CHAPITRE I
NOURRITURE, ANTHROPOPHAGIE, MAMMIFÈRES, POISSONS, CHASSE ET PÊCHE, NAVIGATION
Le premier soin de l’homme dès son apparition sur la terre dut être d'assurer sa subsistance. Les baies sauvages, les glands, les feuilles des arbres, les herbes adventices ne durent qu'un temps; les mollusques terrestres, les misérables insectes disparaissent pendant la saison mauvaise. Il fallait donc bien que nos ancêtres eussent recours à la chasse ou à la pèche. La viande était certainement la base de leur nourriture; l’accumulation d’ossements de toute sorte dans les cavernes ou autour des lieux qu'ils habitaient ne peut laisser de doutes à cet égard. Le cheval qui en Europe a été chassé, tué et mangé bien des siècles avant d'être réduit en domesticité, entrait pour une large part dans cette alimentation ; puis l’aurochs, Le cerf, le chamois, le bouquetin, le sanglier, le lièvre; à leur défaut, le loup, le renard, avant tout le renne qui s'était rapidement multiplié dans les régions favorables à sa reproduction. Les ossements d’éléphants recueillis au mont Dol et sur d’autres points appartiennent presque tous à de jeunes individus; il est probable que l’homme les avait tués pour utiliser leur viande. Au trou du Sureau en Belgique", à Aurignac en France, à Brixham en Angleterre, on a découvert des membres entiers de l’'Ursus spelœus ; ils avaient été apportés
1. On a trouvé dans cette caverne les débris de 45 ours. Dans la caverne de Goyet qui porte le n° 3, on a reconstitué 12 mammouths, 8 rhinocéros, 57 ours, autant de chevaux, 24 hyènes, 35 rennes, 8 urus, ? lions, un nombre considérable
de bouquetins, de chamoïs, de sangliers (Dupont, L'homme pendant l'âge de la pierre, p. 86).
encore revêtus de leur chair, car tous les os sont dans leur position naturelle. Dans d’autres grottes, Le thorax et les vertèbres manquent; le troglodyte, après avoir dépecé sa victime, n'avait porté dans sa retraite que les morceaux les plus succulents. Les carnassiers se contentent de ronger la tête de l'os relativement tendre et spongieuse; ils délaissent la matière dure et compacte qui forme le corps de l’os. Dans les cavernes qui ont été la demeure de l’homme, les apophyses sont négligées, tandis que les diaphyses sont fendues dans le sens de leur longueur. On ne saurait donc se tromper, ni attribuer au carnassier ce qui est bien l’œuvre de l’homme.
Tout en recherchant les grands mammifères, l’homme pressé par la faim ne dédaignait pas les petits rongeurs dont la capture était plus facile. On a trouvé au milieu de monceaux d'os d'équidés ou de cervidés, les restes de la fouine, du hérisson, de la souris; on a retiré de la grotte de Thayngen les débris de plus de cinq cents lièvres. En Belgique, le rat d’eau paraît avoir été une nourriture recherchée; le seul trou de Chaleux a donné plus de dix kilogrammes d’ossements de rats portant presque tous les traces du feu. À
Les oiseaux sont plus rares, et Broca a remarqué que le matériel de chasse le plus ancien, celui du Moustier par exemple, était fait pour altaquer l’animal qui résiste plutôt que le gibier qui fuit. La grotte de Gourdan cependant a donné le coq de bruyère, la gelinotte, la perdrix, le canard sauvage et Jusqu'à notre coq domestique; le trou du Frontal, des grives, des canards, des perdrix, des pigeons ; d’autres cavernes, l’oie, le cygne, le tétras. M. Milne-Edwards énumère dans les grottes du sud-ouest de la France cinquante et une espèces appartenant à tous les ordres, et c’est par milliers que M. Rivière a recueilli les restes d'oiseaux dans celles de Baoussé-Roussé, sur la frontière d'Italie !.
Les crânes des mammifères étaient ouverts, les os longs
1. Les oiseaux appartiennent aux rapaces, aux passereaux, aux gallinacés, aux échassiers, aux palmipèdes. Tous les ordres sont représentés et presque tous par des espèces comestibles qui ont certainement servi à la nourriture de l'homme.
fendus; la cervelle et la moelle figuraient au festin comme les morceaux les plus délicats. Les voyageurs, dont Les récits aident à reconstituer le vieux passé de notre race, racontent que les Lapons se hâtent, dès qu’un animal est abattu, de lui briser le crâne et de se repaître de sa cervelle chaude et saignante. Tel était probablement aussi l'usage des troglodytes.
La viande des animaux n'était pas la seule qui fût utilisée, et les fouilles entreprises dans les diverses régions du globe ont montré des indices de cannibalisme qu'il est difficile de récuser”.
Le D' Spring avait remarqué à Chauvaux un grand nombre d’ossements appartenant presque exclusivement à des femmes ou à des enfants. A côté de ces ossements, gisaient les débris de ruminants d'espèces actuellement vivantes. Ils avaient été exposés à un feu ardent; tous les ossements qui ne renfermaient pas de moelle, ceux des hommes comme ceux des animaux, étaient intacts. Les preuves paraissent péremptoires et le D° Spring concluait au cannibalisme des premiers habitants de la Belgique. Il faut cependant ajouter que d’autres fouilles dans cette même caverne de Chauvaux ont montré qu’elle était un lieu de sépulture, attesté par la position régulière des squelettes et par les armes ou les instruments en pierre déposés à côté d'eux *. M. Dupont signale dans les grottes de la Lesse, qui remontent à l'époque du renne, des ossements humains abandonnés au milieu d’autres débris du repas. Il constate Le même fait dans une autre grotte qu'il date des temps néolithiques. « Mais, ajoute-t-il, aucun de ces ossements ne présente la trace de coups portés dans l'intention de les fendre avec un caillou ou tout autre outil. S'ils sont quelquefois brisés, c’est transversalement, et alors la cause de la rupture n’est autre que le poids des terres accumulées, ces ossements ne portent pas davantage la trace du feu*. » M. Dupont conserve donc quelques doutes sur le cannibalisme des tro-
1. Richard Andrée, Die Anthropophagie eine Ethnographische Studie, Leipzig, 1887.
2. Les hommes de Chauvaux et d'Engis (Bul. Acad. Roy. de Belgique, t. XX,
1853, t. XVIIT (nouv. série), 1863; t. XXII, 1866. — Matériaux, 1872, p. 517. — Revue d’Anth., 1813, p. 113).