Touat, grande oasis de l'ouest qui confine au Maroc
2. Khrebir vient du verbe khrebeur, qui, à sa seconde forme, fait khrebbeur, et veut dire : il a donné avis, il a renseigné.
3. Menir vient du verbe nar, il a éclairé. De là, mnarah, lanterne, et menir, qui éclaire.
4. Delil vient du verbe denU, il a indiqué, il a montré. De là delil, celui qui éclaire une marche, et, aussi, signe par lequel on est dirigé.
5. On nomme encore tekchif, du verbe kcheuf.il a découvert, i'éclaireur du khrebir.
pour appeler à la prière; un iman enfin pour la dire sur les fidèles.
Le khrebir est toujours un hoinme d'une intelligence , d'une probité , d'une bravoure et d'une adresse éprouvées. Il sait s'orienter par les étoiles ; il connaît, par l'expérience de voyages précédents, lesc'bemins, les puits et les pâturages, les dangers de certains passages et le moyen de les éviter, tous les chefs dont il faut traverser les territoire, l'hygiène à suivre selon les pays, les remèdes contre les maladies, les fractures, la morsure des serpents et les piqûres du scorpion. Dans ces vastes solitudes, où rien ne semble indiquer la route, où les sables souvent agités ne gardent pas toujours les traces du voyageur , le khrebir a poui' se diriger mille points de repère. La nuit, si pas une étoile ne luit au ciel, à la simple inspection d'une poignée d'herbe ou de terre qu'il étudie des doigts, qu'il flaire et qu'il goûte, il devine où l'on est, sans jamais s'égarer '.
Quand une caravane a fait choix d'un khrebir,
1. « Je ne %Ms pas sans étonnement que notre conducteur, nommé Abou-Mohammed-Sendegou-Ben-Messouti , bien qu'il eût un œil de moins et l'autre malade, reconnaissait parfaitement la route. » Vnijnge au Soudan d'Ibn-Batouta (traduction de M. Mac Guckin de Slane^ — Léon l'Africain rapporte que le conducteur de sa caravane devint aveugle en route par suite d'une ophthal-, mie, et que cependant il reconnut, en touchant l'herbe et le sable, qu'on approchaitd'un lieu habité.
elle se donne entièrement à lui ; mais il en est responsable devant la loi , et , sous peine d'amende , il doit la préberver de tous les accidents qui ne viennent pas de Dieu : il paye la dïja (prix du sang) de tous les voyageurs qui , par sa faute , meurent , s'égarent et se perdent , ou sont tués ; il est punissable si la caravane a manqué d'eau , s'il n'a pas su la protéger ou la défendre contre les maraudeurs. Cependant , comme une fois en marche reculer n'est plus possible , et qu'il faut , tieureux ou malheureux , que le voyage s'accomplisse , une caravane se garderait bien d'accuser ou de menacer un chef qui l'aurait compromise , avant d'arriver en un lieu sur où l'on peut faire la justice.
Pour échapper à la loi , un khrcbir de mauvaise foi pourrait , ainsi que cela s'est vu , rarement il est vrai , la vendre aux Touareug, la faire tomber dans une embuscade , partager le butin , et restei" avec les voleurs.
Cheggueun avait toutes les qualités qui font un bon khrebir. Il était jeune , grand et fort ; c'ét'il un maître du bras ; son œil commandait le respect et sa parole prenait le cœur. Mais si dans la tenlc sa langue était douce , une fois en roule, il ne parlait qu'au besoin et ne riait jamais.
Voué par passion et par état aux voyages , pour inspirer plus de confiance , comme à Metlily, il s'llail marié à Insalali , point extrême du Toual uù
3i0 LE SAHARA.
se ralHenl les caravanes de l'ouest , et clans le Djebel-Hofrgar , qu'il faut traverser pour aller au Soudan. Il avait ainsi des amis et des intérêts échelonnés sur les deux principales stations de la route, et cette étrange combinaison , qu'autorisent les mœurs et les lois musulmanes , le mettait en contact nécessaire avec les marchands du Sahara algérien , du Touat et du Maroc , et lui assurait à la fois la protection indispensable des Touareug.
Devenu notre hôte , bien accueilli de tous , car il avait connu quelques-uns de nos marabouts dans ses courses précédentes , il nous parlait souvent de ses aventures, et toujours avec tant d'éloquence (ju'il faisait une vive impression sur les jeunes gens.
