‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 30 sur 34 · C'est la vipère cornue , ou céraste · texte numérisé non relu

C'est la vipère cornue , ou céraste

« Après avoir mangé de la viande, ne buvez jamais d'eau sans attendre un moment; vous boiriez peut-être la mort.

« Ne buvez jamais le matin avant d'avoir mangé , vous auriez soif toute la journée.

« Ne buvez jamais avant de vous être un peu reposé.

<c Ne buvez jamais que deux fois par jour. »

« Les anciens ont dit :

« Ne jetez jamais l'eau

« Avant d'avoir trouvé de l'eau.

« Matekeïss ma,

« Hatta tesib ma.

« S'il arrive que le vent d'ouest (ouahedje) dessèche nos peaux de bouc et les tarisse, gardez-vous de manger des dattes; sucez le suc d'un oignon et avalez trois ou quatre gorgées de beurre fondu ; ces précautions ne désaltèrent pas complètement, mais elles trompent la soif et donnent le temps d'attendre.

« On peut rendre encore pour un moment la fraîcheur à sa bouche en y tenant une balle de plomb. D'ailleurs, il est connu qu'un homme ne meurt pas de soif avant trois jours entiers; et dussionsnous tuer quelques-uns de nos chameaux pour nous désaltérer avec l'eau que Dieu met en réserve dans leur estomac, nous n'en manquerons point pendant un si long lenqjs.

ORGxVNISATlON D'UNE CARAVANE. 3o5

• Ne mangez jamais de kouskoussou froid; il est d'une digestion difficile et pénible.

« Il arrivera sans doute que nous serons obligés d'abattre un cbameau ruiné par la fatigue, ou blessé, incapable enfin de continuer la route, et dont la cbair fraîche sera pour nous d'un a[)pàt très-vif après nos abstinences forcées. Mais, de quelque tentation que vous soyez pris en face d'un bon repas, sachez faire taire votre appétit; un excès subit après un long jeûne, un excès de viande surtout, donne infailliblement la dyssenterie, sinon la mort.

" Enfin, mes enfants, ne courez point la chasse hors de vue de la caravane, ne restez point en arrière, ne vous exposez point imprudemment :

« Celui qui met sa tète dans le son sera becqueté par les poules.

« Jusqu'au pays des Touareug , nous n'avons pas grand'chose à craindre ; mais là nous aurons d'autres précautions à prendre, et je vous les indiquerai.

« Allez , et que Dieu allonge votre existence ! »

Sur ces paroles nous saluâmes notre khrebir en lui baisant la main, et nous allâmes nous coucher sur nos sacs.

Mais à peine avions-nous fermé les yeux que nous fûmes éveillés par une voix forte qui cria :

« Hé ! les gardes ! dormez-vous ? »

C'était Cheggueun qui , de la porte de sa lente , avait fait cet appel.

« Nous veillons ! » répondirent les gardes ; et le calme reprit.

Une heure après , la même voix nous éveillait encore; et, d'heure en heure, il en lut ainsi jusqu'au matin.

Après la prière, nous décidâmes en conseil que nous achèterions deux moutons aux bergers des Chambel-Berazegas , qui friisaient paître leurs troupeaux dans les environs de l'Oued-Nechou, et que nous les saignerions en l'honneui' de Sidi-Abd-el- Kader, pour lui demander sa protection. Ils nous coiitèrent deux douros d'Espagne, et nous les conduisîmes au pied du maraliout Oulâ-Ameur-ben- Mouça, près duquel est un puits abondant; et |)ondant qu'un de nous les immolait, Cheggueun élevant la voix :

« Sidi-Abd-el-Kader * , dit-il, tu es le protecteur (lu voyageur , le compagnon de celui qui va en ghrazia, l'ami du malheureux; sois avec nous et pour nous dans ce voyage, et, quand nous serons (le retour, nous donnerons en ton honneur aux pauvres, une riche 02/^/f/«( cadeau, présent). «

I. Sidi-Abd-el-Rader, dont le tombeau est à Baghdad, est le protecteur de tous ceux qui sont dans la peine. Les vuleurs même l'invociuent. Il n'est pas un saint musulman à qui l'on ait liiUi plus de marabouts [kouhba\

Les victimes furent ensuite dépouillées et partagées fraternellement entre nous et les bergers qui nous les avaient vendues. Ces braves gens nous donnèrent en échange du lait frais de brebis.

Ce jour-là nous fîmes séjour auprès du marabout.

