en revanche, sont aussi nombreuses que profondes. Voici des vers qui prouvent jusqu'à quel point de déhcalesse et de dévouement l'amitié peut être poussée chez les Arabes :
a Si l'ami ne marche pas en. aveugle comme l'enfant, s'il ne s'expose pas volontairement à la mort, en oubliant que le suicide est un crime, il n'aura point de place dans les tentes de nos tribus.
a J'obéirai à l'appel de mon ami, quand la lumière du matin serait le reflet des épées, quand les ténèbres de la nuit seraient les ombres de la poussière soulevéepar le pied des chevaux, j'irai pour mourir ou pour être heureux. Le moindre des sacrifices auxquelsj'ai consenti, c'est de mourir. Puis je vivre loinde l'asile que j'aime? Puis-je supporter l'absence des voisins auxquels je suis accoutumé? »
plus fort, ou de faire des concessions si l'on se sent le plus faible.
mon Dieu! sauve-nous et sauve nos chevaux. Tous les jours nous couchons dans un pays nouveau Peutêtre qu'elle se rappelle nos veillées avec les flûtes et les tambours.
Observations de l'émir Abd-el -Kader.
Commeni les peuples étrangers pourraient-ils lutter avec nous, qui nous sommes élevés au plus haut point de l'honneur, et même au-dessus de toutes les tribus réunies dans les grandes assemblées ? Ne conduisons-nous pas à l'ennemi des chevaux de race pure qui, terribles comme des lions furieux, savent courir, éperdus, dans les chemins périlleux des montagnes?
J'ai préparé, pour le cas oîi la fortune me sérail infidèle , un noble coursier aux formes parfaites , qu'aucun autre n'égale en vitesse.
J'ai aussi un sabre étincelant , qui tranche d'un , seul coup le corps de mes ennemis.
Et cependant la fortune m'a traité comme si je n'avais jamais goûté le plaisir de monter un buveur d'air ;
Comme si je n'avais jamais reposé mon cœur sur le sein virginal d'une femme bien-aimée , aux jambes ornées de bracelets d'or;
Comme si je n'avais jamais ressenti les douleurs de la séparation ;
Comme si je n'avais jamais assisté au spectacle émouvant de nos chevaux de race surprenant l'ennemi à la pointe du jour ;
Comme si enfin, après une défaite, je n'avais jamais ramené des fuyards au combat en leur criant :
« Fatma , filles de Fatma !
« La mort est une contribution frappée sur nos têtes ; tournez l'encolure de vos chevaux et reprenez la charge. »
Le temps roule sur lui-même et revient.
Ah ! que je voudrais jeter le monde sur sa figure !
Une tribu de marabouts.
11 existe dans le Sahara quelques tribus de marabouts, en regard des tribus de Djouad qui forment la majorité. L'origine et l'illustration de cellesci sont guerrières. C'est à leur origine religieuse que les tribus de marabouts doivent le respect et la vénération dont elles sont entourées.
Au nombre, je pourrais dire en tête, des plus importantes, ligure la tribu des Ouled-Sidi-Chïkh.
Elle se divise en Sidi-Ghïkh-Cheraga (de l'est), et Sidi-Chïkb-Garaba (de l'ouest).
Les Ouled-Sidi-Chïkh Cheraga campent ordinaintiirement sur le territoire compris entre l'Oued- Zergoun au sud, Stiten au nord, Bou-Aàlam à l'est, et les Arbaouat à l'ouest.
Les Ouled-Sidi-Chïkli-Caraba campent sur le pajs compris entre El Biod-Ghrarbi à l'est, Figuig à l'ouest, et leur montagnes au nord.
Lotus lentes, de couleur noire, sont toutes surmontées de bouquets de phunes d'aulinuiie plus ou
UNE TRIBU DE MARABOUTS. 32rS
moins gros, selon la qualité du personnage ou la fortune de la famille ; comme presque tous sont marabouts, c'est là, disent-ils, un signe qui les distingue des tribus vulgaires.
Ils sont riches en chameaux, en chevaux, en moulons, en chèvres et en ânes; mais ils n'onl point de bœufs et ont très-peu de mulets.
Le soin des troupeaux ne les occupe point exclusivement; ils sont, par goût et par instinct, comme tous les Arabes, trafiquants autant que pasteurs; on les compte en grand nombre sur les marchés des Beni-Mzah , de Metlili , de Fig-uig et de Timimoun, dans le pays de Gourara.
Ils y portent :
Du beurre. .