« Le Soudan , nous disait-il , est le plus riche pays du monde ; un esclave n'y vaut qu'un bernous ; l'oi' s'y donne au poids de l'argent ; les peaux de bufde et de bouc , les dépouilles d'autru- €he , les sayes et l'ivoire s'y vendent au plus bas prix ; les marchandises des caravanes y centuplent de valeur.
<■ Vous êtes des fous , ô mes enfants , de vous arrêter à Timimoun '. Beau voyage ! long comme de mon nez à mon oreille. Voulez -vous être riches,
I. ville et marché du Touat, à cent vingt lieues ouest de Mellily.
allons au pays des nègres ! Souvenez-vous que le Prophète a dit :
El Djereb doua el gvelran ,
Ou el feker doua el Soudan.
La gale (des chameaux) , son remède est le goudron ;
Comme la pauvreté, son remède est le Soudan. »
En l'écoutant, l'amour des aventures nous était venu ; l'espoir de la fortune nous tentait. Sa position d'ailleurs nous garantissait qu'il ne pouvait point nous engager dans une folle entreprise.
Connu et marié dans notre tribu avec une femme jeune , riche et belle , qui venait de lui donner un enfant , nous le regardions comme de nous.
Nous nous décidâmes donc , au nombre de quinze , tous parents ou amis, marabouts de la famille des Ouled-Sidi-Zigheum , à courir , sous sa conduite , les chances d'un voyage au pays des nègres , et nous partîmes dès le lendemain pour les villes des Beni-Mezab , Gardaïa, Beui-Isgueun et Mellika , où nous nous approvisionnâmes des marchandises les plus recherchées dans le Soudan, de celles qui, par leur volume., devaient le moins embarrasser notre marche.
C'étaient des aiguilles , du corail , de la verroterie, du papier , du soufre, du benjoin , de la cannelle , du drovre , espèce de parfum , du poivre
3i2 LE SAHARA.
noir , du sembell , du el entijte , du mesteka , des chachias, du drap, des mouchoirs, de la cire , des cotonnades , des habaïas (vêtements de laine) , des chapeaux de paille , etc. , etc. , du fer et des aciers que nous devions échanger dans le Touat contre du tabac et du sel.
Chacun de nous en chargea trois chameaux , el nous revînmes à Mellily pour terminer nos préparatifs. Notre départ fut ensuite fixé au jeudi suivant , jour que l'on sait être heureux pour entrepi'endre les voyages.
Le Prophète a dit :
Ne parlez jamais qu'un jeudi , et toujours en compagnie. Seul, un démon vous suit; à deux, deux démons vous tentent ; à trois , vous êtes préservés des mauvaises pensées ; — et dès que vous êtes trois , ayez un chef.
La saison était d'ailleurs favorable : le mois d'août allait finir , les plus fortes chaleurs étaient passées , et nous devions trouver dans le Touat des dattes nouvelles pour ajouter à nos provisions.
Les chefs et les marabouts des Chambas , avertis de notre décision , se réunirent en assemblée , firent appeler Cheggucun, et lui dirent :
« Cheggueun ! tu as mis dans la tête de nos enfants d'aller au pays des nègres , où lu leur promets de grands bénéfices. Que Dieu te rougisse la
figure ' et allonge ton existence ! Tu connais les routes , tu es un homme sage ; nos enfants sont dans ta main. Conduis-les ; guide-les , apprendsleur ce qu'ils ignorent , et ramène-les-nous avec l'aman ^ ; Dieu te récompensera ! »
Cheggueun leur répondit :
« S'il plaît à Dieu, ô Cliambas, j'emmènerai vos enfants avec l'aman et je les ramènerai de même ; ils feront de grands bénéfices ; je les sauverai des Touareug ; les routes , je les connais ; l'eau , ils n'auront pas soif. Enfin , je réponds de tout , excepté des événements de Dieu. »
Alors les marabouts reconnurent Cheggueun pour notre khrebir et lurent sur lui le fatahh^ :
« Louanges à Dieu , souverain de l'univers,
« Le clément , le miséricordieux ,
« Souverain au jour de la rétribution !
« C'est toi que nous adorons , c'est toi dont nous implorons le secours.
'< Dirige-nous dans le sentier droit , dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits ;
\ . Expression proverbiale en opposition à cette autre : Que Dieu te jaunisse la figure!
2. Ce terme a différentes significations. Suivant le cas, il peut se traduire par sauf-conduit, confiance, ou bien oubli dupasse.
ti. Ce mot, qui veut dire ouverture , est le nom du premier chapitre du Koran, celui qui ouvre le livre et dont nous citons les paroles. Les musulmans lui attribuent des vertus merveilleuses.