Le lendemain , à dix heures , nous déjeunâmes sur rOued-el-Maïze ( la rivière des Chèvres ) , où nos chameaux avaient à paître , et le soir nous campions sur rOucd-el-Gaà, auprès d'un puits appelé Hassyel-Gcià.

C'est un lieu célèbre et révéré où s'élève, sous un palmier, la koubbade Sidi-el-Hadj-Bou-Hafeus, que visitent souvent les Chambas.

Sidi-el-Hadj-Bou-Hafeus est un saint des Ouled- Sidi-Chïkh, qui a fait à la Mecque trente-trois voyages, dont plusieurs comme Amir-el-Rekueb , ou chef de la caravane de pèlerins qui s'y rend par le Sahara. Le puits d'El-Gaà était une de ses stations habituelles, et la piété d.es croyants a voulu consacrer ce souvenir en élevant une koubba à l'endroit où le pieux pèlerin avait tant de fois dressé sa tente.

Son véritable tombeau est à El-Biod-Mtaâ-Ouled- Sidi-Chïkh.

A mesure que nous avancions, Cheggueun redoublait de prudence, et, bien que nous eussions pris toutes les précautions dont j'ai déjà parlé,

il se leva plusieurs fois pendant la nuit pour tenir les gardes éveillés , et pour crier lui-même d'une voix forte aux maraudeurs qui pouvaient être tentés de nous attaquer :

« esclaves de Dieu, vous entendez ! Celui qui tourne autour de nous tourne autour de sa mort !

« Il n'y gagnera rien et ne reverra pas les siens !

« S'il a faim , qu'il vienne , nous lui donnerons à manger.

« S'il a soif, qu'il vienne, nous lui donnerons à boire.

« S'il est nu, qu'il vienne, nous le vêtirons.

« Et s'il est fatigué , qu'il vienne se reposer.

« Nous sommes des voyageurs pour nos atfaires , et nous ne voulons de mal à personne. >>

Soit qu'il n'y eût pas de voleurs dans les environs, soit qu'ils eussent été effrayés par cette publication qui pouvait s'entendre fort loin dans le silence de la nuit et le calme du désert, il ne nous arriva aucun accident.

Notre premier repos du Jour suivant fui sur rOued-Seghrir , qui était à sec , mais dont les rives sont fournies d'berbes et de buissons; et le soir, à cinq heures, nous étions sur l'Oued-Ghriar, auprès de la, koubba de Sidi-Mohammed-Zighreum, un de mes ancêtres : c'est de lui que descend la fraction des Chambas qui porte son nom.

Sidi-Mohammed, étant en voyage, fut appelé par

Dieu dans le lieu même où nous campions, nous, ses enfants; ses compagnons transportèrent son corps à Metlily , lui bâtirent une koubba , et revinrent sur rOued-Gbriar en élever une autre à sa mémoire.

Il a emporté dans l'auti'e vie l'borreur qu'il avait en celle-ci pour le mensonge : ceux qui jurent en vain par lui perdent la vue, leurs troupeaux dépérissent et meurent d'un mal inconnu.

Nous lui finies nos prières en conuuun '.

1. Voy. le Grand Désert, ou itinéraire d'une caratanr du Sahara au pays des Nègres, par le colonel E. Daumas, e\- Jirecteur central des affaires arabes, et Ausone de Chance]. (1848, Napoléon Chaii et C'% Paris, 20, rue Bergère.)

Les mahara ou chameaux coureurs.

Le iiialiari est beaucoup plus svelte daus ses formes que le chameau vulgaire {djemel); il a les oreilles élégantes de la gazelle , la souple encolure de l'autruche, le ventre évidé du slougui (lévrier); sa tète est sèche et gracieusement attachée à son cou ; ses yeux sont noirs , heaux et saillants ; ses lèvres longues et fermes cachent bien ses dents; sa bosse est petite, mais la partie de sa poitrine qui doit porter à terre lorsqu'il s'accroupit est forte et protubérante; le tronçon de sa queue est court; ses membres , très-secs dans leur partie inférieure , sont bien fournis de muscles à partir du jarret et du genou jusqu'au tronc ; la face plantaire de ses pieds n'est pas large et n'est point empâtée ; enfin, ses crins sont rares sur l'encolure, et ses poils, toujours fauves, sont fins comme ceux de la g-erboise.