Du fromage.
Du blé.
De l'orge.
Des laines.
Des moutons.
Des tapis nommés /"rac/i.
Des nattes.
Des cordes en palmier.
Des chapeaux de palmier ornés de plumes d'autruche.
Ils rapportent des Beni-Mzab :
Des fusils.
Des pistolets.
De la poudre.
Des balles.
Des pierres à fusil.
Des bernous.
Des haïk d'hommes et de femmes.
Des chemises en laine.
Des chaussures-brodequins.
Des babouches de femmes.
Du calicot.
Des épiceries.
De la coutellerie.
Du fer.
De l'acier.
Des fers à cheval.
Des feutres pour selles.
Des laines filées et teintes.
Des teintures.
Ils rapportent de Timimoun :
Des esclaves nègres et des négresses.
Des dattes.
Des vêtements de laine.
Du henna.
De la poudre.
Du tabac.
Des p.^aux tannées appelées (ilali.
Des sayes (pièces d'étoffes noires venues du pays des nègres ; elles n'ont que six pouces de largeur. Les femmes en font des ornements de tête).
Ils rapportent de Figuig les mêmes objets et beaucoup d'autres qui sont tirés de Fàs (Fez). Les chefs des deux grandes fractions de la tribu
sont chérifs, et prétendent descendre du premier khalit'ah du Prophète, Sidi-Bou-Beker-Seddik, pour qui Mahomet aurait fait ce vœu :
AUafi idjal rtkiuhek sas^ Que Dieu fasse que ta famille
monte toujours à cheval,
Ou rekebtek tenebas, Que ton genou soit toujours
baisé,
Ou derritek tetdcha, Que ta postérité mange ,
Ou derriti iebka belach! Quand la mienne aura faim !
Malgré celte communauté d'origine , chefs et fractions ont été souvent divisés ; mais depuis quelques années ils vivent en honne intelligence.,
La sainteté des Sidi-Chikh et l'nifluence de leur qualité vénérée, non-seulement ne sont point contestées, mais, de temps immémoiial , elles leur oiit attaché un grand nombre de tribus qui se sont déclarées leurs hheddam (serviteurs) et qui se font orgueil de ce titre. Dans le principe, disent les Arabes , quand Dieu eut consacré un homme par un prodige, cet homme fut i'- oïmiu marabout. Les tribus voisines d'abord", [mis, et à mesure que sa réputation s'étendait, des tribus plus éloignées vinrent le visiter et demander des miracles à ses prières, de la pluie ou du beau temps, des récoltes abondantes, des vœux pour les nouveau-nés, pour les femmes stériles, pour les troupeaux malades. C'est l'histoire de tous nos saints, avec la différence que, dans la religion mahométane, le titre de ma-
rabout est héréditaire, et, avec lui, la puissance de cetle aristocratie théocratique qui, de père en fds, rayonne sur un plus grand nombre d'individus.
Les kheddani d'un marabout sont obligés d'aller, une fois l'an, visiter le tombeau où repose le premier saint, chef de sa famille, et chaque pèlerin , suivant sa fortune , y laisse des cadeaux appelés zïaro.
A son tour, le marabout, ou quelqu'un de ses parents, va visiter les kheddam, et ce voyage est encore l'occasion d'une ample récolle de présents qui, cette fois, prend le nom de el oxiada.
Le marabout impose à ses tidèles telle ou telle prière, ordinairement très -courte, de quelques mots seulement, mais qui doit cire dite à heure indiquée, souvent des milliers de fois, que l'on compte sur un chapelet ; cette action s'appelle deker. Cependant une condition exigée , c'est de changer souvent de prière et de laisser chaque fois au patron, qui seul peut en indiquer une nouvelle, une petite redevance.
A l'aide de ces obligations pieuses , les marabouts se sont si bien einparés de l'esprit des populations que beaucoup d'entre eux , comme certains abbés de notre moyen âge , se sont faits , dans un cercle plus ou moins étendu, plus puissants que leur sultan lui-même, qui les tient toujours en grande vé-
iiération, forcé qu'il est de se inénager leur intervenlion; et il ne l'obtient souvent qu'au prix d'une riche ouada. Ils sont d'ailleurs affranchis de toute espèce de corvées et d'impôts.
Tous les Arabes ont un grand respect pour les Ouled-Sidi-Chïkh ; mais leurs kheddam particulièrement dévoués de père en tils sont :
Les Chàmba.
Les gens de Ouargla.
El Mekha.lma.