« De ceux qui n'ont pas encouru ta colère et qui ne s'égarent pas. Amin !
« Cheggueun, dirent-ils ensuite, que Dieu te donne sa bénédiction ! qu'il assure ta marche dans ce monde! qu'il te fasse gagner! qu'il vous fasse tous, ô mes enfants, arriver avec le bien au but de votre voyage et vous ramène avec le bien !
« Cheggueun, nous te nommons khrebir de nos enfants, qui sont devenus les tiens. »
La foule nombreuse de nos parents, de nos amis, de nos voisins , nous entourait ; beaucoup pleuraient , et nous-mêmes nous avions les larmes dans les yeux; car nous ne nous dissimulions aucun des hasards de l'entreprise, et, quoique bien résolus, nous sentions venir le regret de quitter pour si longtemps , pour toujours peut-être , ceux qui nous aimaient et ceux que nous aimions. Mais notre parti était pris, et nous aurions voulu pouvoir nous mettre aussitôt en marche, ne fût-ce que pour éviter les adieux qui amollissent le cœur.
Le soir de cette journée, après un repas en commun , nous nous cotisâmes suivant l'usage pour offrir à notre khrebir un habillement complet el trente douros d'argent; selon l'usage encore, il fut convenu que nous le défrayerions pendant tout le voyage.
Nous devions partir le surlendemain, et nous
employâmes ce dernier jour à faire nos provisions de roule. Ce fut pour ciiacun de nous un sàà de kouskoussou, un sââ et demi de dattes, une outre de beurre, de la viande séchée [klireléa ) , deux outres pleines d'eau , un seau en cuir avec sa corde pour abreuver les chameaux, deux paires de chaussures {belghra) , des aiguilles à coudre le cuir et des lanières {séïr) pour les raccommoder, un briquet et du tham, espèce d'amadou que nous faisons avec le chiehh et le doumeran. Notre provision d'eau devait nous conduire jusqu'à la première halte ; celle de dattes, de viande et de kouskoussou, jusqu'à Gueléa, où nous pouirions la renouveler.
Mais, pour un si long voyage, ce n'est pas assez de pourvoir à la faim et à la soif; il faut être en garde contre les attaques à main armée. Les meilleurs amis d'un voyageur sont un bon fusil, son pistolet et son sabre.
Nous prîmes donc les nôtres avec des pierres à feu, de la poudre et des balles pour l'avenir; et pour le présent, vingt-quatre coups tout prêts dans les vingt-quatre roseaux de notre ceinture {jnahazema).
Chacun de nous ensuite choisit quatre forts chameaux, bien bâtés, bien outillés : trois pour les marchandises, l'autre pour les bagages.
Le soleil du jeudi s'étant enfin levé, ce fut l'heure du départ et des adieux.
J'allai faire les miens à mon vieux père : il m'attendait. Son émotion était grande , et la mienne plus grande encore! Mais, pour ne pas la lui laisser voir, je me précipitai vers lui et lui baisai la tète.
« mon père, lui dis-jc, que vos jours soient heureux ! Je pars, et je ne sais si nous nous reverrons en te monde. Ne m'oubliez pas dans vos prières et donnez-moi votre bénédiction. «
Il me répondit d'une voix tremblante :
« Que Dieu te préserve de tout malheur! qu'il te ramène sans accident, et qu'il nous réunisse à une époque fortunée! Heureux sera ton voyage, s'il plaît h Dieu ! »
J'allai ensuite saluer ma mère; et voyant venir à moi ma femme en pleurs, qui de loin me présentait mon enfant, je me cachai le visage dans les mains et je m'échappai; l'usage nous défend de faire nos adieux à nos femmes quand nous partons pour une expédition périlleuse.
Le plus fort est faible à l'heure de la séparation !
Le rendez - vous était à la porte El Gharbi ( de l'Ouest).
Nos soixante -quatre chameaux et mes quinze compagnons de voyage y étaient déjà réunis , entourés de toute la population de Metlily et de celle des tentes , campées sous les murs de la ville. Dès
ORGANISATION D'UNE CARAVAIHE. 347
que je fus arrivé, Cheggueun, qui n'attendait plus que moi, se mit en marche.
A ce moment solennel, il se fit dans la foule, jusque-là silencieuse , un grand mouvement. Nos parents , nos amis , nos marabouts s'écrièrent : >' Allah akebeur! Allah akeheiir! Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand! » Et de tous les côtés, les femmes arrivant, leurs cruches sur la hanche, aspergèrent d'eau fraîche la croupe de nos chameaux en nous criant :
« S'il plaît à Dieu , vous réussirez !