Le mahari supporte mieux que le djemel la faim et la soif. Si l'herbe est abondante , il passera

l'hiver et le printemps sans boire; en automne, il ne boira que deux fois par mois ; en été , il peut, même en voyage, ne boire que tous les cinq jours.

Dans une course de ghrazia , jamais on ne lui donne d'orge; un peu d'herbe fraîche au bivouac et les buissons qu'il aura broutés en route, c'est là tout ce qu'il faut à sa chair; mais, au retour à la tente, on le rafraîchira souvent avec du lait de chamelle dans lequel on aura broyé des dattes.

Si le djcmel est pris de frayeur ou s'il est blessé, ses beuglements plaintifs ou saccadés fatiguent incessamment l'oreille de son maître. Le mahari, plus patient et plus courageux , ne trahit jamais sa douleur et ne dénonce point à l'ennemi le lieu de l'embuscade.

On ne sait point si Dieu créa les mahara , ou si , les hommes ayant mis à part leurs chameaux les plus tins et les plus agiles et leur ayant fait faire alliance entre eux, les pr.oduits successifs de ces animaux se sont ennoblis de père en fds, jusqu'à former une race distincte. Ce que mon œil a vu, c'est que la race des mahara existe aujourd'hui avec des caractères qui sont à elle'.

I. M. le général Marey, dans son expédition à El-Agbrouat (juin 1844), reçut trois mahara. « Le mahari, dit-il, n'est peutêtre pas un animal à part. Il paraît être au chameau ordinaire ce qu'un cheval de course est au cheval de trait.... Son allure habi-

Le mahari est au djemel (chameau) ce que le djieud (noble) est au khreddim (serviteur).

On dit dans le Tell que les mahara font en un jour dix fois la marche d'une caravane (cent lieues); mais les meilleurs et les mieux dressés, du soleil à la nuit, ne vont pas au delà de trente-cinq à quarante lieues'; s'ils allaient à cent, pas un de ceux qui les montent ne pourrait résister à la foliée de deux courses, bien que le cavalier du mahari se soutienne par deux ceintures très-serrées, l'une autour des reins et du ventre , l'autre sous les aisselles.

Dans le Sahara algérien, après les montagnes des Ouled-Sidi-Chïkh, les chevaux sont rares, les chameaux porteurs innombrables , et les mahara de plus en plus nombreux jusqu'au Djebel-Hoggar.

L'automne est la saison où les chameaux sont en amour, et, si les Sahariens ne laissent point indifféremment approcher la chamelle ]iar le premier étalon venu, ainsi que les Touareug, ils donnent

tuelle est le trot; il peut le tenir un jour entier : ce trot est comme le grand trot d'un bon cheval. " Ce témoignage de visu dément cette assertion d'un autre auteur, qu'on fera faire cent lieues par jour au mahari.

1. Hérodote dit des Arabes delà grande armée de Xervès : « qu'ils montaient des chameaux d'une vitesse égale à celle des chevaux, t (Liv. VII, chap. lxxvi.) Nous retrouvons ainsi les mahara en usage il y a deux mille quatre cents ans. Ne pourraiton pas en conclure que ces animaux appartiennent à une race non particulièrement décrite encore par l'histoire naturelle?

LES MAHARA OU CHAMEAUX COUREURS. 3«i3

(les soins plus spéciaux encore à la reproduction (les mahara. Ces nobles animaux ont, connne les chevaux de race, des ancêtres connus, et leur généalogie n'est point entachée de bâtardise.

La maharia porte douze mois ; son état de gestation n'empêche point toutefois qu'on n'en use encore pour la course et pour la ghrazia , mais on la ménage progressivement à mesure que son terme approche.

Aussitôt qu'elle a mis bas, on emmaillotte avec une large ceinture le jeune mahari , pour soutenir ses intestins et pour que son ventre ne prenne point un développement trop volumineux.

Huit jours après, cet appareil est enlevé.

Le jeune mahari a sa place dans la tente; les enfants jouent avec lui, il est de la famille; l'habitude et la reconnaissance l'attachent à ses maîtres, qu'il devine être ses amis.

Au printemps , on coupe tous ses poils , et de cette circonstance il prei]d le nom de bou-hiietaà (le père du coupement).

Pendant toute une année, le bou-kuetaà tette autant qu'il veut ; il suit sa mère à son caprice ; on ne le fatigue point encore par des essais d'éducation; il est libre comme s'il était sauvage.