Hhal-el-Toual.
El Arouat'-KsaL La moitié des A'rba.
Ouled-Khelif.
Ouled-Chaïb.
Zenakha.
Djebel-A'moiir.
La moitié des Harar Hhal-Engad.
El Hassessena.
Beni-Aâmer.
Hamïan.
• Doui-Menia.
Djafra.
Ouled-Aïad.
On comprend facilement qu'avec autant de moyens d'action , cette tribu , qui par elle-même est peu de chose, soit cependant une véritable puissance. Kheddam et tribu ne reconnaissent, en réa- Hté, de seigneur et maître que leur marabout, et
lui obéissent passivement; le sultan ne vient qu'après : ï Car , disent-ils , si un sultan peut nous faire du mal , Dieu peut nous en faire bien davantage, »
Une révolte s'élève-t elle dans la tribu, il suflit au marabout d'une menace : «« Que Dieu vous maudisse ! qu'il rende vos femmes , ou vos palmiers, ou vos chamelles stériles ! » pour que tous viennent lui baiser les pieds. Il en est de même pour les kheddam : « Ainsi, nous disait un Arabe , les Ouled-Sidi-Chïkh n'auraient que vingt chevaux et donneraient un ordre à la puissante tribu des Hamïan, qui en a deux mille, elle obéirait dans la crainte de Dieu. »
Il faut l'avouer , au reste , les Ouled-Sidi-Chïkh semblent n'user de ce pouvoir que pour faire le bien ; généreux et hospitaliers , si leurs zaouïas sont remplies par les riches, qui y apportent :
Des moutons.
Des dattes.
Du blé.
Des fruits.
Du beurre.
Du benjoin.
Des bougies.
Des vêtements de loine.
De l'argent.
El même des chameaux.
elles sont vidées par les pauvres que les besoins
d'un voyage ou une intention pieuse y appellent en foule tous les ans , et par les malades , les estropiés et les aveugles qui viennent y demander un miracle.
Apprennent-ils qu'il y a parmi leurs fidèles une contestation de tribu à tribu, de fraction à fraction, de douar à douar , et même d'individu à individu ? ils se portent intermédiaires, et s'ils ne peuvent, de chez eux , arranger la querelle , si elle s'envenime, un des chefs monte à cheval et se rend sur les lieux ; là, assis sous la tente la plus vaste ou en plein air, entouré d'une foule attentive, il se fait amener les parties adverses, qui ne manquent jamais à l'appel, et, par tous les moyens , cherche à les concilier.
" J'ai assisté à une de ces scènes , nous racontait un Arabe , et voici ce qui se passa. Après s'être fait expliquer l'affaire, après avoir entendu les témoins pour et contre , le marabout dit à tous : » Que Dieu maudisse le démon ! car le prophète a « dit : La dispute est comme le feu ; que Dieu « maudisse celui qui l'a allumé , et qu'il accorde sa « miséricorde à celui qui l'éteint ! Le bien vaut « mieux que le mal; du bien sortent le repos , l'a- « griculture, la joie, le bonheur, les enfants; du « mal , la douleur , les pleurs, les cris , la famine , « la destruction, les perturbations, l'insomnie. Dieu « m'a envoyé pour apaiser les querelles ; je n'y
« ai aucun intérêt personnel , je ne vous demande « pas d'argent; ce que je fais, c'est pour l'amour « de Dieu; vous dites, n'est-ce pas? que vous êtes « mes serviteurs , et que vos ancêtres étaient les « serviteurs de mes ancêtres; eh bien! accordez- « vous pour l'amour de Dieu, de vos ancêtres et des « miens. »
« 11 exposa alors ce qui était juste, et il reprit:
« Je vous ai montré le bien et le mal : choisissez. « Si vous vou'ez le bien, il est là; si vous voulez « le jual, vous vous en repentirez. »
« Les parties intéressées s'étant entendues pour faire la paix, il prit un chapelet qui lui vient de son père, le passa au cou de chacun des assistants , et appela sur eux , sur leurs biens et sur leurs familles , les bénédictions de Dieu , par des prières appelées fatha. Tous les assistants levèrent alors les bras à la hauteui* de la poitrine, et ouvrirent leurs mains comme il est prescrit par le rite musulman, c'est-à-dire la paume tournée vers le ciel , et le marabout continua :
« mes enfants , je me suis réjoui de vous, en « vous voyant m'appeler au milieu de vous ; que « Dieu vous en sache gré , que Dieu vous protège ; « que Dieu vous accorde ce que vous pouvez dési- « rer dans vos familles, et qu'il vous rende comme « l'abeille ; en l'air, elle dit : le protecteur ! et sur « la terre : le généreux!... »
« Toute l'assemblée avait les larmes aux yeux, et tous ayant demandé au saint marabout sa bénédiction, il leur dit :
« Celui qui a quelque chose dans le cœur ,
Que Dieu Faccomplisse!