« S'il plaît à Dieu , vous réussirez ! »
Nous marchâmes ainsi , pressés , entourés , suivis, l'espace de cinq ou six cents pas; à mesure que nous avancions, la foule était moins nombreuse, et quand enfin nous fûmes seuls, et que nous nous retournâmes pour jeter un dernier coup d'oeil sur notre ville bien-aimée , nous vîmes nos mères , nos femmes , nos enfants courbés sur la route, recueillant la terre que nous avions foulée. 11 est connu que ce témoignage d'affection est agréable à Dieu.
Ces reliques, portées en amulettes parles amis d'un voyageur, le sauvegardent du malheur et le rappellent au pays.
Péniblement absorbés dans nos réflexions, nous cheminions lentement à travers la forêt de palmiers qui s'étend sous Metlily, quand , au détour
d'un sentier, nous fîmes rencontre de la belle Meçaouda , femme de l'un de nos chïkh ; elle revenait de son jardin , suivie d'une négresse qui portait sur sa lète une corbeille pleine de fruits.
Aucune femme dans Metlily n'est plus belle que Meçaouda , ni plus élégante , et son nom veut dire heureuse. C'était d'un bon augure. La joie nous revint, et nous nous écriâmes : « Dieu bénira notre voyage! »
L'un de nous, Mohammed, s'approcha d'elle et lui dit: «Meçaouda, c'est Dieu qui t'envoie! Dénoue ta ceinture et fais-la flotter au vent, tu nous porteras bonheur; au retour, nous t'en donnerons une autre plus riche et plus belle, avec les plus jolies pantoufles du Haoussa '.
— S'il plaît à Dieu, répondit la jeune femme, vous voyagerez et reviendrez avec la paix. »
Et dénouant sa ceinture de soie, elle en prit les deux extrémités, et les agita en nous souriant.
Un peu plus loin , nous nous croisâmes avec le chïkh SalaU, qui revenait de Gueléa. Il montait une jument noire, superbe, richement habillée, avec une selle en cuir rou";e de Tafdalet* et une
I.Les pantoufles [medass] à\x Soudan sont particulièrement, recherchées par les femmes du Sahara, et même par les riches Mauresques d'Alger.
2. Ville du Maroc où l'on prépare les beaux cuirs que les Arabes nomment fxlali et que nous nommons maroquins.
bride de Figuigue* piquées d'or et d'argent. Salah était lui-même bien vêtu : son burnous de Gardaïa était blanc comme la neige, son pistolet et son long fusil de Tunis étaient damasquinés, et son yatagan pendait à son côté dans un fourreau d'argent bien travaillé. Deux grands lévriers jouaient et couraient devant lui, et deux domestiques bien mis et bien montés lui faisaient escorte et compagnie.
En passant à côté de nous, le cliïkb Salab fit caracoler sa jument et nous souliaita d'heureuses chances.
« Ne prends jamais la route si ta première rencontre, en sortant de chez toi , est une femme laide ou vieille , ou une esclave ;
« Si tu vois un corbeau voler seul et comme égaré dans le ciel;
« Si deux hommes se querellent auprès de toi , et que l'un dise à l'autre : « Dieu maudisse ton » père ! ■• quelque étranger que tu fusses d'ailleurs à cette malédiction , elle retomberait sur ta tête.
« Mais si tes yeux sont réjouis par une jeune femme, par un beau cavalier ou par un beau cheval ;
X Si deux corbeaux, l'heureux et l'heureuse 'meçaoud et meçaouda) volent ensemble devant toi;
1. Ville du nord du Touat, dans le district du même nom, renommée par l'adresse de ses ouvriers en broderie sur le /i/a//.
« Si des souhaits, des mots ou des noms de bon présage touchent ton oreille, prends la route avec confiance.
« Dieu, qui veille sur ses serviteurs, les avertit toujours par un fal ( présage) lorsqu'ils se mettent en voyage. »
Quand notre seigneur Mohammed, suivi du seul Abou-Bekeur, eut quitté la Mecque pour aller à Médine, parce que les djahilya (idolâtres) voulaient l'assassiner, Emkueltoum , dans la maison duquel il descendit, le voyant arriver, appela ses serviteurs : '< Mebrouk ! Salem ! »
Le Prophète, en entendant ces nops, dont l'un veut dire Y heureux et l'autre le sauvé , se retourna vers Abou-Bekeur et lui dit :
« Cette maison nous sera sans aucun doute un refuge assuré. »
Ce fut en effet de ce jour que la puissance de notre seigneur Mohammed commença à s'étendre sur les nations'.