Le jour de son sevrage arrivé, on perce de part en part une de ses narines avec un morceau de bois pointu qu'on laisse dans la plaie ; lorsqu'il

36i LE SAHARA.

voudra teter, il piquera sa mère qui le repoussera par des ruades, et il abandonnera bientôt la mamelle pour l'herbe fraîche de la saison.

Au printemps de cette année on le tond de nouveau, et il quitte son nom de bou-kuetaà pour prendre celui de heugK

A deux ans accomplis son éducation commence:

pour première leçon, on lui met un licou dont la longe vient entraver un de ses pieds ; on le maintient immobile du geste et de la voix d'abord , de la voix seulement ensuite ; on détache alors son pied entravé; mais, s'il fait un pas, on l'entrave encore; il a compris enfin ce qu'on veut de lui, et ces leçons n'auront de fin que s'il reste un jour tout entier, sa longe traînante, à la place où. l'aura mis son maître.

Ce premier résultat obtenu, le heug est soumis à d'autres épreuves.

On rive à sa narine droite un anneau de fer qu'il gardera jusqu'à la mort, et dans lequel est attachée la rêne en poil de chameau qui viendra se réunir sur son garrot, en passant de droite à gauche, avec la longe du licou, qui passera de gauche à droite.

On lui ajuste la rahhala, sorte de selle dont l'assiette est concave, le dossier large et haut, le pom-

I. Heug vient du verbe hakeuk, il a reconnu, il s'est assuré; ce qui veut dire que le chameau de deux ans commence à être raisonnable.

nieau élevé, mais échancré de sa base à son sommet. Le cavalier est assis dans la rahhala comme dans une tasse, le dos appuyé, les jambes croisées sur le cou du mabari et assurées i)ar leur pression même dans les échancrures du pommeau. Le moindre iuouvement sur la rêne de la narine imprime à l'animal une douleur si vive qu'il obéit passivement ; il obli(|ue à gaucbe , il ojjlique à droite, il recule, il avance, et, s'il est tenté par un buisson et qu'il se baisse pour y toucbcr, une saccade un peu rude l'oblige à prendre une baute encolure. Qu'un cbameau porteur broute sur la route, l'inconvénient n'est pas grand , il a le temps d'ai'river ; mais un mabari doit aller vite , c'est là sa qualité première.

Pour apprendre au beug à s'accroupir dès que son cavalier lui crie ch ch ch. .'... on se fait aider par un camarade qui frappe avec un bâton l'animal au genou au moment où le cri part, et jusqu'à ce que le cri seul obtienne obéissance.

Pour le faire enfin au^si rapide que possible, celui qui le monte lui frappe alternativement les flancs avec un fouet en l'excitant par un cri aigu. Le jeune mahari chérit beaucoup sa chair, il part au galop; la douleur le suit, il la fuit plus vite; il passe comme une autrucbe, ses jambes sont des ailes; mais, pour ne pas le fatiguer, on l'arrête de loin en loin en tirant sur la rêne.

Si le heiig, enfin, sait s'arrêter, quelque vitesse qu'il ait prise, quand son cavalier tombe ou saute de la rahhala ; s'il sait tracer un cercle étroit autour de la lance que son cavalier plante en terre et reprendre le galop des qu'elle est enlevée, son éducation est complète, U peut servir aux courses ; ce n'est plus un heug, c'est un mahari.

Un bon mabari vaut de deux cents à trois cents boudjoux; quelques-uns même sont estimés jusqu'à plus de quatre cents. Un djemel n'en vaut jamais plus de soixante à quatre-vingts.

Si les chameaux ne sont pas aussi nobles que les mahara, ils ne sont pas moins utiles. Sans les cbameaux , point de relations possibles entre les peuples du Sahara ; le Soudan serait inconnu ; les Arabes n'auraient pas d'esclaves, et les ci'oyants ne pourraient point aller, visiter la chambre de Dieu : avec eux, le désert n'a pas d'espace, ce sont les vaisseaux de la terre : Gouareb el Beurr. Dieu l'a voulu, et il les a multipliés à l'infini.

Vivant ou mort, le chameau est la fortune de son maître.

Vivant, il porte les tentes et les provisions, il fait la guerre et le commerce ; pour qu'il fût patient. Dieu l'a créé sans fiel ' ; il ne craint ni la faim ni la soif, ni la fatigue ni la chaleur; son poil fait

1. Les Arabes disent que le chameau n'a pas de fiel, et que de là vient sa patience.

nos lentes et nos burnous ; le lait de sa famille nourrit le riche et le pauvre , rafraîchit la datte *, engraisse les chevaux : c'est la source qui ne tarit point.

