I. Il existe cependant d'honorables exception
La nuit est passée, le ciel se dore, c'est l'instant du dé|)arl; la marche du second jour va commencer. A ce moment les chefs envoient des chouafs , avec mission de reconnaître l'emplacement de l'ennemi et de juger, aux signes extérieurs, de son état moral , de la quantité des renforts qu'il a reçus. Ces éclaireurs s'avancent avec précaution et ne marchent plus que la nuit lorsqu'ils approchent du camp ennemi. Puis un homme à pied se détache, qui profile de tous les accidents du terrain pour échapper aux regards, et souvent, couvert de haillons , pénètre hardiment au milieu des douars. 11 s'assure du nombre des fantassins , d(.'s chevaux, des tentes, observe si l'on rit, si l'on s'amuse, ou si la tristesse règne dans le camp, puis vient rendre compte du résultat de ses observations.
Les chouafs réunis attendent le jour dans un endroit caché , impatients de voir quelle sera l'attitude de l'ennemi au soleil levant ; s'il fait la fantasia, s'il tire des coups de fusil, si l'on entend des cris de joie , des chants, les sons de la flûte , bien certainement il a reçu des renforts et il ne s'inquiète pas de l'attaque prochaine.
La tribu poursuit sa marche jusqu'à ce qu elle ne soit plus qu'à neuf ou dix heues de l'ennemi. On ne s'est avancé qu'à petites journées ; les bagages , les femmes , les fantassins , sont
autant de causes de lenteur ; ce qui retarde surtout, ce sont les ordres des chefs, qui veulent laisser à ceux qu'ils vont attaquer le temps de la réflexion.
C'est prudemment agir, et de puissants motifs les déterminent. Qui sait ? Peut-être vont-ils recevoir des propositions de paix avec force cadeaux pour eux , personnages prépondérants dans les conseils. Les exemples manquent-ils? N'est-ce point la coutume? A eux les cotonnades, les vêtements de drap {kate), les fusils montés en argent, les bracelets de pied [khrolkhral] , et enfin les douros!.... Quand l'affaire prend cette tournure , elle est bien près de s'arranger à l'amiable.
Les deux partis ennemis ne sont plus séparés que par un espace de dix lieues, et aucune proposition directe ni indirecte n'a été échangée, La tribu se reconnaît -elle incapable de résister ou accepte-t-elle la lutte ?
Si elle renonce à combattre, elle réunit les marabouts les plus influents, et les munit de cadeaux et d'argent dont chacun a fourni sa part. Les saints hommes se rendent dans le camp ennemi , au milieu de la nuit , sous la protection d'un chef prévenu à l'avance , et bien vite séduit par de nombreux cadeaux ; celui-ci les conduit chez un autre chef, qui se laisse également aller à recevoir les présents qu'on lui offre; tous les deux accompagnent les messagers de paix chez un troisicnie per-
soiinage, et ainsi de suite, jusqu'à ce que soient gagnés tous ceux dont la voix est puissante. Alors seulement les marabouts, sûrs de la bienveillance de ceux qui les écoutent , émettent les propositions qu'ils sont cbargés de faire, et s'expriment ainsi :
« Nous ne sommes venus que pour l'amour de Dieu. Vous savez que nous sommes marabouts et que nous ne voulons que le bien. Il faut, en notre considération , vous arranger avec les musulmans qui nous envoient ; cela vaudra mieux que d'attirer sur nous tous les malheurs de la guerre , la ruine , la mort, etc. Si vous voulez le bien. Dieu vous bénira , vous, vos femmes, vos enfants , vos juments, vos chamelles ; si vous voulez le mal , qu'il retombe sur vous! Nous le répétons, faites la paix et que Dieu maudisse le démon ! »
Après quelques difficultés soulevées pour la forme , les chefs thiissent par répondre :
<« Eh bien , nous ferons la paix à cause de Dieu et à cause de vous, mais aux conditions suivantes :
« 1° Vous nous rendrez les objets, denrées ou animaux qui nous ont été enlevés, lorsque les vôt es ont pillé notre caravane à tel endroit;
« 1° Vous payerez la drja^ (prix du sang) des nôtres tués par vous tel jour;
I. La d;/a, dans le Sahara, se paye cinquante hachy ou chameaux de trois ans, ou bien encore trois cents moutons; un hachy ne vaut donc que six moutons.
<- 3° Vous nous rendrez aussi tout ce qui nous a été enlevé en troupeaux, tel jour, par les vôtres, dans telle khrotefa;
« 4° Vous nous restituerez tous les chameaux et les chevaux que vos voleurs nous ont dérobés et qui sont encore chez vous. »
Les marabouts acceptent ces conditions et s'en rendent garants; alors on apporte le livre saint de Sidi-Abd-Allah , et tous les chefs jurent de faire la paix. Le serment prêté, ceux qui sont venus pour que le sang ne fût pas versé retournent dans leur ti'i])u l'instruire de ce qui a été décidé, et la forcer d'exécuter les conditions dont ils se sont portés garants.
Le lendemain la tribu qui a accordé la paix continue sa marche , et vient asseoir son camp à une lieue au plus de l'ennemi. A peine est-elle installée que les marabouts et tous les chefs du parti opposé viennent apporter la rançon convenue.
Les grands des deux camps rivaux se réunissent et jurent de nouveau sur le livre de Sidi-Abd-Allah :
Par la vérité de Sidi-Abd-Allah , nous jurons qu'il n'y aura plus entre nous ni razzias, ni vols, ni meurtres, ni ousiga (représailles), que nous sommes frères, et que nos fusils ne tireront plus qu'ensemble.
Les marabouts des deux partis lisent alors le fci/ahh * , et terminent en disant : « Que Dieu vous