Nous parlions donc sous les meilleurs auspices.
Verse/ asseiir (3 heures), on s'arrêta sur l'Oued- Nechou, qui était à sec, mais où nous connaissions des puits.
Dans le voisinage do l'un d'eux, notre khrebir
I. Année de l'hégire, IG juillet G22. — Médine s'appelait alors latreb.
tendit sa tente de peau de bœuf et nous fit placer autour de lui de manière à former un grand cercle dont nos bagages devaient tracer le périmètre, et dont nos chameaux occuperaient le centre.
Cbeggueun seul avait une tente; pendant toute la traversée, nous couchâmes, nous, en plein air, sur nos bagages , enveloppés dans nos burnous et dans nos haïks.
Ces dispositions de cam})ement adoptées une fois pour toutes, quatre d'entre nous furent commandés pour aller faire paître les chameaux, quatre autres pour aller chercher de l'eau , trois pour aller couper du bois, et cinq enfin pour mettre tout en ordi'e et faire la cuisine.
A la tombée de la nuit , nos chameaux rentrèrent et nous les entravâmes dans l'intérieur de notre douar Improvisé. Nous soupâmes ensuite, non pas en commun, mais par groupes de quatre.
Après le repas, Cbeggueun nous appela dans sa tente et nous dit :
« Asseyez-vous, mes enfants; nous allons nous concerter ; que Dieu nous donne bon conseil ! Ceux d'entre vous qui fument , qu'ils allument leurs pipes, s'ils le veulent, puisque nous ne sommes pas encore en pays assez dangereux pour que la fumée du tabac nous dénonce aux ennemis, et écoutez-moi.
« Je veux vous consulter d'abord sur le choix d'un
cliaoïich et d'un khrodja : d'un chaouch qui puisse ni'aider, d'un khrodja qui soit à la fois notre taleb et notre kadi. Quand nous aurons rallié la caravane du Touat; quand, devenus plus nombreux, une organisation plus complète nous sera nécessaire, nous nommerons les autres chefs indispensables à tonte assemblée de croyants, qu'elle habite une ville ou des tentes, qu'elle soit sédentaire ou mobile comme nous. »
D'un commun accord, nous désignâmes à Cheggueun, pour lui servir de chaouch, un nommé Ahmoud, dont l'intelligence et l'infatigable activité garantissaient les bons services; Sid-el-Hadj-Abderrahman , qui avait été deux fois à la Mecque et qui était savant dans la loi, fut nommé notre khrodja.
Il fut en outre réglé que l'un de nous sur quatre ferait la garde cette nuit et les suivantes.
« Mes enfants, ajouta Cheggueun ensuite, s'il plaît à Dieu, nous ferons un bon voyage; mais il sera long et diftîcile. Quand le danger est autour de nous, que la prudence soit avec nous!... Retenez donc bien ce que je vais vous dire.
« Ne marchez jamais les pieds nus : le terrain pierreux les meurtrit et le sable les brûle ; il se forme alors entre la peau et la chair des ampoules très-douloureuses.
« El haffa ikolleul cl beseur,
'< Ikolleul el djcheud
« Ou ikolleul el nefss.
« Marcher les pieds nus affaiblit la vue,
« Diminue la force
« Et diminue la respiration.
" Ne quittez donc en aucune occasion vos chaussures; cette précaution d'ailleurs est à pren(h"e contre les vipères (lefaci) qui dorment dans le sable, et dont les moi'sures sont toujours mortelles'.
.« Ne vous découvrez jamais la tète, pendant l'aulomne et le printemps surtout; redoutez les coups de soleil {bokveint el chemce).
« L'été, si le ciel est clair, tournez le dos h. la pleine lune en vous couchant, et couvrez-vous bien la figure pour éviter les coups de lune {bokuelat el kvemer); les maux de tète et les rhuuies les suivent.
« Ne dormez jamais sur le sable nu , vous vous lèveriez avec la fièvre.
« Ne buvez jamais à la bouche de vos outres :
« Echerob men foum el lefaà ;
« Ou la techerob men-foum el guerjja.
« Bois à la bouche de la vipère;
« Ne bois jamais à la bouche de la peau de bouc.
« Ne buvez jamais d'eau que la marche ail battue et que le soleil ait chauffée dans les outres, avant de lui avoir fait prendre l'aii- un uistant.