Mort , toute sa chair est bonne ; sa bosse {deroua) est la tête de la difAi^ ; sa peau fait des outres {mez-ade) où l'eau n'est jamais bue par le vent ni par le soleil ; des chaussures qui peuvent sans danger marcher sur la vipère, et qui sauvent du haffa^ les pieds du voyageur; dénuée de ses poils, mouillée ensuite et simplement appliquée sur le bois d'une selle , sans chevilles et sans clous , elle y fait adhérence, comme l'écorce avec l'arbre, et donne à l'ensemble une solidité qui défiera la guerre , la chasse et la fantasia.

Ce qui lait la supériorité du mahari , c'est qu'à toutes les qualilés qui sont de lui, il réunit toutes celles du djemel. Ce qui fait son infériorité , c'est que son éducation difficile mange pendant plus d'un an tout le temps du maître, et que ceux de sa race ne sont pas nombreux.

La beauté ne voyage pas par caravanes.

1 . Nous avons dit ailleurs que cette expression proverbiale désignait la nécessité où sont les Sahariens d'atténuer les effets pernicieux delà datte par son mélange ordinaire avec du lait.

2. C'est le mets le plus recherché que l'hospitalité puisse offrir à des hôtes de distinction.

3. Ce sont de véritables brûlures que les sables font aux pieds de ceux qui marchent sans chaussures.

Les Touareug.

11 est difficile de circonscrire exacloiiient le territoire habité par les Tonareug. La vie exceptionnelle que mènent ces pillards nomades échappe à toute appréciation géographique un peu certaine ; nous les retrouvons partout dans cet immense périmètre cerclé par une ligne qui du Tidikell , dans le Touat, descend à Timbektou, longe le Niger de l'ouest à l'est, et remonte par le Fezzan jusqu'à Rdamês, point extrême de la province de Tripoli. C'est là le véritable désert, l'océan de sables, dont les Touareug se sont faits les pirates.

Un grand archipel montagneux, égaré dans le rentre à peu près de cette immensité, et qu'on appelle le Djebel-Hoggar, est le nid, le refuge babitnel des véritables Touareug, des Touareug- Har.ir, ou de race, connue on les appelle. Cependant quelques fractions de leur grande tribu ont fait élection de domicile plus près de notre Sabara.

LES TOUAREUG. 369

D'autres sont campés en avant et dans la proximité de Timbektou , qu'ils tiennent en état de blocus perpétuel.

Beaucoup sans doute nous sont inconnus.

Jalonnés dans le désert, les uns au nord, les autres au centre , d'autres au sud , ils gardent les portes du Sahara et celles du Soudan, prélevant sur les caravanes un droit de sortie , un droit de voyage , un droit d'entrée ; si quelqu'une passe en contrebande, elle est impitoyablement pillée.

Quelle est l'origine de ce peuple singulier morcelé ainsi en tant de bandes, si distantes les unes des autres, et qui toutes, dans le nord au moins, révèlent par leurs traits, par leurs mœurs, par leur langage , une race commune ? Nous renonçons , quant à nous , à résoudre cette question , et nous nous bornerons à résumer les notes éparses que nous ont fournies cent Arabes, qui tous avaient vu les Touareug , avaient commercé avec eux ou voyagé sous leur sauvegarde.

Les Touareug prétendent descendre des Turcs.

Nous croyons inutile de discuter cette opinion accréditée sans doute par leur amour-propre ; car ils affectent de mépriser les Arabes, qu'ils traitent en peuple vaincu. Quoi qu'il en soit, ils sont grands, forts, minces et de couleur blanche, même ceux qui campent sous Timbektou. Cependant les fractions que l'on retrouve autour des autres villes du

Soudan sonl de sang mêlé ; leurs yeux sont généralement très -beaux, leurs dents très -belles; ils portent de grandes moustaches à la manière des 1 un s , et , sur le sommet de la tète , une touffe de cheveux quils ne coupent jamais et qui , chez certains d'entre eux, devient si longue qu'ils sont obligés de la tresser K Le tour de leur tète est rasé ; tous ont des boucles d'oreilles. Leur costume consiste en une grande robe qui ressemble à la djellalja ou habaïa des Kabyles , et qu'ils appellent djeba; elle est très large, très-ample, et faite de bandes réunies de cette étoffe noire étroite appelée sa}e, qui vient du Soudan, et dont nous avons déjà parlé. Sous la djeba, Us portent un pantalon qui a quelques rapports avec celui des Européens , mais qui se soutient sur les hanches à l'aide d'un cordon passé dans une coulisse ; une ceinture en laine leur presse la taille. Pour coiffure, ils ont une cbachia très-élevée, tîxée sur leur tète par une |jièce d'étoffe roulée en façon de turban, et dont un des bouts , \»assé dans toute sa largeur sur leur figure, ne laisse voir que les yeux; « car, disent-ils, des gens nobles ne doivent pas se montrer. >• Les chefs seuls portent des burnous.