Qu'il l'accomplisie promptement!
Par la bénédiction de la Mecque et de tout ce qui Ten-
toure; Par celle de lalla (dame) Fatima et de son père; Par celle de ce lieu et de celui à qui il appartient. »
« Les pleurs et les cris redoublant, il imposa silence de la main, et il termina par cette bénédiction :
« Que Dieu vous fasse teter à tous le teton de sa miséricorde! »
Grâce à l'intervention paternelle de leurs cliels , il est rai'e qu'une contestation entre les kheddam des Sidi-Cbïkli dégénère en querelle , et plus rare surtout qu'ils en viennent aux mains. Un moment cependant la tribu même a été fortement divisée, l'un de ses cbefs, Sidi-Hamza, étant au plus mal avec Abd-el-Kader, depuis la mort du cliïkli des p]ngad, El Gomari, qui était son ami, et que l'émir avait fait tuer, tandis que Ben-Taïeb, au cojilraire, avait non -seulement reconnu l'émir, mais lui pavait des contributions. Ces symptômes de mauvaise intelligence se sont peu à peu effacés, à mesure que la puissance d'Abd-el-Kader s'est ellemême annihilée.
33i LE SAHARA.
Les Oulcd-Sidi-Cliïkh ne s'allient qu'entre eux; ces nobles de la tente croiraient déroger en donnant leurs filles à des étrangers, à moins qu'ils ne soient, eux aussi, marabouts de grande famille, et telle est la vénération générale dont ils sont entourés, même en dehors de leur territoire, que l'empereur du Maroc, Moula- Abd-er-Rahman , a épousé récemment la sœur de Sidi-Hamza , nommée El Iakout (le rubis). Il ne faudrait pas en inférer, toutefois, que ce mariage unisse les deux beaux-frères par des liens très-étroits; les sultans du Gbarb ( de l'ouest ) sont dans Thabitude de se laisser aller facilement, et sans pour cela s'engager en rien , à contracter de ces mariages avec les filles des familles distinguées, que l'opinion publique cite pour leur beauté. Ils les gardent plus ou moins longtemps : un mois , six mois , un an ; le divorce les en débarrasse quand le caprice est passé, mais sans que la femme y perde en considération; c'est, au contraire, un honneur trèsenvié des nobles que celui de la réépouser au sortir du harem impérial.
Les Ouled-Sidi-Chïkh sont renommés pour leur beauté ; ils ont d'ailleurs tous les goûts de nos anciens gentilshommes. Ils aiment les beaux vêtements, les armes riches , les brillants équipages de guerre et de chasse ; ils ont des meutes de lévriers, qu'ils font porter sur des chameaux jusqu'au lieu
désigné , où ils courent l'autruche et la gazelle. Dans le désert même , ils passent pour d'excellents cavaliers, et leurs chevaux sont superbes. Ceci ne s'entend évidemment que des plus riches ; mais toute la tribu se distingue néanmoins par ses allures aristocratiques.
Leur nourriture habituelle est le lait, les dattes, lekouskoussou, la chair de mouton et celle de chameau.
On assure qu'au printemps ils abreuvent leurs chevaux avec le lait de leurs chamelles, et que ce régime les engraisse d'une manière étonnante , mais de l'encolure et de la croupe seulement, sans leur donner du ventre. Nous avons entendu dire la même chose de plusieurs autres tribus du désert.
Organisation d'une caravane.
Ayant beaucoup entendu parler du connnercc de l'intérieur de l'Afrique , déprécié i)ar les uns, exalté par les autres, j'ai voulu m'enquérir auprès d'un Arabe qui, plusieurs fois, avait suivi les caravanes, de ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les allégations des uns et des autres.
C'est à cette occasion que j'ai recueilli, sur l'organisation d'une caravane, les détails qu'on va lire.
Je laisse parler l'Arabe :
Un Targui' du Djebel-Hoggar , nommé Clieggueun , vint se fixer à Metlily-, en 1839, et s'y maria la même année.
Aventureux par instinct, par liabitude et pai' né-