Presque tous, riches ou pauvres, ont les pieds nus ; si on leur en demande la raison : « C'est que,

1. Les Touaieiig blancs, les Touareug de race se rasent les moustaches.

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répondent-ils , nous n'allons jamais à pied. » Ceux d'entre eux i)Ourtant qui, faute d'un chameau, sont obligés de marcher dans les sables, portent des espèces d'espadrilles liées à la jambe par des cordons.

Leurs armes sont : une lance très-longue , dont le large fer est taiUé en losange ; un sabre large et long , à deux tranchants ; un couteau fourré dans une gaine en cuir appUquée sous l'avant-bras , où elle est fixée par un cordon, de manière à ce que le manche de rinslrument, qui vient s'arrêter au creux de la main , soit toujours facile à saisir et ne gêne en rien les mouvements ; un grand bouclier en morceaux de peau d'éléphant consolidés par des clous, dont ils se servent avec beaucoup d'adresse, complète cet arsenal portatif. Les chefs, et les plus riclies seulement, ont des fusils, dont quelques-uns sont à deux coups.

Très-sobres au besoin, ils resteront deux ou trois jours sans boire ni manger, plutôt que de manquer un coup de main ; mais très-gloutons à l'occasion , ils se dédommagent largement après la razzia.

Leur nourriture habituelle est le lait, les dattes , la viande de mouton et de chameau , et , par exception, des galettes de farine ou du kouskoussou ; car ils n'ont que peu ou point de blé , et celui seulement qu'ils pillent.

Ils sont riches en troupeaux de chameaux et de

celte espèce de moutons qui n'ont point de laine , mais un poil très-court , et qui se distinguent par une queue énorme.

Les Touareug parlent le targuïa. Cette langue semble avoir certain rapport avec le ztmatïa ; car, si nous en croyons les habitants du Touat , ils comprennent les Touareug et se font comprendre d'eux.

Leurs femmes vont la figure découverte ; elles sont très-belles et très-JDlanches : « Blanches comme une chrétienne. » Quelques-unes ont les yeux bleus, et c'est dans la tribu un genre de beauté fort admiré ; toutes sont très - sensuelles et très- faciles. Leur costume consiste en un pantaloîi en saye noire, en une robe large de même étoffe et de même couleur, et en une espèce de coiffe dont nous n'avons pu saisir la description. Les plus riches se chargent de bijoux ; les autres n'ont pour tout ornement que des bracelets en corne aux avant-bras. Hommes et fenmics portent au cou des colliers de talismans.

Leur religion est la musulmane ; mais ils prient peu, ne jeûnent point , ne font point les ablutions ordonnées. Ils ne saignent point les animaux comme le veut la loi ; ils leur coupent tout bonnement la tète d'un coup de sabre. Aux jours de grande fête de l'islamisme , au lieu de faire des prières , ils se réjouissent par des combats simulés, par des essais de petite guerre , qu'ils mettent en pratique à la

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première occasion. Ils n'ont , en un mot , de musulmans que le nom , et il serait difficile qu'il en fût autrement au milieu de la vie sans cesse agitée qu'Us mènent. Ce mépris du Koran et la terreur qu'ils inspirent aux Arabes n'ont pas peu contribué sans doute à exagérer leur détestable réputation. Sous les tentes du Tell , on parle des Touareug comme autrefois , chez nous , on parlait des Turcs.

Il n'y a, au reste, qu'une voix sur leur compte : « Quels sont leurs ennemis, demandions-nous à un Touati ? — Ils n'ont pas d'amis, » nous répondit-il. Un autre nous disait : « Je n'ai rien vu de bon chez eux que leur beauté et leurs chameaux. Braves, rusés, patients, comme tous les animaux de proie, ne vous fiez jamais à eux; ils sont de mauvaise parole. Si vous recevez l'hospitalité chez l'un deux, vous n'avez rien à ci'aindre de lui sous sa tente, ni quand vous serez parti; mais il préviendra ses amis, qui vous tueront, et ils se partageront vos dépouilles. »

Si nous nous dégageons de tous ces préjugés, nous trouvons chez ces peuplades des vertus d*e famille qui révèlent de grandes qualités instinctives. Ainsi la polygamie y est très-rare et tout à fait exceptionnelle. La dignité de la race s'y perpétue sans mélange d'alliances étrangères, même avec les Arabes, que les Touarcug méprisent et dor.t ils se

disent les seigneurs. Le deuil des morts aimés ou vénérés se porte religieusement et longtemps, et, pendant ce temps de douleur, les amis et les parents du mort laissent croître leur barbe et ne peuvent pas se marier.

Concluons-en que là, comme partout, le bien est à côté du mal, et que la nécessité seule, peutêtre, a compromis une nature sûrement meilleui-e que ne le disent les Arabes.

L'immense montagne appelée Djebel -Hoggar, le refuge principal des Touareug du nord, forme une espèce de quadrilatère. Presque tous ses pics sont boisés de grands arbres ; ses ravins tourmentés et rocailleux sont autant de torrents à la saison des pluies ; il y fait alors un froid bumide contre lequel ces frileux babitants du désert luttent de précautions en s'enveloppant de vêlements de laine, espèce de burnous doublés en peaux de cbèvre. Ils vivent alors en famille sous leurs lentes circulaires, faites en peaux tannées qui leur viennent du pays des nègres. Leur seule distraction est la pipe, dont abusent les bommes et dont usent largement les femmes.

Au printemps, ils reprennent le désert.

C'est également au printemps que les caravanes se mettent en mouvement. Elles savent d'avance que les Touareug les guetteront au passage; aussi le clief des plus prudentes s'entendra-t-il avec le cbef

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Je plus voisin des bandes errantes, qui lui donnera quelques cavaliers sous la sauvegarde desquels la caravane continuera sa route, changeant de protecteurs d'espaces en espaces, et payant à tous jusqu'à destination , et selon l'importance de ses marchandises, un impôt forcé que l'amour-propre des Arabes déguise sous le nom de cadeau en échange d'une protection. Nous avons dit ailleurs ce qui arrive aux caravanes qui cherchent à s'en affranchir. Les plus grandes cependant passent hardiment, fortes de leur nombre; mais alors, de douanier, le Targui se fait brigand ou voleur, et met la caravane encore à contribution.

Dès que les espions ont éventé l'immense convoi, ils le suivent à la piste, de loin, prudemment, en se cachant dans les plis de vagues de sable , pendant que d'autres sont allés donner l'éveil à leur bande commune. Elle arrive sur ses rapides mahara , ses chameaux de course , et se dispeise dans l'espace ; quand la nuit sera venue , quand la caravane se i-eposera,' sur la foi de ses sentinelles, des fatigues de la journée, les voleurs s'en rapprocheront , chacun laissant son chameau à la garde d'un complice et à quelque distance. Les plus adroits s'avanceront en rampant , lentement , sans bruit; et le lendemain, dix, quinze, vingt chameaux , plus ou moins , mais toujours les plus chargés , manqueront au dépai't de la caravane.

Ces tentatives hardies sont fréquentes, non-seulement dans le désert, mais dans nos camps à nous. Les Arabes , comme les Touareug , sont venus bien souvent voler les chevaux de nos officiers et des faisceaux entiers de fusils, jusque sous les yeux des sentinelles.

Les grandes expéditions , soit sur le pays des nègres, soit sur le Tidikelt ou sur les Chamba, soit sur une caravane qu'on sait être en marche , sont décidés dans un conseil tenu par les chefs.

Tous ceux qui doivent partager les dangers et les bénéfices de l'entreprise partent, quelquefois au nombre de quinze cents ou deux mille hommes , montés sur leurs meilleurs mahara. La selle d'expédition est placée entre la bosse de l'animal et son garrot ; la palette de derrière en est large et trèsélevée, beaucoup plus que le pommeau de devant, et souvent ornée de franges en soie de diverses couleurs. Le cavalier y est comme dans un fauteuil , les jambes croisées , armé de sa lance , de son sabre et de son bouclier ; il guide son chameau avec une seule rêne attachée sur le nez de l'animal par une espèce de caveçon , et parcourt ainsi des distances effrayantes, vingt-cinq, ou trente lieues par jour, sans se fatiguer.

Chacun ayant sa provision d'eau et de dattes , la bande entière se met en marche à jour convenu , plutôt à nuit convenue; car, pour éviter les cha-

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leurs du soleil et l'éclat des sables, elle ne voyage que de nuit en se guidant sur les étoiles. A quatre ou cinq lieues du but de l'expédition, tous mettent pied à terre et font coucber leurs cbameaux qu'ils laissent à la garde des plus fatigués d'entre eux et des malades. Si c'est une caravane qu'ils veulent attaquer et qu'elle ne soit pas trop forte , ils se jettent sur elle en burlant un effroyable cri de guerre ; ils entrent dedans à coups de sabres et de lances , non point qu'ils frappent au basard cependant; l'expérience leur a appris à frapper leurs ennemis aux jambes : cliaque coup de leur large sabre met un homme à bas. Quand le carnage est fini, le pillage commence : à cbacun sa part désignée par les chefs. Les vaincus, morts ou blessés, ils les laissent là sans les mutiler, sans leur couper la tète, mais dans l'agonie du désespoir, au milieu du désert !

Si la caravane est trop forte, ils la suivent à quelques heues, s'arrôtant quand elle s'arrête, et faisant épier ses mouvements par des espions que les Arabes appellent chouaf- : quand la discipline s'y relâchera , quand , sur le point d'arriver à destination , elle se croira quitte de danger et de surprise et se gardera moins bien , ils tomberont sur elle.

Ce qui semble incroyable , c'est que ces brigands redoutés et si généralement détestés dans le Sahara fréquentent ouvertement, et souvent isolément, les marchés du Tidikelt, de Agabli , de A'oulef, de

Kdamês , où ils apportent du pays des nègres des esclaves, de la poudre d'or, des défenses d'éléphant, des peaux tannées pour faire des tentes, des espadrilles dont les semelles sont inusables, des sayes , du poivre rouge, des dépouilles d'autruche, une espèce de fruit que l'on appelle daoudaoua, produit par un arhre du même nom, que l'on pétrit en galette, et qui, séché au soleil, a, dit-on, un goût do viande.

Les Touareug du sud font, sur la lisière du pays des nègies , le même métier à peu près que leurs germains du nord sur la lisière du Sahara. On les appelle Scrgou à Timhektou et Kilouan dans le Bernou et à H'aouça.

Les Soukmaren sont la fraction principale de (;es Touareug du sud. De sang très-mêlé , ils sont tenus , pour cette raison , en grande infériorité par les Djouad du Djebel-Hoggar. Pour tout costume ils ont la chachia , une espèce de cahan en peau de chèvre et de misérables haïks. Quelques chameaux , des ânes et des chèvres sont tout ce qu ils possèdent ; grands chasseurs , ils passent des mois entiers dans la montagne à courir la gazelle , le begueur-el-ouache et le lerouy, dont la chair, fraîche ou séchée , fait leur constante nouri'iture avec le lait de leurs maigres troupeaux , un peu de grains et des dattes qu'ils rapportent du Tidikelt, où ils vont vendre les dépouihes d'autruche et les autres produits

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de leur chasse. Leurs seigneurs du Djcbel-Hoggar leur prêtent quelquefois des nîahara pour aller en ghrazia, mais prélèvent la meilleure part du butin.

Cependant les chefs du pays, bien que soumis aux chefs du Djebel-Hoggar, sont beaucoup moins misérables que leurs serviteurs ; quelques-uns ont des troupeaux, et leur commerce d'échange avec les caravanes de passage ou sur les marchés du Tidikelt , leur fait la vie moins rigoureuse que ne l'est celle du bas peuple.

Les Soukemaren sont en état d'hostilité pei-manente avec les Berbères des montagnes de l'ouest ; si le hasard les conduit au même puits dans leurs chasses vagabondes , il est rare que les armes ne soient pas tirées, et les combats antérieurs ont alors d'atroces représailles.

Un chef nommé Chïkh-Badda et sept ou huit de ses amis, montés sur leur meilleurs chameaux et suivis de leurs slouguis , étaient à la chasse. Sortis pour une course du ledjer au moghreb ' seulement, ils s'étaient laissés entraîner par d'heureuses rencontres, et, depuis six jours, ils battaient les ravins et les plaines de l'ouest , se désaltérant aux puits communs et vivant de leur gibier. Un matin qu'ils avaient levé douze ou quinze gazelles , chacun s'en choisit une , lança

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